Ce que nous désirons le plus / Caroline Laurent

Le 4 janvier 2021, le monde de Caroline Laurent s’effondre. Elle apprend par la presse que le mari de son amie Évelyne Pisier est accusé d’inceste. La parution du livre de Camille Kouchner brise le silence.

Caroline Laurent se sent alors trahie, abusée. A-t-elle été naïve ?

Elle reçoit de nombreuses sollicitations de journalistes. Elle ne répond pas, s’enferme, s’isole. Elle s’éloigne peu à peu de son compagnon. Le chagrin la submerge et la paralyse. Elle n’arrive plus écrire.

Une amie lui demande « si c’était à refaire, est-ce que tu le referais ? » Oui, elle revivrait tout dans le même ordre : « Ne rien savoir du drame et écrire le roman de cette femme, honorer ma promesse, me sentir soutenue par son mari, et puis un jour de janvier sombrer dans le cauchemar ».

Dans ce récit, elle se met à nu de façon sincère et touchante. Elle livre des anecdotes de son enfance, des moments de sa vie intime, de sa famille, des deuils.

Quand le besoin d’être seule prend le dessus, elle décide de partir trois semaines dans les îles Féroé où elle marche beaucoup, seule, et retrouve le goût, la capacité d’écrire à nouveau. Ce qu’elle retiendra de ce voyage : l’écriture lui fait du bien et au final c’est ce qu’elle désire le plus. Elle sera accompagnée par les livres de ses écrivaines préférées : Annie Ernaux, Déborah Levy, Joan Didion.

A la fin, le lecteur peut retrouver toutes les références bibliographiques sous le titre « amitiés littéraires », des lectures qui ont nourri sa réflexion et l’écriture de son livre. Car l’écriture est un refuge pour elle. Elle évoque notamment son intervention dans les prisons pour des ateliers d’écriture.

Un très beau récit intime, un hommage à la littérature et à l’écriture qui peut aider peut-être des lecteurs dans leur propre cheminement intérieur.

J’ai noté de nombreux passages très beau et intéressants, des phrases à relire que vous trouverez ci-dessous.

Merci à Netgalley et Les Escales pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« C’est un livre que j’écrirai les cheveux détachés. Comme les pleureuses de l’Antiquité, comme Méduse et les pécheresses. Le geste avant les phrases : défaire le chignon qui blesse ma nuque, jeter l’élastique sur le bureau, et d’un mouvement net, libérer ma chevelure. Libérer est un mot important, je ne vous appends rien.

Nous devons tous nous libérer de quelque chose ou de quelqu’un. Nous croyons que c’est à tel amour, à tel souvenir, qu’il faut tourner le dos. Et le piège se referme. Car ce n’est pas à cet amour, à ce souvenir, qu’il convient de renoncer, mais au deuil lui-même. Faire le deuil du deuil nous tue avant de nous sauver – sans doute parce qu’abandonner notre chagrin nous coûte davantage que de nous y livrer.

Durant des mois, je me suis accrochée à mon chagrin. A mes lianes de chagrin. Il me semblait avoir tout perdu, repères, socle et horizon. Le feu lui-même m’avait lâchée : je ne savais plus écrire. »

« Cette petite a le goût des mots, disait-on de moi enfant. Aujourd’hui je sais que ce sont les mots qui ont le goût des humains. Ils nous dévorent. Ils nous rendent fous. »

« J’avais une amie, et je l’ai perdue deux fois. Ce que le cancer n’avait pas fait, le secret s’en chargerait. »

« Quelque chose en moi avait explosé. Une déflagration.
J’avais fixé avec étonnement deux formes rouges à mes pieds. C’étaient mes poumons. »

« Le chagrin est un pays de silence. On le croit à tort bruyant et démonstratif, mais c’est la joie qui s’époumone partout où elle passe. Le chagrin, le vrai, commence après les larmes. Le chagrin commence quand on ne sait plus pleurer. »

« Dans mes poumons s’est logée une pierre noire qui paralyse tout, le corps, l’esprit, l’énergie, le désir. Sidération minérale. Mais tout cela n’est rien, rien à côté de la peur de ne plus pouvoir écrire. »

« Admettre qu’on est prêt à revivre intégralement une histoire, avec sa beauté et ses cadavres, signifie qu’il reste quelque chose de l’amour plus étincelant que le mal. »

« Écrire le réel, c’est tourner autour du silence comme autour d’un brasier. C’est tenter quelque chose d’impossible : protéger l’autre en s’exposant soi. »

« Ce qu’il reste de l’amour plus étincelant que le mal, c’est notre part d’enfance, c’est ce noyau-là, cette grâce. Le petit garçon ou la petite fille qui regarde le monde avec appétit, les yeux écarquillés, sans se douter qu’un jour c’est précisément ce monde qui l’engloutira. »

« Perdre son père adolescente, c’est devenir romancière. C’est être obligée de tisser des histoires moins laides, moins tristes que le réel. C’est ne pas avoir d’autre choix que la fiction. C’est construire des images, des légendes, bâtir dans son cœur des citadelles de papier que la vie déchirera plus tard. C’est creuser de nouveaux sillons dans le cerveau si tendez, si vulnérable, pour le tromper un peu ; le rassurer. C’est laisser la place au rêve qui seul peut contrer l’absence. C’est parler une langue inconnue qui dormait au fond de soi. »

« Il y a de l’érotisme dans l’écriture, un érotisme naturel, onaniste. On cherche le mot juste, la caresse souveraine. Désirer est le mouvement subaquatique de l’écriture, c’est son anticipation et sa rétrospective – l’infini ressac du texte. »

« Mes émotions tissaient un linceul serré autour de mon passé. C’était un long adieu, pas une rupture nette. Oui, quelque chose en moi n’en finissait pas de se déchirer, sans me tuer pour autant. »

« La marche entraîne vraiment la pensée. Elle l’entraîne à tous les niveaux : en la conduisant, en la renforçant, mais aussi en lui faisant répéter des idées ou des souvenirs. A chaque kilomètre parcouru, j’ai l’impression de dénouer des boucles trop serrées ; es poumons s’élargissent, je relâche ma mémoire, y compris la plus douloureuse. »

« J’y vais parce que, comme Charlotte, je sais que les hommes, même lorsqu’ils commettent le pire, surtout lorsqu’ils commettent le pire, ne sont pas des animaux. J’y vais par ce que déshumaniser un peu plus ceux que les murs recracheront un jour est une folie organisée contre la société tout entière. J’y vais par ce que je crois que les mots peuvent nous transformer. J’y vais parce que ces hommes écrivent comme des écrivains. A nommer les choses, à nommer le monde, à nommer nos peurs et nos tristesses, à nommer nos colères, à nommer nos blessures, on devient acteur de sa vie. Ce passage-là à l’acte, contrairement à celui qui conduit dans des cellules de neuf mètres carrés, peut sauver ce qu’il reste de l’enfant en nous. »

« Suspendre n’est pas arrêter. Je sais aujourd’hui qu’il est possible d’écrire même lorsqu’on n’écrit pas. Que la matière dont se nourrissent les mots appartient au temps, qu’il faut accepter les périodes de jachère et chérir les grasses matinées. C’est le corps qui écrit ou refuse d’écrire. Il a ses raisons pour ça. Je lui fais confiance. »

« Écrire après ça est une forme de continuité. Je suis plus nue dans l’écriture que sur une scène en justaucorps, et que je vous plaise ou non ne me concerne pas, ne m’appartient pas ; cela, la danse me l’a appris. »

« Je planterai un poignard dans le livre pour tuer le passé. »

« La seule interrogation valable, c’est comment. Comment écrire. Comment aimer. Comment vivre. »

« Que désires-tu ?

Écrire est la réponse que je donne à une question qu’on ne me pose pas.

Mais ai-je encore besoin qu’on me pose la question ?

Répondre non, c’est m’affranchir des points d’interrogation et de leurs béquilles. C’est recommencer à danser. »

« Je me sais aimée. Mieux, je me sens capable d’aimer sans rien attendre en retour. Là aussi c’est anormalement beau, et doux. Le plus grand est là, dans le dépassement de la peur ; aimer, ne plus aimer, être aimée, ne plus être aimée, qu’importe, jusqu’à la mort les choses ne sont jamais figées, et même après elles ne le sont pas. Les jours épousent le mouvement de l’eau, sauf que la vie n’est pas de l’eau, plutôt un alcool bien fort. »

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent / Maria Larrea

Voici un premier roman très fort de cette rentrée littéraire. J’ai été totalement emportée par la plume et l’énergie de l’autrice, impossible d’arrêter ma lecture. Bref je l’ai dévoré, passionnée par l’histoire familiale de Maria et de ses parents Julian et Victoria.

Le roman commence avec des scènes dures. Ensuite il alterne entre passé et présent. Julian et Victoria ont tous les deux été abandonnés par leur mère à leur naissance et confiés à un couvent. Julian fuit sa mère à 14 ans et s’engage dans la marine. A 10 ans, Victoria est récupérée par sa mère pour s’occuper de ses frères et sœurs. Son quotidien sera fait de misère, de labeur et de violences infligées par son père. Ils n’ont pas eu d’amour de la part de leurs parents. Quelques années plus tard, ils se rencontrent et c’est le coup de foudre, le mariage puis l’exil vers la France. Cette nouvelle vie est loin d’être facile. Il faut apprendre une nouvelle langue et accepter un travail pas très gratifiant. Même s’ils reviennent chaque été à Bilbao, ils seront des étrangers aussi bien en France qu’en Espagne.

Maria raconte son enfance et son adolescence entre son père alcoolique et sa mère mutique, angoissée. Devenue adulte, une tarologue lui révèle un terrible secret qui bouleverse sa vie et la pousse à faire des recherches sur sa famille et sa naissance à Bilbao. Un test génétique lui en apprendra beaucoup sur son arbre généalogique.

Maria, double de l’autrice, est née à Bilbao, a grandi à Paris et fait des études de cinéma pour devenir réalisatrice et scénariste. On sent un style cinématographique dans l’écriture. On a l’impression d’être dans un scénario qui ne laisse pas de répit au lecteur ni aux personnages d’ailleurs. Le ton est vif, direct, familier et sincère. Je me demande quelle est la part de fiction et de réalité dans ce roman. Elle met aussi en lumière un épisode honteux et douloureux de l’histoire espagnole. Maria nous confie ses doutes et ses peurs pendant l’écriture de cette quête identitaire.

Je serai assurément au rendez-vous pour son prochain roman, car ce premier roman est une belle entrée en littérature. Un coup de cœur !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« On ne se souvient pas du moment de sa naissance.
Je ne me souviens pas de la mienne, de naissance. C’est impossible d’ailleurs, les structures cérébrales permettant de fabriquer les souvenirs sont immatures chez le nourrisson. Je sais simplement ce qu’on me raconte à ce sujet-là. Mamá, dis c’était comment quand tu as accouché de moi ? Pues como todo el mundo. Eh bien, comme tout le monde. Une femme, un utérus, un fœtus, un nouveau-né à l’arrivée. C’est ça le trajet, le modus operandi dans ma tête d’enfant, d’adolescente et même d’adulte. »

« Victoria fit un timide pas en avant, et sourit.
Ce sourire, le premier d’une enfant à sa mère, allait rester sans réponse toute sa vie durant. »

« En s’adaptant à cette vie, le cerveau de Victoria s’était modifié, au lieu de grandir, de s’étendre ou de rêver, il réduisait. Toutes ses missions, ces collisions et agressions avaient modifié ses synapses, son activité neuronale s’amenuisait. Victoria ne dormait presque plus. Hypervigilante, elle redoutait les courts moments où elle somnolait, elle était alors en proie à des cauchemars violents. La structure de son hippocampe et ses hormones lui jouaient des tours. Victoria se mit à bégayer, cherchant des mots, butant comme si elle avait oublié le sens du langage pendant sa nuit blanche. Il fallait qu’elle parle vite, qu’elle crache les mots comme des pépins d’orange. Elle se concentrait tellement qu’elle perdait le fil de ce qu’elle voulait dire. »

« Dans la queue des douanes, je n’avais pas encore dix ans que je me sentais déjà coupable de je ne sais quoi. Je me sentirai coupable toute ma vie, devant les portillons des grands magasins, ceux de l’aéroport, devant les flics, les professeurs, les contrôleurs et les directeurs. »

« Quand j’observais mon père arriver à Bilbao, j’avais l’impression de voir une vedette de cinéma. Il portait ses plus beaux polos, des chemises Lacoste neuves, ses poches étaient pleines de billets, des centaines de francs qu’il changeait contre des milliers de pesetas. Une année de travail se transmutait en restaurants, côtes de bœuf, glaces et cadeaux. On vivait là comme des riches mais tout le quartier se foutait discrètement de notre gueule, nous étions les pijos, les bourgeois, franchutes, les Français. Pas d’ici. Je sentais bien le regard des autres enfants sur moi, nous avions le même âge et pourtant nous n’avions pas grand-chose à voir. Je voulais être espagnole comme eux mais j’y arrivais mal. Ils jugeaient mon accent, me jaugeaient, mais j’étais habile. Pour m’intégrer, j’arrosais allègrement la bande de gosses du quartier de bonbons gélatineux, paquet de chips, je prêtais ma Game Boy à qui voulait. Je passais ma vie dehors et j’étais aussi heureuse sur les terrains vagues aux seringues usagées que dans les humbles potagers des vieilles dames à chat. Je montais à l’arrière des vélos des garçons, jambes bronzées comme des knackis, le cœur battant d’une midinette. Ma mère, elle, vivait sa vie, elle papillonnait avec son mascara bleu. Plus rien à récurer, la femme de ménage se transformait sous mes yeux en femme moderne. »

« Le Pays basque pour les Basques était son mantra, lui l’immigré qui habitait Paris et buvait du bordeaux dans un restaurant grec tenu par des Égyptiens. Il voulait incruster dans ma cervelle cette fierté de l’appartenance, tu es basque, tu n’es pas espagnole. »

« A l’inverse des plantes et des fruits, nous, humains, pourrissons dans l’invisible. Cancers, tumeurs, crises cardiaques, AVC, tout se meurt à l’intérieur, parce que l’homme est malhonnête. »

Partie italienne / Antoine Choplin

Gaspar est un artiste français séjournant à Rome pour se reposer et échapper aux sollicitations professionnelles. Il apparaît comme quelqu’un de nonchalant, vivant de façon dilettante.

Il passe ses journées à jouer des parties d’échecs à la terrasse d’un café. Plutôt doué, il gagne la plupart des parties, sauf celle contre une femme. Gaspar et Marya se recroiseront, attirés l’un par l’autre, se cherchant et se tournant autour. Ils déambulent dans les rues de Rome faisant monter le désir entre eux.

Dans ce roman il est aussi question d’une statue datant de 1889 et située sur la place où Gaspar joue aux échecs. Celle de Giordano Bruno, un savant brûlé vif sur le campo en 1600 parce que ses idées sur l’univers ne plaisaient pas à l’église. L’artiste va s’intéresser à cette statue et s’en inspirer pour une œuvre future.

Et puis il y a l’histoire de Marya. Elle est œnologue et hongroise. Elle recherche des éléments de son passé, de sa famille tuée lors de la Shoah, plus précisément des parties d’échecs jouées par son grand-père et notées par un soldat nazi.

J’avoue avoir été plutôt déçue par cette lecture. Ce roman est très court donc vite lu. Je n’ai pas aimé le personnage de Gaspar et son attitude vis-à-vis des femmes. Le style est sobre et direct. La grande Histoire dans l’histoire paraît anecdotique, superficielle. J’attendais peut-être beaucoup de ce roman. L’avez-vous lu ? Je suis curieuse de vos avis.

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« Le bois qui composait le bûcher avait été empilé avec précision et harmonie. On l’avait choisi vert, avec la préoccupation de faire durer le spectacle.
La place était bondée, les visages solennels. »

« Sur l’échiquier finement marqueté, les pièces projettent leurs ombres élégantes. Avec nonchalance, l’index de l’homme qui s’est assis en face de moi glisse un instant sur le plateau pour épouser les contours de deux ou trois d’entre elles. Et puis, après un regard vers moi, il pousse son pion en e4. »

Le cœur arrière / Arnaud Dudek

J’avais beaucoup aimé le précédent roman d’Arnaud Dudek, « On fait parfois des vagues ». Je n’ai donc pas hésité à demander ce livre via Netgalley.

On retrouve des éléments communs comme la relation père-fils et le thème de l’identité. Ce roman raconte l’histoire de Victor, un garçon qui vit avec son père. Le père s’occupe de lui du mieux qu’il peut, mais il ne gagne pas beaucoup d’argent avec son travail à l’usine et s’est endetté en achetant la maison. Il boit souvent pour oublier.

La mère est partie du jour au lendemain sans donner de nouvelles. Elle réapparaît de temps en temps pour disparaître aussitôt. Elle est très instable.

On sent une relation forte entre le père et le fils malgré les non-dits et la pudeur. Quand Victor demande à son père s’il peut s’inscrire à l’athlétisme tout en sachant que cela lui demandera des sacrifices, le père accepte. Ainsi commencent les entraînements et les compétitions puis il est repéré pour ses aptitudes à la discipline du triple saut. Victor est sérieux et redouble d’efforts pour atteindre son rêve : faire partie de l’équipe de France.

Je me suis attachée à Victor. J’étais à ses côtés, espérant qu’il arriverait à percer, à battre un record, à être sélectionné. C’est un gamin tellement attachant qui mérite sa chance, travailleur, sérieux. Malgré une famille dysfonctionnelle et leur condition sociale modeste peut-il réussir ? peut-il s’en sortir ?

J’ai par moment pensé à Toumany, l’athlète du roman de Mathieu Palain, dans « Ne t’arrête pas de courir », lui aussi essaye de sortir de sa cité et de sa vie toute tracée.

Dans ce roman on est comme une petite souris dans les coulisses du sport professionnel. Victor devra choisir entre le sport et l’amour. La pression est constante et peut même relever du harcèlement, mais je ne vous en dis pas plus, à vous de découvrir l’histoire de Victor.

Les chapitres se découpent comme le triple saut : course d’élan, premier saut, deuxième saut, troisième saut, suspension, réception.

Je n’ai pas retrouvé le style du précédent roman. Les phrases courtes alternent avec les phrases longues. L’écriture est sensible et agréable. Je n’ai pas lâché le roman avant de connaître le destin de Victor.

Merci à Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Un père et son fils paraissent rue des Tourterelles, en provenance de la rue de la Cendrée. C’est un joli dimanche matin avec soleil brillant et vent frais, qui mériterait un vin blanc gras en bouche, un plaid en tartan et une chaise en résine tressée – mais un dimanche matin creux comme un bambou au bout du compte, parce qu’il n’y a ni plaid, ni vin, ni chaise à l’horizon. »

« Cela jaillit comme du soda gazeux d’une bouteille qu’on aurait secouée vigoureusement : sans prendre le temps et le souffle de ponctuer sa phrase, Victor lance un beau jour à son père qu’il veut s’inscrire au club d’athlétisme du chef-lieu de département, à 15 kilomètres de chez eux. Pour lancer, pour courir, mais aussi, mais surtout pour sauter, c’est hyper méga bien, le saut en longueur. »

« La vie, à l’Institut, est académique, réglée, millimétrée. On s’entraîne on étudie on s’entraîne on étudie on s’entraîne ; pendant ce temps-là, des gens s’occupent du reste. Dans ce curieux microcosme, des gamins motivés essaient de déployer le talent brut que des entraîneurs régionaux ont détecté chez eux pour échapper à leur sort, briser le signe indien, ne jamais remettre les pieds dans leur cité à 20% de chômage ou leur village abandonné, ne pas devenir leur mère, leur père, ne surtout pas reprendre le flambeau de la vie normale, de la vie médiocre, de la vie des cours d’immeubles et des zones d’activités commerciales, des Gifi et des Lidl, de Pôle emploi et des Caisses d’allocations familiales. »

« Victor ignore par quels états, par quels tourments il va passer. Il est jeune, doué, déterminé mais relativement naïf, il pense que sa bonne étoile ne peut pas pâlir, mais voilà, elle est tellement complexe, la vie, tout à la fois plume d’oiseau et instrument de torture, couette en duvet d’oie et bombe à fragmentation, cœur gravé sur un tronc de hêtre et feu de forêt criminel, abécédaire poétique et discours négationniste, confiture fraise-litchi et page Wikipédia recensant les personnes mortes d’un cancer du pancréas, lumière ambrée, ténèbres bancales, dunes blanches et foyers d’accueil médicalisés, il faut la prendre avec soi, toute cette complexité, toute cette pagaille, ce yang, ce yin, toute cette beauté inexplicable, se dire qu’un jour les portes automatiques s’ouvrent en grand sur votre passage mais que, le lendemain, elles peuvent demeurer closes – et pour peu qu’un homme de ménage ait fait du zèle, qu’il ait rendu cette porte absolument transparente, on peut s’y écraser, oui, se la prendre en pleine figure. »

« – Comment vous sentez-vous ?
La question lui avait fait venir des larmes. Elle appelait une réponse sincère :
– J’ai mal.
– Où ça ?
Victor avait désigné son cœur, et avait ajouté :
– Derrière.
– Sous le cœur ?
– Oui. Pas le cœur qui bat, l’autre, derrière, celui qui se serre quand on perd.
– Vous avez perdu quelque chose, ou bien quelqu’un. Qu’est-ce qui chagrine ce cœur arrière ? »

« Il replie sa serviette avec soin, la range dans le sac, y glisse, toujours avec soin, la gourde et ses lunettes noires. Puis il se plis en deux, littéralement – cette souplesse, cette facilité, ce regard : pas un amateur, c’est certain. »

Lulu / Léna Paul-Le Garrec

Voici un premier roman très réussi, sorte de conte qui nous parle de Lulu ou Lucien, ce petit garçon, rêveur, différent de ses camarades, qui vit avec sa mère. Son père ? Il ne sait rien de lui. C’est comme s’il n’existait pas. Ça ne l’empêche pas de grandir.

Sa mère le surprotège, s’énerve après les maîtresses qui ne comprennent rien à son fils. Lulu est très intelligent mais ne préfère pas le montrer, mieux vaut rester discret, éviter d’attirer davantage l’attention sur lui. Il se réfugie dans les livres dès qu’il a fini ses exercices en classe.

Lulu s’évade lors de ses promenades sur la plage. Ils habitent au bord de l’océan. Les occasions ne manquent pas de ramasser les objets rejetés, de les collectionner puis de les classer dans sa chambre qui devient un cabinet de curiosités au grand damne de sa mère. Après les coquillages et les plumes, il se passionnera pour les bouteilles jetées à la mer. Vous aurez alors l’irrépressible envie de jeter une bouteille à la mer avec un message pour un petit Lulu.

Ce livre est plein de poésie. Il m’a fait l’effet d’une sorte de cocon. Le récit de Lulu s’interrompt à un moment avec la révélation du secret de sa mère. Lulu nous apprend alors qui est son père ou du moins ce qu’il sait de lui. L’air de rien il aborde également le thème de l’écologie. Que fait-on de tous ces déchets dans la mer ? Lulu a trouvé une solution, il a créé une nouvelle espèce de poisson, le Piscis detritivore, qui « se nourrit exclusivement de détritus. »

Un coup de cœur !

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette belle lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Sur les rives de la lointaine Atlantique, quelque part très à l’ouest, flottent à l’entrée de mon cabinet de curiosités trois verbes en lettre capitales : croire, creuser, rêver. »

« Entre mes doigts menus ruissellent les grains de plusieurs existences, de siècles de vie. »

« Ce jour-là, je décide de rapporter un petit coquillage, en souvenir de ce doux moment de rêverie. Je le glisse, discrètement, au fond de ma poche, sans que maman regarde. Surtout ne pas se faire remarquer. Je sais qu’il ne faut pas lui demander, elle dirait non. Elle n’aime pas l’inutile (notion toute relative).
Minuscule, anodin, cet acte va en entraîner tant d’autres, mon effet papillon. Si nous savions, sui nous avions le pouvoir de savoir qu’un geste dérisoire répercuterait son écho sur l’ensemble de notre sablier, le ferions-nous ? Finalement, ce sont les petites, irréfléchies, qui bouleversent nos vies. »

« Sur le chemin du retour, ma main droite ne quitte pas le fond de ma poche. Je caresse le coquillage, frôlant ses contours, lisses, veloutés. A peine arrivé à la maison, je le lave avec soin, ôte le sable à l’intérieur. Et l’odeur de la mer disparaît. »

« Le lendemain, ma hâte intérieure est bien plus vive que d’habitude. J’aimerais presser le pas, slalomer sur le chemin sinueux qui mène à l’école, avancer l’heure de l’appel, accélérer les exercices. Lorsque l’on a terminé une activité, correctement terminé, la maîtresse accepte que l’on prenne un livre. Autant dire que je ne m’attarde pas à incarner les ignares, je n’ai qu’une envie, me précipiter vers la bibliothèque.
Avec sa reliure bleue, je l’ai déjà repéré sur les étagères, celui sur les petites créatures marines, c’est l’un des plus lourds, illustré de dessins à l’aquarelle. A l’intérieur, les noms chantonnent, il y en a des pratiques : couteau, coque, moule, peigne ; des amusants : pouce-pied, clam, bernique, oursin ; des gourmands : amande de mer, berlingot, grain de café ; et des poétiques : cigale de mer, anémone, porcelaine, vénus, astérie… »

« Maman désire que je porte une veste. C’est ainsi depuis mon plus jeune âge. Dans ma mémoire fantasmée, je m’imagine marchant à quatre pattes, vêtu d’une grenouillère en velours et arborant déjà un blazer en flanelle. Tout petit, je dois avoir cette apparence à la Benjamin Button, non pas vieux, mais hors du temps, à rebours.
Une veste impose le respect, dit maman. S’empressant d’ajouter que cela crée aussi une carrure dont je suis dépourvu. J’y vois une armure, un rempart contre le monde qu’elle me dépeint de façon si sombre. »

« Ce nouveau challenge ouvre le champ des possibles, il élargit les espaces de mon horizon.
Bien entendu, il faut en parler à maman (surtout, ne pas réitérer la crise). C’est aussi cela grandir, savoir devancer les choses. »

« Pour l’instant, je n’ai pas l’envie de la connaître, cette histoire avant moi, avant ma naissance. Je me suis construit sur un vide, mes fondations sont creuses, suspendues dans un néant. Nous ne sommes pas seulement notre mémoire, nous sommes aussi nos oublis, les trous de notre mémoire, nos absences, nos comblements, la fiction de ces comblements.
La vérité, avons-nous envie d’elle, besoin d’elle. Je ne crois pas. Il n’y a qu’une vérité, celle que l’on s’invente chaque jour. »

« Maman a dû remarquer quelque chose. Ça sent les choses, les mères, ce fameux sixième sens supplémentaire livré à la naissance. Elle d’habitude si maladroite dans ses perceptions avait vu juste. Preuve que ça doit s’illuminer tout autour de moi. »

« Je croyais que vivre avec ces silences, c’était le protéger, me protéger. Les secrets nous font, nous forment, nous façonnent. Ils nous creusent aussi, nous trouent, ils nous rendent forts et fragiles à la fois. Je ne peux pas lui transmettre que de la honte et des soupirs. »

« Je ne vous aide pas beaucoup, ne vous facilite pas la tâche, n’est-ce pas ? Je ne suis pas douée pour raconter. Dans ma tête, les images ne défilent pas. Elles sont enfermées, gelées, dans un trou noir, en dehors de mon cerveau. Très loin des mots. Ce n’est pas mon genre de les faire dégouliner, les mots, il n’y a que la sueur qui peut inonder les joues, lorsque les dents se serrent. Je ne suis pas douée pour raconter. Parler, c’est remuer la boue, c’est accroître la plaie. J’ai toujours préféré m’enfouir, mettre un mouchoir sur la béance et tourner les talons à la misère. J’ai honte, vous savez. »

« Ce qui se passe après n’appartient qu’à moi.
Mais sachez que d’autres expériences viendront, d’autres rêvent s’inventeront, des inventions naviguent dans les ondulations de mon esprit. »

« Tu es porteur d’un candide espoir qu’il faudra toujours conserver, lui seul sauvera ton âme de la cruauté du monde. »

Que reviennent ceux qui sont loin / Pierre Adrian

Le narrateur, 30 ans, Parisien, revient dans la maison familiale de vacances en Bretagne et retrouve pour un été toute sa famille éparpillée dans la France le reste de l’année. Il n’y est pas venu pendant plusieurs années, boudant et préférant d’autres endroits plus exotiques. Il se rend compte désormais que ce lieu est important pour lui.

Les souvenirs et les anecdotes sur les étés passés dans cette maison entouré de ses cousins, oncles, tantes et grands-parents se succèdent. Il y a notamment la cérémonie du jeté de doudou dans l’océan, rite par lequel il est passé et cette année ce sera au tour de Jean, 6 ans. Le narrateur observe Jean et se remémore ses activités et attitudes à son âge. Il prend alors le rôle d’oncle et passe du côté des adultes pour s’occuper un peu de lui. Il l’emmène à la pêche aux crabes et ouvre pour lui le placard du chocolat.

Le tempo du roman est lent à l’instar des longs étés s’égrenant sur la plage bretonne. Le ton est nostalgique et grave. Le narrateur comprend qu’il vieillit et que la mort se rapproche inéluctablement de sa grand-mère.

Ce roman est très bien écrit mais j’avoue n’avoir pas été passionnée avant d’arriver vers la toute fin du livre quand surgit le drame que je sentais poindre depuis un moment. A partir de là le roman devient bouleversant et m’a réellement touchée. Je n’ai pas passé d’étés en Bretagne, peut-être que ce roman vous émerveillera davantage que moi si vous avez eu l’occasion d’y séjourner ou d’y vivre et d’être envoûté par son air marin.

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Je ne revins pas à la grande maison par hasard. On ne retourne jamais à quelque part par hasard. Secrètes sans doute, j’avais mes raisons après tant d’années de revoir la grande maison au mois d’août. Il y avait le temps qui passait et la certitude désormais que rien n’est éternel. Un jour viendrait où ce paysage, tel que je l’avais laissé enfant, n’existerait plus. Il appartiendrait à d’autres. Il serait abattu et reconstruit. D’autres familles s’y retrouveraient en été et les enfants d’autres noms joueraient sous les arbres. Grand-mère allait bientôt mourir. Grand-père était déjà mort. Les oncles et les tantes, les cousins vieillissaient. »

« Le temps ne passait jamais sans rançon. »

« Mais en Bretagne, dans cette terre que j’avais laissée vivre sans moi, qui n’avait pas changé, où de vieux parents se faisaient enterrer, un sentiment beau et douloureux d’appartenance émergeait désormais. Si notre pays est celui où l’on a les plus grands souvenirs, alors j’étais d’ici. Alors j’étais de cette terre entre dunes, champs et bruyères, de cette presqu’île lovée entre deux bras de mer. »

« Un cousin rompit le silence. Accoudé sur sa serviette, il s’adressa à Anne qui venait de refermer un gros roman.

– Moi j’arrive pas à lire sur la plage, je peux pas me concentrer. Alors je ne vais jamais plus loin qu’une ou deux pages.

Anne se retourna sur sa serviette de bain à la recherche d’une position meilleure. Elle répondit :

– C’est pour ça qu’il faut une lecture légère.

– Sans doute, mais l’idée même d’une littérature légère m’énerve. Autant ne rien lire du tout, tu vois.

– C’est du snobisme ça…

– Je crois pas… La lecture demande trop d’efforts pour qu’on se fatigue à lire des livres qui s’oublient tout de suite.

– Tu penses ?

– J’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que la littérature de plage m’ennuie. »

« Je lui dis que je ne reprochais rien à personne et que si je n’avais pas passé tous ces étés loin d’ici, je n’aurais peut-être pas pris conscience de l’urgence. Mais il avait raison. Il fallait dire les choses. Et il en était de la grande maison comme de ceux qu’on chérit, elle avait besoin qu’on lui dise haut et fort qu’on l’aime, qu’on ne peut pas vivre sans elle. L’oncle sourit : « Simplement, fais attention… Il ne faut pas dire trop tard à quelqu’un qu’on l’aime ». C’était un homme marié depuis trente ans qui parlait. Jusqu’alors j’avais passé ma vie à veiller à ne pas le dire trop tôt. Le vent tournait. »

« Dans l’air aussi quelque chose avait changé. On ressentait une fraîcheur nouvelle, encore plus de ciel pour respirer et l’urgence de profiter de tout une dernière fois. Par chez nous justement, les ciels étaient immenses. Même par temps gris, ils donnaient l’impression d’envelopper le pays. Ils le couvaient jusqu’à faire fondre l’horizon. Dans les plaines, derrière les champs de maïs, par-delà les talus, le ciel remplissait chaque espace vide de ses nuages lourds qui passaient en filant. »

« La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jour d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt. »

« Il avait fallu un été quelconque, semblable aux autres, pour que je me rende compte que le temps courait et qu’il existait déjà une première vieillesse en moi. »

La rentrée littéraire 2022

Voici ma sélection parmi les 490 livres à paraître en cette rentrée littéraire. A noter une légère baisse, puisque les années précédentes il y avait plus de 500 titres parus. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, cela me permettra peut-être d’avoir le temps de dénicher quelques pépites supplémentaires !

« Côté français, on compte ainsi 345 titres publiés, dont 90 premiers romans. » (Source : Livres Hebdo)

Il n’y a pas de classement particulier, n’y voyez pas d’ordre de préférence, je les ai regroupés par date de parution. Cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Elle peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout des deux soirées de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 25 août : Le Tripode, La Peuplade, L’Antilope, L’Observatoire, Plein jour, Dalva. Le 28 août ce sera au tour de : les éditions du Typhon, Métailié, Globe, Elyzad, L’Ogre et L’Olivier. Vous pouvez vous inscrire sur le site vleel.com.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog :

Simone / Léa Chauvel-Lévy

Voici un roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie lors de la rentrée littéraire 2021. J’ai profité de mes vacances pour le lire. J’ai passé un bon moment avec Simone et André Breton. Dans ce premier roman, Léa Chauvel-Lévy imagine la rencontre de ces deux êtres dans un Paris d’après-guerre (1920). Le besoin de légèreté et de s’amuser se fait ressentir. C’est pourquoi André Breton et ses camarades dadaïstes inventent de nombreux dispositifs artistiques.

Le livre est surtout centré sur Simone. Le lecteur est placé de son point de vue. Cette jeune femme de 23 ans vient de se faire avorter clandestinement. Son petit ami, Voldemar part pour 6 mois en Amérique. Elle passe par des phases dépressives depuis petite. Son moral a donc des bas et des hauts. Elle aime sortir, discuter littérature. Elle rejette d’abord les dadas, puis fait la rencontre d’André.

Simone est une femme promise à Voldemar, un bon parti que ses parents approuvent. Alors qu’André Breton n’a aucune situation, rien pour plaire aux parents de Simone, qui le rejettent.

On ressent toute la pression familiale et les conventions de cette époque qui corsètent les actions et pensées de Simone. Mais l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est bien réel et c’est cette belle histoire que nous raconte l’autrice. Simone est un personnage attachant.

J’ai aimé les passages où elle se rend chez sa cousine à Sarreguemines, car ce n’est pas très loin de chez moi. Elles visitent également le musée de Colmar. C’est toujours amusant de reconnaître des lieux dans les romans. L’écriture est belle et fluide. Si vous avez envie de lire une passion amoureuse ou si vous aimez les biographies romancées, ce livre devrait vous plaire ! En plus vous serez immergés dans le Paris des années 1920 et le courant artistique du dadaïsme.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« De son histoire avec Voldemar, il restait une tache de sang. »

« Au début, on n’éprouve rien, on est sonné, mais la tristesse des avortements est pernicieuse, elle se déclare après coup. »

« Simone entretenait un rapport ambigu à la solitude. Tantôt elle y puisait une force souterraine qui lui permettait de lire et écrire, tantôt elle la redoutait comme un ennemi d’autant plus inquiétant qu’il venait de l’intérieur. »

« Les livres sont parfois de bien salvateurs comparses. Ils déclament à visage découvert l’inavouable. »

« Tout ce qui pouvait l’éloigner de Breton la contrariait. Elle s’inquiétait sans cesse de son état, plus rien ne la captivait et même la lecture, qui la plongeait d’habitude dans une intériorité vivante, la lassait aujourd’hui. »

« Voit-on le monde de la même façon lorsqu’on lit les mêmes ouvrages ? Est-on destiné à être amis quand sur sa route on a aimé les mêmes personnages ? »

« Le secret est aveugle, il n’ouvre sur rien, il se referme sur lui-même, il est cette trappe derrière laquelle menace le vide. Il prive ses auteurs de langage, il les plonge dans l’incommunicabilité et les tient à l’écart de la société. De génération en génération, il est là, en arrière-plan, et il survit. »

Deux femmes et un jardin / Anne Guglielmetti

Voici un roman et coup de cœur proposé par ma libraire. Je me suis laissée tenter par cette lecture pour mes vacances en Normandie et j’ai beaucoup aimé ce portrait de femme. Je le relirai avec plaisir. Ce fut un agréable moment suspendu. En deux mots, il s’agit d’une belle amitié intergénérationnelle entre deux femmes au sein d’un jardin.

Mariette est femme de ménage à Paris. Elle approche de l’âge de la retraite. Elle vit de façon très simple et n’a pas beaucoup d’argent. Jusqu’au jour où un notaire la contacte. Un généalogiste a fait le lien entre Mariette et une parente décédée. Elle reçoit en héritage une maison dans un petit village en Normandie, dans l’Orne. Chose incroyable pour elle qui n’a jamais rien possédé. Elle quitte tout rapidement pour aller s’installer dans cette maison, à Saint-Evroult-Notre-Dame-du-Bois.

Elle découvre la maison, son jardin, les alentours. Mariette n’a pas de voiture. Elle se déplace à pied pour aller au village le plus proche faire ses menues courses, comptant chaque sou. Il n’y a pas de superflu chez elle.

Louise a 14 ans. Elle vit à Paris avec son père et sa belle-mère. Ils viennent passer toutes les vacances scolaires dans leur maison secondaire dans ce hameau. C’est là qu’elle fait la connaissance de Mariette débarquant du bus et cherchant sa nouvelle demeure. C’est donc une rencontre improbable. Elles s’apprivoisent progressivement. Quand Louise repart à Paris, elle laisse à Mariette son vélo pour qu’elle l’utilise pendant son absence. Ce vélo lui est très utile pour aller faire ses courses, puis se balader. C’est un bien très précieux pour Mariette qui n’a pas les moyens d’en acheter un.

A chaque vacance scolaire, elles se retrouvent dans le jardin de Mariette où Louise apprend à jardiner et reconnaître les plantes. La nature est très présente et le jardin pourrait être le troisième personnage de ce roman. Louise remarque les difficultés financières de Mariette. Elle emprunte à long termes plusieurs objets à son père qui les utilise très peu et profitent à son amie.

J’ai beaucoup aimé la malice de Louise. Mariette est une sacrée bonne femme. Elle se parle à elle-même à haute voix en disant « Mariette, ma fille… ». Elle a ses « fantômes » qui la hante lorsqu’elle se retrouve seule le soir. Elle a peur de croiser des gens, elle les fuit. Elle ne se sent pas légitime dans le rôle de propriétaire. Elle vivait « une vie sans hasard » et cette maison relève du miracle. Louise avec beaucoup de tact et de pudeur essaye d’aider Mariette.

Le roman est court, 95 pages. La couverture est magnifiquement illustrée de fleurs et d’herbes à l’encre de Chine, inspirées de Dürer. Les point de vue alternent entre un narrateur ou une narratrice placé(e) du côté de Mariette et celui de Louise qui s’exprime directement.

Une belle amitié naît dans ce jardin où les deux femmes ont plaisir à se retrouver au fil des saisons. La suite est à découvrir en lisant et dégustant ce joli petit roman !

Quant à moi, j’ai déjà repéré un autre roman d’Anne Guglielmetti à la bibliothèque pour une prochaine lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Elle arriva par le train de Paris qui faisait halte en gare de L’Aigle à douze heures trente précises. C’était un jeudi de novembre et il pleuvait. Le ciel était uniformément gris et immobile, la pluie fine et continue, l’humidité plus pénétrante que le froid n’était vif. »

« Elle n’était pas plus une habituée des bibliothèques que des livres. En réalité, elle n’avait jamais franchi le seuil d’une bibliothèque municipale et, depuis ses très lointaines années d’école primaire, elle n’avait dû poser la main sur un livre que pour en ôter la poussière, et encore, y avait-il eu chez ses patrons successifs des livres pour recueillir le silencieux hommage du temps ? Rien n’était moins sûr. »Incipit :

« Elle arriva par le train de Paris qui faisait halte en gare de L’Aigle à douze heures trente précises. C’était un jeudi de novembre et il pleuvait. Le ciel était uniformément gris et immobile, la pluie fine et continue, l’humidité plus pénétrante que le froid n’était vif. »

« Nous fîmes la course le long de cette côte que je grimpais pour la deuxième fois. Je l’emportai. Peut-être parce que Mariette avait encore dans les yeux un pré qui, depuis le creux de la route, partait à l’assaut du ciel et semblait s’y jeter comme s’il avait été l’extrême limite de la terre, l’embarcadère des cieux. »

« Sa vie d’avant, oui, mais plus tout à fait a même, puisque constellée de souvenirs comme les branches des pommiers et du prunier étaient alourdies de fruits. Et des souvenirs assortis de la promesse de se revoir en novembre, durant les vacances de la Toussaint. »

La sélection du Prix Hors Concours 2022

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! L’année dernière, grâce à ce prix, j’ai découvert de nombreux éditeurs que je suis désormais de près.

Connaissez-vous les lauréates 2021 ?

  • Demain la brume / Timothée Demeillers (Asphalte) pour le Prix Hors Concours
  • Ultramarins / Mariette Navarro (Quidam), lauréate de la mention des lecteurs et lectrices du Prix Hors Concours
  • Les enchaînés / Franck Chanloup (Au vent des îles) pour le coup de cœur des Club Hors Concours

La sélection 2022

Vous trouverez des ouvrages parus en 2021, 2022 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2022. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

  • Felis Silvestris / Anouk Lejczyk (Le Panseur), lu et adoré !
  • Celles d’Hébert / Anton Beraber (L’Atteinte), en commande
  • Puisqu’on a marché sur la Lune / Alexa Faucher (Chèvre-feuille étoilée), reçu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022
  • Sauvage est celui qui se sauve / Veronika Mabardi (Esperluète)
  • Entre / Madeleine Roy (Gorge bleue)
  • Il n’y a pas d’arc-en-ciel au Paradis / Nétonon Noël Ndjékéry (Hélice Hélas)
  • La vie suspendue / Baptiste Ledan (Intervalles)
  • L’Arbre face au monde / Carles Diaz (Poesis)
  • Ana / Cathy Borie (TohuBohu), reçu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022

Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. D’ailleurs je suis citée parmi les premiers acteurs inscrits ! J’ai à ce titre reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai d’ici fin septembre pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en décembre.

Le jury des journalistes :

  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • David Medioni (rédacteur en chef d’Ernest !)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
  • Ilana Moryoussef (responsable littérature au service culture de la rédaction de France Inter)
  • Isabelle Motrot (directrice de la rédaction du magazine Causette)

Et vous ?

Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Le recueil des extraits est encore disponible en version numérique jusqu’à fin août sur inscription.

Belles lectures et découvertes !