Amal, libano-française, revient au Liban, après 17 ans d’exil. Elle découvre Beyrouth après une guerre et une explosion. Elle se replonge dans ses souvenirs d’enfance et d’étudiante. Ce qui l’a motivée à revenir, c’est une pièce d’identité libanaise. Cette formalité administrative est finalement une quête d’identité. Elle oscille entre 2 cultures, celle de son père Libanais et celle de sa mère Algérienne, entre 2 langues maternelles et puis entre 2 pays, la France et le Liban.
Elle a obtenu la nationalité française et francisé son prénom, Amélie. Cela, elle l’a caché à sa famille. En revenant, elle réalise ce qui lui a manqué mais aussi ce qui l’agace toujours et l’a poussé à partir. La pression sociale, le manque de considération pour les femmes. Elle est toujours cette enfant rebelle. Comme une difficulté à grandir, à prendre des décisions.
Quelques longueurs pour ma part mais un premier roman très bien écrit où tous les sens sont en éveil, les odeurs, les paysages, la langue. J’ai relevé de nombreux extraits. C’est un portrait vivant et vibrant du Liban à travers le regard et l’intimité d’une femme. L’occasion d’en savoir davantage sur l’histoire complexe de ce pays.
Prix du Roman France Télévisions 2026
Incipit :
« J’aurais reconnu Beyrouth les yeux fermés.
A la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de se battre. Implose. Puis la vie reprend là où vous l’avez laissée, hier ou il y a quarante ans.
C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. A mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages. »
« Nous sommes trois fois plus nombreux à travers le monde que dans notre propre pays. Jamais nous ne pourrions tenir sur 10 42 kilomètres carrés. Si nous rentrions tous au bercail en même temps, le navire qu’est le Liban coulerait sous notre poids. »
« Ma mère a instauré une règle d’or : ne jamais annoncer un voyage de crainte qu’un malheur s’abatte sur l’avion qui nous ramène au pays. Mon retour devait donc rester secret pour que rien ne l’entrave.
La superstition est vieille comme le monde de ma mère.
Fraîchement mariée et installée dans le pays de mon père, le Liban, elle devait rendre visite à sa famille en Algérie, quand l’invasion israélienne de l’été 1982 avait cloué au sol tous les vols en partance de Beyrouth.
Entendons-nous, Israël aurait assiégé la capitale et se serait emparé de son aéroport, que ce voyage eût été claironné sur les toits ou pas. Mais ma mère avait sa propre théorie sur le sujet. Trente-neuf ans après l’invasion, elle reste persuadée que si elle n’avait pas annoncé son retour, les belligérants n’auraient pas lancé les hostilités, et le drame aurait pu être évité. Ou du moins retardé, le temps qu’elle prenne son vol.
Contrairement à ma sœur qui marche sur des lignes droites, j’ai passé ma vie à les contourner. Entre mon départ et ce retour, j’aurais dû rentrer trois fois. Et trois fois, le hasard s’est rangé du côté de ma mère.
Juillet 2006. L’armée israélienne bombarde l’aéroport de Beyrouth le jour de mon départ. Je suis à Charles-de-Gaulle quand la nouvelle tombe. Tous les vols sont annulés. Je me dirige vers un guichet.
– J’aimerais échanger mon billet. Il reste des places pour plus tard ? Cette semaine ou la prochaine, peu importe.
Derrière le comptoir, l’hôtesse en perd sa toque en feutre de laine bleu marine.
– Voyons mademoiselle, c’est la guerre ! Il n’y a pas de nouvelle date, jusqu’à nouvel ordre.
Décembre 2009. La veille du départ, je m’aperçois que mon titre de séjour a expiré. Si je quitte la France, je compromets mes démarches de naturalisation. Alors je reste.
Juillet 2016. Je me fais détrousser sur la terrasse d’un café, à deux jours de mon voyage. Mon sac disparaît et, avec, ma carte bancaire et tous mes papiers, passeport compris.
Dans un battement de cils, dix-sept ans se sont écoulés. »
« J’ai toujours préféré Beyrouth de jour. Le jour, elle ne sait pas mentir. Elle se révèle sans fioritures, inégale, vulnérable.
Le soleil me pisse les yeux. Les klaxons sifflent de toutes parts. Le parfum des galettes de zaatar se mêle à la poussière et aux effluves des poubelles et du mazout. Les câbles pendent aux murs et s’enchevêtrent dans la végétation. Les chats, presque liquides, se glissent entre les grillages et disparaissent derrière les ronces. Un poste radio grésille sur un balcon, on ne saurait dire lequel, mais il profite à tous les passants, jusqu’au bout de la rue. Sur une terrasse, deux hommes battent les dés sur une table de backgammon en sirotant leur café et en tirant sur leurs cigarettes. »
« Le bourdonnement du taxi me berce. Je suis ici, mais la tête encore là-bas. Ce sera l’affaire d’une semaine. Le temps d’obtenir une pièce d’identité, de rassembler quelques souvenirs et, qui sait, de retrouver ce Liban qui a fini par m’échapper. »
« Cette partie de Beyrouth ne vous offrira plus rien du charme des quartiers chrétiens. Pendant mes années d’études, j’ai eu honte d’y loger. Honte de sa misère et de sa crasse étalées, honte de dire que l’appartement de mes parents s’y trouve, comme j’avais honte de nommer le village de mon père. Car au Liban, ces indices pourraient trahir votre confession. Et qu’ici, avant d’être libanais, votre identité est rivée à votre foi. »
« – Beyrouth est presque belle ce soir.
– Beyrouth c’est masculin, non ? demande Théo.
– J’en sais rien. Et franchement, on s’en fout. Cette ville a tout d’une meuf.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Parce que c’est une vieille pute que tout le monde a violée. Et malgré ça, elle tient debout. Elle explose de colère à force de se faire maltraiter, mais elle nous survivra tous. Elle n’appartient à personne. Aucune communauté n’a réussi à la dominer, contrairement à d’autres villes ici.
– Comme ?
– T’as déjà été dans le Sud ? Passé Saïda, dans certains villages, on se croirait en Iran.
– Au fait, ton père vient d’où ?
A peine engagés dans les escaliers qui séparent la rue principale des parties résidentielles, je m’arrête et fusille Théo du regard.
– Décidément ! Tu poses que des questions de Libanais. »
« Comme le Liban le fait avec moi. Il me malmène, m’échappe, s’effrite entre mes doigts, puis réapparaît quand je me jure de cesser de l’aimer, me séduit de nouveau, se fait pardonner, et me cheville à lui. »
