Darya & Dounya / Diaty Diallo

Dounya, la trentaine, flirte avec la dépression. Entrée dans la trentaine, elle se sépare et doit quitter l’appartement du Mec-qui-vivait-déjà-là. Côté boulot, ce n’est pas la joie non plus. Alors elle se tourne vers Darya, son double plus jeune. Elle se replonge dans ses souvenirs, se demande ce que Darya aurait fait. Elle aborde plusieurs événements violents comme son premier rendez-vous chez le gynécologue, sa sexualité, l’emprise des hommes.

Les chapitres sont entrecoupés de lettres de haine à ces hommes où elle règle ses comptes pour pouvoir passer à autre chose. Les mots se font durs et féroces. On ressent toute sa colère. La lecture peut parfois plomber le moral. Mais elle raconte très justement la vie d’une jeune femme métisse en région parisienne : racisme, masculinisme, argent, etc.

Elle parle aussi de l’écriture, de son amitié avec Janelle. Il y a des moments très tendres et drôles. Le passage à l’âge adulte questionne beaucoup Dounya. L’écriture est à la fois belle et très orale. Je n’ai pas toujours eu les références ou la connaissance de certains mots d’un langage jeune. A la fin l’autrice a d’ailleurs mis de nombreuses références intéressantes : films, musique, œuvre d’art, livres, expressions, articles…

En résumé : une très jolie plume, un sujet difficile mais important, une voix qui dénonce haut et fort sans tabou, quelques longueurs à mon goût, une écrivaine à suivre assurément.

Je remercie Babelio et les éditions du Seuil pour cette masse critique privilégiée de la rentrée littéraire. Ce livre paraît aujourd’hui en librairie.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Des journées, Darya, des nuits, que je suis enfermée chez moi à me trimballer en jogging troué, suante d’une sale grippe, j’ai le cerveau sous brouillard. J’ai regardé entre les mailles du sommeil des films en streaming, j’avais tant les émotions à la surface de la peau, quand des acteurs sortaient de leur jeu ordinaire pour chanter ou danser sur l’écran, ça me resserrait les parois du cœur. J’ai aussi beaucoup pleuré devant Trois souvenirs de ma jeunesse. »

« Oui, j’ai tellement de fois repassé les rares images de ma jeunesse que moi, Dounya, j’en suis devenue un personnage : toi, Darya.
Du rôle central que t’occupais dans ton présent je t’ai poussée à la marge de notre propre histoire, j’ai tout terni, j’ai exagéré ton accent, augmenté tes défauts, des événements dont tu te moquais se sont mis à enfler dans ton futur. C’était plus pratique pour ma vie bancale d’adulte de me dire que t’étais qu’une enfant maussade. J’ai pas fait gaffe que mon regard sur toi changeait, que je t’observais plus qu’avec une distance lestée, trop rarement d’amour dans les yeux.
Parfois j’essaie d’égrener les bonnes choses que je sais de nous, des perles ébréchées sur un chapelet. Et je crois que je me souviens de rien, de rien, de rien, à peine qu’un jour, j’ai pu être toi, que nous formions une seule et même humaine.
Tu te caches où ? Dans quelle partie de moi ? Et moi je suis devenue qui ? »

« Alors que c’est pas vrai, pour moi, apprendre à écrire c’est former des petites vagues, c’est émouvant, c’est bien la première fois qu’on peut avoir une conversation avec nous-même autre part que dans la tête. C’est entre soi et sa feuille.Et lire, alors, c’est savoir déchiffrer la mer, voilà tout. »

« Darya, c’est sans doute pas récent que je monologue dans les rues en regardant les fleurs pousser à l’intersection des sols et des murs. Je sais pas, parfois j’en ai même pas conscience que je jacte. Et d’autres fois, j’entends ma voix si fort, au point qu’elle en devient une autre, je sais plus qui parle, si c’est moi ou si c’est toi. C’est pour ça, c’était plus simple de la baptiser, de mon second prénom, le tien, Darya. »

« Je te parle depuis les bords de Marne, Darya, aujourd’hui. Pas ceux de chez nous dans le 93 ; ceux où je bosse maintenant, dans le 94. »

« Eh Darya, j’ai appris la patience à tes côtés. Comme une stratégie pour lutter contre l’épuisement. Qui est pas d’endurer, ni d’attendre statiquement que la vie commence. Qui est d’espérer dans le flow, de manière mouvementée, qu’un cycle s’achève, qu’éventuellement cesse l’inconfort. Et continuer cependant de faire ce qu’on a à faire.
Pour que ça marche, regarder le temps en face, comme dans un astrolabe.
Et c’est dur, parfois, j’y arrive toujours pas, il se tortille, le temps, se détend, un vieil élastique qui gondole, lourd comme un connard bourré, qui se traîne, qui ellipse, qui force le consentement. On oublie, adulte, que le passage du temps peut se ressentir autrement que par sa lecture, en observant simplement le retour de la montée des eaux, c’est un exemple, ses clapotis, les circonvolutions et les reflets du monde dedans. »

« Encore aujourd’hui de temps en temps, tu likes une story, un post, sur mon profil. Certainement pour pouvoir prouver, quand tu « tomberas » toi aussi, que t’es l’ami « réel » de plein de femmes, avec l’espoir qu’elles attesteront que t’es un type bien, gentil, ferait pas de mal à une mouche.
Y en aura toujours pour te défendre va, empriseur, au fond on est toutes des bouffonnes.
Mais, gros, la gentillesse et la zone grise c’est comme comparer un stabilo rose à un ouragan, ça n’a pas de fucking rapport. »

« Darya est Dounya. C’est simplement qu’hier Darya grandissait et qu’aujourd’hui Dounya vieillit. Sinon peu de choses ont changé. »

« Dounya se dit qu’il faudrait peut-être y aller mollo sur la dépression et les regrets, qu’elle arrête un peu de se demander qui elle est aujourd’hui et qu’elle pense plutôt à ce que Darya aurait fait de cool dans pareille situation.
Et la réponse, en fait, est limpide : elle aurait allumé le feu la petite. Elle aurait devancé la merde qui vient, célébré les conséquences de son indocilité, applaudi cette carte noire que lui offrait la vie en lui permettant de décider que mardi et mercredi seraient désormais des jours de fin de semaine. En clair, elle aurait organisé une grande bringue. »

La dernière des Wilbeforce / Julia Kerninon

Surpris par l’invitation, Waldo se rend à la fête organisée par sa mère sur une presqu’île où il a passé ses vacances. Chaque été, pendant 10 ans, la famille Schnabel revient séjourner à l’hôtel Wilbeforce. Puis Diane, la mère, connaît un succès littéraire et achète une maison pour y vivre toute l’année.

Il y a les enfants Schnabel, Waldo et son frère aîné Adam. Et les filles Wilbeforce, Annabel et Olivia, qui ont le même âge que les garçons. On les surnomme les « quatre jumeaux cosmiques ». Une troisième fille Wilbeforce, Naomi, est tout bébé à l’arrivée des Schnabel sur la presqu’île. Les enfants aiment se retrouver pour jouer. L’adolescence vient bousculer l’enfance. Puis un drame plonge les deux familles dans le deuil.

Waldo se remémore son enfance et son adolescence dans ce lieu chargé de souvenirs et d’odeurs, jusqu’à la mort d’Annabel et de son frère Adam. Le point de vue change de personnage au cours du roman. On observe chacun des protagonistes, on découvre leur histoire et la tension monte progressivement. On sent qu’un secret sera révélé dans les dernières pages. Je n’en dis pas davantage pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

Comme dans les précédents romans de Julia Kerninon, on retrouve de beaux portraits de femmes éprises de liberté, notamment Diane Schnabel et Eva Wilbeforce, les mères. Il est question de maternité, de condition féminine et d’écriture.

Un livre très bien ficelé dont on tourne avidement les pages pour connaître la fin. Un véritable plaisir de lecture que je vous recommande en cette rentrée littéraire.

Je remercie Netgalley et L’Iconoclaste pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le matin de la fête, quand l’heure avait sonné sur son réveil, Waldo s’était levé et il était allé préparer le café. Pendant que l’eau chauffait, il avait pris sa douche, enfilé un pantalon et une chemise. Revenu dans la cuisine, il avait mangé des céréales en lisant les nouvelles sur son téléphone. Au printemps, en voyant le numéro de sa mère s’afficher sur l’écran, Waldo l’avait simplement retourné face contre table. Mais Diane avait continué d’essayer de le joindre, au moins une fois par jour. Quand il avait fini par décrocher, au bout de trois semaines, elle lui avait dit :
– Peux-tu réserver le dernier samedi d’août ? Je fais une fête à la maison.
– Une fête ?
– Oui.
– Et tu t’y prends quatre mois en avance ?
– Je veux être sûre que tout le monde soit là.
– Mais tu invites qui ?
– Tout le monde. Je compte sur toi.
En vingt-sept, Waldo n’avait jamais vu sa mère organiser une fête, en dehors des goûters d’anniversaire de son enfance. »

« Une mère qui écrit, une malédiction. Il ne pouvait jamais savoir sur quoi elle allait écrire, il le découvrait uniquement quand le livre était publié. »

« Pendant l’année scolaire, la vie de Waldo n’avait que peu d’intérêt, mais l’été, Adam et lui retrouvaient les filles, et l’existence prenait brutalement des couleurs. Des vacances dorées, inoubliables, la façade blanc crayeux de l’hôtel, le roucoulement des tourterelles tôt le matin, les petits déjeuners sur un plateau posé dans le couloir, pain grillé, thé, pulpe de pamplemousse. Les joncs, le sable doux comme de la farine dans le vent, les cheveux mouillés, revenir à l’hôtel et voir la grande patère de l’entrée, avec les casquettes et les chapeaux de paille, les bérets, les serviettes-éponge et les foulards. Tellement rassurantes, les paires de bottes dans le couloir. Une soupe et un sandwich dans un sac en papier devant la porte de leur chambre, les draps frais, craquants, le carrelage de la douche, l’eau brûlante, et le sourire serein d’Eva matin et soir. »

« Combien d’heures loin de soi est-ce qu’on devait passer dans une vie ? Ce n’était pas l’effort qui l’inquiétait, mais la sensation de dépossession, de n’avoir jamais le temps de reprendre sa respiration, d’être constamment en train de performer un rôle. »

« Après le déjeuner, elle se mettait à son bureau et elle écrivait. Les mots venaient tout seuls, comme des animaux curieux. »

Tuer le vieux / Daria Marx

Elle s’est préparée, comme pour un « match de boxe ». C’est le jour de son rendez-vous au commissariat pour dénoncer l’inceste qu’elle a subi lorsqu’elle était enfant, durant toutes les vacances d’été passées chez son grand-père paternel. Mais le rendez-vous est annulé le jour même pour cause de sous-effectif. Elle a une seule idée en tête : tuer le vieux.

Un court premier roman percutant, où la voix de la narratrice déverse son flot de pensées, de tristesse, de colère, de doutes. Certains passages sont bouleversants et j’ai dû interrompre ma lecture à plusieurs reprises tellement l’émotion était intense. Le traumatisme est présent et revient toujours et encore. Une façon de faire comprendre ce que peut ressentir une victime. C’est ce que j’appelle un coup de poing littéraire.

Un livre qui sera très certainement très remarqué en cette rentrée littéraire. Le style est là, puissant, une plume unique. A lire si le sujet vous intéresse ou si vous avez le cœur bien accroché !

Je remercie Netgalley et Flammarion pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Il était 10 heures du matin, j’avais mis douze réveils qui n’avaient servis à rien, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, j’avais bu six cafés, j’avais fumé toutes mes clopes, c’était l’heure. J’avais pensé longtemps à ce que je devais porter ce jour-là, à la tenue qu’on met pour aller au commissariat. Il n’y a pas de rubrique dans Marie Claire, « 10 conseils vestimentaires pour réussir votre dépôt de plainte », page 34, entre deux pubs illisibles remplies de plages et de nanas à petits seins qui dansent sur un parking. J’avais demandé aux copines, elles n’avaient pas eu l’air de saisir, les mignonnes. Pour elles c’était évident. On allait m’écouter. Point à la ligne. Parce que mon histoire, tu vois, elle est, sans en rajouter, horrible. Enfin je pense. Je prends des précautions oratoires avec moi-même, c’est l’habitude quand personne ne t’écoute, même quand tu hurles. Quand personne ne te croit, tu commences à tout mettre au conditionnel, on te prend pour une mytho, on te dit que t’en rajoutes, alors tu commences à douter. Tout tremble, le réel et le reste. Rien n’est plus jamais droit. »

« Moi je suis en colère, moi je voudrais tuer le vieux. Je le répète à chaque séance, je veux tuer le vieux, et je vois bien que les psys me trouvent folle, alors je demande, vous voulez que je vive avec le souvenir de ses doigts dans ma chatte et qu’il continue à boire son apéro en terrasse, chacun sa peine, moi les doigts, lui le soleil ? C’est moi le problème, ma violence. Ça les inquiète, peut-être faudrait-il penser à vous faire hospitaliser, vous n’apportez pas de réponses constructives à votre mal-être, vous ne pouvez pas tuer le vieux, vous devez vivre, c’est comme ça, c’est la loi. »

« J’ai pris rendez-vous dans le bon comico, celui qu’on se refile entre victimes, histoire de ne pas se faire renvoyer notre histoire à la gueule par un petit mec en uniforme un peu débile. J’avais une avocate sous le coude, je me suis préparée comme pour un match de boxe, protège-dents, coquille. »

« Il est obsédé par la propreté, il guette la moindre miette, et dès qu’il en aperçoit une sur le carrelage, il mouille son doigt pour mieux l’attraper et la met devant ses yeux pour l’examiner. Si le vieux décide que la miette vient de ma bouche, de mes doigts, de moi, alors c’est grave. Je suis une souillon. Il fait tout pour moi, et moi, je gâche tout. »

« Quand j’ai le droit de me relever, de sortir de la salle de bains et de m’habiller avec la tenue qu’il a choisie, nous retournons dans la salle de bain pour compter les gouttes. Je n’ai pas le droit de mettre une goutte d’eau en dehors de la baignoire pendant la douche. C’est la règle. C’est d’ailleurs comme ça qu’il explique sa présence durant la douche à mes parents au-delà de l’âge où les enfants ont besoin d’aide. Je salis trop, il doit se tenir prêt à tout laver. Je suis sale. »

« J’anticipe les mauvaises heures, je révise mes droits et mes devoirs, c’est la dictature du vieux, je ne comprends rien aux lois, je sais juste qu’il faut obéir, marcher droit. Je ne sais pas de quoi j’ai peur, après tout, le vieux ne me frappe pas. Je vis pourtant dans une terreur permanente.
Je mets de longues années à comprendre qu’il fait bien pire. Je mets des années à comprendre qu’il n’est pas qu’un vieux monsieur sénile préoccupé par l’hygiène. Je me raconte des histoires, encore. Je dis les choses, mais je ne les comprends pas. Oui, le vieux me met de la crème dans le vagin, c’est normal, non ?
Je me souviens de cette amie qui pense que je plaisante. Tu vas me dire qu’il t’encule après, et que c’est aussi parfaitement normal, lance-t-elle en riant. Je me tais. Elle a compris. Moi, pas encore tout à fait. »

« La vie est organisée d’une certaine façon par mes parents, et j’obéis. C’est ainsi. Il ne me semble pas possible d’imaginer autre chose. Je fais ce qu’on me dit parce que c’est comme cela qu’on m’aime. J’en suis persuadée. »

A voix haute / Polina Panassenko

J’avais eu un coup de cœur pour le premier roman de cette autrice franco-russe. Alors quand les éditions de l’Olivier m’ont proposé l’envoi de son second livre à paraître en cette rentrée littéraire j’ai bondi de joie (ma fille peut confirmer).

La narratrice et personnage principale est franco-russe. Elle vient régulièrement en vacances chez son grand-père en Russie mais elle grandit en France. Elle raconte les souvenirs de famille, le quotidien, les peurs incompréhensibles comme celle d’être entendu par les voisins par exemple.

A ses 20 ans, au début des années 2010, elle décide de devenir actrice et veut entrer au Théâtre National de Moscou. Elle s’installe alors chez son grand-père. On peut observer une très jolie relation entre eux. Et puis il lui parle de son arrière-arrière-grand-père disparu en 1937 et mort dans des conditions inconnues. Entre ces silences et secrets, elle veut en savoir davantage et commence une enquête auprès des archives, notamment les anciennes archives du KGB.

Comme pour le 1er roman, j’ai aimé partager l’intimité de cette famille. Ici on entre dans les coulisses d’une école de théâtre aux règles très précises. J’ai découvert une partie de l’histoire russe que je méconnaissais sur les goulags. J’ai trouvé très intéressant de pouvoir comprendre comment la peur se transmet de génération en génération. Et j’ai encore une fois particulièrement aimé l’écriture de Polina Panassenko, toujours vivante et très orale.

Un roman très actuel, un coup de cœur en cette rentrée littéraire que je vous conseille si vous aimez les histoires autour de la famille et du passé, la petite histoire dans la grande Histoire, les quêtes, ou les voyages à travers la Russie. A retrouver en librairie dès le 21 août.

Je remercie les éditions de l’Olivier pour cette lecture.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Il faut effacer ce qui est dangereux. Je passe en revue les photos, les applications, les messages. Je cherche par mot-clés. J’essaie d’estimer le niveau de dangerosité. Mais comment être sûre ? Ce n’est pas comme s’il y avait des règles claires. Sur un site de conseils pour passer la frontière, ils préconisent d’acheter un nouveau téléphone et de le remplir de contenus type petits chats. C’est écrit sur le site, « contenus type petits chats ». Tout le monde comprend, moi la première. Ensuite, pour éviter un historique suspect parce que vide, ils suggèrent de « faire une conversation WhatsApp avec votre mère, votre sœur, des cousins. »
Au bas de la page, les conseils continuent dans les commentaires. Le dernier échange date de mai 2025. Si on vous emmène dans une cabine pour vous poser des questions, répondez de façon concise. Si on demande à voir le contenu de votre téléphone, vous avez le droit de refuser mais ce sera suspect. Si on vous pose des questions sur la guerre, dites que vous ne vous intéressez pas à la politique. Si on vous pose des questions sur vos amis ou votre famille, si on vous demande les raisons de votre visite, si on vous demande. J’arrête.
Je vais dans la salle de bains. Je pose la petite plaque en fer sur le pèse-personne. 0,0 kg. La machine ne sent pas ce poids. Je monte sur la balance avec la plaque. Puis je la pose. Je soustrais les deux nombres. 450 grammes.
Sur la plaque, il y a un nom et quatre dates. Je l’enveloppe dans mes vêtements. Je la glisse avec les deux dossiers dans mon bagage à main. C’est une étrange sensation de transporter avec soi la seule preuve de l’existence d’un homme. »

« J’aperçois un homme au fond du couloir. Il ressemble au père de celui que j’ai vu sur la photo. Mais Maria m’avait prévenue. Elle a dit Les photos d’acteurs, c’est pas contractuel, ce sont des suggestions de présentation. L’Alexandre Markovitch non contractuel se déplace avec un essaim d’élèves. »

« Il dit Ce que vous faites là, de mon temps on appelait ça les ennemis du peuple. Quand mon grand-père dit ça, ce n’est pas clair si lui aussi considère que j’ai des activités d’ennemie du peuple ou bien s’il m’informe d’un fait contre lequel il veut me mettre en garde mais auquel lui-même n’adhère pas. »

« Je repense au « nous ». A l’éternelle première personne du pluriel qu’emploie mon grand-père. Ce pluriel ne vient de nulle part. Mon grand-père a appris l’importance de ne pas remettre en cause à voix haute, ne pas se distinguer du groupe, ne pas critiquer les autorités. Quand il avait mon âge, émettre la moindre réserve sur le pouvoir en place voulait dire risquer sa vie. Un mot de trop et quelqu’un vous dénonce. Alors pour protéger ses enfants, il leur a dit à son tour Fais attention. Ne te fais pas remarquer. Sois comme les autres. Ce n’est pas seulement lui, les grands-parents aussi. Ils sont habités par la même peur. Une peur privée et publique à la fois. C’est cette même peur qui fait slalomer la langue entre les mots. Qui définit les endroits et les formes de virages. Les mots qu’on contourne, les sujets qu’on évite, ce qu’on ne nomme pas. Cette peur se transmet de génération en génération. Par les mots manquants, elle coule de langue en langue. Moi aussi, je la sens couler dans mon corps. C’est une peur phréatique. »

« Pendant que Véra m’explique les différentes instances auxquelles je peux m’adresser, je note chaque mot qu’elle prononce. Puis quand elle se tait, j’ai envie de lui demander autre chose. Je lui parle de mon grand-père qui ne parle pas. Je ne comprends pas, je dis, il répète Pose-moi des questions mais il ne veut pas parler de la guerre. Quand je pose des questions sur son grand-père emmené au milieu de la nuit, il ne dit plus rien. On dirait qu’aujourd’hui encore ça lui fait peur.
La peur se transmet de génération en génération, dit Véra. C’est le résultat du silence et de l’absence de condamnation des coupables. Dans notre pays, il est devenu difficile de ressentir la douleur, le chagrin, la perte de ceux qui ont péri pendant les répressions et les guerres. Ces émotions ont été remplacées. On leur a substitué l’emphase et la fierté de la victoire. Pourtant, pour vivre, nous avons besoin de ces émotions et cette mémoire.
D’accord, je dis, mais chez moi, le seul qui pourrait en parler n’en parle pas. Comment fait-on pour se souvenir de ce qu’on ne nous dit pas ? Véra sourit. Je ne sais pas pourquoi elle sourit. Elle me demande si je connais leur base de données de récits du Goulag. Je ne connais pas. Depuis son ordinateur, Véra fait glisser un dossier de fichiers audio sur mon disque dur. Elle dit Parfois, pour se souvenir, on a besoin des autres. »

« J’ai emporté avec moi Tout ou rien de Chalamov, sa correspondance avec Pasternak en russe, sa correspondance avec Soljenitsyne en français, un recueil de poèmes de Mandelstam, les copies des dossiers de mon arrière-arrière-grand-père et les entretiens audio du musée du Goulag que je n’ai jamais écouté après être repartie de Moscou. Assisse sur ma couchette, je sors dans le noir mon ordinateur et je mets un casque sur mes oreilles. Je regarde par la fenêtre la nuit, les gares, parfois des champs éclairés par la lune et je lance le premier enregistrement. »

« Il arrive parfois qu’un vivant doive aller chercher son mort lui-même. Les Grecs anciens étaient particulièrement rodés dans le domaine. Spécialistes de la catabase. Pour faire une catabase, il faut qu’une personne vivante descende aux Enfers. C’est Orphée qui va chercher Eurydice, Dionysos qui va chercher sa mère, Thésée qui va chercher Perséphone. Chacun d’entre eux est descendu aux Enfers pour ramener aux vivants un mort qui leur est cher. Toujours des hommes qui vont chercher des femmes, d’ailleurs. Il n’y a pas de raison. Si quelqu’un me demande encore ce que je fais ici, je lui dirai ça. Je fais une catabase. »

Signora Sarfatti / Serge Airoldi

Ce roman brosse le portrait d’une femme, Margherita Sarfatti. Une intellectuelle juive, maîtresse et soutien de Mussolini jusqu’au moment où il décide que les Juifs sont persona non grata en Italie.

Serge Airoldi peint par touche, comme un peintre, le tableau de cette femme qui aime évoluer dans les hautes sphères. Elle perd son fils Roberto à la guerre. C’est un déchirement pour elle. Elle propose un emploi de jardinier de son domaine à Giovanni Battista, revenu de la guerre vivant mais touché au plus profond de son être. Les horreurs de la guerre, des deux guerres en fait, sont relatées. Les soldats envoyés au front ne sont que des adolescents, sans aucune expérience des combats auxquels ils sont confrontés.

Le roman alterne entre les deux points de vue, celui de Giovanni Battista et celui de Margherita Sarfatti. Un très beau passage correspond au retour de Margherita après des années d’exil. La dernière partie raconte les derniers jours des deux personnages. Les allers-retours dans le temps peuvent perturber la lecture. En tout cas, elle peut parfois être exigeante. Elle demande de l’attention, mais elle le mérite amplement.

J’ai aimé l’insertion de références littéraires qui donnent inévitablement envie de lire les auteurs cités, comme Mario Rigoni Stern. J’ai aimé le point de vue de Giovanni qui vient contrebalancer celui de Margherita. Et surtout, l’écriture est magnifique.

Si vous aimez les romans historiques, celui-ci devrait vous plaire !

Je remercie les éditions de l’Antilope pour cette lecture fort intéressante de la rentrée littéraire qui fait également partie de la sélection du Prix Hors Concours (édition indépendante).

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Fin de l’été 1947
Rien n’a changé, se convainc Margherita Sarfatti.
Aussi loin que porte son regard, tout semble intact, demeuré dans l’état d’avant. Pendant la petite décennie d’absence, les arbres en limite de propriété, hauts chênes, frênes, ormes, hêtres vigoureux et bouleaux fluides qui longent le mur en pierres sèches, ont grandi. Certains ont changé de caractère. Les ramages ont pris leur aise, colonisé tout un espace inédit et redéfini une topographie. La nouvelle nature des lieux a emporté les reliefs, d’autres sont apparus. Des volumes inconnus. Des creux accentués. La guerre n’a pas étouffé la croissance des pensionnaires de ce paysage. La guerre et ses déraisons, les arbres les ont abandonnées aux hommes, fou et haineux. »

« La photographie date de quelques mois avant la Grande Guerre. Cette horreur de guerre. Roberto, son si cher fils, n’a que quinze ans. Dans moins de trois ans, il sera mort. Tombé au front. Touché en pleine tête. La cervelle en charpie qui coule maintenant du crâne ouvert sur un rocher et du rocher sur les lichens conquérants, de ce même jus des cerises noires su Soldo qu’on aurait écrasées entre le pouce et l’index. »

« Au même moment de l’aube.
Dissimulé derrière les noisetiers au feuillage vert impérial, caressant la tête hirsute d’un griffon débonnaire, Giovanni Battista l’a aperçue dans l’encadrement de la fenêtre du premier étage. Il l’attendait, se demandant à quel endroit de la maison, et quand et comment elle se manifesterait une fois son retour annoncé. Cette apparition, au premier étage, dans un léger grincement des volets, après toutes ces années d’absence, se donne l’allure de ces scènes tragiques telles qu’on les découvre dans les opéras quand culminent l’intrigue et la tension lyrique. »

« En 1931, alors même que l’insupportable Mussolini venait plus rarement au Soldo jusqu’au moment où il ne vint plus, ayant évacué sa relation sentimentale avec la maîtresse des lieux, Giovanni Battista partit au village, via Colleoni – du nom du condottière lombard Bartolomeo Colleoni dont l’histoire a retenu qu’il était pourvu de trois testicules. Il s’installa dans un grenier plus vaste sous les toits d’une forte demeure qui avait traversé quelques siècles, où il devait désormais s’occuper de ses affaires et payer un loyer.
Il venait de fêter ses trente-cinq ans, avait presque atteint le milieu de sa vie mais ne pouvait pas savoir cette longue horloge en marche. »

« Le parti vient d’être créé, il y a moins d’un an. Un vita nova s’organise à nouveau, comme si, en somme, rien n’avait eu lieu pendant les dernières années, pendant ce maudit ventennio où la crapule fasciste a infligé le pire au pays. Nous sommes priés de remettre les compteurs à zéro, de sourire à l’ordure, de trouver bleu ce qui est jaune, et blanc ce qui est scandaleusement souillé. Une vie recommence désormais dans une virginité biblique.
Bientôt, vous verrez, se tourmentait Giovanni Battista, il faudra à nouveau célébrer Mussolini comme un démiurge d’immense envergure, un Façonneur merveilleux, un Bâtisseur, un Grand Architecte de l’Univers. Il faudra tendre le bras vers des lendemains qui annoncent de magnifiques horizons. Il faudra trouver l’époque dorée. Tout sera doré, d’ailleurs : l’aube, le midi, le grand soir. Même la nuit sera dorée. Et on tirera des rafales rageuses pour tuer le clair de lune en hurlant de joie comme des cons. Il faudra applaudir avec les innocents et les maudits connards, heureux, comblés d’autant de retrouvailles avec l’insulte, la damnation et le malheur. Il faudra s’enthousiasmer pour une nouvelle guerre – qui sait où ? qui sait contre qui ou quoi ? – tout aussi incompréhensible que celles qui ont précédé et qui ont vu mourir des millions de Roberto. Ces gens-là nous conduiront inéluctablement à ça et rien qu’à ça, à la bêtise suprême, en prêchant pourtant le bonheur des peuples, son respect, sa valeur, sa morale. Sa grandeur. Et des hordes brailleront aux rassemblements, heureuses de cette nouvelle occurrence, elles entonneront les couplets, se délectant de cette simplification et de ces théorèmes réducteurs, elles beugleront leur haine comme en 1938 à Trieste, elles glorifieront la race, la leur, pour mieux conchier ce qui ne sera pas eux. Les autres.
Giovanni Battista venait de fêter ses cinquante et un ans. Il pensait : Je n’ai plus envie de tout ça. Plus du tout. »

« 1954, en lisant Le Sergent dans la neige, le livre de Mario Rigoni Stern
Giovanni Battista avait appris la parution, l’année précédente, d’un tout premier livre publié par un homme de trente et un ans. Un inconnu. On disait qu’il travaillait dans l’administration du cadastre de sa ville et que, au retour de la dernière guerre vécue en Albanie puis dans la boucle du Don contre les partisans soviétiques et enfin comme prisonnier dans un stalag en Prusse orientale, il avait longtemps dormi dans une grotte près de chez lui avant de pouvoir retrouver un jour un lit normal pour y passer ses nuits. Comme avant. Tout le monde parlait de ce récit. L’auteur se nommait Mario Rigoni Stern. Son ouvrage s’intitulait Le Sergent dans la neige. Il évoquait, à hauteur d’homme, l’épopée de ces malheureux jeunes Italiens jetés, comme lui, en juillet 1942, dans les rangs de l’Armir, l’Armata Italiana in Russia, un corps expéditionnaire italien envoyé autour de Stalingrad pour épauler les Allemands à la peine, face à la résistance soviétique. Mario Rigoni Stern en était.
En janvier 1943, quand commence son récit, lui et ses hommes se battent contre les Soviétiques. Les Italiens viennent de quitter la boucle du Don où ils stationnaient. Les combats font rage. Des morts partout. Mario a vingt-deux ans. Il est sergent-chef et porte la responsabilité de guider ses jeunes compagnons dans l’immensité de la neige et dans la folle mitraille pour s’extraire de ce piège mortel. Ils fuient. Beaucoup meurent. Mario est rentré chez lui. Des milliers de kilomètres. A pied.
Giovanni Battista avait apprécié ce livre. Il s’était dit : « Voilà un homme qui sait ce qu’il dit, qui connaît la guerre et qui est capable de la raconter. » Il avait été ému par deux passages du livre. Celui où Mario, affamé, perdu dans la tempête, frappe à la porte d’une isba pour demander une assiette de soupe chaude. Quand il rentre, il tombe sur des soldats russes. Armés, comme lui. Mais personne ne bronche. Une femme puise une assiette de lait et de millet dans une soupière avec une louche en bois. L’étrange compagnie s’observe, fusil à l’épaule, et rien d’autre ne se passe d’hostile jusqu’au moment où Mario remercie et s’en va. Dix ans plus tard, quand il se souvient, il écrit : « C’est comme ça que ça s’est passé. A y réfléchir, maintenant, je en trouve pas que la chose ait été étrange, mais naturelle, de ce naturel qui a dû autrefois exister entre les hommes. La première surprise passée, tous mes gestes ont été naturels ; je n’éprouvais aucune crainte, ne sentais aucun désir de me défendre ou d’attaquer. C’était tellement simple. Et les Russes étaient comme moi, je le sentais. Dans cette isba venait de se créer entre (eux) (…) et moi une harmonie qui n’avait rien d’un armistice. C’était quelque chose qui allait au-delà du respect que les animaux de la forêt ont les uns pour les autres. Pour une fois, les circonstances avaient amené des hommes à savoir rester des hommes. »
Giovanni Battista avait souligné cet extrait et le relisait souvent. »

« En mer d’Arabie, tout était derrière et seule la perspective de débarquer en Inde l’accaparait. Elle devenait une autre femme. Les voyages ont ce pouvoir de métempsychose. »

Cherche David éperdument / Paule Darmon

Paris 1990, Claire enterre sa mère. Elle tombe par hasard sur une carte postale chez un bouquiniste, qui la représente à Fès au Maroc en 1936 alors qu’elle a 15 ans. Cette photo a été prise par David, un garçon dont elle était amoureuse. Ils avaient prévu de se marier malgré son jeune âge et les interdits du statut et de la religion de David. Elle replonge alors dans ses souvenirs et sa tante Jacote lui avoue que sa mère avait détruit les lettres envoyées par David que Claire attendait avec impatience en Algérie. Elle réalise que sa mère a toujours régenté sa vie. Jacote la pousse à enquêter sur ce mystérieux D. Canel, auteur de la photo.

Claire raconte son histoire d’amour avec David et ses déménagements successifs. On traverse plusieurs époques et pays. Le tout est raconté avec un ton irrésistible. J’ai dévoré ce roman. J’ai beaucoup aimé le personnage de Claire et voir l’évolution de sa vie. A 70 ans, elle s’interroge sur ses proches. Les a-t-elle vraiment connus ? Chacun cache son secret. D’ailleurs, elle-même n’a jamais révélé à son fils aîné la véritable identité de son père…

Un très beau roman à l’écriture fluide qu’on ne peut lâcher avant la fin, gardant espoir que le destin réunisse Claire et David. Partez à votre tour dans cette formidable aventure, à la recherche d’un amour de jeunesse perdu !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le ciel broyait du noir. Le curé expédia son homélie et s’enfuit dès les premières gouttes de pluie pour prendre la tête d’un autre enterrement en attente à l’entrée du cimetière, avec corbillard de luxe, couronne de fleurs, cortège de femmes, d’hommes et d’enfants en grand deuil. En comparaison, le nôtre faisait vraiment pitié : à part nous trois, personne ne s’était déplacé. »

« Une photo de moi que je ne connaissais pas, que je n’avais même jamais vue, suspendue comme une culotte à l’étendoir d’un bouquiniste ! »

« Ah ! Comme je détestais cette ville, ce pays, cet appartement ! Comme je détestais la coiffure et cette idiote de Loutchi avec ses lèvres trop rouges et les énormes nichons qu’elle poussait orgueilleusement devant elle. Sans parler du prétentieux à particule avec sa grosse voiture couleur de merde auquel ma mère ne pouvait rien refuser ! Et surtout, comme je la détestait elle, ma mère, de m’avoir entraînée dans cette aventure, et de ne concevoir pour moi d’autres intérêts que les siens. »

« – Mais tu es jalouse ! s’exclama-t-il avec un étonnement ravi. Ma jonquille ! Mon amour, mon bouton de fleur d’oranger ! Tu es jalouse !
Personne au monde ne m’avait appelée ainsi.
Personne au monde ne m’appela plus jamais ainsi. »

« Je rebroussai chemin et, croisant un vieux monsieur qui avançait péniblement en s’aidant d’une canne, je songeai soudain à David. Comment avait-il vieilli, David ? me demandai-je. Etait-il devenu un septuagénaire ventripotent aux pantalons tire-bouchonnés ? Un patriarche autoritaire ? Il m’était difficile d’imaginer vieux le jeune homme que j’avais aimé. Je préférais me créer l’image d’un homme grand et sec, Henri Fonda venant à ma rencontre dans les ruines de Tiwanaku sur une musique d’Ennio Morricone, debout à la proue d’une chaloupe, avançant sur les eaux bleutées du lac Titicaca, ou descendant du train dans un nuage de vapeur pour apparaître au milieu d’un quai désert.
De là où elle se trouvait, Jacote devait se tenir les côtes à m’entendre délirer ainsi… Ah, ma tante ! Si au lieu de s’écrouler sur son clafoutis, elle s’était contentée de vivre, nous serions maintenant toutes les deux à nous geler les pieds sur les trottoirs de La Paz, à rire et à échafauder d’improbables hypothèses. Ah ! Comme elle me manquait ! »

La rentrée littéraire 2026

Le top départ de cette rentrée littéraire sera le 13 août. Voici ma sélection parmi les 461 livres à paraître. En légère baisse par rapport à 2025. Côté français, on compte ainsi 344 titres publiés (le même nombre qu’en 2025), dont 68 premiers romans (un tout petit peu moins). Pour la littérature étrangère, comptez 117 romans en 2026 contre 140 en 2025. (Source : Livres Hebdo)

Les titres apparaissent par date de parution. Vous pouvez cliquer sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Cette liste peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout des deux soirées de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL) fin août.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

  • Les petits courages / Sabrina Delarue (1er roman, les éditions du Sonneur, 13/08/26, 17€50)
  • Rochebrune / Sophie Divry (Actes Sud, 19/08/26, 20€)
  • Zones à défendre / Bénédicte Dupré la Tour (Flammarion, 19/08/26, 21€50)
  • Tuer le vieux / Daria Marx (1er roman, Flammarion, 19/08/26, 18€)
  • Les enfants de Grimm / Claudie Hunzinger (réédition, Cambourakis, 19/08/26, 10€)
  • Le garçon ébloui / Xavier Le Clerc (Gallimard, 20/08/26, 16€)
  • La pianiste / Isabelle Amonou (Dalva, 20/08/26, 23€)
  • Herbier du souvenir / Jean-François Beauchemin (Québec Amérique, 20/08/26, 20€)
  • Je / Lilia Hassaine (Gallimard, 20/08/26, 21€)
  • Finalement tout s’est bien passé / Estelle-Sarah Bulle (Liana Levi, 20/08/26, 20€)
  • Un marché noir / Bérénice Pichat (Les Avrils, 20/08/26, 22€)
  • Je me demande pourquoi on ne peut pas dire non, tout simplement / Hollie McNish (essai anglais, Le Castor Astral, 20/08/26, 24€)
  • Le palais / François-Henri Désérable (Gallimard, 20/08/26, 23€)
  • Choses que je croyais perdues / Clémentine Mélois (Gallimard, 20/08/26, 19€)
  • La dernière des Wilberforce / Julia Kerninon (L’Iconoclaste, 20/08/26, 21€50)
  • Des idées d’incendie / Angélique Villeneuve (Phébus, 20/08/26, 21€90)
  • Je suis né dans la tempête / Jérôme Colin (Allary, 20/08/26, 20€90)
  • Jours sous le soleil / Alix Lerasle (Castor astral, 20/08/26, 22€)
  • Cet été il neige / Pauline de Vergnette (Le Panseur, 20/08/26, 19€)
  • Poèmes de plein jour et mots mantras pour traverser la nuit / Marc Alexandre Oho Bambe (poésie, Mémoire d’encrier, 21/08/26, 15€)
  • Signora Sarfatti / Serge Airoldi (L’Antilope, 21/08/26, 21€50)
  • Bungalow / Antoine Philias (Asphalte, 21/08/26, 21€)
  • Les géantes / Laure Morali (Dépaysage, 21/08/26, 14€)
  • Darya & Dounya / Diaty Diallo (Seuil, 21/08/26, 22€)
  • A voix haute / Polina Panassenko (L’Olivier, 21/08/26, 19€50)
  • Le collectionneur d’adieux / Arnaud Dudek (Les livres de la Promenade, 25/08/26, 16€)
  • Cinq silences : derniers mots d’écrivains / Raphaël Meltz (essai, Bayard, 26/08/26, 23€)
  • Ceux qui nous frappent / Anaïs Llobet (Les Léonides, 26/08/26, 21€90)
  • Eskera au bord du monde / Bérengère Cournut (Le Tripode, 27/08/26, 22€)
  • Le petit cosmonaute / Franck Courtès (Julliard, 27/08/26, 21€90)
  • Les amateurs / Yan Lespoux (Agullo, 27/08/26, 21€50)
  • Glissando / Anne-Sophie Subilia (Zoé, 27/08/26, 18€)
  • Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé / Michele Ruol (1er roman, littérature italienne, Le Tripode, 27/08/26, 21€)
  • Le fabuleux piano / Sonia Devillers (Robert Laffont, 27/08/26, 21€)
  • Sauf la frontière / Elisa Shua Dusapin (Zoé, 27/08/26, 19€)
  • Agrégat : face A / Nassim Kezoui (Le Panseur, 03/09/26, 22€90)
  • Une autre aurore / Pierre Chavagné (Le Mot et le reste, 04/09/26, 18€)
  • Septentrionale / Karim Kattan (Elyzad, 04/09/26, 19€50)
  • Enlivrons-nous ! : le super pouvoir de lire / Aliyah et Susie Morgenstern (essai, Denoël, 09/09/26, 18€)
  • La chambre fougère / Céline Righi (Le Sonneur, 17/09/26, 15€)
  • Les nouvelles aventures d’un bibliothécaire de survie / Charles Sagalane (La Peuplade, 01/10/26, 23€)
  • Nishim / Michel Jean (Seuil, 02/10/26, 21€90)

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

  • Moi qui t’aimais / Roberta Recchia (littérature italienne, Istya & Cie, 13/08/26, 22€90)
  • Le pays des étés / Pierre Adrian (Gallimard, 13/08/26, 19€)
  • Le mur / Christian Guay-Poliquin (La Peuplade, 13/08/26, 20€)
  • Les agitées / Camille Zabka (La Tribu, 19/08/26, 21€)
  • Les filles du 9 juin / Maylis Besserie (Grasset, 19/08/26, 24€)
  • Le seul gouffre du monde / Guillaume Huon (Calmann-Lévy, 19/08/26, 18€90)
  • Mon imam / Sabyl Ghoussoub (Stock, 19/08/26, 20€90)
  • Camarade maman / Yan Pradeau (1er roman, La Tribu, 19/08/26, 21€)
  • Le bureau des audacieuses / Mélanie Sadler (La Tribu, 19/08/26, 22€)
  • Éden / Pierre Ducrozet (Actes Sud, 19/08/26, 21€)
  • Une éclaircie / Jean-Baptiste Del Amo (collection Ma nuit au musée, Stock, 19/08/26, 19€)
  • Tombeau de Parsifal / Dmitrij Bortnikov (Rivages, 19/08/26, 20€)
  • L’architecte de Notre-Dame / Aurélien Bellanger (Actes Sud, 19/08/26, 22€)
  • Mordre l’orage / Isabelle Pandazopoulos (Actes Sud, 19/08/26, 22€50)
  • Chante méchante / Guillaume Sire (Calmann-Lévy, 19/08/26, 18€50)
  • C’était ça ou mourir / Thélyson Orélien (1er roman, Grasset, 19/08/26, 21€50)
  • Un diamant dans les gravats / Luz (collection Ma nuit au musée, Stock, 19/08/26, 20€50)
  • Ne cherche pas le chaos / Marion Brunet (Albin Michel, 19/08/26, 21€90)
  • Décolorer sa fille / Lucie Bérard (1er roman, Les Intranquilles, 19/08/26, 20€)
  • Notre-Dame-des-Anges / Célia Houdart (POL, 20/08/26, 20€50)
  • Une bête à ton tour / Anna Haillot (Les Avrils, 20/08/26, 21€)
  • La promesse des chiens / Claudie Gallay (L’Observatoire, Le Cercle ouvert, 20/08/26, 22€50)
  • Dans les Alpes tout ira mieux / Alexis Jenni (L’Observatoire, Le Cercle ouvert, 20/08/26, 22€)
  • Paradisi gloria / Élise Lespade (1er roman, L’Observatoire, Le Cercle ouvert, 20/08/26, 24€90)
  • Le nénuphar / Alexandrine Descotes (1er roman, Le Bruit du monde, 20/08/26, 19€)
  • Rouges-Truites / Pierric Bailly (POL, 20/08/26, 22€)
  • Mon corps donné pour vous / Marouane Essadek (1er roman, Notabilia, Noir sur blanc, 20/08/26, 22€90)
  • De guerre ou d’ailleurs / Séverine Chevalier (La Manufacture de livres, 20/08/26, 18€90)
  • La punition / Arthur Dreyfus (POL, 20/08/26, 35€)
  • Chiens de rizières / Marin Postel (Phébus, 20/08/26, 22€50)
  • La peau neuve / Jean-Pierre Montal (Séguier, 20/08/26, 19€50)
  • Spectres / Thomas Gunzig (Au diable Vauvert, 20/08/26, 23€)
  • Aride / Ugo De Gregorio (1er roman, La Manufacture de livres, 20/08/26, 20€90)
  • Le diable rit avec nous / Xavier-Marie Bonnot (Récamier, 20/08/26, 21€)
  • N’efface pas mes cercles / Emma Marsantes (Verdier, 20/08/26, 19€50)
  • Faire la peau / Louise Chennevière (POL, 20/08/26, 21€)
  • Nos vies sauvages / Hemley Boum (Gallimard, 20/08/26, 22€)
  • Le livre des souterrains / Phoebe Hadjimarkos-Clarke (éditions du Sous-sol, 20/08/26, 21€50)
  • Humain / Sam Bouffandeau (1er roman, Verticales, 20/08/26, 19€)
  • Du côté des fantômes / Anne-Fleur Multon (L’Observatoire, 20/08/26, 21€)
  • Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? / Lucie Rico (POL, 20/08/26, 21€)
  • Liberty / Arnaud Rozan (Récamier, 20/08/26, 21€)
  • Mon œil / Victoria Kaario (1er roman, Verdier, 20/08/26, 17€50)
  • Rien à voir / Gaëlle Obiégly (Verticales, 20/08/26, 21€)
  • Lait cru / Steve Poutré (1er roman, Les Escales, 20/08/26, 21€)
  • Heures sauvages / Marie Petitcuénot (Héloïse d’Ormesson, 20/08/26, 17€)
  • Eugénie sous les bombes / Anne Percin (Buchet Chastel, 20/08/26, 22€50)
  • Vagabondes / Joséphine Tassy (L’Iconoclaste, 20/08/26, 22€)
  • Rien que de grands tournesols / Vincent Vigneron (1er roman, Robert Laffont, 20/08/26, 21€)
  • La dame de la Seine / Claire Duvivier (Aux forges de Vulcain, 21/08/26, 21€)
  • La grande interruption / Sibylle Grimbert (Seuil, 21/08/26, 21€50)
  • Odessa des oiseaux / Sophie G. Lucas (La Contre allée, 21/08/26, 20€)
  • Cent poèmes pour voyager (poésie, éditions Bruno Doucey, 21/08/26, 10€)
  • Ici commence la terre / Jadd Hilal (Elyzad, 21/08/26, 21€50)
  • Maya-fantôme / Caroline Dorka-Fenech (La Martinière, 21/08/26, 18€50)
  • Le septième siffleur / Colin Niel (Seuil, 21/08/26, 22€)
  • De la terre des pleurs un grand vent s’éleva / Jane Sautière (Quidam, 21/08/26, 10€)
  • D’un pays qui n’existe plus / Amandine Agic (1er roman, L’Olivier, 21/08/26, 18€50)
  • Les sangs bleus / Sara Bourre (Grasset, 26/08/26, 19€)
  • Trois petits chats / Elisa Routa (Bayard, 26/08/26, 17€)
  • La méthode suédoise / Yasmina Behagle (1er roman, Le Dilettante, 26/08/26, 20€)
  • Le gourdin du prince Marko / Ante Tomic (littérature croate, Noir sur blanc, 27/08/26, 20€90)
  • Après Mireille / Robin Josserand (Mercure de France, 27/08/26, 18€)
  • Congés payés / Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser, 27/08/26, 22€)
  • Les serments trahis / Seila Pohara (1er roman, Gallimard, 27/08/26, 20€)
  • Vous, madame / Charlotte Milandri (Arléa, 27/08/26, 15€)
  • Les ombres de l’exil / Jeanne Pham Tran (Mercure de France, 27/08/26, 18€)
  • Le bruit du melon qui explose / Marie Colombe (1er roman, Au Diable Vauvert, 27/08/26, 22€)
  • La poussière / Fanny Chiarello (Cambourakis, 02/09/26, 18€)
  • L’enfant grise / Grégoire Courtois (Robert Laffont, 03/09/26, 21€)
  • L’histoire, la vraie, de Raja le candide (et de sa mère) / Rabih Alameddine (littérature américaine, Les Escales, 03/09/26, 23€)
  • Je ne suis pas venu apporter la paix / Nicolas Martin (Au diable Vauvert, 03/09/26, 23€)
  • La forme du silence / Cristian Fulas (littérature roumaine, La Peuplade, 03/09/26, 22€)
  • Amphibienne / Emmelene Landon (éditions du Sous-sol, 03/09/26, 19€)
  • La route est bleue / Samantha Hunt (littérature américaine, Le Gospel, 04/09/26, 25€)
  • Pont Gueydon / Marijosé Alie (Mémoire d’encrier, 04/09/26, 21€)
  • La petite bibliothèque des secondes chances / Nathalie Somers (Prix Jean Anglade 2026, Presses de la Cité, 24/09/26, 22€)
  • Enquête sur le double fantôme : Mon vrai nom est Elisabeth et la recherche-création / Adèle Yon (essai, éditions du Sous-sol, 01/10/26, 19€50)
  • Comme un ordinaire / Emmanuel Régniez (Quidam, 02/10/26, 16€)
  • L’acte / Cloé Korman (Julliard, 08/10/26, 19€)
  • Une scène de réparation / Agathe Sanjuan (Aux forges de Vulcain, 09/10/26, 21€)

Les incontournables :

  • Vivre sans bonheur et n’en point dépérir / Véronique Ovaldé (Flammarion, 19/08/26, 21€)
  • L’inconnue du quai de Javel / Philippe Jaenada (Flammarion, 19/08/26, 23€)
  • L’adolescence du perroquet / Amélie Nothomb (Albin Michel, 19/08/26, 18€90)
  • Championne / Nina Bouraoui (JC Lattès, 19/08/26, 20€90)
  • Une histoire d’amours / Serge Joncour (Albin Michel, 19/08/26, 21€90)
  • Chronique d’un royaume perdu / Ananda Devi (Grasset, 19/08/26, 24€)
  • Debout dans tes rêves / Abdellah Taïa (Julliard, 20/08/26, 21€)
  • Lady W / Jean-Philippe Blondel (Buchet Chastel, 20/08/26, 20€)
  • Cipango / Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma, 20/08/26, 23€90)
  • La solitude des professeurs est infinie / Yannick Haenel (Gallimard, 20/08/26, 21€50)
  • La hantise / Jean-Philippe Toussaint (Minuit, 27/08/26, 22€)
  • De l’autre côté du lac / Sylvain Prudhomme (Minuit, 27/08/26, 22€)
  • La rue / Robert Seethaler (littérature autrichienne, Sabine Wespieser, 27/08/26, 22€)
  • La première phrase du premier livre / Philippe Besson (Julliard, 03/09/26, 21€)
  • C’était notre terre / Mathieu Belezi (Le Tripode, 17/09/26, 22€)
  • Au bord du monde / Bernard Werber (Albin Michel, 30/09/26, 21€90)
  • Demba / Daniel Picouly (Albin Michel, 07/10/26, 21€90)
  • Un enfant de Dieu / Cormac McCarthy (littérature américaine, L’Olivier, 06/11/26, 21€)

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !

Le poème de Fernando / Éric Pessan

Éric Pessan est un auteur que j’ai découvert grâce aux rencontres VLEEL. J’avais beaucoup aimé son roman « Ma tempête » paru Aux forges de Vulcain en 2023, où il était question de théâtre et de paternité. J’ai prévu de lire son ouvrage paru en janvier pour le challenge de l’été VLEEL. Il m’attend dans ma PAL.

« Le poème de Fernando » est un roman jeunesse. Un homme trouve un poème par terre. Il le ramasse. Il ne sait pas trop quoi en faire. Il le lit et la magie opère. Alors il le garde et sa vie s’en trouve changée, en mieux. Un jour il rencontre un enfant à qui il propose de lire le Poème mais effrayé par le livre, il s’enfuit. L’histoire se poursuit et c’est à vous de découvrir la suite !

C’est un livre que j’ai pris au hasard à la bibliothèque, dans le fonds « facile à lire » et qui m’a embarquée dès la première page. Je l’ai tellement aimé que je l’ai commandé à ma libraire jeunesse, qui elle-même l’a commandé devant mon enthousiasme, bref il est très contagieux !

Un petit livre en taille et page (et en prix) qui fait grandement du bien. Très joliment écrit, tout en douceur. Une ode à la poésie, où l’on retrouve des références à des poèmes célèbres. A lire de 8 à 108 ans !

Note : 5 sur 5.

Dans la même collection, « Petite poche » :

Incipit :
« Un de ces matins gris où le soleil semble ne jamais vouloir se lever, alors qu’il marche dans la rue, Fernando regarde autour de lui : les gens vont, les gens viennent, personne ne semble s’inquiéter de la perte du Poème. Fernando hésite un instant, il ne peut pas abandonner le Poème comme ça, sur le trottoir.
Il se penche. Bien qu’un peu froissé, le Poème n’a pas l’air trop cassé, il peut encore servir.
Les gens balancent n’importe quoi !
Fernando n’a pas envie de la jeter à la poubelle comme il le fait parfois quand il ramasse des bouteilles vides ou des emballages de hamburger abandonnés par des malpolis.
Fernando est bien embarrassé. A qui rapporte-t-on un poème qui peut encore servir ? Aux objets trouvés ? A la bibliothèque ?
Perplexe, Fernando glisse le Poème dans la poche intérieure de son imperméable et, comme il est pressé, il part. »

« Quand il referme le Poème, Fernando est un peu groggy. Il regarde par la fenêtre : la nuit est là ! Il a lu toute la journée sans se rendre compte que le temps passait.
Le Poème entre ses mains, est maintenant vif et robuste, comme s’il était neuf. Fernando comprend alors que le Poème se nourrit des regards de celles et ceux qui lisent. »

« La vie de Fernando vient de changer, il ignorait à quel point la présence d’un poème à ses côtés lui avait manqué jusqu’alors.
Le Poème peut : soulever une montagne, aller dans l’espace sans fusée ni combinaison, nager longtemps en respirant sous l’eau, écrire le mot liberté sur les murs de la ville, partir dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne, posséder des ailes de géant qui l’empêchent de marcher, cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie, avoir des yeux si profonds qu’en se penchant pour boire on y voit tous les soleils y venir se mirer, être insoucieux de tous les équipages… Il sait presque tout faire sauf obliger les gens à le lire. »

Eux dont les noms sont inconnus / Sanora Babb

Dans les années 1930, dans l’Oklahoma, la famille Dunne tente de survivre à la sécheresse et à la Grande Dépression. A travers Milt, Julia, et leurs filles Myra et Lonnie, on ressent la rude vie dans les campagnes, le Dust bowl ou les tempêtes de sable avec la poussière qui s’infiltre partout. La crainte de perdre une récolte est angoissante. La faim est omniprésente. Surnommés les « Okies » ou les « nègres blancs » pour les travailleurs exploités par les compagnies de coton par exemple, ils tentent de rester dignes malgré le mépris et la maltraitance subis. Les enfants ont faim et s’affaiblissent, si bien qu’ils ne peuvent plus aller à l’école. A la toute fin du roman, les grèves apparaissent.

Il y a aussi de beaux moments de solidarité entre fermiers et entre femmes, avec notamment la famille Starwood, des voisins qui suivent le même exode à la recherche d’une vie meilleure. D’épreuve en épreuve, on suit les Dunne et les Starwood en espérant que leur condition s’améliore.

Le livre est accompagné de quelques photos de Dorothea Lange. Cet épisode tragique de l’histoire américaine est très bien raconté et écrit par Sanora Babb dans les années 1930, mais seulement publié en 2005, quelques mois avant son décès. Elle a passé plusieurs mois dans un camp à aider les réfugiés, à les interviewer. D’ailleurs John Steinbeck a utilisé les notes de terrain de Sanora Babb pour rédiger son célèbre roman « Les raisins de la colère ». Il a publié son roman avant elle et vu son succès, celui de l’écrivaine n’a finalement pas été publié car sa thématique était trop proche de celui de Steinbeck. Grâce aux merveilleuses éditions du Sonneur, elle peut enfin être lue par les lecteurs francophones et appréciée à sa juste valeur.

Préface et traduction de l’américain par Thierry Beauchamp

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Un vieil homme avait obtenu une récolte correcte de sorgho à balais cet été-là et le prix de la tonne avait été meilleur que d’habitude, mais une fois que les dettes de l’année eurent été réglées et qu’il eut mis de côté un peu d’argent pour commander par correspondance les provisions de l’hiver, il ne resta plus rien.
Ainsi vivaient, d’année en année, les cultivateurs des terres arides. Ils gagnaient juste assez pour se nourrir et s’habiller, et encore, en quantité insuffisante. Il fallait payer des graines de qualité pour la saison suivante, et s’acquitter des taxes. L’ogre des impôts réclamait tout au long de l’année et la récolte ne rapportait généralement pas assez pour le rassasier. »

« Julia essaya de repasser, mais la poussière, qui s’était infiltrée dans des endroits où le vent lui-même ne réussissait pas à pénétrer, donnait aux vêtements une teinte grise et sale. Elle les rangea discrètement, sachant qu’ils étaient tous à cran. Elle sentait la poussière sur sa robe et sur sa peau, dans sa bouche et son nez, sur tout ce qu’elle touchait. Ils furent soulagés lorsque les corvées du soir furent achevées et qu’ils purent enfin aller se coucher. Julia se réveilla plusieurs fois dans la nuit à cause de Milt qui se retournait et soupirait dans son sommeil. De temps à autre, les enfants se mettaient à tousser, et à un moment, Lonnie réclama à boire d’un ton plaintif. Seul le vieil homme dormit profondément et ses ronflements rythmèrent sa plongée dans les abysses de l’oubli.
Le lendemain fut semblable. La tempête de poussière avait soufflé toute la nuit et, au petit matin, la cour avait l’aspect mélancolique d’un site abandonné, en ruine, où l’on revient après des années. »

La collision / Paul Gasnier

2012, Lyon, la mère de Paul Gasnier rentre à vélo de son centre de yoga, rue Romarin, quartier Croix-Rousse. Elle se fait percuter par une moto qui roulait sur la roue arrière. Le choc est fatal et irréversible. 10 ans après, Paul, journaliste, décide d’enquêter, de relire tous les documents administratifs et judiciaire du dossier, de rencontrer les personnes en lien avec l’enquête, le jugement, mais aussi la sœur du jeune homme responsable de cette collision.

Il essaie de comprendre comment ce drame est arrivé. Il est question de déterminisme social, de récupération de ces faits par les partis d’extrême droite, etc. A la fois sociologique, politique et intime, ce livre à l’écriture sobre est surtout le deuil d’un jeune homme qui réussit à pardonner.

J’ai beaucoup pensé au livre de Brigitte Giraud, pour la précision de l’enquête, des faits, et puis la troublante similitude d’une moto (trop) puissante, ici une KTM 654.

Un court récit intéressant couronné du Prix Goncourt des détenus 2025.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cela devait forcément arriver. Trop de gens se sentaient diminués par la simple présence de voisins qu’ils ne supportaient plus. Quelques habiles avaient surgi au bon moment, et réussi à transformer cette exaspération atmosphérique en doctrine politique. »

« Le 6 juin 2012, à 17h13 précisément (selon l’horloge intégrée aux caméras de surveillance municipales), Saïd, dix-huit ans, qui est alors délinquant récidiviste, remontait une rue étroite des pentes du quartier de la Croix-Rousse, en roue arrière sur une moto cross lancée à 80 km/h. Après quelques mètres, il en perdait le contrôle. La roue avant percuta en pleine tête une femme de cinquante-quatre ans, qui pédalait devant lui à vélo. Cette femme, c’était ma mère. L’hôpital Lyon Sud de Pierre-Bénite la déclara décédée une semaine plus tard.
Ce livre est le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre. Une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles voués à s’ignorer se sont percutés, dans un pays éclaté et malade. »

« Il y avait l’intuition que ce que j’avais vécu ne se limitait pas à la perte d’un parent : deux destins s’étaient percutés, deux destins parallèles qui n’étaient pas censés se croiser, et qui racontaient chacun un morceau de l’histoire récente du pays, de l’évolution de sa société, des fractures qui la travaillaient. »

« Pourquoi avoir attendu dix ans ? Pour la première fois, je vais déplier cet accident, et en explorer la moindre cavité. Pour vivre en paix, et non plus en prisonnier de l’événement, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut désosser. La tragédie est racontée avec une méticuleuse précision administrative. Les procès-verbaux d’audition des témoins, l’ordonnance de renvoi, les rapports médicaux, les réquisitions judiciaires, l’interrogatoire de Saïd à l’hôpital, ses diverses tentatives pour se dédouaner, l’évocation de son contrôle judiciaire qui ne fut jamais respecté, les courriers entre l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines, quelques bribes d’informations personnelles sur son profil… Toutes les traces d’une machinerie policière et judiciaire qui s’est mise en branle pour établir des responsabilités, leur donner une traduction pénale, consigner le tout, puis l’archiver quelque part, l’oublier, et passer au suivant, après avoir fait rentrer au chausse-pied des sentiments dans des formulaires. »

« Ce rapport parlementaire est un trésor de chiffres et de recommandations pour lutter contre l’explosion de cette « forme insupportable de délinquance ». Il explique notamment que le rodéo est une « façon de tuer l’ennui entre personnes du même quartier ». C’est très juste. On ne mesure pas assez le rôle de l’ennui dans la transgression et la mise en danger de soi. Cet ennui qui a parfois la puissance d’un psychotrope, aussi efficace que la came planquée dans les bananes Gucci de contrefaçon. La charge explosive de l’ennui pourrait s’appliquer au rodéo urbain comme à la prise de drogue ou au vote pour un parti radical : une recherche de tragique, un désir d’orages, dont on peut ignorer les conséquences du moment que la jubilation est instantanée. Mais l’aspect le plus intéressant du phénomène, et étrangement le plus rapidement survolé, concerne la culture de rue. Les députés écrivent que le rodéo urbain « s’explique par une culture de la compétition, de la satisfaction immédiate, et l’envie de braver les interdits, ainsi que par la volonté de se mettre en scène ». Ils parlent même de « rite initiatique d’intégration dans les quartiers ». »

« C’est aussi une des dernières questions que m’avait posées Hafsia, lorsque nous nous étions quittés place Bellecour. Elle s’était presque excusée de la poser, mais elle y tenait absolument : « Est-ce que… après tout ça… vous n’avez pas un dégoût de la communauté maghrébine ? » Je lui avait répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque. Et qu’il y avait urgence à faire cela au moment où des présentateurs tirés à quatre épingles se repaissaient du moindre fait divers dans lequel de jeunes descendants d’immigrés étaient impliqués. Ce n’est dans doute pas un hasard si je travaille souvent sur l’extrême droite. Non que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser. »

« La difficulté de sa mission réside dans le fait que l’institution qu’il incarne n’a aucune prise sur les jeunes comme Saïd. En s’installant dans son fauteuil de juge le jour de l’audience, Philippe Moreau avait parfaitement conscience que la norme qu’il représentait allait s’abattre sur un gamin des Pentes qui ne l’avait pas intégrée. « Saïd était dans l’anomie totale, c’est-à-dire dans un état où il s’était émancipé de toute règle de vie commune. Lui obéissait à d’autres lois : celles de l’envie, du besoin immédiat ».
Philippe Moreau ne croit pas au libre arbitre. Ce serait trop simple de juger un homme en pensant qu’il a l’entier contrôle de ses choix. Ce qu’il juge, c’est plutôt la capacité à s’extraire des déterminismes, cette extraction qui donne une plus-value à nos existences. C’est toute l’impossibilité de sa fonction : administrer la brutalité d’une règle, tout en adoucissant la dose afin de limiter les dégâts.
Le jour de l’audience, il avait face à lui un garçon tout juste majeur, qui allait voir sa vie lourdement écrasée, sinon anéantie, par son jugement. Le magistrat savait que l’on se remet difficilement d’une peine de prison à l’âge de dix-neuf ans, surtout quand le jeune en question a l’air totalement dépassé par son acte. « Que ce soit clair : Saïd, je ne l’absous de rien. Mais ça ne pouvait pas ne pas arriver. »
Cette fatalité, le magistrat l’impute à tous : aux propres manquements individuels de Saïd, bien sûr, à son inconséquence, mais aussi à l’école, à la famille, aux facteurs sociaux, au mimétisme maladroit des choses vues ; faisant de cet accident une faillite collective. La question n’est pas de savoir si Saïd a agi selon ses désirs, mais s’il avait choisi les désirs qui le déterminaient, s’il était capable d’un tel choix. Comme si Saïd nuisait malgré lui. Philippe Moreau le dit ainsi : « Le décor des pentes de la Croix-Rousse renseigne plus sur la collision que la roue-arrière en elle-même. »