La sélection des 68 premières fois 2026

J’avais tenté l’aventure en 2021 et depuis je participe chaque année avec la même joie ! En 2026, l’association fête ses 10 ans. Ce sera l’occasion de se réunir et d’admirer les graines semées.

Je rappelle le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2025 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

La sélection 2026 a été dévoilée au fur et à mesure, à raison de 2 à 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïque de 20 romans. Il y a uniquement des premiers romans cette année, mais il peut y avoir aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des 20 premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Colza / Guillaume Ledoux (Cherche Midi)
  • Décrochages / Julien Fyot (Viviane Hamy)
  • Des enfants uniques / Gabrielle de Tournemire (Flammarion)
  • Ici commence mon père / Céline Bagault (L’Olivier)
  • Il pleut sur la parade / Lucie-Anne Belgy (Gallimard)
  • L’entroubli / Thibault Daelman (Le Tripode)
  • La fille d’Avignon / Francesca Rizzoni (Héliopoles)
  • Le dernier nuage / Frédéric Chignac (Hervé Chopin)
  • Les bouchères / Sophie Demange (L’Iconoclaste)
  • Les certitudes / Marie Semelin (JC Lattès)
  • Les derniers jours de Harry Yuan / Arbon (Au Diable Vauvert)
  • Les mandragores / Marius Degardin (Le Panseur)
  • Les projectiles / Louise Rose (POL)
  • Les saules / Mathilde Beaussault (Seuil)
  • M(us)K / Sabine Menet (Olni)
  • Malu à contre-vent / Clarence Angles Sabin (Le Nouvel Attila)
  • Maman dort / Michel Le Bourhis (JC Lattès)
  • Mont des Ourses / Emilie Devèze (Le Sonneur)
  • Nourrices / Séverine Cressan (Dalva)
  • Pas d’ici / Espérance Garçonnat (Rivages)

J’ai déjà lu 4 romans dont 2 dont des coups de cœur. Ma PAL comprend 11 titres et 2 sont d’ores et déjà réservés à la bibliothèque. J’attends 3 livres voyageurs par les 68. Il me reste un certain nombre de découvertes à faire et c’est plutôt une bonne nouvelle. Les livres vont bientôt commencer à voyager entre les lecteurs et les chroniques vont se multiplier !

Je mettrai à jour la liste de mes chroniques au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Visuel © 68 premières fois

Le pays dont tu as marché la terre / Daniel Bourrion

Ce premier roman est très court mais aussi chargé en émotions. En 125 pages, il rend hommage à un homme invisible, en marge de la société. Ce copain d’enfance est décédé subitement, seul. Il raconte des souvenirs d’enfance, d’adolescence au cœur de la campagne lorraine. Il se remémore la dernière fois qu’il l’a vu. Il dessine les contours de René dans un roman « pochoir » pour laisser une trace de lui, le sauver de l’oubli.

« Une mort lente, d’abord sociale, puis affective »

L’écriture est très particulière. L’auteur fait souvent de longues phrases, avec des groupes de mots qui ne sont pas toujours dans l’ordre scolaire appris, des phrases alambiquées. Grâce à la rencontre VLEEL, j’ai compris d’où vient sa construction des phrases . Elles sont constituées d’un mélange de langages. Sa langue maternelle n’a pas été le français mais le platt, un dialecte lorrain. Son village étant proche de l’Allemagne, il avait tendance à inverser la place de certains mots.

J’ai d’abord eu du mal à m’attacher à cet ami disparu trop tôt, certainement à cause de l’écriture. Puis l’histoire de cet homme et les fragments de souvenirs ont pris le dessus. Ce roman ne ressemble à aucun autre et j’ai hâte de découvrir le prochain livre de Daniel Bourrion.

Il est en lice pour le Prix Premières Paroles du festival Terres de paroles, parmi une sélection de 6 premiers romans.

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir très prochainement.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Je ne sais par où commencer, cela remonte au loin, suffisamment pour avoir laissé à quelques décennies tout le loisir de mâchouiller le peu qu’il reste de l’époque et tout autant de nous. »

« A compter de ces deux mois, nos vies ont bifurqué sans retour possible, et quand je dis nos vies, c’est la tienne et la mienne tout autant que la tienne par rapport à celles de ceux, celles qui ont fait comme moi, ont poursuivi pendant que tu disparaissais, littéralement. »

« Quand j’y pense, passer quelques années en ces nouveaux murs aurait pu t’offrir une autre vision du monde, te réconcilier peut-être avec lui, nous. Te donner envie de reprendre cette place que tu n’as jamais semblé trouver, vouloir trouver, pouvoir. Et je n’ai pas pu t’en parler, pas pu te raconter, être un passeur, de ceux qu’on peut croiser dans nos vies, qui nous accompagnent, souvent sans même s’en rendre compte, vers des chemins auxquels on ne pensait pas, qu’on n’osait pas. A cette période exactement, tu t’es effacé de ma vie. »

« Le permis, on le passait dès que possible, dès les dix-huit ans parce que sans, on se retrouvait assigné à résidence dans nos méchants villages jetés dans toute la région, tellement loin de tout que le reste de l’univers en devenait flou. »

Les silences de Pietrasecca / Alexandre Bertin

On suit une jeune femme, Lorena, infirmière militante pour l’avortement en Italie en 1973. Elle reçoit une lettre d’un notaire pour régler la succession de ses parents. Elle n’aimait pas ses parents dont elle a découvert leur dévouement au fascisme. Dans le grenier de leur maison, elle trouve des photographies, des carnets et d’autres choses bien mystérieuses. Après son passage chez le notaire qui lui révèle un aspect de son identité qu’elle ignorait, elle entame des recherches sur sa famille et tente de savoir qui elle est.

En menant sa quête, elle replonge dans l’histoire douloureuse des Italiens durant la Seconde guerre mondiale. C’est tout un pan de l’Histoire que l’auteur nous fait découvrir. Le suspense nous tient en haleine jusqu’aux dernières pages. Il y a juste un prologue assez dur, mais hormis ces 3 premières pages, le roman est vraiment très agréable à lire. Il se dévore très vite au rythme des découvertes de Lorena.

Ce roman est en lice parmi les 10 finalistes pour le Prix VLEEL 2025, pour lequel vous pouvez encore voter jusqu’à dimanche ! J’ai eu l’occasion de rencontrer Alexandre Bertin lors de la soirée de remise du Prix VLEEL l’année dernière. Il m’avait alors dédicacé son roman. Je lui souhaite bonne chance !

Si vous aimez les romans historiques, les portraits de jeunes femmes fortes, les secrets de famille, ou tout simplement le suspense, ce livre devrait vous plaire !

Note : 4.5 sur 5.

« Lorena tente de se frayer un chemin au milieu de la foule de manifestants. Elle se retourne, inquiète pour Elio. Tient-il la cadence ? Quand elle estime la distance critique, elle lui offre une main qu’il s’empresse de saisir. A la force des bras, il la rattrape. Et ils avancent ensemble vers la tête de cortège postée au pied du palais de justice de Padoue. »

« Les mots du notaire, confirmés par le document, n’avaient aucun sens. Elle était venue pour tirer un trait définitif sur son passé, et la voilà qui se retrouvait avec une tout autre histoire. »

Dernier ciel / Michel Marx

Micha, c’est bien Michel, l’auteur de ce roman très autobiographique. Il est qualifié de scénariste hypermnésique. Le livre s’ouvre sur une photo de famille ; son père, ses grands-parents, ses oncles et tantes, et ses cousines qu’il n’a jamais connues. Micheline et Jacqueline, ainsi que leurs parents, sont décédés en 1945 officiellement. Elles étaient des enfants, encore des bébés. Tous les quatre sont passés par les camps de Drancy et d’Auschwitz.

Une des obsessions de Micha est le rapport de son père à la Shoah. Il fouille le passé, les souvenirs, les documents d’archives. Il contacte même Ginette Kolinka et Simone Veil. On suit sa quête avec émotion. Il y a aussi son amie Sylvie, presque une psy pour lui.

Sa deuxième préoccupation, c’est la réapparition d’anciens camarades de lycée. Après 46 ans sans nouvelles, un groupe WhatsApp fait resurgir des noms appartenant au passé. Au début il n’a pas envie de répondre, puis il cède et programme des retrouvailles. S’éloigne-t-il de sa quête ? Pas forcément, elle le mène à Limoges sur les traces de l’enfance de sa mère.

En apparence joyeusement foutraque, ce roman est un défilé d’événements et d’émotions, la vie quoi ! J’ai aimé suivre Micha dans ses interrogations et ses recherches. J’ai avalé les dernières pages à toute vitesse en espérant qu’il trouve enfin les réponses à ses questions.

Sans pathos et toujours avec un certain humour, voici un joli récit-roman intime sur la mémoire, la transmission et les fantômes de la Shoah. Le titre fait référence au dernier ciel que sa famille a pu voir avant de partir. A découvrir parmi les romans de cette rentrée littéraire d’hiver !

Je remercie les éditions de l’Antilope pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit : « Aujourd’hui toutes et tous sont morts. Je voudrais être photographe et les faire poser à nouveau. »

 « Sylvie, avec son regard caché par les verres fumés de ses lunettes de vue vintage, a fait la synthèse de mon propos :
– C’est comme quand on perd ses clés, on les cherche parce que forcément on estime que c’est important. Et alors on cherche partout et on tombe sur autre chose, un objet qu’on avait oublié et qui nous emmène vers une autre clé, tu me suis ? Une clé symbolique. Alors on peut oublier ce que l’on cherchait parce que nous voilà pris par une recherche plus importante. Mais il a fallu perdre ses clés… »

« Ma mère, qui, à la fin de la guerre avait perdu la sienne atteinte d’un fibrome mal soigné par crainte de se rendre à l’hôpital, et transformé en septicémie, faisait une sorte de blocage, répétant avoir mis un écran sur le passé, ne se souvenir de rien du temps d’avant la mort de sa maman. Combien de fois l’ai-je entendue dire « Je mets un écran ! » ? Etait-ce pour cela que j’étais devenu professeur de cinéma ? Ma mère parlait du passé au présent. Physiquement, et dans son phrasé, elle avait une certaine ressemblance avec Marguerite Duras. »

« Non, m’a dit Sylvie à qui j’ai tout raconté à notre terrasse habituelle : l’invitation, le lieu, le fameux dessert en perspective (on était en juin et il faisait beau).
– Non, c’est eux que tu veux retrouver, c’est eux ton enfance.
Et elle a ajouté :
– C’est tout de même curieux que tu cherches en vain des petites filles disparues et qu’au même moment, alors que tes amis te cherchent toi, tu rechignes à ce qu’ils te retrouvent. C’est bien ça qui se passe, n’est-ce pas ?
– Non, j’ai logé dans la maison d’un de ces anciens…
– Tu me l’as raconté… mais c’était en sachant que tu ne le verrais pas…
– Tu veux dire que je fais comme elles ?
– Non, m’a dit Sylvie assez sèchement, parce que toi tu es vivant donc tu te planques. Elles, elles sont mortes, elles ne font plus rien. Ce n’est pas leur volonté, tu comprends. Elles, elles auraient sûrement voulu qu’on les retrouve… et manger un Paris-Brest. Si je peux me permettre, elles se sont mangé un Drancy-Auschwitz, alors en effet ce n’est pas pareil… Tu devrais penser à ça, aux non-choix, aux destinations et aux destins. »

« Il y a dans chaque famille un fantôme, des fantômes. Pour les familles juives, ils sont répertoriés, ils font partie de listes désormais consultables sur Internet, dans divers lieux de mémoire. Du temps de mon père ce n’était pas possible d’accéder à ces informations numérisées, il n’a pas su autant que nous, il est parti avant Internet, il connaissait à peine le code de sa carte bleue. »

« Le temps effacerait le souvenir du coup de ciseaux dans le torchon, mais c’était sans compter sur la puissance de la vexation, ou sur l’envie de liberté de Myriam, ou sur un quotidien entaché dont je ne saurais jamais rien, comme je n’ai presque rien su de l’enfance de mon père, peu de l’enfance de ma mère, quelques phrases, on passe vingt ans, trente ans, davantage, avec des gens, on ne sait rien. »

Prélude à la goutte d’eau / Rémi David

Entre roman d’anticipation et thriller écologique, Rémi David nous entraîne dans un monde proche du nôtre avec les effets du réchauffement climatique poussant les migrants à accepter des conditions amorales pour survivre.

En 3 chapitres, d’abord 2050, puis 2040 et enfin 2061, on suit Samira, le personnage principal du roman. En 2050, elle assiste une avocate, Meryem, dans la défense d’un iceberg remorqué par la Dolomont Corporation pour le transformer en eau douce. S’ensuivent des questions juridiques, éthiques et philosophiques. Est-ce qu’un iceberg peut être considéré comme un être ? à qui appartient la nature ?

Samira est en couple avec Antoine, un serveur. Leur relation se termine abruptement. Samira disparaît du jour au lendemain sans donner de nouvelles. Il y a bien entendu quelques secrets derrière tout cela mais je ne divulgâcherai rien.

Le roman est rythmé. La lecture est fluide. Les personnages sont intéressants. La fin est à mon goût un peu invraisemblable mais pourquoi pas après tout. En tout cas, il a le mérite de poser des questions et donc à inviter à la réflexion. Il plaira très certainement à de nombreux lecteurs. Ne soyez pas effrayés par le côté anticipation, il s’agit surtout d’un roman contemporain sur des enjeux qui nous concernent tous.

Je remercie VLEEL et les éditions Gallimard pour cette lecture

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Après l’été, c’était encore l’été. »

« Le monde entier scrutait l’Hexagone, l’iceberg jouant le rôle d’un immense compte à rebours, un sablier de glace. Mais la question posée aux juges n’était pas des plus simples à résoudre et revenait plus ou moins à se demander : à qui appartient la nature ?
Lui attribuer des droits était en France, en 2050, un concept encore nouveau. L’Équateur, depuis plus de quarante ans, reconnaissait dans sa Constitution celle qu’il appelait « Pachamama », la Terre Mère, comme un sujet de droit. La Bolivie, dès 2010, avait mis en place la fonction de Défenseur de cette Terre Mère. Sept ans plus tard, la Nouvelle-Zélande avait accordé la personnalité juridique à la rivière Whanganui. La même année, en Inde, la Haute Cour de justice de l’État d’Uttarakhand considérait le Gange et la Yamuna, son affluent, comme des personnes morales et les gratifiait des droits afférents. Plus récemment, en 2045, une plainte en justice avait été déposée au nom de l’archipel panaméen de San Blas, aux Caraïbes, submergé en grande partie par les eaux en raison du réchauffement climatique et, selon ses avocats, de l’inaction humaine. L’année suivant, un autre ensemble d’îles, les Tuvalu, en Polynésie, demandait réparation à la Chine, tenue pour responsable par ses émissions de gaz à effets de serre, de l’engloutissement de son territoire par les eaux. Et en 2048, dans l’archipel indonésien des îles Raja Ampat, en Papouasie, la barrière de corail était reconnue comme sujet de droit naturel, devenant par là même l’employeur officiel de milliers de personnes de l’industrie touristique.
Vu de l’Hexagone, pour beaucoup encore, tout cela était symbolique, c’était avant tout de la communication, et puis c’était l’Inde ou la Nouvelle-Zélande, la Papouasie, l’Indonésie, c’était loin, c’étaient leurs croyances et leurs lois animistes. On voyait des âmes partout là-bas, dans la forêt, dans les montagnes, dans les fleuves, dans les champs.
Le droit des animaux, cela dit, avait évolué en France. Mais c’étaient des êtes sentants, c’était différent. Pour les êtes de la nature, toute tentative de leur accorder la personnalité juridique s’était soldée par un échec. L’Aneto, dernier glacier survivant dans les Pyrénées, disparut sans avoir le droit d’être entendu par la justice. Et la proposition de verser dommages et intérêts directement à l’entité naturelle terrestre Vallée-du-Rhône, suite aux crues dévastatrices du fleuve en 2043, fut un court temps médiatisée puis rejetée par le législateur.
En 2050 l’approche de Meryem, qui portait la parole d’un iceberg en justice, était donc inédite. Elle faisait sourire les médias dominants, qui au mieux laissaient émerger des interrogations éthiques, juridiques ou philosophiques, au pire sortaient d’emblée leurs boucliers conservateurs. Il fallait de l’audace pour porter une telle vision sur les plateaux. 


« Sur ces terrains s’érigèrent les « villages DOLCO », qui poussèrent comme des arganiers dans le sud du Maroc. L’acronyme désignait des « villages DOtés de Logements COnventionnés » par un accord passé entre la Dolomont Corporation, l’Etat marocain et l’Union européenne. Chaque acteur de la convention tripartite y trouvait son compte. L’Etat marocain déléguait à l’entreprise la construction et l’administration d’unités d’hébergement pour accueillir dans des conditions dignes les populations arrivées massivement et clandestinement d’Afrique subsaharienne : elle proposait à chaque famille une tiny house – un container aménagé en habitation – et une Dolcofiltreuse. Dans le même temps, le Royaume était célébré sur la scène internationale comme un modèle pour sa gestion de l’eau et des flux migratoires. L’Union européenne, à coups de milliards d’euros, finançait presque intégralement le projet, officiellement pour venir en aide aux populations d’Afrique victimes des bouleversements climatiques, officieusement pour externaliser ses frontières, maintenir les migrants sur l’autre rive de la Méditerranée. Et la Dolco, forte de son expertise en la matière, protégée par un brevet, évitait la concurrence et raflait tous les appels d’offre, les uns après les autres, en engrangeant des bénéfices colossaux pour savoir transformer en paradis l’habitat en milieu hostile. »

« Si les publicités vantaient la mise à disposition gratuite, pour les migrants, de logements convenables et d’une eau éternelle, il n’était jamais spécifié que la force de travail était utilisée pour payer les factures de leur accueil dit gracieux. Que cette eau, ces logements étaient conditionnés par la Dolco à l’exécution de ce que l’entreprise appelait des « services ». Des services de ménage, de ramassage d’ordures, de triage des déchets, de charriage de fruits, de nettoyage des intérieurs, des extérieurs, des voies urbaines, de gardiennage de domiciles, de parkings, de chiens, d’enfants, d’écaillage de poissons, de lavage de voitures, d’achalandage de magasins… Des « services » pour tout âge.
Lesdits services rendus l’étaient en échange de bons d’achat délivrés par la Dolomont Corporation, utilisables exclusivement dans les deux magasins qu’elle possédait à Attoulal, où les prix pratiqués étaient bien supérieurs à tous ceux du marché. A défaut d’enrichir celles et ceux qui les lui rendaient, les services venaient accroître les marges bénéficiaires déjà record de l’entreprise. »

Si la terre tremble / Anne-Lise Avril

De Sumatra à Ouessant, Alma évoque les îles qu’elle a habitées après son adoption. Obsédée par les tremblements de terre, elle fait des études de sismographe et voyage beaucoup. Elle se remémore ses histoires d’amour avec Gabriel puis Nahuel. Il est fortement question du désir dans ces pages.

Enceinte de Gabriel, elle perd son bébé pendant la grossesse. Elle évoque la maternité, la perte d’un enfant, les effets sur son corps, son mental et son couple. Elle décide de partir à Katmandou sur un chantier de reconstruction d’un bâtiment après un séisme. C’est là qu’elle rencontre Nahuel, lui-même encore tourmenté par une relation amoureuse.

Avec une écriture poétique, l’autrice raconte les failles intérieures et les fêlures intimes d’Alma, tout en évoquant celles de Nahuel. Il y a de magnifiques descriptions de la nature. Une très jolie plume que j’avais eu plaisir à découvrir dans son premier roman en 2021, « Les confluents ». Le thème de la nature était déjà au cœur de celui-ci.

Cerise sur le gâteau, j’adore cette très belle couverture illustrée par l’autrice (à retrouver sur son compte instagram Alisa May studio). Un roman qui tombe à pic en cette veille de Saint-Valentin !

Je remercie les éditions Edern pour cette lecture qui me permet de découvrir cette maison d’édition belge.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il faut longtemps pour que le monde disparaisse. A Katmandou, après le tremblement de terre, le monde était là encore, encore là les yeux rouges sur le stupa enduit d’argile, encore là les fumeurs de ganja à Pashupatinath et les cimes éloignées de l’Himalaya. Il était possible de croire au retour de l’immobile. Mais c’était sans savoir les failles profondes qui habitaient désormais les choses et les hommes, sous la surface, silencieuses. »

« Il y avait eu, au printemps précédent, cette faille dans ma vie, cette perte, ce deuil, et alors quelque chose s’était interrompu. A fuir les ruines de ma propre existence, je cherchais seulement une manière de recommencer à bâtir. »

« C’est le premier jour, parmi les décombres du stupa de Bodnath, que j’ai connu Nahuel. Dans son corps venu d’ailleurs, je me suis étonnée de reconnaître une île. Je l’ai regardé de loin d’abord. Sa silhouette entière s’assemblait comme un fragment de terre surgi des abîmes, un croissant de lave inventé à la surface. Avec le monde alentour, il entretenait une frontière allusive qui était celle des flots. La barbe d’écorce sur son visage disait quelque chose des forêts qui s’ancrent à la mer et protègent les sables. Chez lui le cœur semblait battre différemment, je pressentais une aorte irriguée de sève plutôt que de sang. »

« Quelque chose en lui semblait me parler de mes propres origines, puisque j’étais née, finalement, deux fois, et toujours sur une île – la première dans les mangroves, à Sumatra, et la seconde sur les falaises, à Ouessant. L’Indonésie, je n’y étais pas retournée depuis que j’y avais été adoptée à l’âge de six mois. Avec le temps, mes racines s’étaient brisées dans les profondeurs de la terre. »

« Mais, à l’intérieur, en secret et en silence, je réfléchissais à mon désir de garder l’enfant. Malgré le ravissement de Gabriel, malgré la difficulté que j’aurais eue à lui faire comprendre mon choix, j’avais envisagé cette possibilité. Parce que je me demandais comment je serais capable de mettre au monde un enfant alors que je me sentais encore enfant moi-même, à vingt-sept ans, alors que j’éprouvais encore l’enfance dans ma chair, mes fondations tremblantes, ma construction inachevée. »

« Voilà à quoi tenait le miracle des naissances – la décision de faire advenir le potentiel d’une vie, avec la foi qu’elle soit belle. »

« Ce que la vague avait ramené dans son sillage, c’était la conscience même de mes origines premières. Oui, j’étais née là-bas, j’étais née à Sumatra, sur cette île conçue par l’énergie des volcans, au cœur sismique de la ceinture de feu du Pacifique, là où la terre tremble, là où la brume s’accroche aux montagnes, là où la force tellurique bouillonne dans les lacs et jaillit des mangroves. »

« Mais le séisme à Sumatra avait rouvert la faille primordiale de la perte et du manque, cette blessure originelle autour de laquelle je m’étais repliée jusqu’à la faire disparaître en surface. »

« Elle m’avait confié qu’elle-même avait tendance à provoquer certaines situations, à se persuader qu’elle ressentait certaines émotions, simplement pour pouvoir écrire à leur sujet. C’était, pour elle, quelque chose d’une expérimentation littéraire, la volonté de faire de son existence le laboratoire de ses récits – comme si pour advenir l’écriture avait le pouvoir de fonder, de fabriquer la vraie vie, et comme si en retour elle avait le don de prolonger l’existence, d’éclairer ses zones d’ombre, de réparer ce qui restait inachevé. J’avais compris que dans ma passion pour Nahuel, j’avais agi, depuis le début, de la même façon. C’était un personnage que je poursuivais à côté de l’homme réel. J’avais créé, presque de toutes pièces, le fantôme dont je désirais l’obsession. »

Mimi en bois / Adèle Fugère

Son premier roman, « J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort », paru en 2023 m’avait particulièrement plu. Adèle Fugère revient avec un second roman qui donne à nouveau la voix à un enfant ou plutôt à un adolescent. Paulo, 13 ans, vient de perdre sa grand-mère, Mimi. Son grand-père en a le cœur brisé et ne s’en remet pas. Alors Paulo décide de fabriquer une marionnette en bois comme ses grands-parents le lui ont appris. Mimi revient sous la forme d’une marionnette en bois auprès de Pépé qui reprend alors vie.

Ce court roman aborde le deuil et les premières fois de Paulo. Première perte d’un être cher pour lui, premier amour aussi. Avec humour et poésie, l’écriture imagée de l’autrice est un régal. Il y a de très jolies formules dans ces pages émouvantes de tendresse et de fragilité. Paulo est un personnage attachant, tout comme sa famille. Les relations intergénérationnelles y sont à l’honneur.

Je vous recommande ce roman original de la rentrée littéraire d’hiver.

Je remercie les éditions Buchet Chastel pour cette très belle lecture.

A venir le replay et le podcast de la rencontre VLEEL avec des extraits superbement lus par l’autrice qui vous donneront indéniablement envie de lire la suite.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Mémé est partie.
Elle n’est pas partie acheter du pain.
Elle n’est pas partie marcher.
Elle n’est pas partie à sa réunion Tupperware.
Elle est partie.
Pour de bon.
Pour la vie . »

« C’est pépé qui l’a trouvé. Il est sorti de son atelier. Il a traversé le jardin. Il a ouvert la porte de la cuisine. Il l’a refermée derrière lui. Il a trouvé mémé, là, assise à la table. Comme d’habitude. C’était comme si elle s’était assoupie. Au début, pépé a cru qu’elle dormait. Mémé a toujours eu la capacité de se débrancher à n’importe quel moment et n’importe où.
Là, elle ne dormait pas.
Ce qui a mis la puce à l’oreille de pépé, c’est qu’elle ne ronflait pas. »

« On n’en mangera plus des tartes comme ça. Avec de la compote de rhubarbe dans le fond du plat. Qui pique à l’articulation. »

« Il a levé la tête vers moi et il a dit, les yeux pleins de larmes, le menton plein de plis et la voix pleine de cadenas : « Elle ne peut pas partir, Paulo, tu comprends ?! Il y a toujours de la tarte aux pommes le mercredi. Et on est mercredi. » »

« Je regarde. Ses gestes. Ses muscles. J’aime voir pépé passer sa main sur le morceau de bois pour enlever la pellicule de poussière. Les particules dansent dans l’air, s’accrochent aux poils de pépé et ses bras ressemblent alors à des escalopes panées. J’aime bien les escalopes panées. »

« Mémé, elle avait des bras solides qui étaient faits pour porter des choses lourdes et encombrantes. Comme moi.
Elle était circulaire du haut. Sans angles et sans coins. Je m’en suis rendu compte en la sculptant. J’avais été bête. Je n’avais pas pris le temps de la regarder. Je veux dire vraiment. Quand elle était là.
Maintenant c’est trop tard.
Ça commençait à ressembler à quelque chose. Du moins dans les formes et les proportions. J’ai posé les ciseaux. J’ai fait craquer mes doigts pour les détendre. J’étais loin d’avoir fini.
Il ne fallait surtout pas que je gâche les seins de mémé. Parce que mémé, elle avait des gros nichons. Ils ne pointaient pas devant. Ils pointaient sur les côtés. Et ce n’est pas ce que vous croyez. Je ne matais pas mémé. C’est juste que ça se voyait Même elle, elle le disait : « Mes nichons, mon petit Paulo, ils disent merde à l’autre. Comme les yeux de Jean-Paul Sartre. »
Je suis tombé sur une photo de Jean-Paul Sartre dans un livre. Elle avait raison, mémé. »

La vie entière / Timothée de Fombelle

Ce très court texte de 76 pages est une ode à la littérature et à l’imaginaire surtout.

A Paris, durant l’Occupation, une jeune femme dactylographie des messages pour la résistance. Claire attend un homme, surnommé Blanche, à cinq heures. Elle l’espère. Elle l’aime. S’il est en retard ou ne vient pas, elle doit quitter l’appartement. Mais à quoi bon partir s’il ne revient pas. Alors elle tape toute la nuit sur sa machine à écrire. Elle invente une vie qu’elle aurait pu vivre avec lui, les enfants qu’ils auraient eus, etc. Écrire dans l’urgence pour tenter d’exister encore.

On découvre aussi la vie sous l’Occupation et le danger des missions des résistants. Un très beau texte, poétique, mais un peu court à mon goût, surtout lorsqu’on est habitué aux sagas pour la jeunesse de cette auteur. Un livre qui se lit très vite, mais surtout à relire sans modération.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Nos draps suspendus aux fenêtres les matins d’été. L’air chaud ne bouge presque pas. Je me suis éloignée dans l’herbe en chemise de nuit. Je regarde la maison depuis les arbres. Je le cherche autour de moi. Je crie son nom pour le plaisir. Il est peut-être allé se baigner. »

« Plus tard, j’aurais pu avoir un petit garçon par exemple. Je l’écouterais parler seul dans la chambre voisine, de longues heures, sans silence. Il parle indéfiniment, en changeant de ton. Je reconnaîtrais parfois un mot. Cheval, capitaine, attention !
J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente.
C’est une machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches. Elle fait cette nuit sous mes doigts un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien graissée. Je sais pourtant qu’il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaître s’il ne vient pas. C’est la règle. Mais je reste là, je déchiffre les bruits de la rue tout en bas. S’il a été pris, pourquoi m’enfuir ? Que me resterait-il ?
Je l’attends. Qu’ont-ils fait de lui ? J’écris la vie que nous n’aurons pas. »

« Hier j’ai eu dix-neuf ans, mais il y a sous mes mains cette nuit une femme qui se met à exister dans ma chambre, bavarde et vieille. Elle descend le clavier comme un escalier d’honneur. Une femme très âgée qui parle et me survivra. C’est moi.
J’ai des souvenirs d’avance, serrés à l’intérieur, roulés ensemble. Tout est déjà là. Le bout de la laine entre les dents, la pelote sur mon cœur. Et je la jette loin devant. »


« J’écris vite parce que les lignes sont des années. »

Le butor étoilé / Sigolène Vinson

En Provence, au bord des étangs, une femme cherche le butor étoilé. Elle cherche aussi Dedou, une jeune fille qui a disparu. Tout le village recherche Dedou. Toutes les hypothèses sont envisagées. Peut-être a-t-elle été mangée par le loup ?

On se promène dans la nature avec elle, à la rencontre des différentes espèces animales qui y vivent. Elle entame une correspondance avec un ancien amoureux, Marc. Mais celui-ci a déménagé et ses lettres arrivent à Damien. Il les lit et tombe amoureux d’elle. Il espère ses lettres.

Les chapitres alternent entre deux points de vue, la femme et Damien. Le mystère plane sur ces pages. Est-ce que Dedou sera retrouvée ? Est-ce que Damien et la femme se rencontreront et s’aimeront ?

Il est question de désir, de solitude, de regrets, de liberté. Les odeurs sont très présentes. Un roman très onirique, doux et lent qui donne envie de s’asseoir entre les roseaux et d’observer la nature tout en espérant voir un butor étoilé. Admirez la très jolie couverture illustrée par Pierre Belon, un naturaliste du XVIe siècle.

Livre lu dans le cadre du Bookclub VLEEL de janvier dédié à la maison d’édition Le Tripode.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Rien ne presse. »

« J’attendais sur la souche détrempée d’un banc de sable. On m’avait posée là, à l’écart des mares et des cyprès chauves. Devant moi, les roseaux se balançaient sous la brise. Je les connais bien, les joncs, ils sont taiseux. Sauf deux-trois qui sifflaient, mais peut-être était-ce un bruant qui criait. »

« Ce n’est pas très grave, si plus jamais tu ne m’embrasses. Je choisis les lèvres de l’âne, s’il veut bien des miennes. Le bec de l’ibis falcinelle. Les crocs de la couleuvre. La mâchoire du loup. »

« La colline se chargeait des odeurs enchevêtrées de la terre et de la mer. Tout était facile et acceptable, la joie comme la tristesse.
– Tu sens ce que je sens, le sel, la vase, la pierre, tout ça mélangé et recraché ? avait dit Kader. Si la vie est capable d’une chose pareille, tu peux tout me raconter.
Damien s’était laissé déborder par les parfums marécageux qui grimpaient au ras des tertres. Enfin, il avait parlé :
– Quelque chose dans l’écriture sur l’enveloppe m’a poussé à l’ouvrir. J’ai lu sa première lettre, puis la suivante, parce que je crois que c’est ma chance. »

« Au moment où je tentais de monter le long du tronc, le tissu s’était envolé en chantant.
« Dedou ! Dedou ! » avais-je crié au chardonneret élégant qui passait au-dessus de moi.
Il s’était posé sur un arbre plus loin, dodelinant de sa jolie tête écarlate.
« Dedou ! Dedou ! Oiseau de cage en liberté. »
Le chardonneret avait chanté de plus belle. Évidemment ce n’était pas elle. »

« Comment les chiens n’avaient-ils pas découvert ce cloaque ? Ils avaient suivi l’odeur de Dedou qui est celle de la vie même. »

La joie ennemie / Kaouther Adimi

Publié dans la collection Ma nuit au musée, dirigée par Alina Gurdiel, ce texte est né lors d’une nuit passée à l’Institut du Monde Arabe au cœur de l’exposition consacrée à Baya, une peintre algérienne.

Kaouther Adimi y passe donc la nuit au avec ses carnets, stylos, photos, archives. La galerie se trouve au 2ème sous-sol, un endroit « lugubre » mais illuminé par les tableaux de Baya. Elle se remémore son enfance, lorsqu’en 1994 son père, militaire, décide leur retour en Algérie alors que les attentats se multiplient. La peur au ventre, elle raconte comment elle a dû s’adapter à un pays dans lequel elle n’a pas grandi et dont elle ne parle pas la langue, l’arabe. Elle rêve de sa vie en France avec ses copines.

Le livre alterne entre l’histoire de Baya et celle de l’autrice. Elle évoque à la fois le galeriste Aimé Maeght, l’exposition coloniale de 1931 et le GIA (Groupe islamique armé), la méfiance des voisins. Elle replonge dans ses carnets et ses souvenirs. Elle interroge son père mais c’est l’écriture qui lui permet de se remémorer, de chercher la vérité. Certains événements traumatisants ont marqué l’autrice et la femme d’aujourd’hui.

Ce récit intime est sincère et touchant. Il m’a permis de découvrir l’univers de Baya. Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Alger.
Les rues s’entremêlent, se séparent, se rejoignent. Les corps se frôlent. Le soleil m’aveugle. Et la mer, la mer, difficile de la manquer. Je respire fort, très fort. Je respire toujours ainsi chez moi. Partout où mes pas me mènent, chaque mur, chaque parcelle de terre porte un fragment de notre peur passée mais nous ne le montrons pas, nous n’accorderons pas cette joie à nos ennemis, nous ne tremblerons plus. Et partout, partout à Alger, avec tous ceux qui déambulent à mes côtés, je le sais, je partage le secret de nuits interminables.
L’écho de la guerre résonne encore à mes oreilles ; résonne aussi le rire de Baya. »

« Dans Passages, Henri Michaux définit l’acte d’écrire en ces termes : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. » Me parcourir c’est rouvrir des boîtes scellées et cachées au fond d’un puits de noirceur. C’est écorcher le récit patiemment bâti au fil des années. C’est sauter à pieds joints dans les souvenirs, au risque de s’y enfoncer et d’être incapable d’en ressortir indemne. »

« Je revenais d’une année passée à Rome et j’étais sur le point de repartir pour New York. Entre ces deux voyages, j’étais retournée à Alger pour respirer, prendre une grande bouffée d’air pour tenir ensuite, car loin d’Alger, je ne fais que cela, tenir. »

« L’angoisse dévorait mes parents. J’ai vu sans comprendre ce qui peut bouleverser n’importe quel homme : l’immense peine d’assister au naufrage de son pays. »

« S’il est désormais admis que ma mémoire me fait défaut et qu’il m’est bien sûr impossible de me souvenir de mes mots, je crois savoir ce que je ne lui raconte pas.
Je ne dis rien de l’effroi de mes nuits, des loups que j’entends hurler et qui n’étaient peut-être pas des loups, je ne dis pas que chaque réveil, aussi gris soit-il dans ce pays qui a perdu toutes ses couleurs, est un miracle. Je n’écris pas qu’après le faux barrage, j’ai commencé à souffrir d’un étrange mal de ventre qui ne se déclenchait qu’à la nuit tombée. »

« Baya est mon point d’appui, la colonne vertébrale de ce texte. Sans elle, l’écriture vacille. Baya est ce qui me permet de tenir, de reprendre souffle lorsque les souvenirs me submergent. »

« Me voici donc propriétaire de deux archives : celle qui est sur les cassettes et celle que je porte en moi. Et entre les deux, un gouffre. Ces images filmées allaient rester, mais elles ne raconteraient jamais toute l’histoire. Elles diraient seulement ce qui avait été autorisé à exister. Pas la nuit, pas les cris étouffés, pas le silence.
Peut-être est-ce là tout le projet de ce livre : inventer une contre-archive. Raconter à côté, en-dessous, parfois contre. Reprendre les fragments, les débris, les blancs, et les inscrire dans le récit. Non pas pour rétablir la vérité – il n’y en a pas – mais pour faire exister ce qui, sans cela, serait à jamais absent. »

« Aucun de nous d’ailleurs n’essayait. Essayer c’était échouer. Et nous avions l’échec en horreur, nous ne le comprenions pas, ne le tolérions pas, ne l’acceptions de personne. Nous n’avions pas la possibilité de rater. Une maladresse, une mauvaise décision et vous finissiez dans la tombe. Il était impératif de se battre tous les jours pour survivre. »