Elle s’est préparée, comme pour un « match de boxe ». C’est le jour de son rendez-vous au commissariat pour dénoncer l’inceste qu’elle a subi lorsqu’elle était enfant, durant toutes les vacances d’été passées chez son grand-père paternel. Mais le rendez-vous est annulé le jour même pour cause de sous-effectif. Elle a une seule idée en tête : tuer le vieux.
Un court premier roman percutant, où la voix de la narratrice déverse son flot de pensées, de tristesse, de colère, de doutes. Certains passages sont bouleversants et j’ai dû interrompre ma lecture à plusieurs reprises tellement l’émotion était intense. Le traumatisme est présent et revient toujours et encore. Une façon de faire comprendre ce que peut ressentir une victime. C’est ce que j’appelle un coup de poing littéraire.
Un livre qui sera très certainement très remarqué en cette rentrée littéraire. Le style est là, puissant, une plume unique. A lire si le sujet vous intéresse ou si vous avez le cœur bien accroché !
Je remercie Netgalley et Flammarion pour cette lecture
Incipit :
« Il était 10 heures du matin, j’avais mis douze réveils qui n’avaient servis à rien, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, j’avais bu six cafés, j’avais fumé toutes mes clopes, c’était l’heure. J’avais pensé longtemps à ce que je devais porter ce jour-là, à la tenue qu’on met pour aller au commissariat. Il n’y a pas de rubrique dans Marie Claire, « 10 conseils vestimentaires pour réussir votre dépôt de plainte », page 34, entre deux pubs illisibles remplies de plages et de nanas à petits seins qui dansent sur un parking. J’avais demandé aux copines, elles n’avaient pas eu l’air de saisir, les mignonnes. Pour elles c’était évident. On allait m’écouter. Point à la ligne. Parce que mon histoire, tu vois, elle est, sans en rajouter, horrible. Enfin je pense. Je prends des précautions oratoires avec moi-même, c’est l’habitude quand personne ne t’écoute, même quand tu hurles. Quand personne ne te croit, tu commences à tout mettre au conditionnel, on te prend pour une mytho, on te dit que t’en rajoutes, alors tu commences à douter. Tout tremble, le réel et le reste. Rien n’est plus jamais droit. »
« Moi je suis en colère, moi je voudrais tuer le vieux. Je le répète à chaque séance, je veux tuer le vieux, et je vois bien que les psys me trouvent folle, alors je demande, vous voulez que je vive avec le souvenir de ses doigts dans ma chatte et qu’il continue à boire son apéro en terrasse, chacun sa peine, moi les doigts, lui le soleil ? C’est moi le problème, ma violence. Ça les inquiète, peut-être faudrait-il penser à vous faire hospitaliser, vous n’apportez pas de réponses constructives à votre mal-être, vous ne pouvez pas tuer le vieux, vous devez vivre, c’est comme ça, c’est la loi. »
« J’ai pris rendez-vous dans le bon comico, celui qu’on se refile entre victimes, histoire de ne pas se faire renvoyer notre histoire à la gueule par un petit mec en uniforme un peu débile. J’avais une avocate sous le coude, je me suis préparée comme pour un match de boxe, protège-dents, coquille. »
« Il est obsédé par la propreté, il guette la moindre miette, et dès qu’il en aperçoit une sur le carrelage, il mouille son doigt pour mieux l’attraper et la met devant ses yeux pour l’examiner. Si le vieux décide que la miette vient de ma bouche, de mes doigts, de moi, alors c’est grave. Je suis une souillon. Il fait tout pour moi, et moi, je gâche tout. »
« Quand j’ai le droit de me relever, de sortir de la salle de bains et de m’habiller avec la tenue qu’il a choisie, nous retournons dans la salle de bain pour compter les gouttes. Je n’ai pas le droit de mettre une goutte d’eau en dehors de la baignoire pendant la douche. C’est la règle. C’est d’ailleurs comme ça qu’il explique sa présence durant la douche à mes parents au-delà de l’âge où les enfants ont besoin d’aide. Je salis trop, il doit se tenir prêt à tout laver. Je suis sale. »
« J’anticipe les mauvaises heures, je révise mes droits et mes devoirs, c’est la dictature du vieux, je ne comprends rien aux lois, je sais juste qu’il faut obéir, marcher droit. Je ne sais pas de quoi j’ai peur, après tout, le vieux ne me frappe pas. Je vis pourtant dans une terreur permanente.
Je mets de longues années à comprendre qu’il fait bien pire. Je mets des années à comprendre qu’il n’est pas qu’un vieux monsieur sénile préoccupé par l’hygiène. Je me raconte des histoires, encore. Je dis les choses, mais je ne les comprends pas. Oui, le vieux me met de la crème dans le vagin, c’est normal, non ?
Je me souviens de cette amie qui pense que je plaisante. Tu vas me dire qu’il t’encule après, et que c’est aussi parfaitement normal, lance-t-elle en riant. Je me tais. Elle a compris. Moi, pas encore tout à fait. »
« La vie est organisée d’une certaine façon par mes parents, et j’obéis. C’est ainsi. Il ne me semble pas possible d’imaginer autre chose. Je fais ce qu’on me dit parce que c’est comme cela qu’on m’aime. J’en suis persuadée. »
