Dounya, la trentaine, flirte avec la dépression. Entrée dans la trentaine, elle se sépare et doit quitter l’appartement du Mec-qui-vivait-déjà-là. Côté boulot, ce n’est pas la joie non plus. Alors elle se tourne vers Darya, son double plus jeune. Elle se replonge dans ses souvenirs, se demande ce que Darya aurait fait. Elle aborde plusieurs événements violents comme son premier rendez-vous chez le gynécologue, sa sexualité, l’emprise des hommes.
Les chapitres sont entrecoupés de lettres de haine à ces hommes où elle règle ses comptes pour pouvoir passer à autre chose. Les mots se font durs et féroces. On ressent toute sa colère. La lecture peut parfois plomber le moral. Mais elle raconte très justement la vie d’une jeune femme métisse en région parisienne : racisme, masculinisme, argent, etc.
Elle parle aussi de l’écriture, de son amitié avec Janelle. Il y a des moments très tendres et drôles. Le passage à l’âge adulte questionne beaucoup Dounya. L’écriture est à la fois belle et très orale. Je n’ai pas toujours eu les références ou la connaissance de certains mots d’un langage jeune. A la fin l’autrice a d’ailleurs mis de nombreuses références intéressantes : films, musique, œuvre d’art, livres, expressions, articles…
En résumé : une très jolie plume, un sujet difficile mais important, une voix qui dénonce haut et fort sans tabou, quelques longueurs à mon goût, une écrivaine à suivre assurément.
Je remercie Babelio et les éditions du Seuil pour cette masse critique privilégiée de la rentrée littéraire. Ce livre paraît aujourd’hui en librairie.
Incipit :
« Des journées, Darya, des nuits, que je suis enfermée chez moi à me trimballer en jogging troué, suante d’une sale grippe, j’ai le cerveau sous brouillard. J’ai regardé entre les mailles du sommeil des films en streaming, j’avais tant les émotions à la surface de la peau, quand des acteurs sortaient de leur jeu ordinaire pour chanter ou danser sur l’écran, ça me resserrait les parois du cœur. J’ai aussi beaucoup pleuré devant Trois souvenirs de ma jeunesse. »
« Oui, j’ai tellement de fois repassé les rares images de ma jeunesse que moi, Dounya, j’en suis devenue un personnage : toi, Darya.
Du rôle central que t’occupais dans ton présent je t’ai poussée à la marge de notre propre histoire, j’ai tout terni, j’ai exagéré ton accent, augmenté tes défauts, des événements dont tu te moquais se sont mis à enfler dans ton futur. C’était plus pratique pour ma vie bancale d’adulte de me dire que t’étais qu’une enfant maussade. J’ai pas fait gaffe que mon regard sur toi changeait, que je t’observais plus qu’avec une distance lestée, trop rarement d’amour dans les yeux.
Parfois j’essaie d’égrener les bonnes choses que je sais de nous, des perles ébréchées sur un chapelet. Et je crois que je me souviens de rien, de rien, de rien, à peine qu’un jour, j’ai pu être toi, que nous formions une seule et même humaine.
Tu te caches où ? Dans quelle partie de moi ? Et moi je suis devenue qui ? »
« Alors que c’est pas vrai, pour moi, apprendre à écrire c’est former des petites vagues, c’est émouvant, c’est bien la première fois qu’on peut avoir une conversation avec nous-même autre part que dans la tête. C’est entre soi et sa feuille.Et lire, alors, c’est savoir déchiffrer la mer, voilà tout. »
« Darya, c’est sans doute pas récent que je monologue dans les rues en regardant les fleurs pousser à l’intersection des sols et des murs. Je sais pas, parfois j’en ai même pas conscience que je jacte. Et d’autres fois, j’entends ma voix si fort, au point qu’elle en devient une autre, je sais plus qui parle, si c’est moi ou si c’est toi. C’est pour ça, c’était plus simple de la baptiser, de mon second prénom, le tien, Darya. »
« Je te parle depuis les bords de Marne, Darya, aujourd’hui. Pas ceux de chez nous dans le 93 ; ceux où je bosse maintenant, dans le 94. »
« Eh Darya, j’ai appris la patience à tes côtés. Comme une stratégie pour lutter contre l’épuisement. Qui est pas d’endurer, ni d’attendre statiquement que la vie commence. Qui est d’espérer dans le flow, de manière mouvementée, qu’un cycle s’achève, qu’éventuellement cesse l’inconfort. Et continuer cependant de faire ce qu’on a à faire.
Pour que ça marche, regarder le temps en face, comme dans un astrolabe.
Et c’est dur, parfois, j’y arrive toujours pas, il se tortille, le temps, se détend, un vieil élastique qui gondole, lourd comme un connard bourré, qui se traîne, qui ellipse, qui force le consentement. On oublie, adulte, que le passage du temps peut se ressentir autrement que par sa lecture, en observant simplement le retour de la montée des eaux, c’est un exemple, ses clapotis, les circonvolutions et les reflets du monde dedans. »
« Encore aujourd’hui de temps en temps, tu likes une story, un post, sur mon profil. Certainement pour pouvoir prouver, quand tu « tomberas » toi aussi, que t’es l’ami « réel » de plein de femmes, avec l’espoir qu’elles attesteront que t’es un type bien, gentil, ferait pas de mal à une mouche.
Y en aura toujours pour te défendre va, empriseur, au fond on est toutes des bouffonnes.
Mais, gros, la gentillesse et la zone grise c’est comme comparer un stabilo rose à un ouragan, ça n’a pas de fucking rapport. »
« Darya est Dounya. C’est simplement qu’hier Darya grandissait et qu’aujourd’hui Dounya vieillit. Sinon peu de choses ont changé. »
« Dounya se dit qu’il faudrait peut-être y aller mollo sur la dépression et les regrets, qu’elle arrête un peu de se demander qui elle est aujourd’hui et qu’elle pense plutôt à ce que Darya aurait fait de cool dans pareille situation.
Et la réponse, en fait, est limpide : elle aurait allumé le feu la petite. Elle aurait devancé la merde qui vient, célébré les conséquences de son indocilité, applaudi cette carte noire que lui offrait la vie en lui permettant de décider que mardi et mercredi seraient désormais des jours de fin de semaine. En clair, elle aurait organisé une grande bringue. »
