Du verre entre les doigts / Alix Lerasle

Retour sur la lecture commune du bookclub VLEEL de mai-juin dédié au Castor Astral. Ce livre a également reçu la Mention spéciale du Prix VLEEL 2025, double raison pour le lire et surtout tous les participants ont été unanimes et enthousiastes après l’avoir lu.

Ce huis clos nous emmène dans une maison, au sein d’une famille dysfonctionnelle. La mère est malade. Le père est absent. Le grand-frère fuit. Le petit frère est différent. Et la narratrice est une fille, celle du milieu, qui nous raconte leur vie, ce qu’elle ressent. Mais il y a aussi les silences et les non-dits pesant. La maison est un personnage à part entière. Au début on peut ne pas tout comprendre. Les mystères s’éclaircissent au fur et à mesure.

J’ai beaucoup aimé l’écriture. Il y a des passages comme des paroles de comptines, d’autres à cheval sur une double-page qui correspondent à un autre personnage. On comprend que Nati, le petit frère, a un handicap mental. Mais l’essentiel de l’histoire n’est pas là. Il aborde de manière très poétique un sujet très dur que je ne vous révélerai pas pour ne pas divulgâcher. En tout cas, quand on le commence, on le lit d’une traite. Un premier roman en vers puissant !

Alix Lerasle sort un nouveau livre à la rentrée littéraire, je suis d’ores-et-déjà curieuse de le lire.

Si vous aimez les lectures qui vous sortent de votre zone de confort, si vous aimez la poésie et la beauté des mots, ce livre est fait pour vous !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« je cherche je cherche
la clef pour ouvrir la maison
je cherche je cherche
elle n’est pas sous la paillasson
 »

« écoute-moi bien
je tiens ma langue
ça veut dire que
je la garde dans ma bouche
que
je ne la laisse pas
s’agiter
cogner contre mes molaires
contre mon palais
s’agiter pour
former des mots
c’est dur
je m’aide j’imagine
que j’ai dans la bouche un bon goût
et que si je parle le goût s’en ira
alors je me tais
je fais ça je
plie ma langue
sur elle-même
je la fais glisser le plus loin dans ma gorge
c’est comme un jeu
pas vraiment drôle
mais au moins je me tais
quand la mère me regarde dit
« qu’est-ce que c’est que ces grimaces ? »
avec plein d’agacement
de voir mes joues tirées
amochir mon visage
je ne dis rien
je fais profil bas
je replie mon regard
sur le bord de moi-même
je joue avec mes doigts
j’arrache la petite corne
sur le côté des ongles
rouge »

« ce que je raconte
c’est l’histoire
de la maison
et de nous dedans
je ne dis que ce que je vois
et pense
et entends
tout est réel
et rien n’est vrai
car vous ne voyez que ma tête »

« la maison est comme nous
comme nos corps
étrange
pleine d’échardes
le long des poutres en bois
le carrelage est cassant
ses murs sont granuleux
il fait si sombre dans l’escalier
même à midi on croit qu’il pleut
la maison a des chambres
qui respirent leurs poussières
suspendues dans la lumière
la nuit nous toussons dans nos draps
ma chambre à moi
c’est la pire »

« je cherche un bon goût dans ma tête
il n’y a rien
tout est amer
l’amertume est le goût
que me laisse dans la bouche
la pensée de l’absent
l’absent est un absent parfait
aucune photo
aucune évocation
il semble n’avoir jamais mis les pieds dans notre histoire
la maison est la seule à avoir gardé
des traces de lui
marques à la craie
au marqueur brun
sur les canalisations
étiquettes propres alignées
sous les douilles du tableau électrique
trou circulaire de la taille de mon pouce
dans la poutre
au plafond de la cuisine »

« il a tiré
sur la maison
la maison n’est pas morte
puis il a disparu
le fusil aussi
disparus
ne reste que la balle
au-dessus de nous chaque jour
ce trou
de la taille de mon pouce
qui me regarde
chaque matin
qui me rappelle
à quel point la détresse
peut faire mal »

« promenons-nous dans le noir
pendant que le père n’y est pas
s’il y était
il nous mangerait
mais comme il n’y est pas
il nous mangera pas
 »

« et moi
il est où mon bug ?
toi t’as pas de bug
t’es juste sale
et puis tes yeux
ils sont pas droits

l’enfant rêvée parle dans ma tête
je peux sentir
son dégoût
quand je croise mon reflet
je sens que la maison me salit
qu’elle pèse avec toutes ses poussières
sur mes yeux
sur mes rires
rire comment on fait ?
je ne sais plus
la mère aussi
a oublié »

Scopophilia / Alexandra Matine

J’ai lu les deux premiers romans de cette autrice, j’étais curieuse de lire son nouveau roman et de voir dans quel univers elle m’emmènerait.

Le roman débute lors du Covid. Georgia se retrouve seule dans sa résidence étudiante. Elle ne veut pas rentrer dans sa famille comme les autres jeunes. Pour passer son temps, elle monte sur le toit et commence à faire des vidéos qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux appelés « la plateforme ». Ses vidéos connaissent un succès grandissant. Elle compte les millions de vue, les fans et scrute les commentaires. Le regard des autres prend de plus en plus d’importance et de place dans sa vie.

Il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels. Les commentaires sont authentiques. On sent que l’autrice s’est documentée. Elle cite des vidéos, interviews de célébrités et influenceuses harcelées. Ensuite l’intrigue est poussée au-delà du réel. La fiction entre en scène pour mieux dénoncer encore l’influence des réseaux sociaux sur notre corps, celui des femmes. On assiste alors à une transformation kafkaïenne.

Le titre m’a intriguée. On pourrait le traduire ou le résumer rapidement par le voyeurisme, le plaisir de regarder l’autre. J’ai voulu savoir comment se terminerait l’histoire de Georgia. Un livre dont on tourne les pages encore et encore en étant troublé ou dérangé. Et c’est ce que j’aime dans la littérature.

Un roman glaçant de vérité sur notre société !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Quand la plateforme surgit, organique et spontanée, comme créée par personne, nous avons cru qu’elle était née de tous. Née de notre désir de se réunir, de se connaître, de se voir. De l’inquiétude de nos mains tendues et de nos yeux écarquillés durant la nuit cruelle.
Une planète nouvelle, brillante et providentielle ; déchirure dans la toile noire du vide galactique. Irruption salvatrice dans notre voyage incertain à travers le néant. Une Terre promise. Un jardin d’Éden où il serait suffisant de se montrer pour être vus, de parler pour être entendus, d’être là pour être proches. »

« Avant de devenir Georgia Samsa, elle était tout simplement Georgia. Elle aurait aimé pouvoir dire que ses amies l’appelaient Jo, mais ses amitiés ne duraient pas. La vie de Georgia était verrouillée, les activités surveillées, les plaisir comptabilisés. L’amitié, inévitablement, s’effilochait au fur et à mesure des invitations qu’elle devait refuser. Les enfants n’ont pas le temps d’attendre le pardon d’un adulte. Alors Georgia restait Georgia.
Elle cachait son chagrin au reste de la maison, où on lui apprenait que l’amour des autres était un mensonge à décrypter, l’amour de soi une vanité à bannir. »

« Sur la plateforme, les contenus sont comme le sucre pétillant qu’enfant elle saupoudrait sur sa langue tirée entre ses dents pour entendre les cristaux crépiter. Ils fondent avant même d’être avalés, leur seule trace : une salive fruitée et poisseuse.
Le silence qui suit le crépitement, la fin de la pétillance est intolérable. La non-stimulation est intersidérale. La langue soudain épaisse et comme-viande entre les parois suintantes des joues.
Elle doit en reprendre, pour éviter de dériver, dans le silence, le noir et le lisse. Elle renverse la tête, tire la langue, et la poudre à nouveau submerge, titille et distrait ses sens. »

« Sur les forums où les gens discutent de ce qu’elle porte, de ce qu’elle mange, de sa couleur de cheveux, la cascade descendante de commentaires tombe irrévocablement sur la même interrogation, qui est de savoir si elle mérite ce qu’elle a. »

« Une intellectuelle dit que l’industrie de la beauté a été inventée pour détourner les femmes de la réflexion. Pour leur voler leur temps énergie argent. Pour les empêcher de contempler, les sourcils froncés et les lèvres serrées, la réalité de leur condition. Pour séparer les femmes qui les corrigent, les effacent de celles qui en portent les stigmates. »

Les contes hassidiques de mon père / Joshua Halberstam

Si vous êtes amateur-trice de contes comme moi, ce recueil va vous régaler !

L’auteur a réuni les contes hassidiques que son père racontait en yiddish à la radio, à New-York, dans les années 1960. Quelle sympathique idée de nous les partager. Ils sont réparties en 5 thèmes : autour du divin, leçons de vie, la clairvoyance du rebbe, la prévoyance du rabbin, courage et compassion. Ils sont accompagnés d’un mini glossaire bien utile à la fin avec l’explicitation de quelques termes yiddish.

Vous pouvez les picorer pour faire durer le plaisir. C’est ce que j’ai fait. Un conte tous les soirs avant de m’endormir. Certaines histoires sont drôles, la plupart sont émouvantes. Dans tous les cas, elles sont pleines de sagesse. Les protagonistes sont très bien décrits. On se les imagine facilement. J’ai appris quantité de choses sur les traditions juives. Une belle ouverture sur le monde dont nous avons bien besoin en ce moment.

Et si vous aimez les challenges, vous pouvez participer comme moi à celui des éditions de l’Antilope, du 1er juin au 1er août 2026 : « 1000 livres pour l’Antilope ». J’ai été ambitieuse, je vise la grille du niveau expert avec 6 livres et celui-ci n’en fait pas partie car je l’ai commencé avant le challenge !

Ce recueil a été traduit de l’anglais (américain) par Laurence Kiefé.

Je remercie les éditions de l’Antilope pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

« – Et pour expliquer ma conduite, j’aimerais vous raconter une histoire qui répondra à votre question.
– Une histoire ? Merci mais non merci, répliqua Reb Zelig, bien au courant de ce penchant hassidique à remplacer l’argumentation par un récit. Gardez vos contes frivoles pour vos disciples, ajouta-t-il en se levant afin de prendre congé.
– Je vous en prie, insista Reb Dov-Ber en conviant son hôte à prendre un siège. Je vous promets que cela ne prendra que quelques minutes. Et je vous assure, l’histoire vaut la peine que vous l’écoutiez. »

M(us)K / Sabine Menet

1991, près de Bordeaux, à Cestas, 4 ados deviennent amis à travers la musique et forment un groupe, M(us)K. Il y a Simon à la basse, Leïla au violon, Manu à la batterie et Alex à la guitare. Alexeï Malkine est un meneur, un garçon intrigant, solaire et libre.

Le roman alterne les voix des quatre amis autour de leurs souvenirs. On les retrouve 25 ans plus tard, à l’initiative de Manu devenu policier. Il décide de reparler du 21 juin 1992, de la soirée où Alex a disparu et leur groupe a cessé d’exister. Chacun se sentant coupable, n’ayant pu prévenir le suicide de leur ami. Tous ont arrêté la musique. A la lueur d’une autre affaire, Manu relance l’enquête officieusement. Une obsession qui chamboule sa vie ainsi que celle de Leïla et Simon.

La musique est au cœur de ce premier roman. Chaque souvenir possède une chanson. On retrouve à la fin du livre, la liste de tous les titres. Les sentiments des adolescents sont très bien décrits et écrits. Les pièces du puzzle se mettent lentement en place. Le suspense est maintenu jusqu’au bout. Je me suis laissée surprendre par cette histoire que j’ai dévorée le temps d’un weekend.

Une belle surprise que je n’aurais pas lue sans la sélection des 68 premières fois. Merci pour cette découverte.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Bordeaux, 1er juin 2017
Je me tiens devant la boîte aux lettres, prêt à lui donner la becquée. Les enveloppes sont introduites dans la fente, je tarde seulement à les lâcher. C’est un de ces moments suspendus où l’on se sait capable de bousculer la tranquillité du jour. Mon geste est irrémédiable. Je ne suis pas un homme de pouvoir, alors j’hésite. »

« C’est agréable d’échanger avec quelqu’un qui ressent la musique. L’écouter c’est une chose, la vivre en est une autre. La musique, elle ne me touche pas, elle me percute. Elle me prend par les émotions, comme un grappin dans les fêtes foraines, me fait vibrer et me raconte une histoire. A aucun moment, à mes oreilles, elle ne peut être décorative. Je ne l’entends pas, je la vois, je la touche et la respire. Pour moi, l’écoute est une action à part entière. »

« Cestas, 10 septembre 1991
Sortie de l’EP Smells Like Teen Spirit de Nirvana
Souvenir de Leïla Chali
Aujourd’hui, Simon et moi avons terminé à midi. J’ai croisé Alex dans la cour, il m’a demandé à quelle heure rentrerait ma mère. Je lui ai répondu 18 heures, il a pris son sac sur le dos et m’a suivie, laissant derrière lui, sans se retourner, une heure de latin et deux heures de philo. Alex s’affranchit aisément des contraintes et ne regarde pas en arrière. Je l’admire pour cela. Il se questionne et tranche dans le vif. Je suis capable de passer des heures à soupeser le pour et le contre, me décider, me rétracter, me décider de nouveau, hésiter, regretter, m’en vouloir et en arriver à la conclusion rapide et implacable que ma vie est un échec.
Choisi est le verbe que je déteste le plus. Il sent le cramé, il est sournois et sa couleur bistre me donne la gerbe. Il est un palier conduisant à deux portes diamétralement opposées. Si j’en franchis une, l’autre s’effrite, emportant avec elle une partie de mes promesses. Je me déçois toujours. Dans ces conditions, je n’ai jamais séché un seul cours. Alex trouve que je manque de légèreté. Je ne lui donne pas tort. »

Prendre le large / Martin Dumont

Martin Dumont est un auteur que je suis depuis son premier roman que j’avais beaucoup aimé. Dans ce troisième livre, il raconte son voyage à bord d’un voilier. Il est parti avec son fils Charlie et sa femme Aïda en se disant « allez, on se casse ». Ils en avaient assez de leur vie parisienne, besoin de prendre le large. Ils ne sont pas partis sur un coup de tête. Tout a été pensé et organisé. La recherche du bateau est déjà une aventure en soi.

Je suis montée à bord du Yuzu avec la famille Dumont. Malgré ma méconnaissance de la navigation et du vocabulaire marin, j’ai apprécié suivre leurs aventures et péripéties. Au programme de cette traversée en direction des Caraïbes : de belles rencontres, des paysages magnifiques et surtout une aventure unique, celle de la paternité.

Merci pour ce partage

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture marine

Note : 4 sur 5.

Incipit :
42°05’39’’N, 14°27’12’’W
« Minuit, tambour d’une machine à laver. Je me glisse dans le sac de couchage. Les yeux clos, je m’efforce d’oublier le vent, la mer, la pluie et la solitude du large. Dehors, l’Atlantique gronde. L’étrave bondit sur la surface écumante, se hisse au sommet d’une crête, puis bascule et s’écrase dans la vague suivante. »

« Comment naît un projet ? Qu’est-ce qui nous pousse à mettre le clignotant, sortir de l’autoroute et nous engager sur un chemin de traverse ? Est-ce que c’est un déclic, une seconde de grâce et de lucidité ? Ou s’agit-il au contraire d’un processus plus long, d’une lente inflexion, voire de l’aboutissement d’une réflexion construite ? Dans mon cas, sans doute un peu des deux. »

« Et puis, si j’aime autant la voile, c’est sans doute qu’elle ressemble à la littérature. C’est un formidable vecteur d’ouverture, de rencontres, et de découvertes, et une source de plaisir infini. Écrire un livre n’est d’ailleurs pas si différent de construire un bateau. »

Les saules / Mathilde Beaussault

Dans ce polar, tout le monde a une idée sur l’affaire et sur Marie. Marie, c’est la fille des Legrand, ceux de la Haute-Motte. Elle a été retrouvée morte près de chez Marguerite, au bord de la rivière à la Basse-Motte.

Marguerite est une petite fille différente. Elle est harcelée à l’école, sorte de souffre-douleur. Elle vit dans son monde et ronge sa manche. Elle ne se lave pas. Elle a les cheveux emmêlés qui « font des nids-de-poules ». Elle préfère être dehors, avec le chien. Elle se promène autour de la ferme de ses parents. Leur vie est dure. Et puis il y a sa tante, Jeanine, la sœur de sa mère qui leur rend visite de temps en temps et égaye alors sa journée.

Entre la Basse-Motte et la Haute-Motte on ne se mélange pas, on se jalouse plutôt. Mais avec le meurtre de Marie, tout le monde défile à la gendarmerie. Chaque convocation est l’occasion de brosser une galerie de personnages, d’en savoir un peu plus sur la victime et les secrets de ce village.

Ce premier roman est lauréat du grand prix de littérature policière en 2025. Une belle entrée en littérature pour Mathilde Beaussault qui vient d’ailleurs de recevoir le Grand Prix des Lectrices Elle 2026 dans la catégorie policier pour son deuxième roman « La colline ».

Je ne suis pas amatrice de polars, mais je me suis laissée embarquer dans l’enquête grâce à la jeune Marguerite qui est un personnage singulier et surtout par l’atmosphère créée par l’autrice. Un roman noir lu dans le cadre de la sélection des 68 premières fois !

Note : 4 sur 5.

Prologue :
« Elle met un peu de rouge sur ses lèvres. Pas trop. Il lui a déjà dit qu’il trouvait ça vulgaire. Un peu pute même. Et Marie a rougi, frissonné de honte et baissé les yeux à la manière d’un chiot pris en faute, réprimant une envie d’essuyer son maquillage d’un revers de manche. Marie a l’habitude de n’obéir à personne. Mais lui, il avait raison. Il a le don d’avoir toujours raison, sur Marie. »

« En contrebas, à l’orée de la coulée, nom qu’on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

Ce que prend la mer / Manon Fargetton

L’autrice est surtout connue pour ses romans jeunesse et ados. J’ai eu l’impression au début de lire un roman pour ado puis je me suis laissée prendre par l’histoire et le mystère de ces polaroids que découvre Maxine dans la cabane au bord de la mer où vit son père. Ce dernier vient de faire un AVC qui lui a laissé des séquelles. Il ne peut plus parler ni jouer du violoncelle. Il était musicien professionnel de renommée internationale et il a composé des œuvres.

Maxine a toujours une caméra à la main. Elle réalise des vidéos et son projet du moment concerne le désir ou l’absence de désir de maternité. Elle est dans un période où elle s’interroge elle-même sur son désir d’avoir un enfant ou non avec son compagnon Gaëtan.

Les photos sont envoyées d’Écosse, plus particulièrement d’une île. Maxine décide de partir pour cette île et mène son enquête auprès des habitants. Si dans un premier temps il est difficile de trouver des personnes encore en vie et se souvenant d’un jeune violoncelliste ayant passé une année sur cette île avec son violoncelle en 1967-68, peu à peu elle arrive à rencontrer les témoins de cette époque. Au gré des rencontres, la jeune femme reconstitue le puzzle de ce trou dans la biographie de son père. Un secret bien gardé et chargé d’émotions auquel elle ne s’attend pas.

Les chapitres alternent entre les recherches de Maxine et l’île racontant cette année particulière vécue par Térence. Une histoire faite de silences, de musique, d’amour, de tourments.

Il y a de magnifiques descriptions des paysages, des sensations, des odeurs. L’autrice évoque la condition féminine à l’époque et le travail disparu dans les carrières d’ardoise. Un roman joliment écrit, plein de rebondissements, à lire si vous aimez les secrets de famille ou les histoires se déroulant en Écosse !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Reste seule
Stay alone
Il était seul ce matin-là, comme la plupart des matins. Lorsqu’il s’est senti mal, au lieu d’appeler les secours, il est sorti, le grain râpeux de ses pieds sur la dune froide, et il n’a pas réussi à remonter vers la cabane. Il s’est affalé là, entre les herbes hautes et bercées de vent. »

« De l’eau par-dessous la porte, de l’eau qui monde au pied du lit. Il y a celle qui ruisselle de la falaise et des collines, et celle qui lèche les rues du village par vagues successives à mesure que la marée haute échappe à l’enceinte des rochers. Ce que la met veut, la mer prend. »

« Depuis qu’elle est en Écosse, elle aurait envie que le reste du monde n’existe plus vraiment, que les projets de ses amis se mettent sur pause, que le flot des emails se tarisse ; pouce, on ne joue plus. Alors que la lenteur avec laquelle son enquête avance l’exaspérait, elle commence à l’aimer. N’a rien envie de précipiter. Parce que, à l’exception des traces photographiques, les réponses qu’elle espère sont enfouies dans des mémoires d’hommes et de femmes qu’elle doit trouver et apprivoiser. C’est comme si le travail de vidéaste qu’elle construit depuis presque dix ans n’avait été qu’un long entraînement pour ce voyage dans le passé de son père. »

Les bouchères / Sophie Demange

Anne, Stacey et Michèle sont les bouchères. Trois femmes qui détonnent et dérangent dans un quartier tranquille et bourgeois de Rouen. Et quand deux hommes disparaissent et leur point commun est d’être passé dans leur boucherie, tous les regards se tournent vers elles.

Un livre féministe sur les violences faites aux femmes, écrit avec humour. Les chapitres s’enchaînent. Il y a des rebondissements jusqu’à la fin. Pour les plus sensibles, il y a du sang ! des découpes de viande et des meurtres, forcément c’est sanguinolent.

Lu dans le cadre des 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’était une soirée de début d’été. L’heure où les clients rentrent chez eux préparer la côte de bœuf ou faire griller les brochettes et les saucisses au barbecue. On profite davantage de la vie en été.
Ce soir-là, Anne avait traîné un peu plus tard que d’habitude dans la boucherie familiale. Elle voulait que ses travers de porc soient prêts pour le lendemain. De beaux morceaux longs et plats, qu’elle avait découpés au niveau du thorax de l’animal, prenant soin que les os ne dépassent pas de la viande. Elle avait le sentiment heureux du travail bien fait.
La plénitude de ceux et celles qui aiment leur métier.
Elle avait senti une présence dans son dos. Une présence familière. Elle n’avait pas eu le temps de se retourner pour voir son agresseur, sa masse s’était abattue sur elle, l’avait plaquée contre le billot. Quelque chose de dur, comme un sexe d’homme. Une haleine chargée d’alcool. Elle connaissait cette trouille profonde et ténébreuse.
Le geste était parti, instinctif, le tranchant du couteau de boucher s’enfonçant dans la chair. Le sang qui jaillit. Des cris, puis le silence, seulement le silence. »

Les projectiles / Louise Rose

Dans des chapitres à rebours (de 16 à 1), Bébé nous emmène dans son voyage ou plutôt sa fuite, sur les traces de son enfance chez la Monique et Tonton Bermuda. La jeune femme égrène des souvenirs. On comprend qu’elle a grandi dans une famille d’accueil. Au fur et à mesure des chapitres on reconnecte les éléments/événements entre eux. Cela crée une sorte de suspense. On se demande ce que Bébé fait là. Quel est le point de départ de son voyage ?

Un premier roman intéressant qui a su m’intriguer et que j’ai apprécié. La construction est originale et le personnage principal marque les esprits. Il y a des expressions très imagées, une langue inventive. L’autrice joue avec les mots et la langue. Mais il faut avouer qu’entrer dans ce roman n’est pas des plus faciles. En tout cas il faut accepter de ne pas tout comprendre du premier chapitre.

A lire si vous aimez être surpris par vos lectures et que les OLNI (objets littéraires non identifiés) ne vous effraient pas !

Il fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Punaise. Bébé n’y croit pas, c’est impossible, elle ne peut pas avoir zéro doigt. Elle a raison : elle s’est trompée. Zéro c’est réservé aux fusées qui décollent et aux dernières secondes de décembre. Elle a compté trop loin jusqu’au désert, celui où les points de départ vont s’enterrer, c’est ce qu’elle se dit. Normalement on ne pense pas à ces choses-là sauf que Bébé est comme tout le monde, pas normale. Son dernier départ en date est un point de la taille de rien, pourtant elle ne peut s’empêcher de penser à ce grain de poussière. »

« Elle lui avait tout raconté. Deux jours plus tôt. Un gros orage, la foudre, le saule. Les flammes, rien pu faire. Ta cabane a brûlé. Ma petite chérie, tu es toute rouge arrête d’arrêter de respirer tu ressembles à une tomate. Bébé n’avait pas mis tous les mots dans ses oreilles. Elle en avait assez vu pour comprendre que c’était fini. Les thés à la boue avec les peluches, les siestes avec Mickey Parade en toit sur le visage, son mirador d’amour à l’abri des serpents, c’était basta pour toujours. Elle n’avait pas pleuré, les enfants-statues ne pleurent pas, les larmes restent au fond du ventre sous dorme de petits cailloux. »

« Tuveukoua mon poussin dlachipo dlamerguez oudlandouill ? D’habitude Bébé prenait un peu des trois, mais ce jour-là elle n’avait pas faim, dans son ventre les larmes avaient pris toute la place. Tonton Bermuda avait posé le plat de viande sur la table et s’était assis. Entre deux bouchées d’andouille, il racontait.
Lorajdyadeujour jdormé skimaréveyé célodeur jtéapoêl totalapoêl jmesuilvé jérgardéparlafnêt pilajévulacabandelaptite orib toutenfeutoutenflam laplouzossi jécourudanljardin vekletuyaudarozaj méstétrotar bindidon mon poussin tupleur pourkouatupleur ? Itarivkoua articulkantupleur ! Koualasouch kesskelalasouch ?
Après ça, elle ne se souvient plus, sans doute que tout le monde a mangé la quiche de la Monique en disant qu’elle était à tomber par terre. Les adultes s’effacent, les chiennes passent, le temps pète et atterrit dans l’immédiat. »

« Hier elle a abusé, elle a trop picolé. Elle pense aux raisins secs du rayon Vrac au supermarché, ceux qui sont coincés entre le plastique et la poignée du distributeur, elle se sent comme eux, collante. »

Trois saisons / Claire Thomasset

Au fil des saisons, on suit un homme séducteur, Grégoire, 40 ans, qui hésite en permanence. Le roman s’ouvre à l’automne, il commence des cours de théâtre et rencontre Irène. Il est tout de suite attiré par elle. Alors qu’il est en couple avec Lucie, il est tiraillé entre son désir pour Irène et son histoire plus calme et douce avec Lucie. Chacun vit de son côté mais le cours des choses voudrait que Grégoire s’installe avec Lucie et son fils, qu’ils fondent une famille ensemble, ce qui comblerait sa mère.

On le découvre aussi dans son milieu professionnel. Il dirige une usine de confection. Là aussi les décisions sont compliquées, la pression monte. Il n’y a que dans les soirées poker qu’il arrive à choisir sans état d’âme.

Un court roman joliment écrit que j’ai très vite lu. J’ai trouvé intéressant de pouvoir observer l’évolution de ce personnage masculin. Les passages au sujet des pièces de théâtre m’ont passionnée. Le personnage de la grand-mère aurait mérité d’être développé. Les scènes de sexe détonnent du reste de roman, car plus crues. Je ne pense pas que cette histoire me restera en mémoire.

Je remercie les éditions Buchet Chastel et Babelio pour cette masse critique privilégiée

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Il roule. C’est son habitude quand il est énervé, quand il sait qu’il ne va pas dormir. A n’importe quelle heure, Grégoire peut prendre le volant, faire trente bornes sur l’autoroute, demi-tour et ça va mieux. »

« Il avait envie de jouer seul et pas une scène comique qui ferait rigoler tout le monde. Parmi tous les textes que le prof avait étalés sur une table mi-février, il avait choisi un monologue. Une tirade d’un roi, une page entière, extraite du Roi se meurt. Il lui restait un vague souvenir de Ionesco, étudié au lycée, une histoire de rhinocéros à laquelle il n’avait pas compris grand-chose à l’époque. Il avait fait confiance aux encouragements du prof et à la promesse des premières phrases : « J’avais autrefois un petit chat roux. On l’appelait le chat juif. Je l’avais trouvé dans un champ, volé à sa mère, un vrai sauvage… »
Chez lui, il avait lu et relu le texte. Sa beauté simple, sa poésie l’avaient bouleversé sans qu’il en saisisse toute la portée. Le lendemain, il avait acheté et lu dans la soirée la pièce en entier. Il avait sympathisé avec le vieux Bérenger 1er, ce roi agonisant qui refuse l’imminence de la mort et finit par s’y soumettre alors que le monde autour de lui se délite, disparaît peu à peu. Pendant deux semaines, il avait appris le monologue. Une fois, Irène l’avait fait répéter. Ses conseils et son ton doctoral l’avaient agacé. Devant son miroir, il avait continué seul sa préparation. »

« Estelle passe la tête dans l’encadrement de la porte : « Grégoire, ce midi, lasagnes ou croque-monsieur ? » Il hésite. Il aime les deux. Et le « ou », il n’en peut plus. Impression que sa vie est encombrée par ce mot. « N’importe, Estelle ! » Déjà petit, il avait du mal à choisir. Quand on lui demandait de trancher entre deux options qui lui plaisaient – pain au raisin ou pain au chocolat ? Aladin ou Le Roi lion ? – il bloquait. Une douleur intense entre les yeux. Si sa mère s’impatientait, c’était pire. Avec Babouchka, pas de problème : « T’inquiète pas mon bonhomme, tu auras les deux ! » C’était bon d’avoir les deux. Avec le temps, et sauf au poker où bizarrement il a le choix facile, ça ne s’est pas vraiment arrangé mais Grégoire a trouvé des stratégies. Fenêtre ou couloir ? Marchepied ou escabeau ? Leffe ou Guinness ? Sur les petits sujets, ne pas se prendre la tête, laisser l’arbitrage à la machine, au hasard, à quelqu’un. Car peu importe le choix qu’il fera lui-même, Grégoire sait qu’il regrettera de ne pas avoir fait l’autre. C’est pathologique. Mathieu revient de la cuisine avec deux Leffe et, c’était couru d’avance, Grégoire se dit qu’il aurait préféré la Guinness. »