Retour sur la lecture commune du bookclub VLEEL de mai-juin dédié au Castor Astral. Ce livre a également reçu la Mention spéciale du Prix VLEEL 2025, double raison pour le lire et surtout tous les participants ont été unanimes et enthousiastes après l’avoir lu.
Ce huis clos nous emmène dans une maison, au sein d’une famille dysfonctionnelle. La mère est malade. Le père est absent. Le grand-frère fuit. Le petit frère est différent. Et la narratrice est une fille, celle du milieu, qui nous raconte leur vie, ce qu’elle ressent. Mais il y a aussi les silences et les non-dits pesant. La maison est un personnage à part entière. Au début on peut ne pas tout comprendre. Les mystères s’éclaircissent au fur et à mesure.
J’ai beaucoup aimé l’écriture. Il y a des passages comme des paroles de comptines, d’autres à cheval sur une double-page qui correspondent à un autre personnage. On comprend que Nati, le petit frère, a un handicap mental. Mais l’essentiel de l’histoire n’est pas là. Il aborde de manière très poétique un sujet très dur que je ne vous révélerai pas pour ne pas divulgâcher. En tout cas, quand on le commence, on le lit d’une traite. Un premier roman en vers puissant !
Alix Lerasle sort un nouveau livre à la rentrée littéraire, je suis d’ores-et-déjà curieuse de le lire.
Si vous aimez les lectures qui vous sortent de votre zone de confort, si vous aimez la poésie et la beauté des mots, ce livre est fait pour vous !
Incipit :
« je cherche je cherche
la clef pour ouvrir la maison
je cherche je cherche
elle n’est pas sous la paillasson »
« écoute-moi bien
je tiens ma langue
ça veut dire que
je la garde dans ma bouche
que
je ne la laisse pas
s’agiter
cogner contre mes molaires
contre mon palais
s’agiter pour
former des mots
c’est dur
je m’aide j’imagine
que j’ai dans la bouche un bon goût
et que si je parle le goût s’en ira
alors je me tais
je fais ça je
plie ma langue
sur elle-même
je la fais glisser le plus loin dans ma gorge
c’est comme un jeu
pas vraiment drôle
mais au moins je me tais
quand la mère me regarde dit
« qu’est-ce que c’est que ces grimaces ? »
avec plein d’agacement
de voir mes joues tirées
amochir mon visage
je ne dis rien
je fais profil bas
je replie mon regard
sur le bord de moi-même
je joue avec mes doigts
j’arrache la petite corne
sur le côté des ongles
rouge »
« ce que je raconte
c’est l’histoire
de la maison
et de nous dedans
je ne dis que ce que je vois
et pense
et entends
tout est réel
et rien n’est vrai
car vous ne voyez que ma tête »
« la maison est comme nous
comme nos corps
étrange
pleine d’échardes
le long des poutres en bois
le carrelage est cassant
ses murs sont granuleux
il fait si sombre dans l’escalier
même à midi on croit qu’il pleut
la maison a des chambres
qui respirent leurs poussières
suspendues dans la lumière
la nuit nous toussons dans nos draps
ma chambre à moi
c’est la pire »
« je cherche un bon goût dans ma tête
il n’y a rien
tout est amer
l’amertume est le goût
que me laisse dans la bouche
la pensée de l’absent
l’absent est un absent parfait
aucune photo
aucune évocation
il semble n’avoir jamais mis les pieds dans notre histoire
la maison est la seule à avoir gardé
des traces de lui
marques à la craie
au marqueur brun
sur les canalisations
étiquettes propres alignées
sous les douilles du tableau électrique
trou circulaire de la taille de mon pouce
dans la poutre
au plafond de la cuisine »
« il a tiré
sur la maison
la maison n’est pas morte
puis il a disparu
le fusil aussi
disparus
ne reste que la balle
au-dessus de nous chaque jour
ce trou
de la taille de mon pouce
qui me regarde
chaque matin
qui me rappelle
à quel point la détresse
peut faire mal »
« promenons-nous dans le noir
pendant que le père n’y est pas
s’il y était
il nous mangerait
mais comme il n’y est pas
il nous mangera pas »
« et moi
il est où mon bug ?
toi t’as pas de bug
t’es juste sale
et puis tes yeux
ils sont pas droits
l’enfant rêvée parle dans ma tête
je peux sentir
son dégoût
quand je croise mon reflet
je sens que la maison me salit
qu’elle pèse avec toutes ses poussières
sur mes yeux
sur mes rires
rire comment on fait ?
je ne sais plus
la mère aussi
a oublié »
