Paradis perdu est une nouvelle collection chez Charleston qui permet à un auteur de se replonger dans son enfance ou adolescence.
Julien Sandrel se lance sur les traces de sa famille paternelle, originaire d’Italie. Direction Naples avec ses deux « bros » (frères), Andrea et Alexandre. Il espère retrouver la tombe de son arrière-grand-mère, Pasqualina. Une joyeuse aventure et beaucoup d’anecdotes racontées en toute simplicité et sincérité, ce qui en fait un récit très touchant.
Il est question de transmission, de secrets, d’amour, de repères, de racines. Un voyage qui permet aussi de découvrir ce qui lui a été transmis inconsciemment. Il parle de son rapport à l’écriture et comment les études scientifiques l’en ont éloigné avant d’y revenir à 35 ans. Ses romans sont souvent cités pour expliciter des thèmes qui lui sont chers.
Cela donnerait presque l’envie de débuter des recherches généalogiques et d’interroger les plus anciens de la famille. Il y a d’ailleurs 2-3 documents d’archives insérés entre les pages.
Un livre émouvant et solaire, à l’image de son auteur. Une belle déclaration d’amour à sa famille et tout particulièrement à ses frères.
A lire si vous aimez les histoires de famille, les secrets, les quêtes ou l’Italie tout simplement ! Et bien sûr si vous êtes fan des livres de Julien Sandrel !
Je remercie Babelio et Charleston pour cette masse critique privilégiée
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Hello, puis-je donner ton numéro à ma sœur Debora ? Elle est éditrice et voudrait te proposer quelque chose. Bises. Lisa »
« J’étais parfaitement conscient que cent pour cent de ma famille paternelle était d’origine italienne, mais je ne me sentais absolument pas italien. Sans doute parce que, chez moi, personne ne parlait la langue… et surtout, personne n’évoquait jamais l’Italie. L’Italie était un non-sujet. »
« Être italien – et surtout, napolitain -, pour mon grand-père, c’était tout simplement honteux. »
« En posant ces mots, je mesure le chemin psychologique parcouru. Il y a dix ans, je n’aurais pas été capable de dévoiler mes fragilités de cette manière. Pas même à mes frères. Je crois que l’écriture y est pour beaucoup. Elle m’impose, parfois malgré moi, cette plongée intérieure régulière, honnête. Elle réclame un travail d’introspection qui finit par me changer en profondeur. »
Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! De belles découvertes en perspectives !
Connaissez-vous les lauréats 2025 ?
Le lauréat de la 10ème édition est Karim Kattan pour L’Eden à l’aube (éditions Elyzad).
La mention du public a été attribuée à Justine Arnal, pour Rêve d’une pomme acide (éditions Quidam).
La sélection 2026
Ils étaient de l’Est / Julien Thèves (Abstractions)
Sobhiyé – Corps de femmes / Gracia Bejjani (Accro éditions)
Tous les trains du monde / Virginie Delache (Akinomé)
Laâyoune, en attendant / Nicolas Rouillé (Anacharsis)
Vous trouverez des ouvrages parus en 2025, 2026 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2026. Personnellement j’ai déjà lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :
Et certains me font de l’œil et devraient bientôt faire leur apparition dans ma PAL :
Le lotissement / Claire Vesin
Signora Sarfatti / Serge Airoldi
Madame Bovary, ma mère et moi / Samira El Ayachi
Sur qui tombe la nuit / Marie-Paule Istria
Rose, Marie & Dalida / Catherine Gucher
Une fenêtre par où s’échapper / Madeleine Allard
Eux deux / Luc Blanvillain
Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. Je recevrai un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai à la fin de l’été pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en novembre.
Le jury :
Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
Clémentine Goldszal (journaliste Elle et M magazine Le Monde)
Marianne Payot (journaliste Lire Magazine)
Anne-Marie Revol (journaliste littéraire France Télévisions)
Cristina Soler (critique littéraire L’Horizon et l’infini)
Et vous ?
C’est le moment de vous inscrire pour rejoindre le club ! Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/
Une famille revient vivre sur la Butte, terre ou plutôt forêt habitée par les générations précédentes. Le climat est déréglé et les tempêtes sont fréquentes et catastrophiques. La maison isolée possède un atelier où le père travaille le bois et un bunker pour se protéger des intempéries. La mère régente les tâches ménagères. Elle est obnubilée par la propreté. Les trois filles, Pihla, Dag et Mette lui obéissent au doigt et à l’œil. On se croirait dans le passé mais la voiture est bien présente donc nous sommes dans une époque contemporaine voir dans un futur proche. Après trois filles, la mère donne enfin naissance à un fils, Finn. Tous les espoirs reposent sur lui. Il secondera le père.
Il y a surtout une sorte de malédiction qui pèse sur cette famille. Dès que les filles ont la « maladie du sang », le père les emmène au Mont. Ce qui s’y passe, je vous laisse le découvrir, mais il faut avoir le cœur bien accroché. En tout cas, l’aînée, Pihla ne revient pas. Alors Dag commence à avoir peur de la maladie du sang. Elle fera tout pour échapper à son destin, celui que son père a décidé.
Ce premier roman est incroyablement maîtrisé, la tension monte encore et encore. L’écriture est envoûtante. On ressent la douleur des personnages, les bruits, les craquements de la forêt, les odeurs. Un conte horrifique fait de violences intrafamiliales qui ne laissera personne insensible.
C’est un livre que je n’ai pas pu lâcher. Impossible d’abandonner Dag. Véritable coup de poing littéraire, je vous le recommande pour sa sororité et si la violence ne vous effraie pas !
Replay et podcast VLEEL à venir
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Prologue : « C’est une renarde jeune encore, mais suffisamment aguerrie pour chasser seule le lièvre, l’écureuil et le campagnol sur la Butte. »
« Dag a trois ans quand le père décide de quitter la ville. Ils étouffent dans l’appartement perché tout en haut de la tour de métal. Souvent, elle descend avec sa sœur Pihla jusqu’au hall d’entrée. Il y fait frais. Presque moins de trente-cinq degrés les bons jours. Assises, elles sentent sur leurs cuisses la tiédeur du carrelage. Il n’y a plus d’hiver dans la cité. Le béton l’a transformé en piège à chaleur. Dag a connu cela, pourtant elle n’a plus aujourd’hui aucun souvenir de cette vie intérieur, dans un air artificiel. De l’impossibilité de sortir, six mois sur douze. »
« Le père lui a parlé de la sorcière. Elle a vécu bien avant sa naissance, quand les premiers ancêtres se sont installés sur la Butte, fuyant un pays qui aujourd’hui n’existe plus. Elle a semé le malheur sur des générations, qui ont vu les moutons mourir sous les pluies de grêle, le bois pourrir, la terre s’assécher. Les fils ne survivaient que pour souffrir la famine et le désespoir. L’ombre de cette lointaine aïeule effraie encore le père. Le malheur pourrait revenir, la sorcière resurgir. Elle aura forcément alors les traits d’une sœur. Finn sait qu’il doit se méfier d’elles, des filles et de la forêt. »
« Dag n’a qu’une année de moins que Pihla, et tout les oppose physiquement. Derrière l’aînée, elle reprend son souffle et admire les mollets pleins et dorés, l’alignement parfait de la cheville et du genou, le bassin carré où s’attachent les muscles puissants des cuisses. Elle, Dag, est chétive et tordue, poussant bas, à l’instar des pins crochets exposés au vent. Et soudain une anomalie dans ce tableau athlétique accroche son attention. Sur la cuisse de l’aînée perle une sueur étrange, d’abord un point rouge sombre, semblable à la tête d’un pyrrhidium, puis une coulée fine qui s’étire et serpente jusqu’à sa cheville. Elle s’écrie : « Pihla, ta jambe ! Tu saignes ! » La sœur répond sèchement qu’elle a dû se blesser en courant vers la cabane, ou le long de la corde rêche. Dag sait bien que Pihla n’aime pas qu’on la croie faible. Pourtant, l’aînée se retourne, tente d’essuyer le sang qui ne cesse de couler. Elle remonte son short, cherchant la plaie sur le haut de la cuisse, le bas de son ventre. Ne constatant rien, elle se résout à glisser une main dans son short, la ressort écarlate. Aussitôt elle blêmit. Dag s’affole, exige de savoir ce qui arrive à Pihla. »
« Par la fenêtre à l’est, Dag aperçoit la clairière de la Butte, avant les falaises. L’éolienne aux pales immobiles dans l’atmosphère lourde et ralentie, devant l’appentis. Un souffle brûlant est remonté de la plaine en suivant les pentes, s’est ajouté à la réverbération des roches exposées au sud. Le ciel, de plus en plus bas, de plus en plus gris, compresse la chaleur dans l’air qui semble moins respirable et s’est chargé de gros cumulus. D’ici quelques heures, ils formeront une masse de cumulonimbus et déclencheront l’orage. »
L’autrice a vécu au Maroc de ses 6 à 13 ans, puis y est revenu pour les vacances d’été. Dans ce roman autobiographique, elle raconte son enfance et son adolescence. Emma est l’aînée de la fratrie. Sa mère, Blanche, compte sur elle pour l’aider. Dans cette famille bourgeoise l’éducation est importante, la religion aussi. Mais la tendresse et les mots doux ne sont pas au rendez-vous. En grandissant, elle comprend que ce phénomène se transmet depuis plusieurs générations de femmes. On rencontre aussi sa grand-mère maternelle, Catherine, qui est un sacré personnage. Le roman est davantage centré sur la relation mère-fille, Blanche et Emma.
Et puis il y a sa cousine, Camille, avec qui elle fait les 400 coups comme on dit. Qui l’emmène vers l’adolescence, les sorties non autorisées le soir sur la plage où elles rejoignent notamment Mehdi, son grand amour.
Les souvenirs s’égrènent avec tendresse. La plupart joyeux, à l’exception d’un, raconté à la fin du livre, que je ne divulgâcherai pas. Elle aborde l’importance de la lecture et de l’écriture dans sa vie. Elle a d’ailleurs relu ses journaux intimes pour écrire ce joli roman. Un beau cadeau qui nous interroge sur nos propres souvenirs que l’on garde de notre enfance.
Si vous aimez les romans sur l’enfance et l’adolescence, celui-ci devrait vous plaire, en plus il est parsemé de senteurs et de paysages du Maroc !
Je remercie l’autrice et les éditions Calmann-Lévy pour cette lecture ensoleillée
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir. »
« Au moment où nous nous apprêtons à renoncer, la maison est apparue au détour d’une rue. Les murs grisâtres et lézardés, c’était la seule du coin à l’abandon, comme si personne n’en avait voulu. J’ai eu pitié d’elle et j’ai poussé le portillon. Le patio avait perdu ses couleurs, le bassin à poissons rouges était vide, le jardin, réduit comme peau de chagrin. »
« Depuis toujours, je veux attirer son attention, lui plaire, lui faire plaisir. On ne devient pas écrivain sans un besoin éperdu de reconnaissance. Parfois, on surmonte, en apparence. Sur les photos de mon premier album, j’ai ce regard qui interroge, avide de compliments. Ma mère ne sait pas les dire, elle n’en a jamais reçu. Parle doucement, arrête de me coller, calme-toi, souris, ne te fais pas remarquer… S’effacer, un mot qui a rythmé ma vie. J’ai toujours recherché l’ombre. »
« La crainte du départ de Medhi me reprend, une vague de fond. Comme toujours en cas de cafard, je me réfugie dans les livres, là où je vis d’autres vies que la mienne. Celle de Heïdi, cette orpheline qui réussit à apprivoiser son rustre de grand-père sur un alpage suisse. Celle de Sophie de Réan des Malheurs de Sophie qui n’en fait qu’à sa tête, malgré les conseils de son cousin Paul. Je dévore mes livres de la Bibliothèque rose puis verte, Le Club des Cinq, Le Club des Sept, Fantômette et les romans de l’Idéal-Bibliothèque, comme La Marelle et le Ballon. Je lis dans mon lit, au jardin, à la plage, en voiture. J’ai enfin une kyrielle d’amis ; je découvre que l’on peut désobéir, voler, mentir, s’entraider, surmonter les épreuves et enfreindre les interdits ; je trouve les mots pour dire mes tourments ; j’ouvre les portes du jardin pour y faire entrer l’air du large. »
« Je n’ai jamais vu ma mère se mettre en colère. Au lieu d’éclater, elle se repliait dans une tristesse qui embrumait les pièces, polluait l’atmosphère. Une mélancolie que je soupçonnais parfois d’être feinte, une manière un peu théâtrale de se victimiser. En même temps, elle était si parfaire, si généreuse que j’avais envie de la protéger. Je sais ce qu’elle a vécu. Elle m’a souvent parlé de ses premières années : un trou noir. Comme moi, elle est l’aînée. Deux sœurs, un petit frère. Trois filles, nées coup sur coup : Catherine était lessivée lorsqu’elle a enfin accouché d’un garçon – une naissance dont elle est sortie déchirée. Un mot répété à mi-voix, entre femmes. »
« Écrire pour relier les âges de ma vie. Pour me prolonger, pour rester. »
Ce roman nous plonge dans l’univers de femmes attachantes : Binta, Habiba et Djamilah. Elles ont fui le nord du Cameroun pour le sud, moins conservateur. Elles rêvent d’une nouvelle vie, d’un nouveau mari. A leur arrivée à Douala, elles rencontrent une femme qui a fait le même chemin qu’elles auparavant. Elle devient une sorte de mère pour elles.
Hadja Halmata, en apparence, met en relation des jeunes femmes qui cherchent un mari avec des hommes ayant une situation confortable. Son restaurant est en réalité une façade. Derrière il y a tout un réseau de prostitution. La maquerelle sait comment tourner les choses à son avantage. Elle propose à ses filles toutes sortes de crèmes, aphrodisiaques et objets pour éloigner le malheur.
On découvre le poids des traditions patriarcales, les injustices sociales, l’hypocrisie. Les choses ne sont pas nommées, comme le sida appelé palu du sang. Badiadji Horrétowdo dénonce ce système et montre du doigt ce qui dérange. La condition féminine et l’ignorance des femmes qui n’ont pas été à l’école sont mis en exergue dans ces 221 pages.
J’avoue que ce sujet ne m’attirait pas de prime à bord mais j’ai trouvé ce roman passionnant. Je l’ai lu presque d’une traite. La plume est agréable et incisive. Il y a des punchlines et de l’humour aussi.
Badiadji Horrétowdo est publié pour la première fois en France mais il s’agit de son sixième livre. J’espère que d’autres de ses romans suivront dans notre hexagone. A noter qu’il est également le mari de Djaïli Amadou Amal. Les conversations doivent être passionnantes entre ces deux magnifiques écrivains.
Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture coup de cœur
Replay et podcast VLEEL à venir !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « A peine l’aube a-t-elle chassé la nuit sur Douala que la foule des déshérités converge vers le centre-ville. Une nouvelle journée s’annonce et, comme à son habitude, Hadja Halmata se lèvre, effectue ses ablutions et la prière de Soubh, puis s’attelle au tabish. »
« Binta est sa nouvelle poule aux œufs d’or, celle sur laquelle sont fondés ses espoirs, mais elle sait désormais que cette poule est atypique. Elle entend donc user de toutes les subtilités dont elle dispose pour convaincre, fût-ce de force, sa protégée. Une victoire aux points reste malgré tout une victoire, bien que sans panache ! […] Elle devra la façonner aux aspirations qui ne sont nullement dans ses intérêts. Qu’importe ! Elle devra la reformater avec son temps ! »
J’ai lu tous les romans de Djaïli Amadou Amal publiés aux éditions Emmanuelle Collas. J’ai à chaque fois le même plaisir à retrouver sa plume. Ce nouveau livre est un « roman sans fiction » ou un roman autobiographique. Elle raconte son enfance au Cameroun entre deux cultures. Née d’une mère Égyptienne et d’un père Camerounais, peul plus précisément, elle est prise entre des traditions qui se contredisent. C’est tout le dilemme des enfants métis qui se sentent rejetés des deux côtés.
Elle raconte surtout avec humour ses souvenirs de ses 3 à 13 ans. Déjà curieuse, elle posait beaucoup de questions, trop de questions au goût des adultes, gênés par ces interrogations incessantes notamment sur des sujets tabous.
Son prénom a déterminé son destin. Amal signifie Espoir. Elle est l’espoir de sa famille suite à la mort de sa grande sœur. Elle ne peut pas mourir.
Il y a des personnages hauts en couleurs comme sa tante peule Goggo Nanna ou sa grand-mère paternelle Ayya. Elle nous offre les histoires les plus marquantes de sa famille, nous livre des moments intimes.
Il est aussi question des langues. Sa langue maternelle est l’arabe. Puis elle a parlé le fulfulde et elle a appris le français à l’école. Amal a un lien différent avec chacune d’elles.
Le livre s’arrête au début de l’adolescence. Elle a alors 13 ans et déjà deux demandes en mariage. La suite, on l’espère mais on l’imagine aussi car on retrouve tous les thèmes de ses précédents livres : le mariage forcé, le racisme, la condition féminine, l’esclavagisme, l’excision, la polygamie, la mort et le deuil.
Un roman passionnant que je vous recommande et qui pourra plaire à beaucoup de lectrices et de lecteurs, aux ados aussi avec ce regard d’une enfant sur sa vie.
Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette très belle lecture
Je me réjouis de la rencontrer lors de la remise du Prix VLEEL le 18 avril à Paris. D’ailleurs il reste encore quelques places si vous avez vous aussi envie de rencontrer des auteurs et des éditeurs passionnants le temps d’une soirée mémorable.
Incipit : « Ma mère avait le visage morose. Elle n’avait pas souri depuis le matin. Elle avait passé la matinée à faire du rangement. Etait-elle triste ? Avait-elle mal ? était-elle anxieuse ? Déprimée ? Du haut de mes trois ans, je savais déjà lire sur le visage de ma mère, et ses émotions s’imprimaient dans mon cœur. »
« A trois ans, je savais que je ne pouvais pas mourir. Ni ma mère, ni mon père, ni mon grand-père égyptien, ni ma grand-mère peule ne me le permettraient. »
« On m’a inscrite à l’école primaire à cinq ans, et j’ai détesté ça immédiatement. Une centaine d’élèves bruyants dans une salle de classe croulante. Un tableau noir qui ne l’était plus vraiment. Je dirais plutôt un tableau gris qui avait dû être noir avant ma naissance. »
« En classe, il était interdit de parler le fulfulde. Nous devions nous exprimer seulement en français. Alors on gardait la bouche fermée ou on chuchotait. Comment pouvions-nous parler dans une langue que nous ne connaissions pas ? »
« Ma première langue est l’arabe. Normal. A l’âge où un enfant apprend à parler, j’ai passé un an en Égypte avec Maama. Puis nous sommes rentrés à Maroua. Nous aurions pu continuer à parler arabe, ma mère et moi, si Grand-mère Ayya n’avait accusé Maama de lui cacher des choses et de la critiquer en arabe. Ma mère en colère avait alors décidé d’apprendre le peul et nous avait par la même occasion privés de sa propre langue. L’arabe est devenu progressivement dans mon esprit la langue dans laquelle Maama me reprenait devant les gens quand je me comportais mal. J’ai perdu l’habitude au fil du temps de la pratiquer., mais je comprends toujours tout. C’est la langue des secrets. Quand mes parents se faisaient des confidences, c’était toujours en arabe. Curieuse comme je l’étais, continuer à comprendre ma langue maternelle était le moyen de rester informée. »
« Quand nous rentrions à la maison et que nous retrouvions Goggo Nanna, nous redescendions sur Terre, dans la réalité du commun des mortels. Elle s’assurait que nous ne gardions pas les « mauvais comportements des Blancs ». Par Blancs, Goggo Nanna désignait ceux qui n’étaient pas noirs. Pour elle, les Arabes et les Occidentaux étaient tous Blancs et donc tous pareils, et on n’était pas exceptionnels parce que métis ou à moitié blancs. On était juste peuls, et rien d’autre. On ne pouvait pas méprise notre ascendance paternelle parce que nous venions d’une famille noble et érudite qui n’avait rien à envier aux Blancs. D’ailleurs, certains membres de notre famille peule étaient aussi clairs que les Blancs. Pour Goggo Nanna, ce n’était donc pas une question de couleur. »
« Chez nous, à la maison, on était plutôt nourris aux contes de Goggo Nanna. Tous les soirs, on la suppliait pour qu’elle accepte de nous raconter des histoires. Même si elle ne l’a jamais avoué, elle adorait ça. Et les soirs où nous étions encore occupés à jouer sous le clair de lune, elle venait d’elle-même nous chercher avec la promesse alléchante de nous conter une histoire inédite. Goggo Nanna avait un répertoire digne des plus grands conteurs peuls. »
« A partir de là, elle nous enfermait davantage, Sana’a et moi. Plus de sortie, même pas dans le quartier ! Plus le droit d’aller où que ce soit, sauf accompagnées ! En tant que filles, donc vulnérables et en danger, on nous emprisonnait, pendant que mon frère, plus jeune, obtenait de plus en plus de liberté. Il avait le droit de sortir, de jouer dehors, d’avoir des amis et de se rendre chez eux sans permission. Toute la journée, il partait où il le désirait pour nager dans la rivière avec ses camarades sans que ma mère s’inquiète de son absence. Il n’avait rien à perdre ou à préserver d’aussi précieux qu’une virginité. »
« Le mariage semblait être un événement heureux. Les gens étaient bien habillés, il y avait toujours des friandises, de la musique et des griots. Seules les mariées ne paraissaient pas heureuses : elles pleuraient toutes, et cela m’intriguait au plus haut point. »
« Car, ici, on ne parle pas de viol, ni de « faire l’amour ». On dit joliment : « Que l’époux a tenu la main de son épouse… » Je n’avais pas posé plus de questions, mais j’en avais conclu que se faire « tenir la main » devait être horrible et que, même si on recevait des cadeaux aussi beaux que le thermos brillant, le mariage n’était finalement pas si amusant que ça ! »
« Grand-mère Ayya avait des idées tranchées et, en tant que peule, elle se croyait supérieure aux autres, ceux qui venaient des montagnes, qui avaient le teint plu foncé et qui étaient généralement chrétiens et avaient refusé de s’islamiser. Ils étaient kaado ou haabé, termes péjoratifs pour les désigner, eux qui étaient de caste ou d’ethnie inférieures à la sienne. Mon père s’évertuait souvent à lui expliquer qu’aucune personne n’est supérieure à une autre sauf par son degré d’humanisme et de gentillesse. Grand-mère Ayya prenait une moue boudeuse et dédaigneuse et elle lui lançait alors un regard noir. »
Un couple s’installe à la campagne, dans la maison familiale où a grandi l’homme jusqu’à ses 7 ans. Des souvenirs d’enfance remontent, des interrogations aussi, concernant son père disparu à cette époque. Peu à peu il dévoile les peurs qui l’ont faire fuir et sa reconstruction au milieu de la nature. Des moments simples avec sa compagne Ema et des rencontres lui redonnent le goût de vivre. Amour et deuil sont au cœur des pages de ce court roman tout en douceur. On pourrait dire aussi que la rivière est un personnage à part entière.
Le titre fait référence à la phrase qui ponctue invariablement chacune des lettres envoyées par l’auteur lorsqu’il partait loin. Les chapitres sont courts, 1 ou 2 pages. Des phrases brèves emplies de poésie. D’apparence simples mais elles disent tout ou l’essentiel. La beauté de ce texte résonne encore en moi. Je connais davantage l’auteur pour ses recueils de poésie. Ce roman publié en 2012 chez Alma puis en poche en 2014 chez 10-18 m’a totalement conquise.
Il me permet de clore magnifiquement ma grille du challenge de l’hiver VLEEL !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Ici ça va. La maison n’est pas toute neuve mais elle est propre et les plafonds sont hauts. Au moment où Ema a ouvert la porte grinçante, dont le bois humide avait gonflé autour des gonds et de la serrure, il y a eu comme un grand silence de poussière et de souvenirs. Les tomettes usées du sol, les toiles d’araignée qui voilent les fenêtres, l’odeur de renfermé, je ne sais pas pourquoi j’ai ressenti de la tendresse pour cet endroit. C’est plutôt bon signe. Il faudra se l’approprier bien sûr, reconstruire quelque chose, mais une fois que nous aurons tout installé, je pense que nous ne serons pas trop mal. C’est toujours mieux qu’avant. Et puis il y a la lumière. Omniprésente. On dirait parfois qu’elle monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d’escalier. »
« La force des petits matins frais. Ema m’a répété cette phrase ce matin. J’ai la force des petits matins frais. Elle revit ici. C’est ce qui compte. »
« Ici nous pouvons ne pas échanger un seul mot de tout l’après-midi, et pourtant nous partageons. Nous sommes reliés par un regard, un bruit, un sourire. Nous sommes ensemble. Nous pouvons dès lors savourer nos silences. »
« J’ai commencé mes crises d’angoisse dans une voiture. Depuis je n’aime pas trop conduire. La période difficile est passée. C’était il y a un an et demi. Presque deux ans. Ce n’est pas comme une fièvre. C’est comme un plaie. Une jambe tranchée. La cicatrice fait mal. Longtemps. Peut-être toujours. La douleur reste, même sans le membre. Il faut réapprendre à marcher. Il faut tout réapprendre. S’accrocher. Accepter de changer. D’être différent. Pour toujours. Sans Ema je serais resté au fond du trou. J’y aurais creusé un autre trou. J’ai décidé de me battre. Je n’ai pas eu le choix. Il fallait cesser de croire que c’était suffisant. C’est arrivé au moment où tout allait bien. Ça a sûrement tué des choses en moi. Ça en a fait naître. Finalement nous nous sommes retrouvés ici. »
« Apparemment ce sont des cantines récupérées par le vieux lorsqu’il avait racheté la maison à ma mère. Elle ne voulait pas les garder. Comme tout le reste d’ailleurs. Elle n’a rien gardé. Elle a brûlé photos, lettres, papiers. Il fallait survivre. S’occuper de nous. Je la comprends. Même si cela a contribué à faire de ma vie une terre brûlée. Plus tard, lorsque j’en ai eu besoin, ma mère a été là pour me raconter ce qu’il y avait à raconter. Le reste c’est à moi de le faire. »
« Je me méfie. J’ai toujours peur que ça ne dure pas. Dès qu’il y a un moment de bonheur, de paix, je me répète que ça ne durera pas. Que le temps est un menteur. Qu’avoir quelque chose c’est commencer à le perdre. C’est comme cela que je fonctionne. C’est ce que la vie m’a appris. Si tôt. La perte. Le peu de fois où je l’ai oublié, le boomerang m’est revenu dans les dents. C’est ainsi que les crises ont commencé, je crois. En oubliant trop tout ce qu’il y avait à perdre. En se voilant la face. En se forçant à croire. La confiance ne se déclame pas. Il faut l’apprendre. Tout doucement. Il faut que quelqu’un d’autre vous l’apprenne. A grands coups de demains et de câlins. »
« Je porte un collier de perles noires et invisibles autour de mon cou. Le collier de ceux qui gardent leurs absents à l’intérieur. Nous sommes nombreux à le porter. »
Lori doit estimer une collection de livres dans un manoir néogothique qui a tout d’un château. C’est le cadeau de mariage de l’oncle Dickie à sa nièce Nicole qui vient d’épouser Jared Hollander, collectionneur d’objets victoriens.
Au programme, une semaine de travail mais il faut déjà arriver à Wyrdhurst et Lori ne voit plus la route avec la tempête en cours. D’ailleurs elle n’est pas sûre du chemin qu’elle a emprunté et qui finit par s’écrouler en un glissement. Lori sort in extremis de la voiture et marche pendant des heures dans le froid et la pluie. Heureusement, elle s’évanouit devant la porte du séduisant Adam. Quelques heures plus tard, après que son mari Bill ait alerté l’armée, le capitaine Guy Manning la récupère pour l’emmener chez les Hollander.
Le manoir est sinistre et le couple détonne. Lori n’est pas au bout de ses surprises. On raconte que Wyrhurst est hanté ! Cette nouvelle aventure va à 100 à l’heure. Cette fois-ci il n’y a pas que le gentil fantôme de Tante Dimity dans ce mystère.
Ce 5ème tome est toujours un plaisir de lecture. On retrouve les personnages, l’ambiance de la série, les secrets bien cachés et toujours une enquête plus cosy que mystery. L’expertise d’ouvrages rares est un atout supplémentaire pour celles et ceux qui comme moi sont passionnés par les livres. Et puis il y a les lettres trouvées entre les pages : une correspondance amoureuse durant la Première guerre mondiale évoquant un trésor…
Ce roman peut se lire indépendamment, grâce aux rappels et explications insérés. Le tome 6 paraîtra en mai et je serai à nouveau au rendez-vous.
Traduit de l’américain par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « L’après-midi était sombre et orageux sur les hautes landes du comté de Northumberland, dans le Nord de l’Angleterre. La pluie froide d’octobre martelait le toit du Range Rover et un épais brouillard me cachait le paysage. J’espérais que mes hôtes garderaient mon thé au chaud à Wyrdhurst Hall, car j’allais arriver en retard. »
« Alors que je regardais mon hôtesse retomber dans un silence préoccupé, je commençai à me demander si la bibliothèque était la vraie raison pour laquelle l’oncle Dickie m’avait fait venir ici. »
Son précédent roman, « Viande », avait été une lecture marquante, je n’ai pas hésité à lire celui-ci publié en cette rentrée littéraire d’hiver par les excellentes éditions des Monts Métallifères dans la collection « PB82 », du feelbad pour faire réfléchir.
Écrit dans les années 1970, on retrouve dans ce court roman les thèmes de la répression et des régimes extrémistes, ici totalitaire. Tout le monde est surveillé, dénoncé et punit.
Dans cette dystopie, le monde est en surpopulation et pour y remédier, les hommes sont « dévitalisés » à 50 ans, les femmes à 45 ans (40 ans si elle ont donné naissance). La procréation n’est donc pas encouragée mais plutôt les relations homosexuelles entre hommes. Les femmes n’ont pas de pouvoirs dans cette société. Elles sont même haïes par les hommes.
Le roman s’ouvre sur un couple qui s’aime et qui pense donner vie au sauveur. Albin naît de cet amour et de cet espoir mais il se révèle être un enfant méchant, manipulateur et aimant torturer. Il se fait rapidement remarquer grâce à sa beauté, son intelligence et son dévouement au Parti mondial. On assiste à son ascension dans les différents instances à partir du centre régional de formation en dévitalisation. Mais « les règles du jeu peuvent changer à tout moment ». On peut être un tyran adulé un jour et déchu le lendemain parce qu’un autre aura voulu davantage de pouvoir et occuper le poste convoité. A vous de découvrir si Albin parviendra à ses fins, être président du Parti mondial !
Le livre est soigneusement mis en page avec l’impression d’un jaspage de la même couleur que la couverture, magnifique ! D’ailleurs l’éditeur indique que les derniers exemplaires avec jaspage peuvent encore être commandés avant une réimpression mais cette fois sans jaspage.
Si vous aimez les lectures qui font réfléchir, ce livre est pour vous !
Cette lecture commune avec le Bookclub VLEEL de mars-avril autour des livres édités par les Monts Métallifères me permet également de cocher l’avant-dernière case du challenge de l’hiver avec le thème littérature de l’Europe de l’est !
Le roman est traduit du tchèque par Benoit Meunier qui signe aussi l’avant-propos.
Incipit : « Le prédicateur s’éloigna de la fenêtre. Son corps tout entier fut pris d’un soubresaut à la vue de la marée de chair humaine qui ondoyait là-bas, s’enchevêtrait et exhibait sa propre multitude. Le phénomène n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant le prédicateur ressentait un abattement qu’il ne pouvait pas s’expliquer. »
« Tout le monde n’est pas fait pour diriger. S’il y en a parmi vous qui donnent des ordres, il faut bien qu’il y en ait aussi qui obéissent. »
« – Les hommes sont dévitalisés le lendemain de leur cinquantième anniversaire, et les femmes ne peuvent vivre que jusqu’au lendemain de leur quarante-cinquième anniversaire. Mais ceci vaut uniquement pour les femmes n’ayant pas eu d’enfant. Celles qui ont eu un ou plusieurs enfants perdent automatiquement droit à cinq ans de vie, que leur enfant soit en vie ou non. Cette mesure est conçue pour réparer au moins partiellement le mal qui a été fait par la femme ayant mis au monde. Pour résumer, on peut dire que les hommes vivent cinquante ans, les femmes sans enfant quarante-cinq et les femmes avec enfants quarante. Nul n’a le droit de prolonger sa durée de vie ne serait-ce que d’un jour. – Excellent, déclara Brum. Et que se passerait-il dans le cas où une femme accoucherait le jour même où elle doit être dévitalisée ? – On la laisserait accoucher. – Et la dévitalisation aurait lieu combien de temps après l’accouchement ? demanda encore Brum sur un ton qui fait hésiter le jeune homme. Il chercha vainement dans sa mémoire si la femme en question aurait le droit d’allaiter un moment son enfant. Brum comprit que le garçon ne le savait pas. – Qui connait la réponse ? Il n’attendit pas longtemps. Albin se leva, et, sans hésiter, il lança : – Immédiatement. – C’est tout à fait juste, dit Brum en souriant. Tout à fait juste. Comme je le vois, tu as été très bien préparé. Continue comme ça, et nous serons amis. Mais ne réponds pas tant que je ne t’ai pas interrogé ! s’écria-t-il soudain, persuadé qu’Albin allait flancher. Mais celui-ci garda son regard planté dans le sien, et le professeur comprit qu’il avait réellement affaire à une personnalité d’une force hors du commun. »
Anna vit à Paris. C’est une jeune journaliste en recherche d’emploi. Avant de s’installer chez Victor son amoureux, elle habitait avec Madame Simone, une personne âgée. Celle-ci lui avait dit qu’elle souhaitait être enterrée à Jérusalem. Anna ne connaît pas grand-chose de la vie de Madame Simone. Mais le jour de son décès, Anna la fait enterrer dans un cimetière parisien. Jusqu’au jour où le consistoire israélien appelle et les amis de Madame Simone découvrent qu’Anna n’a pas respecté ses volontés. Un mois plus tard, Omri Elfassi, un membre de la famille de Madame Simone, appelle la jeune femme. Il lui dit qu’elle a hérité d’un appartement à Tel-Aviv et lui demande de venir au plus vite. Arrivée sur place, la situation n’est pas simple. Omri ne répond pas à ses appels. Avec une certaine inconscience, elle parcourt les rues de Jérusalem et de Ramallah, pensant que sa nationalité l’épargnera dans le conflit israélo-palestinien. Anna rencontre des personnes des deux camps. On plonge dans la vie tourmentée de chacun, révélant la complexité de cette guerre. Peu à peu le passé de Madame Simone et son terrible secret resurgissent.
Plusieurs époques et plusieurs narrateurs alternent dans ce roman historique où les livres ont aussi un rôle. Un premier roman dense et ambitieux où « chacun des personnages affronte ses contradictions jusqu’à ce que ses certitudes vacillent ». Je suis curieuse de lire le prochain roman de cette autrice à suivre.
Ce roman fait partie de la sélection des 68 premières fois 2026.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Prologue : « Décembre 1967 Quand sommes-nous ? Nous sommes à l’hiver de Jérusalem. Le mauvais temps et l’intérieur de mon cœur la rendent sale et suintante. Boueuse et pleureuse. Tout goutte et glace. Les murs nous emprisonnent dans une humidité dont on ne peut fuir. »
Incipit : « Le 9 octobre 2023 à douze heures une, comme tous les lundis, une foule d’étudiants entre dans la bibliothèque du Centre Pompidou. Ce jour-là, une petite femme au chignon blanc trotte parmi eux. Elle demande un renseignement et accède au premier étage. Durant une semaine, elle lit la presse. Elle étale les titres sur une large table noire, à proximité des box de métal où se trouvent les journaux. Puis elle sollicite un documentaliste. Le jeune homme, serviable et patient, l’aide à effectuer ses recherches sur ordinateur. D’abord en lettres latines et ensuite, grâce à des claviers en ligne, en hébreu et en arabe. Il l’ignore, mais il est désormais le seul à savoir qu’elle parle ces deux langues. »
« Quand la porte a fini de claquer elle a lancé comme ça, « warde, je veux être enterrée à Jérusalem ». Je n’ai rien dit et je n’ai pas eu de réaction folle car c’était la vraie vie et pas un film dramatique. Elle était de dos et je suis sûre qu’elle a bien entendu mon silence. Je ne connaissais presque rien de Jérusalem mais sans aucun doute je savais que se faire enterrer là-bas c’était un truc de juif. Il faut préciser ici que Madame Simone était juive sans y réfléchir, par constitution naturelle, pas par identité, juive comme elle avait les yeux noisette. A ma connaissance, cette spécificité n’avait dirigé aucune action de sa vie. »
« Iris sent la vanille, elle sourit sans s’arrêter et sa sueur a bon goût. Il a envie de le dire à Anna parce qu’il en a marre d’Anna. Il en a marre qu’elle fasse la gueule, qu’elle ne réponde pas, qu’elle ne sache pas si elle est malheureuse ou juste un peu déprimée et d’ailleurs est-ce que l’un c’est mieux que l’autre, il en a marre de ce voyage à la con, de ses prises de tête, il en a marre de culpabiliser de bosser parce qu’il voudrait monter à l’appart la consoler, il veut un truc simple, il veut que ça pète un bon coup, il veut qu’elle dise non ne fais pas ça et après elle va revenir, elle ira mieux il l’aidera, il l’appelle parce qu’il est énervé mais en même temps il est content à l’idée de l’entendre, enfin, si elle décroche, il a le cœur qui bat, c’est l’ivresse aussi, il s’appuie d’une main sur le mur. »
« Il sait très bien ce qui lui arrive : la même chose qu’au reste du pays. Pour un mort dans la gloire il y a cinq blessés graves, vingt blessés légers, cinquante traumatisés. Reste d’armée cabossée où ceux qui ont échappé au glorieux destin de héros mort se retrouvent misérables vivants, comprimés avec rien d’autre qu’eux-mêmes. Nulle part où s’enfuir. »
« C’est un grand et harmonieux cercle d’hostilité : les Ashkénazes détestent les mizrahim qui détestent les Arabes, qui eux détestent les Juifs qui se détestent entre eux. C’est agréable de haïr, un endroit bien confortable, où l’on se sent appartenir. »