J’avais eu un gros coup de cœur pour le précédent roman de Fabrice Chillet, autant vous dire que j’attendais impatiemment celui-ci. Ici encore, on sent que l’auteur joue avec le lecteur, qu’il maîtrise les codes du roman. Il parsème des éléments de ses autres livres. On doute toujours, à la frontière entre le vrai et le faux. D’ailleurs il est publié dans la collection « Tout est vrai ou presque » de Bouclard.
Le narrateur ressemble beaucoup à l’auteur. Il a abandonné sa thèse de littérature médiévale. Médiéviste raté, il est abordé par un libraire spécialisé en livres anciens qui aimerait piéger un concurrent. Il lui propose d’écrire une fausse lettre que le Pape Innocent III aurait écrit en 1215 à un moine cistercien pour lui commander un roman sur le Saint Graal. Ce roman est la confession du narrateur à son ami. Il fait part de ses hésitations.
L’occasion de découvrir de nouveaux mots comme « galetas » ou « bancroche » que je ne connaissais pas.
Il interroge sur la fabrique du graal, comment naît un mythe. Un roman intelligent mais qui m’a un peu moins séduite que « N’ajouter rien ». Certainement parce que la littérature médiévale me parle moins. Mais ne passez surtout pas à côté de cet auteur et de ses romans jubilatoires !
Après la rencontre VLEEL, je n’ai qu’une envie, relire ce roman à la lumière des paroles de l’auteur et des clés données. Et lire « Pyrate » que je n’ai pas encore lu et qui forme un triptyque avec les 2 autres.
Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !
Incipit :
« Mon ami, tu te plains de moi. Tu me reproches mon silence. Tu blâmes mon égoïsme. Tu me juges déloyal. Tu me désignes comme traître à notre pacte, à notre engagement l’un envers l’autre. A chaque message que tu m’adresses, la charge est plus virulente. Et je sens que bientôt que tu m’auras tout à fait banni de ta vie.
En vérité, tu as bien raison de m’accabler. Sans te prévenir, sans une explication, j’ai disparu comme un personnage de roman. Quand la trappe, dissimulée par un tapis, s’ouvre tout à coup sous ses pieds et l’engloutit. »
« Samuel Tissot, le fameux médecin suisse, avait bien cerné ma pathologie. En 1768, dans son livre De la santé des gens de lettres, il mettait déjà en garde contre les dangers de l’excès de lecture qui associe « l’immobilité du corps et l’excitation de l’imagination. »
Cette pratique, sans contrôle, entraînerait les pires maux. Engorgement de l’estomac et des intestins, dérangement des nerfs, épuisement des corps. Et plus que tout, hypocondrie.
Enfin, cet exercice solitaire conduirait à un refus de la réalité, un goût excessif pour la chimère. Les victimes de cette maladie se distingueraient par leur pâleur, leur prostration et leur tendance à l’inquiétude. »
« Nous étions près de la fenêtre dans un abri de lumière qui nous dissimulait et qui nous isolait bien mieux que l’ombre des tables installées près de la bibliothèque ou des murs lambrissés. Tout respirait ici le complot. Le secret des banques, des cabinets politiques, des affaires, des initiés. En même temps, je retrouvai la pénombre silencieuse, presque studieuse des salles de la BnF, rue Richelieu, ou de l’Arsenal. Étrange mélange.
Un décor romanesque à tous les coups. Je guettai Rastignac ou Balzac lui-même. »
« J’avais changé de vie. Je venais de verser dans le secret et l’intrigue. »
« Je me rappelais l’Apocalypse de saint Jean, dans l’épilogue. « Je l’atteste à quiconque entend les paroles prophétiques de ce livre : si quelqu’un y ajoute, Dieu lui ajoutera les fléaux décrits dans ce livre. » A mon tour, j’étais peut-être condamné à n’ajouter rien. »
« Un incident a fini de m’en convaincre. J’étais encore à Paris, dans un café, rue de la Roquette. C’était un matin où je n’avais rien d’autres à l’esprit que de me distraire en observant l’agitation réglée de la vie. Je me tenais à l’écart de ce bourdonnement, à couvert derrière mon secret. Pendant un instant, je crus avoir oublié la lettre, ma mission et toutes mes interrogations relatives à Marsay mais un pressentiment me fit tourner la tête vers mon voisin alors qu’il empoignait une sangle de mon sac. Aucun doute, il avait bien eu l’intention de me le dérober. Ce n’était pas la première fois que j’étais victime de cette mésaventure. Quelques années plus tôt, on m’avait déjà dérobé un livre, dans la même situation exactement. »
« Il paraît qu’écrire empêche de vivre. Et je veux bien admettre que certains se sont privés de tout pour accomplir leur besogne. Aller au bout de leur texte. Je ne parle même pas d’un roman. Encore moins d’une œuvre. Le temps se charge de cela sans que l’homme ait son mot à dire. Mais je peux t’affirmer que la rédaction de cette lettre m’a permis d’exister comme jamais. Elle m’a délivré de mon malheur bien plus sûrement que tout l’argent de Marsay.
A chaque fois que j’y revenais, je sentais le sang courir plus vite dans mes veines. Il m’arrivait même d’être essoufflé après avoir complété ne serait-ce qu’une phrase. La lettre devenait peu à peu mon unique paysage. Elle était tout à la fois la mer, le ciel, le port et le voyage. L’ancre et la voile. A bord de mon bateau, je vivais entre mes personnages, réels et imaginaires. Je respirais leur éther, je mangeais leur pain, je buvais leur vin. Je dormais de leur sommeil et j’éprouvais leurs frayeurs et leurs lâchetés.
J’étais presque déchargé de moi-même. En état d’hypnose. J’avais découvert un sanctuaire où personne ne pouvait l’atteindre, me blesser. Me contraindre. J’étais convaincu que si je restais dans un coin d’obscurité de ce temple élevé à la gloire de Dieu et des héros de la chevalerie, j’échapperais à mes juges.
A force de poursuivre mes obsessions, ces formidables ectoplasmes, je risquais de tout perdre. »
