Ceux qui me suivent savent que Laurine Roux est une chouchou, une autrice que je lis depuis le début et dont je ne manque aucune publication. Habituellement ce sont des romans, elle fait ici un pas de côté pour parler d’un sujet qui lui tient à cœur, la montagne. Pour être exacte, une maison d’édition l’a contactée pour « écrire un récit documentaire au sujet de la prolifération des centrales photovoltaïques sur la montagne de Lure. »
Un récit où elle mêle enquête, interviews de militants, références littéraires et souvenirs d’enfance dans de courts chapitres. Elle se souvient de sa grand-mère Madeleine, qui elle-même a été pionnière du solaire dans les années 1970. On perçoit en creux son éducation, ses valeurs et ce qui l’anime aujourd’hui.
Les récits des militants d’associations font penser à David contre Goliath. Ils relatent leur résistance. On pense aussi à bien d’autres projets où les occupants de sites sont dégagés manu militari. Avec toujours ce constat malheureusement que les projets ont été faits au détriment de la nature et des habitants, en voulant faire toujours plus vite, avec davantage de profits.
Laurine Roux essaye d’interroger les deux camps. Elle envoie des questions à la multinationale Boralex, notamment le test Elzéard, inspiré de l’incipit de « L’Homme qui plantait les arbres » de Giono et qui pose quelques questions pour déterminer du bien d’un projet ou d’une action : « le projet est-il dépouillé de tout égoïsme ? L’idée qui le dirige est-elle d’une générosité sans exemple ? Ne cherche-t-il de récompense nulle part ? Rend-il le monde meilleur ? »
Un livre très documenté, toutes les sources sont citées en notes de bas de page et regroupées à la fin. Une lecture qui ne se fait pas d’une traite, surtout lors des passages plus juridiques. Mais on trouve de la poésie tout au long et en conclusion par le biais d’un vol d’étourneaux.
J’ai lu « L’homme qui plantait les arbres » il y a un moment. Il a d’ailleurs été lauréat du prix Facile à lire organisé par la médiathèque. Si vous ne l’avez pas encore lu, foncez, il est très court. Cet essai me donne envie de lire tous les autres ouvrages de Giono cités et un document plus récent qui apparaît vers la fin, d’Olivier Hamant, « Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant ». Laurine Roux réussit à éveiller les consciences, à nous rendre attentif à la nature. Des mots qui résonnent d’autant plus après cette période de canicule.
Je remercie Babelio et Julliard pour cette masse critique non-fiction très intéressante
Incipit
« Où vit Elzéard Bouffier, l’homme qui plantait des arbres, enfant par la plume de Giono ? Où vivent les personnages de roman puisqu’ils ne meurent jamais ? Dans notre imaginaire, ou peuplent-ils leurs paysages familiers, fantômes apparaissant au détour d’un sentier ? Avez-vous déjà guetté Quasimodo, sous la flèche de Notre-Dame ? Cherché la silhouette d’Edmond Dantès, dans les brumes matinales de l’île d’If ? Peut-être cru reconnaître Madame Bovary, promenant ses langueurs dans les ruelles d’un bourg normand ?
Au risque de passer pour une évaporée, j’aime me laisser berner. Pire, j’aime fabuler. Parmi d’autres fantaisies, j’ai souvent fantasmé la foulée généreuse d’Elzéard, qui arpentait les chemins calcaires, sous les chênaies mêlant odeur de sec et de pin sucré. Je l’ai vu s’arrêter pour ramasser une pierre, la trouver jolie, et la mettre dans sa poche. »
« Caca-pipi-talistes
Des militants de cette veine, j’en connais beaucoup. J’ai grandi à Veynes, dite « La Rouge », au sein d’une famille de gauche qu’on qualifierait de radicale – anarchiste ascendant coco-écolo. Je ne compte plus les fois où, enfant, je me suis endormie sur le canapé du rez-de-chaussée, bercée par le bourdonnement des réunions sauvages. »
« Mes parents ne sont pas en reste, qui imaginent rénover de manière écologique la vieille bâtisse qu’ils habitent depuis peu. Pour ce faire, ils font appel à Michel Gerber, l’architecte qui a gagné le concours de la maison solaire. C’est un pionnier de l’architecture bioclimatique, qui défend des projets modestes, au service de ses occupants. En 1979, interrogé par une journaliste de la revue La Maison écologique, il déclare : « J’ai horreur du chef-d’œuvre architectural, du beau parti « bien baisant ». Une habitation n’est pas un monument, c’est un endroit où l’on va vivre. » Voilà comment l’histoire de la rénovation du Lac commence. Prometteuse. Elle dépasse les attentes de tous. L’énergie opiniâtre qui caractérise mon père, combinée à la douceur incommensurable de ma mère, rend le lieu magique. Un refuge pour de nombreux animaux – oies qui entrent dans la maison, poules, chien, chats, paons, canards, chevaux… –, un laboratoire d’expérimentations – fabriquer un fumoir, brasser sa bière, cultiver ses semences, inventer de nouveaux chantiers, des choses à usiner de ses propres mains –, un port d’accueil – il y a sans arrêt quelqu’un qui passe, qui s’assied à table, s’attarde, lancé dans d’interminables discussions –, un havre de repos, au bord des étangs, et le QG pour les répétitions du groupe de rock-soul que mon père et ses copains ont reformé, à la retraite, et dans lequel Stéphane, mon compagnon, joue. On s’y retrouve en famille dès qu’on peut. Chaque fois nous en arrivons à cette conclusion : « C’est la maison du bonheur ! » »
« J’abîme mes yeux dans les maquis, palimpseste d’hier et d’aujourd’hui, émue par ce voyage qui a ensemencé l’esprit du garçon. Gamine, j’ai connu cette liberté. Les Hautes-Alpes ont sédimenté mon imaginaire, à jamais calcifié par les falaises, l’austérité minérale – marnes et pierriers –, que les turquoises du Büech rehaussaient, quand ils n’étaient pas ambrés par le soir ou platinés d’aurores blanches. »
« Militer coûte, physiquement et psychiquement. Parfois, cela violente – quand le recul manque, quand le combat prend le pas sur les loisirs, la famille, quand il est par-dessus le marché motivé par des idéaux profonds, exclusifs, engageant des sacrifices réels ou symboliques. La dérive en embuscade. La surdité aux autres, l’hermétisme : alors les radicaux sont trop radicaux, les progressistes trop progressistes, exit la convergence des luttes. »
« Pouvez-vous répondre par oui ou par non – ou alors de manière très succincte – au « test elzéard », inspiré du texte de Giono, L’Homme qui plantait des arbres ?
– Le projet de l’entreprise Boralex est-il dépouillé de tout égoïsme ?
– L’idée qui dirige l’entreprise est-elle d’un générosité sans exemple ?
– La société ne cherche-t-elle de récompense nulle part ?
– En quoi l’entreprise Boralex à Cruis rend-elle le monde meilleur ? »
« Les étourneaux à la périphérie des nuées nous disent que les lignes bougent, que des hommes et des femmes se soulèvent, refusent de voir le massacre perdurer, qu’il est possible d’espérer d’autres futurs. Là-bas, sous le sommet de Lure, où la lumière abonde, le soulèvement a commencé, mené par les descendants de ceux dont Giono disait :
C’est un pays qui résiste à la civilisation de l’argent parce que, je crois, une longue habitude de la pauvreté leur a donné la certitude que leurs joies étaient gratuites. »
