Ce très court texte de 76 pages est une ode à la littérature et à l’imaginaire surtout.
A Paris, durant l’Occupation, une jeune femme dactylographie des messages pour la résistance. Claire attend un homme, surnommé Blanche, à cinq heures. Elle l’espère. Elle l’aime. S’il est en retard ou ne vient pas, elle doit quitter l’appartement. Mais à quoi bon partir s’il ne revient pas. Alors elle tape toute la nuit sur sa machine à écrire. Elle invente une vie qu’elle aurait pu vivre avec lui, les enfants qu’ils auraient eus, etc. Écrire dans l’urgence pour tenter d’exister encore.
On découvre aussi la vie sous l’Occupation et le danger des missions des résistants. Un très beau texte, poétique, mais un peu court à mon goût, surtout lorsqu’on est habitué aux sagas pour la jeunesse de cette auteur. Un livre qui se lit très vite, mais surtout à relire sans modération.
Incipit :
« Nos draps suspendus aux fenêtres les matins d’été. L’air chaud ne bouge presque pas. Je me suis éloignée dans l’herbe en chemise de nuit. Je regarde la maison depuis les arbres. Je le cherche autour de moi. Je crie son nom pour le plaisir. Il est peut-être allé se baigner. »
« Plus tard, j’aurais pu avoir un petit garçon par exemple. Je l’écouterais parler seul dans la chambre voisine, de longues heures, sans silence. Il parle indéfiniment, en changeant de ton. Je reconnaîtrais parfois un mot. Cheval, capitaine, attention !
J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente.
C’est une machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches. Elle fait cette nuit sous mes doigts un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien graissée. Je sais pourtant qu’il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaître s’il ne vient pas. C’est la règle. Mais je reste là, je déchiffre les bruits de la rue tout en bas. S’il a été pris, pourquoi m’enfuir ? Que me resterait-il ?
Je l’attends. Qu’ont-ils fait de lui ? J’écris la vie que nous n’aurons pas. »
« Hier j’ai eu dix-neuf ans, mais il y a sous mes mains cette nuit une femme qui se met à exister dans ma chambre, bavarde et vieille. Elle descend le clavier comme un escalier d’honneur. Une femme très âgée qui parle et me survivra. C’est moi.
J’ai des souvenirs d’avance, serrés à l’intérieur, roulés ensemble. Tout est déjà là. Le bout de la laine entre les dents, la pelote sur mon cœur. Et je la jette loin devant. »
« J’écris vite parce que les lignes sont des années. »
