Les géantes / Laure Morali

J’avais tellement aimé le premier texte publié dans la nouvelle collection « Animales » des éditions Dépaysage, que j’ai précommandé celui-ci.

Les géantes, ce sont les cétacées rencontrées par Morgane à bord du voilier le Léto sur le fleuve Saint-Laurent. Elle peint les paysages et les animaux. Elle raconte le quotidien sur le bateau. A bord, il y a aussi la capitaine, Freddy, et un biologiste marin, Samuel. La science et l’art s’y côtoient.

En parallèle de ce voyage marin, Morgane se remémore les leçons de peinture de Ian en Bretagne. Ou comment un vieil homme lui a transmis sa passion pour cet art. Sur le Léto, Morgane se reconstruit.

Morgane signifie « née de la mer ». Laure Morali s’est inspirée d’un été passé sur un voilier. Elle avait tenu un journal de bord dont elle a extrait des phrases pour construire ce roman à la fois fragmentaire et aux formes d’écriture multiples (roman, journal, carnet, poésie). L’autrice n’est pas peintre, mais son grand-père l’était. Elle a été baignée par ses œuvres qu’elle retranscrit ici.

Il s’agit d’un texte organique et épuré à la plume poétique magnifique. A peine terminé, j’ai eu envie de le relire. Une très belle invitation à explorer nos sensibilités. Laure Morali a reçu plusieurs prix littéraires pour sa poésie. Autrice reconnue au Québec que nous avons la joie de lire aussi en France. J’ai hâte de découvrir les prochains titres de cette collection dirigée par Gabrielle Filteau-Chiba.

Si vous avez envie de lire un livre paisible, d’avoir un moment de lecture calme, si vous aimez la nature, la mer, la peinture, la poésie, je vous recommande la douce lecture de ce roman.

Podcast et replay de la rencontre VLEEL à venir.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le souffle qui gonfle la mer au lever du jour reflète celui des géantes cétacées. Une douceur s’immisce dans le chemin ouvert par leur chant. La musique des profondeurs remonte vers les voies du voyage. Les baleines tourbillonnent dans ces artères du courant, toupies blanches et noires vrillant dans les airs. »

« Le jour où les baleines répondront à la mélodie de mes peintures en chantant, c’est que mon esprit sera aussi étale que la mer à midi. Le calme qui m’animera tirera son rayonnement de l’abondance du vide. Au cœur d’un vide se joue l’instant. Peindre, projeter des orbes. Trouver la gamme dont la fréquence corresponde à l’arpège des géantes. »

« En vieillissant, on apprend à ne pas faire de vague, à raffiner sa substance pour ne rien provoquer. Si on n’y prend pas garde, on sera un jour confrontée à ce qu’on appelle le destin, sans s’apercevoir qu’on aura soi-même créé ces remous. »

« Il voulait m’apprendre à peindre comme les baleines voient le monde, en nuances de gris avec l’instinct du bleu. Ce n’est qu’une fois sur le fleuve, un carnet pour bagage, que j’ai accepté de revenir à l’essentiel. Retourner à la source de vie qui répand son amour sans compter. Un pigment d’aquarelle colore une quantité d’eau infinie. Une douceur dans le regard déverse des flots de joie dans la main qui guide le pinceau. »

« Caisson d’étanchéité à la main, Ivanoe attrape l’échelle de poupe. Il remonte à bord avec des images de l’accouchement d’une femelle béluga. Freddy l’identifie aussitôt. Lors d’une sortie en kayak dans le fjord, il y a douze ans, elle avait remarqué un petit arc noir, comme un maquillage au khôl, sous l’œil gauche d’un cétacé qu’elle avait baptisé Esmeralda sans savoir qu’il s’agissait vraiment d’une femelle, seulement à cause de cette coquetterie et de la souplesse de sa nage. »

« Une aigrette se pose dans la lagune pour attendre le poisson remontant au flot. Elle avance, pattes fines à travers les ridules. Lueur bleutée, force rare, changer sans cesse de point de vue, de plus en plus proche d’une source. Je peins ce qui l’entoure en laissant l’intérieur de sa silhouette complètement vide. On la verra sous la pluie. Regard parmi les vents. Esprit du silence. Ondulations. Expression liquide d’un souffle de suroît dirigé vers l’œil chaud. C’est hier que je serai heureuse, semble dire l’échassière dissimulant sa grâce de vivre sous la langueur détachée de ses yeux sans couleur. Paraître maladroite permet de se faufiler tranquillement dans l’existence. La plénitude sans en faire tout un bateau. Si je pouvais trouver une telle gravité dans l’effacement, je serais une mince silhouette parmi les herbes grasses, dans un tableau peint par une respiration plus vaste que la mienne. »

« Je m’engouffre à la suite d’un aiguillon spiralé, là où le temps se dissout dans la laque noire des baleines à bosse, le gris perle des dauphins, le blanc incandescent des bélugas et l’abandon bleu d’une géante endormie. »

« Il faut dix mille vagues pour dessiner la mer, ou alors un seul trait puisé dans la lumière de l’aube. »

« Se perdre pour mieux se retrouver dans le ressac. Le remous nettoie l’eau de mon corps. Le bleu diffus dans lequel les géantes nagent sans le distinguer me rappelle que nous baignons dans une lumière céleste aux nuances inaudibles. Je plonge la torsade d’une plume en verre vénitien dans un flacon rempli d’une encre soyeuse. Il s’en écoule des phoques allaitantes, affalées sur des roches moites, des bouffées d’écumes folles. Les pectorales des baleines, longues mains du bout desquelles elles caressent leurs petits, apparaissent translucides, lignes osseuses affleurant à la surface de leur peau. »

« Combien d’années cela prend-il pour se remettre de la perte d’une personne qui nous a transmis un peu d’elle-même ? Combien de temps pour que son héritage s’intègre en soi jusqu’à colmater le trou d’effondrement révélé par sa disparition ? »

« La visibilité est nulle. Nous passons la journée à l’ancre. Samuel veut pêcher. J’en profite pour peindre les plus belles apparitions du monde flottant. Je me rappelle la leçon de brouillard.
Diluer les contours. Espacer les choses. On ne fera pas d’ombre portée au sol. Rien de précis. Un rideau général pourra être suggéré avec un pinceau plat et relativement sec permettant d’obtenir des traits horizontaux sans variation appréciable de valeur.
L’île devient nuage. Le rocher se change en arbre. Le lichen en montagne. Le bateau est-il une baleine ? Les présences se transvasent les unes dans les autres jusqu’à donner à l’atmosphère une douceur étrange. Même l’horizon semble plus lisse, comme si les vagues cherchaient à puiser autre chose de l’air. Cette attirance magnétique m’indique que le vent transporte le souffle d’un ami veillant à faire sécher l’encre. Je reconnais le tremblement de son empreinte discrète au creux de ma main. »

Les ombres de l’exil / Jeanne Pham Tran

Le roman s’ouvre avec les derniers instants de la grand-mère paternelle de l’autrice. A 104 ans, elle attend une dernière parole qui l’autorise enfin à partir. Jeanne Pham Tran se remémore les souvenirs vécus avec elle, Ama, à Vitry-sur-Seine.

Bien avant, elle avait essayé d’interroger son père sur sa vie. Mais il refusait d’en parler. Tenace, elle a continué à questionner sans relâche, tous les membres de sa famille, jusqu’à reconstituer la vie d’Ama. Elle a vécu en Chine et au Vietnam avant l’exil en France. Une vie de dur labeur. Elle raconte sa condition de paysanne et de femme. Elle partage aussi de magnifiques souvenirs liés à la cuisine de son aïeule. Comment transmettre la mémoire familiale quand aucun membre ne la raconte ? En écrivant, les silences et les secrets se dissipent en partie.

En quête d’identité, elle cherche à comprendre d’où vient sa famille. Un récit intime touchant, profondément humain. Un bel hommage à sa grand-mère, tout en pudeur, délicatesse et avec tendresse. La plume est poétique. J’ai noté de très jolis passages, à lire ci-dessous !

Je remercie l’autrice pour la proposition de lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Ama
Il était environ onze heures en Thaïlande ce matin-là quand j’ai vu un numéro français s’afficher sur mon téléphone. »

« Tu trônes au bout de la longue table près du réfrigérateur, les coudes posées sur la toile cirée, petite sauterelle d’un mètre soixante-deux. Ta sage coupe au carré contraste avec tes petites lunettes de soleil rondes qui évoquent les actrices hongkongaises des années 1960.
– Ama, s’il te plaît, raconte-moi ton histoire.
– Ai Yah* ! tout ça, c’est pas la peine ! Soupires-tu en remuant doucement ma main dans la tienne. Je suis si vieille. Connais-tu quelqu’un d’aussi vieux que moi ? 98 ans ! Je ne sais pas comment je suis encore là. Mon histoire ? Il n’y a rien à raconter. Les jours passent. Je ne dors pas. J’attends. Je vois des fantômes.
– Tu attends quoi ?
– Je ne sais pas. A mon âge, il n’y a plus que la mort à attendre.
– Parle-moi de ton enfance…
– Tu as encore faim ? Tu n’as presque rien mangé ! Ai Yah ! Tu es malade ? Tiens, ressers-toi.
– Quand tu étais enfant, Ama, c’était comment ?
– Il faut oublier tout ça. Ne plus y penser. Il y a trop de malheur, trop de morts. A quoi ça sert de raconter ces histoires-là ? De remuer le passé. Mon enfance ? Je ne sais pas, je n’ai pas de souvenirs. Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ?
– Qu’est-ce que ça veut dire « niaquoué » ?
– Nhà quê ? Ce sont les paysans, les moins-que-rien, les pieds dans la boue, de la terre sous les ongles. Nous, les nhà quê, on a les jambes arquées. Une vie d’esclave. Là-bas, je dormais et mangeais par terre, avec les poules. Mon bol de riz couvert de mouches. Moi, pire que les chiens.
– C’est où, là-bas, Ama ?
– Là-bas ? C’est la Chine, le Viêt-Nam. Tiens, tu n’as pas assez mangé ! Tu n’aimes pas ? C’est trop salé ? Allez, ressers-toi. Tu es maigre comme un fantôme, tu vas tomber malade ! Allez, mange, mange, mange ! Je te mets aussi un peu de riz et de thit kho. Tu n’as pris que trois dàbao.
À tes yeux, ton histoire ne mérite pas d’être racontée. Rien d’étonnant puisque toute ta vie est bâtie sur cette invisibilisation, cette triple absence : de l’Histoire coloniale française, de l’Histoire vietnamienne, de l’Histoire familiale. Il n’y a pas de souvenirs d’enfance, dis-tu. Rien que tu puisses ou veuilles te rappeler. Rien à quoi m’accrocher pour me représenter ce monde dont tu viens, ce monde que tu veux oublier alors que je ne cesse d’y revenir, de fouiller, d’excaver ta mémoire, notre histoire. »
*Ai Yah : interjection chinoise pour exprimer l’étonnement, l’inquiétude, l’impatience.

« – Quand on part, il ne faut pas regarder en arrière.
Partir, c’est tout quitter, c’est ravaler ses larmes pour ne pas s’y noyer, emmailloter son cœur pour qu’il ne se déchire pas. Ce n’est pas un voyage, avec l’espoir de revenir un jour, de temps en temps pour les vacances, c’est une traversée sans retour, c’est un adieu pour toujours. C’est une porte que tu fermes. En montant sur ce bateau, tu te jettes dans l’avenir avec la soif des rescapés. N’est-ce pas aussi un outil de survie que l’oubli parfois ? »

« Nos déceptions se mesurent souvent à la hauteur de nos attentes. »

« Chez toi, la cuisine n’est pas seulement une preuve d’amour et d’exigence, c’est aussi une façon d’exister, de t’exprimer, de nous transmettre quelque chose. Il ne s’agit pas de nostalgie du pays natal – tes repas, en Chine, quand il y en avait, étaient réduits à des brisures de riz. Au contraire, ta cuisine raconte tes exils. La façon dont tu combines les traditions symbolise ton identité hybride. En cuisinant, tu nous dis qui tu es, tu nous parles de toi. »

« Comme si l’incommunicabilité était une malédiction familiale. »

« Depuis ta naissance, tu n’as ni nom ni prénom. D’abord on te surnomme Ah Mui, « petite sœur » ou « jeune servante ». Plus tard, Ah Sam, littéralement « la troisième ». Un simple numéro pour désigner, en Indochine, les domestiques chinoises mariées qui faisaient le ménage, la cuisine et les courses. Puis tu prends le surnom d’Ah Ma (ou Ama) qui signifie à la fois « mère », « maman » en cantonais, « grand-mère paternelle » ou encore « nounou chinoise » en Indochine. C’est ainsi que je t’ai toujours appelée, sans savoir que ce terme, si affectueux à mes oreilles, indiquait aussi une position sociale subalterne. Tout au long de ta vie, ton nom n’est jamais prononcé. »

« Nous sommes les descendants de cette histoire coloniale que je ne peux ni effacer ni oublier. Dans un monde où ce qui est valorisé n’est jamais ce qui est indigène, étranger, racisé – tout cela est au mieux perçu comme exotique, folklorique ou sexy – mais toujours ce qui émane de la culture dominante, souligner la pluralité de mon identité, de nos identités est essentiel. C’est le seul moyen de dépasser le mythe de l’identité unique, figée, exclusive, de lutter contre l’essentialisme, le racisme, la xénophobie.
Les origines de mes parents, mon lieu de naissance, ma nationalité, mon nom de famille, ma langue maternelle, les cultures dans lesquelles j’ai grandi nourrissent mon histoire, mais je suis aussi le produit de mes expériences personnelles, de mon vécu complexe, de mes liens divers à des pays, des peuples, des cultures, des langues, des valeurs, des imaginaires. Je ne suis ni « ceci » ni « cela », je suis une constellation. »

« Comment tes parents ont réagi à chaque mort ?
Je n’ai pas le souvenir d’avoir abordé le sujet avec mon père. Par contre, j’en ai parlé avec Ama. Elle m’a raconté la perte de son fils en bas âge en Chine à cause d’une maladie. Elle a subi une double peine : la perte de son enfant et le rejet de sa belle-famille, qui la tenait pour responsable.
Je lis la réponse de mon père et une question brûlante me traverse, – que je n’ai jamais osé poser à Ama : comment a-t-elle vécu la perte de trois enfants ? Elle qui vivait déjà avec le poids de la honte et de la culpabilité. Pourquoi porte-t-elle ces morts comme des fautes, des malédictions ? Et cette double peine dont parle mon père, n’est-ce pas ce qu’a connu Adée, elle aussi rejetée par la famille de son mari ?
En Asie comme en Occident, pendant des siècles, les femmes ont été tenues pour responsables des maux de la famille. Cela permettait d’expliquer l’inexplicable, les morts injustes ou prématurées, sans ébranler la figure du père. Une façon commode de circonscrire et d’écarter le mal, de mettre au ban de la société les « impures », les « sorcières », les « maudites », pour que la communauté se réorganise autour de l’inébranlable ordre patriarcal.
Selon cette logique sacrificielle et culpabilisatrice, on continue de rejeter inconsciemment la « faute » ou le « mauvais karma » sur celle qui enfante ou sur l’épousée, comme si elles avaient manqué à leurs devoirs de femme et de mère, comme si elles devaient expier pour l’ensemble de la lignée. Une femme dont le mari ou l’enfant meurt est accusée de porter malheur. C’est ainsi qu’Ama a vécu ses deuils. Elle répétait souvent ces mots terribles ; « Moi maudite ! Maudite ! », comme si elle était victime d’un mauvais sort. »

« Adolescent, tu redoutais plus que tout cette odeur de friture, de nems, d’ail et de piments grillés que tu portais sur toi à l’école après avoir fait le service ou la plonge dans le restaurant de tes parents, rue de la Gaîté. Tu ne m’en as parlé qu’une seule fois, mais j’ai compris toute la gêne, la honte et le sentiment d’injustice que tu avais pu ressentir enfant en retournant à l’école après le service du midi.
De tous les élèves de ta classe, tu étais le seul à sentir le graillon. L’odeur puissante, écœurante te collait aux cheveux, imprégnait tes vêtements, ta peau. Tu avais beau changer de chemise par précaution, elle continuait de t’accompagner, tenace, indélébile. Elle racontait tes origines, le restaurant, les cuisines, ta condition sociale. »

« Dans chaque famille, certains portent un destin qui n’est pas le leur. Tes sœurs et toi, vous n’avez pas à endosser la colère de vos parents. C’est leur histoire. Ça leur appartient. »

« Je pensais aux morts qui remontent à la surface comme les pierres dans les régions volcaniques ou sur d’anciens champs de bataille. »

Vie et mort d’une mite / Rowe Irvin

Myma et sa fille vivent recluses dans une cabane dans la forêt. Elles ont une vie simple et rude mais choisie, au cœur de la forêt, loin des hommes. La mère a transmis sa peur des Pourris à sa fille. Les Pourris sont ceux qui vivent derrière la barrière qu’il ne faut pas franchir.

Tous les jours, au rythme des saisons, elles font leurs besognes : relever les pièges pour se nourrir (lapins, oiseaux), planter des pommes-de-terre, cueillir des plantes, ramasser du bois.

La fille n’a pas de prénom. Elle aura bientôt 16 ans. Sa mère l’appelle Ma Fille. Parfois elle se sent en connexion avec des éléments et s’identifie à eux. Elle devient alors Ma Fille-Boue, Ma Fille-Silex ou Ma Fille-Ecorce. Le livre regorge d’inventivité au niveau de la langue et interroge le langage. Les ténèbres correspondent à la nuit. La mère a disposé des veilleurs autour de la cabane, des sortes d’amulettes pour les protéger. Le soir elles choisissent à tour de rôle « ceci-cela », des activités pour se divertir. Puis elles se remercient et disent leurs regrets avant de se coucher.

Leur quotidien et leur univers entier se trouvent bousculés par l’arrivée de Wyn, un Pourri. Leur vie fusionnelle peu à peu s’en trouve modifiée. Les doutes s’insinuent dans l’esprit de l’adolescente qui rencontre pour la première fois de sa vie un autre humain.

Deux temporalités et deux narratrices alternent dans ce roman de nature writing. Les époques finissent par se rejoindre et révèlent des informations sur la vie d’avant la cabane. L’autrice questionne l’amour maternelle, la violence des hommes.

Un premier roman très impressionnant, une expérience intense, sensorielle, sorte de huis clos dans la nature. Il peut être difficile d’entrer dans ce texte parfois dense, à l’écriture et à la langue particulière, mais si vous accrochez vous aurez du mal à le lâcher ensuite. Un très bel exemple de la puissance de la littérature. Bref j’ai beaucoup aimé cette lecture.

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Odile Carton

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Alléchée par l’odeur d’une plaie, l’ombre brun-rouge bondit, le ventre lesté par le poids du petit frémissant, les mamelles déjà douloureusement gonflées. Tapie derrière les arbres, une patte en suspens perlée de rosée, la renarde pointa son museau vers ce qui gisait là. »

« Toute chose a un bruit, même l’air qu’aucun vent ne traverse. J’entends tout le temps. Tout murmure, tout crépite. »

« Qu’est-ce que tu es maintenant, Ma Fille ? demande Myma.
Silex, lui dis-je.
Ma Fille-Silex, dit-elle. Petite-lame. Ma Fille-Etincelle. Pierre-coupante. Petit-Allume-Feu. »
 

« Quelque chose dans sa façon de dire ce mot, Mère, lui donne du poids, de l’ampleur. Comme un bol rempli à ras bord, ou une poignée de terre, ou le son d’un nom quand il vient dans un murmure. »

« Autrefois, il n’y avait que Myma. Puis vinrent les ténèbres, ainsi que les Pourris, alors Myma construit la barrière pour les empêcher de rôder près de la maison. Quand Ma Fille vint, Myma rassembla tout ce qu’elle trouva de solide et en fit une barrière pour les protéger toutes les deux. Elles vécurent en sécurité dans la maison. »

Les grues volent vers le sud / Lisa Ridzén

Bo, 89 ans, vit seul dans sa maison dans la campagne suédoise. Tout au long du roman il s’adresse à sa femme Fredrika. Il lui raconte des souvenirs : leur rencontre, son travail à la scierie, l’enfance de leur fils Hans, son amitié avec Ture. Il dit aussi ses désaccords avec les décisions de Hans qui veut lui enlever son chien Sixten. Cet animal est désormais tout pour lui. C’est une façon de lutter la solitude de la vieillesse qui l’isole du monde.

Les chapitres sont ponctués de notes laissées par les aides à domicile dans le carnet de liaison (repas, douche, santé, moral). Quand sa petite-fille Ellinor lui rend visite, il est de meilleure humeur et accepte volontiers la douche pour paraître au mieux pour elle.

Sa femme, Fredrika, est dans une résidence pour personnes atteintes de démence. Elle ne les reconnaît plus, ni Bo ni Hans. Bo préférerait éviter de lui rendre visite. C’est trop douloureux pour lui.

Il y a beaucoup de silences et de non-dits entre Bo et Hans. Fredrika arrondissait les angles entre eux. Bo se confie à son ami Ture par téléphone.

Le roman se déroule du 18 mai au 13 octobre. En l’espace de quelques mois, la santé de Bo décline. On a surtout le point de vue de Bo qui en veut à son fils, qui ressent de l’injustice. Son corps répond de moins en moins et devient de plus en plus lourd. Il fatigue, dort beaucoup, perd l’appétit et la mémoire.

Les aides à domiciles se succèdent. Bo a ses préférées. Il y a celles qui savent y faire et celles qui ont moins de patience. Le lecteur est comme pris par la main et observe simplement le quotidien d’un homme qui vieillit. Les rôles s’inversent, le fils désormais décide pour le père. Malgré les difficultés de communication entre eux, on ressent beaucoup d’amour. Bo ne veut pas regretter de ne pas lui avoir dit combien il est fier de lui. Un vieil homme bourru et maladroit, mais aussi attachant.

Les propos sur la vieillesse sonnent justes et poussent à la réflexion. Ce roman est émouvant et doux. Préparez les mouchoirs ! Ce livre peut être difficile à lire si le sujet vous touche. Ce n’est pas un roman feelgood ! Pour ma part, j’ai aimé traverser la fin de vie de Bo et me mettre à sa place l’espace d’un moment de lecture, comprendre ses difficultés. La fin avec le vol des grues est très poétique.

Lecture commune lue dans le cadre du book club VLEEL dédié aux excellentes éditions de La Peuplade. Merci de toujours élargir mes horizons littéraires !

Traduit du suédois par Catherine Renaud.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Jeudi 18 mai
Je rêve de le déshériter, de faire ne sorte qu’il ne reçoive pas un centime.
Il prétend que s’il veut m’enlever Sixten, c’est autant pour mon bien que pour le sien. Que les personnes âgées comme moi ne devraient pas se promener dans la forêt et que les chiens comme Sixten ont besoin de balades plus longues qu’un simple aller-retour jusqu’à la route. »

« Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l’année. Je m’arrête et je les suis du regard. J’observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et propulsent les grands oiseaux vers l’avant. Je me promets qu’avant qu’elles ne repartent vers le sud, j’aurai quitté cet endroit. »

« Mes oreilles cherchent le cliquetis des griffes et le bruit d’un bâillement. Cherchent le bruit de tes aiguilles à tricoter qui s’entrechoquent doucement. Mais je n’entends que le ronronnement du frigo et le tic-tac de l’horloge. »

« 17h15
Bo au lit, n’a pas touché son déjeuner. Je le lui réchauffe et je fais du thé. Je sors le chocolat. Il semble sans énergie et ne veut toujours pas se doucher.
/Ingrid »

Habibi Beyrouth / Manal Salamé

Amal, libano-française, revient au Liban, après 17 ans d’exil. Elle découvre Beyrouth après une guerre et une explosion. Elle se replonge dans ses souvenirs d’enfance et d’étudiante. Ce qui l’a motivée à revenir, c’est une pièce d’identité libanaise. Cette formalité administrative est finalement une quête d’identité. Elle oscille entre 2 cultures, celle de son père Libanais et celle de sa mère Algérienne, entre 2 langues maternelles et puis entre 2 pays, la France et le Liban.

Elle a obtenu la nationalité française et francisé son prénom, Amélie. Cela, elle l’a caché à sa famille. En revenant, elle réalise ce qui lui a manqué mais aussi ce qui l’agace toujours et l’a poussé à partir. La pression sociale, le manque de considération pour les femmes. Elle est toujours cette enfant rebelle. Comme une difficulté à grandir, à prendre des décisions.

Quelques longueurs pour ma part mais un premier roman très bien écrit où tous les sens sont en éveil, les odeurs, les paysages, la langue. J’ai relevé de nombreux extraits. C’est un portrait vivant et vibrant du Liban à travers le regard et l’intimité d’une femme. L’occasion d’en savoir davantage sur l’histoire complexe de ce pays.

Prix du Roman France Télévisions 2026

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« J’aurais reconnu Beyrouth les yeux fermés.
A la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de se battre. Implose. Puis la vie reprend là où vous l’avez laissée, hier ou il y a quarante ans.
C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. A mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages. »

« Nous sommes trois fois plus nombreux à travers le monde que dans notre propre pays. Jamais nous ne pourrions tenir sur 10 42 kilomètres carrés. Si nous rentrions tous au bercail en même temps, le navire qu’est le Liban coulerait sous notre poids. »

« Ma mère a instauré une règle d’or : ne jamais annoncer un voyage de crainte qu’un malheur s’abatte sur l’avion qui nous ramène au pays. Mon retour devait donc rester secret pour que rien ne l’entrave.
La superstition est vieille comme le monde de ma mère.
Fraîchement mariée et installée dans le pays de mon père, le Liban, elle devait rendre visite à sa famille en Algérie, quand l’invasion israélienne de l’été 1982 avait cloué au sol tous les vols en partance de Beyrouth.
Entendons-nous, Israël aurait assiégé la capitale et se serait emparé de son aéroport, que ce voyage eût été claironné sur les toits ou pas. Mais ma mère avait sa propre théorie sur le sujet. Trente-neuf ans après l’invasion, elle reste persuadée que si elle n’avait pas annoncé son retour, les belligérants n’auraient pas lancé les hostilités, et le drame aurait pu être évité. Ou du moins retardé, le temps qu’elle prenne son vol.
Contrairement à ma sœur qui marche sur des lignes droites, j’ai passé ma vie à les contourner. Entre mon départ et ce retour, j’aurais dû rentrer trois fois. Et trois fois, le hasard s’est rangé du côté de ma mère.
Juillet 2006. L’armée israélienne bombarde l’aéroport de Beyrouth le jour de mon départ. Je suis à Charles-de-Gaulle quand la nouvelle tombe. Tous les vols sont annulés. Je me dirige vers un guichet.
– J’aimerais échanger mon billet. Il reste des places pour plus tard ? Cette semaine ou la prochaine, peu importe.
Derrière le comptoir, l’hôtesse en perd sa toque en feutre de laine bleu marine.
– Voyons mademoiselle, c’est la guerre ! Il n’y a pas de nouvelle date, jusqu’à nouvel ordre.
Décembre 2009. La veille du départ, je m’aperçois que mon titre de séjour a expiré. Si je quitte la France, je compromets mes démarches de naturalisation. Alors je reste.
Juillet 2016. Je me fais détrousser sur la terrasse d’un café, à deux jours de mon voyage. Mon sac disparaît et, avec, ma carte bancaire et tous mes papiers, passeport compris.
Dans un battement de cils, dix-sept ans se sont écoulés. »

« J’ai toujours préféré Beyrouth de jour. Le jour, elle ne sait pas mentir. Elle se révèle sans fioritures, inégale, vulnérable.
Le soleil me pisse les yeux. Les klaxons sifflent de toutes parts. Le parfum des galettes de zaatar se mêle à la poussière et aux effluves des poubelles et du mazout. Les câbles pendent aux murs et s’enchevêtrent dans la végétation. Les chats, presque liquides, se glissent entre les grillages et disparaissent derrière les ronces. Un poste radio grésille sur un balcon, on ne saurait dire lequel, mais il profite à tous les passants, jusqu’au bout de la rue. Sur une terrasse, deux hommes battent les dés sur une table de backgammon en sirotant leur café et en tirant sur leurs cigarettes. »

« Le bourdonnement du taxi me berce. Je suis ici, mais la tête encore là-bas. Ce sera l’affaire d’une semaine. Le temps d’obtenir une pièce d’identité, de rassembler quelques souvenirs et, qui sait, de retrouver ce Liban qui a fini par m’échapper. »

« Cette partie de Beyrouth ne vous offrira plus rien du charme des quartiers chrétiens. Pendant mes années d’études, j’ai eu honte d’y loger. Honte de sa misère et de sa crasse étalées, honte de dire que l’appartement de mes parents s’y trouve, comme j’avais honte de nommer le village de mon père. Car au Liban, ces indices pourraient trahir votre confession. Et qu’ici, avant d’être libanais, votre identité est rivée à votre foi. »

« – Beyrouth est presque belle ce soir.
– Beyrouth c’est masculin, non ? demande Théo.
– J’en sais rien. Et franchement, on s’en fout. Cette ville a tout d’une meuf.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Parce que c’est une vieille pute que tout le monde a violée. Et malgré ça, elle tient debout. Elle explose de colère à force de se faire maltraiter, mais elle nous survivra tous. Elle n’appartient à personne. Aucune communauté n’a réussi à la dominer, contrairement à d’autres villes ici.
– Comme ?
– T’as déjà été dans le Sud ? Passé Saïda, dans certains villages, on se croirait en Iran.
– Au fait, ton père vient d’où ?
A peine engagés dans les escaliers qui séparent la rue principale des parties résidentielles, je m’arrête et fusille Théo du regard.
– Décidément ! Tu poses que des questions de Libanais. »

« Comme le Liban le fait avec moi. Il me malmène, m’échappe, s’effrite entre mes doigts, puis réapparaît quand je me jure de cesser de l’aimer, me séduit de nouveau, se fait pardonner, et me cheville à lui. »

Nishim / Michel Jean

Michel Jean prolonge l’histoire de kukum (sa grand-mère) avec celles de ses petites-filles, Claude et Jeannette, deux cousines. L’une sera envoyée dans l’un des pensionnats créés pour « tuer l’Indien » en elle. Elle raconte le retour dans un territoire qui n’a plus aucun repère, où un fossé s’est creusé entre les parents et les enfants. On voit donc grandir et vieillir les deux nishim (cousines).

La nature est toujours au cœur de la vie des Innus mais tout bascule puisque les Blancs les obligent à s’installer. C’est la fin de la vie nomade qui définit les Autochtones.

Claude est la mère de Michel Jean. Pour les femmes de sa famille, Il est difficile de parler de leur enfance car ce sont des moments difficiles qu’elles ont vécus. Les ravages de l’alcool sont également décrits. Tout comme la perte d’identité, le rapport au territoire et à la nature.

L’écrivain raconte aussi la disparition d’êtres chers. Un roman fort en émotions, profondément humain et qui met en exergue le racisme révoltant vécu par les Innus.

Si vous avez lu ses précédents romans, vous retrouverez des scènes et des thèmes qu’il a déjà évoqués. J’avais été bouleversée par son roman « Maikan » décrivant les pensionnats et leurs conséquences. L’histoire des Autochtones du Québec est importante à raconter et rappeler encore et encore. Si vous ne connaissez pas les livres de Michel Jean, commencez par rencontrer sa « Kukum ».

Je remercie Babelio et le Seuil pour cette lecture essentielle.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le train
(Claude)
Le train quitte la gare en sifflant, comme les westerns qui passent au Théâtre canadien le dimanche et que je ne manque jamais avec ma sœur Margot. La cheminée crache dans le ciel une épaisse fumée blanche. La traînée s’étire, puis se dissipe. Le moteur gronde. La carcasse d’acier craque de partout. On dirait que sa chaudière va exploser d’un moment à l’autre, mais elle prend peu à peu de la vitesse. Bientôt Alma disparaît derrière nous. »

« Ma kukum m’a raconté aussi qu’avant, toute la communauté attendait, rassemblée, l’arrivée des familles à Pointe-Bleue. Plus personne ne nous accueillait maintenant sur la plage avec de la viande d’outarde grillée toute chaude, prête à manger. Plus d’enfants agrippés aux rochers escarpés au bout de la plage pour repérer les canots. Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait. »

« Correspondance
Je me souviens de la première lettre de Claude. Elle avait une belle écriture soignée, faisait de belles phrases. Moi, je savais à peine écrire. Elle m’expliquait que je devais être déçue d’aller à l’école plutôt que de chasser et trapper en territoire. Mais qu’elle était tout de même contente pour moi, car une bonne éducation, disait-elle, « est un atout pour ton avenir, Jeannette ».
Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours davantage notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait à moi. Comment on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, commet expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs. »

Les finalistes du Prix Hors Concours 2026

Visuel ©Prix Hors Concours

Nous connaissons désormais les 5 finalistes du Prix Hors Concours parmi la sélection des extraits. Bravo aux finalistes ! N’hésitez pas à aller jeter un œil aux 40 extraits et laissez-vous tenter !

Parmi mes 10 titres favoris j’en retrouve 3 en finale : « Madame Bovary, ma mère et moi », « Le joli-bois » et « Le mari de la Comtesse de Ségur ».

Les finalistes

  • Laâyoune, en attendant / Nicolas Rouillé (Anacharsis)
  • Madame Bovary, ma mère et moi / Samira El Ayachi (L’Aube)
  • Le joli-bois / Sujee Godard (Double Ponctuation)
  • London 53 / Sophie Prat (Quartier libre)
  • Le mari de la Comtesse de Ségur / Hafid Aggoune (Reconnaissance)

La prochaine étape, c’est la lecture des 5 romans par le jury des journalistes mais aussi par les membres, pour le vote final avant le 20 novembre. La remise du prix aura lieu le 24 novembre à la Maison de la poésie à Paris. A suivre…

Pour en savoir plus

Le joli-bois / Sujee Godard

J’ai d’abord découvert un extrait de ce roman grâce à la sélection du Prix Hors Concours 2026, avant d’être contactée par l’éditeur pour me proposer de recevoir le livre.

J’avais repéré une jolie plume qui m’a donné envie d’en lire davantage. Le sujet peut paraître difficile mais je l’ai trouvé très intéressant et pas du tout larmoyant.

Il s’agit d’un roman autobiographique. Inspiré donc de l’enfance de l’autrice en foyer d’accueil. Dans le roman, la narratrice, Noah, arrive à l’âge de 2 ans chez les Hosberg, une famille d’accueil où la colère gronde souvent. Sa relation avec Mme Hosberg, figure maternelle de référence, est ambiguë. A la fois aimée et crainte.

Elle y côtoie la violence, le racisme mais aussi l’amour. Elle raconte la méconnaissance de la norme, de ce qu’est une famille aimante où on se sent en sécurité, la peur d’être étiquetée « enfant de la DDASS » par les camarades d’école. Il y a aussi de très beaux passages sur le lien fraternel qui se tisse entre Noah et Yanis, ou sur la vie à la campagne. Le Joli-bois est une forêt où ils passent leur enfance à jouer.

Les chapitres sont courts, à l’instar de fragments. On suit Noah pendant son adolescence, puis ses débuts dans sa vie d’adulte. Elle partage ses souvenirs, ses questionnements et surtout une parole essentielle. Elle ne juge à aucun moment. Elle nous livre sa parole, résiliente, que j’ai trouvée à la fois douce et puissante.

Je remercie les éditions Double Ponctuation pour cette lecture qui me donne envie de découvrir davantage leur catalogue.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Le jour de mon arrivée au monde, je pense avoir ressenti l’âme avariée de ma mère.
Celle-ci s’est propagée dans la mienne avant même que je n’ouvre les yeux.
J’ai aussitôt absorbé le vide de mon père – une curieuse invisibilité dans sa présence qui n’était qu’éphémère. »

« Il y a des naissances plus troubles que d’autres, qui mènent à des secrets cadenassés et à des événements inattendus. Je suis le fruit de l’une d’elles. Une histoire familiale complexe est ancrée sur ma peau.
Née un soir d’automne, avec pour ascendants une mère dépressive et un père absent, tout au long de ma vie j’ai dû faire face à un écran noir quand je tentais de me souvenir d’eux.
J’allais devoir apprendre à marcher à tâtons, les yeux mi-clos.
J’avais 2 ans lorsqu’on m’a déposée dans cette famille qui n’était pas la mienne.
Livrée comme un colis.
Mon maigre corps d’enfant était fébrile, mes pas hésitants.
Pourtant, quand je regarde cette photo de mon arrivée, je me vois en train de sourire. Je tiens dans la main un pissenlit que je tends en direction de l’objectif, comme si je voulais l’offrir à quelqu’un. »

« Cet après-midi de printemps, l’odeur de fruits des bois et de sucre chaud s’infiltre dans mes narines jusqu’à se propager dans l’entièreté de mon corps.
Du haut de mes 5 ans, debout sur le petit tabouret de la cuisine, je penche mon visage au-dessus de la marmite où se prépare sous mes yeux la plus merveilleuse des confitures qui existe en ce monde. La confiture d’Anne Hosberg. »

« Yanis n’a pas droit à a tendresse ni à la douche, il doit se laver dehors à l’eau froide dans un bac de pâturage pour vache. C’est souvent le soir autour de 21h.
Je regarde la télé et le vois par la fenêtre, nu et frêle dans l’eau qui semble lui glacer le corps et le cœur. Parfois, Henry lui plonge la tête sous la surface pendant plusieurs secondes pour l’empêcher de respirer.
Leïla est avec moi de l’autre côté de la vitre et trouve la scène amusante. Et pour cause, elle s’est mise à provoquer davantage ce genre de situations, en se prenant de passion pour la création des plus belles, des plus grandioses bêtises. »

« Nous allons à l’école, côtoyons d’autres adultes ; des institutrices, des parents d’élèves. Yanis est marqué sur le dos, les bras, les jambes. Personne ne voit ou plutôt personne ne dit rien. Je me demande comment c’est possible.
Ce silence aussi violent que les coups. Tous complices. »

« Les adultes ne sont pas nos repères, ils sont nos frayeurs. »

« Juste à côté de chez les Hosberg, il y a une petite forêt, on l’appelle « le joli-bois ». J’y passe beaucoup de temps avec Yanis.
A l’orée se trouve une immense plage de fougères que l’on surnomme « la jungle ». »

« Il y avait une bibliothèque grandiose. J’ai toujours admiré les bibliothèques, c’est comme une possibilité de pénétrer un monde inconnu. »

Herbier du souvenir / Jean-François Beauchemin

Ce roman est la suite du « Roitelet », le personnage principal parle de son frère décédé qui a laissé un vide. Il évoque de nombreux souvenirs, son rapport à la mort. Ce n’est pas triste, au contraire, on retrouve avec bonheur les protagonistes. C’est toujours aussi poétique, calme et bienveillant.

A nouveau, il ne se passe rien mais on ressent tout, en l’occurrence beaucoup d’amour. On se promène avec l’écrivain dans la nature, on l’observe et on y est bien. 102 chapitres courts ou fragments composent ce portrait d’un homme fragile et différent, schizophrène. Son frère, écrivain, prenait soin de lui avec sa femme Livia.

Il s’agit également d’un roman sur l’écriture. Jean-François Beauchemin y raconte sa technique, celle du pont. Il écrit le début et la fin, ensuite il construit entre ces deux piliers. La frontière entre l’imaginaire et le réel peut être mince. Un style unique que j’ai aimé retrouver, c’est absolument magnifique. Si vous ne connaissez pas encore cet auteur québecois, allez vous délecter de ses mots.

Podcast et replay de la rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. »

« La nature continue de me méduser, et je demeure souvent devant elle semblable au petit enfant qui n’a pour la sonder que son jeune cœur cuirassé de douceur. »

« Ce doit être vers l’âge de quinze ans que je me suis dit pour la première fois : « Je serai Émile Zola, ou rien. » Je n’avais par ailleurs aucune idée de la façon de m’y prendre pour devenir écrivain. Vingt ans supplémentaires, des dizaines de manuscrits sans avenir et beaucoup de choses bues auront été nécessaires avant que j’en arrive à publier mon premier roman. Pourquoi une si longue incubation ? Je me persuadais, durant ces années d’attente, que mon esprit était en quelque sorte en jachère, comme la plantation de patates de mon grand-père Raoul, qui ne semait ses tubercules qu’une année sur trois. Peut-être, me disais-je, mon esprit est-il comme la terre, peut-être refait-il présentement ses réserves d’éléments nutritifs, de chaleur solaire, de songes immémoriaux. J’avais vingt, vingt-cinq ou trente ans, j’appelais mon frère pour lui demander son avis sur la question. « Pourquoi, mais pourquoi diable, les mots sont-ils si fuyants ? lui demandais-je toujours. La plupart du temps, ils s’enfuient de moi comme des oiseaux effarouchés. Il me faut sans cesse pour les attirer jouer au plus fin avec eux, semer dans ma pensée de petits bouts de pain métaphoriques. Seulement, dès que je m’approche, je les vois s’envoler pour aller se poser sur l’une ou l’autre branche inaccessible. » Comme chaque fois qu’il s’apprêtait à dire quelque chose de grave, mon frère inspirait profondément, puis refermait d’un petit bruit sec le recueil de poésie qu’il était en train de lire. « Si les mots te fuient, me répétait-il, ou, pire encore, s’ils ne t’arrivent pas, c’est justement parce que ton âme est inaccessible. Ne blâme pas les mots. Ils ne font que répondre à leur nature, fuyante par définition. Mais fais en sorte d’atteindre au moins un peu ton âme. Tous les mots y font leur nid, et ne s’en éloignent guère. » »

« Parce qu’il devenait un cueilleur de plus en plus attentif et appliqué, je lui ai offert pour ses quatorze ans un sécateur de bonne qualité. J’avais à cœur que les branches, les ramilles ou les racines qu’il recueillait pour son herbier soient toujours prélevées proprement, sans causer de blessure à la plante. Mon erreur aura été d’acheter un outil peu voyant, facile à égarer parmi la végétation souvent luxuriante de la forêt. Un jour, il est rentré d’une de ses expéditions avec, dans son sac, quelques spécimens encore odorants, fraîchement détachés des plantes-mères. Le petit fourreau qu’il portait à la ceinture était vide : le sécateur qui normalement aurait dû y être inséré après usage avait été distraitement déposé sur le sol, puis oublié là. Nous n’aurons rapporté ensuite de nos recherches conjointes que quelques éraflures causées par les ronces. Cette perte l’attristait. J’étais prêt à remplacer à mes frais le bel objet perdu. Je lui proposais chaque jour de m’accompagner à la quincaillerie afin qu’il choisisse un nouveau modèle à son goût. Son refus obstiné m’intriguait : je me disais que les quelques dollars investis auraient pu facilement faire cesser la peine qui lui serrait le cœur. « Je vais te dire une chose, m’a-t-il déclaré au bout d’une semaine. Je me fous du sécateur. Mais en le perdant, j’ai l’impression d’avoir endommagé le cordon qui me lie à toi. Le monde autour de moi m’échappe petit à petit. La seule chose qui me rattache encore à lui, c’est toi. » Il se représentait en somme cet outil comme un prolongement de moi-même. Sa disparition équivalait dans son esprit à mon propre effacement à venir et, ultimement, à ceux de ses derniers liens avec la réalité. J’avais seize ans, je découvrais que mon petit frère était malade. Je pouvais sentir d’envahissantes racines s’allonger dans le terreau de sa peur et de son chagrin. »

« C’est la technique du pont, a-t-il précisé en s’asseyant sur le muret aux côtés du chat Lennon. J’écris d’abord le premier chapitre, ensuite le dernier, puis je joins les deux. Tout le monde peut être écrivain. Il suffit d’être au départ un peu ingénieur en structure. »

« Je veux encore écrire un mot ou deux au sujet d’une de mes obsessions les plus constantes. Livia me demande : « Pourquoi depuis deux ans y a-t-il toujours des fantômes dans ce que tu écris ? » La vérité est bien sûr que je tente d’apercevoir avec la représentation de ces spectres mon frère réincarné. J’y parviens d’ailleurs, comme on l’a vu. Par bonheur, tous ces revenants invités dans mes pages sont amicaux. La plupart sont à l’image de ma vie : impalpables, aériens, évanescents. J’ai accordé à l’un d’eux une petite place au chapitre 3 de mon prochain roman. »

« C’est une page de rien du tout et qui ne changera pas la façon dont va le monde, mais ça n’est jamais l’objectif que je poursuis. Je ne souhaite jamais changer le monde avec mes livres, je ne veux que déposer quelques mots dans le cœur des gens, comme un oiseau dispose ses trois œufs dans le nid. »

Mes 10 extraits coups de cœur de la sélection du Prix Hors Concours 2026

Au mois de septembre il n’y a pas que la rentrée littéraire, c’est aussi le moment de voter pour les 5 finalistes du Prix Hors Concours ! Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

J’ai lu beaucoup de textes intéressants encore cette année. Merci à l’équipe Hors Concours pour cette belle sélection ! Ce n’est pas 5 mais 10 textes sur les 40 sélectionnés que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui. Mes 5 finalistes se trouvent donc parmi ces 10 titres.

Ma liste des 10 extraits coups de cœur :

  • Signora Sarfatti / Serge Airoldi (L’Antilope)
  • Nourritures / Régis Quatresous (L’Atelier contemporain)
  • Madame Bovary, ma mère et moi / Samira El Ayachi (L’Aube)
  • Le joli-bois / Sujee Godard (Double ponctuation)
  • Où que j’aille / Bruno Doucey (Ed. Emmanuelle Collas)
  • Sur qui tombe la nuit / Marie-Paule Istria (Livres agités)
  • Le lotissement / Claire Vesin (La Manufacture de livres)
  • Rose, Marie & Dalida / Catherine Gucher (Le Mot et le reste)
  • Une fenêtre par où s’échapper / Madeleine Allard (Québec Amérique)
  • Le mari de la comtesse de Ségur / Hafid Aggoune (Reconnaissance)

Les votes sont ouverts jusqu’au 25 septembre minuit pour les personnes inscrites. Rendez-vous en octobre pour connaître les 5 finalistes puis le 24 novembre pour le texte lauréat !

Pour en savoir plus