Son précédent roman, « Viande », avait été une lecture marquante, je n’ai pas hésité à lire celui-ci publié en cette rentrée littéraire d’hiver par les excellentes éditions des Monts Métallifères dans la collection « PB82 », du feelbad pour faire réfléchir.
Écrit dans les années 1970, on retrouve dans ce court roman les thèmes de la répression et des régimes extrémistes, ici totalitaire. Tout le monde est surveillé, dénoncé et punit.
Dans cette dystopie, le monde est en surpopulation et pour y remédier, les hommes sont « dévitalisés » à 50 ans, les femmes à 45 ans (40 ans si elle ont donné naissance). La procréation n’est donc pas encouragée mais plutôt les relations homosexuelles entre hommes. Les femmes n’ont pas de pouvoirs dans cette société. Elles sont même haïes par les hommes.
Le roman s’ouvre sur un couple qui s’aime et qui pense donner vie au sauveur. Albin naît de cet amour et de cet espoir mais il se révèle être un enfant méchant, manipulateur et aimant torturer. Il se fait rapidement remarquer grâce à sa beauté, son intelligence et son dévouement au Parti mondial. On assiste à son ascension dans les différents instances à partir du centre régional de formation en dévitalisation. Mais « les règles du jeu peuvent changer à tout moment ». On peut être un tyran adulé un jour et déchu le lendemain parce qu’un autre aura voulu davantage de pouvoir et occuper le poste convoité. A vous de découvrir si Albin parviendra à ses fins, être président du Parti mondial !
Le livre est soigneusement mis en page avec l’impression d’un jaspage de la même couleur que la couverture, magnifique ! D’ailleurs l’éditeur indique que les derniers exemplaires avec jaspage peuvent encore être commandés avant une réimpression mais cette fois sans jaspage.
Si vous aimez les lectures qui font réfléchir, ce livre est pour vous !
Cette lecture commune avec le Bookclub VLEEL de mars-avril autour des livres édités par les Monts Métallifères me permet également de cocher l’avant-dernière case du challenge de l’hiver avec le thème littérature de l’Europe de l’est !
Le roman est traduit du tchèque par Benoit Meunier qui signe aussi l’avant-propos.
Incipit :
« Le prédicateur s’éloigna de la fenêtre. Son corps tout entier fut pris d’un soubresaut à la vue de la marée de chair humaine qui ondoyait là-bas, s’enchevêtrait et exhibait sa propre multitude. Le phénomène n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant le prédicateur ressentait un abattement qu’il ne pouvait pas s’expliquer. »
« Tout le monde n’est pas fait pour diriger. S’il y en a parmi vous qui donnent des ordres, il faut bien qu’il y en ait aussi qui obéissent. »
« – Les hommes sont dévitalisés le lendemain de leur cinquantième anniversaire, et les femmes ne peuvent vivre que jusqu’au lendemain de leur quarante-cinquième anniversaire. Mais ceci vaut uniquement pour les femmes n’ayant pas eu d’enfant. Celles qui ont eu un ou plusieurs enfants perdent automatiquement droit à cinq ans de vie, que leur enfant soit en vie ou non. Cette mesure est conçue pour réparer au moins partiellement le mal qui a été fait par la femme ayant mis au monde. Pour résumer, on peut dire que les hommes vivent cinquante ans, les femmes sans enfant quarante-cinq et les femmes avec enfants quarante. Nul n’a le droit de prolonger sa durée de vie ne serait-ce que d’un jour.
– Excellent, déclara Brum. Et que se passerait-il dans le cas où une femme accoucherait le jour même où elle doit être dévitalisée ?
– On la laisserait accoucher.
– Et la dévitalisation aurait lieu combien de temps après l’accouchement ? demanda encore Brum sur un ton qui fait hésiter le jeune homme.
Il chercha vainement dans sa mémoire si la femme en question aurait le droit d’allaiter un moment son enfant. Brum comprit que le garçon ne le savait pas.
– Qui connait la réponse ?
Il n’attendit pas longtemps. Albin se leva, et, sans hésiter, il lança :
– Immédiatement.
– C’est tout à fait juste, dit Brum en souriant. Tout à fait juste. Comme je le vois, tu as été très bien préparé. Continue comme ça, et nous serons amis. Mais ne réponds pas tant que je ne t’ai pas interrogé ! s’écria-t-il soudain, persuadé qu’Albin allait flancher.
Mais celui-ci garda son regard planté dans le sien, et le professeur comprit qu’il avait réellement affaire à une personnalité d’une force hors du commun. »
