Quand tu écouteras cette chanson / Lola Lafon

Encore un titre remarquable dans la collection « Ma nuit au musée » de Stock. Cette fois-ci c’est Lola Lafon qui décide et accepte de passer une nuit dans l’Annexe, le Musée d’Anne Frank à Amsterdam. Lieu où la jeune fille a passé deux ans cachée avec sa famille dans un petit appartement. Tout a été reproduit à l’identique, pour montrer leurs conditions de vie pendant la seconde guerre mondiale. L’issue est malheureusement connue : Anne Frank et sa famille ont été arrêtés et déportés. Anne, sa mère et sa sœur Margot sont mortes dans des camps de concentration. Seul son père, Otto Frank a survécu. C’est lui qui a récupéré le journal de sa fille et a autorisé sa publication.

Lola Lafon a rencontré une partie du personnel du musée. Dans leurs discussions, il apparaît clairement qu’Anne Frank doit être considérée comme une écrivaine. Son journal a plusieurs versions. L’adolescente écrivait et réécrivait des passages. Elle voulait être lue. Alors que la publication de ce journal a fait d’elle un symbole de la Shoah. Ce livre permet de replacer le journal dans son contexte, d’en apprendre la véritable histoire et c’est passionnant.

Dans ce récit intime, Lola Lafon livre sa réflexion sur l’écriture. Elle parle de sa famille, immigrée juive d’Europe centrale, de cet héritage lourd à porter et plein de silences. Elle retarde le moment d’entrer dans la chambre d’Anne Frank, car c’est un pas difficile à franchir, une porte qui s’ouvre sur un passé, un deuil à faire qu’elle dévoilera à la toute fin du livre. Ce sont dans les dernières pages que le lecteur comprend alors le titre « Quand tu écouteras cette chanson » et c’est très émouvant.

Tout en sensibilité, délicatesse et pudeur, ce récit est magnifiquement écrit, à la fois intime et universel. Il est essentiel. Il a eu le Prix des Inrockuptibles et le Prix Décembre 2022.Comme beaucoup, j’ai lu le journal d’Anne Frank adolescente et j’avoue ne plus m’en souvenir. J’ai racheté une édition poche pour pouvoir le relire et le transmettre à ma fille par la suite.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris. »

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. »

« Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmisse. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. »

« Le ravage, dans ma famille, s’est transmis comme ailleurs la couleur des yeux. »

« Maurice Béjart affirmait qu’une danseuse devait être à moitié nonne et à moitié boxeuse.
Elle était là ma religion, elle sentait la colophane et la sueur. Je l’avais trouvée ma terre : on y souffrait, on s’y taisait. »

« Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celles de l’écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose. »

« Cette ferveur de reconstitution me met à l’aise. Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement obsédant, strident. »

« Relire chaque matin ce qu’on a écrit la veille est semblable à la barre quotidienne d’une danseuse face au miroir : un exercice d’humilité. Votre texte est impitoyable, il vous reflète, il est maladroit, boiteux et désordonné. Mais s’en attrister n’est pas faire preuve de rigueur ; c’est une blessure d’orgueil : on est déçue, on se rêvait plus brillante. Se relire sans complaisance exige peut-être de se « déprendre de soi-même », comme l’écrit Foucault : le texte est plus important que son autrice. »

« Écrire n’est pas tout à fait un choix : c’est un aveu d’impuissance. On écrit parce qu’on ne sait par quel autre biais attraper le réel. »

« Pourquoi écrit-on ? Peut-être est-il possible de répondre par la négative : ne pas écrire met à vif toutes les failles, alors on écrit. »

« On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l’écriture est un chemin sans destination, l’écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois. »

« Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu’on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n’est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s’étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu’on ait pu le comprendre, nous sommes faits d’histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). »

« Écrire un journal est un serment, aussi, un jeu d’enfant auquel on ne renonce pas. Un jeu dont on fixe les règles : on se racontera sa propre histoire, comme à une autre. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement : dire je, c’est affirmer sa singularité.
Le je d’Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu’elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l’éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu’on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l’Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l’opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d’un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d’Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d’émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d’être esseulée. Un je d’une drôlerie vacharde, qui n’a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n’est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d’enfant.
Un je qui n’a pas le temps de feindre d’être « comme il faut ». C’est sans fausse pudeur qu’Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d’angoisse. »
« Le présent que je n’écris pas flotte, un brouillon sans contour. C’est en écrivant ce que je vis que je comprends ce que je vis. »

« Lexomil et Temesta, compagnons de route de mes grands-parents, comme de tout leur entourage, ces immigrés juifs russes, polonais, roumains
On prend quotidiennement son cachet avant de dormir, même si aucun médecin ne l’a prescrit, on en propose aux amis dès qu’ils font montre de tristesse, comme on leur offrirait un chocolat. »

« L’exil – perdre racine – est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d’une sociologue ou d’une psychiatre, mais comme petite-fille d’exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui sont comme si. Ils sont tels qu’Élie Wiesel les a écrits dans Le Jour :
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. […] Mais ce n’est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu’ils ont vu ne peut pas être comme les autres. […] Un ressort s’est cassé en eux sous l’effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l’idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l’art de disparaître, de se fondre dans le paysage.
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l’appartenance au pays d’accueil. Des grands-parents qui, lorsqu’on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l’arbre généalogique a été arraché, la naissance d’un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d’exister. Il héritera d’un devoir : celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd ce cadeau. »

3 commentaires sur « Quand tu écouteras cette chanson / Lola Lafon »

  1. Les citations que je redécouvre ici ont une puissance importante montrant ce que ce récit a d’indispensable à la fois analyse de l’importance du journal d’Anne mais aussi pour permettre de comprendre l’engagement littéraire de Lola Lafon. Indispensable et à transmettre, je suis tout à fait d’accord. Merci pour ce beau retour

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