C’est plus beau là-bas / Violaine Bérot

J’ai découvert cette autrice avec son précédent roman, « Comme des bêtes », publié également aux éditions Buchet Chastel, qui fut un coup de cœur pour moi. J’avais donc très envie de retrouver la plume de Violaine Bérot.

Elle nous entraîne à nouveau dans un monde à part, dans la nature et la montagne.

Ce roman est plus angoissant car comme le narrateur, on ne sait pas trop ce qu’il lui arrive. Il est professeur à l’université. Il a la cinquantaine et il est marié. Il se fait arrêter et enfermé dans un hangar avec d’autre personnes sans explication. Il ressent alors les effets de l’enfermement que subissent les animaux d’élevage : pas d’espace, pas d’eau, pas de nourriture, de la lumière artificielle à certains moments puis le noir complet. La violence est également présente. Impossible de sortir du rang ou de poser des questions sous peine d’être battu et de disparaître.

Il perd la notion du temps. Il se bat avec ses congénères pour avoir un peu d’eau. Et il réfléchit, se dit qu’il ne serait pas un héros et finalement qu’il est égoïste et individualiste. On ne sait jamais comment on réagirait lors d’une rafle, lorsqu’un gouvernement totalitaire arriverait au pouvoir, etc.

On pense beaucoup au sort des migrants dans ce roman, à leurs longues marches, au froid, à la faim, à la peur qu’ils peuvent ressentir.

Au cœur de ce roman il y a aussi les jeunes, ceux qui ont vécu la pandémie, qui n’attendent plus rien de l’avenir et déplore l’état de la planète. Peut-être seront-ils la solution ?

Beaucoup de thèmes actuels sont traités dans ce court roman qui incite à la réflexion. La fin a un côté fable. Mais je ne vous en dis pas plus sur l’intrigue pour ne pas divulgâcher. C’est une sorte de long monologue où le lecteur avance à tâtons comme le narrateur. Il n’y a pas d’autre point de vue. Le début des paragraphes ne comporte pas de majuscule. Le narrateur s’adresse à lui-même en se tutoyant dans de longues phrases. On suit le flot de ses pensées. Impossible d’arrêter sa lecture en plein milieu d’un paragraphe.

Dans cette dystopie, l’autrice nous prévient de ce qu’il pourrait advenir de notre pays et ça fait froid dans le dos !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« et surtout ne pas te faire remarquer, te taire obstinément, t’effacer, te noyer dans la masse, t’appliquer à n’être d’un détail, toi qui aimais briller. Dans ce hangar géant où l’on vous a regroupés, tant de corps autour du tien collés les uns aux autres, tu penses aux porcs, aux volailles, par dizaines de milliers entassés dans un même bâtiment, à ce projet de ferme aux mille vaches comme toi et les autres dans ce hangar bondé, toi et les autres comme les porcs, les volailles, sous l’épuisante lumière artificielle qui parfois, tu ne comprends pas selon quelles règles, selon quelles lois, brutalement s’éteint ou s’allume, toi et les autres dans ce local sans fenêtre, et ces bruits de moteur en fond, ces accélérations, ces ratés, ces enrouements, et par-dessus tout la puanteur et la chaleur, toi et tous les autres autour, combien cela fait-il d’hommes, et tu repenses aux milles vaches, et tu te dis que c’est cela, vous, mille hommes, et ne jamais revoir le jour. »

« et comment est-ce possible, tu n’arrives pas à le comprendre, comment est-possible dans ton pays, dans une démocratie, avec un président élu par le peuple, comment est-possible ? Et par qui la rafle a-t-elle été commanditée, parce qu’il s’agit d’une rafle, tu ne vois pas quel autre terme serait mieux adapté vu le nombre d’hommes regroupés ici, mais les ordres sont-ils venus d’en haut, du gouvernement, ou bien s’agit-il d’un coup d’État, un soulèvement de l’armée ou de la police, ou alors ces enlèvements ont-ils été orchestrés par de simples citoyens que la haine a montés les uns contre les autres et qui auraient créé des sortes de milices ? »

« Ce qui t’arrive te paraît tellement improbable, tellement loin de ce qui, il y a quelques jours, était encore ta réalité, parce que des situations pareilles, non ça ne pouvait pas se produire dans un pays comme le tien, c’était plausible uniquement pour les autres, en Russie ou en Amérique centrale, ou bien sûr en Afrique ou au Moyen-Orient, mais dans ton pays jamais t n’aurais cru, et puis comment est-il pensable que tu n’aies rien senti venir, et pourtant tu te trouves réellement là, un parmi des centaines d’autres, un millier peut-être, assis dans ce hangar lugubre à attendre tu ne sais quoi, tu ne sais combien de temps, à avoir faim aussi, et soif surtout, et envie de pisser, à te retrouver à la merci de gardiens qui eux seuls décident du moment, sans logique aucune, et déjà tu as pris l’habitude, comme les autres, de ne jamais perdre des yeux la position des matons pour ne pas te faire surprendre, de faire attention à ne pas les provoquer pour ne pas risquer leurs coups, et ces hommes qui vous surveillent tu voudrais savoir qui ils sont, comment on les a recrutés, d’où ils viennent, car ils parlent ta langue, ils sont de la même nationalité que toi tu en es convaincu, mais pourquoi n’ont-ils pas même un uniforme, seulement des brassard noir, seul détail qui les distingue de vous sinon leur arme, et le plus souvent ce n’est qu’un simple bâton, ou parfois une matraque, sauf pour un original qui se promène avec un immense fouet, et tu penses aux jeux du cirque, vous participez à une farce grand-guignolesque, et bientôt un clown va débouler parmi vous avec son nez rouge et ses savates immenses, il éclatera d’un rire tonitruant, et c’en sera fini de toute cette bouffonnerie. »

« La voilà qui rougit sous ton regard et immédiatement ça te flatte, et c’est suffisant pour que tu retrouves la foi en votre histoire. Mais ton amour est une girouette, il s’effondrera, tu le sais, à la première distraction. Car aimer, tu en es désormais certain, aimer ne dure que le temps où l’on se persuade que l’on aime. »

2 ans du blog !

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon blog ! Déjà deux ans que j’ai démarré ce projet : partager avec vous mes lectures et surtout mes coups de cœur.

C’est toujours un bonheur pour moi d’alimenter ce blog et d’échanger avec vous. D’ailleurs vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre. Merci à tous pour vos commentaires et vos « j’aime ». N’hésitez pas à me dire ce que vous aimez ou ce que vous n’aimez pas dans mes publications, ce que je pourrais faire pour l’améliorer, etc. Je pense ajouter une catégorie « romans coups de poing » pour ceux qui me font cet effet et me laisse le souffle coupé à la fin de ma lecture.

Pour fêter ce deuxième anniversaire et vous remercier, j’organiserai prochainement un concours. Je réfléchis encore au lot à vous faire gagner…

Au plaisir de continuer nos échanges ici ou ailleurs !

L’homme qui veille dans la pierre / Alain Cadéo

Je découvre les livres et l’écriture d’Alain Cadéo avec ce roman des éditions La Trace. Il fait suite à un autre roman, « Mayacumbra » paru en 2020. Il est précisé que les deux romans peuvent se lire indépendamment.

Augustin part sur les traces de son frère, Théo, disparu dans une coulée de lave il y a bien longtemps, à Mayacumbra, en Amérique centrale. Il y découvre une sorte de communauté, isolée, où vit la famille de Théo, sa fille et surtout sa petite-fille Lina. C’est à elle qu’Augustin adresse ses mots dans ce livre. Dans son journal, il raconte le bonheur simple de l’amour d’une famille. Il est le grand-oncle de Lina mais elle le considère comme son grand-père. Il reste vivre à Mayacumbra et six ans plus tard, lorsqu’elle part étudier au collège, en ville, et part pour des semaines, il ressent le besoin de consigner ses souvenirs et ses émotions.

Il est question de la nature, du volcan, de peinture et beaucoup d’amour filial.

L’écriture est belle, poétique et généreuse. Derrière les mots, on ressent une plume profondément humaniste, beaucoup de bienveillance.

J’aurais préféré commencer par « Mayacumbra », pour avoir tous les éléments sur cette communauté. Il faut dire que les personnages et acolytes d’Augustin sont nombreux et uniques. Chacun ayant une histoire à raconter, un physique et un caractère bien particuliers. Je me suis parfois un peu perdue en cours de lecture et j’ai peiné à avancer. Il ne me reste plus qu’à lire le précédent roman pour raccrocher les wagons et en savoir plus sur Théo !

Merci Geneviève Munier, Martine et Alain Cadéo pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« A l’origine, dans l’aube bleue mouvante, quelques troncs noirs étranglent encore la lumière fade de la vallée. Ils sont la trame d’une immense forêt pourrissante.
Là, beaucoup plus haut, dans les rides du ciel, moi, Théo, je suis derrière une fenêtre glacée, au niveau du menton d’un Volcan. La Corne de Dieu. »

« C’est tout ce qui me restait de mon frère Théo. Un bout de page froissée, trois bibelots, quelques photos, le tout expédié par la police locale de ce pays lointain n’ayant jamais éveillé chez moi la moindre curiosité. »

« Désolé donc d’être peut-être si compliqué, mais ma vie en dépit des apparences, est à l’image de ces pages : décousue, lourde, chaotique. Son seul fil conducteur fut longtemps le simple plaisir de peindre sans jamais vraiment m’attacher à quoi que ce soit. Je me berçais de couleurs. »

« Laisse-toi porter par ce radeau de phrases. Ne nage pas à contre-courant. Soit, tu brûleras tout, soit tu mettras dans un tiroir ce paquet d’impressions que tu ressortiras un jour, plus tard.
Derrière toute musique qui nous est familière, au-delà d’un tableau que l’on connaît par cœur,, foisonnent mille détails qui remontent à la surface. On appelle cela le temps de la décantation. C’est un fourmillement de sensations qui, avec l’âge aimantées par nos propres vies, prennent encore un autre relief. Voir, entendre, absorber, ressentir et plus tard enfin, comprendre… Peut-être. »

« Non, je n’ai plus envie de bouger. Mon périmètre de marche va, de « la maison de la lune » au sommet du volcan. Chacun de mes pas est une attente. Chaque jour est un sablier que je tourne et retourne, dont chaque grain est une image, une émotion, une pensée. »

« Alors peu importe que mes promenades soient toujours les mêmes ! Le moindre sentier est rempli de ton rire, de ta petite voix, de tes histoires. Tout me parle de toi. Je me sens comme un grand manteau protecteur couvrant ta vie de tous les jours, où que tu sois. Et je t’envoie à tire d’ailes la bénédiction du volcan, de la forêt, de la caverne et du village, mes petits mors à moi et mes pensées de tous les jours, l’indolente paresse des nuages, les criques de repos dans l’ourlet des feuilles toutes neuves, l’odeur des mousses et des lichens, du placenta des mammifères et la claque sonore de ce bon vieux « Capitan », qui souffle aujourd’hui comme un damné sur nos terres et dans nos cœurs brûlés. »

« “Ton frère, l’homme qui veille dans la pierre, c’est lui que le volcan a choisi pour nous protéger…” Je sais aussi que Théo devait rejoindre Solstice qui l’attendait dans son camion le jour de l’éruption pour quitter cet enfer. Et il n’était pas venu. Personne ne sut jamais ce qui l’avait retenu. »

« Oui, j’ai bien souvent eu envie de fuir. Et il fallait ta venue, ou celle de ta mère, pour que je sache à nouveau face à vos regards, vos gestes, vos sourires, pourquoi j’étais là. Maintenant, au bout de cinq ans, je ne me pose plus ces questions, je n’ai plus les mêmes envies de déguerpir. Il y a vous deux et, tout autour, nos gueules de parias, inimitables, entre clodos, Pieds Nickelés et Robinsons, têtes de morses, tronches gargantuesques, têtes d’ascètes, maigres faciès aux yeux aigus comme des clous, voleurs d’instants sublimes dans cette décharge de cœurs oubliés. Solstice, Eusebio, Cyrus, Fedor, le petit Sam, Balthazar, Marco, les trois frères, les quelques types qui débarquent parfois, venus de la forêt, les égarés qui restent deux trois jours et qui repartent avec des airs de chats hagards libérés de leur cage. »

« “L’homme qui veille dans la pierre” n’est jamais très loin de mon cœur. Et même s’il est dissimulé, là-bas, quelque part dans les brumes, il me semble souvent l’entendre, comme la vibration d’un diapason. C’est un beau chant, une note très pure qui calme le volcan, berce les cèdres bleus, suspend le souffle tiède des cavernes, apaise les petits animaux, ouvre les orchidées, fait planer très haut les aigles qui en oublient leurs proies, nous donne à nous les hommes des airs béats de somnambules… Et puis il y a les nuits de pleine lune dans la maison de pierre. Il y a ce bruit de fond, que je suis seul à percevoir, une onde basse entre ces murs, toujours la même, une onde bleue et mauve qui tourne au ralenti et qui me fait penser au vrombissement des rhombes.
Je te l’ai dit, c’est la tonalité du Monde, la course folle de la Terre. Rares et bienheureux sont ceux qui captent sa lancinante mélodie. »

Attaquer la terre et le soleil / Mathieu Belezi

Vous connaissez ma passion pour les éditions du Tripode, ce livre faisait forcément partie de mes incontournables de cette rentrée littéraire. C’est le premier roman de Mathieu Belezi que je lis et il m’a totalement happée et bouleversée. C’est l’exact effet que je recherche en littérature, quand je lis les premières lignes d’un ouvrage.

Voici un très grand roman, fort et bouleversant. Un livre qui a, je pense, l’étoffe d’un classique. Un de ces livres qui marquent les esprits et transmettent aux générations suivantes l’Histoire. Ici, l’Histoire, dans toute son horreur, de la colonisation de l’Algérie au 19ème siècle.

Il y a deux points de vue ou narrateurs. Celui d’une femme, Séraphine, paysanne française, qui déménage avec son mari, ses trois enfants, sa sœur et son mari pour l’Algérie où l’État Français leur a promis un bel avenir de colon. La France a besoin d’eux pour cultiver les terres. Et celui d’un homme, un soldat, qui raconte leur vie de misère, leurs violences et massacres au sein des populations autochtones.

Bien évidemment, la vie n’est pas aussi belle que les colons se l’étaient imaginée. Elle va de cauchemar en cauchemar. Le froid puis la chaleur écrasante, le vent, les lions du désert, les maladies, tous les éléments se déchaînent sur eux. Sans oublier les pillards, les Arabes qui leur font sentir que leur présence n’est pas la bienvenue. Entre les phrases de Séraphine reviennent souvent les mêmes mots : « sainte et sainte mère de Dieu ». Dans le récit du soldat revient aussi régulièrement une expression : « Nous ne sommes pas des anges ».

La plupart des phrases ne se terminent pas par un point. Il y a peu de majuscules. Chaque paragraphe est une phrase que l’on lit en apnée tellement la situation racontée est inimaginable, intolérable. Il y a beaucoup de sang et de morts. Le livre en 152 pages condense l’œuvre de Mathieu Belezi, son obsession pour dire les faits sur ce passé colonial peu glorieux. Un texte éprouvant où le lecteur ne ressort pas indemne !

Un coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.

Ce roman a eu le Prix littéraire Le Monde 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai pleuré
je n’ai pas pu m’empêcher de pleure quand nous sommes arrivés et que nous avons vu la terre qu’il allait falloir travailler
sainte et sainte mère de Dieu »

« il était loin le paradis que le gouvernement de la République nous avait promis, et on n’était pas près de l’atteindre, nous tous entassés sous les tentes militaires au milieu de nulle part, dans ce trou perdu que l’autorité militaire avait osé appeler colonie agricole, on n’était pas près de l’atteindre, et peut-être qu’on ne l’atteindrait jamais, ce paradis tant vanté, peut-être qu’on ne l’atteindrait jamais parce qu’il n’existait pas, qu’il n’avait jamais existé et qu’il n’existerait jamais, tout au moins pas pour des gens comme nous » 

« Nous ne sommes pas des anges
le capitaine n’a cessé de nous le brailler dans les oreilles, et nous le braille encore »

« – N’y aura-t-il donc jamais de justice sur cette terre ?
et en moi-même je me disais que la justice était un mot inventé par les riches pour calmer la colère des pauvres, mais que tout bien réfléchi ça n’existait pas la justice, qu’il fallait apprendre à vivre sans elle et accepter le sort que Dieu réserve à tout être humain qui pose les pieds sur la terre. »

« trois jours, j’ai dit, trois jours durant nous avons tous espéré un miracle, alors que ces trois jours n’ont servi qu’à renforcer les pouvoirs de la maladie que j’imaginais tapie comme une bête dans les parages de la palissade et qui, n’y tenant plus, a choisi le matin du quatrième jour pour se jeter sur nos familles, planter ses crocs dans nos chairs anémiées et dévorer nos pauvres vies »

« sainte et sainte mère de Dieu, si j’avais su ce qui nous attendait, nous autres colons »

Peine des faunes / Annie Lulu

Voici un roman aux sujets très forts, Annie Lulu nous confronte au monde dans lequel nous vivons et augure de l’avenir de la planète.

Nous suivons une famille tanzanienne sur plusieurs générations, sorte de saga qui nous emmène dans au moins quatre pays. Le roman s’ouvre avec une scène entre une mère et sa fille qui dévoile la condition féminine de celle-ci, vouée à obéir à son mari et à subir ses violences. Rebecca décide de partir et de laisser ses enfants pour retourner dans son village auprès de sa mère. Tout le village est menacé par la construction d’un pipeline. La mère de Rebecca défend la terre et la faune ardemment. Elle a une sorte de connexion, de lien très fort avec la faune et ressent beaucoup de choses. Ce lien sera ensuite plus ou moins présent dans les femmes de la lignée.

Après son départ, Margaret, 17 ans, est l’aînée et doit s’occuper de ses petits frères et sœurs. Ce qui ne l’arrange pas du tout, car elle veut passer son bac, continuer ses études de lettre et surtout épouser son fiancé, Jay. Ce départ change effectivement sa vie toute tracée. Car son père décide de la marier au fils d’un riche homme d’affaire, Samuel. Mais Rebecca a un secret qui couve dans son ventre. Et quand Samuel découvre la vérité, sa vie devient un enfer. Ils partent s’installer à Londres où Margaret ne connaît personne et ne maîtrise pas la langue.

Le lecteur suit la vie de Margaret, puis de ses filles, Jina et Viviane, puis de leurs enfants, jusqu’en 2047. Une époque où les gens sont des réfugiés climatiques, où le fait de manger de la viande est une abomination, où l’homme réalise les erreurs qu’il a faites par rapport à la nature et à la faune.

Ce roman engagé dénonce le mariage forcé, la violence faite aux femmes, le patriarcat. Certaines scènes sont insoutenables et le moins qu’on puisse dire c’est qu’on s’attache à ces femmes malmenées. On espère que justice sera faite et qu’elles retrouveront leur liberté.

Il questionne également sur notre relation aux animaux et à la planète plus largement. La grand-mère refuse de manger de la viande et surtout les petits des animaux ainsi que les mères.

J’avoue avoir été perturbée dans mes choix alimentaires après la lecture de ce livre. Je ne mange pas beaucoup de viande, mais après ce roman j’en ai mangée encore moins !

L’écriture est flamboyante et nous emporte sur tous les continents à travers six décennies. Un très beau roman de cette rentrée littéraire.

Merci à Netgalley et Julliard pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« – Tu es sûre, mama ?
– Le remède au feu, Maggie : c’est le feu.
– Essaie encore de le convaincre.
– Convaincre ton père, ha ha ha ! Votre précellence, dans votre grande mansuétude, je m’incline devant vous, ô fils de pharaon, laissez votre humble servante quitter son foyer… »

« Ecoute-moi bien, Jina. Je vais te dire à mon tour ce que Nyanya, ta grand-mère, m’a toujours dit, et ce que sa mère à elle lui disait : les hommes sont les êtres les plus cruels qui aient jamais été créés. Où que tu regardes dans ce monde, s’il y a du sang ou de la souffrance, c’est qu’il y a un homme. Ils nous tuent, ils nous violent, ils nous battent, ils nous mentent, ils nous humilient, ils font la même chose à toutes les femelles qui habitent sur terre, qu’on soit leur vache, leur mère, leur fille ou leur femme. Et il est rare que des femmes tuent comme les hommes, très rare, Jina. Partout où des gens ont été exterminés, c’était d’abord par des hommes. Partout où des villages ont été brûlés, c’était par des hommes. Et notre plus grand malheur, ma fille, c’est que nous avons besoin d’eux pour faire des enfants. Il faut faire nos enfants et partir. Je n’avais pas compris ça, pourtant Nyanya m’avait prévenue. Tu sais, quand j’étais jeune, j’étais fiancée. »

« Et la Peine des faunes arriva, stupéfiante : des animaux sauvages ou domestiques se regroupaient, se mêlaient affolés, et traversaient en hordes, indistinctement, des zones agricoles et des villes dans certaines directions, la plupart du temps des forêts, sans que personne ne sache pourquoi. Cela avait lieu aussi avec des bancs d’animaux marins. Des images impressionnantes de ces hordes circulèrent partout. »

L’Effet Titanic / Lili Nyssen

Sorte de roman dans le roman, deux histoires s’entremêlent dans ce premier roman. Celle de la narratrice qui s’installe au Havre pour ses études et sort de sa première histoire d’amour. Et celle de Flora et Zak, 15 ans, qu’écrit la narratrice.

Elle écrit leur histoire et se remémore en parallèle la sienne qui lui laisse un goût amer. Elle s’inscrit sur Tinder, fait des rencontres, mais rien ne la satisfait. Elle n’arrive pas à oublier son premier amour. Elle peine à passer à l’âge adulte.

Flo/Flora et Zak se connaissent de vue depuis l’école primaire. Ils viennent de milieux sociaux différents. Ils se croisent à une soirée et s’embrassent. Ainsi débute leur relation, hésitante, pleine de désir. L’autrice réussit très bien à retranscrire les préoccupations des adolescents, les sentiments, les peurs.

J’avoue avoir été embrouillée au début par l’enchevêtrement des deux histoires. Je ne sais pas si c’est dû au fait de l’avoir lu en version numérique. Les pronoms se mélangent également. Parfois je ne savais pas de qui il s’agissait, de quel point de vue se plaçait la narratrice. Donc j’étais un peu perturbée au départ, puis je me suis laissée prendre par la poésie du texte, par l’écriture singulière de Lili Nyssen.

Un premier roman intéressant, un style, une nouvelle écrivaine à suivre !

Merci à Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Une bouteille de vodka disparaît et jaillit entre les corps. Tout le monde danse serré, le goulot éponge les lèvres mouillées, le sol tremble – c’est le voisin et son balai. »

« Tu l’aurais rangé dans la bibliothèque alors que j’aime que les livres vagabondent. Je disais laisse, ça fait de la vie. Tu disais non, ça fait du bordel. »

« On n’arrivait pas à le dire. Je t’aime. On tournait autour du pot. On était encore un peu ados mais est-ce que ça passe après, est-ce qu’on a moins peur quand on est grand. »

« Dehors dans la nuit, ses pas meurent sans se taire, juste, ils cessent d’être. »

« On roule vers Calais. On se détache du Havre et ça faisait longtemps pour Flora ; tendre vers l’ailleurs, faire de la place dans le figé des images mentales jusqu’ici accumulées. »

« June désormais est grande et serrée, tout en elle se rétracte comme s’il fallait s’amoindrir. Pas assez de place pour elle dans le monde. Flo ne sait plus comment ça s’est terminé. Il n’y avait pas eu de drame, juste un effacement. L’amitié brouillée, nos consciences désassemblées alors que c’étaient deux aimants, je ne sais plus ce qu’on pouvait se dire pour que ce soit si fort et que soudain, plus rien. »

« Ça brûle d’être si loin. Une douleur pas tout à fait chagrin ; j’aimerais que tu sois là mais l’horizon s’entrebâille. Je ne respire plus ton air, je décolle un peu. Déjà dans la nuit qui tombe, sous les liseuses au plafond, déjà j’oublie un peu que tu me manques. »

« Elle ne s’habille pas, enfile le peignoir des beaux jours. Humide encore, prend place sur le tabouret du piano. Elle n’y a pas touché depuis des mois, n’a plus vérifié l’accordage ni travaillé un morceau. Il fallait éloigner la musique comme une tristesse, tout faire taire un moment. Ces derniers temps ont été aux fantômes, aux traces cherchées dans les coins, fonds de café secs, affaires oubliées ; traces effacées peu à peu à force de grands ménages compulsifs et puis regrettés. »

« Il ne porte pas le ciré jaune qui traîne dans le placard, ni les bottes. Il aurait l’air de quoi, d’un bâton de colle. »

« Donc. Flo et Zak vacillent devant la même mer, dessoudés, il ne reste plus que la Manche pour réunir encore. Les cœurs battent pareil, en écho sur l’eau qui vrille mais les pulsions sont inversées. L’eau sombre les attire tous les deux. Maintenant on attend que le tumulte gonfle, qu’il attrape, renverse les corps. Que le denier souffle remonte à la surface, une bulle qui rompt sans bruit ? Après tout je peux, si je veux, les renverser. Un peu de drame. Et en même temps c’est inutile, il n’y aurait pas d’effet Titanic puisqu’un voyage scolaire, seulement, les désunit déjà. »

« Flora, chaleur. Soudain il veut rattraper sur sa bouche les jours infinis sans elle. Hier encore il ressentait que dalle, Flo dérobée, l’amour dans les tiroirs. Zak oublie vite mais parfois, nez dans le cou, parfois pop-corn au Gaumont des Docks, devant un bon Marvel, proches, collés, les corps s’attisent et il est comme réparé, rond, sans craquelures. Il faudrait prélever ces moments-là, les conserver dans des bocaux sur des étagères. On composerait comme ça son cabinet des curiosités avec toutes les bizarreries. »

« Zak mon amour, je n’ai pas envie de te voir tout de suite, j’ai peur d’avoir été trop heureuse pour retrouver ton silence et ta gueule cassée, ta manière de tuer la joie et de la garder, sous la semelle comme une araignée. »

« Tu préfères dire ou protéger ? on se demandait en fumant des clopes.
Protéger.
Mais le silence aspire tout comme quand une étoile meurt. »

« Flora toujours oscille entre la tentation de disparaître et la rage d’être au monde. »

Le livre des sœurs / Amélie Nothomb

J’ai toujours le même plaisir à retrouver la plume d’Amélie Nothomb à chaque rentrée littéraire. Elle a ce style si particulier et cet humour que j’aime beaucoup. Avec le sens de la formule et une facilité déconcertante à retourner les situations.

Mais j’avoue avoir été un peu déçue de ce cru, que je ne regrette pas pour autant d’avoir lu. Il m’a semblé un peu bâclé, pas abouti et certaines phrases m’ont parfois déconcertée, notamment la fin qui ne ressemble pas à une fin.

Le personnage central est Tristane. Une « enfançonne » née de deux parents fous amoureux l’un de l’autre, si bien qu’ils ne s’intéressent pas à leur fille. Elle grandit seule jusqu’à ses 5 ans où ses parents, Nora et Florent, lui offre une petite sœur ou un petit frère pour Noël, à condition qu’elle s’occupe de lui/elle. C’est le plus beau cadeau pour Tristane.

Quelques mois plus tard arrive Laetitia. Et Tristane prend le rôle de parfaite petite maman pour sa petite sœur. Elle lui apporte tout l’amour qu’elle n’a pas eu pour lui permettre de se construire. Leur relation est très fusionnelle.

Il y a aussi leur tante, la sœur de Nora, qui s’appelle Bobette et reste dans son canapé toute la journée à regarder la télé. Elle a trois fils et une fille qui se nomme Causette parce qu’elle aime beaucoup le roman de Victor Hugo. Bobette désignera Tristane comme marraine de sa fille alors qu’elle n’a que deux ans de plus qu’elle.

Tout le monde est en admiration devant Tristane, si parfaite, sauf ses parents. Et plus particulièrement sa mère qui la trouve « terne ». Ce qualificatif influencera toute la vie de Tristane…

Un roman que j’oublierai assez vite en attendant le prochain !

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« L’amour de Florent fut le premier événement de la vie de Nora. Elle sut qu’il n’y aurait ni autre amour ni autre événement. Il ne lui arrivait jamais rien. »

« – « Petite fille terne. » Quand comprendras-tu que les mots ont juste le pouvoir qu’on leur donne ? »

Le colonel ne dort pas / Emilienne Malfatto

Le colonel ne dort pas. Ses nuits sont effectivement hantées par les fantômes des hommes qu’il a tués au nom d’une guerre, d’une armée. Le colonel est le « spécialiste » de la torture. Il passe ses journées à torturer des hommes et ce depuis dix ans. Il raconte comment il a débuté et comment au fur et à mesure tous ces morts l’obsèdent.

Il se rend tous les jours dans la grande maison réquisitionnée par l’armée, pour faire son rapport au général. Celui-ci reste enfermé dans son bureau. Lui aussi a bien changé en dix ans. Il joue des parties d’échecs contre lui-même dans une pièce où l’eau s’infiltre. C’est la folie qui le guette.

Il y a un troisième personnage, l’ordonnance, qui assiste aux scènes de torture et reste muet, en retrait. Le colonel se méfie de lui, peut-être devrait-il le dénoncer au général, car « le doute est l’ennemi de la victoire ».

Le roman se déroule dans un pays en guerre. On ne sait pas lequel et peu importe, c’est un texte universel. La couleur grise envahit peu à peu le paysage et les pensées du colonel. Le roman dépeint les effets de la guerre sur les hommes, les soldats.

Emilienne Malfatto alterne entre poésie où le colonel s’exprime directement et prose où le narrateur raconte les journées des trois hommes. Le texte est puissant et obsédant, comme les pensées qui assaillent les personnages. Les scènes de tortures évoquées sont glaçantes. Le lecteur frissonne d’horreur.

Le roman est court, 110 pages. En peu de mots et donc peu de pages, elle a réussi à me plonger dans un univers, à me bouleverser. Impossible de lâcher ce roman avant la fin, ce qui me rappelle l’effet de son premier roman. J’avais été très touchée par « Que sur toi se lamente le tigre ». Celui-ci est tout aussi fort, différent par son thème, mais sans aucun doute un très grand texte. J’ai hâte de savoir quel sera le sujet de son prochain livre. Cette écrivaine s’attaque toujours à des sujets d’actualité et avec un angle très intéressant. On sent que son métier de journaliste et son expérience professionnelle de reporter de guerre marquent son œuvre.

Elle a eu le prix Goncourt du premier roman pour « Que sur toi se lamente le tigre » (éditions Elyzad) et le prix Albert-Londres pour « Les serpents viendront pour toi » (éditions Les Arènes).

La couverture est magnifique. Elle a été illustrée par Nicola Magrin.

Bref, c’est un coup de cœur et elle fait partie de mes chouchous. Si vous n’avez pas encore lu ses livres, je vous recommande fortement de le faire !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs
de mes nuits
puisque vos ombre et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Homme-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou

dix jours

ou ce matin

et depuis je suis condamné à continuer
de vous tuer
chaque fois à chaque nouveau mort
j’augmente ma peine ma

condamnation sans appel »

« Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. C’est cette époque de l’année où l’univers se fond en monochrome. Gris le ciel bas, gris les hommes, grise la Ville et les ruines, gris le grand fleuve à la course lente. Le colonel arrive un matin et semble émerger de la brume, il est lui-même si gris qu’on croirait un amas de particules décolorées, de cendres, comme s’il avait été enfanté par ce monde privé de soleil. On dirait un fantôme, pense le planton de garde en le voyant descendre de la jeep. Et l’ordonnance se met au garde-à-vous et se dit que le colonel ressemble à ces hommes qui n’ont plus de lumière au fond des yeux et qu’il croise parfois depuis qu’il est à la guerre. Seul son béret rouge rappelle que les couleurs n’ont pas disparu. »

« le doute est l’ennemi du soldat
haute trahison
voyons soldat
il faut bien que quelqu’un tue pour éviter
d’être tués
pour sauvegarder la Nation
que quelqu’un se tape le sale boulot
mette les mains
dans
le cambouis dans la sang les entrailles
dans la merde
et vous voudriez après
vous voudriez
qu’on se remette en question
impossible soldat
impossible »

« Et le colonel coupe, taille, sectionne des heures durant et en face de lui le regard apaisé de l’homme ne faiblit pas, même quand il ferme les yeux sous la douleur ou à travers le ruissellement rouge du sang toujours le regard revient comme aimanté et toujours sans haine et à mesure que les heures passent augmentent l’effroi et la colère du colonel, et à chaque minute le lynx de velours enfonce un peu plus ses griffes de métal dans la poitrine du colonel qui coupe, taille, sectionne. »

« Une faible clarté descend des hautes fenêtres. C’est l’heure moutarde l’heure mandarine l’heure ocre – mais l’ocre, comme les autres couleurs, a été absorbé dans la monochromie si bien que le Palais est baigné de cette même lumière grise, à peine teintée d’orange, pistil de safran tout de suite avalé par la cendre. »

« Le général est si profondément enfoui dans ses réflexions et sa peur et l’attente du marbre qu’il n’a pas remarqué le silence qui règne sur la Ville depuis plusieurs jours. Les bombardements ont pratiquement cessé, comme si les soldats n’avaient plus le cœur à se battre. Personne n’en a informé le général, pas même son subalterne de moins en moins zélé. Seul persiste, bruissement de fond, le murmure de la pluie qui tombe sans discontinuer et semble dissoudre les hommes et les armes dans un brouillard sans forme et sans volonté. »

Le cabaret des mémoires / Joachim Schnerf

Samuel devient père. En rentrant de la maternité et en pensant au retour à la maison de sa compagne et de son fils, il s’interroge sur ce qu’il veut transmettre à son fils. Sa famille a vécu la Shoah. Sa grand-tante Rosa qui vit aux États-Unis est la dernière survivante d’Auschwitz. Que restera-t-il après sa mort ? Son fils doit savoir.

Le roman alterne entre présent et passé. Il se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin lorsqu’ils imaginaient partir à l’aventure jusqu’à Shtlel City chez Rosa.

Rosa, il ne l’a rencontrée qu’une fois à l’enterrement de son grand-père. Ils ne se connaissent pas. C’est la génération du silence, de l’indicible, de la honte. Alors Samuel décide d’écrire une lettre à Rosa. Il en devient obsédé, si bien que sa compagne lui demande gentiment de ne pas transmettre tout de suite ses névroses à leur fils.

Rosa est partie vivre au Texas où elle a monté un cabaret en plein milieu du désert, « Camp Camps ». Elle y donne une représentation tous les soirs où elle parle de ce qu’elle a vécu.

Dans ce très beau roman intime, Joachim Schnerf apporte sa contribution au devoir de mémoire, une façon de ne pas oublier et de transmettre aux générations futures l’horreur de l’Histoire. Le roman est très court, 133 pages, et pourra être lus par des adolescents.

J’ai été touchée par cette ritournelle au début des chapitres qui vient d’une chanson des éclaireurs israélites donnée dans son entièreté à la fin du livre : « Quand demain reviendra la lumière… ».

La plume est magnifique et je n’ai qu’une envie désormais, c’est de lire son deuxième roman pour lequel il a reçu le Prix Orange du livre 2018.

Pour ceux qui seraient dans les parages, il y aura une rencontre entre Joachim Schnerf et Lola Lafon, ce vendredi à 17h à Strasbourg dans le cadre des Bibliothèques Idéales, sur le thème de la transmission.

Merci à Lecteurs.com et Grasset pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de presse et des photos jaunies. De portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigés, de vieilles femmes à Haïfa concourant pour l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certaines encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosité qui se cache au fond de la loge de Rosa et qu’elle détaille, grâce au miroir de sa coiffeuse, avant et après chaque représentation – elle regarde rarement en face ces souvenirs de douleur. »

« Quand demain reviendra la lumière, notre bébé sera là. Dans ce lit à barreaux que je fixe en pension à mon enfance, lorsque très jeune déjà le nom de Rosa m’obsédait. A table, les histoires de famille nous conduisaient immanquablement vers elle. Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse, cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert. »

« Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de notre famille marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta. »

« Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort. »

« Lorsque j’étais enfant, je rêvais de me rendre dans le cabaret de Rosa. Aujourd’hui il me hante. »

« Chaque soir dans une tenue différente, Rosa aux identités infinies liste sans raconter, elle nomme, martèle, pour qu’on ne puisse jamais nier. »

« Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ces névroses – pas les atrocités de l’histoire. Je veux tout transmettre à mon enfant, son arrière-grand-père et son arrière-grande-tante, six millions d’âmes qui priaient chaque nuit pour que le lendemain revienne la lumière et que le cauchemar se dissipe. »

« Peut-être ne suis-je pas prêt. A être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. Je le pensais endormi depuis l’enterrement de mon grand-père, mais il s’est brusquement mis à gesticuler lorsque j’ai décidé d’écrire à Rosa, il y a six mois. Elle a répondu à ma lettre en précisant qu’elle ne donnerait pas suite à d’autres courriers. »

Zizi Cabane / Bérengère Cournut

Une nouvelle publication au Tripode et un nouveau roman de Bérengère Cournut sont synonyme de double-joie pour moi ! Impossible de résister.

Le roman est centré sur Zizi Cabane. C’est la plus jeune des trois enfants d’Odile et Urbain alias Ferment. Elle a quatre ans quand sa mère disparaît. Le lecteur ne sait pas grand-chose. Une sorte de mystère et d’onirisme plane sur ce roman. On se laisse porter par les mots. Chaque personnage a la parole à tour de rôle. Parfois ce sont des lettres. Le tout est entrecoupé de poèmes d’ « O », O comme Odile ou Eau. Car Odile s’est transformée en eau et passe sous la maison. Elle s’infiltre pour en ressortir et dévaler le terrain en pente pour rejoindre le ruisseau. Si bien que Ferment est obligé de construire un cabanon en bas de leur jardin pour s’y réfugier avec ses enfants en attendant de faire des travaux dans la maison pour essayer de contenir ce phénomène inexplicable.

Chaque enfant a un surnom expliqué au début du roman. Il y a la petite Zizi Cabane, ensuite ses deux grands frères, Chiffon et Béguin. Malgré le drame, les enfants sont plein de vie. Ils ne sont qu’amour entre eux. On ressent toute la naïveté de l’enfance, les jeux et souvenirs de fratrie. A la disparition de la mère, la sœur de celle-ci, Jeanne, viendra s’installer avec eux. Ferment et Jeanne semblent les plus touchés par l’absence d’Odile. Rassurez-vous ce roman ne fait pas pleurer, au contraire, il est plein de poésie. C’est également une ode à la nature qui est un personnage à part entière. J’ai beaucoup aimé les cartes inventées et créées sur les vieux chiffons. La fin est totalement inattendue. Il y a un côté conte avec les thèmes du deuil, des non-dits et des silences. Beaucoup de douceur, de tendresse, de bienveillance et de sensibilité se dégagent de ce livre.

Je ne vous en dis pas plus. Je vous laisse découvrir cette famille et son histoire.

L’éditeur a choisi une très belle couverture dont les rabats de déplient pour dévoiler davantage la fresque d’Astrid Jourdain.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai été la femme de Ferment
et la mère de trois enfants


Je m’appelais Odile, j’étais jeune
j’aimais rire et pleurer en même temps
J’avais parfois peur de la vie
et beaucoup, beaucoup d’envies


Puis il y a eu ce jour où je suis partie
Ce n’était pas volontaire
c’est venu comme un truc qui sort de terre
 »

« Je me souviens de tout.
Je me souviens des plus infimes détails de la maison, depuis les irrégularités de la dalle au sous-sol jusqu’aux nœuds dans les poutres.
Je me souviens des joints du carrelage dans la cuisine, de la couche de graviers dans le cellier, des lucarnes en verre épais qui morcelaient le paysage dans le mur aveugle, à l’arrière. »

« Cette source ne me fait plus râler. Je suis à deux doigts de croire qu’elle est une chance. En tout cas, elle m’occupe l’esprit, m’empêche de devenir fou en pensant à toi, à ce que tu es devenue et qu’on ne sait pas. »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir.
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir.
Oh, Ferment… si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand
large et le froid. Comme je t’aime aussi – et comme je m’abreuve
au brouillard de tes nuits…
 »

« Jadis, j’ai dû avoir un lien avec tout ça, ces deux enfants-là et la façon dont, cette nuit, ils hantent le paysage. Mais ce soir, je ne suis qu’un souffle, un vent faible qui enrage de ne pouvoir mieux appeler l’orage »

« Je prends avec moi les rêves de deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi. Ils sont fous, ces deux-là ! Emplis d’eau et de marais spongieux, habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous
plus loin encore
là où le chagrin et la mort
ne sont plus rien
 »

« J’ai l’impression que quelque chose, ici, me poursuit, tout en me disant de partir. »