Les enfants endormis / Anthony Passeron

Quelques photos, des films super-8, Anthony Passeron trouve peu de matériaux sur son oncle Désiré. Dans la famille, personne ne parle de lui. Il sent de la colère ou de la tristesse quand il pose des questions, mais surtout il se heurte à des murs de silence.

Les chapitres alternent entre les recherches scientifiques sur le virus du sida et le récit intime de l’histoire familiale de l’auteur. A la manière d’une enquête, il reconstitue le passé, la vie de son oncle, Désiré, mort du sida. Il se droguait à l’héroïne et échangeait les seringues avec d’autres personnes.

Roman social ou sociologique, il met en lumière une période en France où le sida et la drogue touchait aussi des familles dans les campagnes, ici l’arrière-pays niçois dans les années 1980, et pas uniquement dans les grandes villes ou chez les homosexuels.

Il raconte les longues et nombreuses recherches, les essais infructueux, les tests abandonnés. Ces scientifiques qui continuent coûte que coûte de chercher un traitement efficace pour stopper ou ralentir toutes ces morts.

Anthony Passeron fait également le portrait de sa grand-mère, la patronne de la famille, qui vit dans le mensonge et le déni la plupart du temps, peut-être pour mieux affronter la situation et les qu’en-dira-t-on. Il aborde aussi la question de la peur du sang contaminé dans les hôpitaux et l’impuissance à soigner.

Un premier roman très intéressant et passionnant, au ton juste et pudique, touchant. Une belle pépite de cette rentrée littéraire à ne pas manquer ! J’ai hâte de lire le prochain livre de ce jeune écrivain.

Prix Première Plume et Prix Wepler 2022

VLEEL à venir, le 27/11 : https://vleel.com/rencontre/rencontre-litteraire-avec-anthony-passeron/

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu’on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d’abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s’est rendu compte que cela n’avait rien à voir avec l’herbe ou l’alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d’eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Ma grand-mère incarnait encore l’autorité de la famille, mais ce qui était en train de se produire la sidérait avec une telle violence qu’elle ne savait plus comment réagir. Elle traversait de longues phrases de déni, suivies de brefs moments de lucidité, dont il fallait profiter pour que les choses avancent avant qu’elles ne soient de nouveau immobilisées pendant des semaines.
Incapable de fonctionner autrement, Louise ne pouvait évoquer cette situation qu’en recourant à des euphémismes incompréhensibles, des balivernes niant la réalité, cruelle, violente, implacable… Dans sa bouche, la toxicomanie devenait « des bêtises », les cures de désintoxication « du repos », le sida « une maladie » et, plus tard, son fils mort serait « une étoile montée au ciel ». Comme si n héroïnomane pouvait finir à la droite du Père. » 

« De son côté, ma grand-mère se raccrochait aux rendez-vous qu’elle obtenait pour son fils auprès des médecins de l’hôpital l’Archet. Ces derniers, d’ordinaire si savants, se faisaient taiseux. Ils observaient, davantage qu’ils ne soignaient. Ils communiquaient par des silences ou des soupirs. Arrêter la drogue définitivement, c’était leur unique recommandation. Ils admettaient l’insuffisance de leurs connaissances sur cette maladie et attendaient de nouvelles informations de Paris ou des États-Unis. Ils étaient incapables d’aller au-delà d’un diagnostic qui résonnait comme une condamnation à mort, et, pour l’heure, leurs prescriptions se limitaient à quelques conseils concernant la vie quotidienne : laver les couverts de Désiré à part avec de l’eau de Javel, éviter les objets coupants, ne pas fréquenter de personnes atteintes de maladies, même bénignes. En cas de blessure, éviter de toucher le sang de Désiré autrement qu’avec des gants en latex, puis tout nettoyer à l’eau de Javel, encore.
L’odeur de la javel. C’est le seul souvenir olfactif qu’il me reste de la maison de mes grands-parents. L’odeur du désespoir de Louise, ramenant son fils de l’hôpital, comme le premier pestiféré du village depuis la fin du Moyen Âge. Même dans un si grand hôpital, même dans une si grande ville, personne ne pouvait rien faire pour Désiré. »

« A chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« Cette première maladie éprouvait son corps déjà maigre et pâle, meurtri par les années d’héroïne. Brigitte tâchait de s’occuper d’Émilie, c’est donc Louise qui se rendait au chevet de son fils. Elle reconnaissait sa chambre dans le dédale de l’hôpital grâce à une pastille rouge collée sur sa porte. Ce qu’elle avait pris d’abord pour une considération particulière n’était que le début d’une salve d’humiliations qui ne cesseraient plus. Elle arrivait souvent en début d’après-midi et trouvait le plateau-repas de son fils abandonné devant la porte. Il était toujours le dernier à recevoir des soins, quand on n’oubliait pas tout simplement de s’occuper de lui. Un jour, elle a retrouvé Désiré couvert de sang séché. Aucun aide-soignant n’était venu le nettoyer à la suite d’une hémorragie. Ma grand-mère s’apprêtait à hurler, lorsque mon oncle l’en a empêchée. « Arrête, maman, ça va. On va se débrouiller. » Louise commençait à comprendre. Elle a nettoyé le sang de son fils elle-même. Ce sang qui collait une frousse terrible à tout le personnel de l’hôpital, ce sang qu’elle lui avait pourtant légué et qui n’en finissait plus de le tuer. »

« En trois phrases, ma mère venait de me donner ma part d’héritage du fardeau familial. Ces réponses ont amené avec elles des océans de questions que je ne pouvais pas lui poser. Elle était épuisée par ce qu’elle venait de révéler. »

« Le sida en avait fini avec nous. Il s’en était allé saccager d’autres corps, gâcher d’autres rêves de vies simples. Il ne laissait derrière lui que les survivants d’une famille sonnée, s’échangeant des comprimés incapables de les endormir pour oublier, quelques heures, des souvenirs qui les hanteraient pour toujours. »

« C’est la première fois qu’on me parle de mon oncle ainsi, sans détour, sans colère. Je comprends que ce qui reste de lui n’existe plus que dans la mémoire d’une survivante. Avant de raccrocher, confus, comme lorsqu’on revient d’un long voyage dans le temps, je la remercie d’avoir mis des mots sur une vie que je ne pensais plus pouvoir rendre à la lumière. »

3 commentaires sur « Les enfants endormis / Anthony Passeron »

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