Un chien à ma table / Claudie Hunzinger

Sophie Huizinga vit avec Grieg à l’écart, dans la forêt vosgienne, au lieu-dit « Les bois-bannis ». Loin de la foule et de la folie des villes, ils vivent de peu et en harmonie avec la nature. Ils lisent beaucoup et Sophie écrit. Elle est écrivaine. De temps en temps elle part pour une rencontre organisée par une librairie.

Un jour, une chienne s’approche de leur maison. Sophie la recueille et la soigne. Elle voit qu’elle a été maltraitée et qu’elle a subi des sévices sexuels. La chienne ne reste pas et repart. Après tout elle est libre, même si Sophie aurait aimé la garder. Elle a eu des chiens par le passé. Elle a un âne âgé dans un pré qu’elle aime beaucoup et à qui elle rend visite tous les jours.

Puis la chienne revient et s’installe chez eux. Alors Sophie la nomme Yes. Elle devient un membre à part entière de la famille, « un chien à ma table ». Il y a de très belles pages sur cette relation homme-animal.

Double de Claudie Hunzinger, Sophie raconte ses journées à marcher dans la nature, à lire et écrire. Elle est préoccupée par l’avenir de la planète. Ce roman aborde également la vieillesse avec humour. Sophie et Grieg forment un vieux couple atypique et attachant. Il y a beaucoup de poésie dans ces pages et une plume singulière qui ne ressemble à aucune autre. J’ai été happée par ce roman et son ambiance. Une expérience de lecture unique qui pousse à la réflexion ! Une ode à la littérature et à la nature, je ne pouvais qu’aimer ce livre !

Prix Fémina 2022

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit ? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres. »

« Je suis restée un moment à espérer la voir revenir. A revivre son arrivée. Jamais aucun chien ne m’avait regardée de sa façon à elle, plongeant ses yeux au fond des miens, voici qui je suis et toi qui es-tu ? Un regard cherchant le mien dans sa souveraineté. »

« Je me sentais fragile comme encore jamais dans ma vie. En bout de course. J’allais rendre les armes, accepter la défaite. Je me disais : cette fois j’y suis. Ça y est, je suis vieille. Mon corps s’est déglingué. Il ne pourra plus me porter à travers les forêts. Je le sais. J’ai alors tenté de récapituler : ses cuisses sont encore dures. Ses pieds restent sûrs et même révoltés, je n’ai jamais vu des pieds aussi révoltés, à déformer toutes les chaussures. Mais il n’a pas gardé un très bon dos. Ni des épaules solides. Ses genoux ne valent plus rien. Et ses hanches, bien que réparées l’une et l’autre, ne sont plus les mêmes. Alors, est-ce qu’avec un corps pareil, on peut encore crapahuter en forêt ? Non. Pourtant c’est là que je voudrais encore aller. Je ne peux parler que de là. Parler encore de la forêt, voilà ce que j’ai en tête, et sur le cœur, et dans la peau. Écrire encore un livre qui parlerait d’elle, la forêt sombre et velue. »

« Face au monde animal, je me sens du même bord. Et très rassurée de l’être. C’est à un tel point qu’il m’arrive, vis-à-vis d’un humain, de me réfugier dans le regard du chien qui l’accompagne. Dans certaines situations, je me taillerais vite fait avec le chien. Sortir d’un bond de moi rejoindre le chien. Filer à quatre pattes. Me casser. Combien de fois cela m’est-il arrivé, de croiser le regard du chien et d’y trouver d’emblée loyauté, complicité, profondeur, goût du jeu ? En connexion immédiate et totale ? Alors que dans le meilleur des cas, le regard de l’humain allant avec ce chien me laisse sur le qui-vive, avec au fond de moi un étrange réflexe de fuite, lui préférant l’autre monde. Celui du chien. Comment expliquer ça ? Faute de chien, il m’arrive d’avoir l’irrépressible besoin de fuir, par exemple au cours d’un repas de famille, dans les profondeurs du buffet en noyer, rejoindre les vieilles assiettes et les soupières où passent des charrettes de foin sous des horizons bleus. »

« Nous l’étions tous les deux. C’était flagrant. D’étranges vieillards abritant un enfant. Des vioques. J’aime beaucoup ce mot, vioque, il dit l’effarement insoluble de l’enfant qu’on est resté. »

« La fenêtre était ouverte.
On n’avait pas de voisins.
Grand silence.
La nuit immense.
Je me suis demandé, avant de m’endormir pour de bon, à la fin de cette journée de mon retour qui avait coïncidé avec celui de Yes, ce que j’aimais plus que tout.
J’ai compté.
La liberté.
Grieg.
Yes.
Mes Buffalo.
Notre abri dans le chaos. »

« Je revois Litanie, ce jour-là, aux Bois-Bannis. Seule. Elle était encore loin, juste une petite silhouette. À la longue, elle est devenue vieille, pelée, nous guère mieux. Elle broute encore, elle broute tout le temps, elle n’arrête pas de brouter comme Grieg de lire. Qu’est-ce qu’elle broute savamment, patiente, silencieuse, qu’est-ce qu’elle s’y connaît en herbes, refusant les fleurs brûlées/brûlantes du millepertuis photosensible, les feuilles velues/vulnéraires des digitales, tout comme celles lisses des muguets, en lisière à l’ombre, mêlées à celles des colchiques bourrés de colchicine, tout ça violemment cardiaque comme si la montagne voulait vous faire battre le cœur beaucoup trop vite ou trop lentement, vous enlever au monde d’en bas. »

« On avait beau se croire posés quelque part en bordure du monde, il arrivait pourtant que l’air aux Bois-Bannis sente la mort comme partout. Ça venait par grosses vagues empoisonnées apportées par le vent du fond de la vallée. »

« Pourtant, malgré la sorte de petite illumination que j’avais eue à Lyon, je ne sortais pas beaucoup. N’allais pas marcher. Au plus loin, j’allais jusqu’à Litanie lui donner du foin. Je n’avais rien remis en route. Quelques notes, pas davantage. Pourquoi, un soir de cet automne, ai-je alors pensé : je veux bien être devenue vieille, d’accord, je prends la vieillesse et son corps déglingué, mais je prends aussi l’inconnu qui va avec elle ! J’avais oublié l’inconnu. N’oublie pas l’inconnu. Et j’ai longuement pensé à l’inconnu devant moi, et la vieillesse m’a semblé devenir une sorte d’expédition en zone inconnue. Je l’ai pris comme ça. Je me suis dit je vais écrire le livre de cette expédition. »

« Pubis et forêts, arrêtons de tout raser. »

« Mais, souvent réveillée, je me répétais : Toi, tu es une sentinelle de l’autre monde : celui du dehors. C’est ça, ton rôle. Plus que jamais. »

« C’est comme ça, qu’un jour, j’avais ressorti le Guide des Lichens, et devant ses illustrations, je me suis vue telle que j’étais, et Grieg aussi, tel qu’il était, deux êtres bizarres, pas vraiment des champignons, mais pas loin d’en être ; pas non plus des algues malgré leur consistance ramollie ; deux êtres entre algues et champignons : des lichens. Les lichens sont des organismes singuliers, tantôt hypersensibles et fragiles, sentinelles de la qualité de l’air, des révélateurs de la pollution, tantôt indestructibles, survivant à tout. »

« Ce qui m’a donné envie de noter vite ce qu’il venait de me dire sur un bout d’enveloppe, et lui : Qu’est-ce que tu fais ! Tu es encore en train de voler ce qui sort de ma bouche ? On devait signer ensemble. Elle est incroyable, cette femme. Elle prend des notes pendant qu’on lui parle, notes qu’elle va trier soigneusement, ça m’amuse beaucoup son petit jeu, comment elle fait un choix pas toujours honnête. C’est une truande qui profite de tout ce qu’elle peut pour ensuite le trafiquer. On en sait jamais si elle ment ou si elle dit la vérité. D’ailleurs, maintenant que tout se casse la gueule en bas, qu’il n’y aura plus de maisons d’éditions ni de librairies ni de livres, elle va écrire pour qui, notre écri-vaine qui a de la peine ? Si tout se casse la gueule, pourquoi écrire encore ? Puisqu’on a perdu, pourquoi écrire ? Pour qui ? Tu devrais laisser tomber, pourquoi tu ne laisses pas tomber, Sophie ? Tu y crois encore, Fifi ?
Je me le demandais aussi. Est-ce que je crois encore à l’écriture ? »

« Souvent, la nuit, quand je me réveillais, je pensais à mon travail de sentinelle. Mets-toi une lampe que le front, une frontale pour éclairer ce qui t’entoure, voilà ce que je me répétais. Éclairer ce que nous allons perdre. Éclairer la perte. Voilà le travail. Parce qu’il était incroyable, le défilé de la perte, et comme il était venu vite. »

« Pourtant, avec Gaétan, ce qu’il y avait de bien, c’était qu’on percevait que si les choses allaient mal finir, ça n’avait aucune importance, on ne fait que passer sur Terre, et la réalité quand on l’agrandit jusqu’à devenir immense, n’est qu’une sorte de fiction. J’aimerais bien savoir où se trouve la frontière entre réalité et fiction. Et entre réalité et non-fiction ? Je ne l’ai pas trouvée. »

« Gaétan passait chez nous avant de regagner sa tente, juste avant la nuit. Il ouvrait son carnet. Il me montrait ses dessins. Puis un matin, comme le dernier cheval de la Terre se lève sans bruit dans le petit jour, il est reparti. »

« Les livres sont un abri. La langue est un pays. »

« C’est le lendemain que Yes a disparu.
Est-ce que j’avais tourné les yeux ?
Est-ce qu’un instant je m’étais endormie ?
Est-ce que je m’étais retournée ?
Je l’ai appelée.
Je l’ai cherchée partout.
Je ne l’ai pas trouvée.
Depuis j’ai un trou à la place du cœur, et mon corps, lui, ne veut plus rien entendre, tandis qu’autour de nous, le monde continue sa course vers le pire. De temps en temps, assise à ma table, je murmure son nom.
On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux. »

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