Les échassiers / Isabelle Aupy

Ce livre tête-bêche est très original. Vous avez deux histoires voire trois car le livre peut être lu d’un côté ou de l’autre, ou encore en alternant les chapitres des deux côtés. Soit deux histoires autonomes et interdépendantes publiées par les excellentes éditions du Panseur que j’aime beaucoup.

Pour ma part, j’ai commencé par l’histoire d’En-Haut et c’est d’ailleurs la première partie du livre qu’a écrite l’autrice. Elle a inventé un monde qui n’est pas le nôtre et où les hommes et les femmes survivent. Dans l’En-Haut, le personnage principal est un petit garçon qu’on voit grandir et essayer justement de survivre. Il vit sur une plateforme dans les airs au milieu d’autres enfants abandonnés. Des échassiers chassent des oiseaux pour se nourrir et les déposent sur les plateformes où les gardiens les récupèrent. Les enfants ont peur des gardiens qui sont assimilés à des ogres. Les femmes accouchent et repartent rapidement chasser pour survivre, abandonnant les enfants. Les personnes âgées quand à elles sont aussi abandonnées. Soit vous êtes actif, utile et vous recevez à manger, soit vous devez vous débrouiller pour vivre.

Dans l’En-Bas, on vit au bord des marais. Les enfants sont pris en charge par les adultes. Ils n’ont pas un père et une mère, mais plein de pères et de mères qui s’occupent d’eux. Ce sont les enfants qui chassent, car leur poids plume leur permet de ne pas s’enliser et de traverser les marais. Mais attention, selon l’âge que les adultes donnent aux enfants, ils changent de catégorie et de fonction. Et passé 15 ans, la vie devient beaucoup moins drôle. C’est le moment où l’on rencontre le personnage principal de la deuxième histoire. Là aussi il est question d’un ogre qui terrorise tout le monde bien que personne ne le voit jamais.

A travers ces deux histoires, l’autrice aborde beaucoup de questions sur notre société qui l’animent. Cela peut paraître sombre, mais Isabelle Aupy y a également glissé un message d’espoir. Je lis peu de littérature de l’imaginaire et je pense que ce roman n’est pas à classer dans cette catégorie. Certes il s’agit d’un monde inconnu mais c’est surtout un prétexte pour parler de notre monde où la domination est prégnante, où chacun veut survivre au détriment des autres. J’ai été emportée par l’écriture poétique de l’autrice. Elle utilise beaucoup les métaphores avec notamment la figure de l’ogre. Et au-delà de l’enfance, chacun des personnages principaux vit une histoire d’amour.

Encore un texte unique et original des éditions du Panseur qui rejoint mes étagères pour ma plus grande joie.

Note : 5 sur 5.

Incipit de L’En-Haut :
« Je suis né comme tous les autres enfants, pondu au bord d’une plateforme dans un effort qui coûtait très souvent la vie au mères. C’était un événement entouré de solitude : la venue au monde d’un être insignifiant et inutile, une bouche braillarde réclamant d’être remplie quand nous manquions tellement de nourriture. Pourtant, il a bien fallu un élan de pitié pour le minuscule tas de chair que j’étais, à moins que ce ne fût un quelconque instinct de survivance de l’espèce. Toujours est-il que je suis en vie, c’est donc que ma mère, ou quelqu’un d’autre, a fait taire mes cris en apaisant mon ventre. »

« Nous étions peu d’enfants à courir sur la plateforme. Il y avait Rousseur bien sûr, toujours à décider, toujours à commander, et les autres qui l’écoutaient. Elle avait donné leurs noms à Broussaille et à Noireau, l’une pour ses cheveux épais et touffus qui lui faisaient comme une seconde tête au-dessus du crâne, l’autre pour sa peau sombre comme les planches sur lesquelles il aimait prendre le soleil. On ignorait de qui Grands-Yeux tenait son nom, mais il était tellement écrit sur son visage que nul ne se posait la question. Quant à moi, je n’en avais pas. La première raison à cela était que Rousseur refusait de m’en donner un, et aucun des autres enfants n’aurait risqué de la mettre en colère. La seconde était que je ne possédais rien de spécial. Au début, j’en ressentis une blessure profonde, comme si la vie m’avait privé de quelque chose d’essentiel dans une injustice flagrante. Puis, je réalisai que cette absence de particularité était sans doute ce qui privait Rousseur d’imagination ; à défaut de fierté, j’en conçu une certaine satisfaction. Je devenais donc tour à tour le Petit, Dans La Lune, ou encore le Merdeux, selon l’humeur de Rousseur, mais le plus souvent, j’étais Toi Là-bas. »

« Pour moi, grandir signifiait fuir son enfance désespérément. »

« La courbure n’avait pas encore déformé leur silhouette, ils pouvaient dresser les épaules pour tendre leur visage aux autres et ils me regardèrent, moi, le premier à les accueillir, le trop petit, le trop frêle et trop lent, moi, le Toi Là-Bas.
Je n’oublierai jamais leur regard ni le sentiment d’existence qu’ils me donnèrent. Je suis né à cet instant précis, dans les yeux de ces pêcheurs d’oiseaux. »

« Frères était un nom qui ne voulait rien dire, mais qui sonnait beau. Que pouvais-je leur répondre ? Je pensais à Rousseur et à sa peau tachetée, je pensais à Grands-Yeux et son regard de ciel, Noireau et sa peau sombre, Broussaille et ses cheveux, et moi, je n’étais personne et ça, je ne pouvais pas le dire à Frères. Alors, je partis en courant pour me cacher, serrant contre mon cœur mon trophée et ce nouveau mot que je ne comprenais pas, que je ne compris jamais vraiment, mais qui avait leur visage et qui évoque encore en moi l’idée d’un lien indéfectible unissant deux êtres semblables. »

« La première marche ne s’oublie jamais. Elle est aussi enivrante que terrifiante. Sentir le vent tenter de nous trébucher, subir le soleil sans répit pendant des heures et fixer son ombre qui s’étire bas-devant soi sur les nuages, saisir le sol du bout des échasses sans connaître sa couleur ni son odeur, ça ne se décrit pas. Il me faudrait pour cela de nouveaux mots empreints de cette fraîcheur de l’inouï, ou plutôt les mêmes mots répétés sans cesse dans une litanie dont on ne connaîtrait le début mais jamais la fin. Ainsi les pas s’enchaînent, identiques et pourtant sensiblement différents. Différents parce que chacun porte en lui le poids des précédents et alourdit les suivants. Nos marches ne sont qu’éternelles répétitions empesées de lassitude, mais la première demeure celle qui nous fait vivre ce qui ne peut s’apprendre. »

« Je croyais que mes pas m’éloignaient d’une vie futile et solitaire, je croyais que je laissais derrière moi l’injustice des Gardiens, la cruauté de mes camarades et cet Ogre que je n’avais jamais vu, qui restait tapis derrière les murs, menaçant de nous dévorer. J’avais tort, certes, mais comme au temps de mon enfance, les illusions et la naïveté sont souvent plus douces que la vérité et il me prend l’envie de m’y aveugler encore maintenant, même une seule journée, pour que survivre me soit moins douloureux. »

« Nous vivons des vies d’équilibristes, le moindre faux pas entraîne la chute, j’imagine que cela nous façonne autant que les échasses déforment notre dos. »

« Les enfants étaient faciles à atteindre, ils n’espéraient que ça. Elle leur offrait son attention en tentant d’y voir autre chose que des orphelins vivant de rien, que ces corps nus et abandonnés faute de pouvoir suivre, des bouches de trop que personne ne voulait nourrir. »

« Nous tombons toujours poussés, par le vent, un autre, la folie, le désespoir… qu’importe. »

« Sourire l’avait évoqué du bord de ses lèvres devenues tristes. Une pudeur que je ne lui connaissais pas. Elle disait qu’il n’y avait rien à sortir de cela, que la vraie cruauté, quand on la subissait, on ne la racontait pas, on y sombrait ou on s’en libérait. Elle ne voyait qu’une seule bonne raison de me confier son secret : me montrer qu’il existait une autre façon d’être haut-dessus de sa douleur. »

« Survivre à tout prix. Au prix des autres, au prix de vivre. Mais vivre est une promesse qui nous fait grandir et ne sera jamais tenue. »

« De plateforme en plateforme, le répit se transforme en prison insupportable. Dans l’entassement de nos misères, les haltes nous rappelaient à ce que nous étions, à notre laideur, notre lâcheté de fuir perchés sur nos échasses, de chercher la beauté là où elle était : loin de nous et de notre médiocrité, dans l’immensité du ciel. »

« On naît inutile, on marche pour tenter de servir à quelque chose, puis on redevient inutile. Mourir reste la dernière chance de retrouver un peu de sens quand il faut le perdre tout à fait pour permettre aux autres de s’emparer de notre chair sans remords. »

« J’ai su alors ce qui te rendait différent de nous et un mot ancien, si vieux que je ne sais d’où il venait, a traversé mon silence : tu n’es pas un échassier, tu es Homme. »

« Un jour, il faudra bâtir un monde où les Gardiens conserveront la mémoire de nos infamies au lieu de la dissimuler. Peut-être ainsi cesserons-nous de nourrir l’Ogre.
A ma façon, je tente d’affamer le mien. Tant de choses existaient que j’avais choisi d’ignorer. »

« J’ai la certitude que j’aurais grandi différemment si les adultes m’avaient regardé, s’ils avaient protégé Rousseur et Grands-Yeux. »

Incipit de L’En-Bas :
« Le truc avec la naissance, c’est qu’on ne choisit pas. Ça nous tombe sur la tête comme les bambous se plantent dans le sol. Ça traverse les nuages et le ciel, et ça vous écrase sans prévenir ni attendre la permission. Naître, c’est un peu pareil il me semble, car j’en ai vu des marmots à peine éclos, on ne leur demandait pas trop leur avis. Les adultes les prenaient, puis les mettaient ailleurs, et ainsi de suite, comme on déplace des cailloux. Ça n’avait pas l’air de déranger les petits : ils étaient là, c’était suffisant. »

« Les vieux disent toujours qu’il n’y a rien de pire que l’oubli. Pas étonnant, ce sont des gardiens de mémoire. Parole sacrée ou pas, je pense qu’ils se trompent : oublier, ça évite de se torturer avec ce qu’on ne possède plus. »

« Le jour où la petite sœur est née, je crois que j’étais moins qu’un dix, ou un dix tout court ? Je ne sais pas trop. C’est difficile de se donner un âge. Les adultes sont forts pour ça, c’est d’ailleurs eux qui ont inventé le principe. Si j’ai bien compris, quand on ne sait rien faire, mais alors rien de rien, c’est zéro. Quand on se balade partout à quatre pattes, c’est un. Marcher, c’est deux. Faut attendre trois pour vouloir courir dans la boue. Un peu comme la course, un, deux, trois, partez ! Sauf qu’en vrai, les trois, tout le monde évite de les laisser filer, ils sont trop petiots et ils se font écraser tout de suite. Par contre, ils tracent carrément sur l’eau ! Tellement légers que même un orteil ne s’enfonce pas ! Si j’avais mon agilité et leur poids, je serais encore plus respecté que les géants.
Quatre, je crois que c’est le moment où on quitte le clan, mais dans certains camps, ils disent cinq, et dans d’autres, le quatre dure trop longtemps pour que ça veuille dire quelque chose. J’ai vu des quatre à peine lancés et des quatre qui auraient pu être des dix…
Avec cinq, pas d’erreur, on chasse ou on cueille. Puis on passe direct au dix avec des moins ou des plus.
Quand ils décidaient de nous compter, les vieux étaient trop drôles ! Ils nous attrapaient par les bras, les jambes, ils regardaient notre épaisseur, ils comparaient les tailles avec une main sur la tête et un air fripé et très sérieux. Mais le plus marrant, c’est quand ils s’engueulaient par ce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Moins dix ou plus dix, c’était la guerre à un point près. Là c’est un sept, sûr ! Ah non, un huit au moins ! N’importe quoi, il a plus dix ce gosse, ça se voit, allez, onze ! Onze ? Et puis quoi encore, pourquoi pas quinze tant qu’on y est ? Ah non, pas quinze ! Quinze, c’est la fin. Quinze, c’est la ligne qu’il ne faut pas franchir. A quinze, on sombre dans l’après. »

« Je ne suis pas prêt. Comment je pourrais l’être ? J’ai appris à avoir peur, pas à grandir.
Je ne sais rien de l’Ogre sinon ce que les vieux en disent et ce que les parents taisent. »

« Tout ce qui me reste, c’est l’affliction de comprendre à quel point je ne suis rien. Ça aussi, c’est un mot transmis par les vieux, affliction. Je sais qu’il s’agit d’une tristesse si forte que les bras d’une mère ou d’un père ne la soulagent pas. Même pleurer ne la fera pas partir. »

« Ne plus pouvoir bouger m’a forcé à ouvrir les yeux comme jamais, et à remarquer ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps, si je n’avais pas été aussi stupide. Tout était là, depuis le début, des éléments auxquels j’étais aveugle, trop occupé à pleurnicher sur mon sort et à tourner en rond autour de mon nombril. »

« Ses mots hurlaient plus que le vent. C’étaient des mots de colère qui griffent et mordent, qui glacent d’être si seuls et sans réponse. Une vraie tempête. »

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