Le cabaret des mémoires / Joachim Schnerf

Samuel devient père. En rentrant de la maternité et en pensant au retour à la maison de sa compagne et de son fils, il s’interroge sur ce qu’il veut transmettre à son fils. Sa famille a vécu la Shoah. Sa grand-tante Rosa qui vit aux États-Unis est la dernière survivante d’Auschwitz. Que restera-t-il après sa mort ? Son fils doit savoir.

Le roman alterne entre présent et passé. Il se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin lorsqu’ils imaginaient partir à l’aventure jusqu’à Shtlel City chez Rosa.

Rosa, il ne l’a rencontrée qu’une fois à l’enterrement de son grand-père. Ils ne se connaissent pas. C’est la génération du silence, de l’indicible, de la honte. Alors Samuel décide d’écrire une lettre à Rosa. Il en devient obsédé, si bien que sa compagne lui demande gentiment de ne pas transmettre tout de suite ses névroses à leur fils.

Rosa est partie vivre au Texas où elle a monté un cabaret en plein milieu du désert, « Camp Camps ». Elle y donne une représentation tous les soirs où elle parle de ce qu’elle a vécu.

Dans ce très beau roman intime, Joachim Schnerf apporte sa contribution au devoir de mémoire, une façon de ne pas oublier et de transmettre aux générations futures l’horreur de l’Histoire. Le roman est très court, 133 pages, et pourra être lus par des adolescents.

J’ai été touchée par cette ritournelle au début des chapitres qui vient d’une chanson des éclaireurs israélites donnée dans son entièreté à la fin du livre : « Quand demain reviendra la lumière… ».

La plume est magnifique et je n’ai qu’une envie désormais, c’est de lire son deuxième roman pour lequel il a reçu le Prix Orange du livre 2018.

Pour ceux qui seraient dans les parages, il y aura une rencontre entre Joachim Schnerf et Lola Lafon, ce vendredi à 17h à Strasbourg dans le cadre des Bibliothèques Idéales, sur le thème de la transmission.

Merci à Lecteurs.com et Grasset pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de presse et des photos jaunies. De portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigés, de vieilles femmes à Haïfa concourant pour l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certaines encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosité qui se cache au fond de la loge de Rosa et qu’elle détaille, grâce au miroir de sa coiffeuse, avant et après chaque représentation – elle regarde rarement en face ces souvenirs de douleur. »

« Quand demain reviendra la lumière, notre bébé sera là. Dans ce lit à barreaux que je fixe en pension à mon enfance, lorsque très jeune déjà le nom de Rosa m’obsédait. A table, les histoires de famille nous conduisaient immanquablement vers elle. Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse, cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert. »

« Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de notre famille marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta. »

« Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort. »

« Lorsque j’étais enfant, je rêvais de me rendre dans le cabaret de Rosa. Aujourd’hui il me hante. »

« Chaque soir dans une tenue différente, Rosa aux identités infinies liste sans raconter, elle nomme, martèle, pour qu’on ne puisse jamais nier. »

« Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ces névroses – pas les atrocités de l’histoire. Je veux tout transmettre à mon enfant, son arrière-grand-père et son arrière-grande-tante, six millions d’âmes qui priaient chaque nuit pour que le lendemain revienne la lumière et que le cauchemar se dissipe. »

« Peut-être ne suis-je pas prêt. A être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. Je le pensais endormi depuis l’enterrement de mon grand-père, mais il s’est brusquement mis à gesticuler lorsque j’ai décidé d’écrire à Rosa, il y a six mois. Elle a répondu à ma lettre en précisant qu’elle ne donnerait pas suite à d’autres courriers. »

4 commentaires sur « Le cabaret des mémoires / Joachim Schnerf »

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