Lulu / Léna Paul-Le Garrec

Voici un premier roman très réussi, sorte de conte qui nous parle de Lulu ou Lucien, ce petit garçon, rêveur, différent de ses camarades, qui vit avec sa mère. Son père ? Il ne sait rien de lui. C’est comme s’il n’existait pas. Ça ne l’empêche pas de grandir.

Sa mère le surprotège, s’énerve après les maîtresses qui ne comprennent rien à son fils. Lulu est très intelligent mais ne préfère pas le montrer, mieux vaut rester discret, éviter d’attirer davantage l’attention sur lui. Il se réfugie dans les livres dès qu’il a fini ses exercices en classe.

Lulu s’évade lors de ses promenades sur la plage. Ils habitent au bord de l’océan. Les occasions ne manquent pas de ramasser les objets rejetés, de les collectionner puis de les classer dans sa chambre qui devient un cabinet de curiosités au grand damne de sa mère. Après les coquillages et les plumes, il se passionnera pour les bouteilles jetées à la mer. Vous aurez alors l’irrépressible envie de jeter une bouteille à la mer avec un message pour un petit Lulu.

Ce livre est plein de poésie. Il m’a fait l’effet d’une sorte de cocon. Le récit de Lulu s’interrompt à un moment avec la révélation du secret de sa mère. Lulu nous apprend alors qui est son père ou du moins ce qu’il sait de lui. L’air de rien il aborde également le thème de l’écologie. Que fait-on de tous ces déchets dans la mer ? Lulu a trouvé une solution, il a créé une nouvelle espèce de poisson, le Piscis detritivore, qui « se nourrit exclusivement de détritus. »

Un coup de cœur !

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette belle lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Sur les rives de la lointaine Atlantique, quelque part très à l’ouest, flottent à l’entrée de mon cabinet de curiosités trois verbes en lettre capitales : croire, creuser, rêver. »

« Entre mes doigts menus ruissellent les grains de plusieurs existences, de siècles de vie. »

« Ce jour-là, je décide de rapporter un petit coquillage, en souvenir de ce doux moment de rêverie. Je le glisse, discrètement, au fond de ma poche, sans que maman regarde. Surtout ne pas se faire remarquer. Je sais qu’il ne faut pas lui demander, elle dirait non. Elle n’aime pas l’inutile (notion toute relative).
Minuscule, anodin, cet acte va en entraîner tant d’autres, mon effet papillon. Si nous savions, sui nous avions le pouvoir de savoir qu’un geste dérisoire répercuterait son écho sur l’ensemble de notre sablier, le ferions-nous ? Finalement, ce sont les petites, irréfléchies, qui bouleversent nos vies. »

« Sur le chemin du retour, ma main droite ne quitte pas le fond de ma poche. Je caresse le coquillage, frôlant ses contours, lisses, veloutés. A peine arrivé à la maison, je le lave avec soin, ôte le sable à l’intérieur. Et l’odeur de la mer disparaît. »

« Le lendemain, ma hâte intérieure est bien plus vive que d’habitude. J’aimerais presser le pas, slalomer sur le chemin sinueux qui mène à l’école, avancer l’heure de l’appel, accélérer les exercices. Lorsque l’on a terminé une activité, correctement terminé, la maîtresse accepte que l’on prenne un livre. Autant dire que je ne m’attarde pas à incarner les ignares, je n’ai qu’une envie, me précipiter vers la bibliothèque.
Avec sa reliure bleue, je l’ai déjà repéré sur les étagères, celui sur les petites créatures marines, c’est l’un des plus lourds, illustré de dessins à l’aquarelle. A l’intérieur, les noms chantonnent, il y en a des pratiques : couteau, coque, moule, peigne ; des amusants : pouce-pied, clam, bernique, oursin ; des gourmands : amande de mer, berlingot, grain de café ; et des poétiques : cigale de mer, anémone, porcelaine, vénus, astérie… »

« Maman désire que je porte une veste. C’est ainsi depuis mon plus jeune âge. Dans ma mémoire fantasmée, je m’imagine marchant à quatre pattes, vêtu d’une grenouillère en velours et arborant déjà un blazer en flanelle. Tout petit, je dois avoir cette apparence à la Benjamin Button, non pas vieux, mais hors du temps, à rebours.
Une veste impose le respect, dit maman. S’empressant d’ajouter que cela crée aussi une carrure dont je suis dépourvu. J’y vois une armure, un rempart contre le monde qu’elle me dépeint de façon si sombre. »

« Ce nouveau challenge ouvre le champ des possibles, il élargit les espaces de mon horizon.
Bien entendu, il faut en parler à maman (surtout, ne pas réitérer la crise). C’est aussi cela grandir, savoir devancer les choses. »

« Pour l’instant, je n’ai pas l’envie de la connaître, cette histoire avant moi, avant ma naissance. Je me suis construit sur un vide, mes fondations sont creuses, suspendues dans un néant. Nous ne sommes pas seulement notre mémoire, nous sommes aussi nos oublis, les trous de notre mémoire, nos absences, nos comblements, la fiction de ces comblements.
La vérité, avons-nous envie d’elle, besoin d’elle. Je ne crois pas. Il n’y a qu’une vérité, celle que l’on s’invente chaque jour. »

« Maman a dû remarquer quelque chose. Ça sent les choses, les mères, ce fameux sixième sens supplémentaire livré à la naissance. Elle d’habitude si maladroite dans ses perceptions avait vu juste. Preuve que ça doit s’illuminer tout autour de moi. »

« Je croyais que vivre avec ces silences, c’était le protéger, me protéger. Les secrets nous font, nous forment, nous façonnent. Ils nous creusent aussi, nous trouent, ils nous rendent forts et fragiles à la fois. Je ne peux pas lui transmettre que de la honte et des soupirs. »

« Je ne vous aide pas beaucoup, ne vous facilite pas la tâche, n’est-ce pas ? Je ne suis pas douée pour raconter. Dans ma tête, les images ne défilent pas. Elles sont enfermées, gelées, dans un trou noir, en dehors de mon cerveau. Très loin des mots. Ce n’est pas mon genre de les faire dégouliner, les mots, il n’y a que la sueur qui peut inonder les joues, lorsque les dents se serrent. Je ne suis pas douée pour raconter. Parler, c’est remuer la boue, c’est accroître la plaie. J’ai toujours préféré m’enfouir, mettre un mouchoir sur la béance et tourner les talons à la misère. J’ai honte, vous savez. »

« Ce qui se passe après n’appartient qu’à moi.
Mais sachez que d’autres expériences viendront, d’autres rêvent s’inventeront, des inventions naviguent dans les ondulations de mon esprit. »

« Tu es porteur d’un candide espoir qu’il faudra toujours conserver, lui seul sauvera ton âme de la cruauté du monde. »

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