Bleu nuit / Dima Abdallah

Un homme vit reclus dans son appartement, hanté par son passé. Il a grandi de l’autre côté de la Méditerranée, avant de fuir sa vie et de se réfugier en France pour devenir journaliste à Paris. Il a toutes sortes de stratagèmes et de tics pour oublier ses fantômes. Mais quand le téléphone sonne pour lui annoncer la mort de la femme qu’il a aimé et avec laquelle il a vécu, ses tics remontent. Tout commence à dérailler. Il ne se sent plus à l’abri entre ses murs. Il décide alors de vivre dans la rue, comme un sans-abri mais en ayant de l’argent pour s’acheter de la nourriture, des vêtements et sac de couchage chaud.

Dans la rue, il marche inlassablement dans le même quartier de Paris pour éviter de penser. Mais les odeurs font remonter les souvenirs à la surface. Il a des habitudes, chaque jour il se place à un endroit précis pour rencontrer une personne précise. Le mardi, par exemple, il a rendez-vous avec Ella qui lui tend un croissant. Il est obsédé par l’odeur de la crème dont s’enduit Layla, une femme également SDF.

Son monologue alterne avec des extraits de ses carnets. Ce sont des passages très poétiques. L’écriture est singulière et unique. J’avais beaucoup aimé le premier roman de Dima Abdallah, « Mauvaises herbes ». Je suis ravie de retrouver sa plume. Les sujets abordés sont à nouveaux graves et l’ambiance est étouffante. L’autrice tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin, où l’on découvre les secrets qui rongent cet homme seul. Car il est question de solitude dans ce roman. Il nouera des liens avec une chienne, Minuit, rencontrée au cimetière du Père Lachaise. Ces deux êtres meurtris ne se quittent alors plus.

C’est un livre puissant dont on ne ressort pas indemne car on ne peut qu’être bouleversé par ce personnage qui lutte contre la folie. A la fois sombre et lumineux, impossible d’abandonner cet homme, cette chienne et tous les autres sans-abris de ce roman très humain et sensible.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« C’était le 21 mars 2013. La date est gravée dans ma tête. C’est bien la seule. Ça et ma date de naissance. Il y a quelques autres dates qui font encore de la résistance de temps en temps, qui remontent depuis les abysses de la mémoire pour venir toquer à la porte, mais j’ai développé depuis des années une tripoté de techniques bien à moi pour les renvoyer d’où elles viennent. J’y ai travaillé dur. J’ai mis tout ce que j’ai d’énergie, tout ce que j’ai en réserve d’astuces et de formules magiques. J’ai développé un savoir-faire bien à moi à force de labeur pour faire mourir ce qui doit mourir. Je tue ce qu’il faut tuer. Quand ce qui est mort et enterré veut remonter depuis les enfers, je sais exactement ce que j’ai à faire. Je tolère deux dates : le 25 octobre 1961, celle-ci est marquée noir sur blanc sur mes papiers d’identité après tout, et le 21 mars 2013. »

« Je ne sais plus depuis combien de temps je n’avais plus mis les pieds dehors. L’espace et le temps s’évanouissent quand on vit seul dans un espace clos. Je sais seulement que les années ont défilé. »

« J’ai pris la décision de lire tout ce qui me passait sous la main. J’ai décidé que lire seul, à voix haute, était moins pathétique que de parler à mon steak pendant qu’il cuisait pour lui demander s’il était suffisamment saignant sans être bleu. En plus des nombreux livres, que je décidai de lire à voix haute désormais, je lisais toutes sortes de notices explicatives, je lisais les ingrédients sur les emballages alimentaires, je lisais les articles de presse. Une grande partie de ma journée était consacrée à cet exercice qui visait à ce que je ne perde pas ce qui définit par essence l’être humain. »

« La rue a ce pouvoir magique, elle vous débarrasse de tous les murs et de tous les fantômes qui y logent, de tous les prénoms qui s’accrochent. Je me débarrasse petit à petit des murs de ma mémoire comme on extrait des tumeurs. J’arrache chaque brique comme on arrache une épine enfoncée dans la chair. J’enterre tous les tics et toutes les convulsions. Je me purge petit à petit des cinquante-trois années de mon existence. Elles s’évanouissent chacune à son tour. La rue est une petite mort où le passé et le temps se disloquent à une vitesse vertigineuse. Les journées et les nuits se succèdent en vous glissant sur la peau, sans jamais vouloir s’accrocher. Les dates se morcellent et meurent sur le trottoir. Il n’y a que les saisons qui persistent. »

« J’ai mille ans et tous les caveaux du monde cachent moins de secrets que mon triste cerveau. Des secrets qui iront dans la fosse commune avec le reste. Des secrets que je ferai retourner à la fosse un par un. Je les enterrerai moi-même au plus profond, une poignée de terre après l’autre. »

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, mais j’enterre chacun d’eux, l’un après l’autre, dans les cimetières des rues de l’oubli. »

« Il est trop tard
Il a vite été trop tard
Ce qui est perdu est perdu depuis la nuit des temps
Ce qui est perdu doit se résoudre à sombrer
J’alimente le feu sacré où tout doit tomber en cendres
Un jour on comprend beaucoup de choses, mais ça ne change rien
Comprendre ne fait aucune différence
Comprendre est pire que tout
Il a vite été trop tard
Une époque où on ne savait rien
Je ne savais rien
Rien de rien.
Maintenant oublier tout
Brûler tout
Mourir pour de bon pour pouvoir renaître
Renaître propre de tout ce qui est perdu. »

« Quand Ella me tend le croissant, mille odeurs venues de très loin se rebellent et envahissent la rue des Amandiers. La boulangerie de la rue se met à embaumer le quartier entier d’un parfum de galettes à l’anis. Celles que ma tante Zeina, réputée pour ces galettes succulentes, cuisait sur le poêle par les froides soirées d’hiver quand elle nous rendait visite. »

« Tout s’évanouira peu à peu. L’édifice immense du souvenir, je le ferai voler en éclats, j’en dynamiterai les fondations autant de fois qu’il le faudra, pour qu’il n’en reste plus rien. Seulement une poussière ridicule que j’éparpillerai aux quatre coins des plaines de l’oubli. »

« Carnet

Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.

Tout a commencé par un petit son de bouche, ni chaud, ni froid
Cinq mots. Une petite phrase de rien du tout
Un petit vent
Facilement repris
Une brise devenue tempête
Je fragmenterai si bien chaque lettre, j’enterrerai si bien ce petit son de bouche
Que du malheur il ne restera plus rien
J’étranglerai chaque mot
La voix fantôme ne sera plus qu’un son ridicule étouffé, un souffle court à l’agonie
On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. »

« Je marche sur un fil. Je suis le funambule sur le fil tendu au-dessus des abysses de la mémoire. Il ne faut pas que je tombe. Je suis sur le fil qui menace de rompre au moindre faux pas. »

La mère à côté / Thael Boost

Voici un très beau récit de Thael et un bel hommage à sa mère.

Rosy, 90 ans, est atteinte d’Alzheimer. Elle ne peut plus rester chez elle. Il faut qu’elle se résolve à vivre dans un établissement. On lui découvre aussi un cancer des seins. A son âge, les médecins ne font pas dans la dentelle, c’est l’ablation. On ne la voit plus comme une femme mais comme une personne âgée qui n’a plus beaucoup de temps à vivre.

Thael évoque ce moment où les rôles s’inversent. Désormais elle est la mère de sa mère. Elle s’occupe d’elle. Sa mère a toujours été un peu farfelue mais la maladie accentue certains traits de son caractère. Les souvenirs s’effacent, alors elle tente de les consigner. Elle se réjouit que sa mère la reconnaisse encore, même si parfois elle la confond avec sa tante ou une autre femme de la famille, d’une autre époque.

Elle raconte le quotidien en maison de retraite, la vieillesse, les petits plaisirs gourmands, les bons et les mauvais côtés de la maladie. Avec générosité, elle partage des souvenirs et des anecdotes sur sa famille. Certaines sont très drôles, j’ai bien aimé la façon de compter les jours en nombre de culottes !

Ce récit se lit comme un roman, à la fois drôle et touchant, nostalgique sans être larmoyant. A la fin du livre, on a juste envie de rencontrer Rosy et de manger une crêpe avec elle. Une sacrée femme !

Vous pouvez prolonger cette lecture et retrouver le quotidien de Rosy sur le compte Instagram Tête de Mum ! Bravo Thael pour ce premier livre dont j’ai apprécié la plume sensible.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Je déteste le mercredi.

Tu nous emmènes faire du shopping et je sais que cela va être long et ennuyeux. Je vois bien l’excitation dans vos regards, à ma sœur et toi. Votre fébrilité. Lécher les vitrines. Quelle est cette expression ? Je colle ma langue sur le verre pour voir quel goût ça a, tu m’ordonnes d’arrêter immédiatement, c’est sale, les chiens pissent dessus. J’ai beaucoup de mal à parler votre langage. J’essaie, pourtant, mais vous ne m’aidez pas vraiment. Vous vous arrêtez devant une boutique et, le temps que je comprenne ce qui peut attirer votre attention, vous êtes déjà reparties. Je suis en décalage horaire constant.

Je vous ai perdues. Résignée, je vous attends. Près d’un manège, la jeune vendeuse m’offre une glace pour me consoler. Je suis au paradis ! Elle est jolie, me sourit et me rassure. Lorsque vous me retrouvez, vous ne me reprochez rien. Je ne sais pas laquelle d’entre nous a eu le plus peur. Nous partons toutes les trois boire un coup pour nous remettre de nos émotions. Seul cet instant du mercredi me réjouit. Tu prends une bière pression, ça ne se fait pas tellement pour une femme, une mère de famille. Les autres clients nous regardent avec un air pincé. Moi, je suis fière de cette maman différente, farfelue. Tu termines toujours une journée shopping par une terrasse qui me réconcilie avec toi, tu sais y faire. »

« Aujourd’hui, nous n’allons plus faire de shopping et boire un verre en terrasse. C’est moi qui te surveille quand tu sors pour ne pas avoir à te retrouver près d’un manège, c’est moi qui t’offre des glaces. Tu t’accroches autant que tu peux. Chaque jour, les souvenirs se délitent, un nom que tu ne connais plus, un objet sont tu ne comprends plus l’usage. Hier, l’extincteur est devenu rouge, sa fonction a disparu, simple objet réduit à sa couleur. Aujourd’hui c’est le jus qui est devenu de tomate, de citron, rose ; tu tournes autour de l’orange, insaisissable, elle n’est plus à sa place.

J’observe cette version inversée de l’enfance où chaque jour est une découverte, devenue négatif de tout ce que la mémoire refuse de livrer. »

« Tu me reconnais même si tu ne sais plus très bien si je suis ta fille, ta mère ou ta sœur. Tu sens qu’il y a un lien du cœur, une présence qui veille sur toi. »

« – Vous partez en voyage ?
– Oui, je pars chez ma fille.
– Vous serez absente longtemps ?
– Oui, douze culottes. Bonne journée, cher voisin. »

« Les autres m’agacent. Leur besoin de tout ramener à la réalité est un carcan dans lequel je refuse obstinément d’entrer. Qu’est-ce que ça leur coûte de faire semblant ? La vie est une farce, qui mérite d’être jouée, malmenée, trichée ! »

« J’en suis arrivée à la conclusion que cette maladie est une parade trouvée par ceux qui ont peur de mourir pour ne plus avoir à regarder la mort en face. Il n’y a que quand on est enfant qu’on est éternel. »

« La peine était une plaie béante sur laquelle chaque souvenir de lui était comme du sel versé. »

« Rien ni personne ne nous prépare à cela, la femme âgée n’est pas qu’une petite vieille. La femme âgée est une femme comme les autres. »

La fille de la grêle / Delphine Saubaber

Une femme âgée écrit à l’attention de sa fille et lui dit qu’elle a été réellement sa vie. Car elle a bâti avec soin une façade pour lui permettre de cacher et de vivre avec un secret qui la ronge depuis son enfance.

Elle a grandi dans une ferme, avec ses parents, Joseph et Madeleine, ainsi que son petit frère, Jean. Ce dernier est différent. Marie le protège comme elle peut et, surtout, elle lui voue un amour incommensurable.

Leur vie est pauvre et le devient davantage après que la grêle ait ravagé leur future récolte. A partir de cet épisode de grêle, le malheur s’abat sur la famille. Le père n’hésite pas à passer ses colères sur Jean. La mère place tous ses espoirs en Marie. Elle doit absolument réussir à l’école. Puis survient un drame dont Marie se sent responsable ou plutôt coupable.

Je ne vous en dis pas plus. Dans cette confession, sorte de testament que Marie laisse à sa fille adorée, on ne peut s’empêcher de penser qu’on ne connaît pas réellement ses proches. Chacun garde des secrets en lui.

Je n’ai pas réussi à m’attacher à Marie, peut-être est-ce son ton las. J’ai tout de même été intriguée par l’histoire et voulu en savoir plus sur Marie. Un roman qui parle de la relation mère-fille, de la vieillesse et du choix de fin de vie, de la folie et surtout de la culpabilité. La nature est très présente. Il y a de très beaux passages sur le pouvoir de la littérature. Je suis certaine qu’il touchera des lecteurs. L’avez-vous lu ? Avez-vous été touché par l’histoire de Marie ?

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Allongée sur le lit, je flotte dans un silence cotonneux.

Le soleil jaillit par la fenêtre, ricoche sur les poutres du plafond, éclabousse ma chambre d’une lumière de printemps. Je cligne doucement des yeux. Un à un, j’étire les doigts de mes mains, lourdes comme des pierres à mon bras. Mon corps, tout mon corps, a la mollesse d’une poupée de chiffon. »

« Être parent, tu le sais, c’est être seul face à son enfant. C’est lui faire croire, partout, tout le temps, que le monde est beau.

J’ai tant voulu te le faire croire, Adèle, tant rêvé d’être une femme normale, une femme qui sourit. Et j’y suis arrivée, j’ai gagné mes galons dans la grande ascension sociale du siècle dernier, Marie, la brillante élève, la femme toujours bien mise, la travailleuse acharnée, la femme à la voix aussi douche qu’une chanson. Toute ma vie, je me suis hissée sur la pointe des pieds, et maintenant le mur se fissure de tous les côtés. Et dans ma mort, je repense à ma mère dans sa pauvreté qui savait à peine lire et écrire, et dont je corrigeais les fautes quand elle voulait dire à M. Delmas que je n’irais pas à la cantine parce que je n’y mangeais rien. Maman infatigable, jamais malade, qui se levait avant le soleil pour bourrer la cheminée de bûches et répandre la chaleur dans la ferme pour me faire croire qu’il faisait chaud en hiver, maman qui me murmurait le soir au coucher, tandis que je sentais l’angoisse monter, ce que tous les parents murmurent à leurs enfants : « N’aie pas peur, Marie, n’aie pas peur. » »

« Tel un ver dans le fruit, l’amertume, invisible au départ, avait creusé un trou dans la cervelle de Joseph. Cela avait sans doute commencé depuis longtemps, bien avant ma naissance, bien avant que je ne me demande, d’où je viens ? Qu’y a-t-il eu avant moi ? Et le trou s’était à présent élargi. Il avait touché le cerveau de ma mère, le mien, celui de Jean. Ce trou avait fait son nid sous notre toit jusqu’à y ouvrir un cratère et ce cratère allait bientôt tous nous engloutir. Ce n’était qu’une question de temps. »

« Cette terre allait tous nous rendre malades. »

« Toute ma vie, j’ai cherché les mots. Je les ai cherchés pour échapper à la sidération du réel. J’ai rapatrié dans l’écriture la dureté de mon monde paysan, j’ai rempli les blancs de ma mère, raturé les trop-pleins de mon père, j’ai parlé à la place de mon frère. Je lui ai demandé pardon. J’ai écrit pour transformer.

Et si le silence que je croyais complice de ma mère avait été soumis, ou simplement idiot ? Et si la haine assassine de mon père à l’encontre de mon frère avait été malade ? Et s’il fallait faire mal pour survivre dans ce monde de manque ? »

« Vois cette femme toute nue, tremblant sur ses jambes, qui te confie avec tant d’amour ce qu’elle fut, tapie au fond d’elle-même. Cette mère qui, sentant sa vie lui glisser des mains, remonte son fleuve pour retrouver sa source, saute de vieillesse en enfance et inversement. Le sait-on assez que la vieillesse, cet état de dépendance, cette clôture de la liberté, est une réminiscence de l’enfance sans l’horizon ? »

« Une mère, Adèle, c’est si important pour une enfant. Aujourd’hui, hier, demain, le ciel, la terre, tout est contenu dans son regard, ce regard qui devient sourire quand l’enfant trébuche et chute contre sa poitrine, ce regard tout-puissant qui est le seul à consoler, à effacer. Maman a su que j’avais réussi, que je m’en étais sortie et c’était tout ce qui comptait. »

« Mais qui sait ce qu’est la vieillesse avant d’y entrer ? Aucun être humain n’est préparé à l’expérience solitaire de sa propre vieillesse et encore moins de sa fin. »

« Je lis encore, le jour, la nuit. J’ai toujours lu, depuis que j’ai eu des livres. Toute ma vie, j’ai eu soif de livres. J’ai toujours aimé le papier sous ma main, les pages à corner du bout du doigt, les mots à lire et relire comme autant de révélations silencieuses sur le monde, les sentiments, les mystères qui m’entouraient et me demeuraient pleins d’ombres. L’enfant pauvre et solitaire que j’étais y a découvert l’inconnu, une nourriture, un apaisement, une fenêtre ouverte. J’ai entretenu avec les livres le dialogue que je ne pouvais pas avoir avec ma famille. Avec Rimbaud, j’ai embrassé l’aube d’été tombant au bas du bois, j’ai cherché chez Milan Kundera des réponses au conflit entre la gravité et la légèreté, je me suis sentie l’étrangère de Camus sur la plage éclaboussée de soleil, j’ai étreint les mots de Bernanos la puissante simplicité de nos vies, j’ai vibré à l’effroi et à la délicatesse d’Emily Dickinson et sa solitude de l’espace… Encore aujourd’hui, ces livres me rassurent, ils sont sur mon étagère la présence vivante de ceux qui nous ont précédés et sont entrés dans l’éternité. D’autres ont été vieux avant moi, d’autres le seront après.

Comme Hermann Hesse, dont j’ai découvert L’éloge de la vieillesse. Ses phrases prennent le temps que plus personne n’a, incisent la petitesse du réel pour lui donner tout son sens, me remplissent de profondeur lumineuse et de paix. « Être vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort. Mourir constitue par ailleurs un acte aussi important que les autres. (…) Pour accomplir sa destinée d’homme âgé et remplir convenablement sa mission, il faut accepter la vieillesse et tout ce qu’elle implique, il faut acquiescer à tout cela. »

Une tâche, belle et sacrée.

Mourir, un acte.

Acquiescer. L’inverse de lutter. Ai-je jamais acquiescé à quelque chose tout au long de la vie ?

Hier, j’ai encore lu et relu ces phrases à la lueur de ma lampe. Elles ont diffusé en moi une douceur infinie et inattendue, pareille au ciel. Elles inversent les certitudes, ce qui nous fait souffrir, ce que l’on subit depuis notre naissance. Mourir peut être un choix, mourir doit être un choix, oui. »

Berline / Céline Righi

Voici encore une belle pépite publiée aux éditions du Sonneur !

Il s’agit d’un premier roman, assez court (119 pages) qui évoque la vie dans les mines à la fin des années 60 et plus précisément celle d’un homme, Fernand, dont la mine vient de s’effondrer sur lui. Il est bloqué sous une berline, plongé dans le noir et blessé. Va-t-il survivre ?

Le roman est composé de 14 « blocs » ou chapitres dans lesquels Fernand se remémore son enfance, sa famille, les quatre cents coups avec son ami Mario, Martha (celle qu’il aime).

Il décide de faire comme Mario lui a toujours conseillé, choisir les bonnes pommes plutôt que les pourries, les bons souvenirs plutôt que les mauvais.

Mais on comprend vite que l’enfance de Fernand a été marquée par un événement dramatique dont ses parents ne lui ont pas parlé et que sa tante lui révèle. Cet événement a plongé la mère dans une sorte de dépression, incapable de montrer un peu d’amour et de douceur à son fils. Quant au père, il est bon, mais n’ose pas affronter la mère. Il passe beaucoup de temps dans son jardin.

Fernand refuse de travailler à la mine et d’y descendre comme le font depuis des générations les hommes de la famille. Il rêve d’une autre vie mais le destin et le manque de courage de Fernand le mènent dans la mine. Que fera-t-il s’il s’en sort ? Osera-t-il changer de vie ?

Un roman sur l’enfermement dans tous les sens du terme. J’ai mis une trentaine de pages avant d’entrer dans le livre et d’être happée par l’écriture de Céline Righi. Le style est parfois sec, allant à l’essentiel, provoquant des émotions. Le roman oscille entre humour, tendresse et poésie. Bref une voix que je n’avais pas encore entendue en littérature et que je suis ravie d’avoir découverte.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Premier bloc
« Il ne sait pas depuis combien de temps il est là, sous la chose. Il se demande s’il est vivant ou mort mais, s’il se pose la question, c’est peut-être qu’il est encore un peu vivant. »

« D’elle, il ne sait pas grand-chose. Et quand parfois il ose la questionner sur avant, elle le coupe net, Le passé, c’est le passé, on le laisse où il est. Ce sont les seuls mots qu’elle consent à lui lâcher, avec une grimace qui peine à masquer le temps des mauvaises lunes. Il aimerait savoir ce qu’elle cache, reste à l’affût de son mystère. Mais la mère s’est fermée à double tour et a jeté la clef. Il a cinq ans, six peut-être. Et il se promet que, quand il sera grand, il fera la guerre au silence. »

« Dans la nuit souterraine, les flammes, l’odeur du brûlé, une tempête jaune et noire, le feu s’emmêlant à l’eau. Les galeries : inondées, les fumées : toxiques, des tourbillons de poussière s’enroulant autour des hommes comme des serpents, les ligotant, les étranglant jusqu’à les étouffer. Tout hurlait, s’affolait, flambait, ça s’écroulait de partout. La terre ouvrait grand ses mâchoires, les refermait, dévorait, broyait, engloutissait, digérait les hommes. »

« En descendant, il avait attrapé une mélancolie qui lui avait bétonné l’esprit. Devenue une ennemie familière, elle occupait sa vie, tandis qu’il pataugeait dans la mélasse des jours avec, sur la nuque, le poids d’une enclume. »

« Couic. À l’intérieur de la mère, l’effondrement. On enterre son petit. Le bien-aimé. Elle maigrit, se ratatine. D’une maigreur épouvantable, mondieumondieumondieu, qu’on est même demandé combien de temps elle allait pouvoir durer comme ça. C’est la tante qui raconte. Un matin, la mère s’est levée avec le haut du crâne tout blanc. Le chagrin lui avait enfariné les cheveux en une nuit. Et après ? Après, il arrive. Un an plus tard, comme un pet sur une toile cirée. Mais ça ne console pas la mère, tant s’en faut. Elle avait déjà misé tout son amour sur le premier, placé son affection comme on place une épargne, mais manque de bol, patatras, banqueroute. Le petit mort continue de vivre en elle, l’amour qu’elle a pour lui aussi,et ça lui mange toute sa chair. Lui ne montera jamais sur la première marche du podium, il sera comme l’autre, à vélo, qu’il avait vu une fois dans le poste de télévision, chez l’oncle et la tante : l’éternel second. L’ombre du mort, l’ombre d’une ombre. On ne lui dit rien, on ne lui explique pas qu’il y a eu un fils avant lui. Il sent seulement que sa vie sonne faux, que la mère a de drôles d’idées. Il a trois ou quatre ans. Elle l’emmène au cimetière presque tous les jours. Faut aller arroser, qu’elle répète. »

« Qu’on soit cloîtré sous terre comme lui, ou n’importe où ailleurs. Brasser la saleté qu’on a dans la tête, c’est le meilleur moyen de se foutre dans un cachot pire encore qu’une prison avec des barbelés et des murs épais, parce que le cachot-là, messieurs dames, on le voit pas, et on s’est mis dedans pourtant, dans un mitard pas possible, avec, en prime, l’illusion de la liberté, si c’est pas vicieux. Regardez la mère, ça, elle a bien réussi, à se confectionner son enfer, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, à force de ruminer le passé tel un bovin son fourrage. »

« Oui, toute la douleur de sa mère était répandue là, en mille morceaux, parmi les éclats de saladier. Ce jour-là, elle n’avait plus rien contenu. Elle avait explosé comme un tir de mine. Des cris, des éclats, puis le silence : cette boue grise dans laquelle on s’englue. »

« D’abord, lui avait dit non au Mario. Ensuite il avait dit oui. De toute façon, quand le Mario avait une idée dans la tête, il l’avait pas au cul, et puis, que ce soit au Mario ou à qui que ce soit d’autre, lui n’avait jamais su dire non. »

« Les souvenirs continuent de s’abattre sur lui. Ça ne l’étonne qu’à moitié. Quand on est occupé à trimer toute la sainte journée, on ne se paie pas le luxe de couper les cheveux en quatre, mais, quand le corps est pris au piège, la tête est bien contente de pouvoir se faire la malle. »

« Bon, qu’est-ce qu’on fait l’oiseau ? On attend on attend on attend. D’accord, on attend. Enfermé, Effondré. Piégé. Sous les cailloux, les souvenirs. Fait comme un rat. Rat. Souris. Canari. S’accrocher. Appeler au secours. Qui ? Il n’y a ici que des fantômes. Ne pas s’intéresser aux pensées pourries. Ne choisir que les bonnes pommes. »

« Canari. Ce qu’il n’aurait jamais pu faire, c’est descendre l’oiseau jaune sous la terre. Les gueules noires, elles, s’en servaient comme d’une alarme : quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément –, c’était le signal qu’il fallait se tirer. À cause des gaz. »

« La nuit totale, tant qu’on n’a pas trempé dedans, on ne sait pas ce que c’est. On croit savoir, on se trompe. On dit qu’il fait nuit noire, c’est faux : il y aura toujours un réverbère, la lune ou un simple vers luisant pour nous faire mentir. »

« La brise du printemps dispersait les odeurs de la rue et les bruits du quotidien, propulsait la plainte lourde de la sirène qui râlait toujours de la même façon : d’abord se gondolait, traçait une spirale sonore, voulait attraper sa note, puis se déroulait dans les graves et se tendait brusquement comme un serpent avant de mordre; le cri raidi se dressait dans le ciel et déchirait les nuages, finissait par se planter dans les oreilles des femmes, des enfants, ils la connaissaient bien, la vilaine mélodie qui chantait, Il est arrivé quelque chose. Tout le village se figeait. On priait le bon Dieu, sainte Barbe et tout ce qu’on pouvait pour que ce ne soit pas chez nous. »

« Aujourd’hui, dans le silence des morts, dans ce trou qui sera peut-être son ultime, l’enfance lui explose dans la poitrine comme un coup de grisou. »

Après la psy, le beau temps ? : Émilie voit quelqu’un / Anne Rouquette et Théa Rojzman

Émilie va consulter une psy, voici la première phrase qu’elle lui dit : « Je viens d’avoir trente ans et j’ai envie de mourir tellement je n’arrive à rien dans ma vie. Voilà ce qui nous arrive. »

Cette jeune femme essaye de savoir ce qu’il lui arrive. Elle veut se séparer de son conjoint mais l’appartement est à son nom et elle baisse les bras devant l’ampleur de la tâche qui s’annonce, déménager. Alors elle s’accommode de cette situation qui ne lui plaît pas. Il y a des scènes de tentative de rupture très drôles. Elle s’appelle Émilie Geoly (oui-oui, merci les parents) et s’habille en Mary Poppins. Elle est de petite taille et pour paraître plus âgée, notamment sur son lieu de travail (elle est enseignante en primaire), elle s’habille ainsi.

Elle a deux amies, très opposée, Mélanie et Carole. Une famille qu’elle ne supporte pas et qui pourrait bien être à l’origine de tous ses maux. Enfin ça, le lecteur en apprendra plus lors de ses séances chez Mme Soulac, sa psy, conseillée par son collègue hypocondriaque, pas triste non plus. En bref, cette BD est drôle et elle présente ou vulgarise différents concepts de la psychanalyse.

Note : 4 sur 5.

Fuir l’Éden / Olivier Dorchamps

Adam, bientôt 18 ans, nous raconte sa vie dans la banlieue de Londres. Il vit dans un immeuble au style architectural particulier, l’Éden. Son enfance a été marquée par le départ de sa mère alors qu’il n’avait que 9 ans. Sa grand-mère maternelle est venue vivre avec eux durant trois ans avant qu’une maladie l’emporte. Il s’est retrouvé à protéger sa petite sœur Lauren de son père violent et alcoolique. Comment peut-il se construire malgré les traumatismes qu’il a subis durant son enfance puis son adolescence ?

Adam est le narrateur et s’exprime comme un jeune de son âge. Le langage est donc très familier mais il devient par moment plus soutenu car Adam a trouvé un petit boulot qui améliore son vocabulaire de banlieue. Il fait la lecture trois fois par semaine à Claire, une vieille femme aveugle. La littérature lui fait le plus grand bien, ainsi que les conversations avec cette femme d’un autre milieu. Elle le pousse à prendre sa vie en main.

Dans ce roman social il est beaucoup question de classes sociales, de racisme, de violence mais aussi d’amour, d’amitié et de la découverte de la sexualité.

Adam nous présente ses meilleurs amis, Ben et Paw. Ils sont tous les trois très différents, ce qui les lie c’est d’habiter l’Eden Tower. Ils réussissent à ne pas tomber dans la drogue, les bandes, etc. Avec beaucoup d’humour et d’autodérision, il décrit la misère dans laquelle il vit.

La famille de Pawel est d’origine polonaise. Les Polonais se retrouvent au sein de leur communauté : dans un quartier avec leur église et un magasin qui vend des produits polonais.

Ben se nomme en fait Tadalesh, il est arrivé de Somalie avec ses parents et ses sœurs. Il commence à être connu pour ses graffitis, de vraies œuvres d’art.

On ressent bien que la vie est différente selon le côté des rails où on habite. Le Brexit apparaît en arrière-plan du roman. Il y a du suspense jusqu’au bout. J’ai retardé la fin de ma lecture pour rester encore un peu avec Adam qui est un personnage très attachant. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Olivier Dorchamps. Ce fut une lecture très forte et émouvante pour ma part. La gorge serrée, j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le récit de cet ado/adulte qui a grandi trop vite. L’ambiance n’est pas joyeuse mais le roman est tout de même lumineux.

Un coup de cœur que je vous recommande. Attention ce n’est pas une lecture pour la plage !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je vis du côté moche des voies ferrées : pas le quartier rupin avec ses petits restos, ses boulangeries coquettes, ses boutiques bio et ses cafés qui servent des cappuccinos au lait de soja à des blondes en pantalon de yoga. Non, tu passes sous le pont ferroviaire, au-delà de la gare routière et son rempart de bus qui crache une ombre vermeille le long du goudron flingué et, un peu plus loin, derrière le bosquet et les capotes usagées, la barre d’immeubles au fond de l’impasse, c’est chez moi. Au bout du monde. C’est ça, juste en face de la vieille bicoque victorienne transformée en mosquée. J’habite au treizième étage avec ma sœur Lauren et l’autre. Eden Tower, mais tout le monde ici dit l’Eden. »

« Notre chambre est un cube blanchâtre, comme les trois pièces de l’appartement ; des cubes blanchâtres vides de nos vies et remplis des saloperies qu’on nous vend. »

« Ce jour-là, Pav a juste eu le temps de crier « Hey ! Ben & Jerry ! On t’revoit bientôt ? » C’est comme ça que Tadalesh est devenu Ben ; à cause d’un pot de crème glacée piqué le matin même au supermarché. Il a eu du bol que ce ne soit pas de la Häagen-Dazs. »

« Même quand c’est la dernière des connes, la cliente a toujours raison. »

« Souvent, je lui demandais pourquoi elle travaillait si loin alors qu’un supermarché de la même enseigne, celui de Mister Ferguson, jouxtait l’Eden. « La vie ne fonctionne pas comme ça », répondait-elle avant de se pencher sur moi, de me caresser les cheveux et de chuchoter, « le choix n’existe qu’au-delà des rails. » »

« Bien sûr que je connais la môme suédoise qui insulte tout ce qui bouge avec sa gueule de fin du monde, c’est juste qu’à l’Eden, on n’est pas nombreux à bouffer bio ou rouler électrique. C’est un truc de riches ça. On recycle, oui si on veut, quand personne n’a foutu le feu aux conteneurs pour se distraire. »

« Les femmes, comme le temps, s’échappent parfois pour exister. »

« J’aperçois un couple. Ils se câlinent et s’embrassent sans prêter attention à l’autobus qui ralentit sous leurs vitres. Ils s’enlacent, se caressent et se murmurent des petits mots en riant ? Le temps d’un feu rouge, j’entrevois ce qu’aimer veut dire. »

« Elle est la seule à croire que nos mondes convergeront un jour ailleurs que dans un tunnel. »

« Pav fourrait un pot rapidos sous son bonnet. Ça lui gelait la tête mais il prétend que, comme il est polonais – il s’appelle Pawel – il est immunisé contre le froid. Il dit beaucoup de conneries de ce genre. Avec sa gueule d’ange, il passait pour un gamin sans histoires et n’éveillait pas le moindre soupçon chez l’agent de sécurité. Le mec n’intervenait jamais ; les riches, ça ne vole pas. Sauf les cleptomanes mais on leur a inventé une maladie pour qu’il ne finissent pas en tôle. »

« À vrai dire, Ben et moi sommes un peu la crème de l’Eden ; on ne deale pas, on ne rackette pas les petits, on ne se balade pas avec un couteau ou un marteau dans la manche, on ne fume même pas de beuh. Enfin pas souvent. »

« Je les vois bien baisser la tête ou changer de trottoir quand ils me croisent dans la rue. Dans leur esprit, je coche toutes les cases de la violence. Ils ont raison. Si Claire ne m’avait pas tendu de mots pour l’exprimer, il y a longtemps que ma colère aurait atterri dans une vitrine. »

« Moi, je n’ai pas trop d’avis sur les filles. J’ai grandi avec l’autre qui ressasse que toutes les femmes sont des salopes et qu’il espère que Lauren tournera mieux que sa mère. »

« Claire a raison, le temps embellit les souvenirs ; les souvenirs heureux en tout cas. Mais quand il n’en reste presque aucun et qu’aucune photo n’est là pour nous les rappeler, à quoi se raccroche-t-on ? Aux souvenirs malheureux, ceux-là mêmes qu’on crève d’essayer d’oublier ? Personne ne photographie le malheur après tout, ou alors celui des autres. Il n’y a qu’à voir les touristes qui nous mitraillent devant l’Eden. »

« On ne quitte jamais vraiment l’Eden, un seul regard suffit à nous y emprisonner de nouveau. »

« Comme je disais, c’est elle qui a déniché la petite annonce de Claire au supermarché. Quelqu’un l’avait punaisée au panneau Love your Community, dans un recoin mal éclairé, près de la porte de sortie. Ça disait, « Dame aveugle cherche personne pour lui faire la lecture deux heures et demie, trois fois par semaine », suivi d’un numéro de téléphone. Karolina a ajouté, « si tu veux pas une vie de ce côté-ci des rails, je te conseille de téléphoner ». C’était mieux payé que d’ouvrir des carton chez Mister Ferguson.

Alors j’ai appelé. »

« Je mentais ma mère à ma sœur. Je ne la racontais pas, je la mentais. Au début je m’agrippais à mes propres souvenirs pour inventer une mère heureuse dans une vie qui n’a jamais été la sienne. Mais ceux-ci se sont vite taris. A neuf ans on ne pense pas à les engranger. »

« Un jour, je lui ai demandé si elle avait aimé sa jeunesse. Elle a marqué un silence et a murmuré « l’enfance reste l’enfance. Qu’on la chérisse ou qu’on la maudisse, elle détermine notre destin. » »

« À cause d’elle, je n’aurais jamais d’enfants car j’ai trop peur de les faire souffrir, trop peur de tout planter, moi aussi, du jour au lendemain pour quelqu’un d’autre. Je suis hanté par la crainte qu’il existe un gène de l’abandon, que si ça se trouve on devient abandonneur de père en fils, de mère en fils. »

« – Vous êtes jeune, accusa une voix aux accents snobs.
– J’viens d’avoir quinze ans, M’dame.
– Vous lisez bien ?
– Faut voir, j’crois qu’oui.
– Il faut voir, je crois que oui. Commence par articuler. J’enlève cinquante pence par syllabe que tu avaleras. Tu viens de perdre deux Livres sur ton premier salaire.
– J’rêve ou quoi ?
– Deux Livres cinquante.
– Eh oh ! C’est quoi c’te délire !
– Trois livres en moins de vingt secondes. Nous allons faire des économies, Amélie. »

« Quand elle s’était aperçue que je prenais goût à la lecture, Claire m’avait mis en garde : « N’oublie pas de vivre au moins autant que tu lis, Adam. Les romans permettent de mieux vivre et la vie, de mieux lire. C’est une question d’équilibre. Le jour où tu auras trouvé le tien, il te propulsera vers ton avenir. Sers-toi des livres pour vivre pleinement ta vie, mais ne vis pas uniquement à travers eux. » Je comprends maintenant ce qu’elle voulait dire. »

Monte tes vidéos pour devenir youtubeur / Rabah Attik

Voici un ouvrage pratique destiné aux ados à partir de 12 ans, issu des ateliers animés par l’auteur. Je l’ai reçu dans le cadre d’une masse critique. Quand je l’ai vu dans la liste des livres proposés, j’ai tout de suite pensé à ma fille de 10 ans et demi qui rêve de faire des vidéos comme les youtubeurs dont elle regarde souvent le contenu. C’était donc l’occasion de partager une lecture avec elle et de discuter de ce média ensemble. Je dois avouer un certain intérêt pour l’éducation aux médias et à l’information qui fait partie de mon métier de bibliothécaire.

Le vocabulaire est simple. L’auteur s’adresse aux jeunes en les tutoyant. Il y a de nombreux tutoriels illustrés pour avancer pas à pas. Le seul défaut que je lui ai trouvé, ce sont les captures d’écran parfois un peu sombres qui ne permettent pas de voir tous les détails de l’image.

Ce livre propose un accompagnement pour la création d’une vidéo avec un smartphone puis avec un ordinateur. L’auteur met à disposition des fichiers vidéos pour réaliser avec lui, pas à pas, le montage d’un projet sur un téléphone avec InShot. Il aborde le script et le scénario, les logiciels de montage. Il donne évidemment de nombreux et précieux conseils. La dernière partie est consacrée à YouTube et la mise en ligne de vidéos sur la plateforme.

Des QR codes renvoient vers davantage de contenus et des documents mis à jour par l’auteur.

Un ouvrage est très bien fait, qui peut aussi intéresser les enseignants et les animateurs.

Merci à Babelio et aux éditions Eyrolles pour ce livre.

Note : 4 sur 5.

Jours de sable / Aimée de Jongh

Cette superbe BD nous emmène dans les États-Unis des années 30-40, plus précisément dans la région du « Dust Bowl » ou « bassin de poussière ».

L’autrice nous prévient que les personnages sont fictifs mais que « le cadre et les événements liés au Dust Bowl et à la Grande Dépression sont basés sur des faits réels ».

Un jeune New-yorkais, John Clark, y est envoyé pour son premier reportage photographique. Il vient d’être embauché par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental chargé d’aider les fermiers victimes de la Grande Dépression. John a une liste précise de photographies à prendre et à envoyer pour témoigner de la vie des habitants du Panhandle de l’Oklahoma qui subissent les tempêtes de sable au quotidien ainsi que leurs conséquences.

John vit dans l’ombre de son défunt père dont il porte le même nom et exerce le même métier. Il n’a cependant pas sa notoriété. Il se pose beaucoup de questions sur ce qu’est une bonne photo et sur la vérité d’une photo.

A son arrivée, il essaye de tirer le portrait de familles et leur demande à pendre uniquement les enfants en photos, sans les parents, pour remplir son objectif : avoir une photos d’enfants orphelins. Les habitants lui claquent la porte au nez. Il comprend qu’il s’y prend mal et doit changer de méthode.

Les paysages sont superbes, les rencontres sont tendres et drôles malgré le contexte dramatique. Certains sont trop pauvres pour quitter la région et meurent de la pneumonie de la poussière, les enfants en premiers. Ce livre interroge aussi sur notre rapport à la nature, car ces tempêtes de sable se sont installées suite aux modifications de l’homme sur l’environnement. Le thème du changement climatique et de ses réfugiés est d’actualité.

Aimée de Jongh a bénéficié d’une bourse de la Fondation néerlandaise des Lettres pour réaliser cette BD. Elle a séjourné aux États-Unis et s’est documentée en consultant de nombreuses archives sur place. Le récit de ce voyage est disponible sur son site Internet www.aimeedejongh.com

Une BD instructive, magnifiquement illustrée, au scénario remarquable avec des personnages attachants. Bref c’est un coup de cœur !

Traduit du néerlandais par Jérôme Wicky

Note : 5 sur 5.

Celle qui criait au loup / Delphine Saada

Albane est une femme parfaite, du moins vu de l’extérieur. Elle maîtrise tout et ne supporte pas le moindre grain de sable dans son emploi du temps. Sa précision et son efficacité sont appréciées à l’hôpital où elle travaille en tant qu’infirmière. A la maison, c’est une autre histoire… Elle impose des règles et exige leur respect à ses enfants : Emma, 6 ans, et Arthur, 4 ans. Albane est dure avec sa fille. Elle n’a pas de geste tendre envers elle. Alors que pour son fils, elle n’est qu’amour. Pourquoi une telle différence de traitement entre ses deux enfants ? C’est ce que le lecteur apprendra au fur et à mesure de sa lecture.

Le jour où Albane « dérape », son mari exige qu’elle aille voir un psy. Elle y va à reculons, échafaudant des récits pour éviter de parler d’elle, de son enfance. Le psychiatre lui propose des séances d’hypnose qu’elle finit par accepter et qui vont bouleverser toute sa vie en mettant au jour des événements tragiques de son enfance qu’elle avait occultés de sa mémoire. Comment continuer à vivre une vie « normale » après la révélation de ce traumatisme ? Toutes ses stratégies et ses TOC mis en place ne fonctionnent plus. Elle aurait préféré vivre dans le déni plutôt que d’en avoir conscience.

Il s’agit d’un roman éprouvant pour le lecteur car on vit les tourments psychologiques d’Albane et on la voit sombrer. Au début on ne comprend pas cette femme, on peut même la détester. Puis petit à petit notre regard change. Un premier roman bouleversant, au suspense qui vous happe jusqu’à vous tirer des larmes. Je suivrai avec intérêt le second roman de cette nouvelle autrice.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Ce n’est qu’en passant à l’heure d’été que l’on est au printemps. Alors, on se remet à espérer.

Deux fois l’an, depuis l’enfance, il a la croyance tenacement naïve de maîtriser le temps, de posséder le pouvoir de changer de saison comme on change de décor, en faisant tourner les aiguilles de sa montre. Hier encore, Sebastian aurait pris le métro, aujourd’hui, il préfère marcher. »

« C’est un fait, oui, Albane aime l’ordre, ou, plutôt, elle abomine l’imprévu et les surprises. Il en va de son équilibre mental qu’elle sache tout à l’avance. La journée s’est bien passée si elle a pu quitter l’hôpital à 14h11, si Emma et Arthur ont mangé entre 19 heures et 19h20, et s’ils sont couchés avant 20 heures. Un rien, un retard, un défaut dans le planning minuté qu’elle s’impose et qu’elle impose aux autres peuvent la faire déborder, comme ces verres que les enfants s’amusent à remplir jusqu’à ras bord, une goutte de trop et elle bascule. Elle est comme ça depuis toute petite. »

Les étoiles s’éteignent à l’aube / Vincent Turhan

Cette BD est une adaptation du roman de Richard Wagamese, un auteur que j’aime beaucoup. Je n’ai donc pas hésité longtemps pour me procurer cette BD. Elle est magnifiquement illustrée et retranscrit bien l’ambiance du roman. Les couleurs de la BD sont douces et apportent une certaine mélancolie.

C’est l’histoire de Franklin, 16 ans, envoyé auprès de son père mourant, Eldon. Son père est alcoolique. Ils n’ont jamais vécu ensemble. C’est un autre homme, Barry, qui l’a élevé et fait de lui un être bon. Barry lui a enseigné toutes les techniques pour vivre avec respect dans la nature.

Eldon a une dernière volonté à demander à Franklin. Il veut se rendre sur une montagne et y mourir dans la position du guerrier, puis y être enterré. Ce voyage est une occasion pour Franklin d’essayer d’en apprendre plus sur sa mère dont il ne sait rien.

Les traditions indiennes oubliées sciemment par Eldon refont surface lors de ce dernier périple et font désormais sens pour lui. Il essaye de se racheter avant de mourir. Il faut dire que sa vie a été pas mal mouvementée. Saura-t-il demander pardon ? Est-ce que Franklin lui pardonnera ?

Les thèmes abordés sont la famille, les origines et plus particulièrement la relation père-fils. Richard Wagamese était un écrivain ojibwé, spécialisé dans le « nature writing ». Si vous aimez les romans sur la nature, lisez ses livres. Certes les histoires sont dures mais l’écriture est magnifique.

Note : 5 sur 5.