Cœur du Sahel / Djaïli Amadou Amal

J’avais été bouleversée par le premier roman de Djaïli Amadou Amal, « Les impatientes ». Ce second roman est tout aussi fort et même davantage.

Il est toujours question de la condition des femmes africaines. Le personnage principal est une jeune fille, Faydé. Elle vit dans un village du Cameroun avec sa mère, sa petite sœur et ses deux petits frères. Son père a disparu lors d’une attaque de Boko Haram. La vie est rude. A cause de la sécheresse, ils n’ont plus rien à manger. Alors Faydé décide de partir à la ville pour trouver un emploi de domestique à l’instar de ses copines et envoyer de l’argent à sa mère. Celle-ci s’y oppose formellement. Mère et fille se tiennent tête. La mère finit par se résoudre à la laisser partir malgré ses craintes. Elle aurait voulu une autre vie pour sa fille, qu’elle aille à l’école et puisse être indépendante. Et surtout qu’elle ne subisse pas le même traitement qu’elle à son âge.

Faydé quitte son village pour la première fois et arrive dans la ville de Maroua. Srafata s’occupe de lui trouver une place et de lui apprendre les bases du métier, les codes de conduite et les astuces. Après leur journée de travail, elles se retrouvent et dorment dans une même pièce avec deux autres filles du village. Malgré leur condition, elles rêvent de trouver l’amour comme toutes les jeunes femmes. D’ailleurs il y a une très belle histoire d’amour que je vous laisse découvrir.

Ce roman est très instructif et d’actualité. On en apprend beaucoup sur la vie des domestiques considérés comme des moins que rien. La polygamie est aussi au cœur de cette histoire. Cette région située au nord du Cameroun est la cible d’attaques terroristes de Boko Haram. Les femmes sont menacées de toutes parts. Djaïli Amadou Amal dénonce le patriarcat et le pouvoir des hommes de violer en toute impunité que ce soit par le mariage forcé, l’enlèvement ou l’appartenance à une classe inférieure.

Je me suis totalement attachée à Faydé, espérant qu’elle s’en sorte et que la vie ne soit pas trop dure avec elle. La plume a gagné en puissance et souffle romanesque. J’ai dévoré ce roman, voulant savoir ce qu’il adviendrait de l’héroïne. Ce livre est un coup de cœur pour moi et je vous recommande vivement sa lecture.

Merci Djaïli Amadou Amal et Emmanuelle Collas pour ce magnifique roman, puisse-t-il toucher de nombreux lecteurs et faire avancer la situation des femmes au Sahel.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« La matinée est à peine entamée. Le soleil déploie déjà sa toile écarlate, laissant augurer une journée caniculaire. Peut-on s’attendre à autre chose, à cette période de l’année ? La saison des pluies n’est qu’un lointain souvenir. Le mois de janvier tire à sa fin, emportant avec lui les dernières brises fraîches, ultime répit avant les grandes chaleurs. Les champs s’étendent jusqu’au pied de la montagne et les épis secs de sorgho qui jonchent le sol accentuent la teinte dorée du paysage. »

« – Faydé grandit. Elle ne peut pas rester indéfiniment sous tes pagnes.
– Cette ville est dangereuse. Surtout pour une jeune fille si naïve.
– Pas plus que ce village. Nous étions toutes naïves quand nous y sommes allées.
– Ces gens de la ville… Tu sais comment ils sont ! Et si elle se fait violer ? Ou pire ?
– Ici aussi un homme peut l’enlever, la violer ou l’épouser de force, et tu ne peux rien y faire. Violer relève d’ailleurs de la tradition, et c’est ce qui risque de se produire si elle s’attarde plus longtemps ici ! »

« – Ta Srafata est là-bas depuis deux ans. Tu n’as pas peur, dis-moi ?

– Le cœur d’une mère peut-il avoir ne serait-ce qu’un instant de répit ? Mais même avoir peur est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. Laisse partir ta fille, Kondem. De toute façon, que tu le veuilles ou non, elle s’en ira. Et ne pleure pas. Il faut souvent en sacrifier un pour que les autres survivent. »

« Kaado est un terme péjoratif et méprisant pour désigner « ceux qui ne sont pas peuls », ou plutôt qui ne s’identifient pas comme tels. Implicitement, ce terme désigne tous ceux de la classe dit « inférieure ».

Car, bien avant la colonisation occidentale et chrétienne, les Peuls, même s’ils ne s’en vantent pas, ont participé à la traite des esclaves, ont conquis toute la bande sahélienne par la force de l’épée sous le prétexte du djhad, sont devenus les plus puissants et les plus riches et, de ce fait, considèrent tous les autres peuples comme inférieurs.

Mais, si l’on traite ouvertement de kaado les domestiques, personne n’oserait librement qualifier de kaado un non-Peul instruit ou suffisamment aisé pour ne pas travailler pour autrui et ne dépendre de personne. »

Paris-Briançon / Philippe Besson

Le roman se met doucement en place. D’emblée Philippe Besson nous dit que parmi les passagers de ce train de nuit certains vont mourir, mais lesquels ? tel est le suspense !

« Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.
Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour. »

Les chapitres alternent entre les différents personnages que l’auteur présente. On a le temps de s’attacher à chacun d’eux et de se demander ce qui va leur arriver.

Dans l’Intercité de nuit n°5789, départ prévu à 20h52 à Paris et arrivée prévue à 8h18 à Briançon se trouvent 12 personnes dans les compartiments avec couchette : Serge Dufour (un représentant de commerce), Julia Prévost (elle travaille dans le milieu de la télévision) et ses deux enfants, Catherine et Jean-Louis Berthier (un couple de retraités), Manon, Dylan, Hugo et Leïla (un groupe d’étudiants amis), Alexis Belcour (un médecin), Victor Mayer (un joueur de hockey, moniteur de ski en hiver et de randonnée en été). Et en parallèle nous suivons un autre personnage, Giovanni Messina, routier.

Les passagers font connaissance, les langues se délient. Certains même se confient. On ressent une bienveillance de la part de l’auteur pour ses personnages. Ce roman est très humain. Il fait le portrait de gens ordinaires dont la vie va être chamboulée par un drame qui va les lier. Ils s’interrogent sur le destin, y croient-ils ?

Sorte de huis clos, Philippe Besson sait créer une ambiance et sait exactement où il veut mener ses lecteurs. Vous aurez forcément envie de connaître l’issue de ce voyage et de savoir qui survivra ou pas. Impossible de le lâcher une fois que vous avez embarqué avec les passagers de ce train de nuit.

Ce roman se lit tout seul ! Il est donc tout à fait adapté à votre PAL d’été !

Note : 4 sur 5.

Prologue :

« C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont des peupliers. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps. »

« Ses paroles finissent par se confondre avec le bruit si caractéristique du roulement, avec la vibration des roues, avec le rayonnement des rails, juste dérangé de temps en temps par des défauts, des rugosités à la surface. Elles finissent par se perdre dans l’obscurité qui les enveloppe tous, et dans l’absence qui habite les lieux.

Difficile de croire que c’est une nuit pour mourir. »

La bibliomule de Cordoue / Lupano et Chemineau

Coup de cœur pour cette BD de ce cher Lupano avec cette fois-ci Léonard Chemineau au dessin.

Je précise d’emblée que l’objet est très beau : tranche bleue, marque-page en cordelette cousu au livre, garde magnifiquement illustrée.

L’histoire est drôle, pleine de références et de clins d’œil. Enfin drôle pour le lecteur, pas vraiment pour les héros de cette BD ! Ils sont trois, un bibliothécaire eunuque, une scribe esclave et un ancien scribe devenu voleur.

L’action se situe dans une lointaine époque, en 976, en Espagne. Tarid est bibliothécaire dans l’une des plus grandes bibliothèques, où se trouvent des trésors nationaux rares. Lubna, en tant que scribe, recopie les ouvrages. Et Marwan a été l’élève de Tarid autrefois. Il se retrouve à mendier et essaie aujourd’hui d’entrer dans le palais. Mais la nuit où il tente son coup, Tarid et Lubna lui piquent sa mule pour sauver des livres de leur destruction. Le grand vizir est sur le point de déclencher des guerres alors que le pays est en paix depuis de nombreuses années. Pour cela, il lui faut détruire les livres pour que personne n’y ait accès et ne soit en capacité de comprendre ce qui se passe. Attention aux âmes sensibles de bibliothécaires entre autres, vous verrez des bûchers de livres en feu !

Après cette fuite, les trois héros vont se retrouver sur les chemins avec une mule très têtue, surchargée d’une montagne de livres, se cachant des soldats car recherchés. Une BD pleine d’aventures et de rebondissements avec une morale à la fin que je vous laisse découvrir et qui se raccroche à l’actualité.

Bien sûr elle plaira à tous les amoureux des livres et peut faire un très beau cadeau 😉

Bref j’ai tout aimé dans cette BD que je vous recommande très fortement de lire cet été !

Note : 5 sur 5.

Chronique des bords du Rhin / Sylvain Tesson

Ce petit livre de 37 pages n’a pas échappé à mon œil de fan de Sylvain Tesson ! Voici deux nouvelles dont le thème est le cours d’eau du Rhin en Alsace. Dans mon jargon de bibliothécaire c’est ce qu’on appelle un « alsatique », un livre sur l’Alsace. Il est publié chez le Verger éditeur, une maison d’édition régionale, dans la collection « Sentinelles ».

L’écrivain porte son regard sur les berges du Rhin et invente deux histoires qui fleurent bon la légende.

Dans « Journal d’une fée du Rhin » nous faisons la connaissance d’une Ondine qui raconte des moments de sa vie au bord du Rhin.

Dans la seconde nouvelle, un couple de touristes se promène au bord du Rhin, plus précisément à Rhinau. Il découvre la faune et la flore. Puis l’ambiance champêtre change avec le temps. Un épais brouillard s’installe et la femme disparaît. Le mystère s’épaissit davantage lorsque l’homme rentre à l’hôtel et n’y trouve pas sa compagne. Comme toujours chez Sylvain Tesson, c’est bien écrit. Dans ces quelques pages, un brin espiègle, vous pourrez vous évader sur ce fleuve le temps d’une lecture.

La couverture est illustrée par Vlou.

Note : 4 sur 5.

Locke & key / Joe Hill et Gabriel Rodriguez

Attention voici une série très sanglante !

Après le meurtre de leur père, 3 enfants partent habiter avec leur mère dans la maison d’enfance de leur père en Nouvelle-Angleterre.

Ils découvrent alors Keyhouse et ses secrets. Tyler, Bode et Kinsey trouvent dans le manoir, de mystérieuses clés. Chacune ayant une particularité, une fonction. D’étranges créatures apparaissent. Certaines sont inoffensives et d’autres maléfiques.

Les enfants Locke sont-ils à l’abri dans cette maison ? Est-ce que les clés les aideront à se protéger du danger qui les menace ? Est-ce que les clés les précipiteront vers le danger ? Suspense !

Il n’y a qu’une seule façon de le savoir : lire les 6 tomes de cette série fantastique. Je n’ai pas l’habitude de lire des comics, encore moins de l’horreur. Le début est très sanglant, notamment avec le meurtre du père. Je me suis demandée si j’allais poursuivre ma lecture. Puis j’ai été captivée par cette histoire créée par Joe Hill et le trait de Gabriel Rodriguez.

Cette BD est multi-récompensée : Eisner Award 2011 du meilleur scénario, British Fantasy Award 2009 du meilleur graphic novel.
Bref un classique de la BD américaine !

Note : 4 sur 5.

Le roman de Jim / Pierric Bailly

Dans ce roman, on fait des allers-retours entre la campagne du Jura et la ville de Lyon. Aymeric recroise la route de Florence alors qu’elle est enceinte de 6 mois et célibataire. Elle a 15 ans de plus que lui. À 25 ans, il est plutôt instable, préférant travailler en intérim que d’accepter un CDI, refusant de rentrer dans les cases dictées par la société. Contre toute attente, il reste avec Florence et est très présent lors de sa grossesse. Il assiste même à l’accouchement et aux premiers instants de la vie de Jim. Il élève Jim avec Florence, comme s’il était son père. Ils forment une famille heureuse et aimante. Et puis, le père biologique apparaît. Leur vie s’en trouve chamboulée et peu à peu un autre rôle va être attribué à Aymeric, celui de parrain. Il ne réagit pas trop. Il est d’un tempérament plutôt hésitant, restant dans l’attente et subissant ses non-choix. Ils se séparent d’un commun accord. Il voit alors beaucoup moins Jim. Florence met de la distance entre eux. Il en souffre regrette de ne plus voir autant Jim. Il lui manque. Aymeric manque aussi à Jim. La suite est faite de mensonges, d’absence, de fuite, de chagrin et même de dépression.

Une fois devenu adulte, Jim voudra connaître certaines parties de son passé. Les photos prises par Aymeric seront le point de départ de nombreuses discussions.

Voilà ce roman c’est le roman de Jim, son histoire du point de vue d’Aymeric. On ressent tout l’amour et la tendresse d’Aymeric pour Jim, mais aussi toute la détresse de ce rôle de père par intérim. Le sujet de la paternité est traité de façon très intéressante. Qu’est-ce qui fait qu’on est père ? Peut-on rester père quand le père biologique refait surface ? que reste-t-il de ces premières années ? comment trouver sa place ? Que faire quand les liens du cœur sont plus forts que ceux du sang ?

L’écriture est simple et directe. Le personnage livre ses pensées et donne accès à sa psychologie. Le ton est donc plutôt familier mais le style est clairement unique. Je retrouve la plume de Pierric Bailly avec plaisir. A la fois roman social et psychologique, l’auteur nous surprend jusqu’au bout. Le lecteur s’attachant aux personnages et voulant connaître la suite de leur histoire, impossible de lâcher le livre dans les derniers chapitres.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Florence est partie de chez elle à dix-sept ans, sans aller au bout de son BEP optique-lunetterie au lycée Victor-Bérard de Morez, elle n’en avait rien à foutre des lunettes, elle s’ennuyait à l’internat et elle n’était proche de personne dans sa classe. Elle ne voyait presque plus ses parents, le week-end elle était toujours avec Martial et il leur arrivait de faire quelques centaines de bornes en camion pour aller voir un concert ou des potes en Ardèche ou dans les Alpes, mais la plupart du temps ils ne sortaient pas de chez lui et passaient leurs journées à fumer, à boire, à niquer – elle a toujours dit niquer, jamais baiser ni faire l’amour –, à regarder la télé aussi, à regarder des films, pas des émissions, des films en cassette sur la grande et profonde télé de Martial installée en face de son lit, dans cette grande cave isolée, sous-sol de la maison familiale, chambre sans fenêtre où les parents et le petit frère de Martial n’avaient pas le droit d’entrer. »

« J’ai sorti mon téléphone pour leur envoyer un SMS et il s’est mis à sonner avant même que j’aie commencé à écrire. C’était Florence. Et c’était Jim à l’autre bout. Alors je me suis mis à chialer comme un môme. Lui aussi chialait. J’essayais de le rassurer. Ne t’en fais pas, on va se revoir bientôt. D’accord, toi aussi ne t’en fais pas. Allez, je vais raccrocher. Mais je voulais juste te dire une chose, je voulais te dire que c’est toi mon papa. »

Seyvoz / Maylis de Kerangal et Joy Sorman

Voici un texte court (109 pages) et magnétique écrit à deux mains et deux stylos (noir et bleu) ! Dès que je vois un titre à paraître de Maylis de Kerangal, je le précommande ! Bref c’est une autrice chouchou.

Le personnage principal est Tomi Motz. Cet ingénieur est envoyé de Paris par l’entreprise Voltang, pour intervenir sur la centrale électrique de Seyvoz dans les Alpes.

A son arrivée, il doit contacter Brissogne, mais ce dernier ne répond pas. Il est absent et tout se met à dérailler. Une ambiance étrange s’installe et on sent Tomi angoissé, troublé. Son hôtel est complet mais il ne croise personne. Il y a une atmosphère fantastique dans les pages de ce livre.

Le texte en noir est l’histoire vue depuis Tomi de nos jours. Le texte en bleu est le passé, l’histoire de la construction du barrage. Pour construire cette centrale électrique, il a fallu engloutir le village de Seyvoz pour créer un lac artificiel. Autant vous dire que les villageois n’étaient pas du tout favorables et qu’ils ont été expropriés. Le roman raconte notamment les tombes déplacées, les cloches de l’église, la venue d’ouvriers espagnols, les hommes morts sur le chantier de construction et la transformation du paysage.

Le roman met magnifiquement en avant les grands espaces, la montagne. J’ai préféré la partie écrite en noir sur le passé du village de Seyvoz car elle est poignante. D’ailleurs j’aimerais bien savoir comment s’est écrit ce roman entre Maylis de Kerangal et Joy Sorman. Comment ont-elles fonctionné ? est-ce que chacune écrivait séparément ou en commun ? Je n’ai pas senti de différence de style d’un chapitre à l’autre.

L’histoire de ce village, Seyvoz, est basée sur celle de Tignes, dont le village a été englouti et un barrage a été construit en 1952. J’apprécie les romans qui se servent de faits réels et les emmènent dans un autre monde, celui de la littérature.

Note : 4 sur 5.

« J’ignore à quel moment ceux du village ont compris que c’était plié, à quel instant précis cette certitude s’est dressée, brûlante, alors qu’elle avait si longtemps rampé dans leur cerveau, honteuse, une couleuvre – jusque-là, ils avaient envisagé le barrage comme on passe un œil furtif dans le trou d’une serrure, redoutant ce qu’ils allaient voir, et chassé aussitôt l’image inconcevable à l’arrière de l’occiput, où elle pesait –, et je ne sais pas non plus comment elle est parvenue à miner leurs espoirs, à démanteler leurs dénis, comment elle a durci en travers de leur conscience, irréversible : mais le fait est qu’ils ont su que tout allait disparaître, qu’il ne resterait rien. »

« De fait, être de Seyvoz, c’est avoir eu l’oreille formée aux volées des trois sœurs de Notre-Dame-des-Neiges, reconnaissables entre toutes, à l’instar d’une voix humaine. »

« Le lac a toujours cette apparence de mélasse, d’un bleu mat, radioactif, il aimante le paysage, l’engloutit dans son épaisseur liquide. Son trouble s’accentue, une inquiétude grandit, sans objet pourtant, si ce n’est la vision de cette eau dense, lourde, malaisante, une eau qui ne lui dit rien qui vaille. La voiture passe maintenant sous un paravalanche, longe des parois rocheuses menaçantes, parfaitement verticales, la route s’étrécit, monte et sinue, il faudrait sans doute redescendre vers la vallée mais le mouvement ascendant est irrésistible, Tomi accélère dans les virages, atteint un plateau qui offre une vue évasée sur le mur et le lac : le barrage de Seyvoz. »

« Le mur qui se dresse maintenant devant Tomi lui inspire ce même sentiment d’invulnérabilité et cette même folie – Seyvoz, un mur de fiction qui retient un lac d’artifice. »

Le duel des grands-mères / Diadié Dembélé

Nous sommes à Bamako au Mali. Hamet a 11 ans. C’est un garçon un peu rebelle qui sèche l’école. Sa mère décide de l’envoyer chez sa grand-mère, Mama Hata, à la campagne, loin de tout. Sa grand-mère l’appelle « mon petit mari ».

Une vie bien différente l’attend loin de la capitale et il fait la connaissance par hasard de son autre grand-mère, Mama Cissé. Débute alors un duel de grands-mères, comme l’indique le titre.

« Le garçon appartient à son père, il n’est chez lui que chez son père. »

Il s’agit d’un roman d’apprentissage puisque Hamet lors de ce séjour va comprendre un certain nombre de choses, notamment sur sa famille.

Le roman comporte de nombreuses expressions qui ne sont pas traduites mais ne gênent en rien la lecture. J’aimerais tout de même savoir ce que signifient « Walaye bilaye ! » et « Saziké ! » qui reviennent souvent dans le texte.

Il est question de la condition des femmes en Afrique. On en apprend également beaucoup que les traditions au Mali.

J’ai beaucoup aimé le rapport à langue, notamment lorsque Hamet dit que sa langue de cœur est le bambara et qu’il ne peut exprimer ses émotions qu’avec cette langue et non en soninké.

Ce premier roman a un certain charme ou plutôt une poésie. En plus il est drôle. Une lecture bien agréable. Merci à Diadié Dembélé pour ce voyage au Mali.

Note : 4 sur 5.

Incipit
« A la maison tout le monde parle le songhay, peul, bambara, soninké, senoufo, dogon, mandinka, tamasheq, hassanya, wolof, bwa. Mais, à l’école, personne n’a le choix : il faut parler français. »

« Il dit que je dois apprendre le français, les mathématiques et la physique-chimie pour devenir comme les voisins fonctionnaires. Parce que lui, il n’a pas eu cette chance ; parce que lui, c’est un yigo andaga en France, un ouvrier tête noire qui casse les murs des toubabous en France et nettoie leurs immondices ; parce que lui, c’est un débrouillé-écrit-parlé qui sait simplement griffonner son nom et son prénom ; parce que lui, c’est un toi-dis-moi-dis lorsqu’il s’exprime en français ; parce que lui, c’est un direct-cash-cash qui n’a pas la langue de bois. Tout ça à cause de son père, mon grand-père. Ce type, au crâne chauve et aux dents jaunies par la noix de cola, venant d’un autre siècle, qui n’a pas voulu que son enfant aille à l’école des Blancs. »

« Elle me tape le bras pour me signifier que je suis trop grand pour les cadeaux du marché. « C’est pour les enfants ! », me dit-elle, comme si j’étais tout d’un coup devenu vieux comme Lionel Jospin. »

« Ici personne ne comprend ce qui se passe dans la tête. Je suis sûr qu’ils sont en train de se demander si je ne suis pas malade, à parler tout seul en bambara. Ils ne comprennent pas, ils ne savent pas ce que ça fait de n’avoir personne à qui parler dans la langue qui nous amuse, qui nous distrait, qui est la langue de nos meilleures amitiés et la langue de nos meilleurs souvenirs. Ils pensent que le soninké suffit comme langue pour tout faire et tout dire, puis se sentir bien en disant cela. Mais je ne peux pas parler de mon intérieur en soninké et me sentir bien après. Le bambara est la langue de mon cœur. »

« Son cœur se serra. Elle, fille de régnants, née et bercée dans l’or et l’argent, devenue cette chercheuse de travail à cause du ciel bleu triste. Elle partit se réfugier au bord du fleuve pour se lamenter : « Mon matin est arrivé dans une noix de cola, qui est allée à la dent de mes parents, et dont le jus a arrosé le vieux bois. Vous l’avez vu ! Me voilà, esclave de mon mariage, femme esclave de son mariage. Mon matin est arrivé clair comme le lait, grand comme le ciel, et serein comme un pèlerin. Maudissez ce matin, qui m’a faite esclave du mariage. Toi, l’imprudent, sache le destin. Pourquoi ? Pourquoi jeter les cauris au fou ? Ce ne sont que des cailloux ! Son destin ne se trouve pas entre vos mains. » »

« Saziké, j’ai assez parlé pour aujourd’hui. Mon sac à paroles est vide. Je suis fatigué ! Je me tais ! »

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi / Camille Andrea

J’avais adoré le précédent roman de Camille Andrea, « Le sourire contagieux des croissants au beurre », je me réjouissais donc de lire ce nouveau roman feelgood.

Nous sommes toujours aux États-Unis mais c’est la rencontre inattendue de deux personnes qui est au centre de ce roman. Celle de Noah, 10 ans, garçon métis, à la recherche de signatures pour sa future candidature à la présidence du pays, et Jacob, un vieux Juif, perdant la mémoire et cherchant de la compagnie pour combler ses longues journées de solitude.

L’histoire est racontée avec espièglerie et bonne humeur. Les personnages sont attachants et on sourit souvent. Puis le roman prend une tournure plus sérieuse. On se rend compte que Jacob n’est pas celui qu’il prétend être. Il a d’ailleurs consigné sa vie dans des cahiers pour ne pas oublier ce qu’il a fait par le passé lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher.

En tout cas ils partagent quelques après-midis autour d’un donut au chocolat. Leurs conversations abordent des thèmes sociétaux comme le racisme. Tout n’est pas noir ou blanc, mais bien plus compliqué qu’on ne le pense. A la manière d’un conte philosophique, ce roman nous fait réfléchir et nous encourage à davantage de tolérance.

Un roman très humain, plutôt émouvant, que j’ai cependant trouvé moins bien construit et fouillé que le précédent mais très agréable à lire. On ne sait toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea mais c’est un plaisir de retrouver sa plume ! Une lecture tout à fait adaptée et conseillée pour la période estivale à venir !

Merci à Babelio et Plon pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie. »

« – Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.

– Je m’informerai auprès de mon conseiller.

– Tu as un conseiller ?

– Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.

Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. Si son père l’avait vu, assis là, dans cette salle à manger, à bavarder avec un vieux, un juif, il lui aurait passé un savon. Dans sa famille, il y avait quelques règles auxquelles personne (c’est-à-dire lui) ne pouvait déroger sous peine d’être privé de Nintendo pour une semaine. Depuis longtemps, Noah faisait croire à son père qu’il adorait les jeux vidéo afin que celui-ci continue de le menacer de l’en priver. Tant qu’il le privait de Nintendo en croyant que cela l’affectait, il ne le privait pas d’autres choses plus vitales pour lui, à savoir les livres, les journaux, les sorties, et la glace au chocolat et aux noisettes. Et être assis là, dans cette salle à manger, à bavarder avec un vieux, bafouait au moins deux règles les plus importantes que son père avait toujours pris soin de lui inculquer : ne jamais parler aux inconnus et ne rien accepter d’eux. »

« Il était arrivé comme un petit homme, il repartait comme un enfant. »

« Le lendemain, Jacob se surprit à dessiner des poissons multicolores sur sa bouteille d’oxygène. La fantaisie, cette chose qui débordait des conventions comme un poulpe hors d’une bassine, venait d’entrer par effraction dans sa vie. Noah avait la joie de vivre contagieuse. »

« Chaque mercredi, le vieux reprenait vie. »

« L’enfant ne tarda pas à revenir. Comme il l’avait promis. Un homme politique qui tenait ses promesses. En voilà une nouveauté ! »

« – J’étais même en train de me dire que le jour où tu as sonné à ma porte, c’est peut-être le plus beau jour de ma vie.

– C’est gentil, dit Noah, mais je ne pense pas. Vous avez dû en avoir plein, des plus beaux jours de votre vie. J’imagine que le plus beau, c’est quand vous avez rencontré Hannah.

Jacob leva les yeux au ciel, réfléchit un instant.

– C’est vrai, tu as raison. Alors proclamons que c’était le plus beau lundi de ma vie. Ce lundi-là sera toujours à toi, mon garçon.

L’enfant eu l’air embarrassé.

– Jacob, nous nous sommes rencontrés un mardi.

Le vieux ouvrit les yeux en grand, sourit, se tapa le front du plat de la main.

– Mardi ? Alors disons que le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi !

Il éclata de rire. Noah l’accompagna mais, au fond de lui, il trouvait cela bien triste. Parce que le vieux l’oublierait bientôt comme il oubliait aujourd’hui les jours. »

Lettres perdues / Jim Bishop

Iode, un garçon attend une lettre de sa mère avec impatience. Aviatrice, elle est partie il y a longtemps et lui a promis de lui envoyer l’adresse où la rejoindre. Depuis il désespère et interroge le facteur tous les jours.

Il faut préciser que dans ce monde les humains et les poissons vivent ensemble. Certains poissons usant d’une technologie pour se mouvoir comme les humains sur terre.

Iode vit au bord de l’eau dans une petite cabane sur pilotis. Il est toujours accompagné d’un oiseau, un pélican, qui répond « oui » à toutes ses questions.

Un jour Iode n’en peut plus d’attendre et décide de partir au bureau de poste en ville. Il part à bord de sa petite voiture verte et sur la route il rencontre une jeune femme, Frangine. Il s’arrête pour faire monter l’autostoppeuse et son étrange mallette. Et puis rien ne va se passer comme prévu… surtout quand l’incompétence d’un policier s’y mêle. Plongez dans une aventure pleine de rebondissements, avec des mafieux et des agents secrets !

Jim Bishop nous offre un bel univers coloré et loufoque. Quelle inventivité ! J’ai adoré le passage avec les poisson-clowns, très drôle. Les dessins et les couleurs sont magnifiques. Cette BD est pleine d’onirisme. Elle rappelle celles de Miyazaki. Et sans vouloir trop en dévoiler sur le thème, j’ai été très émue par l’histoire.

Bref, un Prix BD Lecteurs.com amplement mérité ! Bravo à Jim Bishop.

Note : 5 sur 5.