Que reviennent ceux qui sont loin / Pierre Adrian

Le narrateur, 30 ans, Parisien, revient dans la maison familiale de vacances en Bretagne et retrouve pour un été toute sa famille éparpillée dans la France le reste de l’année. Il n’y est pas venu pendant plusieurs années, boudant et préférant d’autres endroits plus exotiques. Il se rend compte désormais que ce lieu est important pour lui.

Les souvenirs et les anecdotes sur les étés passés dans cette maison entouré de ses cousins, oncles, tantes et grands-parents se succèdent. Il y a notamment la cérémonie du jeté de doudou dans l’océan, rite par lequel il est passé et cette année ce sera au tour de Jean, 6 ans. Le narrateur observe Jean et se remémore ses activités et attitudes à son âge. Il prend alors le rôle d’oncle et passe du côté des adultes pour s’occuper un peu de lui. Il l’emmène à la pêche aux crabes et ouvre pour lui le placard du chocolat.

Le tempo du roman est lent à l’instar des longs étés s’égrenant sur la plage bretonne. Le ton est nostalgique et grave. Le narrateur comprend qu’il vieillit et que la mort se rapproche inéluctablement de sa grand-mère.

Ce roman est très bien écrit mais j’avoue n’avoir pas été passionnée avant d’arriver vers la toute fin du livre quand surgit le drame que je sentais poindre depuis un moment. A partir de là le roman devient bouleversant et m’a réellement touchée. Je n’ai pas passé d’étés en Bretagne, peut-être que ce roman vous émerveillera davantage que moi si vous avez eu l’occasion d’y séjourner ou d’y vivre et d’être envoûté par son air marin.

Merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Je ne revins pas à la grande maison par hasard. On ne retourne jamais à quelque part par hasard. Secrètes sans doute, j’avais mes raisons après tant d’années de revoir la grande maison au mois d’août. Il y avait le temps qui passait et la certitude désormais que rien n’est éternel. Un jour viendrait où ce paysage, tel que je l’avais laissé enfant, n’existerait plus. Il appartiendrait à d’autres. Il serait abattu et reconstruit. D’autres familles s’y retrouveraient en été et les enfants d’autres noms joueraient sous les arbres. Grand-mère allait bientôt mourir. Grand-père était déjà mort. Les oncles et les tantes, les cousins vieillissaient. »

« Le temps ne passait jamais sans rançon. »

« Mais en Bretagne, dans cette terre que j’avais laissée vivre sans moi, qui n’avait pas changé, où de vieux parents se faisaient enterrer, un sentiment beau et douloureux d’appartenance émergeait désormais. Si notre pays est celui où l’on a les plus grands souvenirs, alors j’étais d’ici. Alors j’étais de cette terre entre dunes, champs et bruyères, de cette presqu’île lovée entre deux bras de mer. »

« Un cousin rompit le silence. Accoudé sur sa serviette, il s’adressa à Anne qui venait de refermer un gros roman.

– Moi j’arrive pas à lire sur la plage, je peux pas me concentrer. Alors je ne vais jamais plus loin qu’une ou deux pages.

Anne se retourna sur sa serviette de bain à la recherche d’une position meilleure. Elle répondit :

– C’est pour ça qu’il faut une lecture légère.

– Sans doute, mais l’idée même d’une littérature légère m’énerve. Autant ne rien lire du tout, tu vois.

– C’est du snobisme ça…

– Je crois pas… La lecture demande trop d’efforts pour qu’on se fatigue à lire des livres qui s’oublient tout de suite.

– Tu penses ?

– J’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que la littérature de plage m’ennuie. »

« Je lui dis que je ne reprochais rien à personne et que si je n’avais pas passé tous ces étés loin d’ici, je n’aurais peut-être pas pris conscience de l’urgence. Mais il avait raison. Il fallait dire les choses. Et il en était de la grande maison comme de ceux qu’on chérit, elle avait besoin qu’on lui dise haut et fort qu’on l’aime, qu’on ne peut pas vivre sans elle. L’oncle sourit : « Simplement, fais attention… Il ne faut pas dire trop tard à quelqu’un qu’on l’aime ». C’était un homme marié depuis trente ans qui parlait. Jusqu’alors j’avais passé ma vie à veiller à ne pas le dire trop tôt. Le vent tournait. »

« Dans l’air aussi quelque chose avait changé. On ressentait une fraîcheur nouvelle, encore plus de ciel pour respirer et l’urgence de profiter de tout une dernière fois. Par chez nous justement, les ciels étaient immenses. Même par temps gris, ils donnaient l’impression d’envelopper le pays. Ils le couvaient jusqu’à faire fondre l’horizon. Dans les plaines, derrière les champs de maïs, par-delà les talus, le ciel remplissait chaque espace vide de ses nuages lourds qui passaient en filant. »

« La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jour d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt. »

« Il avait fallu un été quelconque, semblable aux autres, pour que je me rende compte que le temps courait et qu’il existait déjà une première vieillesse en moi. »

La rentrée littéraire 2022

Voici ma sélection parmi les 490 livres à paraître en cette rentrée littéraire. A noter une légère baisse, puisque les années précédentes il y avait plus de 500 titres parus. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, cela me permettra peut-être d’avoir le temps de dénicher quelques pépites supplémentaires !

« Côté français, on compte ainsi 345 titres publiés, dont 90 premiers romans. » (Source : Livres Hebdo)

Il n’y a pas de classement particulier, n’y voyez pas d’ordre de préférence, je les ai regroupés par date de parution. Cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Elle peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout des deux soirées de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 25 août : Le Tripode, La Peuplade, L’Antilope, L’Observatoire, Plein jour, Dalva. Le 28 août ce sera au tour de : les éditions du Typhon, Métailié, Globe, Elyzad, L’Ogre et L’Olivier. Vous pouvez vous inscrire sur le site vleel.com.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog :

Simone / Léa Chauvel-Lévy

Voici un roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie lors de la rentrée littéraire 2021. J’ai profité de mes vacances pour le lire. J’ai passé un bon moment avec Simone et André Breton. Dans ce premier roman, Léa Chauvel-Lévy imagine la rencontre de ces deux êtres dans un Paris d’après-guerre (1920). Le besoin de légèreté et de s’amuser se fait ressentir. C’est pourquoi André Breton et ses camarades dadaïstes inventent de nombreux dispositifs artistiques.

Le livre est surtout centré sur Simone. Le lecteur est placé de son point de vue. Cette jeune femme de 23 ans vient de se faire avorter clandestinement. Son petit ami, Voldemar part pour 6 mois en Amérique. Elle passe par des phases dépressives depuis petite. Son moral a donc des bas et des hauts. Elle aime sortir, discuter littérature. Elle rejette d’abord les dadas, puis fait la rencontre d’André.

Simone est une femme promise à Voldemar, un bon parti que ses parents approuvent. Alors qu’André Breton n’a aucune situation, rien pour plaire aux parents de Simone, qui le rejettent.

On ressent toute la pression familiale et les conventions de cette époque qui corsètent les actions et pensées de Simone. Mais l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est bien réel et c’est cette belle histoire que nous raconte l’autrice. Simone est un personnage attachant.

J’ai aimé les passages où elle se rend chez sa cousine à Sarreguemines, car ce n’est pas très loin de chez moi. Elles visitent également le musée de Colmar. C’est toujours amusant de reconnaître des lieux dans les romans. L’écriture est belle et fluide. Si vous avez envie de lire une passion amoureuse ou si vous aimez les biographies romancées, ce livre devrait vous plaire ! En plus vous serez immergés dans le Paris des années 1920 et le courant artistique du dadaïsme.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« De son histoire avec Voldemar, il restait une tache de sang. »

« Au début, on n’éprouve rien, on est sonné, mais la tristesse des avortements est pernicieuse, elle se déclare après coup. »

« Simone entretenait un rapport ambigu à la solitude. Tantôt elle y puisait une force souterraine qui lui permettait de lire et écrire, tantôt elle la redoutait comme un ennemi d’autant plus inquiétant qu’il venait de l’intérieur. »

« Les livres sont parfois de bien salvateurs comparses. Ils déclament à visage découvert l’inavouable. »

« Tout ce qui pouvait l’éloigner de Breton la contrariait. Elle s’inquiétait sans cesse de son état, plus rien ne la captivait et même la lecture, qui la plongeait d’habitude dans une intériorité vivante, la lassait aujourd’hui. »

« Voit-on le monde de la même façon lorsqu’on lit les mêmes ouvrages ? Est-on destiné à être amis quand sur sa route on a aimé les mêmes personnages ? »

« Le secret est aveugle, il n’ouvre sur rien, il se referme sur lui-même, il est cette trappe derrière laquelle menace le vide. Il prive ses auteurs de langage, il les plonge dans l’incommunicabilité et les tient à l’écart de la société. De génération en génération, il est là, en arrière-plan, et il survit. »

Deux femmes et un jardin / Anne Guglielmetti

Voici un roman et coup de cœur proposé par ma libraire. Je me suis laissée tenter par cette lecture pour mes vacances en Normandie et j’ai beaucoup aimé ce portrait de femme. Je le relirai avec plaisir. Ce fut un agréable moment suspendu. En deux mots, il s’agit d’une belle amitié intergénérationnelle entre deux femmes au sein d’un jardin.

Mariette est femme de ménage à Paris. Elle approche de l’âge de la retraite. Elle vit de façon très simple et n’a pas beaucoup d’argent. Jusqu’au jour où un notaire la contacte. Un généalogiste a fait le lien entre Mariette et une parente décédée. Elle reçoit en héritage une maison dans un petit village en Normandie, dans l’Orne. Chose incroyable pour elle qui n’a jamais rien possédé. Elle quitte tout rapidement pour aller s’installer dans cette maison, à Saint-Evroult-Notre-Dame-du-Bois.

Elle découvre la maison, son jardin, les alentours. Mariette n’a pas de voiture. Elle se déplace à pied pour aller au village le plus proche faire ses menues courses, comptant chaque sou. Il n’y a pas de superflu chez elle.

Louise a 14 ans. Elle vit à Paris avec son père et sa belle-mère. Ils viennent passer toutes les vacances scolaires dans leur maison secondaire dans ce hameau. C’est là qu’elle fait la connaissance de Mariette débarquant du bus et cherchant sa nouvelle demeure. C’est donc une rencontre improbable. Elles s’apprivoisent progressivement. Quand Louise repart à Paris, elle laisse à Mariette son vélo pour qu’elle l’utilise pendant son absence. Ce vélo lui est très utile pour aller faire ses courses, puis se balader. C’est un bien très précieux pour Mariette qui n’a pas les moyens d’en acheter un.

A chaque vacance scolaire, elles se retrouvent dans le jardin de Mariette où Louise apprend à jardiner et reconnaître les plantes. La nature est très présente et le jardin pourrait être le troisième personnage de ce roman. Louise remarque les difficultés financières de Mariette. Elle emprunte à long termes plusieurs objets à son père qui les utilise très peu et profitent à son amie.

J’ai beaucoup aimé la malice de Louise. Mariette est une sacrée bonne femme. Elle se parle à elle-même à haute voix en disant « Mariette, ma fille… ». Elle a ses « fantômes » qui la hante lorsqu’elle se retrouve seule le soir. Elle a peur de croiser des gens, elle les fuit. Elle ne se sent pas légitime dans le rôle de propriétaire. Elle vivait « une vie sans hasard » et cette maison relève du miracle. Louise avec beaucoup de tact et de pudeur essaye d’aider Mariette.

Le roman est court, 95 pages. La couverture est magnifiquement illustrée de fleurs et d’herbes à l’encre de Chine, inspirées de Dürer. Les point de vue alternent entre un narrateur ou une narratrice placé(e) du côté de Mariette et celui de Louise qui s’exprime directement.

Une belle amitié naît dans ce jardin où les deux femmes ont plaisir à se retrouver au fil des saisons. La suite est à découvrir en lisant et dégustant ce joli petit roman !

Quant à moi, j’ai déjà repéré un autre roman d’Anne Guglielmetti à la bibliothèque pour une prochaine lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Elle arriva par le train de Paris qui faisait halte en gare de L’Aigle à douze heures trente précises. C’était un jeudi de novembre et il pleuvait. Le ciel était uniformément gris et immobile, la pluie fine et continue, l’humidité plus pénétrante que le froid n’était vif. »

« Elle n’était pas plus une habituée des bibliothèques que des livres. En réalité, elle n’avait jamais franchi le seuil d’une bibliothèque municipale et, depuis ses très lointaines années d’école primaire, elle n’avait dû poser la main sur un livre que pour en ôter la poussière, et encore, y avait-il eu chez ses patrons successifs des livres pour recueillir le silencieux hommage du temps ? Rien n’était moins sûr. »Incipit :

« Elle arriva par le train de Paris qui faisait halte en gare de L’Aigle à douze heures trente précises. C’était un jeudi de novembre et il pleuvait. Le ciel était uniformément gris et immobile, la pluie fine et continue, l’humidité plus pénétrante que le froid n’était vif. »

« Nous fîmes la course le long de cette côte que je grimpais pour la deuxième fois. Je l’emportai. Peut-être parce que Mariette avait encore dans les yeux un pré qui, depuis le creux de la route, partait à l’assaut du ciel et semblait s’y jeter comme s’il avait été l’extrême limite de la terre, l’embarcadère des cieux. »

« Sa vie d’avant, oui, mais plus tout à fait a même, puisque constellée de souvenirs comme les branches des pommiers et du prunier étaient alourdies de fruits. Et des souvenirs assortis de la promesse de se revoir en novembre, durant les vacances de la Toussaint. »

La sélection du Prix Hors Concours 2022

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! L’année dernière, grâce à ce prix, j’ai découvert de nombreux éditeurs que je suis désormais de près.

Connaissez-vous les lauréates 2021 ?

  • Demain la brume / Timothée Demeillers (Asphalte) pour le Prix Hors Concours
  • Ultramarins / Mariette Navarro (Quidam), lauréate de la mention des lecteurs et lectrices du Prix Hors Concours
  • Les enchaînés / Franck Chanloup (Au vent des îles) pour le coup de cœur des Club Hors Concours

La sélection 2022

Vous trouverez des ouvrages parus en 2021, 2022 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2022. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

  • Felis Silvestris / Anouk Lejczyk (Le Panseur), lu et adoré !
  • Celles d’Hébert / Anton Beraber (L’Atteinte), en commande
  • Puisqu’on a marché sur la Lune / Alexa Faucher (Chèvre-feuille étoilée), reçu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022
  • Sauvage est celui qui se sauve / Veronika Mabardi (Esperluète)
  • Entre / Madeleine Roy (Gorge bleue)
  • Il n’y a pas d’arc-en-ciel au Paradis / Nétonon Noël Ndjékéry (Hélice Hélas)
  • La vie suspendue / Baptiste Ledan (Intervalles)
  • L’Arbre face au monde / Carles Diaz (Poesis)
  • Ana / Cathy Borie (TohuBohu), reçu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022

Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. D’ailleurs je suis citée parmi les premiers acteurs inscrits ! J’ai à ce titre reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai d’ici fin septembre pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en décembre.

Le jury des journalistes :

  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • David Medioni (rédacteur en chef d’Ernest !)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
  • Ilana Moryoussef (responsable littérature au service culture de la rédaction de France Inter)
  • Isabelle Motrot (directrice de la rédaction du magazine Causette)

Et vous ?

Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Le recueil des extraits est encore disponible en version numérique jusqu’à fin août sur inscription.

Belles lectures et découvertes !

Bleu nuit / Dima Abdallah

Un homme vit reclus dans son appartement, hanté par son passé. Il a grandi de l’autre côté de la Méditerranée, avant de fuir sa vie et de se réfugier en France pour devenir journaliste à Paris. Il a toutes sortes de stratagèmes et de tics pour oublier ses fantômes. Mais quand le téléphone sonne pour lui annoncer la mort de la femme qu’il a aimé et avec laquelle il a vécu, ses tics remontent. Tout commence à dérailler. Il ne se sent plus à l’abri entre ses murs. Il décide alors de vivre dans la rue, comme un sans-abri mais en ayant de l’argent pour s’acheter de la nourriture, des vêtements et sac de couchage chaud.

Dans la rue, il marche inlassablement dans le même quartier de Paris pour éviter de penser. Mais les odeurs font remonter les souvenirs à la surface. Il a des habitudes, chaque jour il se place à un endroit précis pour rencontrer une personne précise. Le mardi, par exemple, il a rendez-vous avec Ella qui lui tend un croissant. Il est obsédé par l’odeur de la crème dont s’enduit Layla, une femme également SDF.

Son monologue alterne avec des extraits de ses carnets. Ce sont des passages très poétiques. L’écriture est singulière et unique. J’avais beaucoup aimé le premier roman de Dima Abdallah, « Mauvaises herbes ». Je suis ravie de retrouver sa plume. Les sujets abordés sont à nouveaux graves et l’ambiance est étouffante. L’autrice tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin, où l’on découvre les secrets qui rongent cet homme seul. Car il est question de solitude dans ce roman. Il nouera des liens avec une chienne, Minuit, rencontrée au cimetière du Père Lachaise. Ces deux êtres meurtris ne se quittent alors plus.

C’est un livre puissant dont on ne ressort pas indemne car on ne peut qu’être bouleversé par ce personnage qui lutte contre la folie. A la fois sombre et lumineux, impossible d’abandonner cet homme, cette chienne et tous les autres sans-abris de ce roman très humain et sensible.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« C’était le 21 mars 2013. La date est gravée dans ma tête. C’est bien la seule. Ça et ma date de naissance. Il y a quelques autres dates qui font encore de la résistance de temps en temps, qui remontent depuis les abysses de la mémoire pour venir toquer à la porte, mais j’ai développé depuis des années une tripoté de techniques bien à moi pour les renvoyer d’où elles viennent. J’y ai travaillé dur. J’ai mis tout ce que j’ai d’énergie, tout ce que j’ai en réserve d’astuces et de formules magiques. J’ai développé un savoir-faire bien à moi à force de labeur pour faire mourir ce qui doit mourir. Je tue ce qu’il faut tuer. Quand ce qui est mort et enterré veut remonter depuis les enfers, je sais exactement ce que j’ai à faire. Je tolère deux dates : le 25 octobre 1961, celle-ci est marquée noir sur blanc sur mes papiers d’identité après tout, et le 21 mars 2013. »

« Je ne sais plus depuis combien de temps je n’avais plus mis les pieds dehors. L’espace et le temps s’évanouissent quand on vit seul dans un espace clos. Je sais seulement que les années ont défilé. »

« J’ai pris la décision de lire tout ce qui me passait sous la main. J’ai décidé que lire seul, à voix haute, était moins pathétique que de parler à mon steak pendant qu’il cuisait pour lui demander s’il était suffisamment saignant sans être bleu. En plus des nombreux livres, que je décidai de lire à voix haute désormais, je lisais toutes sortes de notices explicatives, je lisais les ingrédients sur les emballages alimentaires, je lisais les articles de presse. Une grande partie de ma journée était consacrée à cet exercice qui visait à ce que je ne perde pas ce qui définit par essence l’être humain. »

« La rue a ce pouvoir magique, elle vous débarrasse de tous les murs et de tous les fantômes qui y logent, de tous les prénoms qui s’accrochent. Je me débarrasse petit à petit des murs de ma mémoire comme on extrait des tumeurs. J’arrache chaque brique comme on arrache une épine enfoncée dans la chair. J’enterre tous les tics et toutes les convulsions. Je me purge petit à petit des cinquante-trois années de mon existence. Elles s’évanouissent chacune à son tour. La rue est une petite mort où le passé et le temps se disloquent à une vitesse vertigineuse. Les journées et les nuits se succèdent en vous glissant sur la peau, sans jamais vouloir s’accrocher. Les dates se morcellent et meurent sur le trottoir. Il n’y a que les saisons qui persistent. »

« J’ai mille ans et tous les caveaux du monde cachent moins de secrets que mon triste cerveau. Des secrets qui iront dans la fosse commune avec le reste. Des secrets que je ferai retourner à la fosse un par un. Je les enterrerai moi-même au plus profond, une poignée de terre après l’autre. »

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, mais j’enterre chacun d’eux, l’un après l’autre, dans les cimetières des rues de l’oubli. »

« Il est trop tard
Il a vite été trop tard
Ce qui est perdu est perdu depuis la nuit des temps
Ce qui est perdu doit se résoudre à sombrer
J’alimente le feu sacré où tout doit tomber en cendres
Un jour on comprend beaucoup de choses, mais ça ne change rien
Comprendre ne fait aucune différence
Comprendre est pire que tout
Il a vite été trop tard
Une époque où on ne savait rien
Je ne savais rien
Rien de rien.
Maintenant oublier tout
Brûler tout
Mourir pour de bon pour pouvoir renaître
Renaître propre de tout ce qui est perdu. »

« Quand Ella me tend le croissant, mille odeurs venues de très loin se rebellent et envahissent la rue des Amandiers. La boulangerie de la rue se met à embaumer le quartier entier d’un parfum de galettes à l’anis. Celles que ma tante Zeina, réputée pour ces galettes succulentes, cuisait sur le poêle par les froides soirées d’hiver quand elle nous rendait visite. »

« Tout s’évanouira peu à peu. L’édifice immense du souvenir, je le ferai voler en éclats, j’en dynamiterai les fondations autant de fois qu’il le faudra, pour qu’il n’en reste plus rien. Seulement une poussière ridicule que j’éparpillerai aux quatre coins des plaines de l’oubli. »

« Carnet

Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.

Tout a commencé par un petit son de bouche, ni chaud, ni froid
Cinq mots. Une petite phrase de rien du tout
Un petit vent
Facilement repris
Une brise devenue tempête
Je fragmenterai si bien chaque lettre, j’enterrerai si bien ce petit son de bouche
Que du malheur il ne restera plus rien
J’étranglerai chaque mot
La voix fantôme ne sera plus qu’un son ridicule étouffé, un souffle court à l’agonie
On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. »

« Je marche sur un fil. Je suis le funambule sur le fil tendu au-dessus des abysses de la mémoire. Il ne faut pas que je tombe. Je suis sur le fil qui menace de rompre au moindre faux pas. »

La mère à côté / Thael Boost

Voici un très beau récit de Thael et un bel hommage à sa mère.

Rosy, 90 ans, est atteinte d’Alzheimer. Elle ne peut plus rester chez elle. Il faut qu’elle se résolve à vivre dans un établissement. On lui découvre aussi un cancer des seins. A son âge, les médecins ne font pas dans la dentelle, c’est l’ablation. On ne la voit plus comme une femme mais comme une personne âgée qui n’a plus beaucoup de temps à vivre.

Thael évoque ce moment où les rôles s’inversent. Désormais elle est la mère de sa mère. Elle s’occupe d’elle. Sa mère a toujours été un peu farfelue mais la maladie accentue certains traits de son caractère. Les souvenirs s’effacent, alors elle tente de les consigner. Elle se réjouit que sa mère la reconnaisse encore, même si parfois elle la confond avec sa tante ou une autre femme de la famille, d’une autre époque.

Elle raconte le quotidien en maison de retraite, la vieillesse, les petits plaisirs gourmands, les bons et les mauvais côtés de la maladie. Avec générosité, elle partage des souvenirs et des anecdotes sur sa famille. Certaines sont très drôles, j’ai bien aimé la façon de compter les jours en nombre de culottes !

Ce récit se lit comme un roman, à la fois drôle et touchant, nostalgique sans être larmoyant. A la fin du livre, on a juste envie de rencontrer Rosy et de manger une crêpe avec elle. Une sacrée femme !

Vous pouvez prolonger cette lecture et retrouver le quotidien de Rosy sur le compte Instagram Tête de Mum ! Bravo Thael pour ce premier livre dont j’ai apprécié la plume sensible.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Je déteste le mercredi.

Tu nous emmènes faire du shopping et je sais que cela va être long et ennuyeux. Je vois bien l’excitation dans vos regards, à ma sœur et toi. Votre fébrilité. Lécher les vitrines. Quelle est cette expression ? Je colle ma langue sur le verre pour voir quel goût ça a, tu m’ordonnes d’arrêter immédiatement, c’est sale, les chiens pissent dessus. J’ai beaucoup de mal à parler votre langage. J’essaie, pourtant, mais vous ne m’aidez pas vraiment. Vous vous arrêtez devant une boutique et, le temps que je comprenne ce qui peut attirer votre attention, vous êtes déjà reparties. Je suis en décalage horaire constant.

Je vous ai perdues. Résignée, je vous attends. Près d’un manège, la jeune vendeuse m’offre une glace pour me consoler. Je suis au paradis ! Elle est jolie, me sourit et me rassure. Lorsque vous me retrouvez, vous ne me reprochez rien. Je ne sais pas laquelle d’entre nous a eu le plus peur. Nous partons toutes les trois boire un coup pour nous remettre de nos émotions. Seul cet instant du mercredi me réjouit. Tu prends une bière pression, ça ne se fait pas tellement pour une femme, une mère de famille. Les autres clients nous regardent avec un air pincé. Moi, je suis fière de cette maman différente, farfelue. Tu termines toujours une journée shopping par une terrasse qui me réconcilie avec toi, tu sais y faire. »

« Aujourd’hui, nous n’allons plus faire de shopping et boire un verre en terrasse. C’est moi qui te surveille quand tu sors pour ne pas avoir à te retrouver près d’un manège, c’est moi qui t’offre des glaces. Tu t’accroches autant que tu peux. Chaque jour, les souvenirs se délitent, un nom que tu ne connais plus, un objet sont tu ne comprends plus l’usage. Hier, l’extincteur est devenu rouge, sa fonction a disparu, simple objet réduit à sa couleur. Aujourd’hui c’est le jus qui est devenu de tomate, de citron, rose ; tu tournes autour de l’orange, insaisissable, elle n’est plus à sa place.

J’observe cette version inversée de l’enfance où chaque jour est une découverte, devenue négatif de tout ce que la mémoire refuse de livrer. »

« Tu me reconnais même si tu ne sais plus très bien si je suis ta fille, ta mère ou ta sœur. Tu sens qu’il y a un lien du cœur, une présence qui veille sur toi. »

« – Vous partez en voyage ?
– Oui, je pars chez ma fille.
– Vous serez absente longtemps ?
– Oui, douze culottes. Bonne journée, cher voisin. »

« Les autres m’agacent. Leur besoin de tout ramener à la réalité est un carcan dans lequel je refuse obstinément d’entrer. Qu’est-ce que ça leur coûte de faire semblant ? La vie est une farce, qui mérite d’être jouée, malmenée, trichée ! »

« J’en suis arrivée à la conclusion que cette maladie est une parade trouvée par ceux qui ont peur de mourir pour ne plus avoir à regarder la mort en face. Il n’y a que quand on est enfant qu’on est éternel. »

« La peine était une plaie béante sur laquelle chaque souvenir de lui était comme du sel versé. »

« Rien ni personne ne nous prépare à cela, la femme âgée n’est pas qu’une petite vieille. La femme âgée est une femme comme les autres. »

La fille de la grêle / Delphine Saubaber

Une femme âgée écrit à l’attention de sa fille et lui dit qu’elle a été réellement sa vie. Car elle a bâti avec soin une façade pour lui permettre de cacher et de vivre avec un secret qui la ronge depuis son enfance.

Elle a grandi dans une ferme, avec ses parents, Joseph et Madeleine, ainsi que son petit frère, Jean. Ce dernier est différent. Marie le protège comme elle peut et, surtout, elle lui voue un amour incommensurable.

Leur vie est pauvre et le devient davantage après que la grêle ait ravagé leur future récolte. A partir de cet épisode de grêle, le malheur s’abat sur la famille. Le père n’hésite pas à passer ses colères sur Jean. La mère place tous ses espoirs en Marie. Elle doit absolument réussir à l’école. Puis survient un drame dont Marie se sent responsable ou plutôt coupable.

Je ne vous en dis pas plus. Dans cette confession, sorte de testament que Marie laisse à sa fille adorée, on ne peut s’empêcher de penser qu’on ne connaît pas réellement ses proches. Chacun garde des secrets en lui.

Je n’ai pas réussi à m’attacher à Marie, peut-être est-ce son ton las. J’ai tout de même été intriguée par l’histoire et voulu en savoir plus sur Marie. Un roman qui parle de la relation mère-fille, de la vieillesse et du choix de fin de vie, de la folie et surtout de la culpabilité. La nature est très présente. Il y a de très beaux passages sur le pouvoir de la littérature. Je suis certaine qu’il touchera des lecteurs. L’avez-vous lu ? Avez-vous été touché par l’histoire de Marie ?

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Allongée sur le lit, je flotte dans un silence cotonneux.

Le soleil jaillit par la fenêtre, ricoche sur les poutres du plafond, éclabousse ma chambre d’une lumière de printemps. Je cligne doucement des yeux. Un à un, j’étire les doigts de mes mains, lourdes comme des pierres à mon bras. Mon corps, tout mon corps, a la mollesse d’une poupée de chiffon. »

« Être parent, tu le sais, c’est être seul face à son enfant. C’est lui faire croire, partout, tout le temps, que le monde est beau.

J’ai tant voulu te le faire croire, Adèle, tant rêvé d’être une femme normale, une femme qui sourit. Et j’y suis arrivée, j’ai gagné mes galons dans la grande ascension sociale du siècle dernier, Marie, la brillante élève, la femme toujours bien mise, la travailleuse acharnée, la femme à la voix aussi douche qu’une chanson. Toute ma vie, je me suis hissée sur la pointe des pieds, et maintenant le mur se fissure de tous les côtés. Et dans ma mort, je repense à ma mère dans sa pauvreté qui savait à peine lire et écrire, et dont je corrigeais les fautes quand elle voulait dire à M. Delmas que je n’irais pas à la cantine parce que je n’y mangeais rien. Maman infatigable, jamais malade, qui se levait avant le soleil pour bourrer la cheminée de bûches et répandre la chaleur dans la ferme pour me faire croire qu’il faisait chaud en hiver, maman qui me murmurait le soir au coucher, tandis que je sentais l’angoisse monter, ce que tous les parents murmurent à leurs enfants : « N’aie pas peur, Marie, n’aie pas peur. » »

« Tel un ver dans le fruit, l’amertume, invisible au départ, avait creusé un trou dans la cervelle de Joseph. Cela avait sans doute commencé depuis longtemps, bien avant ma naissance, bien avant que je ne me demande, d’où je viens ? Qu’y a-t-il eu avant moi ? Et le trou s’était à présent élargi. Il avait touché le cerveau de ma mère, le mien, celui de Jean. Ce trou avait fait son nid sous notre toit jusqu’à y ouvrir un cratère et ce cratère allait bientôt tous nous engloutir. Ce n’était qu’une question de temps. »

« Cette terre allait tous nous rendre malades. »

« Toute ma vie, j’ai cherché les mots. Je les ai cherchés pour échapper à la sidération du réel. J’ai rapatrié dans l’écriture la dureté de mon monde paysan, j’ai rempli les blancs de ma mère, raturé les trop-pleins de mon père, j’ai parlé à la place de mon frère. Je lui ai demandé pardon. J’ai écrit pour transformer.

Et si le silence que je croyais complice de ma mère avait été soumis, ou simplement idiot ? Et si la haine assassine de mon père à l’encontre de mon frère avait été malade ? Et s’il fallait faire mal pour survivre dans ce monde de manque ? »

« Vois cette femme toute nue, tremblant sur ses jambes, qui te confie avec tant d’amour ce qu’elle fut, tapie au fond d’elle-même. Cette mère qui, sentant sa vie lui glisser des mains, remonte son fleuve pour retrouver sa source, saute de vieillesse en enfance et inversement. Le sait-on assez que la vieillesse, cet état de dépendance, cette clôture de la liberté, est une réminiscence de l’enfance sans l’horizon ? »

« Une mère, Adèle, c’est si important pour une enfant. Aujourd’hui, hier, demain, le ciel, la terre, tout est contenu dans son regard, ce regard qui devient sourire quand l’enfant trébuche et chute contre sa poitrine, ce regard tout-puissant qui est le seul à consoler, à effacer. Maman a su que j’avais réussi, que je m’en étais sortie et c’était tout ce qui comptait. »

« Mais qui sait ce qu’est la vieillesse avant d’y entrer ? Aucun être humain n’est préparé à l’expérience solitaire de sa propre vieillesse et encore moins de sa fin. »

« Je lis encore, le jour, la nuit. J’ai toujours lu, depuis que j’ai eu des livres. Toute ma vie, j’ai eu soif de livres. J’ai toujours aimé le papier sous ma main, les pages à corner du bout du doigt, les mots à lire et relire comme autant de révélations silencieuses sur le monde, les sentiments, les mystères qui m’entouraient et me demeuraient pleins d’ombres. L’enfant pauvre et solitaire que j’étais y a découvert l’inconnu, une nourriture, un apaisement, une fenêtre ouverte. J’ai entretenu avec les livres le dialogue que je ne pouvais pas avoir avec ma famille. Avec Rimbaud, j’ai embrassé l’aube d’été tombant au bas du bois, j’ai cherché chez Milan Kundera des réponses au conflit entre la gravité et la légèreté, je me suis sentie l’étrangère de Camus sur la plage éclaboussée de soleil, j’ai étreint les mots de Bernanos la puissante simplicité de nos vies, j’ai vibré à l’effroi et à la délicatesse d’Emily Dickinson et sa solitude de l’espace… Encore aujourd’hui, ces livres me rassurent, ils sont sur mon étagère la présence vivante de ceux qui nous ont précédés et sont entrés dans l’éternité. D’autres ont été vieux avant moi, d’autres le seront après.

Comme Hermann Hesse, dont j’ai découvert L’éloge de la vieillesse. Ses phrases prennent le temps que plus personne n’a, incisent la petitesse du réel pour lui donner tout son sens, me remplissent de profondeur lumineuse et de paix. « Être vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort. Mourir constitue par ailleurs un acte aussi important que les autres. (…) Pour accomplir sa destinée d’homme âgé et remplir convenablement sa mission, il faut accepter la vieillesse et tout ce qu’elle implique, il faut acquiescer à tout cela. »

Une tâche, belle et sacrée.

Mourir, un acte.

Acquiescer. L’inverse de lutter. Ai-je jamais acquiescé à quelque chose tout au long de la vie ?

Hier, j’ai encore lu et relu ces phrases à la lueur de ma lampe. Elles ont diffusé en moi une douceur infinie et inattendue, pareille au ciel. Elles inversent les certitudes, ce qui nous fait souffrir, ce que l’on subit depuis notre naissance. Mourir peut être un choix, mourir doit être un choix, oui. »

Berline / Céline Righi

Voici encore une belle pépite publiée aux éditions du Sonneur !

Il s’agit d’un premier roman, assez court (119 pages) qui évoque la vie dans les mines à la fin des années 60 et plus précisément celle d’un homme, Fernand, dont la mine vient de s’effondrer sur lui. Il est bloqué sous une berline, plongé dans le noir et blessé. Va-t-il survivre ?

Le roman est composé de 14 « blocs » ou chapitres dans lesquels Fernand se remémore son enfance, sa famille, les quatre cents coups avec son ami Mario, Martha (celle qu’il aime).

Il décide de faire comme Mario lui a toujours conseillé, choisir les bonnes pommes plutôt que les pourries, les bons souvenirs plutôt que les mauvais.

Mais on comprend vite que l’enfance de Fernand a été marquée par un événement dramatique dont ses parents ne lui ont pas parlé et que sa tante lui révèle. Cet événement a plongé la mère dans une sorte de dépression, incapable de montrer un peu d’amour et de douceur à son fils. Quant au père, il est bon, mais n’ose pas affronter la mère. Il passe beaucoup de temps dans son jardin.

Fernand refuse de travailler à la mine et d’y descendre comme le font depuis des générations les hommes de la famille. Il rêve d’une autre vie mais le destin et le manque de courage de Fernand le mènent dans la mine. Que fera-t-il s’il s’en sort ? Osera-t-il changer de vie ?

Un roman sur l’enfermement dans tous les sens du terme. J’ai mis une trentaine de pages avant d’entrer dans le livre et d’être happée par l’écriture de Céline Righi. Le style est parfois sec, allant à l’essentiel, provoquant des émotions. Le roman oscille entre humour, tendresse et poésie. Bref une voix que je n’avais pas encore entendue en littérature et que je suis ravie d’avoir découverte.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Premier bloc
« Il ne sait pas depuis combien de temps il est là, sous la chose. Il se demande s’il est vivant ou mort mais, s’il se pose la question, c’est peut-être qu’il est encore un peu vivant. »

« D’elle, il ne sait pas grand-chose. Et quand parfois il ose la questionner sur avant, elle le coupe net, Le passé, c’est le passé, on le laisse où il est. Ce sont les seuls mots qu’elle consent à lui lâcher, avec une grimace qui peine à masquer le temps des mauvaises lunes. Il aimerait savoir ce qu’elle cache, reste à l’affût de son mystère. Mais la mère s’est fermée à double tour et a jeté la clef. Il a cinq ans, six peut-être. Et il se promet que, quand il sera grand, il fera la guerre au silence. »

« Dans la nuit souterraine, les flammes, l’odeur du brûlé, une tempête jaune et noire, le feu s’emmêlant à l’eau. Les galeries : inondées, les fumées : toxiques, des tourbillons de poussière s’enroulant autour des hommes comme des serpents, les ligotant, les étranglant jusqu’à les étouffer. Tout hurlait, s’affolait, flambait, ça s’écroulait de partout. La terre ouvrait grand ses mâchoires, les refermait, dévorait, broyait, engloutissait, digérait les hommes. »

« En descendant, il avait attrapé une mélancolie qui lui avait bétonné l’esprit. Devenue une ennemie familière, elle occupait sa vie, tandis qu’il pataugeait dans la mélasse des jours avec, sur la nuque, le poids d’une enclume. »

« Couic. À l’intérieur de la mère, l’effondrement. On enterre son petit. Le bien-aimé. Elle maigrit, se ratatine. D’une maigreur épouvantable, mondieumondieumondieu, qu’on est même demandé combien de temps elle allait pouvoir durer comme ça. C’est la tante qui raconte. Un matin, la mère s’est levée avec le haut du crâne tout blanc. Le chagrin lui avait enfariné les cheveux en une nuit. Et après ? Après, il arrive. Un an plus tard, comme un pet sur une toile cirée. Mais ça ne console pas la mère, tant s’en faut. Elle avait déjà misé tout son amour sur le premier, placé son affection comme on place une épargne, mais manque de bol, patatras, banqueroute. Le petit mort continue de vivre en elle, l’amour qu’elle a pour lui aussi,et ça lui mange toute sa chair. Lui ne montera jamais sur la première marche du podium, il sera comme l’autre, à vélo, qu’il avait vu une fois dans le poste de télévision, chez l’oncle et la tante : l’éternel second. L’ombre du mort, l’ombre d’une ombre. On ne lui dit rien, on ne lui explique pas qu’il y a eu un fils avant lui. Il sent seulement que sa vie sonne faux, que la mère a de drôles d’idées. Il a trois ou quatre ans. Elle l’emmène au cimetière presque tous les jours. Faut aller arroser, qu’elle répète. »

« Qu’on soit cloîtré sous terre comme lui, ou n’importe où ailleurs. Brasser la saleté qu’on a dans la tête, c’est le meilleur moyen de se foutre dans un cachot pire encore qu’une prison avec des barbelés et des murs épais, parce que le cachot-là, messieurs dames, on le voit pas, et on s’est mis dedans pourtant, dans un mitard pas possible, avec, en prime, l’illusion de la liberté, si c’est pas vicieux. Regardez la mère, ça, elle a bien réussi, à se confectionner son enfer, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, à force de ruminer le passé tel un bovin son fourrage. »

« Oui, toute la douleur de sa mère était répandue là, en mille morceaux, parmi les éclats de saladier. Ce jour-là, elle n’avait plus rien contenu. Elle avait explosé comme un tir de mine. Des cris, des éclats, puis le silence : cette boue grise dans laquelle on s’englue. »

« D’abord, lui avait dit non au Mario. Ensuite il avait dit oui. De toute façon, quand le Mario avait une idée dans la tête, il l’avait pas au cul, et puis, que ce soit au Mario ou à qui que ce soit d’autre, lui n’avait jamais su dire non. »

« Les souvenirs continuent de s’abattre sur lui. Ça ne l’étonne qu’à moitié. Quand on est occupé à trimer toute la sainte journée, on ne se paie pas le luxe de couper les cheveux en quatre, mais, quand le corps est pris au piège, la tête est bien contente de pouvoir se faire la malle. »

« Bon, qu’est-ce qu’on fait l’oiseau ? On attend on attend on attend. D’accord, on attend. Enfermé, Effondré. Piégé. Sous les cailloux, les souvenirs. Fait comme un rat. Rat. Souris. Canari. S’accrocher. Appeler au secours. Qui ? Il n’y a ici que des fantômes. Ne pas s’intéresser aux pensées pourries. Ne choisir que les bonnes pommes. »

« Canari. Ce qu’il n’aurait jamais pu faire, c’est descendre l’oiseau jaune sous la terre. Les gueules noires, elles, s’en servaient comme d’une alarme : quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément –, c’était le signal qu’il fallait se tirer. À cause des gaz. »

« La nuit totale, tant qu’on n’a pas trempé dedans, on ne sait pas ce que c’est. On croit savoir, on se trompe. On dit qu’il fait nuit noire, c’est faux : il y aura toujours un réverbère, la lune ou un simple vers luisant pour nous faire mentir. »

« La brise du printemps dispersait les odeurs de la rue et les bruits du quotidien, propulsait la plainte lourde de la sirène qui râlait toujours de la même façon : d’abord se gondolait, traçait une spirale sonore, voulait attraper sa note, puis se déroulait dans les graves et se tendait brusquement comme un serpent avant de mordre; le cri raidi se dressait dans le ciel et déchirait les nuages, finissait par se planter dans les oreilles des femmes, des enfants, ils la connaissaient bien, la vilaine mélodie qui chantait, Il est arrivé quelque chose. Tout le village se figeait. On priait le bon Dieu, sainte Barbe et tout ce qu’on pouvait pour que ce ne soit pas chez nous. »

« Aujourd’hui, dans le silence des morts, dans ce trou qui sera peut-être son ultime, l’enfance lui explose dans la poitrine comme un coup de grisou. »

Après la psy, le beau temps ? : Émilie voit quelqu’un / Anne Rouquette et Théa Rojzman

Émilie va consulter une psy, voici la première phrase qu’elle lui dit : « Je viens d’avoir trente ans et j’ai envie de mourir tellement je n’arrive à rien dans ma vie. Voilà ce qui nous arrive. »

Cette jeune femme essaye de savoir ce qu’il lui arrive. Elle veut se séparer de son conjoint mais l’appartement est à son nom et elle baisse les bras devant l’ampleur de la tâche qui s’annonce, déménager. Alors elle s’accommode de cette situation qui ne lui plaît pas. Il y a des scènes de tentative de rupture très drôles. Elle s’appelle Émilie Geoly (oui-oui, merci les parents) et s’habille en Mary Poppins. Elle est de petite taille et pour paraître plus âgée, notamment sur son lieu de travail (elle est enseignante en primaire), elle s’habille ainsi.

Elle a deux amies, très opposée, Mélanie et Carole. Une famille qu’elle ne supporte pas et qui pourrait bien être à l’origine de tous ses maux. Enfin ça, le lecteur en apprendra plus lors de ses séances chez Mme Soulac, sa psy, conseillée par son collègue hypocondriaque, pas triste non plus. En bref, cette BD est drôle et elle présente ou vulgarise différents concepts de la psychanalyse.

Note : 4 sur 5.