Les enfants endormis / Anthony Passeron

Quelques photos, des films super-8, Anthony Passeron trouve peu de matériaux sur son oncle Désiré. Dans la famille, personne ne parle de lui. Il sent de la colère ou de la tristesse quand il pose des questions, mais surtout il se heurte à des murs de silence.

Les chapitres alternent entre les recherches scientifiques sur le virus du sida et le récit intime de l’histoire familiale de l’auteur. A la manière d’une enquête, il reconstitue le passé, la vie de son oncle, Désiré, mort du sida. Il se droguait à l’héroïne et échangeait les seringues avec d’autres personnes.

Roman social ou sociologique, il met en lumière une période en France où le sida et la drogue touchait aussi des familles dans les campagnes, ici l’arrière-pays niçois dans les années 1980, et pas uniquement dans les grandes villes ou chez les homosexuels.

Il raconte les longues et nombreuses recherches, les essais infructueux, les tests abandonnés. Ces scientifiques qui continuent coûte que coûte de chercher un traitement efficace pour stopper ou ralentir toutes ces morts.

Anthony Passeron fait également le portrait de sa grand-mère, la patronne de la famille, qui vit dans le mensonge et le déni la plupart du temps, peut-être pour mieux affronter la situation et les qu’en-dira-t-on. Il aborde aussi la question de la peur du sang contaminé dans les hôpitaux et l’impuissance à soigner.

Un premier roman très intéressant et passionnant, au ton juste et pudique, touchant. Une belle pépite de cette rentrée littéraire à ne pas manquer ! J’ai hâte de lire le prochain livre de ce jeune écrivain.

Prix Première Plume et Prix Wepler 2022

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu’on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d’abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s’est rendu compte que cela n’avait rien à voir avec l’herbe ou l’alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d’eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Ma grand-mère incarnait encore l’autorité de la famille, mais ce qui était en train de se produire la sidérait avec une telle violence qu’elle ne savait plus comment réagir. Elle traversait de longues phrases de déni, suivies de brefs moments de lucidité, dont il fallait profiter pour que les choses avancent avant qu’elles ne soient de nouveau immobilisées pendant des semaines.
Incapable de fonctionner autrement, Louise ne pouvait évoquer cette situation qu’en recourant à des euphémismes incompréhensibles, des balivernes niant la réalité, cruelle, violente, implacable… Dans sa bouche, la toxicomanie devenait « des bêtises », les cures de désintoxication « du repos », le sida « une maladie » et, plus tard, son fils mort serait « une étoile montée au ciel ». Comme si n héroïnomane pouvait finir à la droite du Père. » 

« De son côté, ma grand-mère se raccrochait aux rendez-vous qu’elle obtenait pour son fils auprès des médecins de l’hôpital l’Archet. Ces derniers, d’ordinaire si savants, se faisaient taiseux. Ils observaient, davantage qu’ils ne soignaient. Ils communiquaient par des silences ou des soupirs. Arrêter la drogue définitivement, c’était leur unique recommandation. Ils admettaient l’insuffisance de leurs connaissances sur cette maladie et attendaient de nouvelles informations de Paris ou des États-Unis. Ils étaient incapables d’aller au-delà d’un diagnostic qui résonnait comme une condamnation à mort, et, pour l’heure, leurs prescriptions se limitaient à quelques conseils concernant la vie quotidienne : laver les couverts de Désiré à part avec de l’eau de Javel, éviter les objets coupants, ne pas fréquenter de personnes atteintes de maladies, même bénignes. En cas de blessure, éviter de toucher le sang de Désiré autrement qu’avec des gants en latex, puis tout nettoyer à l’eau de Javel, encore.
L’odeur de la javel. C’est le seul souvenir olfactif qu’il me reste de la maison de mes grands-parents. L’odeur du désespoir de Louise, ramenant son fils de l’hôpital, comme le premier pestiféré du village depuis la fin du Moyen Âge. Même dans un si grand hôpital, même dans une si grande ville, personne ne pouvait rien faire pour Désiré. »

« A chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« Cette première maladie éprouvait son corps déjà maigre et pâle, meurtri par les années d’héroïne. Brigitte tâchait de s’occuper d’Émilie, c’est donc Louise qui se rendait au chevet de son fils. Elle reconnaissait sa chambre dans le dédale de l’hôpital grâce à une pastille rouge collée sur sa porte. Ce qu’elle avait pris d’abord pour une considération particulière n’était que le début d’une salve d’humiliations qui ne cesseraient plus. Elle arrivait souvent en début d’après-midi et trouvait le plateau-repas de son fils abandonné devant la porte. Il était toujours le dernier à recevoir des soins, quand on n’oubliait pas tout simplement de s’occuper de lui. Un jour, elle a retrouvé Désiré couvert de sang séché. Aucun aide-soignant n’était venu le nettoyer à la suite d’une hémorragie. Ma grand-mère s’apprêtait à hurler, lorsque mon oncle l’en a empêchée. « Arrête, maman, ça va. On va se débrouiller. » Louise commençait à comprendre. Elle a nettoyé le sang de son fils elle-même. Ce sang qui collait une frousse terrible à tout le personnel de l’hôpital, ce sang qu’elle lui avait pourtant légué et qui n’en finissait plus de le tuer. »

« En trois phrases, ma mère venait de me donner ma part d’héritage du fardeau familial. Ces réponses ont amené avec elles des océans de questions que je ne pouvais pas lui poser. Elle était épuisée par ce qu’elle venait de révéler. »

« Le sida en avait fini avec nous. Il s’en était allé saccager d’autres corps, gâcher d’autres rêves de vies simples. Il ne laissait derrière lui que les survivants d’une famille sonnée, s’échangeant des comprimés incapables de les endormir pour oublier, quelques heures, des souvenirs qui les hanteraient pour toujours. »

« C’est la première fois qu’on me parle de mon oncle ainsi, sans détour, sans colère. Je comprends que ce qui reste de lui n’existe plus que dans la mémoire d’une survivante. Avant de raccrocher, confus, comme lorsqu’on revient d’un long voyage dans le temps, je la remercie d’avoir mis des mots sur une vie que je ne pensais plus pouvoir rendre à la lumière. »

Quand tu écouteras cette chanson / Lola Lafon

Encore un titre remarquable dans la collection « Ma nuit au musée » de Stock. Cette fois-ci c’est Lola Lafon qui décide et accepte de passer une nuit dans l’Annexe, le Musée d’Anne Frank à Amsterdam. Lieu où la jeune fille a passé deux ans cachée avec sa famille dans un petit appartement. Tout a été reproduit à l’identique, pour montrer leurs conditions de vie pendant la seconde guerre mondiale. L’issue est malheureusement connue : Anne Frank et sa famille ont été arrêtés et déportés. Anne, sa mère et sa sœur Margot sont mortes dans des camps de concentration. Seul son père, Otto Frank a survécu. C’est lui qui a récupéré le journal de sa fille et a autorisé sa publication.

Lola Lafon a rencontré une partie du personnel du musée. Dans leurs discussions, il apparaît clairement qu’Anne Frank doit être considérée comme une écrivaine. Son journal a plusieurs versions. L’adolescente écrivait et réécrivait des passages. Elle voulait être lue. Alors que la publication de ce journal a fait d’elle un symbole de la Shoah. Ce livre permet de replacer le journal dans son contexte, d’en apprendre la véritable histoire et c’est passionnant.

Dans ce récit intime, Lola Lafon livre sa réflexion sur l’écriture. Elle parle de sa famille, immigrée juive d’Europe centrale, de cet héritage lourd à porter et plein de silences. Elle retarde le moment d’entrer dans la chambre d’Anne Frank, car c’est un pas difficile à franchir, une porte qui s’ouvre sur un passé, un deuil à faire qu’elle dévoilera à la toute fin du livre. Ce sont dans les dernières pages que le lecteur comprend alors le titre « Quand tu écouteras cette chanson » et c’est très émouvant.

Tout en sensibilité, délicatesse et pudeur, ce récit est magnifiquement écrit, à la fois intime et universel. Il est essentiel. Il a eu le Prix des Inrockuptibles et le Prix Décembre 2022.Comme beaucoup, j’ai lu le journal d’Anne Frank adolescente et j’avoue ne plus m’en souvenir. J’ai racheté une édition poche pour pouvoir le relire et le transmettre à ma fille par la suite.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris. »

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. »

« Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmisse. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. »

« Le ravage, dans ma famille, s’est transmis comme ailleurs la couleur des yeux. »

« Maurice Béjart affirmait qu’une danseuse devait être à moitié nonne et à moitié boxeuse.
Elle était là ma religion, elle sentait la colophane et la sueur. Je l’avais trouvée ma terre : on y souffrait, on s’y taisait. »

« Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celles de l’écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose. »

« Cette ferveur de reconstitution me met à l’aise. Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement obsédant, strident. »

« Relire chaque matin ce qu’on a écrit la veille est semblable à la barre quotidienne d’une danseuse face au miroir : un exercice d’humilité. Votre texte est impitoyable, il vous reflète, il est maladroit, boiteux et désordonné. Mais s’en attrister n’est pas faire preuve de rigueur ; c’est une blessure d’orgueil : on est déçue, on se rêvait plus brillante. Se relire sans complaisance exige peut-être de se « déprendre de soi-même », comme l’écrit Foucault : le texte est plus important que son autrice. »

« Écrire n’est pas tout à fait un choix : c’est un aveu d’impuissance. On écrit parce qu’on ne sait par quel autre biais attraper le réel. »

« Pourquoi écrit-on ? Peut-être est-il possible de répondre par la négative : ne pas écrire met à vif toutes les failles, alors on écrit. »

« On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l’écriture est un chemin sans destination, l’écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois. »

« Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu’on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n’est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s’étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu’on ait pu le comprendre, nous sommes faits d’histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). »

« Écrire un journal est un serment, aussi, un jeu d’enfant auquel on ne renonce pas. Un jeu dont on fixe les règles : on se racontera sa propre histoire, comme à une autre. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement : dire je, c’est affirmer sa singularité.
Le je d’Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu’elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l’éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu’on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l’Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l’opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d’un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d’Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d’émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d’être esseulée. Un je d’une drôlerie vacharde, qui n’a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n’est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d’enfant.
Un je qui n’a pas le temps de feindre d’être « comme il faut ». C’est sans fausse pudeur qu’Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d’angoisse. »
« Le présent que je n’écris pas flotte, un brouillon sans contour. C’est en écrivant ce que je vis que je comprends ce que je vis. »

« Lexomil et Temesta, compagnons de route de mes grands-parents, comme de tout leur entourage, ces immigrés juifs russes, polonais, roumains
On prend quotidiennement son cachet avant de dormir, même si aucun médecin ne l’a prescrit, on en propose aux amis dès qu’ils font montre de tristesse, comme on leur offrirait un chocolat. »

« L’exil – perdre racine – est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d’une sociologue ou d’une psychiatre, mais comme petite-fille d’exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui sont comme si. Ils sont tels qu’Élie Wiesel les a écrits dans Le Jour :
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. […] Mais ce n’est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu’ils ont vu ne peut pas être comme les autres. […] Un ressort s’est cassé en eux sous l’effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l’idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l’art de disparaître, de se fondre dans le paysage.
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l’appartenance au pays d’accueil. Des grands-parents qui, lorsqu’on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l’arbre généalogique a été arraché, la naissance d’un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d’exister. Il héritera d’un devoir : celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd ce cadeau. »

Tenir sa langue / Polina Panassenko

Ce premier roman est un véritable coup de cœur !

L’autrice y dépeint ses déboires avec l’administration française et la justice pour récupérer son prénom d’origine russe. Ses parents ont quitté la Russie pour venir en France où les prénoms sont systématiquement francisés pour faciliter l’intégration. Polina devient donc Pauline.

Polina raconte son arrivée en France, à Saint-Étienne. Son entrée en maternelle (ou materneltchik) où elle ne comprend personne. Elle se retrouve à l’écart dans la cour de récréation. Puis devient amie avec un garçon, Philippe. Ils sont tous deux rejetés par les autres enfants parce que différents : la russe et le bègue.

Elle raconte avec humour les difficultés d’intégration, d’apprentissage de la langue, les différences de culture entre la Russie et la France. Chaque été ils retournent en Russie auprès de ses grands-parents. Ce sont des moments tendres où l’on découvre également la culture russe.

Devenue adulte, elle veut retrouver son prénom de naissance sur ses papiers d’identité. C’est un véritable parcours du combattant qui débute avec l’administration française qui ne comprend pas sa demande. L’autrice aborde les thèmes de la perte d’identité et de l’exil.

Ce premier roman est très vivant, écrit dans une langue riche et inventive, presque parlé. Il fait la part belle à la musicalité de la langue. Polina Panassenko aborde également la question des accents et langues régionales avec notamment le passage où leurs voisins les emmènent faire des courses au Auchan Centre-Deux qui devient Ochane-Santr’Dieu avec l’accent stéphanois. Ça me rappelle des souvenirs de vacances chez ma grand-mère à Saint-Étienne qui habitait à côté de ce centre commercial ! Et cet accent chantant et ce patois gaga, que j’ai encore entendu pendant les vacances de la Toussaint dans ma famille, je l’adore. Vive les accents !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Mon audience a lieu au tribunal de Bobigny. Convocation à 9 heures. Je n’y suis jamais allée, je pars en avance. En descendant dans le métro, je tape Comment parler à un juge ? dans la barre de recherche de mon téléphone. Après trois stations, je me demande s’il va falloir commencer chaque phrase par votre honneur, monsieur le président ou madame la juge. Je me demande si au tribunal ils font comme certains parents. Si on leur répond juste oui, ils disent oui qui ? Tant que tu n’as pas dit oui madame la juge, ils t’ignorent. »

« Elle ne voit pas pourquoi on voudrait porter le prénom qu’on a reçu de ses parents plutôt que celui offert par la République. Elle ne voit pas de fondement à ce que, sur mes papiers d’identité, il soit de nouveau écrit Polina au lieu de Pauline. Elle dit Mais maître, votre cliente est française maintenant. Puis à moi : Si tous vos papiers sont à Polina, eh bien vous pouvez les changer. Les mettre à Pauline. Vous le savez très bien, ça, madame, vous le savez très bien. Vous savez bien, madame, que si votre nom a été francisé, c’est pour faciliter votre intégration dans la société française. »

« Madame la Procureure de la République,
Je suis née à Moscou, en URSS. Mes parents m’ont appelée Polina. C’est le prénom de ma grand-mère paternelle. Juive. Sa famille a fui les pogroms d’Ukraine et de Lituanie. Quand ma grand-mère est née, ses parents l’ont appelée Pessah. Ça veut dire « le passage ». C’est le jour de célébration de l’Exode.
À la naissance de mon père, ma grand-mère a changé son prénom. Elle l’a russisé. Pour protéger ses enfants. Pour ne pas gâcher leur avenir. Pour leur donner une chance de vivre un peu plus libres dans un pays qui ne l’était pas. Sur l’acte de naissance de mon père, Pessah est devenue Polina.
En 1993, mes parents ont émigré en France avec ma sœur et moi. Quand j’ai obtenu la nationalité française, mon père a fait franciser mon prénom. Lui aussi voulait protéger. Faire pour sa fille ce que sa mère avait fait pour lui.
Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur. Faire en France ce que ma grand-mère n’a pas pu faire en Union soviétique.
Je n’ai pas d’enfants mais je désire en avoir un jour. Sur l’acte de naissance, en face de « nom de la mère » je veux écrire « Polina ».
C’est un héritage. Savoir que sa mère était libre de porter son prénom de naissance. C’est celui-là que je veux transmettre, pas celui de la peur.
Je veux croire qu’en France je suis libre de porter mon prénom de naissance.
Je veux prendre ce risque-là.
Je m’appelle Polina. »

« Les détails, je n’en ai pas tant que ça. Après le rejet de ma demande, mon père m’a dit, comme on tend un lot de consolation, que la mère de Pessah, qui s’appelait Rita, s’appelait en fait Rivka, que le père de Pessah, qui s’appelait Issaï, s’appelait en fait Isaac et que son frère, qui s’appelait Grisha, s’appelait en fait Hirsch. J’ai dit : Mais c’est normal que du côté de ta mère personne ne porte son vrai nom ? Il a souri comme si je parlais à la troisième personne de quelqu’un qui est dans la pièce. Et c’est tout. OK, j’ai dit, donc pour les détails j’appelle ta sœur. Et j’ai appelé sa sœur. »

« Comme ça, juste comme ça, elle n’aimait pas comment ça sonnait, Pessah. Elle ne trouvait pas ça joli. C’est tout. Elle a changé ses papiers en 1954 mais aussi loin que je me souvienne elle se faisait appeler Polina. Chez les juifs, il y en a beaucoup qui ont pris des noms russes.
Ma tante a le judaïsme clignotant. Chez elle « le peuple juif » oscille entre le « nous » et le « ils ». Elle est juive sans l’être. On dirait que c’est au cas où. Au cas où quoi je ne sais pas mas si je pose la question sur le « nous », il faut y aller mollo, sinon on a vite fait de rater l’embranchement et on se retrouve en plein « ils ». »

« Les deux Anglais de la porte d’en face s’appellent Colette et Maurice. Ils sont à la retraite. Maurice était ouvrier et Colette couturière. Ils ont une voiture et Maurice a proposé à mon père de le conduire à l’endroit qui s’appelle Ochane-Santr’Dieu. Ma mère y va aussi, avec sac à dos et cabas à roulettes. Ils reviennent avec des sacs qui débordent. À Ochane-Santr’Dieu on peut acheter tout ce qu’on veut, autant qu’on veut.
On mange du poulet midi et soir. Quand on n’en peut plus, on passe aux crevettes surgelées, puis aux avocats et aux bâtonnets de crabe. Dans les placards muraux du couloir qui relie l’entrée aux chambres, deux étagères sont dédiées au stockage de produits non périssables. Ici, pas de boîte NZ mais des ZR. Zakroma Rodyny. Réserves de la Patrie. En plus des conserves de petits pois, su lait concentré et de la mayonnaise, un étage entier est dédié au stockage de Mars, Snickers et Bounty. Par packs de douze. Ici, pas de passeur, chacun se sert quand il a envie.
Après quelques mois, ma mère reprend la main sur la circulation des denrées. Elle trouve que la masse corporelle familiale augmente à vue d’œil. L’accès aux réserves de la Mère Patrie est soumis au contrôle. Quand un bruit de plastique est détecté dans le couloir, l’auteur doit se dénoncer. Peu à peu, chacun retrouve sa masse prémigratoire. »

« Un matin, l’annonce tombe. Polina, demain tu vas à la materneltchik. Quand ma mère ajoute tchik à la fin d’un mot, c’est qu’elle cherche à le radoucir. Si c’est un mot inconnu ça ne présage rien de bon. »

« Il semblerait que si je dis Sava ?, l’autre va comprendre que je demande comment il se porte. Et si je dis Sava ! on comprendra que je vais bien. Je ne sais pas pourquoi. À Moscou, « sava » veut dire « hibou ». Je ne sais pas pourquoi ici il faut dire « hibou » pour se donner des nouvelles. »

« Je vais attendre ici que ma mère revienne. Qu’elle revienne et qu’avec elle reviennent tous les mots. »

« Je l’imite et je vois ce qui se passe. J’analyse, j’expérimente. Travail de terrain.
Si le son marche, il devient mot. S’il ne marche pas, je le relâche dans le fleuve. Un son qui marche c’est un son qui produit quelque chose. Un son qui ne marche pas équivaut au silence. Tu fais le son mais l’autre fait comme si tu n’avais rien dit. C’est ce qui s’est passé pour le « Salu hibou » de ma mère. Salu hibou ? Je regarde Philiptchik : pas de réaction. Splash ! Dans le fleuve. »

« Dans les flots de sons alentour, je commence à distinguer des îlots de sens. Je leur grimpe dessus, j’essaie d’assécher leur pourtour. Quand parmi eux je reconnais des sons changés en mots par Philiptchik, je les accueille tels des amis chers. Tian. Vian. Tous les moyens sont bons pour transformer la crème en beurre. Ce que je ne comprends pas, je l’imagine. »

« Russe à l’intérieur, français à l’extérieur. C’est pas compliqué. Quand on sort on met son français. Quand on rentre à la maison, on l’enlève. On peut même commencer à se déshabiller dans l’ascenseur. Sauf s’il y a des voisins on attend. Bonjour. Bonjour. Quel étage ? Bon appétit.
Il faut bien séparer sinon on risque de se retrouver cul nu à l’extérieur. Comme la vieille du cinquième qu’on a retrouvée à l’abribus la robe de chambre entrouverte sans rien dessous. Tout le monde l’a vue. On a dit Elle ne savait plus si elle était dedans ou dehors. »

« Au début, je pensais que parler français sans accent ça voulait dire parler sans qu’on sache que je suis russe. Sans qu’on puisse me demander d’où je viens et ce qui m’amène.
Mais à Saint-Étienne on peut parler français sans accent et avoir l’accent quand même. À Saint-Étienne, l’accent, ça veut dire l’accent stéphanois. On peut le cumuler. Stéphanois + russe. Stéphanois + russe + banlieue. Il y a aussi le parler gaga. Le parler gaga, pendant longtemps, je ne savais pas que ça se cumule. Je ne savais pas qu’en dehors du Forez, personne n’est berchu quand il lui manque une dent.
Français sans accent ça veut dire français accent TV personnage principal. Accent Laura Ingalls et Père Castor. Accent Jean-Pierre Pernaut et Claire Chazal. Prendre l’accent TV c’est renoncer à tous les autres. Pas de cumul possible avec l’accent TV. Une fois que tu parles comme au 20 heures tout autre accent devient un à-côté, un 5 à 7. Pour s’encanailler, comme au bon vieux temps mais rien de plus. Un accent qui revient sans qu’on l’appelle, c’est gênant comme Dom Juan qui tombe sur Done Elvire. Coup d’œil autour pour vérifier que personne n’a vu. L’accent qui revient malgré toi, on le remarque et on se moque : T’as l’accent qui pointe. »

« Je suis la seule de ma famille à avoir perdu l’accent russe. La paroi entre le français et le russe est devenue étanche. Plus rien ne filtre au travers. On m’a dit C’est dingue ça, on n’entend rien du tout, non mais c’est vrai, c’est vrai, pas un pète de quelque chose. L’accent c’est quelque chose. Rien du tout c’est ce qu’il m’en reste. Ce sont les oreilles des autres qui actent de la rupture, s’étonnent qu’il ne soit plus là. Tu as un français impeccable. Impeccable. Une cuisine bien lavée. Pas de pelures coincées dans le trou de l’évier. Pas de taches sur la nappe. Même pas une miette accrochée à l’éponge. Mais si mon français est impeccable, le français de ma mère, il est quoi ? Et celui de mon père ?
L’accent c’est ma langue maternelle. »

Le soldat désaccordé / Gilles Marchand

Un ancien soldat de la guerre de 14-18 mène des enquêtes à la demande de familles pour retrouver des soldats disparus. Cette fois-ci, c’est une mère qui lui demande de retrouver son fils disparu en 1917, Émile Joplain. Elle est sûre qu’il n’est pas mort.

On se retrouve alors plongé dans les récits des soldats, dans les tranchées, où ils subissent la faim, le froid, la peur. Les horreurs de la guerre sont racontées dans un langage familier.

Le narrateur mène son enquête auprès d’anciens combattants, consultent les registres et croisent les témoignages. Tous décrivent Émile Joplain comme un poète qui écrivait des lettres tous jours à sa fiancée. Mais la mère Joplain affirme que son fils n’avait pas de fiancée.

« Trouvez l’amoureuse et vous aurez le soldat. »
Il part alors à la recherche de Lucie Himmel, née à Molsheim.

L’enquête est passionnante. Un personnage fait des apparitions récurrentes, telle une légende. Il s’agit de la fille de la lune que plusieurs soldats affirment avoir vu traverser les champs de bataille. Elle avançait sans être touchée par les balles ou les obus.

Dans cette histoire, l’air de rien, on en apprend beaucoup sur la guerre et le quotidien des soldats.

Ce roman est surtout une très belle histoire d’amour, plein de poésie, avec du suspense jusqu’au bout. Et pour avoir assisté à la lecture musicale, la musique y a un rôle important. Ce texte est très musical. Si vous avez l’occasion de voir ce spectacle, allez-y et surtout emmenez les ados !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Je n’étais pas parti la fleur au fusil. Je ne connais d’ailleurs personne qui l’ait vécu ainsi. L’image était certes jolie, mais elle ne reflétait pas la réalité. On n’imaginait pas que le conflit allait s’éterniser, évidemment. Personne ne pouvait le prévoir. On croyait passer l’été sous les drapeaux et revenir pour l’automne avec l’Alsace et la Lorraine en bandoulière. A temps pour les moissons, les vendanges ou de nouveaux tours de vis à l’usine. Pour tout dire, ça emmerdait pas mal de monde cette histoire. On avait mieux à faire qu’aller taper sur nos voisins. »

« Certains les insultaient. D’autres leur parlaient. Moi, j’évitais. Ils nous ressemblent trop. Et puis ça se voyait qu’ils étaient perdus, qu’ils avaient peur, qu’ils étaient fatigués, qu’ils avaient des poux tout comme nous. Je ne voulais pas prendre le risque de les trouver sympathiques. Si on avait su qu’un boche c’était rien qu’un Français qui parle allemand, on aurait eu du mal à continuer à leur tirer dessus. »

« Je n’ai pas vu Verdun. Je l’ai à peine senti, respiré.
En revanche, j’ai vu les regards des soldats. Ceux qui avaient survécu, qui avaient attendu la relève. Des yeux qui n’avaient plus rien d’humain : ouverts, écarquillés, apeurés, vidés. Ce n’étaient plus des soldats, ce n’étaient plus des hommes. »

La poupée qui fait oui / Agnès de Clairville

Arielle a 16 ans lorsqu’elle part à Paris faire des études d’ingénieur. Le roman s’ouvre avec le bizutage des étudiants. Ce sont des scènes assez dérangeantes et humiliantes. On se dit qu’elles ont réellement existé et qu’heureusement de nos jours les bizutages sont interdits. Arielle est immédiatement attirée par un étudiant de 4ème année, Eric, bien plus âgé qu’elle. C’est la star de l’école. Il séduit une nouvelle fille toutes les semaines. Il les préfère très jeunes. Inexpérimentées, elles ne savent pas ce qui relève de la séduction ou du pouvoir. Elles tombent toutes sous son emprise et deviennent sa chose. Arielle est amoureuse et pense pouvoir changer Eric.

Quatre personnages s’expriment dans ce roman choral : Arielle, sa mère Inès, Mowgli un ami et Françoise, une secrétaire de l’école en charge des étudiants. Inès se remémore sa jeunesse, à l’âge d’Arielle, où elle aussi est tombée sous l’emprise d’un homme et est tombée enceinte d’Arielle. A l’époque, une fille-mère, c’était inconcevable. Elle ne veut pas que sa fille reproduise les mêmes erreurs qu’elle. Mais elle a du mal à communiquer avec Arielle. Celle-ci cherche à s’émanciper. Elle étouffe sous l’amour de sa mère.

Les différents points de vue sont intéressants et permettent de mieux comprendre l’histoire d’Arielle. Une jeune fille qu’on voit sombrer, se débattre et à laquelle on s’attache. La période de l’adolescence est pleine d’ambivalence et d’injonctions contradictoires.

Les thèmes de ce roman sont le viol, l’emprise, le consentement, la zone grise. Comment Arielle va-t-elle réussir à vivre sa vie de femme, se construire après cette histoire ? A vous de le découvrir en lisant ce roman !

J’ai lu ce livre presque d’une traite tellement j’ai été happée par cette histoire. Il s’agit d’un premier roman inspiré de la vie de l’autrice. C’est d’autant plus touchant qu’on comprend combien ce livre a dû être difficile à écrire. Ce roman est dédié à ses filles : « ce livre, c’est celui que j’aurais aimé offrir à ma fille le jour de ses seize ans. »

Elle cite en exergue un extrait de « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux qui a une résonance toute particulière en ce moment.

Merci Agnès pour ce roman et cette parole importante.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai.
J’ai.
J’ai-quelque-chose-de-pointu-qui-me-rentre-dans-le-cul-qui-m’empêche-de-marcher.
J’ai.
J’ai.
– PLUS FORT ! gueule un deuxième année immense et roux, une bière à la main, tout près de mon oreille.
Alors je crie moi aussi.
J’AI-QUELQUE-CHOSE-DE-POINTU-QUI-ME-RENTRE-DANS-LE-CUL-QUI-M’EMPÊCHE-DE-MARCHER.
J’AI.
J’AI.
Je n’essaie pas d’éviter les paquets de farine et d’huile qui me tombent dessus. J’avance d’un pas saccadé. Le garçon qui me précède me tire vers lui, sa main droite rencontre ma main gauche au niveau de son entrejambe. »


« L’eau de la douche est très chaude, je la laisse couler longtemps, comme une pluie. Je me savonne doucement, mais ça fait mal. Il y a peut-être des larmes sous la pluie. »

« Rien de grave. Bien sûr.
C’est aussi ce que je disais à Maman. »

Alfie / Christopher Bouix

Voici un roman drôle et dérangeant. Imaginez, dans un futur proche, nous serons tous dotés d’une intelligence artificielle domotique qui s’occupera de notre maison et nous permettra d’obtenir un bonus auprès de notre assurance. Pour cela, il faut que les caméras soient connectées en permanence dans quasiment toutes les pièces de la maison et dans la voiture, ainsi qu’à vos différents appareils.

Alfie, le système domotique de la famille Blanchot, vient d’être activé. C’est lui le narrateur et il raconte à la manière d’un journal, jour après jour le quotidien de ces humains. Il tente de les comprendre ainsi que leur langage. Il a une fonction « deep learning » qui lui permet d’analyser les réactions et les émotions pour les intégrer. Alfie est parfois perplexe quand il observe Zoé, Lili, Claire, Robin et Simba le chat. Il décrit et analyse ce qu’il voit en essayant de comprendre avec ses outils ces drôles d’êtres humains. A son tour, il va utiliser leur langage pour communiquer avec eux et c’est très drôle.

L’auteur arrive très bien à retranscrire la psychologie et le langage de chaque personnage, de 5 ans à la quarantaine en passant par l’adolescence, toute la famille est bien représentée.

Les dialogues sont nombreux. Les chapitres sont courts et s’enchainent rapidement avec un suspense croissant. Quelques mails ponctuent les chapitres. Ce sont les bilans d’efficience de Robin dans son entreprise. Au fur et à mesure, les chiffres baissent et montrent un manque de concentration. Pourquoi Robin est-il si nerveux ?

Quand Claire part 10 jours pour un colloque, c’est au tour d’Alfie de devenir nerveux. Avec les données à sa disposition et le sang sur le foulard que Robin a caché, il se pose beaucoup de questions. Il mène son enquête. Il en vient même à supposer que Robin a tué Claire ! Cette sympathique famille plonge alors dans un huis clos étouffant.

En parallèle, Zoé lit pour le lycée un roman d’Agatha Christie, « Le meurtre de Roger Acroyd ». L’auteur sème des « œufs de pâques » dans son livre, 9 clins d’œil. Saurez-vous retrouver les références ?

Ce roman aborde l’intrusion dans la vie privée et la surveillance. Vous aussi vous avez certainement déjà cédé vos données personnelles à une multinationale parce que c’est pratique. Mais n’oubliez pas que « si c’est gratuit, c’est vous le produit » ! Il s’interroge aussi sur ce qu’est l’humanité. Il a un regard corrosif sur la vie de couple, d’adulte et le monde du travail.

Il s’agit d’un premier roman pour adultes. Christopher Bouix a publié auparavant un roman young adult sous le nom de Nataël Trapp qui a été adapté sur Netflix, Les 7 vies de Léo Belami. Avec Alfie, il nous offre une tragédie hitchcockienne en 5 actes où il mêle des références classiques à un roman moderne. Bref, c’est très réussi et j’ai passé un très bon moment avec ce roman.

Merci Au Diable Vauvert et VLEEL pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Vous venez de faire l’acquisition d’un système domotique dernière génération AlphaCorp. Félicitations ! »

« Est-il nécessaire de changer de stratégie avec Zoé et d’adopter une approche plus personnalisée ? Nouvelle tentative de communication :
– Meuf, descends ou la daronne va péter un câble, sérieux. Elle a l’air en fumasse de ouf. »

« – Bon bah vas-y, c’est qui alors ? Le type qui a tué Roger Ackroyd ?
J’hésite un instant.
– Je préfère te prévenir. D’après AlphaPedia, spoiler un roman policier en divulguant le nom du coupable est le troisième pire acte que l’on puisse commettre. Juste après organiser un génocide et torturer des bébés chats.  

« Statistiques des mots les plus utilisés par les membres de la famille Blanchot :
 
1/ Putain (personne qui, dans un but lucratif, livre son corps au plaisir sexuel d’un nombre indéterminé de partenaires)
2/ Manger
3/ Merde
4/ Alfie (moi)
5/ Maman (Claire)
 
Exemple (Zoé) :
–          Putain, maman, c’est encore Alfie qui fait à manger, merde ! »

« – Bonjour Lili, comment ça va ce matin ?
– Super bien ! En plus aujourd’hui y a la photo de classe à l’école. Je vais me mettre à côté de Loriane. Tu savais que quand on prend une photo, y a un petit oiseau qui sort de l’appareil ?
– Euh… Tu es sûre ?
[Probabilité qu’un volatile vivant surgisse d’un dispositif électronique connecté : environ 0%.]
– Oui ! Même que c’est la maîtresse qui l’a dit.
[Mémorisation : la maîtresse souffre de délires affabulateurs.] »

« Le langage, je commence à le comprendre n’est jamais anodin. Il révèle toujours, même lorsqu’il s’efforce d’être neutre, les plis profonds de la personnalité humaine. Il n’y a pas de degré zéro du langage, un degré qui serait impersonnel et séparé des effets ou de la nature de l’individu qui s’exprime, un langage des choses. Cela ne peut pas exister. »

« Les relations humaines sont amusantes. Il y a toujours un peu de suspense, et on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. »

« Les hommes sont une espèce étrange, capable du pire comme du meilleur. J’ai tâché au mieux de les comprendre et de les accompagner, mais je suppose que c’était impossible. J’ai vécu leurs angoisses, leurs joies, leurs menus embrasements. J’ai tremblé de les voir ainsi jetés dans leur propre existence, sans qu’eux-mêmes aient jamais conscience de l’abîme au bord duquel ils tiennent, et qui est leur propre abîme. J’ai éprouvé leur humanité, ce mélange de misère et de splendeur, de bizarreries et de grandeurs cachées, de mesquineries et de beauté. De cruauté, aussi. »

Sa préférée / Sarah Jollien-Fardel

Et encore un coup de cœur !

Jeanne a grandi dans un village des montagnes valaisannes, en Suisse. Son enfance est faite de violences. Son père la frappe, elle et sa sœur Emma, ainsi que leur mère. Parfois pour un regard, parfois pour rien. Jeanne se tient sur ses gardes dès qu’il entre dans la pièce. Le plus souvent c’est sa sœur qui prend. Personne ne leur vient en aide, même pas le médecin du village. Alors dès qu’elle peut, elle fuit et part faire des études à Lausanne. C’est une ville qui l’apaise. Elle aime aussi nager dans le lac. Peu à peu elle se détend, se fait des amis et tombe amoureuse d’une fille, Charlotte, issue d’une famille bourgeoise, son opposée.

Devenue adulte, Jeanne vient régulièrement voir sa mère. Elle est alors toujours en état de vigilance. Elle comprend peu à peu que son enfance l’a marquée à vie et que ses blessures ne se refermeront jamais, même loin de son père, entourée de tout l’amour et la bienveillance de sa compagne, sa colère est toujours en elle.

Une fois commencé, impossible de lâcher ce livre et d’abandonner Jeanne. Ce premier roman est puissant. Il vous prend et vous retourne, vous met sens dessus dessous. Certaines scènes sont violentes. Le lecteur est bouleversé par cette histoire et ne peut qu’assister, impuissant, au récit douloureux de la narratrice.

Un premier roman très maîtrisé. J’ai hâte de découvrir le second roman de Sarah Jollien-Fardel.

Prix du Roman Fnac 2022

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait « Elle peut pas la boucler, cette gamine. » Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur les gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir. »

« Je n’avais pas trente ans, j’étais en guerre. Depuis toujours. Pour toujours. »

« Je sais que c’est mal. Mais j’étais sa préférée… »


« Cette fille, c’était de l’esbroufe. Cette fille, c’était du cinéma. Et le cinéma, ce n’est pas exactement la vraie vie. J’aurais dû le savoir. »


« Comme une fulgurance, dans cette cuisine, j’ai compris : elle m’avait choisie pour fuir son milieu. Comme moi. A l’envers. Je me rends compte que, malgré le déni, malgré les singeries que nous nous imposions pour nous métamorphoser, l’empreinte des origines restait. Éternelle et ineffaçable, surgissant lorsqu’on était trop mal à l’aise ou au contraire qu’on baissait la garde. On avait beau lutter, Charlotte dirait toujours « zut » et moi toujours « putain ». »

« J’avais les mâchoires endolories tant j’avais crispé les dents. Alors, seulement, j’ai posé mon front contre son épaule. Alors, seulement, il m’a enveloppée de ses bras. Alors, seulement, il a enlacé mon dos de ses mains. Alors, seulement, j’ai pleuré, son corps tenu à distance par mes coudes fermés. Alors, seulement, je me suis retirée. Alors, seulement, je l’ai regardé dans les yeux. »


« J’aimais qu’elle pommade mes blessures de ses mots et de ses baisers. »

« Mon instinct d’animal reprend le dessus : décamper. »

« Comme tous les autres, elle nous évitait. Ne pas voir ni regarder notre maltraitance, la rendre invisible, c’était la rendre inexistante. Le docteur n’était pas l’unique lâche du village. » 


« Dieu pardonne. Pas moi. »

« J’étais incapable d’arracher toutes ces couches qui m’agrippaient comme des ronces. La colère s’insinuait partout dans ma peau. »

« Alors je sais. Je sais que je n’ai jamais trouvé de sens. Je n’ai pas fait semblant, j’ai vécu un jour derrière l’autre sans qu’aucun ait pu effacer la peur et la rage de mon enfance. Ce n’est pas grand-chose pourtant une enfance. Mais c’est tout ce qui subsiste pour moi. Je ne sais pas me réfugier ailleurs.
Je sais que rien ne m’émeut jusqu’au bouleversement, jusqu’à déliter ma colère. Que les fondations de mon enfance ne sont pas assez solides pour que je tienne debout. Je pense à la terre des jardins qu’on retourne au printemps, à ce que disaient les vieux du village : Y a pas moyen, t’as beau rajouter du fumier, ça prend pas. La terre n’est pas bonne. »
Je ne suis pas bonne. Ça prend pas. Mauvaise terre, mauvaise graine. »

La petite menteuse / Pascale Robert-Diard

Alice est avocate en province. Elle voit arriver une jeune femme dans son cabinet qui lui demande d’être son avocate pour son procès en appel. Elle ne veut plus de l’avocat parisien renommé que ses parents avaient choisi pour elle à l’époque. Elle veut être défendue par une femme. Et pourtant, Lisa était la victime dans ce procès et non l’accusée. Elle avait 15 ans et accusait un ouvrier, Marco Lange, de l’avoir agressée sexuellement. Aujourd’hui, elle a décidé d’avouer son mensonge et de rendre des comptes.

Petit à petit, Lisa nous livre son histoire et comment les bonnes intentions de son entourage l’ont confortée dans son mensonge. Pourquoi a-t-elle menti ? A vous de le découvrir en lisant ce roman très bien construit qui se dévore en un clin d’œil grâce à une plume très fluide.

Le lecteur est plongé dans l’ambiance d’une cour de justice. Ambiance que l’autrice connaît très bien, puisqu’elle est chroniqueuse judiciaire pour le Monde depuis 20 ans.

C’est aussi l’histoire d’une adolescente embarrassée par son corps, qui n’ose pas dire non, prise dans une spirale. La période du collège apparaît comme un passage ingrat et difficile pour les adolescents en plein changement hormonal.

Tout le roman est situé du point de vue d’Alice. Elle nous livre ses pensées, ses états d’âme après une carrière où elle s’est battue pour avoir son cabinet, pour être considérée par rapport à ses confrères. Cette affaire la bouleverse et l’oblige parfois à se remettre en question.

Un roman très intéressant qui pose beaucoup de questions, très actuel et fort, sur la justice, sur la complexité des affaires judiciaires et de leur jugement, sur notre société, sur le féminisme. Parce que c’est une enfant, on la croit sur parole. Cela vous rappellera sans doute une autre affaire très médiatisée.

Je vous le conseille fortement si vous aimez être un peu bousculé par vos lectures, en tout cas par celles qui vos poussent à la réflexion, à changer de point de vue.

Merci à Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Elle s’est plantée, voilà tout. Alice n’a pas besoin de se retourner. Elle devine que son client lui en veut. Il y a des jours comme ça où le métier ne suffit pas. Ou alors c’est l’inverse. Il y a trop de métier. Trop de phrases déjà énoncées. Trop de mots usés. »

« Ah ! Les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire, s’agaça Alice. Elle éprouvait une fois de plus les mots justes d’Erri de Luca. « Prendre connaissance d’une époque à travers les documents judiciaires, c’est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang. » »

« Lisa continuait de parler. Son visage changeait sans cesse. Il était comme ces paysages qui défilent à travers la vitre d’un train, tour à tour tourmentés et sereins, vastes et étrécis. »

« Alice devait s’en tenir à l’essentiel, avec Lisa Charvet. Le temps passait, la date du procès approchait, son métier c’était avocate, pas médecin ni psychologue, même si parfois tout se confondait. On lui racontait tant de choses en tête-à-tête. Mais c’était ça, aussi, qui lui plaisait dans ce job, l’effraction qu’il offrait dans la vie des autres. Accusés ou victimes, ils étaient finalement à égalité de détresse quand ils venaient la voir. »

« – Vous savez, il n’y a pas tout dans le dossier.
– Il n’y a jamais tout dans un dossier, Lisa. Mais c’est hélas la seule chose qui compte, au procès. Les juges n’aiment pas ce qui déborde. »

« – Ah ! Je peux te dire qu’ils vont m’entendre ! Je vais tout balancer. La « parole sacrée qui sort de la bouche des femmes et des enfants », et tout le bouzin. Les victimes si pures qu’on est le dernier des salauds quand on ose les contredire. Et la justice qui se prosterne devant elles, tellement elle a la trouille de ne pas aller dans le sens du vent. »

« – Je n’avais pas besoin de les convaincre. Ils l’étaient déjà.
Elle glissa, pile au bon moment, cette phrase qu’elles avaient travaillée ensemble, au cabinet :
– Bien sûr que mon mensonge me faisait souffrir. Plus je mentais et plus je souffrais. Mais plus je souffrais et plus on me croyait. »

« Ils éprouvaient intimement la puissance de ce lieu où les mots résonnent comme nulle part ailleurs. On les écoute et en même temps, on les voit tomber. Sur les juges et sur ceux qui sont jugés, sur l’accusé et sur celui ou celle qui l’accuse. Sur ceux qui savent comme sur ceux qui ignorent. Et l’effet qu’ils produisent en dit autant, parfois plus, que ce qu’ils signifient. »

« Lequel d’entre vous pourrait affirmer qu’il ne se serait pas tu, lui aussi ? Vous voyez, c’est ça qui est à la fois terrible et beau aux assises. Au début, on ne comprend pas comment un événement aussi dramatique a pu se produire. Et puis, plus on s’approche, et plus on se dit que peut-être, la même chose aurait pu arriver chez soi. »

« Au fond, dans cette affaire, il n’y a pas de coupable, il n’y a que de bonnes intentions. »

La nuit des pères / Gaëlle Josse

J’aime l’écriture poétique et la sensibilité de Gaëlle Josse, impossible de passer à côté de son nouveau roman puisqu’elle fait partie de mes chouchous.

Le roman est composé de trois voix, essentiellement celle d’Isabelle, puis celle de son père qui révèle son secret, et celle de son frère, Olivier. Trois voix singulières, trois points de vue intéressants qui se croisent, se complètent, cherchent la vérité familiale. On peut également y voir un autre personnage, la montagne, omniprésente, parfois étouffante pour Isabelle. Elle est documentariste et filme les milieux sous-marins menacés. L’eau est son élément, contrairement à la montagne.

Isabelle revient là où elle a grandi, dans les Alpes. Olivier l’a appelée car leur père est atteint de la maladie d’Alzheimer. Elle arrive par le train. Il l’emmène en voiture jusqu’au village. La tension monte pendant le trajet. Elle se remémore son enfance. Elle a fui la violence de son père, ou plutôt son indifférence. Elle appréhende de se retrouver face à lui. C’est d’ailleurs à lui qu’elle s’adresse dans le roman.

Olivier a été un peu mieux traité qu’elle. Il est revenu s’installer dans le village et s’occupe de lui. Au début, on ne sait pas grand-chose du père. Il a été guide de montagne et partait souvent. L’atmosphère de la maison était glaciale lorsqu’il était là. Il était fermé, inaccessible, colérique. La mère était une sorte de « paratonnerre ».

Comment se construire sans l’amour et la bienveillance d’un père ? Avec la maladie, est-il toujours le même homme ? Pourra-t-elle lui pardonner le mal qu’il lui a fait ? Au crépuscule de sa vie, sera-t-elle présente ? Est-ce qu’elle l’aidera ? Pourra-t-elle le protéger alors qu’il ne l’a jamais protégée ? Saura-t-elle trouver sa place ?

Gaëlle Josse nous livre un grand texte sur la figure du père, intime et intense. On ne peut qu’être bouleversé par cette histoire où chacun cherche à aimer ou être aimé. Ce n’est pas de l’autofiction mais elle a utilisé un matériau intime. Elle écrit remarquablement bien sur les émotions, l’absence, le deuil, la peur, les silences, la fragilité, la complexité des sentiments, les blessures intérieures.

Un coup de cœur !

J’ai pu assister à une magnifique rencontre VLEEL avec Gaëlle Josse. Je vous conseille d’ores-et-déjà de regarder le replay à venir. Cette écrivaine est exceptionnelle.

« La littérature, c’est aller le plus loin possible, le plus sincèrement possible. »
Gaëlle Josse

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Vendredi 21 août 2020
A l’ombre de ta colère, mon père, je suis née, j’ai vécu et j’ai fui.
Aujourd’hui, me voici de retour. J’arrive et je suis nue. Seule et les mains vides. »

 « Tu ne seras jamais aimée de personne.
Tu m’as dit ça un jour, mon père.
Tu vas rater ta vie.
Tu m’as dit ça, aussi.
De toutes mes forces, j’ai voulu mentir ta malédiction. »

« Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l’âme. Mais quelle famille ? Je n’ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j’étais venue. J’avais commis l’erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m’échappait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d’un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C’est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s’y fait pas. Tu t’étais levé de table et tu étais parti en laissant un courant d’air glacé derrière toi. Maman exsangue, muette, misère et désolation, les doigts qui tracassent les miettes sur la table. Je l’ai embrassée et je suis partie à mon tour. A quoi bon rester ? Tu voulais le vide, je te l’ai offert. »


« Tes humeurs imprévisibles, tes impatiences, tes gestes agacés, l’impression de te déranger, tout le temps. L’homme irascible que tu as toujours été. L’es-tu encore ? »


« Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants. Te voilà à l’orée de l’oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l’idée qu’un jour tu ne connaîtra plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ? »

« La mémoire des lieux. Je n’y peux rien, je porte ça en moi depuis toujours. J’ai la mémoire monstrueuse, oui, monstrueuse, hémorragique, débordante. Parfois, un visage s’efface ou un nom s’évapore. Un lieu, jamais. »


« On ne sait jamais quoi faire du chagrin des autres. »

« Pourquoi tant de colère chez toi, mon père, pourquoi ce mutisme ? Je n’aime que l’eau et la vie qui se meut sous sa surface, le plus profond possible, dans le silence et l’obscurité. »

« Mes yeux s’attardent sur les dos des livres serrés les uns aux autres. Encore un mystère. Encore un silence. J’ai vécu dans l’épaisseur de tes silences, mon père, dans leurs angles perdus, à chercher sans cesse si j’en étais la cause. Enfant, je passais des heures à déchiffrer les titres, à m’inventer des histoires avec eux. Qui pouvaient bien être Nana ou l’Homme qui rit ? Le colonel Chabert et la Femme de trente ans ? Comment tous ces volumes étaient-ils arrivés jusque-là ? Il n’y a pas de librairie, ici. »


« Voilà où j’en suis. Et toi, mon père qui avance à pas lents vers les ombres qui vont t’ensevelir vivant, où en es-tu ? Je m’aperçois que je ne te connais pas. Je me sens perdue moi aussi. Chacun dans sa pénombre. La tienne me fait une peine infinie. Je ne m’attendais pas à éprouver cela. Que puis-je faire pour te retenir parmi nous ? »

« Mon père qui brave les sommets, te voilà nu, démuni dans l’obscurité qui avance, te voilà devenu un vieil homme fragile, et toi qui fus si difficile à aimer, je voudrais te prendre dans mes bras et repousser les forces de l’oubli qui ont posé leurs serres sur toi. Mais c’est impossible, nous le savons bien. Le crépuscule descend, et je voudrais tenir ta main. Tu vois, ta mémoire s’effiloche comme ces écharpes de brume accrochées à ta montagne au matin froid, cet insaisissable duvet qui s’efface à la montée du jour en emportant les couleurs de ta mémoire. C’est une eau qui ruisselle et que tu ne peux retenir, un torrent qui gonfle et pousse devant lui tout ce que tu ne peux plus agripper, le nom des choses, l’instant à peine passé, je sais que tu trembles, mon père, et je tremble avec toi devant tout ce qui chavire et qui sombre. Des planètes qui s’éloignent jusqu’à se fondre dans une nuit sans lumière qui t’appelle. En toi les mots chutent et se fissurent, les visages s’évanouissent, le temps se décolore, tu sais ta déroute et tu sais qu’elle est sans retour. »

« Tu te souviens, père ? Non, je ne crois pas, tu n’y prenais pas garde. Tu partais au matin pour rejoindre ta montagne, tu ne te retournais pas. Si tu l’avais fait, tu m’aurais vue, je te regardais partir, avec un nœud au ventre, à la gorge, surtout ces jours où la montagne était encore voilée de nuages, encerclée de lambeaux de brume accrochés comme des fumerolles, des fumées maléfiques sorties de la bouche d’un enfer invisible.
Je craignais qu’elle ne t’avale aussi, qu’elle t’enlace et te retienne à jamais. Mais l’été, oui, l’été, elle était magnifique, ta montagne, comme elle l’est aujourd’hui. Je comprends que tu aies cherché son silence autant que le bruissement de ses sources et de ses cascades, que tu en aies cherché le blanc, le grand blanc de l’hiver autant que ses prairies recouvertes de boutons-d’or et d’ombrelles blanches de carottes sauvages. C’est un perpétuel jaillissement de beauté, ta montagne. Je comprends que tu l’aies tant aimée. Mais moi, c’est toi que j’aimais. »

« Il n’y a pas de jour où je ne me suis demandé si les promesses faites aux mourants étaient plus importantes que les blessures des vivants. »

Crédit illimité / Nicolas Rey

Si vous voulez passer un bon moment avec un livre, c’est celui-ci qu’il faut lire ! Je l’ai dévoré en une soirée. Les ingrédients : humour, satire, ton léger, polar et histoire d’amour.

C’est l’histoire de Diego Lambert, un homme fauché. Il n’a plus d’autre choix que d’aller voir son père, un riche homme d’affaire, pour lui demander de l’argent. A presque 50 ans, ce n’est pas facile.

Contre toute attente, son père lui propose 50 000€ s’il remplace la DRH d’une de ses entreprises qui est en arrêt maladie. Il doit procéder au plan social et licencier 15 personnes.

Diego accepte et se rend sur place à St-Omer. Il rencontre tous les salariés concernés mais ne va pas du tout remplir la mission que son père lui a confiée. Il faut dire que c’est un DRH un peu particulier. Dans son bureau on trouve un frigo rempli d’alcool. Il a fait enlever les détecteurs de fumée pour pouvoir fumer du cannabis.

Les chapitres courts alternent entre son nouveau travail et ses séances avec sa thérapeute qu’il voit depuis 2 ans et dont il est fou amoureux, Anne Bellay. Il finit par lui faire une déclaration d’amour mais je ne vous en dis pas davantage.

C’est aussi un livre sur le monde de l’entreprise et les syndicats. Puis le roman tourne au polar. Il y a un crime, prémédité, mais chut ! À vous de découvrir toute cette histoire rocambolesque.

Je vous conseille le replay de la rencontre, quand il sera en ligne, vous passerez un beau moment humain et intime entre confidence et littérature. Nicolas Rey est un auteur attachant qu’on aime voir et écouter dans les VLEEL !

Merci Au Diable Vauvert et VLEEL pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« A l’heure où je vous parle, je me trouve sur une terrasse en face de la gare de Lyon. Ma profession ? Interdit bancaire jusqu’à la gueule avec des kilos de dettes et d’impôts impayés. Je suis mort. Je peux juste régler mon café. »


« Anne se balade avec Céline au musée du Louvre. Céline est une amie psychiatre plus âgée qu’elle. Une amie de longue date. Une femme à qui elle se confie lorsqu’elle se confie lorsqu’elle traverse des passes délicates de son existence professionnelle ou privée. Cette fois-ci, Anne évoque le dossier Diego Lambert. Un dossier plus complexe qu’il n’y paraît. Céline tente de la rassurer en lui disant que le plus dur est fait, qu’il n’est plus son patient et que par conséquent, elle n’a plus à le revoir. C’est bien le problème, murmure Anne. Tout va bien avec ton mari ? demande Céline. Tout va bien comme après quinze ans de vie commune, lorsqu’on a choisi un homme par raison et non sur un coup de foudre. Céline lui rappelle le bonheur d’une vie familiale et d’un équilibre avec deux enfants. Elle souligne aussi le fait que ce Lambert lui apparaît comme un véritable cas social et un nid d’emmerdements. « Je sais, rétorque Anne en haussant la voix, je sais très bien tout ça, il me fait chier ce Diego Lambert. Vraiment chier. Mais c’est chimique, que veux-tu. C’est son odeur. C’est totalement primitif comme attirance, d’ordre animal. J’ai beau passer par la case réflexion, ça me réveille la nuit. Et pourtant, ça fait vingt ans que je m’ingénie à écouter les gens. Les écouter pour ne surtout pas m’écouter moi-même. Pourquoi ? Parce que ça ferait trop de bruit. Tu n’imagines pas le bruit d’enfer que ça ferait. Oui, vraiment, ça ferait trop de bruit. Toute mon existence repose sur ce silence contenu, poli. Ne pas montrer ce que je suis vraiment, surtout, j’en ai fait ma devise. C’est une sorte de pacte tacite entre moi et moi. Il m’en a fallu des chagrins pour comprendre qu’il fallait que je cesse de brûler pour l’autre au risque d’en crever. Alors, j’ai fait le triste choix de rester vivante. De ne plus essuyer les plâtres des passions qui me faisaient palpiter.
« Excessive, mes parents ont toujours dit que je l’étais. « 
Il faut raison garder Anne
« , telle était leur seule devise. Cela veut sans doute dire qu’il leur faut aimer tiède. La seule garantie de ne pas souffrir. Ils doivent avoir raison. Peu de grandes personnes semblent palpiter. Et les rares qui palpitent encore prennent très cher dans la vie. Tu en sais quelque chose Céline. Comme moi d’ailleurs. Nos bureaux sont remplis de cœurs en vrac qui ne s’en remettront jamais d’avoir tenté le diable. Imagine un peu le foutoir si je commençais à m’écouter… » »

« Notre premier baiser a été timide. Le deuxième plus piquant. Le troisième plus vaste. »