Bleu nuit / Dima Abdallah

Un homme vit reclus dans son appartement, hanté par son passé. Il a grandi de l’autre côté de la Méditerranée, avant de fuir sa vie et de se réfugier en France pour devenir journaliste à Paris. Il a toutes sortes de stratagèmes et de tics pour oublier ses fantômes. Mais quand le téléphone sonne pour lui annoncer la mort de la femme qu’il a aimé et avec laquelle il a vécu, ses tics remontent. Tout commence à dérailler. Il ne se sent plus à l’abri entre ses murs. Il décide alors de vivre dans la rue, comme un sans-abri mais en ayant de l’argent pour s’acheter de la nourriture, des vêtements et sac de couchage chaud.

Dans la rue, il marche inlassablement dans le même quartier de Paris pour éviter de penser. Mais les odeurs font remonter les souvenirs à la surface. Il a des habitudes, chaque jour il se place à un endroit précis pour rencontrer une personne précise. Le mardi, par exemple, il a rendez-vous avec Ella qui lui tend un croissant. Il est obsédé par l’odeur de la crème dont s’enduit Layla, une femme également SDF.

Son monologue alterne avec des extraits de ses carnets. Ce sont des passages très poétiques. L’écriture est singulière et unique. J’avais beaucoup aimé le premier roman de Dima Abdallah, « Mauvaises herbes ». Je suis ravie de retrouver sa plume. Les sujets abordés sont à nouveaux graves et l’ambiance est étouffante. L’autrice tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin, où l’on découvre les secrets qui rongent cet homme seul. Car il est question de solitude dans ce roman. Il nouera des liens avec une chienne, Minuit, rencontrée au cimetière du Père Lachaise. Ces deux êtres meurtris ne se quittent alors plus.

C’est un livre puissant dont on ne ressort pas indemne car on ne peut qu’être bouleversé par ce personnage qui lutte contre la folie. A la fois sombre et lumineux, impossible d’abandonner cet homme, cette chienne et tous les autres sans-abris de ce roman très humain et sensible.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« C’était le 21 mars 2013. La date est gravée dans ma tête. C’est bien la seule. Ça et ma date de naissance. Il y a quelques autres dates qui font encore de la résistance de temps en temps, qui remontent depuis les abysses de la mémoire pour venir toquer à la porte, mais j’ai développé depuis des années une tripoté de techniques bien à moi pour les renvoyer d’où elles viennent. J’y ai travaillé dur. J’ai mis tout ce que j’ai d’énergie, tout ce que j’ai en réserve d’astuces et de formules magiques. J’ai développé un savoir-faire bien à moi à force de labeur pour faire mourir ce qui doit mourir. Je tue ce qu’il faut tuer. Quand ce qui est mort et enterré veut remonter depuis les enfers, je sais exactement ce que j’ai à faire. Je tolère deux dates : le 25 octobre 1961, celle-ci est marquée noir sur blanc sur mes papiers d’identité après tout, et le 21 mars 2013. »

« Je ne sais plus depuis combien de temps je n’avais plus mis les pieds dehors. L’espace et le temps s’évanouissent quand on vit seul dans un espace clos. Je sais seulement que les années ont défilé. »

« J’ai pris la décision de lire tout ce qui me passait sous la main. J’ai décidé que lire seul, à voix haute, était moins pathétique que de parler à mon steak pendant qu’il cuisait pour lui demander s’il était suffisamment saignant sans être bleu. En plus des nombreux livres, que je décidai de lire à voix haute désormais, je lisais toutes sortes de notices explicatives, je lisais les ingrédients sur les emballages alimentaires, je lisais les articles de presse. Une grande partie de ma journée était consacrée à cet exercice qui visait à ce que je ne perde pas ce qui définit par essence l’être humain. »

« La rue a ce pouvoir magique, elle vous débarrasse de tous les murs et de tous les fantômes qui y logent, de tous les prénoms qui s’accrochent. Je me débarrasse petit à petit des murs de ma mémoire comme on extrait des tumeurs. J’arrache chaque brique comme on arrache une épine enfoncée dans la chair. J’enterre tous les tics et toutes les convulsions. Je me purge petit à petit des cinquante-trois années de mon existence. Elles s’évanouissent chacune à son tour. La rue est une petite mort où le passé et le temps se disloquent à une vitesse vertigineuse. Les journées et les nuits se succèdent en vous glissant sur la peau, sans jamais vouloir s’accrocher. Les dates se morcellent et meurent sur le trottoir. Il n’y a que les saisons qui persistent. »

« J’ai mille ans et tous les caveaux du monde cachent moins de secrets que mon triste cerveau. Des secrets qui iront dans la fosse commune avec le reste. Des secrets que je ferai retourner à la fosse un par un. Je les enterrerai moi-même au plus profond, une poignée de terre après l’autre. »

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, mais j’enterre chacun d’eux, l’un après l’autre, dans les cimetières des rues de l’oubli. »

« Il est trop tard
Il a vite été trop tard
Ce qui est perdu est perdu depuis la nuit des temps
Ce qui est perdu doit se résoudre à sombrer
J’alimente le feu sacré où tout doit tomber en cendres
Un jour on comprend beaucoup de choses, mais ça ne change rien
Comprendre ne fait aucune différence
Comprendre est pire que tout
Il a vite été trop tard
Une époque où on ne savait rien
Je ne savais rien
Rien de rien.
Maintenant oublier tout
Brûler tout
Mourir pour de bon pour pouvoir renaître
Renaître propre de tout ce qui est perdu. »

« Quand Ella me tend le croissant, mille odeurs venues de très loin se rebellent et envahissent la rue des Amandiers. La boulangerie de la rue se met à embaumer le quartier entier d’un parfum de galettes à l’anis. Celles que ma tante Zeina, réputée pour ces galettes succulentes, cuisait sur le poêle par les froides soirées d’hiver quand elle nous rendait visite. »

« Tout s’évanouira peu à peu. L’édifice immense du souvenir, je le ferai voler en éclats, j’en dynamiterai les fondations autant de fois qu’il le faudra, pour qu’il n’en reste plus rien. Seulement une poussière ridicule que j’éparpillerai aux quatre coins des plaines de l’oubli. »

« Carnet

Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.

Tout a commencé par un petit son de bouche, ni chaud, ni froid
Cinq mots. Une petite phrase de rien du tout
Un petit vent
Facilement repris
Une brise devenue tempête
Je fragmenterai si bien chaque lettre, j’enterrerai si bien ce petit son de bouche
Que du malheur il ne restera plus rien
J’étranglerai chaque mot
La voix fantôme ne sera plus qu’un son ridicule étouffé, un souffle court à l’agonie
On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. »

« Je marche sur un fil. Je suis le funambule sur le fil tendu au-dessus des abysses de la mémoire. Il ne faut pas que je tombe. Je suis sur le fil qui menace de rompre au moindre faux pas. »

3 commentaires sur « Bleu nuit / Dima Abdallah »

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