Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji

J’ai littéralement dévoré ce roman ! Merci aux fées des 68 premières fois d’avoir mis ce premier roman sur ma route que j’avais loupé lors de la rentrée littéraire 2021.

Amina Damerdji brosse le portrait d’une femme, Haydée Santamaria, « grande figure de la Révolution, proche de Fidel Castro ». Au seuil de sa vie, en 1980, elle se replonge dans ses souvenirs. D’abord en 1951, elle a 30 ans et elle habite encore chez ses parents. Sa mère essaye de la marier à un bon parti d’Encrucijada. Mais comme le projet de sa mère n’a pas abouti, elle part à la capitale rejoindre Abel, son frère adoré. Loin de sa mère elle va enfin pouvoir s’émanciper, s’épanouir. Elle fait la connaissance des amis d’Abel qui sont également des camarades de son parti politique. Petit à petit, au fil des discussions, elle va aussi s’engager et oser donner son avis. A la capitale, elle trouvera un emploi et aussi l’amour. La scène de demande en mariage au restaurant avec la mère d’Haydée est très drôle.

J’ai ressenti la chaleur de Cuba, la passion de ces jeunes révolutionnaires et je me suis prise d’affection pour Haydée, Abel, Melba, Boris, etc. Le titre fait référence aux dernières lignes du roman, très touchantes.

L’autrice se concentre sur les premières années de l’engagement d’Haydée. Le lecteur ne connaîtra pas toute la vie de cette femme. A la fin du roman, j’ai eu envie d’en savoir plus et de me renseigner sur elle. Bref une héroïne que j’ai eu du mal à quitter. Le récit est intime, écrit à la première personne. Haydée livre ses sentiments, se confesse en quelque sorte.

Je lis très peu de romans historiques et cette biographie romancée m’a permis d’en apprendre beaucoup sur cette période de l’histoire de Cuba, d’assister aux prémices d’une révolution avec les doutes et les choix d’Haydée.

Ce magnifique roman part dès aujourd’hui vers une autre lectrice. Bonne lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée.

Je n’aime pas parler du 26 juillet. Je l’ai fait quelques fois pour faire plaisir à la presse. Mais tout de suite, j’ai la voix qui coince et qui se terre, persuadée que, si elle reste comme cela, bien tapie au fond de la gorge, elle finira par décourager les journalistes. »

« Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés à la goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleines dents dans le petit biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. Aujourd’hui encore, quand j’achète ces pâtisseries chez les marchands de rue, je me rappelle ces dimanches où mon frère était à trois cents kilomètres, vivant. »

« Elle se méfiait de mes livres, a fortiori quand ils étaient d’occasion. Dès qu’elle en apercevait un sur mes étagères, elle courait chercher ses lunettes, feuilletait les pages du bout des doigts, piochait un mot par-ci, un mot par-là, et si l’ensemble lui semblait inconvenant pour une jeune fille à marier qui plus est, elle criait :

– Benigno ! Benigno ! Viens voir ce que ces imbéciles de communistes ont encore donné à lire à ta fille !

J’avais beau lui expliquer que le club de lecture n’était pas l’exclusivité du Parti socialiste populaire, elle finissait toujours par garder l’ouvrage et aller le leur rendre elle-même en les injuriant. Alors il y avait des livres que je lisais dehors, allongée sur la terre battue, au coin des routes que personne n’empruntait. A cette époque je me fichais à peu près de tout, y compris des invectives que je recevais si les taches de terre sur ma jupe ne disparaissaient pas à la première lessive. De toute façon, ce que je préférais, c’était la littérature, et la littérature, comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif. A condition, bien sûr, de ne pas en abuser. En réalité, elle espérait qu’un roman finirait un jour par faire battre ce caillou qui, selon elle, pesait si lourd dans ma poitrine. »

« Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ. »

« Elle a aperçu mon livre sur le canapé. Elle a souri méchamment.

– Si tu ne passais pas ton temps à des romans dégoûtants que tout le monde triture à la bibliothèque, tu serais peut-être un peu plus vive.

J’ai eu envie de lui écraser mon roman sur la tête. De lui griffer les joues de ses coins rigides, plastifié par les bibliothécaires. De la ratatiner pour qu’elle soit une bonne fois pour toutes, physiquement, cette bouillie mauvaise qu’elle était dès qu’un peu de fiel lui montait à la langue. »

« – L’amour… L’amour ! On ne construit pas une famille avec l’amour !

Et elle s’est levée. Mon père l’a suivie du regard puis, quand il l’a vue par la fenêtre arriver près du brasier, il est allé l’aider à débrocher le porc. A le poser sur un grand plateau pour le découper. Ce soir-là, j’ai compris que ma mère n’aimait pas mon père. Et cela m’a rendue triste pour lui car je savais qu’il était fou d’elle. »

« C’est aussi à cette époque que je me suis mise à lire des écrits d’hommes ou de femmes qui comme nous avaient décidé de bousculer directement le cours des choses. C’étaient des livres que nous nous faisions passer entre prisonniers politiques. La plupart aimaient les lectures à voix haute, à une dizaine, assis en cercle dans une cellule. Mais moi, je préférais lire seule, mâcher les mots dans ma tête, m’en faire des couvertures. »

Décomposée / Clémentine Beauvais

Tout part d’un poème de Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Une charogne ».

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons. »

Clémentine Beauvais imagine ce qu’est ou plutôt ce qu’était cette charogne et lui donne vie à travers la voix de Jeanne, la muse de Charles Baudelaire. Elle fait des allers-retours dans le temps, ente 1821 et 1855. Un texte multiforme fait de dialogues, poèmes, prose dans lequel je me suis laissée entrainer.

Jeanne imagine la vie de cette femme faiseuse d’ange puis meurtrière. Touchée par la vie de ces femmes qu’elle avorte, elle ne supporte pas de les voir abandonnées par les hommes qui les ont mises enceintes. Ils n’ont aucun scrupule et ont tous les droits pour assouvir leur désir.

Clémentine Beauvais est plus connue en littérature jeunesse. Je suis ravie de la voir côté littérature adulte. Ce roman engagé et original fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 4.5 sur 5.

Les ailes collées / Sophie de Baere

Le roman s’ouvre en 2003 lors du mariage de Paul et Ana, la trentaine. Paul est heureux. Il regarde sa femme et l’admire. Et puis Ana lui a réservé une surprise. Elle a invité des amis perdus de vue, certains qu’il n’a pas vus depuis l’adolescence. Parmi eux il y a Joseph…

Et le roman fait un bond dans le passé de Paul. Nous sommes alors dans la France des années 1980, il a 14 ans. Paul raconte des souvenirs d’enfance avec sa petite sœur, Cécile. Puis il parle de ses parents, de leur couple, de leurs déchirements, de sa mère qui boit trop, des absences de son père. Sa vie prend une autre teinte quand il rencontre Joseph. Ils deviennent les meilleurs amis jusqu’à l’événement qui fera basculer leur vie. Mais chut ! je ne vous en dis pas plus. C’est à vous de découvrir leur histoire.

Comme dans chacun de ses romans, Sophie de Baere touche le lecteur en plein cœur. Un très beau roman qui aborde beaucoup de thèmes que j’ai listé sur le blog mais que je ne citerai pas ici pour ne pas divulgâcher. Une fois commencé, vous ne pourrez plus lâcher ce livre avant de l’avoir terminé. Impossible de laisser Paul à son triste sort. Vous le regarderez se débattre ou au contraire baisser les bras. Et vous aurez envie de le prendre dans vos bras.

Un roman puissant et sensible, avec des personnages attachants, beaucoup d’humanité, des secrets et une belle plume, bref tout ce que j’aime.

Ce livre est en lice pour plusieurs prix dont le Prix Orange du livre.

[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le prix Maison de la Presse 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Prologue

17 mai 2003

La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit. »

« Paul demeurait ce garçon trop sensible et freluquet que le père et ses amis trouvaient au mieux insignifiant et au pire dérangeant. »

« Désormais blotti dans cette chambre de 12 m², l’adolescent n’habitait plus que le bas monde. Celui que l’on doit dissimuler. Sans ciel. Les ailes collées. »

« Vieillir, c’est exposer, râper le cuir, ôter l’enveloppe. Mettre à nu l’échine et retrouver la tige fragile.

Paul se demande bien à quel moment on passe de l’autre côté, à quel moment l’existence se met à fuir entre nos doigts, les genoux à ployer sous la fatigue, le silence à faire un bruit qui éreinte. Est-ce qu’un matin, on croise soudain la vieillesse et ses lignes de fuite dans un miroir ? Ou bien celle-ci nous atteint-elle toujours par bribes, nous enlaçant de manière lente, insidieuse, implacable ? »

Pas ce soir / Amélie Cordonnier

Tout le roman tourne autour de l’obsession d’un homme, sa vie sexuelle devenue inexistante avec sa femme. D’ailleurs Isa a décidé de s’installer dans la chambre de l’une de leurs filles partie faire ses études. Et ça c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, comme on dit !

Pour être franche, les 50 premières pages m’ont un peu soûlée. Il n’y en a que pour le désir inassouvi du personnage principal. Ensuite il y a des événements, ça devient plus intéressant. Par contre, je trouve qu’il manque le point de vue de sa femme. Certes, il arrive par la suite, du moins on en sait davantage mais on reste toujours autocentré sur les pensées et sentiments du mari.

Mais je ne vous en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher.

Pour moi il y a trop de scènes liées au sexe. J’ai eu l’impression de tourner en rond et du coup je me suis ennuyée. J’ai même ressenti de l’agacement au bout d’un moment.

Une fois que le personnage principal se résout à se focaliser sur autre chose (le sport, etc.), la lecture devient plus agréable.

Ce roman m’a rappelé « Sept gingembres » de Christophe Perruchas, où le lecteur est plongé dans la tête d’un obsédé sexuel, un prédateur. J’avais été dérangée par cette lecture mais il y avait ces petites bulles récréatives en famille, ces « gingembres », du coup ça ne m’avait pas fait le même effet.

Peut-être était-ce l’effet recherché par l’autrice, auquel cas c’est très réussi ! Il faut préciser qu’Amélie Cordonnier s’attaque toujours à des sujets tabous. C’est une autrice que je suis depuis son premier roman, j’ai hâte de connaître le thème de son prochain livre !

Note : 3 sur 5.

Incipit :

« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre-pièces a beau mesurer moins de quatre-vingt mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. »

« Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa. »

« Il a finalement suivi les conseils d’Éric, téléchargé Adblock et ainsi réussi à se débarrasser des fenêtres publicitaires qui l’assaillaient en permanence sur Internet. Il faudrait pouvoir faire pareil dans sa tête pour bloquer le jaillissement intempestif de ses pensées lubriques. »

« Il y a quelque chose d’abrasif dans le manque affectif. Est-ce que l’on peut en parler, du corps fourbu parce qu’on ne le désire plus, de la souffrance que peuvent infliger des mains qui plus jamais ne vous touchent ? De la violence qu’il y a à essuyer tous ces refus de la part de la personne qu’on aime. Est-ce qu’on peut le dire, tout ça ? Non, pas le droit. Tabou. »

Voyage au bout de l’enfance / Rachid Benzine

Un livre court (79 pages) sur un sujet d’actualité qui ne peut que bouleverser les lecteurs.

Le narrateur est un enfant, Fabien, arraché subitement à son quotidien en France par ses parents convertis à l’Islam et qui décident de partir en Syrie pour le djihad. Ce jour-là était un jour spécial pour ce petit garçon. Il devait réciter ses poèmes à l’invitation de son instituteur. Et il n’aurait voulu rater ce moment pour rien au monde.

Fabien devient alors Farid et va désormais à l’école coranique, chez les lionceaux du califat. Sa mère pensait que ce serait le paradis à Raqqah. Ils vont déchanter tous les trois. La suite n’est faite que de malheurs. Farid se retrouve coincé dans un camp avec sa mère, impossible de revenir en France sans être séparés, car sa mère doit être jugée. Rachid Benzine décrit la vie dans ce camp insalubre et inhumain. Elle est faite de misère, d’humiliation, de méfiance, de maladies et de violence. Heureusement Rachid a la poésie pour sortir de ce quotidien inhumain.

C’est terriblement poignant car vu à hauteur d’un enfant. Un enfant qui va grandir bien trop vite et dont la vie sera irrémédiablement changée pour le pire, radicalisé contre son gré. Quel sort pour ces enfants ?

J’ai trouvé que le livre se terminait brutalement, un peu trop rapidement à mon goût. Il reste toutefois un livre très fort et marquant que je vous recommande de lire quand votre moral est au beau fixe car il est très noir ! Bref, un livre coup de poing.

Je ne peux que vous conseiller de lire tous les livres de cet auteur dont j’aime beaucoup la plume.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.

Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire créatif… » »

« Maman dit que le manque de pudeur et de dignité c’est pour nous humilier. »

« Partout ça pue les excréments. On n’arrive pas à se laver. On est pleins de crasse noire. Pendant les deux premiers mois, il faisait tellement froid qu’on allait même pas aux toilettes. On sortait plus. J’avais mal jusqu’à l’intérieur de mes os. Maman m’a confectionné un bonnet avec des bandes de tissu pour que j’aie moins froid. On ne se lavait plus et on faisait nos besoins juste à côté de nous. On a attrapé des tas de boutons, de plaques qui démangent et de croûtes sur la peau. »

« Maintenant elle veut bien de ma poésie. Je vois bien que ça l’apaise d’entendre des choses jolies. Des choses de l’imaginaire. Qui font rêver d’une autre existence. Ou qui rappellent notre vie d’autrefois. »

Hors des murs / Laurie Cohen

Marianne est en détention provisoire en attendant son procès. Sa vie a basculé du jour au lendemain. Son mari est mort. Elle se retrouve plus seule que jamais dans cet univers froid et humiliant. Privée de liberté, elle raconte le quotidien dans une prison pour femme. Puis elle découvre qu’elle est enceinte. Elle hésite un court instant et décide de garder le bébé. Une décision qui va donner un nouveau sens à sa vie et l’égayer pour un certain temps, car elle sait que son enfant lui sera retiré à ses 18 mois. Elle n’a plus de contact avec sa famille, à qui confiera-t-elle son enfant pendant sa détention ?

Elle débute une correspondance avec une personne via une association. Ces lettres sont une bouffée d’oxygène pour elle. L’écriture lui fait du bien.

Un premier roman sensible et très émouvant où on ressent que Laurie Cohen s’est beaucoup documenté sur le sujet. L’enfermement et les émotions ressentis par Marianne sont bien décrits. On découvre au fur et à mesure l’histoire de cette jeune femme et pourquoi elle est en prison. Les phrases sont courtes, les paragraphes espacés, la lecture s’enchaîne agréablement. J’ai beaucoup aimé l’insertion des lettres dans le roman. Je vous mets au défi de ne pas verser une larme vers la fin du livre !

Merci à Laurie Cohen et aux éditions Plon pour l’envoi de ce roman éligible au Prix Orange du Livre 2022. Il ne figure pas dans la sélection car le choix est rude. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi mais j’ai passé un très bon moment de lecture en sa compagnie.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois. »

« Je vais le garder dix-huit mois. Mais ensuite ? Qu’adviendra-t-il le jour où l’on viendra le prendre dans les bras ? Me l’arracher ? Que je ne pourrai plus le voir que de temps en temps ? Que je raterai des moments précieux ? Qu’adviendra-t-il quand il comprendra que maman est en « prison » ? Qu’elle l’a laissé tomber ? Qu’elle a fait des erreurs ? Qu’elle n’ose plus le regarder droit dans les yeux ? »

« Elle a parfois un regard fou quand elle est en manque de sa dose… Je vois ici tellement de filles torturées… Quand on se penche sur leurs parcours, on réalise que l’évidence est souvent plus complexe qu’il n’y paraît.

Mais on refuse de voir la vérité en face. C’est plus simple de foutre les gens au bagne plutôt que de comprendre comment ils en sont arrivés là. »

« Ici, nous devenons des loques humaines. Plus d’âme. L’abolition des frontières. Entremêlées dans l’odeur de nos déjections. L’enfer est partout. Dans les murs. Dans l’autre. On ne supporte plus rien. Ni sa respiration, ni son corps, et encore moins la promiscuité. Ce manque d’intimité nous donne l’impression de ne plus avoir d’existence propre. De faire partie d’un tout, et d’oublier son individualité. On se perd dans les pensées et les gestes de l’autre. Nos sens s’embrouillent. Il règne en ces lieux quelque chose d’invraisemblable. »

« J’ai souvent peur d’être une mauvaise mère, pas à la hauteur, de mal faire les choses. De ne pas voir l’évidence. J’ai beau lire et relire le Guide de la future maman, je crois qu’être mère ne s’apprend pas dans un manuel. Et que, en fait, on n’est jamais vraiment prête. »

« Je m’épuise à chercher vainement une solution pour garder ma fille à mes côtés. Prolonger ce temps. J’ai entendu de rares cas où l’on peut garder son enfant jusqu’à vingt-quatre mois, voire jusqu’à trois ans dans certains pays d’Europe. Je donnerais n’importe quoi pour l’avoir même un mois de plus. Même un jour de plus. Je n’arrive pas à concevoir notre séparation. »

« Plusieurs fois, je demande aux surveillantes si elles n’ont rien vu passer. Elles me regardent comme si j’étais folle, à espérer quelque chose qui ne viendra peut-être jamais. Ou, parfois, avec la pitié de celles qui ont déjà vu des détenues être oubliées par les gens de l’extérieur. Certaines reçoivent des visites pendant des années, des lettres, des cadeaux, et un jour, sans raison particulière, tout s’arrête. Que reste-t-il quand tout le monde vous abandonne ? Quand le dernier espoir vous échappe ? »

« Je veux prolonger ces minutes-là pour l’éternité.

Alors j’embrasse ma fille sur le front et je la serre fort contre moi. Des larmes coulent sur mes joues. »

« Le lendemain, après avoir rassemblé mes effets personnels, je suis reconduite dans l’autre quartier, celui de la détention provisoire, sans femmes enceintes, sans enfants.

La réalité me percute de plein fouet. Comme un violent carambolage. Nouvelle cellule. 145. Les murs sont inlassablement sales, avec l’odeur de merde, de pisse, des graffitis maladroits, des rats le long des coursives et des punaises dans les matelas entassés les uns à côté des autres. Et constamment cet air glacé qui file à travers les barreaux. J’avais presque oublié cet endroit. Comme si c’était une autre vie. »

Le monde est à toi / Martine Delvaux

« Lettre de mère en fille »

Voici un très beau livre rédigé à l’attention d’Elie, 14 ans. On entre dans l’intimité de Martine Delvaux, dans sa relation avec sa fille. Et c’est beau, touchant, ce regard de mère, tout cet amour, cette sincérité. En toute modestie et simplicité, elle tente de dire les valeurs de son éducation pour sa fille. Au-delà du féminisme, elle a surtout essayé de la sensibiliser à toutes les formes de discriminations, pas uniquement celles des femmes, mais aussi l’homophobie, le racisme, etc. Elle prône une ouverture aux autres, au monde. Elle l’encourage à être celle qu’elle veut être sans se soucier du regard et des remarques d’autrui. Elle lui insuffle sa force et son courage en espérant que la situation évoluera pour elle, pour sa génération. Martine Delvaux distille ses conseils dans cette lettre à sa fille. Elle fait de nombreuses références à des autrices, chanteuses, militantes, universitaires, etc. Elle intercale des citations comme celles-ci, dont on retrouve les références à la fin du livre.

« L’amour romantique, comme il est communément compris dans la culture patriarcale, rend les gens inconscients, dépossédés et dépourvus de contrôle. »
bell hook

« On meurt pour que d’autres naissent
On vieillit pour que d’autres soient jeunes
Le but de la vie est vivre
Aimer si tu peux
Et donner au suivant »

Kate Tempest

Ayant une fille, je me pose souvent des questions sur son éducation. J’avais d’ailleurs lu le livre de Chimamanda Ngozi Adichie, « Chère Ijeawele, ou Un manifeste pour une éducation féministe », où l’autrice écrit une lettre à une amie qui vient de donner naissance à une fille. Dans ce dernier il était davantage question du rôle du père. Dans « Le Monde est à toi » (magnifique titre plein d’espoir), la figure paternelle est peu présente car ils sont séparés. Il y a essentiellement cette relation mère-fille. J’ai trouvé son propos très intéressant et actuel. C’est accessible et agréable à lire. Son écriture m’a happée de suite et je n’ai qu’une envie, lire tous les livres de Martine Delvaux.

Merci Les Avrils pour cette belle découverte venue du Canada.
Merci Babelio pour cette masse critique très inspirante.

Note : 4.5 sur 5.

Épigraphe:

« On ne naît pas féministe, on le devient. »
bell hooks

« Je n’ai jamais pensé que j’avais le droit de dire aux mères comment élever leurs filles en tant que féministes. Qui peut se permettre d’affirmer une chose comme celle-là ? A partir de quelle position et de quels privilèges ? Qui suis-je, moi, pour oser faire ça ?

Mais ce que je peux faire, c’est parler de ma vie avec toi, de ce que ça m’a appris de vivre avec toi.

Cet amour-là. »

« A la fin, je trouve cette phrase, celle qui attrape en quelques mots l’essence de ce que je voudrais te transmettre : Si je pense, peut-être que je résiste. »

« Il faut les grèves de femmes pour s’opposer à la non-mixité du monde dans lequel on vit. Le fait de se rassembler stratégiquement les unes avec les autres devant eux, non parce qu’on les hait tous, ni parce qu’on considère que leur présence est inutile à l’intérieur des luttes féministes ou dans la vie ordinaire, mais pour enfin, peut-être un peu, se faire entendre en se faisant voir. »

« Toi, tu n’as jamais été à moi. Je te porterai toute ma vie, du plus près au plus loin. Mais toi, tu n’as pas à me porter. »

« C’est pour cette raison que, plus j’avance dans ces pages, plus les livres qui m’habitent sont ceux de militantes, de féministes noires américaines qui, en nommant les choses, en dépliant l’histoire, en écrivant la place qu’elles occupent, celle qui leur a été attribuée et celle qu’elles prennent, me remettent doucement et fermement à la mienne. »

« Être féministe, ce n’est pas, comme certains individus se plaisent à le caricaturer, se complaire dans une position de victime. Être féministe, c’est être vigilante, curieuse et à l’affût, critique et soupçonneuse des discours dominants. C’est regarder derrière pour voir devant, et continuer à rêver, par des paroles et des gestes militants, un monde plus tolérable, un monde où l’on vivait mieux.

Être féministe, c’est être une trouble-fête, écrit Sara Ahmed, et devenir féministes, c’est choisir de demeurer, aussi longtemps qu’il le faudra, celle qui étudie. Occuper la place non pas de quelqu’un qui sait tout (comme on le reproche trop souvent aux féministes), mais celle de la personne qui apprend, qui tente sans cesse de comprendre. »

« Si tu n’as pas le pouvoir de retirer ta propre peau, tu as le devoir de ne pas rester muette.

Tu dois t’indigner. »

« Françoise Collin affirmait que la question dite des femmes n’est pas une question de femmes, mais bien la question sociale majeure d’aujourd’hui. Et Kossi Efoui, lui, écrivait récemment : Croire que le féminisme est une question féminine relève de la paresse. »

« Et quand la fatigue me rattrape, quand je me mets à douter, quand je m’accuse de médiocrité parce qu’aucun geste n’est vraiment à la hauteur de la cause et qu’on ne sait pas ce qui va rester et ce qui sera effacé, quand je crains d’écrire dans le vide, phrases lancées en vrac dans l’univers avec l’espoir fou que quelques-unes retombent sur Terre… quand j’ai envie d’abandonner, je pense à toi, et à ce que je t’ai souvent dit : il faut avoir une passion, il faut trouver cette chose qui te fait respirer et sur laquelle tu pourras toujours compter parce que tu pourras la sortir de ta poche comme un as qui te donne un sens à ton existence. »

« Au fond, il n’y a pas de passage entre l’enfance et l’âge adulte, pour les filles. L’adolescence n’est que l’antichambre d’une féminité adulte toujours déjà atteinte. Et à l’inverse : cette féminité adolescente, représentée comme immature, labile, superficielle, instable… nous colle à la peau pour toujours. »

« Je n’ai jamais exigé que tu embrasses ou que tu te laisses embrasser par des personnes que tu ne connaissais pas ou que tu connaissais, mais vers qui tu n’avais pas envie d’aller, pas à ce moment-là ou même jamais. Je ne t’ai pas poussée dans leurs bras. Je ne t’ai pas montré qu’être une bonne petite fille, c’était de te mettre à disposition. Et aujourd’hui, je te rappelle que tu es maîtresse de ton corps. Que tu as le droit de dire non. Que tu peux ne pas sourire si tu n’as pas envie de sourire. Que tu ne dois pas faire confiance quand tout te pousse à te méfier. Que tu n’as pas à être douce, aimable, gentille pour plaire aux autres et répondre à leur désir, pour correspondre à ce que c’est qu’être une fille. Aujourd’hui, je te dis aussi que tu dois savoir parfois mentir pour te préserver. Ne pas tout dire. Ne pas tout révéler ou avouer. Ne pas penser que le monde entier a un droit de regard sur chaque aspect de ta vie. Et tu n’as pas à toujours être polie. Parce que tu ne feras jamais l’unanimité, et que tu n’es pas forcée de plaire, et surtout pas à la moitié masculine de l’humanité dont le regard posé sur toi serait garant de ta place sur cette Terre. »

« Aime qui tu veux.
Habille-toi comme tu veux.
Parle, marche, danse, mange comme tu veux.
Joue avec les codes.
Invente.
Maquille.
Questionne.
Clignote.
Interroge.
Profane.
Dénature.
Chuchote.
Détourne le regard.
Ne souris pas.
Envoie promener.
Refuse.
Résiste.
Contourne.
Dérange.
Fuis.
Crie.
A plein poumons.
Sans réserve.
Sans aucune hésitation. »

« N’aies pas honte. Et si tu as honte, trouve dans la honte une raison et une manière de t’opposer et de t’engager. Parce que la honte, celle dont on fait l’expérience lorsqu’on est minoritaire ou dominée, qu’on ne correspond pas à la norme (blanche, masculine, hétérosexuelle, en bonne santé physique et financière) et qu’alors on apparaît à la fois trop et pas assez, trop visible et sous-représentée, cette honte-là est aussi le début de l’empathie et de la relation. Les yeux qui baissent, la peau qui rougit sont aussi une passerelle, comme le suggère Eve Kosofsky Sedgwick, une main tendue. Si tu as honte, ne porte pas ta honte toute seule. Fais usage, plutôt, de la contagion. »

« Je n’ai pas cherché à faire de toi quelque chose en particulier. J’ai seulement voulu t’aimer, le mieux possible, essayer de te donner de quoi avancer dans le monde avec les pieds bien plantés, avec l’assurance de mon amour, de ma fidélité à cet engagement-là, dans ma vie : ma vie avec toi. Te placer, toi, au centre. »

« Peut-être que tu es l’exemple de ce qui se passe quand le féminisme va de soi. Quand c’est le plancher, le strict minimum, l’option par défaut, le féminisme plutôt que la discrimination, le sexisme, la misogynie. Peut-être que tu es la fille postféministe d’une mère féministe. Peut-être que tu es le visage de cet avenir-là.

Néanmoins, je ne t’imagine pas te définir comme humaniste parce que le féminisme ne serait déjà plus à l’ordre du jour. Comme si le féminisme était un militantisme de bas étage alors que parler d’humanisme correspondrait à une lutte digne et noble. Je sais que tu sais que ce serait noyer le poisson parce qu’on se trouve encore aujourd’hui dans la nécessité de lutter pour l’égalité. Le jour où on n’aura plus besoin du féminisme, alors on sera dans une logique humaniste. La même chose pourrait être dite des luttes antiracistes ou contre l’homophobie, la même chose doit être dite de toutes ces luttes qui s’opposent aux inégalités et à la discrimination. Le féminisme est une étape obligée. Refuser de le reconnaître et refuser de se dire féministe n’est qu’une grosse lâcheté. »

« Ne cherche pas à être parfaite. La perfection est un leurre, elle n’existe pas, sinon dans la tête et les yeux de ceux qui ont tout intérêt à nous exclure. A contraire, sois imparfaite, refuse de correspondre aux attentes, joue comme tu le veux aux jeux qui t’intéressent, et ne crains pas la désobéissance. Parce que tu peux aussi tricher, et ainsi gagner contre un sexisme qui fait tout pour que tu n’aies pas envie de jouer.

Refuse de te plier comme l’origami parce que celui assis à côté de toi dans le métro, le bus, le train, l’avion est installé jambes bien écartées, qu’il monopolise l’accoudoir central, que ses pieds sont collés tout bonnement sur les tiens, que tu dois l’enjamber pour passer… Impose-toi.

Refuse, de la même façon, de suivre le courant général, cette marée qui balaie les œuvres de femmes vers les recoins de la marge pour diffuser à grande échelle le moindre coup de pinceau masculin.

Souligne, quand tu peux, la prédominance d’un boys club dans une exposition, un catalogue d’édition, le cahier « Livres » d’un quotidien, la programmation d’un cinéma de répertoire, le syllabus d’un cours, la playlist d’une émission de radio…

Dénonce, haut et fort, la représentation non proportionnelle des individus au Parlement et au sein des conseils d’administration, parce que tout le monde mérite d’être assis à la table, pas seulement ceux qui trouvent dans le regard des gens qui sont en face le reflet de leur propre visage. C’est tout simple : il faut le dire comme les Guerrilla Girls, avec tout ton amour, en précisant que tu es certaine qu’ils se sentent très mal de constater cette réalité, l’erreur qu’ils ont commise, et qu’ils sont prêts à faire tout leur possible pour la rectifier ! »

« Tu n’as pas lu mes livres. Tu n’as jamais été particulièrement intéressée par cette partie de ma vie. Tu m’as accordé cette liberté. Mais quand tu as lu les premières pages de ce qui allait devenir ce livre, les larmes ont coulé sur ton visage. Tu m’as dit : Personne n’a jamais écrit des choses comme ça sur moi. »

La sélection du Prix Orange du Livre 2022

De retour de Paris pour le jury du Prix Orange du Livre, j’attendais la publication officielle de la liste pour vous en parler !

Le jury s’est retrouvé au Café des éditeurs pour échanger et voter pour ses livres préférés. Une matinée très sympathique qui nous a permis de nous rencontrer en vrai ! Il faut préciser que pour le jury de l’année dernière tout s’est fait en visio.

Pour rappel, la composition du jury :

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Constance Joly (lauréate 2021), Florent Oiseau, Lilia Hassaine, Salomé Baudino et Jean-Baptiste Andréa.
  • Les libraires sont Jérémy Demy (librairie L’Impromptu à Paris) et Antoine Bonnet (librairie Michel à Fontainebleau).
  • Les 6 autres lecteurs : Laurence Bandelier, Thomas Besson, Rachida Bouchemoua, Christelle Grelou, Geneviève Munier et Julien Veron.
  • La nouveauté : un comité de lecture avec d’anciens jurés qui comptera pour une voix.

Je suis très contente que mes 2 coups de cœur soient dans la liste : « L’autre moitié du monde » de Laurine Roux et « Les maisons vides » de Laurine Thizy. Je n’ai malheureusement pas réussi à défendre « Felis Silvestris » d’Anouk Lejczyk que j’ai beaucoup aimé, ni « De nouveaux endroits » de Lucile Génin, qui ne figuraient pas parmi les envois de la Fondation Orange.

J’avais stratégiquement mis de côté 4 livres qui pour moi seraient dans la sélection, donc au deuxième tour. Et ils le sont effectivement. Je vais de ce pas lire : « Les ailles collées » de Sophie de Baere, « Au café de la ville perdue » d’Anaïs Llobet, « Qu’est-ce que j’irais faire au paradis » de Walid Hajar Rachedi et « Presque le silence » de Julie Estève.

Ce jury littéraire est une très belle expérience pour moi. Nous avons une très belle cohésion d’équipe entre jurés lecteurs. Notre président a été parfait. Jean-Baptiste Andréa est très drôle, j’ai adoré sa franchise. J’en ai profité pour faire dédicacer le livre de Constance Joly et celui de Jean-Christophe Rufin. Et j’ai hâte d’échanger à nouveaux avec tous les jurés. Merci Françoise et Montserrat pour l’accueil et l’organisation au top. L’aventure se poursuit !

Les 20 romans sélectionnés

(par ordre alphabétique d’auteur)

  • Les ailes collées / Sophie de Baere (JC Lattès)
  • La Tour / Doan Bui (Grasset)
  • Les nus d’hersanghem / Isabelle Dangy (Le Passage)
  • Presque le silence / Julie Estève (Stock)
  • Sauvagines / Gabrielle Filteau-Chiba (Stock)
  • Tout est ori / Paul Serge Forest (Équateurs)
  • Le sang des bêtes / Thomas Gunzig (Au Diable Vauvert)
  • Qu’est-ce que j’irais faire au paradis / Walid Hajar Rachedi (Emmanuelle Collas)
  • Je suis la maman du bourreau / David Lelait-Hélo (Héloïse D’Ormesson)
  • Au café de la ville perdue / Anaïs Llobet (Editions de l’Observatoire)
  • Le goût des garçons / Joy Majdalani (Grasset)
  • Les accords silencieux / Marie-Diane Meissirel (Les Escales)
  • Les écailles de l’amer Léthé / Eric Metzger (L’Olivier)
  • Les silences d’Ogliano / Elena Piacentini (Actes sud)
  • Pourquoi pas la vie / Coline Pierré (L’Iconoclaste)
  • Portrait du baron d’Handrax / Bernard Quiriny (Rivages)
  • L’autre moitié du monde / Laurine Roux (Les éditions du Sonneur)
  • Les maison vides / Laurine Thizy (L’Olivier)
  • L’homme sans fil / Alissa Wenz (Denoël)

Prochaine étape la sélection des 5 finalistes le 18 mai. Pour ma part, j’ai encore pas mal de lectures à faire mais je pense que c’est réalisable en deux mois. Et puis il va falloir affûter les arguments pour bien défendre nos coups de cœur. La matinée d’hier nous a donné un aperçu de l’énergie qu’il faudra pour convaincre tous les jurés, surtout les auteurs et les libraires.

Retrouvez toutes mes chroniques depuis le début du jury avec le tag « Jury Prix Orange du Livre 2022 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2022/

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-qui-sont-les-auteurs-et-libraires-membres-du-jury/2444236

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-les-lecteurs-membres-du-jury/2444230

https://www.lecteurs.com/article/les-20-romans-en-lice-pour-le-prix-orange-du-livre-2022/2444260

Le goût des garçons / Joy Majdalani

J’ai trouvé ce premier roman très bien écrit et très juste. Il y a des passages assez crus mais cohérents avec le propos. Le sujet est intéressant et le point de vue également. Joy Majdalani nous place dans les pensées d’une adolescente de 13 ans. Sa vie est conditionnée par sa classe sociale. On ne se mélange pas avec n’importe qui, on reste entre francophones.

Rien n’est dit mais on comprend qu’elle est au Liban dans un collège catholique, au départ réservé uniquement aux filles puis quelques garçons dont les sœurs fréquentes déjà l’établissement ont pu être inscrits et améliorer ainsi les revenus de l’école. Les filles portent un uniforme mais certaines savent se démarquer et mettre en valeur leurs formes, sous le regard réprobateur des religieuses. Alors qu’à cet âge toutes ne sont pas encore formées, comment plaire quand on a une pilosité excessive. Il y a donc les complexes et l’admiration pour les filles populaires. Et c’est le cas pour notre narratrice et personnage principal qui aimerait beaucoup être dans la bande des « Dangereuses ». Treize ans, c’est l’âge ingrat dit-on, mais ici c’est surtout l’âge des premiers émois et de l’éveil à la sexualité.

Elle se connecte sur l’ordinateur familial dans le salon pour « chatter » avec des garçons inconnus, essayant de savoir ce qu’ils aiment chez les filles et en matière de sexualité. Car au collège, les filles populaires ont un petit copain et font certaines choses avec les garçons. Oui mais quoi ? C’est ce qu’elle essaye de savoir et de comprendre via Internet, tout en se rapprochant stratégiquement des filles proches des « Dangereuses ».

On se rend compte alors des discours véhiculés par l’école mais aussi l’éducation des parents. Les filles ont une réelle méconnaissance de leur corps. Et plus il y a d’interdits plus elle a envie de les transgresser. Cette fille n’a peur de rien. Son corps bouillonnant de désir et de fantasmes a envie d’expériences. A travers le portrait de cette jeune fille, l’autrice nous parle de féminisme. Avec une écriture énergique, elle nous fait ressentir son urgence à s’initier à la sexualité. Une lecture qui ne laissera personne indifférent ! Je suivrai avec plaisir le parcours littéraire de Joy Majdalani qui vient de faire une entrée remarquée et remarquable. Un texte qui est à sa juste place, dans la collection « Le courage » chez Grasset.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.

Au fond de notre classe de 5ème, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.

Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustaches, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent les goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir. »

« Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. »

« La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites. »

« Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il y a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

« Nos mères cherchaient, à tâtons, ces brèches à travers lesquelles la tentation pourrait se faufiler. Elles nous interrogeaient sur les habitudes de nos camarades et de leurs parents, se délectaient de nos petites délations autour de la table du dîner. Les soupçons se portèrent rapidement sur Bruna, dont la mère, divorcée, vivait à l’occidentale.

Il faut dire que les vantardises de Bruna accablaient sa mère, qui avait également le tort d’être plus jeune que les autres mamans. Pour ses treize ans, Bruna racontait à tout le monde qu’elle avait reçu de sa génitrice son premier préservatif : un de ces gadgets touristiques agrémentés d’une tour Eiffel, qu’elle me montra dans sa chambre un après-midi. C’était la première fois que j’en voyais un. Au cours des mois qui suivirent, Bruna me fit découvrir bien des choses que je voyais pour la première fois, m’apprit des mots que je rougissais de répéter. On me l’avait désignée comme mauvaise fréquentation. Je m’étais précipitée vers elle pour raviver notre amitié ancienne, dans l’espoir de me faire éclabousser par cette influence et les sombres dangers qu’elle portait. »

« D’autres fois, je me persuadais que sa réussite tenait à ce trait de caractère, mélange de courage, d’insolence, d’indignité et de sang-froid, que ma mère prêtait aux salopes. Elles détenaient ce qu’elle-même n’avait jamais pu obtenir : des relations mondaines ou un mari riche. Toi et moi, ma fille, me répétait-elle sans me regarder, nous sommes trop intègres, trop vraies. C’est pour cela que nous n’aurons jamais ce qu’ont ces salopes. »

« Je ne craignais pas la brutalité des garçons. Est-ce qu’on craint l’incendie lorsque l’on meurt de froid ? »

« Plus que la souillure du sexe, c’était celle du déclassement qui m’inquiétait. Le seul commandement que notre éducation avait réussi à graver entre nous. Le français était l’indicateur absolu qui nous permettait de reconnaître ceux avec lesquels il convenait de s’associer sans honte. »

« Nous ne disposions pas alors de cette faculté d’emporter avec nous, dans nos poches et nos cartables, nos interlocuteurs électroniques. Internet n’avait pas encore atteint son point d’ubiquité, et nous étions contraints d’interrompre les conversations lorsque nous nous éloignons des ordinateurs statiques. »

« Je me flattais à présent d’avoir visé juste, de savoir que mes fantasmes correspondaient aux mouvements instinctifs des garçons. J’étais née pour exciter.

En attendant mon invitation à la prochaine fête, ou à celle d’après, j’apprivoisais, en écoutant les Dangereuses, cette existence où l’on vivait à moitié nue aux côtés des garçons. J’y pensais tellement que tout cela finit par me sembler banal, comme si j’avais, moi aussi, pris part à ces rencontres. »

« Je n’étais pas une Dangereuse. Elles ont cette insolence furtive qui ne s’attire jamais de foudres. Elles ont le goût des transgressions silencieuses et jouissent plus fort derrière les portes closes. Elles ont appris très tôt ce que les brimades ont fini par me faire comprendre : pour vivre libre, il faut contenter ceux qui exercent leur pouvoir sur vous. Pour fuir les donjons les plus hauts, il suffit de tisser des cordes de mensonges. Ces filles de l’Annonciation savaient : la liberté se conquiert en levant les yeux dans le dos des surveillantes. »

« Ce n’est que sur ces deux registres qu’il convient d’être une jeune fille. Réticente ou délicieuse. Jamais enflammée. Il faut savoir se dérober, ou savoir s’offrir. Les hommes qui rêvent de nous corrompre et ceux qui nous protègent de leurs appétits s’accordent au moins sur cela. Nous avons reçu trop tôt un pouvoir dont nous ne mesurons pas l’ampleur, semblables en cela à ces jeunes monarques propulsés sur le trône à la mort du père. On les place sous tutelle pour éviter qu’ils ne brûlent le royaume en une nuit. Nous, nous sommes seules avec notre trésor. »

« Voilà comment sont les putains : à tort, on les croit faciles. En vérité, elles ne cherchent pas à résister. Ce que veulent les garçons, elles le veulent encore plus fort. Le sexe ne leur fait pas violence. Elles oublient qu’il leur fut feindre l’effarouchement. Avoir l’air de se refuser, au moins pour la forme. Ou avoir la décence de rester discrètes.

Pour les putes, il n’y a pas d’assouvissement heureux, pas de vrai triomphe. On ne blâme jamais les garçons qui suivent leurs pulsions jusque dans les chattes des putains. Le désir des jeunes garçons, on le comprend et on l’excuse. Mais elles, on ne comprend pas tout à fait pourquoi elles se laissent faire.

J’ai grandi avec ce mot de pute prêt à s’abattre à la moindre incartade. Avant même les premières excitations, j’en ressentais la menace. Il était vain de vouloir lever cette suspicion. J’acceptais d’être pute pour être libre. Je ne rusais pas. »

« J’avais un appétit étrange, de la volonté, j’étais infatigable. Cela avait des racines plus profondes. C’est qui je suis. »

« Mon corps n’a peur que du repos. »

Triste Boomer / Isabelle Flaten

J’avais commandé ce roman à sa sortie et avec le jury du Prix Orange, j’avais dû me résoudre à le mettre de côté pour le lire plus tard. Quelle joie de le voir remonter dans ma PAL dans le cadre du Prix Orange ! J’ai tout laissé tomber pour m’y plonger sachant d’avance que j’allais passer un bon moment de lecture.

L’un des personnages principaux est John. Il est désormais à la retraite, seul et en pleine dépression. Sans la frénésie de son travail il ne sait plus quel sens donner à sa vie. Alors John se tourne vers son passé et se demande quelle est la femme qu’il a laissée s’échapper et qui aurait pu le rendre heureux. Il va se laisser convaincre de passer quelques jours dans un centre de développement personnel tourné vers l’écologie, le féminisme, le bien-être par la méditation, le yoga, l’alimentation, etc. Plein de concepts à la mode.

Le plus original dans ce roman, c’est le narrateur. Celui qui nous dépeint la vie de John avec humour et se moque de lui, c’est son ordinateur !

« Je sais tout de John Coleman ou presque. Une bonne soixantaine, des restes de beau gosse, workaholic en manque, adepte de plus grand-chose… »

Et son ordinateur, fidèle compagnon, sait effectivement tout de sa vie. Il l’observe via la webcam et voit ses recherches pour retrouver Salomé, la femme qu’il regrette. Qu’est-elle devenue ? Internet et les réseaux sociaux sont là pour y répondre.

Salomé est désormais la propriétaire du domaine de la duchesse Salomé de Chassaigne de la Ferrière. Pourtant ce n’est pas du tout le milieu dont sa famille est issue, c’est même l’opposé.

Le roman se place tour à tour du point de vue de John puis de Salomé. Le narrateur pour Salomé est un tableau d’un illustre ancêtre de son mari, ayant vécu il y a fort longtemps, à une époque où les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Tout comme pour John, les interventions sont ironiques et en plus pour Salomé complètement décalées.

John a aussi deux voisines, deux commères très drôles dont les conversations ponctuent les chapitres.

J’ai également adoré les remerciements et notamment le clin d’œil à Thael à la fin :

« L’ordinateur remercie Thael Boost d’avoir éclairé ce texte de ses lumières en informatique sans lesquelles cette histoire aurait été obsolète dès la première page ».

Avec malice et tendresse pour ses personnages, Isabelle Flaten revisite le conte de fée. Elle critique avec humour notre société et ses injonctions. Le ton est léger, spontané, moderne. Les narrateurs usent du langage familier et d’anglicismes. Ce roman n’a rien à voir avec les précédents. On sent que l’autrice s’est amusée en l’écrivant.

Bref j’ai adoré ce livre bien divertissant et vu l’actualité ça fait du bien de rire. Merci Isabelle.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Le coup de la panne est ma blague favorite, je suis taquin de nature. Un brin tordu aussi. Pour l’agacer je buggais. Ça me prenait toujours quand il ne le fallait surtout pas, au moment où, entre deux calls, il rédigeait un mail à son dircom pour formaliser les next steps business et upgrader le benchmark avant le meeting du lendemain. Furieux, John m’assommait le clavier d’une main rageuse à la recherche d’une touche magique qui lui restituerait ses données asap. En vain. Il tentait alors la méthode douce, me caressait le pavé tactile d’un doigté de plume. Ça me rendait tout chose, je cédais et nous reprenions le business as usual. E crainte qu’il me remplace par un collaborateur sans humour, je n’abusais pas de la plaisanterie. Nous étions en osmose, j’étais sa moelle, il était mon sang et nous turbinions à l’unisson. Chaque clic nous précipitait au cœur des choses. Nous étions suspendus à la pulsation de la messagerie, inscrits dans le vorace tourbillon de affaires comme dans la plénitude de l’existence. C’était le bon temps. Mais depuis que John a vendu sa start-up, il me délaisse. Du big boss tout feu tout flamme qui me sautait dessus dès l’aurore afin que j’illumine son réveil de mon écran, seule subsiste l’ombre. Je passe la plupart de mon temps sur off. Un moribond. Réfugié sur le cloud, je revisite ma mémoire, ce puits sans fond des jours heureux, le lieu de ma nostalgie, et me creuse le disque dur dans l’espoir d’y piocher un élément qui permettrait la résurrection de notre duo. »

« Les W, comme on appelle les jumeaux, poussent et s’épanouissent comme des fleurs, arrosés chaque jour par un entourage béat d’admiration qui applaudit des deux mains chacune de leurs galipettes et chacune de leurs apparitions dans une pièce. Ce sont des mioches on ne peut plus ordinaires mais je me tais pour ne pas briser leurs illusions. Le jour où je les ai surpris en train de barbouiller la tapisserie d’Aubusson du grand salon, j’ai cru que j’allais sortir de mon cadre pour leur en coller une. »

« La voisine : T’as vu les volets de Johnny sont fermés ?

L’autre voisine : Oui j’ai vu. Donc ça y est, il se met en ménage ou quoi ?

La voisine : Tu veux vraiment le savoir ?

L’autre voisine : Oh il peut courir tous les jupons qu’il voudra, je m’en fiche, il ne me fait plus rêver. Et tiens-toi les côtes, je lui ai piqué l’idée.

La voisine : Qu’est-ce que tu veux dire ?

L’autre voisine : J’ai fait comme lui, je suis partie à la chasse aux ex mais en plus moderne, sur les réseaux sociaux. Pour le moment j’ai trouvé deux morts, quatre vieux cons et depuis hier je tchatche avec Roland, un type avec qui j’avais couché le temps d’un été et qui se souvient très bien de moi. J’y passe mes soirées, c’est dingue tout ce que j’avais oublié. Passe tout à l’heure, je te montrerai à quoi il ressemble. »

« Et pareil quand Google te propose une image champêtre pour ton fond d’écran, tu refuses aussi sec. Alors que vas-tu faire dans cette galère, dis-moi s’il te reste un zeste de discernement ? J’en doute fort si je me fie à la frénésie avec laquelle tu as ouvert ces dernières vingt-quatre heures la photo de Salomé. Entre nous elle est pas mal, mais de là à te la jouer L’amour est dans le pré, il y a une énorme erreur à ne pas commettre, tu vas vivre un enfer. Je ne te donne pas une semaine avant de m’appeler à la rescousse pour que je te trouve illico un billet d’avion à destination du premier coin de paradis venus sans poules ni coqs. »

« Je ne voudrais pas jouer au prophète du désenchantement mais au fil des étreintes, telle est la cruelle loi de l’univers, la réalité refera surface. Désolé de vous l’annoncer mais tous mes sites vous le confirmeront, elle percera la béatitude de votre bulle de ses impitoyables tentacules pour vous rappeler que vous n’êtes pas seuls sur terre. L’amour ne transfigure le monde que le temps d’une parenthèse. »