Demi-ciel / Joël Casséus

Difficile d’identifier le lieu et le temps de ce roman, car il est universel. Cela pourrait se passer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque. Grâce à Vleel, j’ai pu avoir quelques éclaircissements de l’auteur. Joël Casséus est professeur en sociologie à Montréal. Il s’est inspiré du Congo, dont sa mère est originaire. A partir de là on peut effectivement raccrocher certains éléments liés au contexte de guerre, aux hommes armés de machettes, à l’extraction de minerais (le coltan). Ainsi il peut s’agir de toutes les guerres ou génocides du monde.

J’ai eu besoin de concentration au début pour identifier les personnages, savoir qui parle. Tel un roman choral, les chapitres alternent les points de vue et les narrateurs. Les dialogues sont bruts, dans un langage simple, et alternent avec des passages poétiques.

Le roman est davantage centré sur un couple avec un enfant, dont la femme est enceinte et sur le point d’accoucher. Il y a aussi le sergent, le grand-père, la mère guérisseuse, l’idiot, l’homme sans mains. Ces personnes vivent dans une sorte de communauté, dans des wagons abandonnés. Les femmes et le grand-père préparent à manger, s’occupent du feu, pendant que les hommes partent creuser des fosses près d’un mur. Un mur immense qui leur cache le ciel, ou le demi-ciel comme ils le nomment. Ils survivent en exil, avec un sentiment de peur permanent.

Joël Casséus s’empare dans ce roman de beaucoup de thèmes notamment celui des réfugiés, du travail des enfants, de la masculinité toxique, de la résilience, du rapport de l’homme à la nature. Il donne la parole à chacun de ses personnages pour susciter l’empathie. Il dit écrire pour comprendre quelque chose, « vivre émotivement ». Il bouscule son lecteur car selon lui il est plus attentif dans l’inconfort. Il a beaucoup fait référence à Karl Marx, à l’aliénation. Son roman est fait d’allégories et d’images brutes, de répétitions qui accentuent le sentiment d’oppression, d’atmosphère pesante. Il nous a dit avoir été influencé par l’écoute du jazz pendant son écriture, mais aussi du cinéma, avec le film « Les bêtes du sud sauvage » de Benh Zeitlin.

C’est un roman certes exigeant mais très intéressant pour son message et son écriture. Si vous n’avez pas peur d’être un peu perdu ou déboussolé, en tout cas au début, lisez-le. Faites l’expérience. Et n’hésitez pas à le relire une deuxième fois. J’ai désormais très envie de lire son premier roman qui vient de paraître en poche, « Crépuscule », chez Le Tripode qui propose toujours des textes originaux et engagés. Vous l’aurez compris, c’est un éditeur chouchou.

Retrouvez ci-dessous plein d’extraits que j’ai aimés !

Un auteur passionnant et passionné que je vous invite à écouter dans le replay sur la chaîne Youtube Vleel, ou en podcast.

Note : 4.5 sur 5.

« La terre regorgeait de minerais. Des hommes aux visages pareils aux bêtes délogèrent les indigènes avec fer et feu. Ces derniers s’installèrent dans les landes avec les semences de leurs arbres et leurs histoires. Le temps passa, l’espoir de retrouver leur village s’effrita. Les histoires devinrent des mythes. Ceux qui rôdaient, aux visages poilus et armés de pistolets, étaient quelque part sur les plaines. Ils convoitaient le ventre fertile de leurs femmes et les minerais qu’ils extrayaient des fosses. »

Incipit :

« Je sors la machette de la terre et elle produit un crissement bref. Je la passe en bandoulière derrière mon dos et je sens mon corps robuste et c’est bon parce que je suis encore vivant et c’est déjà quelque chose. Le vent est frais, mais y a quelque chose de rassurant dans la douleur vive et franche du froid. C’est comme quand on creuse les fosses. Ça brise ton dos et le travail se répète sans jamais sembler finir. Mais tout ça c’est mieux que regarder le garçon, le gros ventre de ma femme et pas savoir. Pas savoir si ceux qui rôdent vont finir par les attraper. La souffrance vive et prévisible, tu peux t’y habituer, tu peux battre ton corps jusqu’à ce qu’il accepte. Mais les choses qui tournent sans arrêt dans ta tête y a pas moyen de les éteindre. Alors il reste les fosses, le travail qu’on a aux fosses. »

« Les arbres portent ceux qui viendront après nous et qui raconteront notre histoire lorsque la terre sera fertile à nouveau, explique la mère guérisseuse. »

« Chassés de leur village, abandonnant les arbres que leurs ancêtres avaient plantés pour accueillir les générations suivantes, ils creusèrent les fosses sur cette terre qui ne sera jamais leur. Leurs pelles forèrent des creux où allonger leurs corps, offrir un repos qu’une fatigue immense avait rendu nécessaire. Chacun de leurs coups de pelle portait des meurtrissures à la terre. Apeurés, ils regardaient par-dessus leurs épaules, de crainte de l’arrivée de ceux qui rôdaient, des hommes au visage pareil à celui des bêtes. »

« Il faut quitter cet endroit. Je lui dis pas, mais je voudrais.

Le demi-ciel est sur ma poitrine. Le wagon se gorge de silence et c’est bon. L’incendie enflammera tout le demi-ciel. J’aimerais l’amener, elle, et le petit, loin d’ici. Loin des hommes, loin de moi. Mais y a rien qu’un homme peut faire.

– Le demi-ciel va nous écraser, elle dit. »

« – Pourquoi penses-tu que nous sommes prisonniers sous le demi-ciel ?

Il demande et je décolle mon visage et je vois alors ce qu’il regarde. Le mur est bleu contre le ciel noir. L’horizon est bloqué, ce qu’il peut y avoir outre les fosses, outre les plaines où rôdent ceux qui suivent l’odeur des femmes et des fillettes, nous est caché par la surface lisse du mur.

– Qu’est-ce qui te fait croire que nous sommes prisonniers ? je lui demande.

Je me remets à lui laver le dos et j’observe une fois encore la carte tracée là par les cicatrices. Cartographie de chairs meurtries, indiquant des sentiers et des routes débouchant sur les mêmes culs-de-sac. Il reste silencieux avec sa bouche ouverte d’où coule de la bave. Je sais qu’il devrait pas faire ça, je sais que c’est pour ça qu’ils l’appellent l’idiot, mais c’est tellement tendre de pouvoir l’observer en train de réfléchir, de tenter de donner un sens. Il y a le grattement furtif d’une bête minuscule toute proche, elle bouge doucement, comme si elle savait que son existence était menacée.

– Oui… T’as raison, il dit et je suis surprise de l’entendre parler. Ils pensent qu’ils sont prisonniers parce qu’ils pensent qu’ils doivent payer pour ce qu’ils ont fait. C’est la même chose pour moi quand je pense à maman, tout l’amour qu’elle m’a donné et que je lui ai pas redonné.

– Mais tu l’as donné à moi, je lui explique et il bouge la tête, mais s’arrête et il refuse de me regarder et j’observe son visage de profil.

– Peut-être que sous une autre moitié de ciel, il dit, il y a des gens qui vivent et qui n’ont pas à prendre ces terribles décisions, qui n’ont pas à faire les actes horribles qu’on doit parfois faire même si on le veut pas.

– Peut-être, je lui réponds.

– Peut-être que c’est pour ça qu’on fait tout ça, c’est pour ça qu’on vit comme ça, c’est pour ça qu’il y a toute cette brutalité et cette souffrance sous notre demi-ciel, peut-être que ça leur permet de mieux vivre, de vivre comme ils le font sous un autre demi-ciel. »

« Quand t’es vieux, les gens disent que t’es plus lent, mais ce qu’ils savent pas, c’est que c’est surtout toutes les choses qui sont beaucoup plus rapides. »

« – Qu’est-ce que c’est ? il demande et il a un sourire rayonnant et je veux rien dire.

– Un jouet, je finis par répondre. Je l’ai sculpté avec le petit jouet que t’as trouvé dans les ruines du dépensier.

Il est silencieux. Il observe les couleurs. Son sourire m’apaise. Son sourire brille. Ce sont des couleurs pareilles à celles qui se trouvent sous l’autre moitié du ciel. Chaque fois que je retournais sous l’autre moitié de ciel après une expédition punitive ici, je restais stupéfait à observer toutes les couleurs. Elles ondulaient, caressaient les sens. Il était inutile de tenter d’échapper à l’apaisement qu’elles provoquaient puisqu’elles se trouvaient partout, exhibées sur les vêtements, les murs des édifices voisinant les allées pavées. Lorsque je revenais des expéditions, je cherchais à les éviter puisqu’elles me semblaient pareilles à un soleil rugissant, aveuglant, après toutes ces journées passées dans le gris et le noir morne sous ce demi-ciel. Je fermais les yeux et les images de massacres, de leurs corps que nous jetions dans les bûchers sous le poids écrasant du demi-ciel gris m’assaillaient, ainsi que la haine alimentée par une peur que nous cherchions à fuir. Cette haine, vive et profonde et sauvage comme les flammes : seul l’apaisement des couleurs frivoles et criardes pouvait la masquer. »

« J’étais pour lui qu’un vieil homme aux yeux scarifiés qui regardait, impuissant, le temps qui fuyait comme la cavalcade des bêtes sur les plaines. J’ai répété. Il allait devoir payer pour ça. Je lui ai dit qu’ils cherchaient les fillettes, qu’elles avaient beaucoup de valeur pour eux. C’est les ventres qu’ils creusaient. La chair des ventres. Il souriait toujours, mais ses yeux ne souriaient plus. Il souriait qu’avec la bouche et dans ses yeux il y avait la peur, le doute. Il y avait toutes ces choses dans ses yeux. »

« Je regarde le jouet que le petit tient dans ses bras. Je regarde toutes les couleurs. Je regarde toutes les choses qu’il ne devrait pas espérer. Toutes les choses que je refuse de lui promettre.

Le petit me dévisage. Il attend que je lui dise quelque chose. Il est prêt à recevoir le coup. Et c’est ça que je refuse de faire. »

« Des oiseaux noirs volent dans le ciel, mais leurs ailes bougent pas et ils crient et ils plongent plus loin et ils remontent avec quelque chose, quelque chose volé aux ovaires de la terre. Ils restent dans le ciel et tournent en rond comme les hommes.

Ici, les hommes ne vivent jamais longtemps. C’est l’espoir de traverser le mur qui les garde vivants. »

« Ma mère n’a jamais quitté notre village. Elle est morte dans une caverne, étouffée par la fumée des bombes incendiaires. Ce n’étaient pas les pierres qu’ils lui jetaient qui avaient fini par la convaincre de l’importance de vivre loin des hommes, elle m’avait expliqué un jour. Les pierres, les insultes – garce, salope, chienne – étaient le prix à payer pour son indépendance, pour le fait qu’elle pouvait vivre une vie qui n’était pas issue de la volonté des hommes. »

« C’est le désir, elle me disait. Il ne vient jamais de nous, il naît toujours entre toi et quelqu’un d’autre, toi et quelque chose d’autre. Il échappe à ta volonté, tourne autour de toi, hors de ton contrôle, et t’étourdit. C’est le désir. C’est la vie. Tu veux y échapper, mais tu t’arrêtes, tu regardes, tu te fais aspirer. C’est comme ça, et ensuite, toutes sortes de choses arrivent sans que tu n’aies rien à y faire.

C’est tout ce qu’elle disait. Ensuite, elle se laissait recouvrir par le silence, le même qu’elle m’a donné plus tard. »

« Maintenant, il me reste les souvenirs et les rides qui sont les cicatrices laissées par le temps. Maintenant, la mort viendra peut-être enfin me libérer. Mais avant, je dois payer. Je dois payer pour tout ça. »

« L’ordre du monde, tu penses parfois que tu peux y faire quelque chose, que tu peux le comprendre, essayer de le changer un peu, le rendre moins implacable. Tu penses qu’il te sera possible de faire quelque chose, mais : non, nous sommes bien peu de choses. »

« Rouge comme les yeux de ma femme lorsqu’elle me regardait. J’avais jamais cru qu’une haine si profonde pouvait apparaître si rapidement chez quelqu’un que tu pensais connaître. Chez quelqu’un que t’aimais. Mais j’imagine que c’est comme ça. Que la haine est déjà là, et qu’elle attend quelque chose d’important avant de se manifester. Quelque chose comme le départ de son garçon. Notre garçon. »

« J’entends le demi-ciel déborder sur l’horizon. Crachin, vagues énormes et écume rageuse. La voûte bleue se plie, torsadée. Siphon funeste rompant les zébrures de rideaux de chaleur. J’entends les ruisseaux pâles des nuages dans le demi-ciel.

Personne ne parle. Je sens qu’elles savent que la violence finira par prendre le dessus et ceux qui reviendront au camp ne pourront pas la contenir. Elles savent autant que moi. Les hommes sont partis cueillir la violence avec leur cœur de pierre avide de richesses ; Cœur de pierre bleu comme ceux qui rôdent, cœur de pierre cupide, assoiffé et insatiable. Elles voudraient fuir, se faire oublier. Elles répandent une odeur qui rappelle celle des bêtes fraîchement dépecées. »

« La route traverse un paysage vide, abandonné. Carcasses de véhicules et de bêtes énormes figées dans la stupeur du mouvement abruptement cessé, redevenant lentement poussière rouge avec l’érosion, rochers massifs projetant des ombres polygonales, déchets – morceaux de monde – draps – sangs – boue – chair – sable – terre – chair – boue – sang – boue – insectes furtifs laissant deviner – boue – sang –  laissant deviner une vie qui persiste – bruit diffus de moteurs – viande rance sur fer acéré – rouille – boue – poussière rouge – rouge – vie qui persiste qui s’accroche au flot de chair rose – sang – rouge – sable rouge. »

« Il y a toutes sortent de choses, me disait ma mère. Il y a toutes sortes de choses, belles et fragiles, qui ont fait le choix de se taire. Il y a des choses belles et fragiles qui préfèrent se cacher parce qu’elles savent qu’elles sont les premières à disparaître avec toute la brutalité qui déferle sur ce monde. Beaucoup pensent que ces choses ont tout simplement disparu. Mais je sais, je les ai vues lors de mon errance jusqu’à la mer. J’ai vu ces choses et j’ai appris à reconnaître leurs timides manifestations. Le chant qui se cache dans le vent, les pulsations du cœur de la terre dans la boue et la poussière que tu foules avec tes pieds nus. Je les sens, les entends, ces choses.

Je les vois. L’enfance, la pitié et la générosité. »

« Le temps passa et les agresseurs se mélangèrent aux agressés. Ils partagèrent leur sang. La violence devint leur langue commune. Une fin. Leurs museaux de bêtes s’invectivaient sous le demi-ciel, dans le ventre des fosses. Le mur et ce qu’il délimitait demeuraient indifférents face à leur lot, et ceci constituait la violence la plus grande. Ils s’enivraient de l’odeur des femmes, y rêvaient lorsque leurs corps s’effondraient sous la fatigue, des peintures rupestres hachurant la texture de leur songe. »

« Je me rappelle la mort de mon père. Je me souviens de la brutalité de la séparation. Il y avait une légère brise à l’extérieur de la caverne. Le silence, l’absence de mots, l’absence de sons, comme pour souligner qu’il n’y avait aucune explication à sa mort, qu’il n’y en avait jamais eu, et qu’il n’y en aurait jamais. C’est étrange comme les gens cherchent un sens à la vie, mais jamais à la mort. Confrontés à la mort, ils demanderont pourquoi, ils se révolteront face à ce qu’ils considéreront comme une injustice. Les plus lucides prendront conscience qu’ils croyaient encore que la vie, la mort pouvaient former une espèce de cohérence et toute leur colère se tournera contre eux puisque s’ils avaient su, ils auraient dit des paroles d’affection qu’ils n’ont jamais partagées avec ceux qu’ils aimaient. Alors tu soupires, tu prends sur toi et tu continues.

J’ai secoué le corps de mon père un moment. Sa chair lasse se défaisait en des lambeaux sanglants. Je ne pensais pas, je ne croyais pas qu’il était possible qu’il soit parti, qu’il m’ait abandonné. Je lui ai parlé. Je suppliais qu’il se réveille. Mais j’ai grandi. J’ai grandi en faisant taire les sentiments. Ces choses ne m’affectaient plus.

Elle avait remarqué, sur le bord de la mer alors que les vagues frappaient contre nos corps enlacés, la tendresse dans mes gestes. Elle m’avait dit que j’étais bon, que j’étais un homme tendre. Je l’avais dévisagée. Je ne lui jamais dit que j’ai dû enfouir tous mes sentiments afin de pouvoir continuer, survivre. C’est tout ce que peut faire un homme. Je lui ai jamais expliqué que tous les sentiments se faisaient aspirer et taire chez moi. Elle me trouvait tendre, elle trouvait mes gestes délicats. Mais elle ne comprenait pas comment je pouvais être aussi dur.

Je ne lui ai jamais expliqué. »

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