Que faire de la beauté ? / Lucile Bordes

J’ai été totalement happée par l’écriture de Lucile Bordes. Je me suis laissée porter par ses mots sans savoir où j’allais. Comme vous pouvez le constater sur la photo, de nombreux passages m’ont plu. Vous trouverez quelques extraits ci-dessous.

Un mystère plane dans ce livre. Il est ancré dans la réalité, avec des sujets d’actualité, mais avec une légère dystopie. On se trouve dans un monde proche du nôtre où la situation se dégrade notamment pour les migrants mais aussi pour la narratrice.

Celle qui nous raconte sa vie et le monde dans lequel elle vit s’appelle Félicité. Elle habite au bord de la mer, au Bas-Pays, avec son mari. En 2018, elle est écrivaine et enseignante en littérature à l’université. Un camp pour migrants mineurs va s’ouvrir près de chez elle et amène de nombreux commentaires mécontents de ses voisins qu’elle ne cautionne pas.

Elle ne se trouve plus en adéquation avec sa vie et le monde qui l’entoure. Elle n’arrive plus à écrire. Elle décide de quitter son mari et de s’installer ou plutôt de s’isoler dans un hameau inhabité en montagne (le Haut-Pays).

Dans ce refuge, elle peut être en paix avec elle-même, se consacrer à des activités essentielles : produire sa nourriture pour assurer son autosuffisance et faire de longue promenades. Elle a très peu de contacts. Il y a Côme, l’homme natif de ce hameau qui lui a vendu la maison de ses parents. Mais ils ne se parlent que très rarement, s’ils n’ont pas d’autre choix.

Son quotidien change avec l’arrivée d’une personne. Ensuite elle rompra avec son choix de ne plus écrire pour raconter cette rencontre et son passé dans le carnet d’un soldat venu frapper à sa porte en 2033.

Le titre « Que faire de la beauté ? » traverse les pages de ce roman et amène le lecteur à réfléchir au monde dans lequel il vit. Lucile Bordes ne donne pas de réponses. Elle pose la question et nous offre cette histoire.

J’ai aimé les passages sur le rapport à l’écriture, ceux aussi sur la nature, les moments où Félicité est dans une sorte de contemplation ou de méditation. Il y a un autre thème intéressant, celui des arts, avec notamment l’œuvre de Richard Baquié, « L’Aventure » que je ne connaissais pas et que je suis allée chercher sur Internet.

L’écriture est poétique et mélancolique. Bref tout m’a plu dans ce livre !

Ce fut une lecture commune avec Agnès de Clairville. Je vous invite à lire sa chronique sur Instagram qui vous apportera un autre regard sur ce magnifique roman.

J’avais repéré ce livre lors de la présentation de la rentrée littéraire de VLEEL et commandé à ma libraire. Il se trouve également dans les livres envoyés par Lecteurs.com dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022.

Les Avrils ont la bonne idée de joindre à chaque fois un marque-page aux couleurs du livre que j’apprécie beaucoup ! Merci pour cette délicate attention très utile et qui ajoute de la beauté à ce roman.

Note : 4.5 sur 5.

« J’ai depuis longtemps compris que je m’étais trompée en pensant qu’écrire, c’était graver dans le marbre. Je crois maintenant que c’est aller trouver un inconnu et lui donner un bout de papier. Un livre après tout n’est que çà : des mots qu’on tend à quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans savoir ce qu’il en fera. »

« L’homme tire. Il assassine l’orang-outan. C’est son job. On exploite l’huile de palme, on en bouffe. Enfin pas moi. Mais les gens de mon espèce, si.

Car je suis de l’espèce,

me disais-je arrêtée au feu rouge en envoyant un message à mon collègue pour lui demander où me garer dans son quartier, quoi que j’éprouve je suis de l’espèce qui bute les orangs-outans et roulera jusqu’au dernier litre d’essence disponible. »

« Si peu des débuts émergeaient encore, j’ai fermé les yeux, le temps d’engloutir tout, nos vies-icebergs, sous-marines, aux trois quarts immergées, qu’est-ce qui flotte, me suis-le demandé, à quoi s’accrocher ? »

« Je me souviens de ma détresse, et du ciel jaune sur la mer.

Que faire de la beauté, j’ai pensé à ce moment-là. La lumière était belle à trembler derrière l’homme éperdu. Comment faire pour qu’elle ne nous porte pas le coup de grâce, ne nous rende pas fous ? »

« La beauté peut être fatale, qui crève à l’improviste la toile de nos vies.

Elle taillade les cœurs inquiets.

La voir, c’est se rappeler d’un coup le tribut qu’on lui doit, se demander comment le payer, et s’il y a moyen de marchander avec elle pour tirer quelque chose du chaos quotidien.

C’était mon travail d’écrivain. »

« Des mois que je n’y arrivais plus, Eddie.

Des mois à me demander quelle place laissait le réel – celui qui traitait, déjà, les migrants d’enculés, n’avait pas peur de Bolsonaro, se foutait de la fonte des glaces et du continent de plastique – quelle place laissait le réel à la littérature ? Quelle nécessité y a-t-il à écrire, par temps d’urgence climatique, migratoire, sociale ? Ce qui était un besoin pour moi ne comptait pour rien, ne servait à rien, et je me trouvais obscène de seulement y penser. »

« Elle a écrit partout, à la peinture blanche, des insultes et des grandes phrases, des dénonciations. Certains les ont prises pour eux. D’autres sont simplement mal à l’aise parce que ses mots sont comme des chiens aboyant à leur passage, et qu’ils ne peuvent plus faire un pas dans la rue sans se faire hurler dessus. »

« Tu es désarçonné. Tu connais le droit à l’oubli, bien sûr. Mais c’est très rare qu’un Ancien le mentionne. La plupart n’en savent rien. Nous sommes nés avant les data centers, les algorithmes, les réseaux sociaux. Comme nous persistons à croire que la vraie vie est hors ligne, l’immense majorité d’entre nous se moque d’avoir un casier web vierge, et nous avons été peu nombreux à demander le retrait des informations nous concernant disponibles sur le net. C’est que nous sommes d’une autre époque, des sortes de dinosaures dont on attend gentiment l’extinction. Ce sera bientôt fait, et nous emporterons avec nous nos histoires inaudibles, trop compliquées, trop lentes. »

« Ils ne peuvent pas entrer en nous. Évidemment tu n’as pas lu Orwell. Tu n’as même jamais eu un livre entre les mains. Tu es de la génération post-écran, le vrai Cyber, un jeune gars « augmenté », comme ils disent. C’est-à-dire pucé, devenu sa propre machine. Tout au plus, soumettant cette phrase à un moteur de recherche, auras-tu accès à la notice bibliographique de 1984, et de là suivant les liens iras voir la bobine d’Orwell – si réconfortante – et lire un ou deux extraits du roman, très brefs, presque des citations. Mais de toutes façons, je te le demande, quel besoin aurais-tu de lire une fiction ? Les gens de ton âge ne lisent plus de littérature depuis longtemps. Dans les rêves, peut-être, persistent les histoires, avec les peurs primitives ? »

« Je me souviens que mes étudiants, à la fin, non seulement ne lisaient plus, mais ne savaient pas trop quoi faire des livres. Ils considéraient l’objet avec circonspection, embarrassés par son épaisseur et la place qu’il prenait dans leurs sacs et sur leurs étagères. Ils ne savaient pas les ouvrir, ni les manipuler. Les livres leur tombaient des mains. Au sens propre. Pas un cours sans le bruit mat de volumes tombés à terre comme des fruits trop mûrs. Je demandais à chacun de poser le livre à plat sur la table et de suivre avec moi, puis me lançais. Lire à voix haute, c’était comme jouer d’un instrument ancien. Ils étaient subjugués, stupéfaits de ce qu’ils entendaient, oubliant d’écouter, pris par la mélodie, le rythme, les silences, ils regardaient ma bouche sans suivre des yeux le texte. »

« Tout ce que m’avait appris l’écriture – l’immobilité, l’endurance, la concentration, l’exactitude, la résistance de chaque chose à qui veut la nommer, le souffle, la course, la gestion de la course – tout ce que m’avait appris l’écriture j’allais l’utiliser contre elle, pour ne plus écrire du tout, et oublier le reste. Arrêter d’écrire, se délester du monde, c’était le même geste. »

« J’ai regardé longtemps le ciel accrocher la ligne des sommets, l’horizon comme une page déchirée en deux.

La vie passe ici sans vivre. C’est extrêmement reposant.

Quand j’écrivais, c’était pour exister. Parce que c’était impossible, sinon, de savoir ce qu’on faisait là.

Je n’en ai plus besoin.

Je t’assure.

Ce carnet dont je suis en train de noircir les pages, ça n’a rien à voir.

J’ai laissé au Bas-Pays le travail de la beauté à sauver chaque jour. Ici elle est indiscutable. N’a pas à être dite. La montagne mesure toute chose, pèse le dehors et le dedans. »

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