Triste Boomer / Isabelle Flaten

J’avais commandé ce roman à sa sortie et avec le jury du Prix Orange, j’avais dû me résoudre à le mettre de côté pour le lire plus tard. Quelle joie de le voir remonter dans ma PAL dans le cadre du Prix Orange ! J’ai tout laissé tomber pour m’y plonger sachant d’avance que j’allais passer un bon moment de lecture.

L’un des personnages principaux est John. Il est désormais à la retraite, seul et en pleine dépression. Sans la frénésie de son travail il ne sait plus quel sens donner à sa vie. Alors John se tourne vers son passé et se demande quelle est la femme qu’il a laissée s’échapper et qui aurait pu le rendre heureux. Il va se laisser convaincre de passer quelques jours dans un centre de développement personnel tourné vers l’écologie, le féminisme, le bien-être par la méditation, le yoga, l’alimentation, etc. Plein de concepts à la mode.

Le plus original dans ce roman, c’est le narrateur. Celui qui nous dépeint la vie de John avec humour et se moque de lui, c’est son ordinateur !

« Je sais tout de John Coleman ou presque. Une bonne soixantaine, des restes de beau gosse, workaholic en manque, adepte de plus grand-chose… »

Et son ordinateur, fidèle compagnon, sait effectivement tout de sa vie. Il l’observe via la webcam et voit ses recherches pour retrouver Salomé, la femme qu’il regrette. Qu’est-elle devenue ? Internet et les réseaux sociaux sont là pour y répondre.

Salomé est désormais la propriétaire du domaine de la duchesse Salomé de Chassaigne de la Ferrière. Pourtant ce n’est pas du tout le milieu dont sa famille est issue, c’est même l’opposé.

Le roman se place tour à tour du point de vue de John puis de Salomé. Le narrateur pour Salomé est un tableau d’un illustre ancêtre de son mari, ayant vécu il y a fort longtemps, à une époque où les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Tout comme pour John, les interventions sont ironiques et en plus pour Salomé complètement décalées.

John a aussi deux voisines, deux commères très drôles dont les conversations ponctuent les chapitres.

J’ai également adoré les remerciements et notamment le clin d’œil à Thael à la fin :

« L’ordinateur remercie Thael Boost d’avoir éclairé ce texte de ses lumières en informatique sans lesquelles cette histoire aurait été obsolète dès la première page ».

Avec malice et tendresse pour ses personnages, Isabelle Flaten revisite le conte de fée. Elle critique avec humour notre société et ses injonctions. Le ton est léger, spontané, moderne. Les narrateurs usent du langage familier et d’anglicismes. Ce roman n’a rien à voir avec les précédents. On sent que l’autrice s’est amusée en l’écrivant.

Bref j’ai adoré ce livre bien divertissant et vu l’actualité ça fait du bien de rire. Merci Isabelle.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Le coup de la panne est ma blague favorite, je suis taquin de nature. Un brin tordu aussi. Pour l’agacer je buggais. Ça me prenait toujours quand il ne le fallait surtout pas, au moment où, entre deux calls, il rédigeait un mail à son dircom pour formaliser les next steps business et upgrader le benchmark avant le meeting du lendemain. Furieux, John m’assommait le clavier d’une main rageuse à la recherche d’une touche magique qui lui restituerait ses données asap. En vain. Il tentait alors la méthode douce, me caressait le pavé tactile d’un doigté de plume. Ça me rendait tout chose, je cédais et nous reprenions le business as usual. E crainte qu’il me remplace par un collaborateur sans humour, je n’abusais pas de la plaisanterie. Nous étions en osmose, j’étais sa moelle, il était mon sang et nous turbinions à l’unisson. Chaque clic nous précipitait au cœur des choses. Nous étions suspendus à la pulsation de la messagerie, inscrits dans le vorace tourbillon de affaires comme dans la plénitude de l’existence. C’était le bon temps. Mais depuis que John a vendu sa start-up, il me délaisse. Du big boss tout feu tout flamme qui me sautait dessus dès l’aurore afin que j’illumine son réveil de mon écran, seule subsiste l’ombre. Je passe la plupart de mon temps sur off. Un moribond. Réfugié sur le cloud, je revisite ma mémoire, ce puits sans fond des jours heureux, le lieu de ma nostalgie, et me creuse le disque dur dans l’espoir d’y piocher un élément qui permettrait la résurrection de notre duo. »

« Les W, comme on appelle les jumeaux, poussent et s’épanouissent comme des fleurs, arrosés chaque jour par un entourage béat d’admiration qui applaudit des deux mains chacune de leurs galipettes et chacune de leurs apparitions dans une pièce. Ce sont des mioches on ne peut plus ordinaires mais je me tais pour ne pas briser leurs illusions. Le jour où je les ai surpris en train de barbouiller la tapisserie d’Aubusson du grand salon, j’ai cru que j’allais sortir de mon cadre pour leur en coller une. »

« La voisine : T’as vu les volets de Johnny sont fermés ?

L’autre voisine : Oui j’ai vu. Donc ça y est, il se met en ménage ou quoi ?

La voisine : Tu veux vraiment le savoir ?

L’autre voisine : Oh il peut courir tous les jupons qu’il voudra, je m’en fiche, il ne me fait plus rêver. Et tiens-toi les côtes, je lui ai piqué l’idée.

La voisine : Qu’est-ce que tu veux dire ?

L’autre voisine : J’ai fait comme lui, je suis partie à la chasse aux ex mais en plus moderne, sur les réseaux sociaux. Pour le moment j’ai trouvé deux morts, quatre vieux cons et depuis hier je tchatche avec Roland, un type avec qui j’avais couché le temps d’un été et qui se souvient très bien de moi. J’y passe mes soirées, c’est dingue tout ce que j’avais oublié. Passe tout à l’heure, je te montrerai à quoi il ressemble. »

« Et pareil quand Google te propose une image champêtre pour ton fond d’écran, tu refuses aussi sec. Alors que vas-tu faire dans cette galère, dis-moi s’il te reste un zeste de discernement ? J’en doute fort si je me fie à la frénésie avec laquelle tu as ouvert ces dernières vingt-quatre heures la photo de Salomé. Entre nous elle est pas mal, mais de là à te la jouer L’amour est dans le pré, il y a une énorme erreur à ne pas commettre, tu vas vivre un enfer. Je ne te donne pas une semaine avant de m’appeler à la rescousse pour que je te trouve illico un billet d’avion à destination du premier coin de paradis venus sans poules ni coqs. »

« Je ne voudrais pas jouer au prophète du désenchantement mais au fil des étreintes, telle est la cruelle loi de l’univers, la réalité refera surface. Désolé de vous l’annoncer mais tous mes sites vous le confirmeront, elle percera la béatitude de votre bulle de ses impitoyables tentacules pour vous rappeler que vous n’êtes pas seuls sur terre. L’amour ne transfigure le monde que le temps d’une parenthèse. »

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