L’âge des amours égoïstes / Jérôme Attal

Je découvre cet écrivain avec ce roman. J’ai adoré les premiers chapitres, l’ambiance qui se dégage de ces premières pages. Avec beaucoup d’humour, de poésie et de la tendresse pour son personnage, Jérôme Attal nous emmène dans les fêtes estudiantines à Paris.

Nico se retrouve à une fête où il ne connaît personne. Il essaie en vain de retenir les prénoms. Et puis il la voit. Laura. Elle est belle, charismatique, attire tous les regards. Ça y est, il est amoureux. Il cherche à l’impressionner avec ses réponses énigmatiques, poétiques, voire drôles. Il aimerait que cet amour soit réciproque mais rien n’est simple pour ce jeune homme tourmenté.

Nicolas est étudiant à Paris en histoire de l’art, il est chanteur dans un groupe de musique. Il doit rédiger son mémoire de maîtrise, sans grand enthousiasme Il ne sait pas quoi faire de sa vie. Ses parents sont séparés. Sa sœur vit avec un écrivain de 10 ans son aîné, que Nico ne supporte pas. Il se prend la tête souvent avec tout le monde. Ses copains disent de lui qu’il est « toujours dans le négatif ». C’est de « l’ironie déconstructive » pour lui.

On suit cet adulescent dans ce moment où il doit faire des choix qui vont orienter sa vie. Il peine à devenir adulte, alors il traîne, repousse les choses. Mais à 26 ans il sent bien qu’il n’est plus aussi jeune pour se remettre des lendemains de fête. Son groupe de musique n’arrive pas à percer.

Son mémoire traite des peintures de Francis Bacon faisant écho à celles de Van Gogh. Il est donc aussi beaucoup question de l’art et des œuvres que Nico étudie dans ce cadre-là.

Les lecteurs parcourent les rues de Paris avec les jeunes gens, allant de bistrot en restaurant en boîte de nuit. Grâce à Jérôme Attal je découvre le principe d’une Demolition party, des fêtes et concerts organisés dans des lieux avant leur démolition.

La figure paternelle m’a beaucoup plu, mais je ne vous en dis pas plus. Lisez-le c’est très drôle.

Dans ce dernier mois de lectures pour le Prix Orange du Livre, c’est un presque coup de cœur pour ma part. Mais je sais que ce sera un des coups de cœur de Geneviève et qu’elle le défendra très bien, donc je ne me fais pas de soucis pour lui.

Ce roman m’a donné envie de lire d’autres livres de cet auteur. En avez-vous lus ? Lesquels me conseillez-vous ?

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« À l’époque, je m’efforçais de retenir le prénom des gens qu’on me présentait. C’était la première prise d’un attachement. Le début de la civilisation ou le commencement des emmerdes. Parfois, ça allait trop vite. Trois quatre personnes à la suite, à un rythme étourdissant. Sarah, Frédéric, Léa, Rubis. Qui est Léa, déjà ? Les gens vous balançaient leurs prénoms comme des balles de tennis. Je me préparais à affronter des échanges embarrassants, aussi triste et résigné qu’un poney dans le jardin du Luxembourg. Évidemment, les soirées de nouvel an représentaient un défi de taille, surtout si j’accompagnais un ami à une fête sans connaître aucun des individus qui s’y trouvaient. Retenir un prénom était pour moi une forme d’élégance, l’entendre prononcer une source de volupté, car dans le cadeau de dévoiler son prénom, le son de la voix venait avec.

Je ne connais rien de plus intime que le son de la voix. Ou alors, à égalité avec l’écriture et la nudité. »

« Tu vis où ? m’a-t-elle demandé.

J’ai répondu, au risque une nouvelle fois d’en faire trop :

Je ne vis pas, je survis.

Pour ma défense, ce qui est prononcé dans le souffle de l’instant n’est pas forcément à prendre à la légère. L’année de ma rencontre avec Laura, j’ai vraiment eu la sensation d’être en perpétuel état de survie. J’ai rejoint l’inquiétude des êtres trop préoccupés par l’amour pour se sentir forts et se montrer faibles en d’autres affaires que celles du cœur. »

« Prenant une profonde inspiration, monsieur Fabis m’a dévisagé pour conclure :

écoutez, Nicolas. Nous allons faire un pacte. On va au bout de ce mémoire ensemble, et ensuite vous me promettez qu’on arrête là, c’est d’accord ?

J’ai été saisi d’effarement. Mon professeur venait de s’exprimer d’une façon à la fois cruelle et emplie de compassion. Comme une fille m’aurait dit au lycée : Je veux bien sortir avec toi jusqu’aux résultats du bas et après tu me promets qu’on arrête là, c’est d’accord ?

D’accord. »

« Et toi, tu es avec quelqu’un ? a demandé mon père.

Plus ou moins.

Comment ça, plus ou moins ?

Oui. Plus ou moins. C’est l’âge des amours égoïstes.

Mais voyons, Nico, c’est tout le temps l’âge des amours égoïstes ! »

« Andreas était comme le secrétariat de l’université : disponible deux heures par jour, tandis que le reste du temps le mystère régnait. Que pouvait donc bien traficoter les filles du secrétariat derrière leurs portes closes ? Consommait-elles de la pornographie ? Se transformaient-elles en étudiantes pour se mêler à la population bigarrée des amphis comme dans cet épisode de The Twilight Zone où, dès que les magasins ferment, les mannequins en devanture s’extirpent de leurs vitrines pour aller s’enjailler en ville ? »

« Soumis à une cavalcade immobile de nuits blanches et anxieuses, je ressemblais de plus en plus à la figure de Van Gogh sur la route de Tarascon. Visage livide, ni départ ni destination. J’étais prêt à glisser à tout moment dans un pli du paysage, et si je tenais encore debout c’était par une force insoupçonnée, athlétique, convoqué malgré moi aux Jeux Olympiques du chagrin d’amour. »

« À marée basse, la plage de sable devenait immense. Difficile à troquer pour le souvenir de Paris, les rues de Montmartre en pente, crasseuses et remplies de jeunes gens éméchés qui, du jeudi au samedi soir, y déversaient leurs illusions et leur bile. Pourtant Paris me manquait terriblement. C’était le lieu par excellence où on pouvait pleurer tranquille toutes les larmes de son corps dans l’indifférence générales. »

« Je ne sais vraiment pas quoi faire après. J’avais répondu avec une sincérité qui aurait pu me tirer les larmes si j’avais eu cette conversation avec mon père. Oui, j’avais du mal à quitter cette dernière année d’études. Je me tenais au bord d’un précipice. Tout ce que je faisais, c’était mendier du temps. Avec Laura, avec mon mémoire. Je grappillais du temps pour vivre un peu des choses plaisantes et personnelles, alors que le temps emportait la plupart des êtres que je connaissais de manière indifférente ou déloyale. Déloyale pour qui ? Je me posais la question. Et j’avais la réponse : Déloyale pour leurs rêves. »

« Je me suis laissé tomber sur le sol, épuisé, et me suis endormi là, malgré le bourdonnement des basses, le vacarme des portes qui claquaient, et ce que le distinguais aussi comme étant des coups de marteau ou les rires envahissants des personnes qui visitaient les étages, essayaient de tomber sur un visage qu’ils connaissaient, une personne à laquelle ils auraient pu parler cinq minutes, avant d’en rencontrer une nouvelle, comme dans une course de relais pour retrouver leur solitude sur la ligne finale, mais pour se sentir vibrer le plus longtemps possible, ainsi que je le faisais sur scène, quand il était question de ne faire qu’un avec la musique, et d’accéder à un état de grâce si rare au quotidien. »

« Sous mes pieds, un tapis de papiers froissés, de photos mises en compote, recroquevillées comme des feuilles d’érable. On aurait dit l’atelier du peintre auquel je venais de consacrer mon mémoire et plus d’une année de ma vie.

Qu’est-ce qui se passe, papa ?

Oh, tu me cueilles en plein foutoir ! J’essaie de faire du rangement. Avant de redescendre sur terre.

J’ai observé son visage. Visage de la bonté aux traits tirés.

Ah. Tu vas arrêter d’entasser tous ces trucs ?

Oui, m’a-t-il dit d’une voix douce et résignée. J’essaie d’accepter que les choses puissent ne pas se conserver pour toujours. D’accepter que les choses changent. Je crois qu’on accepte que les choses changent à partir du moment où on comprend qu’elles évoluent. Viens dans la cuisine, je vais nous faire du café. »

« Il raconte parfaitement une histoire qui ne m’intéresse pas. C’est suffisamment bien écrit pour que je sois pris en otage par un récit dont je pourrais très bien me passer. Il ne m’en restera pas grand-chose, mais la lecture est plaisante à certains passages, ce qui est une expérience très réaliste somme toute, très comparable à ce que nous expérimentons au cours de notre existence, et en ce sens je pense que c’est un livre qui mérite d’être récompensé par un prix littéraire. »

« Il a détourné le regard pour aller attraper les mugs à café sur une petite étagère. Bizarrement, je l’ai senti apaisé. C’était un homme qui avait toujours craint de prendre des décisions, de peur de paraître brusque ou que la décision entraîne la famille sur une mauvaise pente, alors il avait tendance à n’en prendre aucune, ce qui avait le don d’exaspérer ma mère. »

« Aujourd’hui tout le monde donne son avis. Avant de dire quoi que ce soit d’intéressant, les gens donnent leur avis. Alors tu peux très bien lui dire : « Je me fous de votre avis. » A moins qu’il ne te dise quelque chose que tu trouves intéressant. »

« N’était-ce pas la vocation de l’art ? Une toile, un roman, une chanson, cheminait avec vous et en vous un temps certain, déraisonnable aux yeux des autres, et vous aidait à vous tenir droit, à remonter la pente dans ce monde strié de diagonales violentes. Et puis une autre personne découvrait l’œuvre, s’y projetait tout entière, en tombait amoureuse à son tour. Une œuvre est belle par le pouvoir de fascination qu’elle exerce, et, en cela, elle peut s’avérer utile pour traverser un moment. Quand c’est une tête de chou, c’est encore mieux, parce que vous pouvez instaurer une sorte de dialogue avec elle. Sur la table des soucis, le couvert est mis pour deux. »

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