Premier sang / Amélie Nothomb

Mon rituel depuis 20 ans, lire le nouveau roman d’Amélie Nothomb avec mon conjoint. C’était le sujet de notre conversation lors de notre rencontre <3, chabadabada !

C’est toujours un bonheur de retrouver la plume d’Amélie. Celui-ci est plus personnel puisqu’elle raconte l’enfance de son père en Belgique. Elle lui rend hommage suite à son décès l’année dernière. Une porte s’ouvre chez les Nothomb. On comprend un peu mieux d’où vient son grain de folie et son amour pour la littérature.

Le roman débute par une scène de peloton d’exécution, Patrick Nothomb, diplomate, fait partie des otages de Stanleyville au Congo en 1964 et il se trouve être le condamné. Confronté à la mort, il nous fait part de ses réflexions avant de basculer rapidement sur l’histoire de son enfance.

Mourra-t-il au même âge que son père ? Est-ce qu’on reproduit forcément un schéma familial ?

Amélie se met à la place de son père pour nous raconter sa famille. Le personnage le plus marquant est celui du grand-père de Patrick, Pierre. Il est avocat mais surtout poète, ce qui ne rapporte pas beaucoup pour nourrir la flopée d’enfants qu’il a eu de ses deux mariages. Il a le titre de baron, c’est donc un noble et à cette époque on se marie uniquement entre gens de bonne famille. Afin d’endurcir Patrick, ses grands-parents maternels décident de l’envoyer un été chez les Nothomb, au château du Pont d’Oye. Je vous laisse découvrir par vous-même cet univers particulier pour éviter de gâcher votre plaisir de lecture. Je ne parlerai pas non plus du titre pour ne pas vous révéler le point faible de Patrick.

Ce roman se lit très vite, je me suis délectée, regrettant qu’il se termine déjà. La fan que je suis aurait encore voulu rester un peu avec les Nothomb.

On retrouve son humour et sa fantaisie, peut-être moins exacerbés car le sujet est plus intime. Bref j’ai adoré « Premier sang », un très bon cru !

Note : 4.5 sur 5.

« Pierre Nothomb avait baptisé les moindres pièces du Pont d’Oye. Même les toilettes – les seules de cette immense bâtisse – portaient un nom : le Trianon. La visite me fascina, j’allais passer deux mois en cet édifice auguste, quel honneur ! » 

« Le droit d’aînesse se traduisait chez les Nothomb d’une manière alimentaire : plus on était âgé, plus on pouvait espérer manger. Quand les plats arrivèrent à Charles et moi, ils étaient presque vides. »

« – Est-ce que Grand-Père est pauvre ?

– C’est difficile à savoir. Il ne sait pas lui-même. Ton grand-père ne vit pas complètement dans la réalité. Il est poète. Ce n’est pas ainsi que l’on gagne de l’argent. Il est aussi avocat.

Elle m’expliqua ce que signifiait ce mot.

– Malheureusement, il ne gagne guère d’argent avec ce vrai métier. Il n’a pas le don de choisir les affaires qui rapportent. La dernière personne qu’il a défendue, c’est Léontine.

– Qui est Léontine ?

– C’est la cuisinière. Elle était accusée d’avoir empoisonné son mari. Le procès a eu lieu aux assises d’Arlon, il y a deux ans. Tout le monde en parlait. Les preuves accablaient Léontine. Ton grand-père avait pris fait et cause pour elle. La plaidoirie s’est achevée sur un argument retentissant. « Messieurs les jurés, je crois tellement en l’innocence de cette femme que si vous la graciez, je jure sur l’honneur de l’engager comme cuisinière pour ma famille. » Il l’a emporté. Ce procès admirable ne lui a pas fait gagner un sou. Et nous voici avec une cuisinière qui, la malheureuse, n’a guère d’aliments à préparer. »

Le sourire contagieux des croissants au beurre / Camille Andrea

J’ai passé un excellent moment avec ce roman de développement personnel parsemé de philosophie. J’ai été prise dans l’histoire de cet entrepreneur français aux Etats-Unis, impossible de lâcher le livre ! Camille Andrea malmène son personnage avec beaucoup d’humour. J’ai souri, bref un très bon roman feel-good !

Le personnage principal est Pierre Boulanger, 44 ans, boulanger qui a développé le concept du croissant qui sourit aux Etats-Unis et fait fortune. Il est ami avec Madonna et Bono. Il a une belle et brillante épouse qui est avocate. Son fils est encore à la crèche. Malgré tout cela il carbure aux anxiolytiques. C’est un marchand ambulant qui un jour va le pousser à se remettre en question. Il lui propose un gobelet de café en échange d’un million de dollars.

« Je suis juste l’homme qui t’offre le café qui va changer ta vie. »

Cette rencontre improbable mènera les deux hommes vers des discussions très intéressantes.

Concernant l’autrice, l’éditeur reste bien mystérieux :
« Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache une personnalité de la littérature française bien connue du grand public mais dont nous ignorons tous l’identité, de ses lecteurs à ses éditeurs. Une chose est sûre ; quel que soit le véritable nom de Camille Andrea, son roman, déjà en cours de traduction en Allemagne et en Italie, est aussi irrésistible qu’un croissant au beurre tout juste sorti du four. »

L’une des choses à retenir de ce roman, c’est qu’un sourire est contagieux, alors souriez !

Merci Netgalley et Plon pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

« Avant de te dire que quelque chose n’est pas possible, continue-t-il, demande-toi ce qui l’est. Ne pense pas d’abord aux obstacles. S’il y a un éléphant sur la route, sors de la route et contourne-le. Ou grimpe-lui dessus. Ne reste pas des heures à attendre qu’il bouge. Agis ! Imagine ta vie comme un grand appartement dans lequel tu viens à peine d’emménager, rempli de cartons. Chaque carton symbolise un problème, un obstacle. Tu peux t’asseoir sur une chaise et pleurer, mais cela ne rangera pas les cartons, ou tu peux retrousser tes manches et affronter chaque carton un par un afin de dégager ta vie. »

La rentrée littéraire 2021

Voici ma sélection en cette rentrée littéraire francophone bien fournie : 521 romans dont 379 romans français contre 511 romans en 2020 (source : Livres Hebdo). Il n’y a pas de classement particulier, n’y voyez pas d’ordre de préférence, je les ai regroupés par date de parution. Cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Elle peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout des deux soirées de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 26 août : les éditions du Typhon, Aux forges de Vulcain, Agullo, Dalva, Cambourakis, L’Arbre Vengeur et L’Antilope. Le 29 août ce sera au tour de : Bruno Doucey, les Editions du Sonneur, Marchialy, Le Tripode, L’Ogre, Au Diable Vauvert et L’Olivier.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog :

L’homme des bois / Pierric Bailly

Pierric Bailly raconte la mort de son père, retrouvé mort en forêt, chacun y va de son hypothèse, s’est-il suicidé ? L’affaire est classée en mort suite à une chute accidentelle. Il essaie de comprendre, de reconstituer les dernières heures de son père. Il brosse le portrait d’un homme mais aussi d’une région, le Jura, et d’une génération de travailleurs sociaux, de militants.

Il raconte l’organisation de l’enterrement, sachant que son père ne voulait pas de cérémonie religieuse et avait des volontés bien précises. Pierric se retrouve dans l’appartement paternel, il tri les nombreux dossiers constitués par son père. Toute une vie se trouve dans ces murs et sur ces étagères.

« En reprenant l’avis de décès pour le journal, après les fleurs des champs et des jardins, j’ai ajouté : Sans chiens ni curés. C’est sorti tout seul. J’ai envoyé le texte par mail, il a été publié le lendemain.
Les semaines suivantes, j’ai reçu plusieurs courriers de prêtres qui s’étaient interdit d’assister aux obsèques. J’apprenais aussi qu’on s’offusquait du fait que les chiens passent avant les curés. Je n’avais pas imaginé une seconde qu’on pourrait le prendre au premier degré.
Si un curé ou même un chien avait voulu assister à la cérémonie, je l’aurais accueilli bien volontiers, pensez-vous. Un labrador catholique. Toute l’arche de Noé. Un chamois musulman, une marmotte juive… Oh là là, mes aïeux, quelle affaire. »

J’ai aimé l’écriture de Pierric Bailly. Je me suis laissée portée par son récit sobre, pudique et juste, non dénué d’humour. J’avais un peu l’impression d’être en tête à tête avec lui, qu’il me raconte cet événement tragique qui le touche, confessant ses émotions, ses états d’âme et se souvenant de son enfance aux côté de cet homme. Un cheminement vers le deuil en quelque sorte. Un récit poignant dans lequel l’auteur dessine un portrait tendre et bienveillant de son père.

Il décrit très bien le Jura, ses paysages et ses habitants. On a l’impression d’y être.

Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec le roman de Thomas Flahaut, « Les nuits d’été », qui se déroule dans le Jura, plus précisément à la frontière suisse.

J’ai emprunté ce livre en attendant de pouvoir lire celui que je vois passer sans cesse sur Instagram et dont je ne lis que des éloges, « Le roman de Jim ». J’ai hâte de le lire !

Ce roman a obtenu le prix Blù Jean-Marc Roberts en 2017.

Note : 4.5 sur 5.

« La série de David Lynch est souvent mentionnée pour parler du Jura. Les forêts de sapins, les scieries, les grumiers (ces camions qui transportent les troncs coupés), le parallèle est évident. Mais la comparaison vient toujours d’un regard extérieur. Moi-même, il m’a fallu quitter le Jura pour que l’endroit où je suis né et où j’ai passé les vingt premières années de ma vie m’évoque quelque œuvre de fiction. Avant ça, c’était chez moi, c’était chez moi donc cela ne se discutait pas, cela ne se comparait pas, cela ne se décrivait pas. Ça n’avait pas besoin d’être raconté, ou pire, critiqué, puisqu’il n’y avait que ça. C’était le seul endroit possible, puisque c’était là que je vivais depuis toujours. C’était le seul endroit que je connaissais. C’était le centre du monde, ni plus ni moins.

Il m’a fallu prendre mes distances pour me rendre compte qu’on pouvait ne pas savoir situer mon petit département sur une carte, et même ne pas savoir qu’il existe. Qu’on pouvait manger de La Vache qui rit sans savoir qu’elle est fabriquée à Lons-le-Saunier. Qu’on pouvait chanter la Marseillaise sans savoir que Rouget-de-Lisle, son auteur, y est né. Tout comme mon père et ses sept frères et sœurs. »

Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall / Gaëlle Fonlupt

Les chapitres alternent entre deux points de vue, celui de Lou hospitalisée en psychiatrie en 2005 et celui de Louiza photographe au Vietnam en 2000. On progresse au même rythme dans les deux histoires.

Lou raconte son quotidien dans l’hôpital psychiatrique où elle est internée. Elle ne se souvient de rien, ne sait pas pourquoi elle est là. Elle veut sortir, qu’on lui réduise ses médicaments qui la rendent vaseuse et l’empêchent de se souvenir de ses rêves. Son esprit rebelle la mène souvent en isolement. Une voix l’accompagne dans sa tête et la déstabilise, « Jetedis ». Il y a les loups qui rôdent et l’effraient. Elle appelle le personnel soignant « les lapins blancs », toujours à courir comme le lapin blanc dans Alice au pays des merveilles. Parmi eux, il y a Geneviève pleine de bienveillance : « Elle a cette voix de laine chaude qui rassure Lou comme un pull de grand-mère. » Et puis elle trouvera un allié dans Guilhem, le seul qui arrive à la calmer quand les loups approchent. C’est Lou qui donne le titre au roman.

« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleur, légère, émerveillée, dans un ciel habité par tout ce qu’exhale la Terre.
Elle a 19 ans alors. Aujourd’hui elle en a le double. 38 ans, un corps amolli par la camisole chimique et une nausée qui la fauche avec la force déferlante d’une lame de fond. »

On suit le terrible quotidien de Louiza. On s’attache à elle. On a envie de savoir pourquoi elle est là et surtout si elle va s’en sortir malgré toutes les difficultés rencontrées. Alors on tourne les pages…

Louiza est expatriée au Vietnam. Elle raconte sa rencontre avec Nils, plus jeune qu’elle, sortant de l’ENA et venu faire un stage à l’ambassade. Elle utilise le tutoiement quand elle parle de lui, comme une observatrice ou une narratrice.

« Comme à chaque fois que je te vois depuis le vernissage, je suis partagée entre une tendresse teintée de fascination et l’envie de te distribuer une paire de claque. Je me dis que la vie s’en chargera. A 23 ans, c’est même possible. »

Louiza et Nils que tout oppose s’attirent.

« Nous deux, c’est sans lendemain. Tout nous sépare : l’âge, le passé, la sphère sociale, les ambitions, les convictions. Notre façon d’être au monde et dans le monde diverge en tout point. »

Mais une fois que leur corps se seront trouvés, ils ne se quitteront plus, comme deux aimants. Une histoire d’amour extraordinaire, très romanesque et sensuelle. Jusqu’à ce qu’un événement imprévu bouleverse leur idylle. Là encore, l’autrice sait ménager le suspense, le lecteur veut connaître la suite, impossible d’abandonner Louiza et Nils.

Ce roman fait partie de la sélection du prix Hors Concours 2021. Quand j’ai lu l’extrait, qui se trouve être les premières pages du roman, j’ai beaucoup aimé l’écriture poétique de l’autrice. Chaque chapitre est introduit par une citation qui donne l’ambiance du chapitre.

Ce livre pose des questions sur le traitement des patients en hôpital psychiatrique. Il nous permet un instant de se mettre à la place d’une femme « folle » et nous pousse à nous interroger sur différents sujets comme l’enfermement, la normalité, la résilience.

Une belle découverte, éditée par une maison d’édition atypique puisqu’elle est associative, à but non lucratif pour la défense des droits des auteurs. Gaëlle Fonlupt est finaliste du concours Kobo/Fnac Les Talents de demain 2020. La première version portait le titre « Je voulais vivre dans un tableau de Chagall ». Le texte a été retravaillé et publié par les éditions d’Avallon. J’espère pouvoir lire un deuxième roman de cette autrice et retrouver sa magnifique plume.

Merci aux éditions d’Avallon pour l’envoi de ce roman

Note : 4.5 sur 5.

« Elle ne veut pas dormir. Elle se réveille tous les jours à 4h du matin, à l’heure où elle se souvient de ses rêves. Elle se réveille pour les noter avant qu’ils s’en aillent. Elle a peur de ne plus rêver. Avec des médicaments elle ne rêvait plus. Elle a eu peur que ça ne revienne pas. Des morceaux de rêves réapparaissent, tout doucement, à mesure que grossit la collection de gélules dabs la poche de sa blouse. Des morceaux, tranchants comme des tessons de bouteille, effleurant tout ce qu’elle a perdu. Ils jouent à cache-cache pour l’instant. Ils ont peur que je les tue une nouvelle fois. Alors ils se planquent et Lou se réveille au milieu de la nuit pour les surprendre en plein vol et les coucher sur le papier. Elle aimerait pouvoir faire un herbier de rêves, les cueillir sans les faire mourir instantanément. On ne peut pas. »

« Quand j’étais petite, je voulais vivre, dans un tableau de Chagall, barbouillée de couleurs au milieu des chevaux ailés, des soleils bleus et des musiciens acrobates… je crois qu’au fond c’est toujours le cas. »

« Nos pas humides roulent sur les bogues éventrées de nos cœurs engourdis. »

« J’erre comme un corps coupé en deux. C’est ça, fendue en deux. Je n’avais jamais vraiment compris Platon décrivant ces êtres coupés en deux par la punition divine. Les élans consistant à « trouver sa moitié » me semblaient la caricature de l’amour bêlant. Moi je voulais aimer et être aimée. Être libre. Pas dépendante d’une moitié. Pourtant aujourd’hui je comprends, je vis, ce besoin, ce manque viscéral, essentiel. Sans toi je suis creuse, incomplète. Chaque cellule de mon corps appelle sa jumelle dans le tien. Chaque jour je voudrais arracher ce cordon qui me relie à toi, m’entrave et me nourrit. »

A mains nues / Leïla Slimani et Clément Oubrerie

Voici le portrait de Suzanne Noël, « chirurgienne, féministe, femme libre et déterminée ». Le lecteur assiste peu à peu à son émancipation. Elle va oser devenir la femme et la chirurgienne qu’elle désire être. Jamais elle ne se laissera enfermer dans un second rôle, ni dans celui tout assigné à l’époque d’épouse, de femme au foyer et de mère. Son mari Henry, médecin, la soutiendra et l’encouragera à suivre des études de médecine. Elle ne choisira pas la dermatologie comme son compagnon, André, mais la chirurgie. La vue du sang de l’effraie pas. Elle opérera de nombreux soldats, les « gueules cassés ». Puis elle sera pionnière dans le domaine de la chirurgie plastique. Dans la BD, il est question de la comédienne Sarah Bernhardt, qui n’a plus de rôle parce que jugée trop vieille. Suzanne la rajeunira à l’aide de son scalpel et le succès sera à nouveau au rendez-vous.

Le volume 1 retrace les années 1900 à 1921, et nous laisse sur un moment de suspense… Il faudra attendre le volume 2 qui paraîtra en septembre 2021, pour connaître la suite et avancer dans la biographie de Suzanne.

Un beau portrait de femme, avec au scénario mon autrice chouchou Leïla Slimani et au dessin Clément Oubrerie, sans oublier Sandra Desmazières à la couleur. Encore une excellente BD des éditions Les Arènes !

Note : 5 sur 5.

« Monsieur, ce sont des idées bien rétrogrades que vous exposez là. Bientôt les femmes seront médecins, ingénieures, avocates… Aucune nation moderne ne peut se priver de l’intelligence de la moitié de sa population. »

Le Pégase / Antoine Sanchez

Coup de cœur ❤

Découvrez Odile et Raymond, les patrons du bar centenaire « le Pégase », ainsi que tous les habitués et leurs habitudes ! Il y a le vieux Colonel, Jörg l’Allemand et ses tirades, Norbert le musicien, Paul le professeur dépressif, Joseph le libraire, André le luthier, Gustavo l’accro aux jeux à gratter.

Les journées sont faites de silences et de non-dits. Antoine Sanchez brosse une galerie de personnages par petites touches, avec pudeur. Comment qualifier les clients ? Sortes de bras cassés, de « has-been », en tout cas sous la plume de l’auteur, ils sont très attachants.

Entre rêves et désillusions, ils se consolent souvent dans l’alcool où ils noient leur honte.

Sous le regard d’Odile, les habitués vont et viennent. C’est elle la patronne. Elle est respectée. Avec une certaine autorité et parfois sans rien dire, elle approuve ou désapprouve leur comportement ou paroles.

Pendant ce temps, Raymond astique ses couteaux de collection, boite et ponctue ses phrases de « Crevure » !

Dans ce roman, vous apprendrez comment Odile et Raymond se sont connus et comment ils sont devenus les propriétaires du bar, l’histoire du Pégase, cette tête de cheval accrochée au mur !

Soudain, l’arrivée d’une jeune femme inconnue bouleverse le quotidien morne. Que se passera-t-il ? peut-être la naissance d’une histoire d’amour ? Pour le savoir, lisez ce court roman (98 pages) qui se dévore en un rien de temps !

J’ai tout aimé dans ce livre, y compris sa maquette et sa couverture réalisées par l’atelier AAAAA Marie Sourd et Léopold Roux.

Une belle découverte grâce à la sélection du prix Hors Concours.
Longue vie aux jeunes éditions L’Atteinte !

Merci à L’Atteinte pour l’envoi de ce roman.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Au Pégase, il y a ceux qui sont là depuis toujours. L’Allemand, qui remue des pièces dans sa poche pour dire qu’il est bien là, Le professeur a sa table juste au centre ; il fait des ronds sur le bord du verre.

Le colonel marmonne dans sa barbe, vautré sur sa chaise. Le musicien se tient debout au comptoir. Le derrière du libraire déborde du tabouret.

Quand l’aristo passe, c’est jour de fête, tout le monde se sent plus important.

Le matin, les patrons sortent la terrasse sur un coin de trottoir en bord de route. On y échoue généralement faute de trouve mieux ailleurs.

Une grande baie vitrée donne sur la rue. De l’extérieur on voit les vieilles banquettes en cuir, dont certaines sont déchirées, et une tête de cheval empaillée sur le mur du fond.

Pour aller aux toilettes, il faut demander au patron. Raymond. C’est lui le gardien de la clef. Plongeant la main dans un pantalon en velours marron à grosses côtes qu’il porte quelle que soit la saison, il vous la tend, le regard fier, presque halluciné. »

« Le patron propose du vin à son épouse en touchant la bouteille du doigt. Elle fait « non » de la bouche. Lorsqu’il a terminé, elle fait un signe de tête vers le haut pour lui demander s’il a encore faim. Il lui répond à l’aide d’une moue qui veut dire « C’est bon ».

Vivre ensemble pendant tant d’années, c’est creuser sans cesse plus en profondeur à l’intérieur de l’autre ; c’est chercher le silence le plus noble, le plus commode ; celui qui viendra s’échouer sur les corps inanimés. »

« Odile sert les derniers fumeurs.

Une journée de plus s’envole. La pluie cesse. Raymond rentre la terrasse sous le regard du nouveau propriétaire d’en face, dont l’affaire cartonne. Il a trouvé un bon concept. Il a l’air si fier ; si certain d’avoir fait le coup du siècle. Il doit se regarder matin et soir dans la glace. Raymond lui collerait bien son poing dans la figure, il aurait quelque chose de plus intéressant à y regarder. »

« Le patron n’a pas l’air dans son assiette et la patronne a du mal à l’encaisser. On ne sait pas quoi faire. On demeure interdit dès qu’il s’agit de parler de choses graves.

On continue de vivre comme si de rien n’était.

C’est la plus belle forme de soutien qu’on puisse lui offrir. »

Le bazar du zèbre à pois / Raphaëlle Giordano

Le nouveau roman de Raphaëlle Giordano se déroule dans la petite ville de Mont-Venus. Basile, un homme de 42 ans, décide un retour aux sources et ouvre sa « boutique d’objets provocateurs » à Mont-Venus. Sorte de défi pour lui, on en apprendra plus sur son passé au fur et à mesure. C’est le seul personnage qui s’exprime à la première personne du singulier.

Il y a aussi Giulia, compositeur-parfumeur dans une entreprise en déodorants. Et son fils, Arthur, un ado en plein décrochage scolaire et manquant cruellement de confiance en lui.

Autre personnage important du roman, Louise. Elle est rédactrice en chef de la Dépêche du Mont, le journal local, et présidente de l’association Civilissime.

Louise ne va pas juger d’un bon œil l’installation de cette nouvelle boutique. Elle va mettre des bâtons dans les roues à Basile. Ce dernier dénonce la normo-pensée et souhaite stimuler le cerveau droit des gens, celui de la créativité, des émotions et de l’intuition. Louise y voit une tentation de manipuler les citoyens de Mont-Venus.

Giulia est tout le temps tendue. Elle est figée par sa peur du changement.

« Son travail qui ne la fait plus vibrer, sa vie sentimentale d’un vide sidéral, ses angoisses de mère convaincue de passer à côté de son rôle ? »

Et tous ces personnages vont se croiser dans l’histoire dont je ne vous en dis pas plus. Juste que les inventions de Basile sont originales et innovantes. Il y aura aussi un peu d’amour dans l’air…

L’auteure dénonce l’intolérance et prône la singularité, l’ouverture d’esprit et incite à saisir/créer les opportunités.

Basile parle d’audaciel : audacieux unique en son genre, qui a de l’audace et de la personnalité.
« Les audaciels ont peur, mais la différence avec les autres, c’est qu’ils avancent avec la peur. »
Elle cite ensuite Thich Nhat Hanh, un moine bouddhiste vietnamien.

A la fin, Basile donne quelques conseils pour mieux cerner la philosophie de l’audacité.
« L’ultime audace, n’est-ce pas d’oser le bonheur d’être soi ? »
« Soyons inventeurs de nos vies. »

Un roman de développement personnel qui donne quelques pistes de réflexions intéressantes.

Merci à Netgalley et aux éditions Plon pour la lecture de ce livre.

Note : 3 sur 5.

« Le bagnard… comme l’image est bien trouvée pour incarner nos inhibitions, nos peurs, ces croyances qui emprisonnent nos idées audacieuses et les empêchent de se réaliser ! Quelle belle métaphore de la prison de l’esprit qu’on se construit soi-même, avec les barreaux de la peur du jugement, du regard d’autrui, de l’échec…

Je l’ai souvent dit à Arthur : il n’y a pas d’échecs. Que des expériences. »

Malgré tout / Jordi Lafebre

L’originalité de cette BD est de commencer par nous montrer ses personnages, à un âge avancé, amoureux, puis de partir à rebours jusqu’au début de leur histoire ou plutôt de leur rencontre.

Voici donc l’histoire d’Ana, tout juste retraitée de son énième mandat de maire, mariée et mère, et Zeno, célibataire endurci, scientifique et marin, qui vient de passer son doctorat. Ils s’écriront des lettres ou se téléphoneront au fil des ans. Sorte d’amour impossible.

Jordi Lafebre ne nous dit pas tout. On devine sans problème les éléments non explicités.

Il y a donc une certaine part de mystère tout au long de la lecture de cette BD au charme fou. On s’attache aux personnages, on vibre avec eux, on sourit, bref elle fait du bien !

Les traits des visages sont expressifs, l’histoire est pleine de poésie, de tendresse et d’émotions, avec un brin d’humour.

Une belle lecture pour cet été si vous ne l’avez pas encore lue !

Note : 4.5 sur 5.

Soleil amer / Lilia Hassaine

Un magnifique roman de la rentrée littéraire à paraître le 19 août 2021.

Une belle plume pour traiter de sujets graves, l’histoire de cette famille est tragique et représentative d’une génération. Le roman se déroule des années 60 aux années 80.

A l’instar du roman de Faïza Guène, Lilia Hassaine dépeint une génération d’immigrés venus d’Algérie pour travailler dans les usines françaises. Ni Français, ni Algériens, ils ne se sentent nulle part à leur place. Le père, Saïd, est violent, il boit beaucoup. La mère, Naja, ne dit rien et obéit, c’est ainsi depuis des générations. On ne change pas les traditions aussi facilement et surtout lorsque l’aînée des 3 filles, Maryam, a 15 ans et qu’elle est en âge de se marier. Adieu les études, les copines, l’insouciance adolescente.

Quand Naja tombe enceinte, elle obéit encore à son mari. Ils ne peuvent pas s’occuper d’un quatrième enfant… Je ne vous en dis pas plus sur ce moment de l’histoire pour ne pas divulgâcher, car il sera question d’un secret.

La famille habite dans l’un des premiers HLM construits. Ils connaissent tous les voisins, c’est comme une seconde famille pour eux. Lilia Hassaine brosse une galerie de personnages tous intéressants dont on aimerait suivre la vie. Il y a de magnifiques portraits de femmes.

Le roman est court (158 pages). On s’attache aux personnages et on aimerait savoir ce qu’il adviendra de ce quatrième enfant. J’ai dévoré ce livre et je vous recommande sa lecture parmi les nombreux romans de la rentrée littéraire.

En exergue, Lilia Hassaine a mis une citation de Rimbaud issue de « Bateau ivre » qui fait référence au titre du roman :
« Les Aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer. »

Merci Babelio et Gallimard pour cette belle lecture.

Note : 4.5 sur 5.

Nour attendit d’avoir dix-huit ans pour partir. A force de petites humiliations, elle s’était résolue à la fugue. Un épisode dégradant à la sécurité sociale finit de la convaincre.

La jeune fille accompagnait sa mère dans toutes ses démarches administratives, car elle faisait encore trop de fautes à l’écrit. A l’accueil, une secrétaire toute fripée, un genre de raisin sec à lunettes, les reçut avec un mépris tel que Nour eut du mal à se contenir. La femme leur demanda d’épeler le nom de chacun des membres de la famille, y compris les enfants décédés, levant les yeux au ciel à chaque fois que Nour lui donnait un prénom. Elle ponctuait ses phrases d’un soupir, mon Dieu, mais vous êtes combien ? Elle lui faisait répéter les prénoms un à un, avec les dates de naissance, et la date de mort, c’était quand ? De sa voix de crécelle, elle posait des questions inutiles, sur la profession du père, celle de la mère, qui était femme de ménage comme tout le monde ici, décidément

C’était une maladie sans nom, une vague hurlante, un tsunami. Personne n’osait en parler, mais elle se propageait dans les quartiers à vive allure, emportant toute une génération sur son passage. Dans les banlieues, ce fut une hécatombe. Ils mouraient par centaines, dans le silence des médias et des politiques. Aucun chiffre, aucune statistique ne témoignait de ces morts en série. A la télévision on parlait des acteurs homosexuels, des stars d’Hollywood, des écrivains à succès, mais la maladie se répandait aussi dans les périphéries urbaines, là où le chômage rampant et la misère avaient déjà fait des ravages.

Nordine, le fils de Nora, fut la première victime de ce mal. Il avait grandi dans la haine de lui-même, dans la haine de son sang. Il s’était perforé les veines avec des seringues usagées. Sa petite amie, Aïcha, enceinte de trois mois, était touchée aussi. Il l’avait contaminée, et c’était peut-être cela le vrai drame, celui des jeunes filles contaminées par amour, pour n’avoir pas su que l’amour tuait.