Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall / Gaëlle Fonlupt

Les chapitres alternent entre deux points de vue, celui de Lou hospitalisée en psychiatrie en 2005 et celui de Louiza photographe au Vietnam en 2000. On progresse au même rythme dans les deux histoires.

Lou raconte son quotidien dans l’hôpital psychiatrique où elle est internée. Elle ne se souvient de rien, ne sait pas pourquoi elle est là. Elle veut sortir, qu’on lui réduise ses médicaments qui la rendent vaseuse et l’empêchent de se souvenir de ses rêves. Son esprit rebelle la mène souvent en isolement. Une voix l’accompagne dans sa tête et la déstabilise, « Jetedis ». Il y a les loups qui rôdent et l’effraient. Elle appelle le personnel soignant « les lapins blancs », toujours à courir comme le lapin blanc dans Alice au pays des merveilles. Parmi eux, il y a Geneviève pleine de bienveillance : « Elle a cette voix de laine chaude qui rassure Lou comme un pull de grand-mère. » Et puis elle trouvera un allié dans Guilhem, le seul qui arrive à la calmer quand les loups approchent. C’est Lou qui donne le titre au roman.

« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleur, légère, émerveillée, dans un ciel habité par tout ce qu’exhale la Terre.
Elle a 19 ans alors. Aujourd’hui elle en a le double. 38 ans, un corps amolli par la camisole chimique et une nausée qui la fauche avec la force déferlante d’une lame de fond. »

On suit le terrible quotidien de Louiza. On s’attache à elle. On a envie de savoir pourquoi elle est là et surtout si elle va s’en sortir malgré toutes les difficultés rencontrées. Alors on tourne les pages…

Louiza est expatriée au Vietnam. Elle raconte sa rencontre avec Nils, plus jeune qu’elle, sortant de l’ENA et venu faire un stage à l’ambassade. Elle utilise le tutoiement quand elle parle de lui, comme une observatrice ou une narratrice.

« Comme à chaque fois que je te vois depuis le vernissage, je suis partagée entre une tendresse teintée de fascination et l’envie de te distribuer une paire de claque. Je me dis que la vie s’en chargera. A 23 ans, c’est même possible. »

Louiza et Nils que tout oppose s’attirent.

« Nous deux, c’est sans lendemain. Tout nous sépare : l’âge, le passé, la sphère sociale, les ambitions, les convictions. Notre façon d’être au monde et dans le monde diverge en tout point. »

Mais une fois que leur corps se seront trouvés, ils ne se quitteront plus, comme deux aimants. Une histoire d’amour extraordinaire, très romanesque et sensuelle. Jusqu’à ce qu’un événement imprévu bouleverse leur idylle. Là encore, l’autrice sait ménager le suspense, le lecteur veut connaître la suite, impossible d’abandonner Louiza et Nils.

Ce roman fait partie de la sélection du prix Hors Concours 2021. Quand j’ai lu l’extrait, qui se trouve être les premières pages du roman, j’ai beaucoup aimé l’écriture poétique de l’autrice. Chaque chapitre est introduit par une citation qui donne l’ambiance du chapitre.

Ce livre pose des questions sur le traitement des patients en hôpital psychiatrique. Il nous permet un instant de se mettre à la place d’une femme « folle » et nous pousse à nous interroger sur différents sujets comme l’enfermement, la normalité, la résilience.

Une belle découverte, éditée par une maison d’édition atypique puisqu’elle est associative, à but non lucratif pour la défense des droits des auteurs. Gaëlle Fonlupt est finaliste du concours Kobo/Fnac Les Talents de demain 2020. La première version portait le titre « Je voulais vivre dans un tableau de Chagall ». Le texte a été retravaillé et publié par les éditions d’Avallon. J’espère pouvoir lire un deuxième roman de cette autrice et retrouver sa magnifique plume.

Merci aux éditions d’Avallon pour l’envoi de ce roman

Note : 4.5 sur 5.

« Elle ne veut pas dormir. Elle se réveille tous les jours à 4h du matin, à l’heure où elle se souvient de ses rêves. Elle se réveille pour les noter avant qu’ils s’en aillent. Elle a peur de ne plus rêver. Avec des médicaments elle ne rêvait plus. Elle a eu peur que ça ne revienne pas. Des morceaux de rêves réapparaissent, tout doucement, à mesure que grossit la collection de gélules dabs la poche de sa blouse. Des morceaux, tranchants comme des tessons de bouteille, effleurant tout ce qu’elle a perdu. Ils jouent à cache-cache pour l’instant. Ils ont peur que je les tue une nouvelle fois. Alors ils se planquent et Lou se réveille au milieu de la nuit pour les surprendre en plein vol et les coucher sur le papier. Elle aimerait pouvoir faire un herbier de rêves, les cueillir sans les faire mourir instantanément. On ne peut pas. »

« Quand j’étais petite, je voulais vivre, dans un tableau de Chagall, barbouillée de couleurs au milieu des chevaux ailés, des soleils bleus et des musiciens acrobates… je crois qu’au fond c’est toujours le cas. »

« Nos pas humides roulent sur les bogues éventrées de nos cœurs engourdis. »

« J’erre comme un corps coupé en deux. C’est ça, fendue en deux. Je n’avais jamais vraiment compris Platon décrivant ces êtres coupés en deux par la punition divine. Les élans consistant à « trouver sa moitié » me semblaient la caricature de l’amour bêlant. Moi je voulais aimer et être aimée. Être libre. Pas dépendante d’une moitié. Pourtant aujourd’hui je comprends, je vis, ce besoin, ce manque viscéral, essentiel. Sans toi je suis creuse, incomplète. Chaque cellule de mon corps appelle sa jumelle dans le tien. Chaque jour je voudrais arracher ce cordon qui me relie à toi, m’entrave et me nourrit. »

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