Mahmoud ou la montée des eaux / Antoine Wauters

Mahmoud Elmachi est un vieil homme. Il se rend tous les jours au bord d’un lac pour plonger vers ses souvenirs. Le village de son enfance se trouve englouti sous ce lac suite à la construction d’un barrage.

Il raconte sa vie de professeur de lettres, d’instituteur avant l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad. Sa rencontre avec sa première femme Leïla est l’un de mes passages préférés. Il est plein de poésie et d’amour, encore baigné de lumière, avant que le malheur ne s’abatte sur lui. Mahmoud évoque les moments d’emprisonnement et de torture qu’il a subis. Le roman devient alors plus bouleversant. Il peut serrer la gorge du lecteur et devenir insoutenable. En peu de mots et de phrases, Antoine Wauters arrive à faire passer beaucoup d’émotions et à nous faire entrer dans la vie de ce vieil homme triste, au cœur de l’histoire douloureuse de la Syrie.

Mahmoud s’adresse à sa femme, Sarah. Il se sait malade et il a décidé de ne pas se soigner. Il passe ainsi en revue toute sa vie, ses joies et ses peines. Son récit est entrecoupé de poèmes écrits en italique.

Tout n’est pas que tristesse. La voix de Sarah offre un autre regard sur leur histoire et permet de combler les vides laissés par Mahmoud.

Leurs enfants sont partis se battre. Ce sont leurs fantômes qui surgissent dans le texte : Brahim, Salim, Nazifé.

Ce roman est écrit en vers libres, sorte de long poème. C’est beau et émouvant.

Je découvre la plume d’Antoine Wauters, magnifique et très poétique. Ce qui est sûr c’est que ce ne sera pas le dernier livre que je lirai de cet auteur belge. J’ai d’ailleurs commandé « Pense aux pierres sous tes pas » et je me réjouis de cette future lecture.

« Mahmoud ou la montée des eaux » a reçu le Prix Marguerite Duras 2021 et le prix Wepler 2021. Il est encore en lice pour le prix Jean Giono, le prix du roman des étudiants –France Culture – Télérama.

Note : 5 sur 5.

« Quand on perd un enfant, ou plusieurs enfants,

on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans

le cœur, je le sais. On ne peut plus avoir

qu’un ridicule morceau de joie.

Et on se sent détruit. »

« Vous êtes le professeur de lettres, c’est ça ?

Je me retourne.

Un instant, un frisson me parcourt le corps.

Non, Leïla, je suis seul et perdu de ce côté du jour. »

« En prison, je n’avais ni feuille ni stylo.

Te l’ai-je dit ?

Alors, j’ai écrit sur les murs

avec mon doigt taché de salive.

J’ai écrit sur le sol, avec des restes de faïence venus

de je ne sais où.

Mais ça ne suffisait pas.

La salive sèche et la faïence se brise.

C’est pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.

Tracer des lettres dans ma tête et m’efforcer de les

mémoriser.

Tous les jours et toutes les nuits.

J’écrivais. J’ai écrit.

Cela non plus je ne t’en ai pas parlé.

La fraîcheur d’une grotte, une hutte cachée au fond

d’une vigne, un abri dans un champ, une tranche de

pain d’orge et de l’eau du puits. C’est de là que tu viens.

Tu t’es égaré. Ici c’est l’exil.

Des poèmes qui ne laissaient pas de trace,

qui ne me seraient pas repris.

Des centaines de millions de poèmes écrits

dans le huis clos de mes pensées.

Dans leur souk !

Ma Kaaba est tout au bord de l’eau,

Ma Kaaba est sous les acacias,

Ma Kaaba est comme la brise, qui passe de jardin en

jardin

Et court de ville en ville

Là-bas, un ami détenu disait que la poésie

lui servait à emprisonner la prison.

C’était juste. »

« Le monde bouge, le ciel bouge.

Moi, Mahmoud Elmachi, je suis là.

J’égraine une grenade sur ma barque

qui danse au milieu de l’eau.

Le cœur serré, je pense à eux.

Où sont-ils ?

Sont-ils ensemble ?

Quelqu’un tire-t-il sur eux

en ce moment où je parle ?

Et eux, sur qui tirent-ils, s’ils tirent ?

Quel est le sens du combat ?

Par où se battre ? Pourquoi ?

Je les revois, à cinq ou six ans,

curieux petits êtres courant partout,

et déjà pleins de jugeote. »

« Mon amour, ça y est.

L’heure est venue.

Bientôt, je rentrerai.

Je m’allongerai sous le prunier.

Tout sera calme.

Les eaux continueront de monter, mais tout sera calme.

L’espace, les vallées, les plaines et les montagnes,

nos villes et nos campagnes, plus rien ne sera un lieu pour la

douleur, pour le mal et pour l’effarement.

Tout sera apaisé.

Une sensation physique.

L’absence de peur. »

« Le ciel n’était pas bleu, mon ange

Nos jours furent bleus. »

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