Le silence qui cache la forêt / Marie Sélène

Ce roman était dans ma PAL (pile à lire) depuis quelques semaines, relégué au plus bas de la pile avec la rentrée littéraire, c’est un VLEEL (Varions les éditions en live) qui l’a fait remonter en première position !

Cette rencontre du 12 septembre était dédiée aux éditions Gorge bleue, petite maison d’édition indépendante strasbourgeoise. La lecture d’un extrait du roman par l’autrice a achevé de me convaincre de le lire et comme il est court, 131 pages entrecoupées de silences (pages blanches), je l’ai dévoré !

J’ai fait la rencontre d’Anna, le personnage principal de cette histoire. Elle est météorologue et vit sur un bateau, près de Brest, où elle effectue sa mission. Soudainement son employeur l’envoie à Strasbourg où ses compétences sont requises. Une tempête ne faiblit pas sur le Grand Est, éprouvant ses habitants. Anna n’a pas très envie d’y aller. Elle est originaire de cette région. Elle a pour ainsi dire fui sa famille, notamment sa grand-mère Albane qui lui a légué sa maison. Un secret émerge autour d’Albane et de son passé marqué par la guerre.

Le roman alterne entre des passages avec narrateur et d’autres à la première personne, où Anna se livre. Un roman intime qui fait le portrait d’une jeune femme apeurée mais qui aimerait s’épanouir. Vous y trouverez des métaphores, des correspondances entre les éléments naturels et les émotions d’Anna.

J’ai adoré l’écriture poétique de Marie Sélène. Je me suis laissée bercer par ses mots. Je me suis attachée à Anna. Elle évolue et fini par mettre des mots sur sa douleur. J’ai trouvé tous les personnages secondaires intéressants et la rencontre avec le libraire est magnifique, mais chut, je ne vous en dis pas davantage. Le vent est un personnage à part entière. L’autrice a su créer une atmosphère particulière. Un peu de fantastique plane sur ce roman, mais n’ayez crainte, il est là pour sublimer l’histoire. Une belle découverte !

La couverture est magnifique. Elle est signée Caroline Pageaud.

Note : 4 sur 5.

« Portée par le vent, Anna traverse machinalement Strasbourg, sans l’observer du tout. Elle ne remarque pas que le mois de mars n’a pas vu l’ombre d’un bourgeon, que les murs de la ville sont devenus aussi gris que le ciel à force de poussière, que la pluie s’infiltre dans les sols, comme une promesse de faire dériver les habitations, à la manière d’un bateau en pleine mer qui se serait laissé surprendre par le temps. Anna ferme les yeux encore un peu sur le monde, non pas pour éviter de prendre la mesure des dégâts, mais simplement pour repousser encore le moment où elle réalisera que l’océan est loin. »

« Cet homme paraissait être la première personne à me saisir, et j’aurais pu être vexée qu’il y arrive avant moi. S’il avait une carrure imposante et un certain âge, une finesse folle se glissait dans les plis de sa silhouette. On aurait dit Alain Bashung qui aurait mangé Paul Eluard. Aussi curieux que cela puisse paraître, je n’avais pas ressenti le besoin de faire sa connaissance, c’était comme si c’était déjà fait. Cet homme en noir, si j’avais eu une ombre, j’aurais voulu que ce soit lui. »

« Le soir, je m’assieds en tailleur sur mon lit, et j’imagine la lumière du couchant disparu qui arrive entre mes yeux. Une bonne excuse pour les fermer et ressentir ce qu’il y a là dans ma bulle, dans cet espace en moi sous moi autour de moi au dessus de moi et au-delà. C’est toujours quand je ne bouge plus que je ressens le mouvement. Il n’y a pas que la terre qui tourne, il y a toutes mes pensées qui volent. Je me focalise sur toi, je sens une chaleur et ensuite un grand bruit. Tout devient sourd, et quand j’ouvre les yeux, c’est toujours la tempête. Il fait toujours nuit. Nuit noire la nuit, nuit grise le jour. »

Un tesson d’éternité / Valérie Tong Cuong

Un nouveau roman de Valérie Tong Cuong est toujours une bonne nouvelle. Avant sa parution, je me réjouissais déjà de retrouver sa plume, certaine de lire une histoire qui me toucherait en plein cœur, comme ses autres romans. Bref, une autrice chouchou !

Je n’ai pas été déçue. Une fois commencé, impossible de lâcher ce roman. Valérie Tong Cuong alterne le passé et le présent du personnage principal, Anne. Une femme qui a l’air d’avoir une vie parfaite et de nager dans le bonheur. Elle est pharmacienne, mariée à Hugues, fils de bonne famille . Ils vivent dans une villa avec piscine et vue imprenable. Leur fils, Léo va passer son bac dans quelques semaines. Son avenir s’annonce bien. Enfin ça c’est le tout début du roman, avant que Léo ne soit arrêté par la police. Pour Anna, c’est le début d’une descente aux enfers. Elle pensait pouvoir tout contrôler. C’est certainement une erreur. Son fils est le plus gentil des garçons. Elle est prête à tout pour le sortir de cette situation, pour que tout redevienne comme avant, sous contrôle.

On sent dès le départ qu’Anne a été traumatisée par quelque chose dans son passé. Elle a fui son passé, ses parents. Elle s’est construit une autre vie. Valérie Tong Cuong parsème des éléments au fur et à mesure qu’on avance dans le roman. C’est prenant et surtout on se pose des questions ; comment est-ce que je réagirais si mon enfant était arrêté ? Chaque personne a ses secrets, parfois bien cachés, quels sont-ils ? Est-ce que je connais vraiment cette personne ? On ressent parfaitement toutes les émotions d’Anna et c’est vertigineux !

Un roman que je vais chaudement recommander aux lecteurs et largement prêter à mes collègues !

Note : 5 sur 5.

« Si Anna Gauthier avait dû, pour une quelconque raison, résumer son existence jusqu’à ce jour, elle aurait probablement dessiné une ligne brisée composée de trois segments. Le premier aurait figuré son enfance et son adolescence – lorsqu’elle y pensait, elle avait cette image dégoûtante d’un colon entortillé et son ventre entrait en torsion, lui rappelant la lutte féroce et sans merci qu’elle avait menée pour y survivre et la manière dont elle avait appris à défier la terreur, à cautériser ses blessures, à fabriquer ses premiers masques. Elle avait réussi. Elle s’était extraite, exfiltrée, à force de sacrifices, de ténacité, portée par l’évidence qu’elle n’avait rien à perdre.

La deuxième aurait représenté sa vie de jeune adulte, ses années d’université, sa rencontre avec Hugues, leur mariage suivi de la naissance de Léo, son emploi à la pharmacie, l’aménagement de leur maison. Autrement dit son œuvre, construite patiemment, guidée par la volonté farouche de s’élever – et par conséquent d’élever entre cette nouvelle vie et l’ancienne de solides remparts. A cette époque, elle avait accédé à une première expérience de liberté, exaltante mais voilée, polluée par la conscience que cette liberté demeurait conditionnelle, puisque tous les liens n’étaient pas rompus.

Voilà pourquoi le troisième segment aurait débuté au décès de sa mère, survenu à l’automne 2007, deux ans après celui de son père. Lors des obsèques, dans le cimetière déserté, Anna avait ressenti un immense soulagement en même temps qu’un profond chagrin. Ce n’était pas seulement sa mère que l’on enterrait, mais l’enfant et l’adolescente qu’elle avait été. Ce n’était pas une tombe qui était scellée sous ses yeux, mais l’ultime porte d’accès aux fantômes ricanants. »

« L’accomplissement d’Anna Gauthier s’est fondé sur la combinaison de deux principes : éliminer autant que possible l’incertitude et donner à voir ce qui est attendu. »

L’évanouissement de Marie / Natacha Sadoun

Ce court roman raconte l’histoire de Marie, une jeune femme qui vient d’apprendre que son mari, Paul, a eu un accident et se trouve dans le coma. On ne sait pas quand il sortira de ce coma ni les séquelles. Le monde de Marie s’effondre. Elle ne veut plus voir personne, fait le vide autour d’elle. Elle réalise que toute sa vie tourne autour de son couple. Paul est publicitaire. Il rêve de devenir écrivain mais n’a jamais écrit un livre. Elle a toujours perçu une ombre en lui. Quand elle tombe sur ses écrits, son journal intime, elle ne peut s’empêcher de les lire. Elle comprend qu’un secret familial le ronge. Elle part alors en quête de ce secret qui va la mener en Italie. Ce voyage va finalement l’éloigner de Paul et sera synonyme de renaissance pour elle. Marie va prendre une décision radicale en rapport avec le titre.

La quatrième et dernière partie du roman donne la parole à Paul. Sorti du coma, il se reconstruit et n’accepte pas la décision de Marie. Dans une sorte de mise en abîme, le narrateur, Paul, écrit pour tenter de combler les blancs des mois qu’il a passés dans le coma et reconstituer le parcours de Marie.

C’est un roman doux, à l’écriture délicate. Lu rapidement, j’ai enchaîné les pages afin de connaître la suite. Je me suis attachée à Marie et j’aurais voulu passer encore un peu de temps avec elle, savoir ce qu’elle est devenue après son évanouissement. J’ai aimé accompagner Marie dans son cheminement intérieur. Un bon premier roman dont j’espère retrouver la plume de l’autrice lors d’une autre rentrée littéraire.

Merci Babelio et Buchet Chastel pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

« Il en allait probablement souvent ainsi de ces récits qui traversent les familles et les générations sans que personne, par pudeur, indifférence, crainte ou peur, ne cherche à questionner derrière les quelques mots invariablement énoncés la véritable nature de l’histoire ni les destins abîmés des protagonistes. »

« Marie se demanderait bientôt si l’existence n’était pas plus intéressante lorsqu’à la durée des choses on lui oppose la densité qu’accompagne la brièveté. »

« Au cours de ce voyage, elle se faisait face, peut-être pour la première fois, prenait le temps de regarder, d’écouter, de sentir. Avant que l’accident n’impose un arrêt, elle s’était ces dernières années noyée avec Paul dans un flux devenu bientôt indistinct de sociabilité où un ami valait un autre ; un matériau interchangeable. Entre le travail et la vie sociale, Il fallait remplir l’agenda, combler le temps. C’était une manière facile, certainement paresseuse, de vivre ; celle partagée par beaucoup. »

Son fils / Justine Lévy

Ce roman nous plonge dans la vie d’Antonin Artaud, notamment ses années d’internement en psychiatrie. C’est sa mère, Euphrasie Nalpas (1870-1952), qui raconte les souffrances de son fils sous la forme d’un journal.

Justine Lévy donne à entendre une voix singulière, celle d’une mère possessive, ravagée et démunie face aux douleurs de son « Nanaqui ». Elle dit le connaître mieux que n’importe qui et n’hésite pas à l’interner de force et à accepter le traitement par électrochocs.

Selon les phases il reconnaîtra sa mère ou pas, l’insultera. Elle ne baissera jamais les bras et continuera ses visites régulières. Malgré la faim et le rationnement, elle lui apportera un panier à chaque fois. Il faut dire que sur ses 9 enfants, elle en a perdu 6. A la mort de son mari, elle n’hésitera pas à monter à Paris pour s’occuper de son « Nanaqui ». Elle le retrouvera parfois dans des situations insoutenables pour une mère, tel un clochard mendiant dans la rue en haillons.

Le roman s’ouvre en 1920 et s’achève en 1948 à la mort du poète.
On sent que Justine Levy s’est documenté. Elle dépeint la vie des artistes pendant la guerre, les amis d’Artaud partis en exil, au combat ou déportés comme Desnos. Ce sont d’ailleurs les amis d’Antonin Artaud, les « Antonistes », qui vont mettre fin à son internement.
Justine Lévy a piqué ma curiosité. Je suis ensuite aller faire quelques recherches sur Antonin Artaud.

Un roman touchant sur un amour maternel dément.

Merci Netgalley et stock pour cette lecture qui m’a permis d’en savoir plus sur cet artiste.

Note : 4 sur 5.

1930

Une grue, une cocotte qui se prend pour une poétesse, voilà ce qu’elle est, voilà ce qu’elles sont toutes ! Je ne supporterais pas qu’il l’épouse, ni qu’il en épouse une autre d’ailleurs. Personne ne le comprend comme moi, personne ne l’aime par cœur comme moi. J’ai toujours été là pour lui. Celle qui n’a pas compris sa douleur ne peut pas prétendre l’aimer. C’est mon Antonin, le mien, à moi, et s’il n’est pas à moi alors il n’est à personne, ah voilà que moi aussi je deviens folle de douleur, pourquoi un fils doit-il partir, quitter sa mère, personne ne sait le soigner comme elle, comme moi, comme une mère, personne n’a besoin de lui comme moi, ni de moi comme lui, personne ne me volera mon Antonin. 

Aujourd’hui, il ne m’a pas reconnue. « Allez-vous-en, madame, partez. » Alors je suis partie – qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Le bus, le ticket, la marche, jetée dehors comme une imposture, propulsée hors de cet asile de Ville-Evrard par un coup de pied dans le derrière administré par mon propre fils, je courais, je fuyais, plus du tout de crampes dans les jambes, zéro arthrose, zéro douleurs dans le dos ou dans la nuque, rien, plus de mère, plus d’enfant, juste du brouillard partout.

Je ne peux plus venir que deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, entre 13 et 15 heures. Ça me permet de faire la queue plus longtemps le mercredi pour le ravitaillement, et de grappiller deux ou trois choses en plus pour Nanaqui au marché noir. Mais bon ce n’est pas commode, cette guerre, avec mon arthrose. Et mon âge. Dans le bus je prie un peu. Je vérifie que j’ai bien tout mis dans mon cabas (les pommes de terre cuites, les citrons, le pain), que je n’ai pas oublié mon autorisation de visite à faire oblitérer par le surveillant général qui n’est pas très aimable non plus et qui ne me reconnaît, comme mon Antonin, qu’une fois sur deux, quand ça lui chante ou quand le chocolat le tente.

Je sais qu’on m’incrimine. Ça m’est égal. Je sais bien, moi, qu’il ne faut pas qu’il sorte. Qu’il n’est pas guéri. Qu’il fait semblant. Qu’il ne guérira pas. Qu’il n’a pas sa place dans la société des hommes indépendants, libres, qui travaillent. Je sais bien qu’il ne sera jamais indépendant ou autonome et que la liberté est bien trop dangereuse pour lui. J’en ai discuté avec les docteurs Ferdière et Latrémolière. Eux aussi estiment que faire sortir Antonin maintenant serait tout bonnement catastrophique.

Seule en sa demeure / Cécile Coulon

Décidément j’aime tout ce qu’écrit et publie Cécile Coulon. Bref, une auteure chouchou que ce soit en poésie ou en roman.

En cette rentrée littéraire, elle nous offre un nouveau roman paru le 19 août et un recueil de poésie à paraître fin octobre. J’avais apprécié « Une bête au paradis », je me réjouissais donc de lire celui-ci qui se passe dans le Jura, fin du 19ème siècle. J’ai aimé retrouver la plume puissante et poétique de Cécile Coulon qui joue avec différents genres littéraires.

On découvre d’abord le personnage de Candre Marchère. Il a 5 ans et vient de perdre sa mère. Il sera ensuite élevé par leur bonne, Henria. C’est un riche propriétaire. Il possède des forêts dont il vend le bois. Il a épousé une première jeune femme, Aleth, qui est morte peu de temps après leur mariage. C’est un homme bon, pieux, attentionné et sensible, qui fera un très beau parti pour Aimée d’après son père.

Aimée, 18 ans, rencontre donc Candre en vue d’un mariage arrangé. Elle tombe sous son charme au fur et à mesure, contrairement à Claude, son cousin avec lequel elle a grandi.

Le roman se place du point de vue d’Aimée. Elle décrit son arrivée au domaine Marchère avec l’odeur caractéristique de résine des forêts. Tout l’oppresse. Elle a peur de cette première nuit avec Candre. Elle nous fait part de ses tourments et de ses doutes. Leur quotidien se révèle truffé de silences et de non-dits. Aimée sent que son mari lui ment. Et puis il y a aussi le fils de Henria, Angélin, un jeune homme muet qui l’intrigue.

Le roman monte en tension doucement mais sûrement. On assiste à un huis clos qu’on ne peut pas lâcher. C’est sûr, le domaine Marchère a des secrets et on a envie de les découvrir tout comme Aimée.

Il sera aussi question de musique, avec la venue d’une professeure de flûte traversière, Emeline. Un personnage qui aura également un rôle important dans le dénouement de l’intrigue. Mais je ne vous en dis pas plus.

Ce roman m’a fait penser au roman de Franck Bouysse, « Né d’aucune femme », que j’avais beaucoup aimé. Un signe supplémentaire qui me fait dire que c’est un roman qui devrait plaire à beaucoup de lecteurs et de lectrices.

Admirez la couverture, réalisée par Vincent Roché, avec en filigrane le visage d’une femme qui se découpe dans les branches des arbres.

Note : 4.5 sur 5.

« Aimée s’était habituée aux effluves de bois, elle s’en trouvait désormais rassurée ; comme on s’habitue au parfum d’une mère ou d’une nourrice, elle s’était remplis de ce fleuve invisible. L’air semblait avoir toujours reposé dans ce macérat d’herbe et d’écorces. Les jours d’orage l’odeur donnait le tournis, fatiguait les muscles, brouillait les idées. Les nuits passèrent vite et Aimée eut la sensation de n’avoir jamais connu d’autre parfum que celui des sapins, tout son corps tremblait de contenir ce que les bois laissaient derrière eux. Elle était pleine de la forêt. »

Deux petites bourgeoises / Colombe Schneck

Un nouveau roman de Colombe Schneck, je ne pouvais pas passer à côté ! J’adore son écriture.

Esther et Héloïse sont devenues amies au collèges, elles se ressemblent. Elles fréquentent l’école alsacienne, une école privée parisienne. La narratrice, s’improvisant enquêtrice en sociologie, raconte leur enfance, puis adolescence dans un milieu aisé et les suit tout au long de leur vie. Elle compare leur environnement familial et nous explique que ce sont deux bourgeoises mais avec des nuances.

« Grâce à une plus fine observation, l’enquêtrice décèlera que, d’un strict point de vue sociologique, il existe entre ces deux petites bourgeoises de l’après 1968 des différences importantes.
à Héloïse, on apprend, au petit-déjeuner, à utiliser un couteau à beurre pour se servir un morceau de beurre, qu’il faut poser non directement sur le pain, mais d’abord sur une petite assiette, à utiliser son propre couteau ensuite pour étaler le beurre sur le pain. Esther ne voit aucun inconvénient à utiliser son couteau, à le plonger dans le joli ramequin en argent ramené du Silver Vaults de Londres, pour ensuite l’étaler sur sa tartine, elle fait de même avec la confiture. Bref, elle est mignonne mais n’a aucune éducation. »

« Les parents d’Héloïse appartiennent à la grande bourgeoisie, à l’aristocratie par sa mère, quand l’origine sociale d’Esther est incertaine (immigrants juifs d’Europe de l’Est dont les enfants ont bénéficié d’une éducation publique de qualité). »

« Elles pensent que leur vie est normale, moyenne, équivalente à celle de nombreux Français, ni plus ni moins.
Plus petite, Esther s’est même demandé si elle n’appartenait pas à la catégorie « plouc », invitée à déjeuner chez la petite X, la mère de son amie lui avait demandé son nom de famille, puis celui de sa mère, et avait hoché la tête de gauche à droite, elle n’avait jamais entendu parler de cette famille, elle était allée vérifier dans le Bottin mondain, puis dans le Who’s Who, rien. »

Si parfois elles se perdent de vue, séparées par leur vie (études, vie professionnelle, mariage, enfants, …), elles finissent toujours par se retrouver. Jusqu’au jour où Héloïse annonce à Esther qu’elle a un cancer. Esther se rend compte que ce n’est pas si facile, évident d’être amie avec quelqu’un de malade, en sursis. Alors qu’Héloïse paraît insouciante, a un nouvel amoureux, profite de la vie et voyage, Esther n’arrive pas à prendre de recul, sa vie amoureuse est un désastre.

« Héloïse et Esther se connaissent depuis qu’elles ont onze ans. Ensemble, c’est ce sujet, l’amour, plus que les élections, plus que le réchauffement climatique, plus que l’avenir du monde, qui leur importait. Elles n’étaient pas des filles cool, engagées, militantes, elles étaient des filles qui recherchaient l’amour des garçons. »

Il y a quelques passages plus féministes, sur les différences de salaires, sur les femmes travaillant et élevant les enfants, gérant tout le quotidien, fatiguées, alors que les maris rentrent tard et ont des exigences.

« L’enquêtrice, qui n’a pas pris sa retraite, passe une tête. Elle est déçue, elle espérait qu’Héloïse et Esther, vu leur éducation, vu leurs diplômes, vu leur milieu, vu leurs relations, échapperaient à leur condition de femmes, d’épouses, de mères. Elles ont trente, trente-cinq, quarante ans, la tête baissée, les épaules ramenées devant elles, elles sont silencieuses et écrasées. Elle en était persuadée, grâce à leur statut social, l’argent, elles seraient plus libres, moins aveugles, leurs maris plus modernes, le système moins étouffant pour elles, et elles seraient capables de se révolter, de trouver une autre place. L’argent et la classe n’y font rien, elles sont essorées par leur genre. »

Un roman court (147 pages) qui laisse plutôt le goût d’un livre dédié à une amie partie top tôt, d’ailleurs il est dédicacé « à la mémoire de mon amie Emmanuelle (1966-2018) ». Vous l’aurez compris, Esther est le double de Colombe Schneck.

Merci Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

« On croit que le bourgeois, c’est l’autre, être bourgeois, c’est tellement mal vu, on connaît toujours plus bourgeois que soi. »

« Comment fait-on face à la mort quand elle est là, brute, sans artifice et qu’il n’y a rien pour lui échapper ? »

« La mort revient dans sa vie, mais les médecins n’emploient pas l’expression ̎ maladie mortelle ̎, ils utilisent ce langage étranger qu’il faut constamment traduire, ils évoquent ̎ le pronostic vital ̎, ̎ l’impasse thérapeutique ̎, ̎la létalité ̎ et nient que tout cela soit  ̎engagé ̎. »

 

Je serai là / L’homme étoilé

Après « à la vie ! », que j’avais adoré, je me suis précipité sur ce second tome de l’homme étoilé. Cette fois-ci il ne raconte pas des anecdotes sur les patients mais sa vocation de soignant en soins palliatifs. Un roman graphique plus intime, où il parle de sa famille et de ses sentiments. Toujours aussi humain et touchant, il se livre sur le monde de l’hôpital, sur son sentiment d’impuissance en service psychiatrique et nous révèle son secret : « écouter » !

Le trait est toujours le même, simple et efficace, tout en douceur. L’humour est toujours présent, et par-dessus tout cette sincérité qui le caractérise et qui fait qu’on l’aime.

Note : 4.5 sur 5.

Premier sang / Amélie Nothomb

Mon rituel depuis 20 ans, lire le nouveau roman d’Amélie Nothomb avec mon conjoint. C’était le sujet de notre conversation lors de notre rencontre <3, chabadabada !

C’est toujours un bonheur de retrouver la plume d’Amélie. Celui-ci est plus personnel puisqu’elle raconte l’enfance de son père en Belgique. Elle lui rend hommage suite à son décès l’année dernière. Une porte s’ouvre chez les Nothomb. On comprend un peu mieux d’où vient son grain de folie et son amour pour la littérature.

Le roman débute par une scène de peloton d’exécution, Patrick Nothomb, diplomate, fait partie des otages de Stanleyville au Congo en 1964 et il se trouve être le condamné. Confronté à la mort, il nous fait part de ses réflexions avant de basculer rapidement sur l’histoire de son enfance.

Mourra-t-il au même âge que son père ? Est-ce qu’on reproduit forcément un schéma familial ?

Amélie se met à la place de son père pour nous raconter sa famille. Le personnage le plus marquant est celui du grand-père de Patrick, Pierre. Il est avocat mais surtout poète, ce qui ne rapporte pas beaucoup pour nourrir la flopée d’enfants qu’il a eu de ses deux mariages. Il a le titre de baron, c’est donc un noble et à cette époque on se marie uniquement entre gens de bonne famille. Afin d’endurcir Patrick, ses grands-parents maternels décident de l’envoyer un été chez les Nothomb, au château du Pont d’Oye. Je vous laisse découvrir par vous-même cet univers particulier pour éviter de gâcher votre plaisir de lecture. Je ne parlerai pas non plus du titre pour ne pas vous révéler le point faible de Patrick.

Ce roman se lit très vite, je me suis délectée, regrettant qu’il se termine déjà. La fan que je suis aurait encore voulu rester un peu avec les Nothomb.

On retrouve son humour et sa fantaisie, peut-être moins exacerbés car le sujet est plus intime. Bref j’ai adoré « Premier sang », un très bon cru !

Note : 4.5 sur 5.

« Pierre Nothomb avait baptisé les moindres pièces du Pont d’Oye. Même les toilettes – les seules de cette immense bâtisse – portaient un nom : le Trianon. La visite me fascina, j’allais passer deux mois en cet édifice auguste, quel honneur ! » 

« Le droit d’aînesse se traduisait chez les Nothomb d’une manière alimentaire : plus on était âgé, plus on pouvait espérer manger. Quand les plats arrivèrent à Charles et moi, ils étaient presque vides. »

« – Est-ce que Grand-Père est pauvre ?

– C’est difficile à savoir. Il ne sait pas lui-même. Ton grand-père ne vit pas complètement dans la réalité. Il est poète. Ce n’est pas ainsi que l’on gagne de l’argent. Il est aussi avocat.

Elle m’expliqua ce que signifiait ce mot.

– Malheureusement, il ne gagne guère d’argent avec ce vrai métier. Il n’a pas le don de choisir les affaires qui rapportent. La dernière personne qu’il a défendue, c’est Léontine.

– Qui est Léontine ?

– C’est la cuisinière. Elle était accusée d’avoir empoisonné son mari. Le procès a eu lieu aux assises d’Arlon, il y a deux ans. Tout le monde en parlait. Les preuves accablaient Léontine. Ton grand-père avait pris fait et cause pour elle. La plaidoirie s’est achevée sur un argument retentissant. « Messieurs les jurés, je crois tellement en l’innocence de cette femme que si vous la graciez, je jure sur l’honneur de l’engager comme cuisinière pour ma famille. » Il l’a emporté. Ce procès admirable ne lui a pas fait gagner un sou. Et nous voici avec une cuisinière qui, la malheureuse, n’a guère d’aliments à préparer. »

Le sourire contagieux des croissants au beurre / Camille Andrea

J’ai passé un excellent moment avec ce roman de développement personnel parsemé de philosophie. J’ai été prise dans l’histoire de cet entrepreneur français aux Etats-Unis, impossible de lâcher le livre ! Camille Andrea malmène son personnage avec beaucoup d’humour. J’ai souri, bref un très bon roman feel-good !

Le personnage principal est Pierre Boulanger, 44 ans, boulanger qui a développé le concept du croissant qui sourit aux Etats-Unis et fait fortune. Il est ami avec Madonna et Bono. Il a une belle et brillante épouse qui est avocate. Son fils est encore à la crèche. Malgré tout cela il carbure aux anxiolytiques. C’est un marchand ambulant qui un jour va le pousser à se remettre en question. Il lui propose un gobelet de café en échange d’un million de dollars.

« Je suis juste l’homme qui t’offre le café qui va changer ta vie. »

Cette rencontre improbable mènera les deux hommes vers des discussions très intéressantes.

Concernant l’autrice, l’éditeur reste bien mystérieux :
« Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache une personnalité de la littérature française bien connue du grand public mais dont nous ignorons tous l’identité, de ses lecteurs à ses éditeurs. Une chose est sûre ; quel que soit le véritable nom de Camille Andrea, son roman, déjà en cours de traduction en Allemagne et en Italie, est aussi irrésistible qu’un croissant au beurre tout juste sorti du four. »

L’une des choses à retenir de ce roman, c’est qu’un sourire est contagieux, alors souriez !

Merci Netgalley et Plon pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

« Avant de te dire que quelque chose n’est pas possible, continue-t-il, demande-toi ce qui l’est. Ne pense pas d’abord aux obstacles. S’il y a un éléphant sur la route, sors de la route et contourne-le. Ou grimpe-lui dessus. Ne reste pas des heures à attendre qu’il bouge. Agis ! Imagine ta vie comme un grand appartement dans lequel tu viens à peine d’emménager, rempli de cartons. Chaque carton symbolise un problème, un obstacle. Tu peux t’asseoir sur une chaise et pleurer, mais cela ne rangera pas les cartons, ou tu peux retrousser tes manches et affronter chaque carton un par un afin de dégager ta vie. »

La rentrée littéraire 2021

Voici ma sélection en cette rentrée littéraire francophone bien fournie : 521 romans dont 379 romans français contre 511 romans en 2020 (source : Livres Hebdo). Il n’y a pas de classement particulier, n’y voyez pas d’ordre de préférence, je les ai regroupés par date de parution. Cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Elle peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout des deux soirées de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 26 août : les éditions du Typhon, Aux forges de Vulcain, Agullo, Dalva, Cambourakis, L’Arbre Vengeur et L’Antilope. Le 29 août ce sera au tour de : Bruno Doucey, les Editions du Sonneur, Marchialy, Le Tripode, L’Ogre, Au Diable Vauvert et L’Olivier.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog :