L’enfant rivière / Isabelle Amonou

Dès les premières pages on sent que quelque chose dissone, est-ce Zoé ? où le monde dans lequel vit Zoé ?

Le roman s’ouvre avec Zoé, une jeune femme qui chasse. Que chasse-t-elle ? souvent des animaux mais parfois des humains aussi. On se trouve plongé dans un monde qui ressemble au nôtre mais avec une dystopie assez proche, située en 2030, à moins que ce ne soit un roman d’anticipation. Enfin bref, il n’est pas toujours nécessaire de classer, catégoriser, etc. Parfois certains romans cochent plusieurs cases et d’autres ne se trouvent dans aucune ! Ce qui est sûr c’est que c’est un roman qui interroge sur notre société et qui vous emporte dans un souffle romanesque (surtout dans la deuxième partie pour moi).

Il se passe au Canada, essentiellement au bord de la rivière des Outaouais où a grandi et vit encore Zoé. Elle a eu un enfant avec Thomas. A l’âge de 4 ans, Nathan disparaît mystérieusement. S’est-il noyé dans la rivière proche ? A-t-il été enlevé ? Après des semaines de recherches infructueuses, et de reproches de la part de Thomas envers Zoé, leur couple vole en éclat. Thomas part du jour au lendemain pour Paris. Il revient 6 ans plus tard, à la mort de son père. Il assiste à l’enterrement, puis vide la maison pour la mettre en vente et oublier cette partie de sa vie. Il veut retourner en France au plus vite. Mais il ne peut résister à l’envie de voir Zoé avant de repartir, alors qu’il n’a pas pris de nouvelles d’elle depuis sa fuite. Il découvre le quotidien de Zoé, les camps de migrants, les enfants survivants dans les bois, etc.

En 2030, il y a des guerres dans le monde, des réfugiés climatiques, beaucoup de violence. Les autorités canadiennes offrent des primes pour des mineurs capturés et livrés qui seront ensuite enfermés dans des camps puis envoyés derrière un mur en Alaska.

Et puis il y a ce mystère autour de la disparition de Nathan. Alors que Thomas a tiré un trait sur la possibilité de le retrouver, Zoé est persuadé qu’il est encore en vie.

Différentes voix alternent pour raconter cette histoire. Ce qui est assez intéressant puisqu’on a différents points de vue, essentiellement ceux de Zoé et Thomas. Mais aussi celui de Camille, la mère de Zoé. Elle a vécu dans un pensionnat pour autochtone, perdu son frère et basculé dans l’alcool. Puis elle rencontre Martin, le père de Zoé, qui va « la sauver ». Zoé grandit dans une famille dysfonctionnelle avec un père violent et une mère incapable d’un geste d’amour.

Le rythme du roman s’accélère dans la deuxième moitié et la tension présente au début du roman se fait plus pesante. L’autrice tire les fils de son histoire et tout se met en place, se révèle au lecteur.

J’ai aimé le personnage de Zoé, le mystère autour de la disparition de l’enfant, la présence de la nature et l’évocation de la culture autochtone avec sa terrible histoire. C’est aussi une quête identitaire. Peut-on se sentir Algonquin lorsqu’aucune culture n’a été transmise ? Je précise que ce n’est pas un roman de nature writing et que l’autrice est Bretonne ! Ce livre est né d’une résidence d’écriture à Gatineau, à la frontière entre le Québec et l’Ontario.

Un roman intéressant, aux multiples sujets, avec un beau portrait de femme, du suspense, que je vous invite à découvrir dans les chroniques d’autres lecteurs qui ont partagé cette lecture commune, notamment sandra_etcaetera.

Merci VLEEL et Dalva pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Prologue :
« Zoé frissonna. Elle éprouvait l’excitation du chasseur parvenu au bout de sa traque. Elle y était, enfin. Dans la lunette du fusil, il apparaissait plus grand. A moins de cinquante mètres, elle ne raterait pas son tir. Ça lui avait pris trois jours pour repérer le groupe. Puis celui qui s’en éloignerait. Poursuivre et attendre. Les nerfs à vifs, comme chaque fois. Affûtée par le danger. Se fondre dans la forêt, disparaître, effacer ses propres traces et son odeur. Mais eux aussi avaient développé un instinct nouveau pour affronter le sien, ancestral. La partie de cache-cache devenait plus difficile. »

« C’est plus un monde pour avoir des enfants. Je sais pas quoi lui dire, à ma fille. La température va encore augmenter de trois degrés dans les vingt ans qui viennent, les océans vont monter, la rivière va déborder tous les ans, on se tapera d’autres tornades, on sait plus quoi faire des réfugiés. »

« Ici on ne les tirait pas à vue, on ne les massacrait pas. Mais on essayait de les arrêter à la frontière et on les mettait dans des camps, ça aussi ils l’avaient compris, ils faisaient donc tout pour échapper aux autorités. Ils avaient appris à vivre seuls. A s’enfoncer dans la forêt pour qu’on ne les capture pas. Ils avaient appris à voler. Et aussi à pêcher, à chasser, à cueillir, à tuer. A survivre. On en parlait de plus en plus souvent dans les journaux, à la radio. Le fléau mineur du Canada, des dizaines de bandes plus ou moins organisées qui maraudaient, chapardaient, volaient, et parfois tuaient. Ce n’était plus à Mexico, Bogota ou New York, c’était ici, au Québec, que ça se passait. C’était partout dans un monde déboussolé, mais c’était ici plus qu’ailleurs, parce que le Canada s’en sortait plutôt bien, ça se savait, ça les attirait. Des enfants de plus en plus jeunes. Au début, la police, les services sociaux, les associations, tout le monde avait essayé de gérer ça au mieux. Personne n’avait réussi. Ils étaient trop nombreux. »

« Pour la plupart, les enfants perdus étaient imprévisibles. Calmes un instant, violents le suivant. Instables et dangereux. »

« Sa mère ne lui avait enseigné ni la langue ni la culture de ses ancêtres. La seule chose qu’elle lui avait transmise, c’était sa peau sombre, son œil gauche et ses cheveux noirs. Elle avait laissé pousser Zoé comme une fleur sauvage de rocaille. Sans racines. Si tu grandis entre deux cultures, si tu portes les marques des deux et les manques des deux, tu es juste nowhere. C’était comme ça qu’était Camille. Thomas lui avait appris qu’on appelait ça une « pomme » : rouge à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Une paria. C’était comme ça aussi que se sentait Zoé. A moitié rouge et à moitié blanche. Mais contrairement à Camille, elle était plutôt rouge à l’intérieur. Elle n’avait pas voulu ça, pour Nathan. Lui qui n’avait qu’un quart de sang autochtone ne serait jamais algonquin, de toute façon. Elle l’avait dit à Thomas. Soit on est autochtone, soit on ne l’est pas. Thomas avait rétorqué que cette décision appartenait à l’enfant, qu’elle ne pouvait résulter que de ses propres choix, que Clément avait ce choix, lui qui n’était que « demi ». Et qu’en refusant la nationalité à Nathan, elle lui ôtait cette liberté de choix. Elle s’était contentée de hausser les épaules. On verrait bien quand il serait adulte. Oui, mais… »

« Elle devait expliquer à ses enfants pourquoi elle avait accepté de peindre et d’exposer ce qu’elle ne pouvait nommer, ce qu’elle s’était toujours refusée à raconter. Elle aurait pu, comme tant d’autres, confier son histoire à la Commission de vérité et réconciliation. Elle aurait pu raconter la séparation, le pensionnat, la disparition de son frère, mort sans sépulture, la violence, l’impossibilité de se reconstruire. Elle n’avait pas voulu. Elle n’avait pas pu. Même à ses enfants elle n’avait pas pu. Surtout à ses enfants. Elle s’était laissé ronger de l’intérieur en tentant de les préserver. Encouragée en ça pas Martin qui prétendait qu’il ne servait à rien de remuer les vieilles histoires. Mais le silence aussi blesse et réprime. Parfois plus que les mots. C’était Thomas qui lui avait appris ça, le premier. Le seul à qui elle avait accepté de s’ouvrir un tant soit peu, à la condition expresse qu’il n’en rapporte rien à Zoé. Et plus récemment, la fille de Clément, sa petite-fille qui allait sur ses seize ans, était venue la voir. Elle devenait adulte et réclamait la vérité, comme son père. Cette histoire ne concerne pas que toi, mais aussi toute notre famille. Toutes les générations de notre famille. Tu dois parler. Pour toi et pour nous. »

Un homme sans titre / Xavier Le Clerc

Dans ce récit intime, Xavier Le Clerc retrace la vie de son père à partir d’articles d’Albert Camus sur l’Algérie, notamment sur la famine en 1939 en Kabylie. Il imagine la pauvreté, la faim, le froid et le labeur imposés très tôt à son père. Puis le déracinement lorsqu’il part travailler en France, notamment à la SNM, société métallurgique de Normandie.

Il tente de raconter l’homme que Mohand Aït-Taleb a été : usé par le travail à l’usine, analphabète, traumatisé dans son enfance par la faim, le travail très jeune pour survivre, puis la guerre. Sa mère, plus jeune que son père, a toujours été mère au foyer et également analphabète.

Il raconte également sa propre enfance au sein d’une fratrie de 9 enfants où il se demande s’il a été adopté, tant il est différent d’eux. Il était un enfant sensible, se réfugiant dans les bibliothèques pour écrire et lire. Il y a de très beaux passages sur le pouvoir de la littérature et le rôle des bibliothèques qui ont forcément résonnés dans ma tête et mon cœur de bibliothécaire.

Il raconte aussi la difficulté de trouver un emploi avec son nom de famille. Il décide alors de changer de nom, Hamid Aït-Taleb devient Xavier Le Clerc. Ce nouveau patronyme lui ouvre les portes des grandes entreprises et de postes de cadre.

Xavier Le Clerc en dit beaucoup en très peu de pages (125), avec un ton calme, apaisé, réfléchi et surtout une très belle écriture, pleine de poésie. A la fin, il adresse une lettre très touchante à son père, mort en 2020.

Un très beau livre à ne pas rater.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Dans le village de kabyle du petit Mohand-Saïd, la faim n’était qu’une histoire de cailloux. Les pierres serrées contre les ventres vides de sa famille, les pierres des sentiers parcourus pour trouver des racines, enfin les pierres recouvrant les corps rachitiques et éteints, à peine enterrés parce que aucun des proches affamés n’avait eu la force de creuser. »

« Les yeux verts incandescents de mon père s’abîmaient dans les eaux troubles de la nappe cirée, parce qu’il s’était juré, m’avait-il un jour confié, de ne jamais laisser la faim nous emporter. »

« Les voyages en Algérie donnaient à ma mère, comme à tant d’immigrés, l’occasion de briller. Une cour des miracles où les humiliés paradaient enfin. »

« Mais qu’est-ce qu’un homme ? Entre sept et dix ans, j’ai été décrété « tapette ». Larbi qui avait deux ans de plus que moi utilisait ce mot quotidiennement pour me désigner – et m’évaluer. C’est ainsi que j’appris la notion de pourcentages. J’étais « quatre-vingts pour cent tapette » quand j’écrivais des poèmes que je cachais sous mon matelas. Seulement « vingt pour cent tapette » quand j’étais assez viril pour porter les packs de six briques de lait UHT, à empiler dans un placard. « Cent pour cent » quand je ne fréquentais que des filles, au centre gratuit pour enfants du quartier appelé le 115, situé au rez-de-chaussée d’un immeuble HLM voisin où le théâtre, la danse et l’écriture, n’étaient « que des trucs de tapettes ».
La bibliothèque municipale n’arrangeait pas mon cas. J’étais probablement le seul enfant autorisé à monter à l’étage des adultes. J’y découvris entre autres un roman de Tahar Ben Jelloun intitulé L’Enfant de sable. L’histoire de Ahmed qui est en réalité une fille, la huitième fille de la fratrie, mais que son père travestit en garçon pour s’épargner le déshonneur de n’avoir pas d’autres héritiers mâles que ses propres frères. »

« J’étais poli et très sensible, comme si j’avais grandi dans le coton un fils d’ambassadeur, entouré de dorures. Mon père n’avait pourtant connu que les ors d’un ciel en feu. »

« Le mercredi matin, alors que la fratrie regardait le Club Dorothée, j’allais de mon propre chef aux ateliers de langue française. L’école primaire Malfilâtre les dispensait en premier lieu pour des enfants en difficulté, que l’on appellerait aujourd’hui des « migrants ». L’instituteur volontaire, surpris de me retrouver là, avait sans doute compris que je me sentais à ma place, entouré de dictionnaires, ébahi par la beauté du français. Il n’avait pas mesuré que l’enfant sage que j’étais, et qui chez lui ne parlait que le kabyle avec ses parents, ne s’amusait pas. J’étais au contraire concentré dans une bulle absurde. Je voulais apprendre le français une deuxième fois en quelque sorte, mémoriser sa texture, ses ingrédients et son goût, comme pour emporter une deuxième ration de mots, qui je le sais que maintenant devait nourrir un père affamé.
L’après-midi, à l’heure de Dragon Ball et de Ken le Survivant, je m’asseyais sur la moquette de la bibliothèque municipale. Les mots m’apprenaient non pas à rêver mais à exister. Une vie marginale avec des lectures qui feraient de moi tôt ou tard un étranger dans ma famille. Chez nous, dans ce que nous continuions d’appeler la baraque, il n’y avait pas de livres, hormis les annuaires téléphoniques.
Dans le quartier, une rumeur d’adoption circulait à mon propos. J’étais pourtant bien le fils de mes parents. Une déchirure inéluctable était à l’œuvre. Ce n’est que bien plus tard, en découvrant Camus, que j’ai ressenti moi aussi « la honte d’avoir eu honte ». Nous étions une famille nombreuse, mais je m’y suis toujours senti seul. »

« Avant de me coucher, comme presque chaque soir, je me plongeai dans Les Trois Mousquetaires. Ce qui me transportait, c’était moins les rêves de cape et d’épée que le maniement de la langue française. Des mots qui me faisaient oublier les engueulades des voisins du troisième, les pleurs étouffés sous les draps de Keltoum ou les ronflements de Mustapha. Le livre que j’avais piqué à la bibliothèque renfermait des cavalcades effrénées, des duels sans pitié et tout cela devait tenir sous mon matelas. Je redoutais que Larbi ne le découvrît : une dénonciation m’aurait valu un châtiment à la hauteur du forfait. Je culpabilisais tellement d’avoir volé un tel trésor que je m’étais juré qu’un jour j’en écrirais plusieurs, qui trôneraient eux aussi sur les étagères, et à leur tour seraient volés par un enfant venu d’une barre de béton. »

« La bibliothèque municipale était un havre de paix, à peine des chuchotements ici et là. J’écrivais des heures durant, assis à une table ronde aux dictionnaires empilés comme un muret. Ce qui ne manquait pas de faire sourire les bibliothécaires, habituées à ce gamin qui devait leur paraître songeur. Pourtant, je ne rêvais pas, raturant encore et encore, cherchant le rythme, la musicalité, la texture, le relief, la chaleur même des mots. La poésie n’était pas une affaire de rimes. C’était au contraire une sorte de chantier intérieur, avec son lot de poussière et ses marteaux piqueurs. Et il y en avait du bruit en moi dans cette bibliothèque silencieuse. Le verbiage ne construisait que de jolies façades que je rasais pour découvrir la beauté partout où elle se cachait, le plus souvent là devant nous, comme dans le regard de mon père aux yeux verts incandescents, toujours inquiet de manquer d’argent et qui était pourtant si riche.
Son trésor, c’était entre autres la langue kabyle reçue en héritage, qui avait traversé les siècles, tant de mots à l’éclat d’émeraudes et de rubis que le mépris des immigrés avait réduits à un tas de cailloux. J’entrepris un projet ambitieux de dictionnaires franco-berbère, des centaines de pages qui débordaient comme des coffres. J’avais commencé par le bestiaire qui me passait par la tête, comme le mot serpent qui se dit azrem mais qui désigne aussi un boyau. Le papillon de nuit qui se prononce afertoto et qui, selon la superstition, incarne l’esprit d’un ancêtre venu nous rendre visite. L’araignée qui se fit tissist, dont la sonorité m’évoquait le verbe tisser en français, et qui me semblait donc bien convenir à son activité. Et tant d’autres mots sans âge, comme ikarouren, les sorcelleries, ou tabarda le bât de mulet, qui à l’image de mon père me semblaient déracinés. »

« Dès l’âge de sept ans, au cours des dix-huit années à louer ses bras dans les champs d’Algérie, suivies de trente années de chantiers et d’usine en Normandie, notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l’indifférence que l’on réserve aux cailloux, pas même l’écoute que l’on prête aux grincements de graviers. Chez nous, il avait poussé des hurlements de chien écrasé, sans doute envahi par la rage de n’avoir plus qu’une baguette à partager et le quart d’une plaquette de beurre pour nourrir ses gosses.
Et à douze ou treize ans j’ignorais que mon père, ce caillou enseveli sous tant d’autres, ne s’énerverait plus jamais. Que son licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant, qu’il basculerait dans une langue minérale, un silence ineffable.
Notre père se tenait en retrait comme un produit périmé, retiré des étagères de supermarché. La pré-retraite ne voulait pas dire grand-chose pour nous ses enfants. Si ce n’est que sa gamelle de fer ne lui servirait plus à rien. Qu’il ne servirait plus à rien. Mais c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment. »

« Oui, c’est peut-être cela la guerre, des enfants cruels qui s’ennuient et des hommes martyrisés, comme des mouches sans ailes. »

« Je repensais à la vie de mon père et à se trois peurs récurrentes : les chiens, les prises électriques et les couteaux. Il changeait de trottoir à la vue de n’importe quel chien. Et quand il se trouvait surpris par un chien derrière lui, il bondissait chaque fois d’un pas de côté, comme pour esquiver le danger. Aussi, il nous interdisait de nous adosser ou de nous asseoir trop près des prises électriques. Impossible également de lui remettre un couteau, avant de manger par exemple. J’ai souvenir qu’un jour, alors que je tendais une lame vers lui, il m’arrêta net avec de solides remontrances, mêlées d’une angoisse palpable. La première peur, je le comprends maintenant, trouvait sa source dans sa prime enfance, quand il se battait pour des restes avec des chiens errants. Les peurs du courant électrique et des couteaux remontaient, quant à elles, à la guerre d’Algérie. »

« De la tendresse et de l’instruction, comment mon père qui en avait cruellement manqué aurait-il pu me les offrir ? Lui qui était né dans un village d’affamés, avec la Seconde Guerre mondiale qui s’éterniserait jusqu’à ses huit ans, suivie des affres de la guerre d’Algérie qui durerait jusqu’à ses vingt-cinq ans. La faim et la guerre avaient pilonné toute chance pour lui d’aller à l’école ou de découvrir un jour l’insouciance, et il ne pouvait léguer à ses enfants qu’une grammaire du manque. »

« Au début de la trentaine, vers 2010, je désespérais de jamais recevoir d’appel pour un entretien d’embauche. J’avais hérité du nom de mon père qui n’était pas compatible avec un emploi qualifié. Est-ce à dire qu’il y a des noms plus propres que d’autres ? Je décidais alors de changer de nom. […]
était-ce au fond un reniement de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son éducation : traverser les frontières pour travailler dur, s’adapter pour survivre, cultiver la gratitude et non le ressentiment, refuser de se lamenter, rester fier même au bord du précipice. Par la traduction française de son nom, je continuerais à porter la dignité de son héritage, mais en lui donnant une chance de n’être plus piétiné comme des cailloux. Et chaque fois que « M. Le Clerc » serait prononcé avec civilité, pour une réservation d’hôtel ou pour un poste de cadre, c’est en quelque sorte à M. Aït-Taleb que reviendrait la déférence, que lui n’a jamais vécue. »

« Je dois tout à la France, aux bonnes sœurs de Normandie qui m’ont habillé dans ma prime enfance, aux professeurs qui m’ont élevé, aux docteurs qui m’ont soigné, aux bibliothécaires qui m’ont nourri, aux conducteurs de trains et de bus qui m’ont transporté, aux HLM qui m’ont logé. Ayant voyagé dans le monde entier, je ne connais pas de pays aussi lumineux. A tel point que si je n’ai pas dans le malheur de la guerre l’honneur, comme mon arrière-grand-père Saïd ou mon grand-oncle Moussa, de mourir pour la France, j’aimerais que l’on dise de moi, le temps venu, que j’aurai au moins bien vécu pour elle. »

« Si tu étais si attaché à ta carte d’ouvrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépossédé, de tout titre de propriété comme de citoyenneté, tu n’auras connu que des titres de transport et de résidence. »

Ceci n’est pas un fait divers / Philippe Besson

Je commence la rentrée littéraire d’hiver par une lecture pas très drôle !

Le roman s’ouvre avec l’appel de Léa, 13 ans, à son frère aîné (19 ans). Après quelques secondes de flottement, elle lui annonce « Papa vient de tuer maman. »

Puis le frère déroule l’histoire de ce drame familial et donne le point de vue des « victimes collatérales » car invisibles. Il y a différentes étapes, toutes douloureuses : la morgue pour lui, l’enquête de la police et donc leurs questions, la mise sous scellés de la maison qui leur est inaccessible, le procès. Toute une vie à recommencer mais avec le poids du chagrin, de la colère et de la culpabilité.

Le narrateur essaie de comprendre cet acte. Il s’interroge sur les signes avant-coureurs alors qu’il était parti depuis plusieurs années à Paris pour mener une carrière de danseur de ballet. Une passion que son père n’approuvait pas, car pas assez viril pour lui. Il décrit son enfance et fait le portrait du père : un homme qui s’énerve vite, peu présent dans la relation père-fils, jaloux et possessif vis-à-vis de sa femme, un pervers narcissique.

Après cette tragédie, tous ses rêves et ses espoirs s’écroulent. Il revient vivre auprès de sa sœur avec leur grand-père paternel. Leurs vies sont brisées. Léa révèle peu à peu le traumatisme qui sommeille en elle.

Avec beaucoup de pudeur et de sobriété, l’auteur nous raconte cette tentative de reconstruction. Les personnages sont attachants. Il y a des passages très émouvants et on ne peut qu’être en colère quand on apprend que la mère était venue porter plainte avant et que la Police l’a renvoyée chez elle sans rien faire. Vous l’aurez compris, ce livre dénonce beaucoup de dysfonctionnements de notre société au sujet des féminicides.

Un roman bien écrit, dont le style fluide et mon envie de connaître la suite m’a fait tourner les pages encore et encore, bref j’ai dévoré les 204 pages en une soirée.

Le livre sort demain en librairie (05/01/2023) et Philippe Besson sera l’un des invités de l’émission La Grande librairie avec Augustin Trapenard ce soir.

Merci Babelio et Julliard pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Au téléphone, d’abord, elle n’a pas réussi à parler.
Elle avait pourtant trouvé la force de composer mon numéro, trouvé aussi la patience d’écouter la sonnerie retentir quatre fois dans son oreille, puisque j’étais occupé à je ne sais quoi à ce moment-là et que j’ai décroché à la dernière extrémité. Finalement, elle m’avait entendu crier son prénom dans une sorte de précipitation car j’étais tracassé à l’idée d’avoir manqué l’appel mais au moment de s’exprimer, aucun son n’est sorti, aucun, comme si soudain elle était devenue muette et, en réalité, c’était ça, exactement : elle était devenue muette, sous la violence du choc. »

« La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. Il arrive que certains se montrent curieux, posent des questions, ça n’a pas été mon cas, je ne les ai jamais interrogés sur leur jeunesse. J’imagine que c’était aussi un effet de notre pudeur, du mutisme imposé au sujet des sentiments, on n’allait pas se livrer à des confessions, du déballage. »

« Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autres, ou entre elles. »

« Aussitôt, une autre interrogation a surgi. Je ne cessais de me répéter : « Malgré tout, malgré la dissimulation, l’omerta, mon éloignement, commet se fait-il que je n’aie rien vu ? » Il y avait forcément eu des signaux, mêmes faibles, des indices, mêmes ténus. Forcément.
C’est alors que, dans la chambre d’enfant cernée de nuit, ont commencé à me revenir, à la manière de bulles qui remontent des profondeurs et viennent exploser à la surface d’une eau calme, des choses auxquelles je n’avais pas accordé d’importance sur le moment et qui, scrutées et rassemblées a posteriori, ont formé une image saisissante. »

« Que je vous dise : cette conversation a joué un rôle important. Car c’est juste après que j’ai véritablement entamé mon travail d’enquête. Et c’est ainsi que j’ai fini par comprendre que mon père n’était pas seulement un homme possessif et paranoïaque, pas seulement un être terrifié à l’idée d’être abandonné et qui compensait par la rage, il était aussi, peut-être avant tout, ce qu’on nomme un pervers narcissique. »

« L’audience s’est ouverte sur un incident : deux femmes ont bondi, déchiré leurs chemisiers et, seins nus, hurlé des slogans dénonçant les féminicides, l’inertie de la police, la lenteur de la justice. (Un détail, en passant : le mot « féminicide » est souligné en rouge dans le traitement de texte que j’utilise, comme le sont les mots qui n’appartiennent pas au dictionnaire. En fait, ce n’est pas un détail.) »

« Du reste, ce sont cette immobilité et cette langueur qui, un jour, ont provoqué ma décision d’écrire notre histoire. Car, contemplant Léa murée dans sa nuit personnelle, je me suis rendu compte que, pour le monde extérieur, nous n’étions que des victimes collatérales. Pour cette raison, on nous priait d’être des victimes invisibles et silencieuses. Et j’ai refusé de me résoudre, à ce silence. »

La rentrée littéraire d’hiver 2023

517 romans paraissent en ce début d’année dont 379 romans francophones et 72 premiers romans (source : Livres Hebdo). Voici ma sélection de romans francophones, essais littéraires et recueils de poésie.

A noter que cette sélection peut augmenter en fonction des deux soirées de présentation de la rentrée littéraire organisées par VLEEL (Varions les éditions en live) les 05 et 08 janvier avec : Aux forges de Vulcain, Sonatine, Le bruit du monde, Emmanuelle Collas, Les Argonautes, Anne Carrière, Liana Levi, Tusitala, La grande Batelière, Mémoire d’encrier, Bruno Doucey et Dépaysage.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir ou à suivre :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !

Beyrouth-sur-Seine / Sabyl Ghoussoub

L’auteur est né à Paris en 1988. Ses parents ont immigré du Liban avec sa grande sœur, Yala, en 1975. Il est obsédé par ce pays dans lequel il n’est pas né mais baigne dans la culture par ses parents qui ont recréés une sorte de Beyrouth à Paris. Il décide d’interviewer ses parents pour comprendre d’où il vient et les connaître. Il les interroge d’abord timidement, n’osant par leur poser des questions. Puis peu à peu il prend de l’assurance, essaye de croiser les réponses de ses parents. Il fait des recherches en parallèle, interroge d’autres membres de la famille.

Le roman est ponctué de quelques photos noir et blanc issues des albums de famille.

Ce livre ne m’a pas permis de mieux comprendre le conflit au Liban. Je me suis un peu perdue dans les termes et les faits. Mais finalement ce qui m’a le plus intéressée, c’est le récit intime, le cheminement de l’auteur. Pour moi c’est un roman sur l’exil, l’identité et la famille. C’est une magnifique déclaration d’amour d’un fils à ses parents. J’ai noté de très beaux passages, à retrouver ci-dessous.

Ce roman a reçu le Prix Goncourt des lycéens 2022.

Note : 4 sur 5.

« Je veux vieillir et mourir au Liban
Et nager tous les jours
Jusqu’à l’infini. »
Ma mère

« Peut-être qu’au cimetière du Père-Lachaise,
je me sentirai enfin chez moi. »
Mon père

Incipit
« Tu veux que je te raconte ma vie en arabe ou en français ? » m’a demandé mon père et il a ajouté « Tu comprends l’arabe ? » alors qu’il a été mon professeur d’arabe pendant trois longues années où je vivais chacune de ses leçons comme un calvaire sans fin.
Je venais de brancher un micro sur sa chemise de pyjama qu’il traîne depuis mes cinq ans. Elle a été cousue et recousue par des couturiers kurdes, irakiens, coréens, et certains d’entre eux ont même mis des patchs en jean dessus pour combler les trous. Ma mère a eu beau lui acheter plus d’une dizaine de nouveaux ensembles, il n’a jamais porté que celui-là, qu’il a acheté au Liban. Un pyjama bleu marine composé d’une chemise et d’un pantalon trop court.

« Yala n’a pas le même rapport que moi au Liban et ça m’a toujours surpris. Comment est-ce possible que je sois autant obsédé par ce pays et elle, non ? »

« Puis, avec le temps, j’ai compris que Yala, elle, l’avait traversée cette guerre. Elle est née en 1977 et ces années qui m’animent, qui m’obsèdent, qui me hantent, elle en a des souvenirs, de vrais souvenirs, alors que moi, non. J’ai besoin de l’écrire cette guerre, de la raconter, de comprendre ce que mes parents ont ressenti et vécu. J’essaye de mettre des mots sur des photos de famille, des images que j’imagine, sur celles d’un pays détruit, en ruines, que j’ai découvert dans les livres des photographes libanais quand j’étais jeune. »

« Je reste aussi persuadé qu’un jour, la France ne voudra plus de moi, enfin de nous : les bougnoules, et qu’elle nous poussera à nous exiler ailleurs (et ainsi de suite) comme le Liban, pour d’autres raisons, l’a déjà fait avec mes parents. »

« Il m’a fallu du temps avant de commencer à interroger mes parents. Pourtant rien de m’en empêchait. Je vivais à Paris, mes parents aussi mais je trouvais toujours une excuse pour ne pas réaliser ces entretiens. Mathieu, un ami scénariste, me disait : « Mais qu’est-ce que t’attends ? Qu’est-ce que t’attends ? Enregistre, filme, fais ce que tu veux mais fais-le ! Arrête de m’en parler ! » Il avait raison mais je n’y parvenais pas. Je sonnais à leur porte, convaincu de m’y mettre, et à peine assis sur le fauteuil du salon, je perdais mes moyens. En les questionnant sur leur vie, j’avais l’impression de les agresser, de les violer, presque de les tuer. Ils ne m’avaient jamais parlé de leur passé, ou presque, il devait bien y avoir une raison. »

« Puis j’ai compris qu’Italianamerican, ça allait bien à mes parents aussi. Ils ne sont pas italiens, ni américains, mais ils viennent d’ailleurs et c’est ce qui les réunit avec les parents de Scorsese, d’être d’ailleurs, cet ailleurs méditerranéen avec ce combo de machisme et de tradition, de mélancolie et d’humour noir, de démesure et d’outrance, de cris et de larmes. »

« Je crois que ton père, comme toi d’ailleurs, vous êtes trop sensibles. »

« Chaque matin, je m’assieds à ma table de travail, face à mon écran et j’écris sur mes parents et ma famille. Je reste de longues heures avec eux. Moi qui, depuis des années, fuyais éperdument les réunions familiales, je ne fais plus que passer du temps avec eux tous. Alone Together. Il est vrai que je choisis de qui je veux parler et comment. Je supprime des membres de la famille. Je change le sexe d’un protagoniste. J’invente et je modifie ce que je veux dans leur vie. Je trouve du réconfort dans cette famille imaginaire. »

« Aujourd’hui, au seul retentissement d’un cri, je me recroqueville comme un enfant. Je fuis toute personne qui s’exprime ainsi. Je suis capable de ne plus jamais la revoir. Et s’il m’arrive encore de rugir ainsi, je me tais une semaine durant, comme pour faire le deuil de cet animal en moi. Je ne dis pas un mot. J’écris. »

« J’interroge mes parents une à deux fois par semaine, je tiens un bon rythme, je les questionne individuellement. Ensemble, ils sont toujours très drôles mais c’est intenable, je n’avance pas, ils se contredisent constamment. Ils ne sont jamais d’accord sur la date, le lieu, l’événement, à croire que la réalité est toujours la fiction qu’on se raconte. »

« Mes références viennent d’ailleurs et beaucoup du monde arabe, pourtant j’ai grandi en France. J’ai alors l’impression bancale d’avoir grandi ailleurs tout en ayant grandi ici. »

« Dans les années quatre-vingt, me dit mon père, plus de quarante journaux arabes étaient édités à Paris et trente d’entre eux étaient libanais. Tu ne peux pas imaginer combien cette ville était devenue arabe et même libanaise. Pour rire, certains l’appelaient Beyrouth-sur-Seine. »

« J’ai trop peur de l’entendre fanfaronner sur ces faits de guerre et de lui en vouloir ensuite. Le silence nous protège. »

« Ma principale angoisse lors de l’écriture de ce livre était de voir mourir mon père avant sa publication. D’une certaine façon, j’écris ce livre pour qu’il se pavane avec dans Paris et qu’il hurle : « Je suis un héros, un héros de roman ! » »

« Mon père ne quitte jamais son appartement sans ses recueils de poésie écrits en arabe, ni l’un de mes romans. Que cet homme qui ne voulait pas d’enfant soit si fier aujourd’hui d’annoncer qu’il est père, c’est une petite victoire pour un fils. Les deux grandes poches de son manteau peuvent contenir une dizaine de livres chacune. S’il fait chaud dehors et qu’il et qu’il sort en chemise et veste, il les met dans un sac en plastique que ma mère exècre. Elle lui a acheté plus de dix sacoches en cuir pour remplacer « ces horreurs » comme elle répète mais rien à faire, sa sacoche préférée reste les sacs de supermarché. De préférence, les sacs Carrefour. »

« Quand je pense filmer mes parents et réaliser un documentaire sur eux, j’ai peur que mon père meure durant le tournage et je ne sais pas ce qui m’attriste le plus, sa mort ou l’impossibilité future de terminer ce film. Est-ce que filmer ses parents, ce n’est pas déjà les tuer un peu ? »

« La vie de mes parents, c’est comme la guerre du Liban. Plus je m’y plonge, moins j’y comprends quelque chose. J’arrive à situer les protagonistes, quelques moments marquants me restent, puis, ensuite, je me perds. Trop de dates, d’événements, de trous, de silences, de contradictions. »

« M’est revenu en tête le titre Alone together. Il va si bien aux Libanais de la diaspora. Nous sommes éparpillés aux quatre coins du monde, alone together, unis par une seule et même tristesse de voir notre pays se décomposer et nous, nous éloigner de lui petit à petit. Seul WhatsApp nous lie encore à ce pays. Peu importe où nous nous trouvons sur Terre, nous n’avons qu’à ouvrir cette application et engager la conversation avec des amis libanais ou des membres de la famille pour nous y retrouver, un peu, au pays. »

« Alma me répète toujours la même chose : « C’est fou combien tu ressembles à tes parents. Moi, je ne ressemble pas tellement aux miens mais toi, tu es le même qu’eux, tu es le parfait mélange de ton père et de ta mère. » Je ne sais pas si je le fais exprès ou non mais Alma a raison, je leur ressemble de plus en plus et je m’en réjouis. Ils ne me quitteront plus jamais. Même après leur décès, je n’aurai qu’à me regarder et m’écouter pour les retrouver dans mes gestes et mes mots. Ils continueront à vivre en moi. »

« Mon père, lui, n’a jamais autant hurlé qu’il était arabe. Au café, s’il entendait ses voisins de table employer les mots « bougnoule », « raton », « boucaque », il se mettait à parler très fort en arabe. Alors que durant cette période ses amis nomment de plus en plus leurs enfants avec des prénoms français, il dit à ma mère : « Si un jour nous avons un deuxième enfant, on ne lui donnera pas comme Yala un deuxième prénom français pour faire plaisir à l’administration française, notre enfant aura seulement un prénom libanais. Et le plus beau des prénoms. Pour la fille, je réfléchis encore mais j’aimerais Rawa. Mais si c’est un garçon, ce que je ne souhaite pas, on l’appellera Sabyl. La source. Le chemin. » »

« Mon père n’est d’aucun milieu, d’aucun monde. Mon père est un homme seul, dans ce que la solitude a de plus grand. Je l’admire, mon père. Un jour, je deviendrai muet comme lui. »

« Je me rends chez mes parents mais je ne les interroge plus. On a dit ce qu’on avait à se dire. Ils m’ont raconté ce qu’ils avaient à raconter. Ces entretiens nous ont rapprochés. En me voyant, être si curieux de leur histoire, mes parents ont réalisé combien je les aimais et il est vrai que je les aime encore plus qu’avant car dans mon esprit ils sont devenus bien plus que des parents, ils se sont transformés en héros, en demi-dieux, en personnages de roman. »

« Un jour, Yala m’a dit : « Vous, les parents et toi, vous êtes des déracinés. » Elle a raison et il m’a fallu du temps pour accepter de l’être aussi alors que je ne suis pas né au Liban, que je n’y ai pas grandi comme mes parents. Certaines personnes ressentent ce déracinement, d’autres non et j’aurais beau continuer à écrire des livres, poser des questions, chercher pourquoi je me sens autant arraché, je ne trouverai jamais d’explication suffisante, satisfaisante, complète à cette question. Je suis déraciné, d’autres ne le sont pas. C’est ainsi.
Je me suis souvent demandé pourquoi on ne retourne pas vivre au Liban même si la réponse est en partie assez simple : c’est l’argent qui nous retient. J’ai quitté ce pays car je n’arrivais plus à y gagner ma vie. Mes parents ne sont jamais retournés y habiter car ils ne savaient plus, des années après leur départ, quel métier ils allaient pouvoir exercer pour vivre convenablement. Quand on fait partie de la classe moyenne, ce pays ne veut pas de nous, il nous détruit et nous broie à petit feu et si, en plus, nos métiers sont des métiers sans le sou, assistante pour ma mère, traducteur pour mon père, écrivain pour moi, on peut dire adieu à ce pays. Qu’on le veuille ou non, l’argent guide nos vies.
La peur d’une nouvelle guerre, aussi, me retient de retourner m’y installer. Chaque matin, je me réveille et je prie, avant de prendre mon portable et d’observer les notifications des journaux libanais, de ne pas lire ces trois mots : guerre, au, Liban. »

« Dans la vraie vie (pas mon roman, même si mon roman est la vraie vie), ma mère a un frère à Paris. Nawal aussi. Elles ont même beaucoup d’autres frères et sœurs (mon père aussi) mais qui n’ont pas trouvé leur place dans cette histoire, ce qui me vaudra probablement des remontrances de ma mère qui me reprochera de n’avoir pas parlé d’Untel ou Untel, « c’est ta famille » me dira-t-elle et elle ajoutera « comment oses-tu les supprimer ainsi de ton histoire ? » »

« En fait, le Liban, c’est mes parents. Je ne sais pas ce que représentera pour moi ce pays après la mort de mes parents. Peut-être qu’il disparaîtra avec eux. Quand je passe les voir dans leur appartement parisien, j’atterris au Liban… Dans leurs yeux, je vois ce pays. D’ailleurs, je ne peux plus voir mes parents pleurer à cause de ce pays. À chaque fois que le Liban est touché par un attentat, une explosion ou une guerre, j’ai l’impression que l’on vise mes parents et ça, je ne le supporte plus. »

« Je suis né à Beyrouth dans une rue de Paris. »

Sur l’épaule des géants / Laurine Roux

illustré par les gravures d’Hélène Bautista

Une autrice doublée d’une maison d’édition chouchou, c’était impossible pour moi de manquer ce roman. En plus, je trouve que c’est une lecture idéale en cette période de fête. Imaginez-vous confortablement installés près d’un bon feu de bois avec une tasse de thé et une assiette de bredele avec ce magnifique roman, vous allez passer un bon moment assurément ! D’ailleurs vous pouvez tenter de le gagner cette semaine sur mon compte Instagram ! #jedisçajedisrien 😉

Laurine Roux, en formidable conteuse, nous fait traverser tout le 20ème siècle à vive allure. C’est une véritable saga familiale sur fond historique, avec de beaux portraits de femmes, le tout saupoudré de sciences, de fleurs et de philosophie.

Cette saga débute avec la naissance de Barthélémy Aghulon en 1850, le quadrisaïeul du narrateur, qui clôt le roman. Les chapitres sont courts et s’enchaînent, avec à chaque fois un titre évocateur commençant par « Où le… ». Le roman est divisé en 3 parties et comporte 372 pages. Je n’ai pas vu le temps passer. Il est rehaussé par les très belles gravures d’Hélène Bautista.

Avec beaucoup d’humour, de malice, un ton vif et enjoué, un langage familier, imagé et fleuri – quelques injures et jurons pleuvent – Laurine Roux raconte l’histoire épique de la famille Aghulon sur plusieurs générations. Les personnages, hauts en couleur, vivent des situations rocambolesques entre Paris et les Cévennes, que d’aventures Marguerite aura vécues ! Ce roman déborde de générosité et d’humanité, on ne peut que s’attacher aux personnages des Mûriers et avoir envie de goûter à ce fameux cru qui y est produit, l’Aïthops Oinos.

Vous y croiserez aussi des animaux, dans un zoo, mais surtout des chats philosophes que seuls certains membres de la famille peuvent comprendre. Comme tous les amoureux des chats, je rêve de pouvoir parler avec le mien !

On y parle donc de vin, d’animaux, de sciences, de fleurs, de musique, de bonne cuisine et l’amour n’est jamais très loin.

La signification du magnifique titre est révélée à la toute fin par le narrateur, Gabriel.

On sent que l’autrice s’est amusée à écrire cette histoire, à jouer avec les mots. Je retrouve cette plume que j’ai tant aimée chez Alexandre Dumas notamment. Quel plaisir de lecture !

Toujours écrit avec une très belle plume, chacun des romans de Laurine Roux est différent et tous m’ont plu. Je me demande quel sera son prochain roman. En tout cas je me laisserai surprendre et je serai au rendez-vous !

Êtes-vous tentés par cette lecture ? L’avez-vous lu ?

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« où Gabriel ne pleura pas la trisaïeule (12 septembre 2001)
Mamita est morte ce matin. Hier, à la télé, ils ont coupé les dessins animés pour montrer des avions qui explosaient sur deux grosses tours en Amérique. Tout le monde avait l’air choqué, et Maman n’arrêtait pas de dire, Oh mon Dieu oh mon Dieu. Moi, j’ai bien aimé les pompiers. Quand Papa a appris la nouvelle pour Mamita, il a dit, C’est un troisième monument qui s’écroule. J’ai pas compris le rapport avec les deux tours. »

« Maintenant, je vais pouvoir jouer au foot. C’est pas très sympa – je sais, merci -, parce que Maman a beaucoup de peine. Seulement, Mamita était comme un vieux meuble qui tombe en miettes : poussiéreuse et complètement déglinguée. »

« – Bien, bien. Je suis néanmoins curieux de connaître l’étonnant phénomène météorologique qui a crotté mademoiselle alors que le temps est plus sec qu’un décret de Nicolas II. »

« Laissée sans boussole après le suicide de son père, et craignant de devenir folle à son tour, Marguerite se boucha les oreilles et se répéta la sentence de feu Socrate, Le temps malgré tout trouvera la solution malgré toi. »

« Et, au printemps 1937, malgré des adieux déchirants avec sa femme, il s’envola pour les tropiques. Quand l’avion disparut dans le ciel, la poitrine de Marguerite se craquela. Vingt-sept ans après leur première rencontre, et nonobstant les excentricités de son époux, son cœur battait encore pour lui comme le double myocarde d’une girafe. »

« L’ancienne aumônerie reconvertie en cantine ne désemplissait pas. Le cuistot n’avait pourtant pas cherché les honneurs. Ses menus familiaux se voulaient modestes et discrets. Seulement, ses paupiettes aux épinards faisaient un tabac : le croustillant de la barde de lard contrastait avec la tendreté du veau, enveloppait la farce mieux qu’un papier cadeau, et quand on atteignait le cœur, les arômes de garrigue – laurier, origan – vous émouvaient si joliment la glotte que pour trois francs six sous on approchait, sinon le paradis, du moins la Provence. »

Corps à corps / Arielle Sibony

Voici un premier roman fort et puissant sur le corps, la féminité, la maternité, la maladie et la mort. Rien de très gai je vous l’accorde, mais il est très bien écrit.

La structure repose sur les lettres de deux sœurs. L’une est atteinte d’une sclérose en plaques et perd peu à peu l’usage de tous ses membres. Elle devient paralysée et dépendante. L’autre sœur, Aurore, la plus jeune, danse et recherche la maîtrise de son corps. Elle est anorexique comme sa mère qui s’est très peu occupée d’elle. Sa mère ayant réclamée toute l’attention de son père, Aurore est en manque d’amour et sa grande sœur a été cette mère qui lui faisait défaut. La perte inéluctable de sa sœur lui cause une immense douleur.

La grande sœur, qui n’est jamais nommée, a un enfant, Elie. Aurore adore ce petit garçon et se projette après la mort de sa sœur. Elle lui sera dévouée comme une mère et s’occupera de lui. Mère, elle ne veut pas l’être. Elle refuse de voir son corps changer. Elle se révèle plutôt égoïste, fuyant la vue de sa sœur qui dépérit.

La voix des deux sœurs alterne et offre deux points de vue différents, deux caractères. L’écriture les aide à se libérer, à aller mieux. Ce roman aborde également la fin de vie et l’euthanasie. Quand la maladie l’emmure totalement, la grande sœur aimerait avoir le choix de mourir mais elle sait que personne dans son entourage n’aurait le courage d’accéder à sa demande. Toute sa famille préfère la garder en vie le plus longtemps possible.

Avec lucidité et un ton sarcastique, faisant parfois penser à l’humour yiddish d’Isaac Bashevis Singer, l’autrice interroge sans donner de réponses : comment survivre au malheur ?

Arielle Sibony est une jeune artiste et écrivaine. Elle aime susciter des émotions et des questionnements. Il faut préciser que ce roman n’est pas autobiographique. Il est totalement inventé et c’est assez bluffant. Elle s’est certes documentée sur la maladie, mais elle réussit à se mettre à la place des autres, ce qui lui permet dit-elle de « s’évader de sa vie ». Avec une écriture instinctive, elle offre un « livre juste et drôle sur la mort ». Son éditrice n’a pas retravaillé le texte et a préservé le « jaillissement » de son écriture. D’origine juive, la famille est également un thème qui la fascine. Lors d’une rencontre VLEEL, elle a parlé notamment de son père, Daniel Sibony, philosophe et psychanalyste, ainsi que de ses sœurs.

Si vous aimez les romans intimes, introspectifs, ressentir des émotions et que vous n’êtes pas dépressif, je vous recommande la lecture de ce roman qui a de nombreuses qualités.

Merci à VLEEL et aux éditions Michalon pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Si j’avais su que l’on pouvait mourir un jour, peut-être aurais-je alors mieux vécu. Si j’avais su que la verticalité pouvait céder, qu’un corps pouvait s’émietter et se désagréger tout entier, peut-être aurais-je alors mieux compris ce qu’il fallait accepter. »

« T’écrire me permet de te parler sans te toucher, t’ébranler sans te blesser. Je n’ai pas le courage, j’ai préféré fuir et te parler en secret, pour que tu ne puisses ni m’entendre ni me subir. Je crois que l’écriture a le pouvoir d’alléger les peines tout en consolant les cœurs. »

« Muette, oui, c’est ce que je sais le mieux faire. Et c’est peut-être pour ça, après tout, que j’ai voulu t’écrire en rentrant, muette, silencieuse, et pourtant je te parle. Là. Le pouvoir des mots écrits, c’est pouvoir être silencieux mais être capable de dire à la fois. 

« Si je t’écris, c’est aussi ma façon de te répondre. Car, oui, en partant, Jeanne m’a donné des notes que tu as récemment rédigées, lorsque tu le pouvais et que tes mains te le permettaient.[…]
Sais-tu que je t’ai lue ? Que je te lirai ? Probablement pas, sinon tu n’écrirais pas.
J’ai l’impression d’être sournoise et de te trahir, comme une vraie petite sœur indiscrète, et pourtant, si tu écris, c’est que toi aussi tu as eu besoin de dire, de parler pour encore exister. Comme c’est si bon de te parler, encore, et de t’écouter, toujours. »

« On réduit ses besoins à mesure qu’on les perd. Ce dont j’ai besoin, c’est d’un quart de bras. »

« Ce matin, j’ai remarqué que toute ma main s’était paralysée. Ça y est. Ma main droite tout entière, déjà. Hier pourtant, elle se mouvait encore un peu, et ce matin, la voilà endormie à jamais. Toute la main à l’exception de l’auriculaire. Quelle bonne nouvelle ! Et qu’est-ce qu’on peut bien faire d’un seul et unique auriculaire ? Ce doigt n’est utile que lorsqu’il est connecté à ses pairs. Alors, en le voyant remuer fébrilement, j’ai souris, à défaut de rire, ou de pleurer. Puis j’ai appelé Elie, pour faire un « bras de fer chinois » en substituant le pouce par l’auriculaire. Pic d’inspiration, comme il m’en vient souvent depuis que je suis chaque jour un peu plus enrayée. Oui, il faut de l’imagination pour continuer à vivre, mais on s’y habitue vite. Notre bras de fer était drôle, presque ridicule, mais j’étais fière et soulagée de montrer à mon fils que je pouvais encore faire quelque chose avec lui. Que je suis toujours sa partenaire, son acolyte, car depuis que je me momifie, il ne joue qu’avec le autres. Cette sclérose qui éteint chacun de mes membres un à un veille à ce qu’il ne me reste plus rien. »

« Peut-être qu’écrire fera de mon agonie silencieuse un enseignement, puisque, après tout, les écrits restent et resteront à jamais, eux. Les êtres humains sont comme les paroles, ils disparaissent comme ils sont apparus, après avoir produit quelques effets aussi inutiles qu’insignifiants, ils s’en vont comme ils sont venus. Sur cette Terre, rien ne reste, mais les mots, eux, subsistent et triomphent. L’écriture est immortelle. Voilà pourquoi j’écris, pour me donner de la vie. »

« Ce n’est que lorsque l’on voit la mort s’approcher, que soudain tout se libère, la tendresse, l’affection, l’amour enfoui se délie et on se laisse aller, on se laisse vivre et on se laisse enfin aimer. On donne tout ce qu’on a parce qu’on sait qu’il y aura une fin. Comme s’il fallait cette fin pour être sûr de ne pas trop donner avant. Mais donnez, bon sang ! Donnez, ça fait tellement de bien ! Aimez, montrez et partagez tout ce que vous avez, car elle viendra un jour, cette fin, c’est sûr et certain, et il ne restera plus rien. »

« Je te pleure déjà. Depuis que je t’écris, mes larmes sont ces mots, là, elles coulent sur le papier chaque jour en pensant à toi, en te parlant, en te serrant. Voilà que je pleure les mots que je ne te dis pas. »

Les échassiers / Isabelle Aupy

Ce livre tête-bêche est très original. Vous avez deux histoires voire trois car le livre peut être lu d’un côté ou de l’autre, ou encore en alternant les chapitres des deux côtés. Soit deux histoires autonomes et interdépendantes publiées par les excellentes éditions du Panseur que j’aime beaucoup.

Pour ma part, j’ai commencé par l’histoire d’En-Haut et c’est d’ailleurs la première partie du livre qu’a écrite l’autrice. Elle a inventé un monde qui n’est pas le nôtre et où les hommes et les femmes survivent. Dans l’En-Haut, le personnage principal est un petit garçon qu’on voit grandir et essayer justement de survivre. Il vit sur une plateforme dans les airs au milieu d’autres enfants abandonnés. Des échassiers chassent des oiseaux pour se nourrir et les déposent sur les plateformes où les gardiens les récupèrent. Les enfants ont peur des gardiens qui sont assimilés à des ogres. Les femmes accouchent et repartent rapidement chasser pour survivre, abandonnant les enfants. Les personnes âgées quant à elles sont aussi abandonnées. Soit vous êtes actif, utile et vous recevez à manger, soit vous devez vous débrouiller pour vivre.

Dans l’En-Bas, on vit au bord des marais. Les enfants sont pris en charge par les adultes. Ils n’ont pas un père et une mère, mais plein de pères et de mères qui s’occupent d’eux. Ce sont les enfants qui chassent, car leur poids plume leur permet de ne pas s’enliser et de traverser les marais. Mais attention, selon l’âge que les adultes donnent aux enfants, ils changent de catégorie et de fonction. Et passé 15 ans, la vie devient beaucoup moins drôle. C’est le moment où l’on rencontre le personnage principal de la deuxième histoire. Là aussi il est question d’un ogre qui terrorise tout le monde bien que personne ne le voit jamais.

A travers ces deux histoires, l’autrice aborde beaucoup de questions sur notre société qui l’animent. Cela peut paraître sombre, mais Isabelle Aupy y a également glissé un message d’espoir. Je lis peu de littérature de l’imaginaire et je pense que ce roman n’est pas à classer dans cette catégorie. Certes il s’agit d’un monde inconnu mais c’est surtout un prétexte pour parler de notre monde où la domination est prégnante, où chacun veut survivre au détriment des autres. J’ai été emportée par l’écriture poétique de l’autrice. Elle utilise beaucoup les métaphores avec notamment la figure de l’ogre. Et au-delà de l’enfance, chacun des personnages principaux vit une histoire d’amour.

Encore un texte unique et original des éditions du Panseur qui rejoint mes étagères pour ma plus grande joie.

Note : 5 sur 5.

Incipit de L’En-Haut :
« Je suis né comme tous les autres enfants, pondu au bord d’une plateforme dans un effort qui coûtait très souvent la vie au mères. C’était un événement entouré de solitude : la venue au monde d’un être insignifiant et inutile, une bouche braillarde réclamant d’être remplie quand nous manquions tellement de nourriture. Pourtant, il a bien fallu un élan de pitié pour le minuscule tas de chair que j’étais, à moins que ce ne fût un quelconque instinct de survivance de l’espèce. Toujours est-il que je suis en vie, c’est donc que ma mère, ou quelqu’un d’autre, a fait taire mes cris en apaisant mon ventre. »

« Nous étions peu d’enfants à courir sur la plateforme. Il y avait Rousseur bien sûr, toujours à décider, toujours à commander, et les autres qui l’écoutaient. Elle avait donné leurs noms à Broussaille et à Noireau, l’une pour ses cheveux épais et touffus qui lui faisaient comme une seconde tête au-dessus du crâne, l’autre pour sa peau sombre comme les planches sur lesquelles il aimait prendre le soleil. On ignorait de qui Grands-Yeux tenait son nom, mais il était tellement écrit sur son visage que nul ne se posait la question. Quant à moi, je n’en avais pas. La première raison à cela était que Rousseur refusait de m’en donner un, et aucun des autres enfants n’aurait risqué de la mettre en colère. La seconde était que je ne possédais rien de spécial. Au début, j’en ressentis une blessure profonde, comme si la vie m’avait privé de quelque chose d’essentiel dans une injustice flagrante. Puis, je réalisai que cette absence de particularité était sans doute ce qui privait Rousseur d’imagination ; à défaut de fierté, j’en conçu une certaine satisfaction. Je devenais donc tour à tour le Petit, Dans La Lune, ou encore le Merdeux, selon l’humeur de Rousseur, mais le plus souvent, j’étais Toi Là-bas. »

« Pour moi, grandir signifiait fuir son enfance désespérément. »

« La courbure n’avait pas encore déformé leur silhouette, ils pouvaient dresser les épaules pour tendre leur visage aux autres et ils me regardèrent, moi, le premier à les accueillir, le trop petit, le trop frêle et trop lent, moi, le Toi Là-Bas.
Je n’oublierai jamais leur regard ni le sentiment d’existence qu’ils me donnèrent. Je suis né à cet instant précis, dans les yeux de ces pêcheurs d’oiseaux. »

« Frères était un nom qui ne voulait rien dire, mais qui sonnait beau. Que pouvais-je leur répondre ? Je pensais à Rousseur et à sa peau tachetée, je pensais à Grands-Yeux et son regard de ciel, Noireau et sa peau sombre, Broussaille et ses cheveux, et moi, je n’étais personne et ça, je ne pouvais pas le dire à Frères. Alors, je partis en courant pour me cacher, serrant contre mon cœur mon trophée et ce nouveau mot que je ne comprenais pas, que je ne compris jamais vraiment, mais qui avait leur visage et qui évoque encore en moi l’idée d’un lien indéfectible unissant deux êtres semblables. »

« La première marche ne s’oublie jamais. Elle est aussi enivrante que terrifiante. Sentir le vent tenter de nous trébucher, subir le soleil sans répit pendant des heures et fixer son ombre qui s’étire bas-devant soi sur les nuages, saisir le sol du bout des échasses sans connaître sa couleur ni son odeur, ça ne se décrit pas. Il me faudrait pour cela de nouveaux mots empreints de cette fraîcheur de l’inouï, ou plutôt les mêmes mots répétés sans cesse dans une litanie dont on ne connaîtrait le début mais jamais la fin. Ainsi les pas s’enchaînent, identiques et pourtant sensiblement différents. Différents parce que chacun porte en lui le poids des précédents et alourdit les suivants. Nos marches ne sont qu’éternelles répétitions empesées de lassitude, mais la première demeure celle qui nous fait vivre ce qui ne peut s’apprendre. »

« Je croyais que mes pas m’éloignaient d’une vie futile et solitaire, je croyais que je laissais derrière moi l’injustice des Gardiens, la cruauté de mes camarades et cet Ogre que je n’avais jamais vu, qui restait tapis derrière les murs, menaçant de nous dévorer. J’avais tort, certes, mais comme au temps de mon enfance, les illusions et la naïveté sont souvent plus douces que la vérité et il me prend l’envie de m’y aveugler encore maintenant, même une seule journée, pour que survivre me soit moins douloureux. »

« Nous vivons des vies d’équilibristes, le moindre faux pas entraîne la chute, j’imagine que cela nous façonne autant que les échasses déforment notre dos. »

« Les enfants étaient faciles à atteindre, ils n’espéraient que ça. Elle leur offrait son attention en tentant d’y voir autre chose que des orphelins vivant de rien, que ces corps nus et abandonnés faute de pouvoir suivre, des bouches de trop que personne ne voulait nourrir. »

« Nous tombons toujours poussés, par le vent, un autre, la folie, le désespoir… qu’importe. »

« Sourire l’avait évoqué du bord de ses lèvres devenues tristes. Une pudeur que je ne lui connaissais pas. Elle disait qu’il n’y avait rien à sortir de cela, que la vraie cruauté, quand on la subissait, on ne la racontait pas, on y sombrait ou on s’en libérait. Elle ne voyait qu’une seule bonne raison de me confier son secret : me montrer qu’il existait une autre façon d’être haut-dessus de sa douleur. »

« Survivre à tout prix. Au prix des autres, au prix de vivre. Mais vivre est une promesse qui nous fait grandir et ne sera jamais tenue. »

« De plateforme en plateforme, le répit se transforme en prison insupportable. Dans l’entassement de nos misères, les haltes nous rappelaient à ce que nous étions, à notre laideur, notre lâcheté de fuir perchés sur nos échasses, de chercher la beauté là où elle était : loin de nous et de notre médiocrité, dans l’immensité du ciel. »

« On naît inutile, on marche pour tenter de servir à quelque chose, puis on redevient inutile. Mourir reste la dernière chance de retrouver un peu de sens quand il faut le perdre tout à fait pour permettre aux autres de s’emparer de notre chair sans remords. »

« J’ai su alors ce qui te rendait différent de nous et un mot ancien, si vieux que je ne sais d’où il venait, a traversé mon silence : tu n’es pas un échassier, tu es Homme. »

« Un jour, il faudra bâtir un monde où les Gardiens conserveront la mémoire de nos infamies au lieu de la dissimuler. Peut-être ainsi cesserons-nous de nourrir l’Ogre.
A ma façon, je tente d’affamer le mien. Tant de choses existaient que j’avais choisi d’ignorer. »

« J’ai la certitude que j’aurais grandi différemment si les adultes m’avaient regardé, s’ils avaient protégé Rousseur et Grands-Yeux. »

Incipit de L’En-Bas :
« Le truc avec la naissance, c’est qu’on ne choisit pas. Ça nous tombe sur la tête comme les bambous se plantent dans le sol. Ça traverse les nuages et le ciel, et ça vous écrase sans prévenir ni attendre la permission. Naître, c’est un peu pareil il me semble, car j’en ai vu des marmots à peine éclos, on ne leur demandait pas trop leur avis. Les adultes les prenaient, puis les mettaient ailleurs, et ainsi de suite, comme on déplace des cailloux. Ça n’avait pas l’air de déranger les petits : ils étaient là, c’était suffisant. »

« Les vieux disent toujours qu’il n’y a rien de pire que l’oubli. Pas étonnant, ce sont des gardiens de mémoire. Parole sacrée ou pas, je pense qu’ils se trompent : oublier, ça évite de se torturer avec ce qu’on ne possède plus. »

« Le jour où la petite sœur est née, je crois que j’étais moins qu’un dix, ou un dix tout court ? Je ne sais pas trop. C’est difficile de se donner un âge. Les adultes sont forts pour ça, c’est d’ailleurs eux qui ont inventé le principe. Si j’ai bien compris, quand on ne sait rien faire, mais alors rien de rien, c’est zéro. Quand on se balade partout à quatre pattes, c’est un. Marcher, c’est deux. Faut attendre trois pour vouloir courir dans la boue. Un peu comme la course, un, deux, trois, partez ! Sauf qu’en vrai, les trois, tout le monde évite de les laisser filer, ils sont trop petiots et ils se font écraser tout de suite. Par contre, ils tracent carrément sur l’eau ! Tellement légers que même un orteil ne s’enfonce pas ! Si j’avais mon agilité et leur poids, je serais encore plus respecté que les géants.
Quatre, je crois que c’est le moment où on quitte le clan, mais dans certains camps, ils disent cinq, et dans d’autres, le quatre dure trop longtemps pour que ça veuille dire quelque chose. J’ai vu des quatre à peine lancés et des quatre qui auraient pu être des dix…
Avec cinq, pas d’erreur, on chasse ou on cueille. Puis on passe direct au dix avec des moins ou des plus.
Quand ils décidaient de nous compter, les vieux étaient trop drôles ! Ils nous attrapaient par les bras, les jambes, ils regardaient notre épaisseur, ils comparaient les tailles avec une main sur la tête et un air fripé et très sérieux. Mais le plus marrant, c’est quand ils s’engueulaient par ce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Moins dix ou plus dix, c’était la guerre à un point près. Là c’est un sept, sûr ! Ah non, un huit au moins ! N’importe quoi, il a plus dix ce gosse, ça se voit, allez, onze ! Onze ? Et puis quoi encore, pourquoi pas quinze tant qu’on y est ? Ah non, pas quinze ! Quinze, c’est la fin. Quinze, c’est la ligne qu’il ne faut pas franchir. A quinze, on sombre dans l’après. »

« Je ne suis pas prêt. Comment je pourrais l’être ? J’ai appris à avoir peur, pas à grandir.
Je ne sais rien de l’Ogre sinon ce que les vieux en disent et ce que les parents taisent. »

« Tout ce qui me reste, c’est l’affliction de comprendre à quel point je ne suis rien. Ça aussi, c’est un mot transmis par les vieux, affliction. Je sais qu’il s’agit d’une tristesse si forte que les bras d’une mère ou d’un père ne la soulagent pas. Même pleurer ne la fera pas partir. »

« Ne plus pouvoir bouger m’a forcé à ouvrir les yeux comme jamais, et à remarquer ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps, si je n’avais pas été aussi stupide. Tout était là, depuis le début, des éléments auxquels j’étais aveugle, trop occupé à pleurnicher sur mon sort et à tourner en rond autour de mon nombril. »

« Ses mots hurlaient plus que le vent. C’étaient des mots de colère qui griffent et mordent, qui glacent d’être si seuls et sans réponse. Une vraie tempête. »

Un chien à ma table / Claudie Hunzinger

Sophie Huizinga vit avec Grieg à l’écart, dans la forêt vosgienne, au lieu-dit « Les bois-bannis ». Loin de la foule et de la folie des villes, ils vivent de peu et en harmonie avec la nature. Ils lisent beaucoup et Sophie écrit. Elle est écrivaine. De temps en temps elle part pour une rencontre organisée par une librairie.

Un jour, une chienne s’approche de leur maison. Sophie la recueille et la soigne. Elle voit qu’elle a été maltraitée et qu’elle a subi des sévices sexuels. La chienne ne reste pas et repart. Après tout elle est libre, même si Sophie aurait aimé la garder. Elle a eu des chiens par le passé. Elle a un âne âgé dans un pré qu’elle aime beaucoup et à qui elle rend visite tous les jours.

Puis la chienne revient et s’installe chez eux. Alors Sophie la nomme Yes. Elle devient un membre à part entière de la famille, « un chien à ma table ». Il y a de très belles pages sur cette relation homme-animal.

Double de Claudie Hunzinger, Sophie raconte ses journées à marcher dans la nature, à lire et écrire. Elle est préoccupée par l’avenir de la planète. Ce roman aborde également la vieillesse avec humour. Sophie et Grieg forment un vieux couple atypique et attachant. Il y a beaucoup de poésie dans ces pages et une plume singulière qui ne ressemble à aucune autre. J’ai été happée par ce roman et son ambiance. Une expérience de lecture unique qui pousse à la réflexion ! Une ode à la littérature et à la nature, je ne pouvais qu’aimer ce livre !

Prix Fémina 2022

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit ? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres. »

« Je suis restée un moment à espérer la voir revenir. A revivre son arrivée. Jamais aucun chien ne m’avait regardée de sa façon à elle, plongeant ses yeux au fond des miens, voici qui je suis et toi qui es-tu ? Un regard cherchant le mien dans sa souveraineté. »

« Je me sentais fragile comme encore jamais dans ma vie. En bout de course. J’allais rendre les armes, accepter la défaite. Je me disais : cette fois j’y suis. Ça y est, je suis vieille. Mon corps s’est déglingué. Il ne pourra plus me porter à travers les forêts. Je le sais. J’ai alors tenté de récapituler : ses cuisses sont encore dures. Ses pieds restent sûrs et même révoltés, je n’ai jamais vu des pieds aussi révoltés, à déformer toutes les chaussures. Mais il n’a pas gardé un très bon dos. Ni des épaules solides. Ses genoux ne valent plus rien. Et ses hanches, bien que réparées l’une et l’autre, ne sont plus les mêmes. Alors, est-ce qu’avec un corps pareil, on peut encore crapahuter en forêt ? Non. Pourtant c’est là que je voudrais encore aller. Je ne peux parler que de là. Parler encore de la forêt, voilà ce que j’ai en tête, et sur le cœur, et dans la peau. Écrire encore un livre qui parlerait d’elle, la forêt sombre et velue. »

« Face au monde animal, je me sens du même bord. Et très rassurée de l’être. C’est à un tel point qu’il m’arrive, vis-à-vis d’un humain, de me réfugier dans le regard du chien qui l’accompagne. Dans certaines situations, je me taillerais vite fait avec le chien. Sortir d’un bond de moi rejoindre le chien. Filer à quatre pattes. Me casser. Combien de fois cela m’est-il arrivé, de croiser le regard du chien et d’y trouver d’emblée loyauté, complicité, profondeur, goût du jeu ? En connexion immédiate et totale ? Alors que dans le meilleur des cas, le regard de l’humain allant avec ce chien me laisse sur le qui-vive, avec au fond de moi un étrange réflexe de fuite, lui préférant l’autre monde. Celui du chien. Comment expliquer ça ? Faute de chien, il m’arrive d’avoir l’irrépressible besoin de fuir, par exemple au cours d’un repas de famille, dans les profondeurs du buffet en noyer, rejoindre les vieilles assiettes et les soupières où passent des charrettes de foin sous des horizons bleus. »

« Nous l’étions tous les deux. C’était flagrant. D’étranges vieillards abritant un enfant. Des vioques. J’aime beaucoup ce mot, vioque, il dit l’effarement insoluble de l’enfant qu’on est resté. »

« La fenêtre était ouverte.
On n’avait pas de voisins.
Grand silence.
La nuit immense.
Je me suis demandé, avant de m’endormir pour de bon, à la fin de cette journée de mon retour qui avait coïncidé avec celui de Yes, ce que j’aimais plus que tout.
J’ai compté.
La liberté.
Grieg.
Yes.
Mes Buffalo.
Notre abri dans le chaos. »

« Je revois Litanie, ce jour-là, aux Bois-Bannis. Seule. Elle était encore loin, juste une petite silhouette. À la longue, elle est devenue vieille, pelée, nous guère mieux. Elle broute encore, elle broute tout le temps, elle n’arrête pas de brouter comme Grieg de lire. Qu’est-ce qu’elle broute savamment, patiente, silencieuse, qu’est-ce qu’elle s’y connaît en herbes, refusant les fleurs brûlées/brûlantes du millepertuis photosensible, les feuilles velues/vulnéraires des digitales, tout comme celles lisses des muguets, en lisière à l’ombre, mêlées à celles des colchiques bourrés de colchicine, tout ça violemment cardiaque comme si la montagne voulait vous faire battre le cœur beaucoup trop vite ou trop lentement, vous enlever au monde d’en bas. »

« On avait beau se croire posés quelque part en bordure du monde, il arrivait pourtant que l’air aux Bois-Bannis sente la mort comme partout. Ça venait par grosses vagues empoisonnées apportées par le vent du fond de la vallée. »

« Pourtant, malgré la sorte de petite illumination que j’avais eue à Lyon, je ne sortais pas beaucoup. N’allais pas marcher. Au plus loin, j’allais jusqu’à Litanie lui donner du foin. Je n’avais rien remis en route. Quelques notes, pas davantage. Pourquoi, un soir de cet automne, ai-je alors pensé : je veux bien être devenue vieille, d’accord, je prends la vieillesse et son corps déglingué, mais je prends aussi l’inconnu qui va avec elle ! J’avais oublié l’inconnu. N’oublie pas l’inconnu. Et j’ai longuement pensé à l’inconnu devant moi, et la vieillesse m’a semblé devenir une sorte d’expédition en zone inconnue. Je l’ai pris comme ça. Je me suis dit je vais écrire le livre de cette expédition. »

« Pubis et forêts, arrêtons de tout raser. »

« Mais, souvent réveillée, je me répétais : Toi, tu es une sentinelle de l’autre monde : celui du dehors. C’est ça, ton rôle. Plus que jamais. »

« C’est comme ça, qu’un jour, j’avais ressorti le Guide des Lichens, et devant ses illustrations, je me suis vue telle que j’étais, et Grieg aussi, tel qu’il était, deux êtres bizarres, pas vraiment des champignons, mais pas loin d’en être ; pas non plus des algues malgré leur consistance ramollie ; deux êtres entre algues et champignons : des lichens. Les lichens sont des organismes singuliers, tantôt hypersensibles et fragiles, sentinelles de la qualité de l’air, des révélateurs de la pollution, tantôt indestructibles, survivant à tout. »

« Ce qui m’a donné envie de noter vite ce qu’il venait de me dire sur un bout d’enveloppe, et lui : Qu’est-ce que tu fais ! Tu es encore en train de voler ce qui sort de ma bouche ? On devait signer ensemble. Elle est incroyable, cette femme. Elle prend des notes pendant qu’on lui parle, notes qu’elle va trier soigneusement, ça m’amuse beaucoup son petit jeu, comment elle fait un choix pas toujours honnête. C’est une truande qui profite de tout ce qu’elle peut pour ensuite le trafiquer. On en sait jamais si elle ment ou si elle dit la vérité. D’ailleurs, maintenant que tout se casse la gueule en bas, qu’il n’y aura plus de maisons d’éditions ni de librairies ni de livres, elle va écrire pour qui, notre écri-vaine qui a de la peine ? Si tout se casse la gueule, pourquoi écrire encore ? Puisqu’on a perdu, pourquoi écrire ? Pour qui ? Tu devrais laisser tomber, pourquoi tu ne laisses pas tomber, Sophie ? Tu y crois encore, Fifi ?
Je me le demandais aussi. Est-ce que je crois encore à l’écriture ? »

« Souvent, la nuit, quand je me réveillais, je pensais à mon travail de sentinelle. Mets-toi une lampe que le front, une frontale pour éclairer ce qui t’entoure, voilà ce que je me répétais. Éclairer ce que nous allons perdre. Éclairer la perte. Voilà le travail. Parce qu’il était incroyable, le défilé de la perte, et comme il était venu vite. »

« Pourtant, avec Gaétan, ce qu’il y avait de bien, c’était qu’on percevait que si les choses allaient mal finir, ça n’avait aucune importance, on ne fait que passer sur Terre, et la réalité quand on l’agrandit jusqu’à devenir immense, n’est qu’une sorte de fiction. J’aimerais bien savoir où se trouve la frontière entre réalité et fiction. Et entre réalité et non-fiction ? Je ne l’ai pas trouvée. »

« Gaétan passait chez nous avant de regagner sa tente, juste avant la nuit. Il ouvrait son carnet. Il me montrait ses dessins. Puis un matin, comme le dernier cheval de la Terre se lève sans bruit dans le petit jour, il est reparti. »

« Les livres sont un abri. La langue est un pays. »

« C’est le lendemain que Yes a disparu.
Est-ce que j’avais tourné les yeux ?
Est-ce qu’un instant je m’étais endormie ?
Est-ce que je m’étais retournée ?
Je l’ai appelée.
Je l’ai cherchée partout.
Je ne l’ai pas trouvée.
Depuis j’ai un trou à la place du cœur, et mon corps, lui, ne veut plus rien entendre, tandis qu’autour de nous, le monde continue sa course vers le pire. De temps en temps, assise à ma table, je murmure son nom.
On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux. »

Les animaux de tout le monde / Jacques Roubaud

Ce recueil de poèmes pour enfants à partir de 7 ans est fort amusant ! En plus, l’éditeur a prévu une version augmentée en audio. A l’aide d’une application on peut scanner la page et accéder à la liste des poèmes lus par Jacques Roubaud, membre de l’Oulipo. C’est un plaisir de l’entendre dire ses poèmes. Et cela amusera très certainement les enfants de pouvoir écouter sa voix et ses intonations donner vie aux poèmes. Ses jeux de mots et sa fantaisie sont communicatifs et donnent envie de s’y essayer.

Les animaux sont le thème de ce recueil. 60 courts poèmes sont dédiés à différents animaux : le chat, le chien, le hérisson, la fourmi, l’hippopotame, la truite, le cochon, la girafe, l’escargot, l’âne, etc. Ce livre se termine avec le chihuahua, un poème aboyé !

Un classique de la littérature jeunesse à partager en famille, car il plaira aussi aux parents et grands-parents ! Une sympathique idée de cadeau si le père-noël est en manque d’inspiration !

Merci Babelio pour cette masse critique très appréciée

Note : 5 sur 5.


Poème du chat

Quand on est chat on n’est pas vache
on ne regarde pas passer les trains
en mâchant les pâquerettes avec entrain
(quand on est chat, on est chat)

Quand on est chat on n’est pas chien
on ne lèche pas les vilains moches
parce qu’ils ont du sucre plein les poches
on ne brûle pas d’amour pour son prochain
(quand on est chat, on est chat)

On passe l’hiver sur le radiateur
à se chauffer doucement la fourrure

Au printemps on monte sur les toits
pour faire taire les sales oiseaux

On est celui qui s’en va tout seul
et pour qui tous les chemins se valent
(quand on est chat, on est chat)

Le chihuahua

Chihua
Ouah
Ouah
Hua

Chihua
Ouah
Ouah
Hua

Ouah Chihua
Huahua !
Huaaa

Ouah Chihua
Huaaa
Ouah ouah Chihuahua !


Quatorze chiens en colère