Les sources / Marie-Hélène Lafon

J’attendais impatiemment ce livre. Marie-Hélène Lafon est l’une de mes écrivaines chouchous dont je ne rate aucun roman. La magie a encore opéré avec celui-ci. Elle est toujours aussi précise dans le choix de ses mots, allant à l’essentiel. L’image d’une dentellière ou d’une orfèvre me vient à l’esprit quand je pense à son écriture.

On retrouve les thèmes chers à l’autrice, la campagne et la vie à la ferme. Le roman se divise en trois parties inégales avec trois points de vue. La première partie est racontée par la mère. Elle décrit le calvaire qu’elle vit avec son mari qui la bat. A trente ans, elle est fatiguée et ne reconnaît plus son corps « haché par les cicatrices des trois césariennes ». Après son mariage, elle a rapidement eu trois enfants, rapprochés, deux filles et un garçon : Isabelle, Claire et Gilles. Sa vie tourne autour de la maison et des enfants : ranger, nettoyer, cuisiner. A cette époque, en 1967 et dans la campagne où ils vivent, le Cantal, il y a des choses qu’il faut taire et montrer une certaine respectabilité, l’honneur prime. Ce premier chapitre fait le portrait d’une femme jusqu’au samedi 10 juin et dimanche 11 juin 1967 où elle ose dire à sa mère ce qu’elle endure.

Puis le second chapitre se situe en mai 1974, du point de vue du mari, Pierrot. Un homme à l’éducation patriarcale, qui rejette la faute sur son ex-femme et ne se remet pas en question.

La dernière partie est la plus courte et se passe fin octobre 2021. C’est la sœur cadette, Claire, qui prend la parole.

Comme toujours, c’est très bien écrit. J’entends la voix de Marie-Hélène Lafon avec son intonation si particulière marteler les phrases et faire ressortir les mots.

Ce roman compte un peu moins de 120 pages que j’ai lues d’une traite. J’aurais aimé encore rester un peu dans cette famille, connaître le point de vue des frères et sœurs, ainsi que leur vie après ce 11 juin 1967. J’espère que cela fera l’objet d’un autre roman. En tout cas je pourrais poser la question dimanche soir lors de la rencontre Vleel. D’ailleurs vous pouvez encore vous inscrire, ce sera à 19h.

Note : 5 sur 5.

Retour sur la rencontre VLEEL avec Marie-Hélène Lafon

Cette rencontre était passionnante et m’a permis d’en apprendre beaucoup sur la genèse du roman. L’autrice a été happée par cette histoire. Bien qu’elle devait publier un autre titre, celui-ci lui est apparu comme une nécessité et elle l’a écrit en 15 jours répartis sur 3 périodes qui correspondent aux 3 parties du livre. Les deux dernières lui ont été demandées par son éditrice, Pascale Gautier, dont le livre lui est dédicacé. Elle a été serrée par le temps pour écrire ce livre.

Lors de cette soirée, elle a répété : « on écrit les livres qu’on peut ».

Il lui a fallu du courage et attendre que ses parents ne soient plus de ce monde pour écrire ce roman autobiographique sur sa mère et son père. Dans ces pages, l’autrice est le personnage de Claire.

La partie sur sa mère a été la plus douloureuse à écrire. Pour la partie sur son père, elle s’est inspirée d’un podcast de France Culture de Mathieu Palain sur la violence des hommes.

J’ai pu poser ma question sur le fait de prolonger son roman avec la vie de la mère et des enfants après la séparation. Elle m’a répondu qu’elle ne se sentait pas le droit d’écrire à la place de sa mère et de ses frère et sœur. Ce sont les lecteurs qui habitent les creux, les blancs et les silences avec ce qu’ils sont. C’est la vie des livres en aval, donc réinventés.

Tous ses livres se répondent. On retrouve des scènes d’un livre à l’autre. Cette rencontre m’a donné l’envie de (re)lire toute l’œuvre de Marie-Hélène Lafon et j’ai trouvé une lectrice pour m’accompagner dans ces lectures et notre « lafonmania » !

Elle a aussi parlé des textes qui l’ont impressionnée et que j’ai désormais aussi envie de lire !

Bref, je vous encourage à regarder le replay ou écouter le podcast de cette soirée exceptionnelle.

Incipit :
« Il dort sur le banc. Elle ne bouge pas, son corps est vissé sur la chaise, les filles et Gilles sont dans la cour. Ils sont sortis aussitôt après avoir mangé, ils savent qu’il ne faut pas faire de bruit quand il dort sur le banc. Claire a refermé derrière elle les deux portes, celle de la cuisine et celle du couloir. La table n’est pas débarrassée, elle s’en occupera plus tard, quand il aura fini la sieste. Une lessive sèche dans le jardin, Nicole l’a écartée sur le fil avant de partir, il faudra ramasser tout le linge, repasser, ranger, préparer les vêtements des enfants pour demain matin, les leurs aussi, et cirer les chaussures. Elle est contente de descendre chez ses parents, elle voudrait être contente, on sera chez elle, de son côté, on pourra rire et parler fort, il n’aura pas le dessus ; chez elle il n’a pas le dessus, il mange et il se tait. Dans trois semaines, le 30 juin, elle aura trente ans. Trente ans, trois enfants, Isabelle, Claire et Gilles, deux filles et un garçon, sept, cinq et quatre ans, une ferme, une belle ferme, trente-trois hectares, une grande maison, vingt-sept vaches, un tracteur, un vacher, un commis, une bonne, une voiture, le permis de conduire. Heureusement elle a le permis de conduire ; sa mère a eu raison d’insister pour qu’elle le passe. Isabelle, Claire, Gilles. Les trois prénoms reviennent toujours dans ses listes ; trois enfants, trois prénoms, trente-trois hectares, trente ans. Elle s’accroche à ses listes. »

« elle ne reconnaît pas son corps que les trois enfants ont traversé ; elle ne sait pas ce qu’elle est devenue, elle est perdue dans les replis de son ventre couturé, haché par les cicatrices des trois césariennes. Ses bras, ses cuisses, ses mollets, et le reste. Saccagé ; son premier corps, le vrai, celui d’avant, est caché là-dedans, terré, tapi. Il dit, tu ressembles plus à rien. Il dit, tu pues, ça pues. Et il s’enfonce. »

« Pour se calmer et tenir, il faut faire. Faire des choses. Elle a appris ça ; travailler, réciter des listes, penser à d’autres personnes, se raconter les histoires des gens, en dehors de la famille, et profiter des occasions. Elle appelle occasions les accalmies, il y en a et certaines sont assez prévisibles. »

« elle va avoir trente ans et sa vie est un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il est le père des trois enfants, il les regarde à peine mais il est leur père, il est son mari et il a des droits. »

« Ils se sont mariés un 30 décembre, et elle pense souvent qu’elle est entrée, en se mariant avec lui, dans une sorte d’hiver qui ne finira pas. Toujours elle a vu des vaches, des prés, des fermes, c’est son monde et elle n’en a pas rêvé d’autre. »

« Il la laisse aller à la messe en voiture avec les trois enfants ; il dit qu’il faut se montrer pour faire son trou dans ce pays et elle sait qu’il a raison. Ils pourraient avoir une bonne vie dans cette ferme, si les choses n’étaient pas comme elles sont, les choses que les gens ne savent pas et ne doivent pas savoir. Elle ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. Elle ne sait pas pourquoi et ne cherche pas à comprendre, mais, dans la voiture, le dimanche matin, quand ils descendent, elle rumine sa vie, les sept dernières années, depuis le mariage. Elle est comme une vache lourde, une vieille vache fatiguée, son père dirait fourbue, une vache fourbue ; elle rumine et elle attend. »

« Fabrique de pauvre type, pauvre type, un enfant de quatre ans, son propre fils ; elle tourne et retourne les mots qui font autant de dégâts que les coups, peut-être même davantage parce qu’ils ne la lâchent pas et lui tombent dessus au moment où elle s’y attend le moins, quand elle pourrait être à peu près tranquille et penser à autre chose, pendant la messe par exemple ou quand elle fait les courses à l’épicerie. »

« C’est un dimanche ordinaire dans la vie ordinaire et pas foutue des gens normaux qui n’ont pas peur tout le temps. Ces mots lui montent à la gorge, exactement dans cet ordre. »

« Cinq années et demie dans la vallée de la Santoire, et une vie entre Aurillac, Fridières et Paris. La source serait là, une source. Elle préfère le mot source au mot racine. Elle a beaucoup retournée ces questions quand elle avait trente ou quarante ans. Elle sait qua sa sœur et son frère s’arrangent aussi comme ils le peuvent avec cette maison des petites années, la cour et l’érable. »

« Ils liquident, ils liquident l’héritage, ils ont été les trois héritiers du père. Claire respire l’odeur tiède et sucrée des feuilles alanguies. Alangui est ridicule, elle le sait, mais elle laisse ce mot monter et la déborder. Personne n’a jamais été vraiment alangui dans cette cour, en tout cas personne qu’elle connaisse. »

2 commentaires sur « Les sources / Marie-Hélène Lafon »

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