Voici un très beau texte sur la fraternité et la maladie mentale. Jean-François Beauchemin dans ce roman autobiographique raconte la schizophrénie de son frère par petites touches, avec beaucoup de bienveillance et d’amour. Il mêle souvenirs et réflexions en terminant toujours ses chapitres par une observation de la nature en utilisant tous ses sens.
Il explique d’ailleurs son intention dans l’un des courts chapitres : un livre où il ne se passe rien, avec des gens dans leur quotidien et la nature très présente pour contrebalancer les émotions.
On découvre ce que peut être la vie d’un schizophrène : il se sent persécuté, a des difficultés à rassembler ses pensées, n’a aucune notion d’hygiène et de tenue correcte.
Il évoque également leur belle enfance, l’éducation reçue, la découverte de la maladie. Après le décès de leurs parents, il s’occupe de son frère, essaye de gérer au mieux ses crises. Seule la poésie semble l’apaiser dans les moments sombres qu’il traverse. Son recueil préféré est « Seuls demeurent » de René Char.
Jean-François Beauchemin évoque humblement son métier d’écrivain. Ecrire lui permet de mieux se connaître et d’aller vers les autres. Il donne également des références littéraires.
Il se contente d’un bonheur simple au milieu de la nature, de balades avec son chien, de conversations avec ses voisins, sa femme ou son frère. Et voici la très belle phrase de conclusion de ce roman lumineux : « Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »
J’ai eu envie de noter toutes les phrases de ce magnifique roman plein de poésie. Il est très court (143 pages) et je ne peux que vous encourager fortement à le lire. A la fin de l’ouvrage, il donne son adresse mail si le lecteur a envie de le joindre. Certains l’ont fait et il leur a répondu.
J’ai d’ores et déjà prévu de lire l’un de ses précédents romans : « Le jour des corneilles » que j’ai acheté en poche.
Incipit :
« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser des œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »
« A ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. »
« Ce que j’aime ce sont les gestes, les regards, les sourires et les larmes, les cheveux qui poussent, les pas, les paroles, autrement dit la vie du corps. Rien ne m’émeut davantage que de voir mon frère sourire (ne fut-ce qu’un très court instant), ou de l’observer graisser avec tant de passion dévorante la chaîne de sa bicyclette. »
« Une fois, parce que mon frère refusait encore de sortir de sa chambre, mon père avait enlevé la porte. « Il s’enferme ? Éliminons les portes ! J’enlèverai s’il le faut toutes les portes de cette maison ! Dieu du ciel ! Tant que je vivrai, personne ne s’enfermera chez moi ! » nous avait-il déclaré. Ce n’était pas aussi stupide que ça en avait l’air. La preuve, c’est que mon frère a reconnu dans ce geste un peu expéditif un aspect de sa propre pensée désormais si déroutante. Une minute après que la porte eut été retirée de son cadre, il est sorti très docilement de sa chambre. « Parfois, a-t-il dit en passant devant nous, les choses sont d’une horrible simplicité. » »
« Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. Le soir tombait. De la forêt toute proche nous parvenaient les premiers hululements d’un hibou. »
« Il est venu ce matin encore frapper à ma porte. Je n’avais pas versé le café dans les tasses que déjà il me disait ces mots : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » J’ai trouvé l’idée d’autant plus séduisante que j’ai sous la main, avec ma vie très banale, une grande quantité de matière à partir de laquelle travailler.
Sitôt mon frère reparti, j’ai posé les bases de mon livre. J’ai imaginé une histoire où seules actions allaient être celles de gens s’occupant par exemple du jardin, ou dénombrant le soir des étoiles familières, ou encore lisant quelques pages à l’ombre d’un arbre. J’allais mettre en scène des hommes et des femmes dépouillés de leurs masques, et dont l’absence de dogmes et de trop grands préjugés allait laisser la place nécessaire au déploiement de leur lucidité, à leur besoin de comprendre et, au fond, à leur refus de souffrir. J’avais à cœur de respecter l’équilibre des angles, des points de vue. Chaque fois que je montrerais dans ce romans les remous d’une âme, je tâcherais d’évoquer en contrepartie le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison. Tout l’édifice allait se construire en ne recourant qu’à ces pauvres matériaux. En somme, l’âme seule de ces gens allait être visible, et tout le reste demeurerait non pas accessoire, mais comme obéissant aux mouvements de cette âme.
J’étais tenté d’aller plus loin, mais j’avais chaque fois que je déviais de mon plan la curieuse impression de l’enlaidir. A la fin, j’ai appelé mon frère pour lui faire le résumé de ce livre à venir. Le bruit ambiant perçu durant la conversation me laissait deviner qu’il était en train de préparer le repas. J’entendais aussi, venu de plus loin, le babillage léger de sa perruche bleue. A un moment, une bouilloire a sifflé. A cette heure, le ciel commençait à lentement tourner sur lui-même et se préparait au soir. Mon chien, comme traversé de songes, est venu se coucher à mes pieds. Tout cela était d’une formidable beauté. »
« Je crois que le jour où le Docteur Dumontier a dit que mon frère souffrait d’une maladie grave, quelque chose s’est brisé. Sauf erreur, et puisqu’il est vrai que les mots donnent sa forme à l’esprit, le fait d’avoir simplement mis le mot schizophrénie sur ce mal a en quelque sorte accéléré la dégringolade de mon frère. Sa jeunesse, que j’avais observée s’enfuir au cours des quelques mois précédents, laissait place désormais à autre chose qui n’était pas encore le déclin mais qui s’y préparait.
Nos deux vies se précisaient. La sienne devenait un long soir sombre et menaçant. La mienne était plus que jamais consacrée à l’apprentissage du métier d’écrivain. Le soir, au-dessus de la maison familiale, le ciel était vert, puis pourpre. Je restais longtemps à observer cela, ce miracle du Monde qui sombrait dans la nuit, de la lumière qui par degrés disparaissait derrière la forêt. Je dénombrais au ciel quelques étoiles mobiles, contemplais pendant une heure la lune courir dans la cime des arbres. Un saisissant sentiment de douceur s’emparait de moi. Je ressortais mes livres, retrouvais avec une espèce de joie perdue les grands paysages mélancoliques de Gabrielle Roy, les inquiétantes et profondes forêts de Charles Baudelaire, renouais avec le prudent pragmatisme de Montaigne. Je me rappelais avoir souffert, et qu’à l’époque ces gens-là m’avaient guéri, en quelque sorte. J’espérais secrètement que les livres aient sur mon frère le même effet bénéfique qu’ils avaient sur moi. C’était difficile à dire. Je ne sais trop comment ni pourquoi, les poètes l’aidaient à vivre. Mais la mélodie que j’entendais dans la littérature ne semblait pas plus arriver à ses oreilles qu’à son esprit. On aurait dit que, pour lui, les mots écrits étaient des mains qui tâtonnent dans l’obscurité. Puisque, à cause du docteur Dumontier, c’était par les mots qu’il était véritablement entré dans le malheur, peut-être cherchait-il, par eux aussi, à en sortir au moins un peu. »
« J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « A quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. » »
« « La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. » »

Merci pour cette découverte que je note n’ayant jamais rien lu sur le sujet.
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