Ceci n’est pas un fait divers / Philippe Besson

Je commence la rentrée littéraire d’hiver par une lecture pas très drôle !

Le roman s’ouvre avec l’appel de Léa, 13 ans, à son frère aîné (19 ans). Après quelques secondes de flottement, elle lui annonce « Papa vient de tuer maman. »

Puis le frère déroule l’histoire de ce drame familial et donne le point de vue des « victimes collatérales » car invisibles. Il y a différentes étapes, toutes douloureuses : la morgue pour lui, l’enquête de la police et donc leurs questions, la mise sous scellés de la maison qui leur est inaccessible, le procès. Toute une vie à recommencer mais avec le poids du chagrin, de la colère et de la culpabilité.

Le narrateur essaie de comprendre cet acte. Il s’interroge sur les signes avant-coureurs alors qu’il était parti depuis plusieurs années à Paris pour mener une carrière de danseur de ballet. Une passion que son père n’approuvait pas, car pas assez viril pour lui. Il décrit son enfance et fait le portrait du père : un homme qui s’énerve vite, peu présent dans la relation père-fils, jaloux et possessif vis-à-vis de sa femme, un pervers narcissique.

Après cette tragédie, tous ses rêves et ses espoirs s’écroulent. Il revient vivre auprès de sa sœur avec leur grand-père paternel. Leurs vies sont brisées. Léa révèle peu à peu le traumatisme qui sommeille en elle.

Avec beaucoup de pudeur et de sobriété, l’auteur nous raconte cette tentative de reconstruction. Les personnages sont attachants. Il y a des passages très émouvants et on ne peut qu’être en colère quand on apprend que la mère était venue porter plainte avant et que la Police l’a renvoyée chez elle sans rien faire. Vous l’aurez compris, ce livre dénonce beaucoup de dysfonctionnements de notre société au sujet des féminicides.

Un roman bien écrit, dont le style fluide et mon envie de connaître la suite m’a fait tourner les pages encore et encore, bref j’ai dévoré les 204 pages en une soirée.

Le livre sort demain en librairie (05/01/2023) et Philippe Besson sera l’un des invités de l’émission La Grande librairie avec Augustin Trapenard ce soir.

Merci Babelio et Julliard pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Au téléphone, d’abord, elle n’a pas réussi à parler.
Elle avait pourtant trouvé la force de composer mon numéro, trouvé aussi la patience d’écouter la sonnerie retentir quatre fois dans son oreille, puisque j’étais occupé à je ne sais quoi à ce moment-là et que j’ai décroché à la dernière extrémité. Finalement, elle m’avait entendu crier son prénom dans une sorte de précipitation car j’étais tracassé à l’idée d’avoir manqué l’appel mais au moment de s’exprimer, aucun son n’est sorti, aucun, comme si soudain elle était devenue muette et, en réalité, c’était ça, exactement : elle était devenue muette, sous la violence du choc. »

« La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. Il arrive que certains se montrent curieux, posent des questions, ça n’a pas été mon cas, je ne les ai jamais interrogés sur leur jeunesse. J’imagine que c’était aussi un effet de notre pudeur, du mutisme imposé au sujet des sentiments, on n’allait pas se livrer à des confessions, du déballage. »

« Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autres, ou entre elles. »

« Aussitôt, une autre interrogation a surgi. Je ne cessais de me répéter : « Malgré tout, malgré la dissimulation, l’omerta, mon éloignement, commet se fait-il que je n’aie rien vu ? » Il y avait forcément eu des signaux, mêmes faibles, des indices, mêmes ténus. Forcément.
C’est alors que, dans la chambre d’enfant cernée de nuit, ont commencé à me revenir, à la manière de bulles qui remontent des profondeurs et viennent exploser à la surface d’une eau calme, des choses auxquelles je n’avais pas accordé d’importance sur le moment et qui, scrutées et rassemblées a posteriori, ont formé une image saisissante. »

« Que je vous dise : cette conversation a joué un rôle important. Car c’est juste après que j’ai véritablement entamé mon travail d’enquête. Et c’est ainsi que j’ai fini par comprendre que mon père n’était pas seulement un homme possessif et paranoïaque, pas seulement un être terrifié à l’idée d’être abandonné et qui compensait par la rage, il était aussi, peut-être avant tout, ce qu’on nomme un pervers narcissique. »

« L’audience s’est ouverte sur un incident : deux femmes ont bondi, déchiré leurs chemisiers et, seins nus, hurlé des slogans dénonçant les féminicides, l’inertie de la police, la lenteur de la justice. (Un détail, en passant : le mot « féminicide » est souligné en rouge dans le traitement de texte que j’utilise, comme le sont les mots qui n’appartiennent pas au dictionnaire. En fait, ce n’est pas un détail.) »

« Du reste, ce sont cette immobilité et cette langueur qui, un jour, ont provoqué ma décision d’écrire notre histoire. Car, contemplant Léa murée dans sa nuit personnelle, je me suis rendu compte que, pour le monde extérieur, nous n’étions que des victimes collatérales. Pour cette raison, on nous priait d’être des victimes invisibles et silencieuses. Et j’ai refusé de me résoudre, à ce silence. »

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