Les prix littéraires de l’automne 2022

Tous les lauréats sont désormais connus. L’occasion de faire rapidement le point sur les prix et de voir ceux que j’ai lus ainsi que mes prochaines lectures !

Comme chaque année, je constate que je suis davantage sur la même longueur d’onde que les lycéens. Je préfère souvent leur choix à celui de leurs aînés, en tout cas en ce qui concerne le Goncourt.

Déjà lus et aimés pour la majorité :

En cours de lecture ou chronique à venir :

Mes prochaines lectures :

  • Prix Médicis : La treizième heure / Emmanuelle Bayamack-Tam (POL). Une autrice que j’aime beaucoup.
  • Prix Jean Giono, Prix Landerneau et Prix Renaudot des lycéens : On était des loups / Sandrine Collette (JC Lattès). Dans ma PAL depuis un moment, je me réjouis de le lire.
  • Prix Blù Jean-Marc Roberts et Prix Maison Rouge : L’homme qui danse / Victor Jestin (Flammarion). J’avais beaucoup aimé son premier. J’ai hâte de lire celui-ci.
  • Prix André Malraux : Le cœur ne cède pas / Grégoire Bouiller (Flammarion). Recommandé par un libraire, je l’ai téléchargé en numérique auprès de ma médiathèque. Vu le nombre de page ce sera plus pratique !
  • Prix Stanislas : Jean-Luc et Jean-Claude / Laurence Potte-Bonneville (Verdier). J’aime beaucoup la ligne éditoriale de Verdier.
  • Prix des libraires de Nancy – Le Point : Taormine / Yves Ravey (Minuit). Un auteur que je n’ai jamais lu. A découvrir.
  • Prix littéraire Roman News : La vie clandestine / Monica Sabolo (Gallimard). L’idée de ce prix est intéressante, relier nos lectures à l’actualité. J’avais beaucoup aimé le roman lauréat de l’année dernière.
  • Prix Envoyé par la Poste : Trois sœurs / Laura Poggioli (L’Iconoclaste). Recommandé par un bibliothécaire, il fait partie des livres à lire de cette rentrée littéraire.
  • Prix Hors Concours : Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis / Nétonon Noël Njékéry (Hélice Hélas). C’était le seul finaliste parmi mes choix, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Il m’attend dans ma PAL !
  • Prix Hors Concours – Mention du public : L’Arbre de la colère / Guillaume Aubin (La Contre Allée). Adoré par une de mes collègues, il est également dans ma PAL.
  • Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama : Au vent mauvais / Kaouther Adimi (Seuil). Dans ma PAL depuis quelques semaines. J’avais beaucoup aimé ses deux premiers romans.

Ceux que je lirai peut-être :

… selon le temps dont je dispose, de mes envies de lecture, de vos retours ou de l’alignement des planètes !

  • Prix Renaudot : Performance / Simon Liberati (Grasset)
  • Prix Interallié : Roman fleuve / Philibert Humm (Les Équateurs)
  • Prix Méduse : Vers la violence / Blandine Rinkel (Fayard)
  • Prix de Flore : Chienne et louve / Joffrine Donnadieu (Gallimard)
  • Prix Robert Walser : Mourir avant que d’apparaître / Rémi David (Gallimard)
  • Prix Castel : Commencements / Catherine Millet (Flammarion)

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire vos coups de cœur ou les prix que je n’ai pas mentionnés !

Retrouvez toutes les liens vers les chroniques de la rentrée littéraire 2022 dans cet article : https://joellebooks.fr/2022/08/17/la-rentree-litteraire-2022/

Vivre vite / Brigitte Giraud

Brigitte Giraud met en vente la maison qu’elle avait achetée avec son mari juste avant qu’il meurt dans un accident de moto. Ce roman autobiographique est l’occasion de « faire le tour de la question » ou son deuil. Chaque titre de chapitre commence par « Si… ». Elle égrène ainsi les suppositions, ce qui aurait pu changer le destin et éviter la mort de son conjoint. On y ressent l’amour de Brigitte pour Claude.

« Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement.
Si je ne m’étais pas entêtée à visiter cette maison.
Si mon grand-père ne s’était pas suicidé au moment où nous avions besoin d’argent.
Si nous n’avions pas eu les clés de la maison en avance.
Si ma mère n’avait pas appelé mon frère pour lui dire que nous avions un garage.
Si mon frère n’y avait pas garé sa moto pendant sa semaine de vacances.
Si j’avais accepté que notre fils parte en vacances avec mon frère.
Si je n’avais pas changé la date de mon déplacement chez mon éditeur à Paris.
Si j’avais téléphoné à Claude le 21 juin au soir comme j’aurais dû le faire au lieu d’écouter Hélène me raconter sa nouvelle histoire d’amour.
Si j’avais eu un téléphone portable.
Si l’heure des mamans n’avait pas été aussi l’heure des papas.
Si Stephen King était mort dans le terrible accident qu’il avait eu trois jours avant Claude.
S’il avait plu.
Si Claude avait écouté Don’t Panic de Coldplay, et non pas Dirge de Death in Vegas, avant de quitter le bureau.
Si Claude n’avait pas oublié ses 300 francs dans le distributeur.
Si Denis R. n’avait pas décidé de ramener la 2CV à son père. »

Elle reconstitue la dernière journée de Claude, à la manière d’une enquête pour éclairer les zones d’ombre et assouvir son obsession pour comprendre cet accident.

Claude a utilisé la moto du frère de Brigitte, entreposée dans le garage de cette maison qu’ils viennent d’acheter. Celle que Brigitte a absolument voulu acheter et que maintenant, vingt plus tard, elle vend. Ils ont reçu les clés plus tôt que prévu et ils n’ont pas encore emménagé. Brigitte part à Paris chez son éditeur. Elle laisse Claude et leur fils le temps d’un aller-retour, soit deux journées et une nuit.

Claude est un motard mais il possède une moto beaucoup moins dangereuse que la Honda 900 CBR de son beau-frère. Brigitte a fait des recherches sur Internet et sur des forums. Cette moto a été vendue en France mais pas au Japon où elle est fabriquée, car trop dangereuse, trop puissante.

Elle interroge aussi le collègue de Claude à la bibliothèque de Lyon où il dirigeait la discothèque. Elle parle de sa passion pour la musique et des articles qu’il écrivait pour des magazines spécialisés. L’occasion de glisser quelques titres de chansons et leur chanson : Courage des oiseaux de Dominique A. (album La Fossette).

Rapidement lu un dimanche après-midi, je n’ai pas été embarquée par ce roman autobiographique même s’il relève du récit intime et que c’est un genre que j’aime beaucoup. J’avoue préférer en général le Prix Goncourt des Lycéens à celui de leurs aînés. Donc je m’en vais de ce pas lire « Beyrouth-sur-Seine » de Sabyl Ghoussoub, qui m’attend depuis quelques semaines.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Après avoir résisté pendant de longs mois, après avoir ignoré jour après jour les assauts des promoteurs qui me pressaient de leur céder les lieux, j’ai fini par rendre les armes.
Aujourd’hui j’ai signé la vente de la maison.
Quand je dis la maison, je veux dire la maison que j’ai achetée avec Claude il y a vingt ans, et dans laquelle il n’a jamais vécu. »

« J’ai calmé ma furie et j’ai accepté d’enfiler le costume d’une personne fréquentable. Il me fallait revenir au marché des vivants. Celui qui disait que j’étais veuve, je le passais au lance-flammes. Sidérée de chagrin oui, veuve non. »

« Je fais une dernière fois le tour de la question, comme on fait le tour du propriétaire, avant de fermer définitivement la porte. Parce que la maison est au cœur de ce qui a provoqué l’accident. »

« Je reviens sur la litanie des « si » qui m’a obsédée pendant toutes ces années. Et qui a fait de mon existence une réalité au conditionnel passé. »

« Pour écrire il faut être obsédé par ce qu’on raconte, et là j’étais obsédée par une autre chose, qui prenait toute la place. »

« Au moins je souriais en pensant à Claude, je passais un long moment sur YouTube, j’avais dérivé assez loin, et je me rendais compte comme j’étais traversée par l’amour vingt ans après. »

« Ça fait vingt ans et ma mémoire est trouée. Il m’arrive de te perdre, je te laisse sortir de moi. »

Une nuit après nous / Delphine Arbo Pariente

Mona vit avec Paul, ils ont une fille, Rosalie qui a 6 ans. Mona a deux garçons d’un premier mariage qui ont la vingtaine. Premier mariage qui lui a permis de fuir le domicile parental.

Elle rencontre Vincent, prof de Tai Chi et débute une relation avec lui, pas sexuelle plutôt de confiance mêlée à de l’amour. A lui elle ose tout dire, y compris ce qu’elle tait depuis toujours.

On plonge alors dans l’histoire familiale. Ses grands-parents juifs quittent la Tunisie pour la France, à cause du racisme et de la violence à leur égard. Ils passent d’une belle vie à la misère. Ils s’installent à Paris où la grand-mère trouve un travail.

La mère de Mona se marie à 19 ans avec un homme originaire de Tunisie également. Mais sa forte myopie l’empêche de travailler. Son mari la rabaisse. Son salaire ne suffit pas à subvenir à leurs besoins. Ils se mettent alors à voler dans les supermarchés.

Quand Mona naît, ils ne changent rien à leurs habitudes et tout naturellement la petite vole comme ses parents lors de leur virée hebdomadaire. Mona remarque que son père est content, même fière d’elle quand elle réussit à voler un autoradio. A partir de ce moment-là elle fait tout pour faire plaisir à son père. Elle attend un geste d’amour en retour de ses parents. Mais sa mère dépressive, reste froide et distante. Le jour de la naissance de son petit frère, toute sa vie bascule.

Son enfance rime avec faim, froid, honte, vol, mensonge, jamais de vêtements ni de chaussures à sa taille, puis violence. Elle quitte ses parents et son petit frère qu’elle aura peu connu pour fuir un événement qu’elle occulte pour survivre, pour fuir son père. Dans ce texte, il est aussi question de la perte de l’enfance, d’une brisure qui marque toute une vie.

Quand écrire devient un besoin, une urgence vitale, cela donne ce roman à fleur de peau, émouvant, mais aussi avec un style et une poésie qui donne envie de lire encore cette primo-romancière.

Une belle découverte grâce aux fées des 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom. »

« Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa. »

« J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je cofondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille. »

« Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. »

« A trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire. »

« Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait pas intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. »

« Ces hier ont longtemps teinté de gris ses aujourd’hui, ils ne laissaient ni bosses ni bleus, elle boitait pourtant devant demain. Sa mémoire, ce n’est pas le passé qu’elle contient, mais le présent qui la déborde. Il y a ce qu’il faut décider de dire pour ôter ce manteau brodé d’écailles jeté sur les épaules, congédier ce chagrin qui aboie dans son cœur, liquider le chien et la putain qui lui sourit dans le miroir de la salle de bains, retourner à ses puzzles. Je vois l’enfant nettement maintenant, comme prise dans l’étau d’un médaillon, je suis prête à appuyer sur le bouton-ressort, soulever la petite vitre. »

« Quelque chose se refermait sur nous, le beau qu’on a rêvé, le bleu qu’on n’a pas peint, minuit jamais atteint. »

L’archiviste / Alexandra Koszelyk

Un nouveau roman d’une autrice chouchou, je n’ai pas résisté longtemps. En plus VLEEL a eu la bonne idée d’organiser une rencontre avec Alexandra Koszelyk et ce fut un régal de l’écouter.

Le roman se déroule en Ukraine, en temps de guerre. L’identité de l’ennemi et occupant n’est jamais mentionnée. Le personnage principal s’appelle K. C’est une jeune femme archiviste qui a participé au sauvetage du patrimoine ukrainien en cachant des œuvres dans les galeries souterraines de la bibliothèque où elle travaille. Un jour, l’Homme au chapeau arrive et lui demande de modifier certaines œuvres afin qu’elles ne transmettent plus les valeurs de la patrie ukrainienne. Pour l’obliger à falsifier ces livres, partitions, tableaux, etc., l’Homme au chapeau lui fait du chantage en faisant peser une menace sur sa mère souffrante et sa sœur jumelle Mila. Cette dernière est journaliste et photographe. L’Homme lui dit qu’elle est retenue prisonnière. L’Homme au chapeau est l’incarnation du Mal. A partir du moment où K modifie des œuvres, elle se transporte dans leur passé. Le lecteur plonge avec elle dans l’histoire de l’Ukraine. Tout un imaginaire surgit et des ombres apparaissent.

Ce livre ne parle pas de la guerre mais de ce qui se passe dans les souterrains. A travers ces œuvres, on découvre des événements historiques comme Holodomor, une famine des années 1930 qui a durement touché les Ukrainiens, ou Tchornobyl qu’on connaît mieux. Ce qui est également passionnant, c’est que l’autrice nous fait aussi découvrir des artistes ukrainiens. Depuis la rencontre VLEEL, j’ai commandé un recueil de poèmes ukrainiens, notamment du poète Taras Chevtchenko qui est très présent dans ce roman. Les arts y ont une large place. On s’attache à K et on ressent sa souffrance devant cette tâche qui l’oblige à détruire sa culture et ses racines. Et on s’interroge, comme K, sur ce que l’on ferait ou pas pour sauver ce patrimoine inestimable. Aurait-on le courage de s’opposer à l’Homme au chapeau ?

Les grands-parents d’Alexandra Koszelyk sont Ukrainiens. Elle voulait faire un livre digne pour le peuple ukrainien. Le passé et le devoir de mémoire sont essentiels car comme elle le dit : « l’histoire est importante pour savoir où l’on va ». Que peut-on transmettre aux futures générations quand tout a été détruit ? Les mots et le langage ont également une importance forte, notamment quand l’Homme au chapeau demande à K de changer les mots de l’hymne ukrainien. On peut faire le parallèle avec les fake news aussi. L’histoire pourrait se passer ailleurs. La guerre détruit une culture, on pense à la Syrie où des œuvres majeures ont été démolies.

Vous l’avez compris, c’est un coup de cœur pour moi. Je suis ravie de retrouver la plume poétique aux mots justes de cette autrice chouchou. J’ai beaucoup aimé ce livre engagé qui résonne tout particulièrement dans l’actualité. Ce roman à dimension universelle est aussi un hommage à la résistance du peuple ukrainien.

Merci Alexandra Koszelyk et Aux forges de vulcain pour ce magnifique texte

Dans le replay et le podcast VLEEL, vous pourrez notamment avoir des conseils de lecture et d’un film pour ceux qui s’intéressent à la culture ukrainienne.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La nuit était tombée sur l’Ukraine.
Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortit de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.
Des images de l’invasion lui revinrent.
La sidération le jour même, la bascule d’un temps vers un autre, ouvert à d’effrayantes incertitudes, cette faculté déjà de percevoir qu’un point sans retour venait d’être franchi… Comment aurait-elle pu se dire qu’un passé, dont chacun possédait encore le souvenir, allait redevenir l’exacte réalité ? N’apprend-on donc rien des leçons de la guerre ? »

« Les sous-sols de la bibliothèque avaient constitué une cachette idéale. Les choses s’étaient précipitées, il avait fallu faire vite, les archivistes de la ville avaient décidé que cette ancienne abbatiale, avec ses nombreuses galeries souterraines, était le lieu idéal pour entreposer les œuvres. Les objets étaient arrivés portés à bout de bas, acheminés par des hommes, des femmes et des enfants, comme si c’était leur propre cœur tombé au sol. Les longs couloirs s’étaient remplis, le profane avait peu à peu côtoyé le sacré, sans distinction ou hiérarchie. Tout le patrimoine de la région et une partie de celui de la nation s’étaient retrouvés là, dans ces galeries souterraines, à dormir à l’abri des bombes.
Puis la ville avait été prise.
Les autres conservateurs n’étaient plus revenus. Certains étaient morts, engloutis par les combats, d’autres s’étaient exilés quelque part plus à l’ouest.
K était restée seule à garder les archives et les trésors du sous-sol : c’était son choix. Elle s’était décidée sans hésitation. »

K s’attardait rarement dans les rues, où elle peinait à retrouver les échos de l’ancien temps. Il n’y avait plus que les livres pour rejoindre le chemin de ce qu’elle connaissait. Au cœur de tous ces ouvrages, l’oralité du monde s’était effacé au profit de la page et de l’encre. L’écrit est ce chant silencieux qui conserve les productions de l’esprit au long des siècles : qu’est-ce qu’une langue, si ce n’est une musique au secours d’une idée, une harmonie et un rythme portés par les trouvailles de l’imaginaire ? »

« Les ombres suivaient K. Mortes depuis longtemps, elles n’avaient que cette jeune archiviste pour ne pas s’habituer au désespoir de leur fin. Tomber dans l’oubli était leur crainte unique, cela anéantirait définitivement tout ce qu’elles avaient été. Ces ombres ont besoin d’elle pour garder leur consistance, vivre près de ce qui fait les œuvres d’art, afin de ne pas disparaître tout à fait. »

« Sans tourner la tête, elle sut à l’odeur de la réglisse que l’Homme au chapeau venait de revenir. Il flânait dans les différentes galeries, déplaçait des livres, en emportait d’autres. Sa présence était à l’image des ennemis dans son pays. Il occupait le territoire, imposait ses règles, détruisait arbitrairement des œuvres, celles qu’on oublierait le plus facilement, et exigeait de K d’en falsifier d’autres, celles qu’il jugeait plus estimées. »

« Tout ce temps où elle était à la tâche, elle évitait de penser au prochain remaniement. Tout aussi éprouvant que l’Holodomor, Tchornobyl et ses particules invisibles attendaient leur négation historique. L’Homme au chapeau lui demandait de faire peser la responsabilité de cette catastrophe sur son peuple, le rendre coupable de ce mal. »

« A la fin de la journée, il me tendait toujours un coquelicot, fleur de sang des cosaques à la tige délicate. Il chuchotait alors : « Nous avons jusqu’à sa flétrissure pour nous dire notre amour ! » Ces fleurs sont à notre image : des éphémères dont la grâce ne tient qu’à ces secondes où nous sommes réellement vivants. Le reste… »

« Un journaliste à l’époque s’était même demandé si les Ukrainiens avaient ça dans le sang, cette façon de s’unir et de faire face, sans chef et sans hiérarchie, chacun étant le membre d’un essaim inextricable. »

« Elle courut à travers le lacis des ruelles. Elle se retrouva sur les remparts, dans cette obscurité qu’elle aimait de plus en plus, de celle qui fait lire le monde entre les lignes. Elle fixait un horizon indécelable, qu’elle savait là absorbé par le noir. »

« Les textes sont des tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus. »

Le bord du monde est vertical / Simon Parcot

Dès les premières lignes la poésie est au rendez-vous. Ensuite on découvre la cordée avec les deux chiens à l’avant, puis Ysée en tête, suivie de Vik, Solal et Gaspard en dernier, le chef de cordée. Chacun a sa place et son rôle. On fait appel à eux pour des missions de sauvetage. Ils se déplacent en montagne, par tous les temps. En ce moment c’est l’hiver, la cordée avance doucement dans la neige ou sur la glace pour atteindre le chalet de Masha, La Tanière. Ils y passeront la nuit avant d’aller au Reculoir, une zone perdue au bout du monde. Leur mission est de rétablir le courant pour le père Salomon. Sur leur traineau se trouve le matériel nécessaire : des poteaux de bois et des câbles de rechange. Mais Gaspard cache une autre mission à ses compagnons de cordée. Il sait d’ores et déjà qui l’accompagnera ou pas dans la seconde partie du voyage. Son objectif est d’arriver au sommet de la Grande. Personne n’y est encore parvenu. Gaspard, comme beaucoup d’autres, a dû abandonner. Cette fois-ci le père Salomon a une idée pour l’aider dans sa quête qui prend alors une voie mystique.

Ce premier roman plonge le lecteur dans la nature, au cœur des montagnes enneigées. Vous aurez certainement envie de savoir si Gaspard arrivera au sommet.

Ce livre fait partie des 5 finaliste du Prix Hors Concours 2022. Rendez-vous lundi 28 novembre pour connaître le lauréat de cette année !

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. »

« C’était une de ces nuits d’ivresse qui n’a pas de fin, une interminable cavalcade nocturne où l’on dévale la vie dans une folie que seules les étoiles consacrent. »

« Roche et gel en guise de ciel : voici la Montagne sans sommet, voici le Bord vertical du monde. »

« Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime. »

« Bref, c’est pas la mort que je cherche, c’est la vie ! Car la montagne est un exhausteur de goût, un exhausteur de vie ! »

Clara lit Proust / Stéphane Carlier

Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire. Elle vit avec JB, un pompier, bel homme que tout le monde lui envie. C’est le gendre idéal, mais il ne la fait plus rêver du tout.

Un jour, un client oublie un livre au salon de coiffure. Elle l’emmène chez elle, l’oublie sur une étagère. Quelques mois plus tard, alors qu’elle est seule et qu’il neige, elle tombe sur ce livre et décide d’en commencer la lecture. Sa vie va changer à jamais. Emportée par sa lecture, elle va enchaîner les tomes de la célèbre œuvre de Proust, A la recherche du temps perdu.

Peu à peu, elle va se rendre compte que sa vie de coiffeuse ne lui suffit plus. Elle rêve d’autre chose. Et ce livre raconte comment elle va oser changer de vie en essayant de donner envie de lire Proust.

Ce roman est une ode à la littérature. Il rend hommage au pouvoir des livres. Il est très agréable à lire, avec un petit côté « feel-good » et de l’humour. Il plaira à de nombreux lecteurs. Peut-être vous donnera-t-il aussi envie de lire Proust !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Mme Habib sur le trottoir, en chemisier malgré le froid, tend le bras pour éloigner sa cigarette, l’autre est replié sous sa poitrine. A la fois raide et frissonnante, elle examine la vitrine de son salon comme si elle cherchait à en percer le mystère. »

« Son Flynn Rider, dont la seule évocation suffisait à électriser jusqu’à son petit orteil, lui fait autant envie qu’une assiette de charcuterie après une dinde de Noël. »

« C’est drôle, ça fait des années qu’elle n’y a pas repensé. C’est sa lecture qui a réveillé ce souvenir, comme s’il était caché derrière un paravent que Proust aurait déplacé avec une infinie délicatesse. »

« Lenteur et vigilance, détente et concentration. Proust, c’est son yoga.
Bien le lire, c’est aussi ne pas hésiter à sauter des passages. Ce sont quelquefois cinq pages qu’elle survole avant de reprendre sa lecture au début d’un nouveau chapitre. Sur les plus de quatre mille pages au total de la Recherche, il y a de la marge. Elle le fait sans état d’âme, certaine que même Marcel, s’il se relisait aujourd’hui, se trouverait trop long par moments. »

« Je l’ai ouvert, un matin, un beau matin d’automne dans le parc de l’hôpital, et ç’a été l’éblouissement. Tout m’a parlé, tout de suite. Cette délicatesse, ce sens du beau. Ce type que sa fragilité obligeait à vivre reclus, qui consacrait des pages à ses endormissements ou à décrire un buisson d’aubépines. Il avait aussi peu sa place dans le monde que moi. Je n’étais plus seule. J’étais sauvée. »

« Ces pages ont un pouvoir consolateur équivalent voire supérieur à celui du soleil ou du chocolat et elle s’en enfile cent cinquante en trois jours. »

« Nostalgie diffuse Il tape sur des bambous de Philippe Lavil. Ça sent Shalimar, la laque Infinium et le cheveu chaud. Le petit monde de Cindy Coiffure. Clara le voit, l’entend, l’éprouve et comprend alors qu’il ne lui suffit plus. »

La rencontre des 68 premières fois 2022

De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cet après-midi. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram.

D’abord quel plaisir de retrouver des têtes connues en arrivant, de rencontrer en vrai des lectrices et lecteurs passionnés avec qui j’avais échangé uniquement via la page FB des 68 ou d’autres réseaux sociaux. Je n’ai jamais vu autant de Joëlle dans une pièce !

Ce fut une rencontre un peu particulière, l’équipe des 68 à l’origine de cette initiative passait le relai à une nouvelle équipe. C’était un moment chargé d’émotions.

Il y a eu deux tables rondes animées par Marie Jouvin alias Troublebibliomane. Une première autour du thème de l’édition d’un premier roman avec Christophe Perruchas, Aurélia Ringard, Charlotte Pons, Julie Ruocco et Delphine Pariente. Puis une seconde table sur le thème de l’écriture avec Isabelle Boissard, Zoé Derlyen, Marie Mangez, Amina Damerdji et Marie Vingtras.

Nous avons pu discuter et faire dédicacer les livres des 9 autrices et de l’auteur présents, soit la moitié de la sélection des 2022. Des gens très drôles et abordables, bref un moment privilégié et suspendu dans ce magnifique lieu qu’est l’hôtel Massa de la Société des Gens et des Lettres (SGDL).

Je repars avec plein de souvenirs et l’envie de poursuivre cette aventure en 2023 avec la nouvelle équipe pour découvrir encore et toujours des primo-romanciers. Si l’aventure vous tente, rendez-vous en février pour les inscriptions !

Dans mon sac à dos rempli de livres, que j’ai pesé avant de partir en me demandant si c’était bien raisonnable d’être aussi chargée, j’ai également ramené un magnifique petit cadeau que je me suis offert après la rencontre et que je vous montrerai mercredi sur mon compte Instagram. C’est déjà noël pour moi !

Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

A retrouver également les articles sur mon blog avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Tu mérites un pays / Leïla Bouherrafa

Layla est une jeune femme réfugiée en France. Marie-Ange, l’assistante sociale qui l’aide dans ses démarches et dans son intégration, lui remet une convocation pour un « entretien individuel de naturalisation » en lui disant « tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde ». Mais Layla n’arrive pas à se réjouir. Sa vie à Paris et ce qu’elle y voit lui font douter de son objectif, devenir Française.

Elle décrit sa vie entre l’hôtel social insalubre où elle vit avec d’autres femmes, le Dorothy, et son travail au café de Mme Meng. Elle partage sa chambre avec Sadia, une Algérienne qui se fait appeler Nadia et s’entraine à parler avec l’accent Marseillais. Layla voit Sadia comme un tigre, une femme incroyable au caractère fort. Mais une nuit, elle découvre que Sadia se fait humilier contre quelques euros. Quelle vie leur offre la France ?

Les chapitres s’enchaînent avec un flot de critiques sur l’administration et la France de manière générale. Layla ne comprend pas pourquoi la Mairie de Paris veut fermer le manège de Momo parce que sa barbe est trop longue. Elle ne comprend pas pourquoi Claude, une vieille femme, aide-soignante retraitée, Française, se retrouve à la rue suite à l’effondrement de son immeuble à Bagnolet. Elle ne comprend pas pourquoi les délais pour être relogé sont si longs. Et puis elle ne comprend pas pourquoi il lui faut perdre son identité pour être naturalisée alors qu’elle a déjà perdu un pays et sa famille.

Tous les titres de chapitre commencent par « Sur ce qui… ». L’autrice utilise beaucoup les répétitions pour marquer son propos. Sous une fausse candeur, avec beaucoup de colère, elle dénonce toute l’aberration du système français. Elle fait le portrait très touchant d’hommes et de femmes. C’est un roman très humain et bourré d’humour, même si le propos est très unilatéral.

Dans cette satire, Leïla Bouherrafa témoigne de situations réelles qu’elle a entendues auprès de jeunes réfugiés à qui elle a enseigné le français. C’est un livre intéressant, très actuel et qui permet de changer de point de vue, de se mettre à la place de personnes en exil, dans un pays étranger dont il faut apprendre la langue, les mœurs et les coutumes.

Merci Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Prologue :
« Même une allumette peut provoquer un incendie. »

Incipit :
« Je rêvais souvent que j’étais une anguille.
C’était toujours le même rêve. Je regardais la mer, et cette mer était trouble et agitée quand, soudain, j’apercevais dans l’eau une anguille qui nageait à contre-courant en se faufilant, c’est-à-dire qu’elle ne nageait pas tout droit mais en zigzaguant, comme un serpent. »

« A la fin de notre rendez-vous, elle s’est levée pour me serrer la main et me raccompagner à la porte comme elle le faisait toujours, et c’est là que j’ai fait n’importe quoi.
Et c’est là que cette histoire a commencé.
Et c’est là que j’ai commencé à me disloquer.
Au moment de nous quitter, Marie-Ange m’a lancé : « A la semaine prochaine, jeune fille ! » et je ne sais pas pourquoi, sûrement à cause de l’anguille que j’avais dans la tête, ou bien de ce qui était écrit en grosses lettres noires sans poésie ni sentiment, je lui ai répondu l’une des pires choses à dire si l’on tenait à devenir français.
Je lui ai répondu : »Inch’Allah. »
« Inch’Allah », c’est une expression arabe qui signifie « Si Dieu le veut. »
Ça peut vouloir dire l’espoir.
Ça peut vouloir dire la fatalité.
Ça peut vouloir dire l’un ou l’autre, ou les deux à la fois, mais en tout cas vous pouvez être certains que c’est l’une des pires choses à dire si vous tenez à devenir français. Dès que j’ai réalisé mon erreur, je me suis reprise aussitôt et, mine de rien, comme si je n’avais pas dit ce qu’il ne fallait surtout pas dire une seconde plus tôt, j’ai lancé à Marie-Ange : « A bientôt ! », qui est une formule bien plus acceptable si l’on tient à devenir français. Mais c’était trop tard. Malgré son sourire, j’ai bien vu dans ses yeux de fourmi qu’elle pensait qu’il lui restait encore du boulot. »

« L’exil, c’est vivre en permanence avec une bombe à l’intérieur de soi. »

« J’avais menti au docteur Bailleul.
Tout me manquait. Et je manquais de tout.
De glucides comme d’amour.
D’amitié comme de fer.
Ce qui me manquait le plus, c’était ma mère restée au pays contre sa volonté, ma cousine Malika, mon cousin Jamil, mon oncle Farouk, et le ciel. »

« A part Momo, la plupart des clients qui fréquentaient son café étaient des types paumés qui donnaient tous l’impression d’avoir perdu quelque chose. Leur femme ou leur travail, mais la plupart du temps il s’agissait de leur dignité, et c’est ce qui faisait que le café de Mme Meng avait toujours un air de cour des miracles bien avant que le miracle ne se produise. »

« Voilà pourquoi ils pensaient tous qu’elle était folle, parce que l’être humain est comme ça, toujours prompt à juger son prochain alors qu’il a tort la plupart du temps. »

« Avant, je pensais que la folie c’était une chose qui rampe et se glisse à l’intérieur de vous, mais maintenant je sais que la folie c’est quelque chose en vous. Comme une petite graine qui peut germer et grossir au cours de la vie. »

« J’avais toujours pensé que la nationalité française était comme un bouclier, mais ce matin, en parlant à Claude qui avait passé toute sa vie comme aide-soignante à torcher des culs pour que personne ne l’aide désormais à torcher le sien, je me disais que finalement personne n’était à l’abri. »

« C’est terrible comme sensation d’être pris au piège dans les croyances d’autres que soi. »

« Le docteur Bailleul a esquissé un léger sourire puis elle m’a dit que je devrais apprendre à regarder les choses autrement, mais elle ne l’a pas dit comme ça car elle était psychologue et il fallait toujours qu’elle dise les choses autrement que le reste de la population mondiale
Elle m’a dit : « Tu devrais changer de perspective, Layla, cela pourrait t’aider à mieux comprendre ce que tu ressens à l’intérieur de toi. » »

« Lorsque Marie-Ange a eu fini de m’apprendre tous les bienfaits qu’il y avait à être français, elle m’a demandé de réfléchir pour notre prochain rendez-vous à ce qui, selon moi, fondait la France. J’ai cru que j’avais mal entendu, mais elle a ajouté que je devais penser aussi à ce qui faisait un Français et ça m’a plongée dans un profond désarroi parce que je ne voyais aucun point commun entre tous les Français que je connaissais. »

« Moi, j’étais bien sûr tout à fait contre qu’on tire sur des policiers à coups de feux d’artifices, mais je savais aussi qu’en tant que femme, étrangère dans un pays étranger, une fois la nuit venue, je redoutais tout autant les policiers et les jeunes du quartiers des Amandiers que le ministre de l’Intérieur.
La nuit, tous les hommes sont gris. »

« J’ai dit à Claude : « Merci Claude ! », puis j’ai ajouté : « C’est la première fois qu’on m’offre une fleur » car je voulais vraiment qu’elle le sache.
Il me semblait que c’était important. »
J’aurais trouvé ça vraiment terrible qu’elle ne le sache pas.
Dans la vie, il faut toujours dire les choses qui nous semblent importantes. »

« Les intellectuels français pensent toujours qu’être français est la meilleure chose qui puisse vous arriver. C’est leur déformation professionnelle à eux. »

« Ça m’a sauté aux yeux que la France était un paon.
Un pays trop fier qui avait un avis sur tout.
Sur tout sauf, bien entendu, sa propre médiocrité.
La France était un paon.
Un  drôle de paon, beau, sublime et majestueux, qui se pavane, persuadé qu’il est le plus beau, le plus sublime et majestueux de tous les paons et que tous les autres paons du monde ne peuvent avoir ni plus belles plumes, ni meilleur cœur, ni plus grande âme. »

« Là-bas, ma mère disait souvent, presque autant de fois qu’elle respirait, que le temps passé à penser à un homme était toujours du temps perdu. Chaque fois qu’elle nous surprenait Malika et moi en train de parler des garçons que nous aimions, elle nous interrompait pour nous dire qu’aucun homme n’était et ne serait jamais plus beau que notre liberté. »

« Je pense que, dans la vie, il y a des choses qui ne devraient jamais avoir à se réclamer.
Si je devais n’en citer que quelques-unes, je dirais l’amour, un corps, un logement.
Un pays. »

« La vérité, c’est que je ne savais pas crier.
Là d’où je viens, la douleur, elle s’avale et se retient.
Là d’où je viens, on apprend aux femmes, dès leur plus jeune âge, à ne pas crier.
À souffrir en silence, puis à transmettre ce silence, de mère en fille, de génération en génération, comme s’il s’agissait d’un bijou d’une grande valeur, un bijou précieux, qui serait, par exemple, comme une belle bague aux perles bleues.
C’est pour ça que je ne savais pas crier.
Là-bas, comme ailleurs, on préfère toujours la douleur des femmes aux cris.
Il m’arrive souvent de penser que si, un jour, j’avais la chance majestueuse d’avoir une fille, la première chose que je ferais, ce serait de lui apprendre à crier.
Je lui apprendrai, je le jure sur ma vie.
Je lui dirai : « Ma fille, tu dois crier comme tu respires, par le ventre. »
Je lui apprendrai à cracher aussi.
À cracher toute les couleuvres – ou bien les anguilles – qu’on lui forcera à avaler, à retenir et à cacher.
Je lui dirai : « Tu dois crier comme tu respires, par le ventre. »
Je lui dirai : « Crache ma fille. »
Et je le lui dirai trois fois. « Crache, crache, crache. » »

« J’ai commencé à tourner les pages du dictionnaire à la recherche de qui était Marguerite Duras.
C’était écrit en grosses lettres noires.
Sans poésie ni sentiment.
Car c’est toujours comme ça qu’écrit l’Académie française.
En grosses lettres noires.
Sans poésie ni sentiment.
Comme si les mots n’étaient rien d’autre que de vulgaires traits noirs sur du papier blanc. »

« Elle me regardait m’agiter en me reprochant de voir mal les choses.
Elle me disait que j’étais si obsédée par ce pays et ma nationalité que j’étais incapable de voir les choses telles qu’elles étaient et que je ne voyais que ce que je voulais voir. »

« Aucun lieu n’échappe à la violence. Où que vous soyez sur cette planète, vous pouvez être à peu près sûr qu’un truc bien dégueulasse s’y est produit.
C’est comme si la violence venait toujours du même endroit, et que cet endroit était les hommes. »

« J’étais allée au Monoprix de la rue Pelleport. Le vigile n’avait pas pu s’empêcher de me suivre dans les allées pour s’assurer que je ne vole rien, mais il était aussi discret qu’un agent des services d’hygiène de la Ville de Paris alors je l’avais repéré facilement. »

« Quand j’ai sorti les fleurs de sous le lit, elles étaient recouvertes de poussière et les pétales étaient aussi noirs et secs que le cœur de la maire de Paris. »

« Dans mon pays, on dit qu’il y a trois choses que l’être humain ne se lasse jamais de contempler : la mer, le feu et le malheur des autres. »

« Le paysage qui s’offrait à mes yeux était si beau que j’en ai eu le souffle coupé et ça m’a rappelé que, dans cette vie, le souffle peut vous être coupé par autre chose que par des coups. »

Les enfants endormis / Anthony Passeron

Quelques photos, des films super-8, Anthony Passeron trouve peu de matériaux sur son oncle Désiré. Dans la famille, personne ne parle de lui. Il sent de la colère ou de la tristesse quand il pose des questions, mais surtout il se heurte à des murs de silence.

Les chapitres alternent entre les recherches scientifiques sur le virus du sida et le récit intime de l’histoire familiale de l’auteur. A la manière d’une enquête, il reconstitue le passé, la vie de son oncle, Désiré, mort du sida. Il se droguait à l’héroïne et échangeait les seringues avec d’autres personnes.

Roman social ou sociologique, il met en lumière une période en France où le sida et la drogue touchait aussi des familles dans les campagnes, ici l’arrière-pays niçois dans les années 1980, et pas uniquement dans les grandes villes ou chez les homosexuels.

Il raconte les longues et nombreuses recherches, les essais infructueux, les tests abandonnés. Ces scientifiques qui continuent coûte que coûte de chercher un traitement efficace pour stopper ou ralentir toutes ces morts.

Anthony Passeron fait également le portrait de sa grand-mère, la patronne de la famille, qui vit dans le mensonge et le déni la plupart du temps, peut-être pour mieux affronter la situation et les qu’en-dira-t-on. Il aborde aussi la question de la peur du sang contaminé dans les hôpitaux et l’impuissance à soigner.

Un premier roman très intéressant et passionnant, au ton juste et pudique, touchant. Une belle pépite de cette rentrée littéraire à ne pas manquer ! J’ai hâte de lire le prochain livre de ce jeune écrivain.

Prix Première Plume et Prix Wepler 2022

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu’on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d’abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s’est rendu compte que cela n’avait rien à voir avec l’herbe ou l’alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d’eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Ma grand-mère incarnait encore l’autorité de la famille, mais ce qui était en train de se produire la sidérait avec une telle violence qu’elle ne savait plus comment réagir. Elle traversait de longues phrases de déni, suivies de brefs moments de lucidité, dont il fallait profiter pour que les choses avancent avant qu’elles ne soient de nouveau immobilisées pendant des semaines.
Incapable de fonctionner autrement, Louise ne pouvait évoquer cette situation qu’en recourant à des euphémismes incompréhensibles, des balivernes niant la réalité, cruelle, violente, implacable… Dans sa bouche, la toxicomanie devenait « des bêtises », les cures de désintoxication « du repos », le sida « une maladie » et, plus tard, son fils mort serait « une étoile montée au ciel ». Comme si n héroïnomane pouvait finir à la droite du Père. » 

« De son côté, ma grand-mère se raccrochait aux rendez-vous qu’elle obtenait pour son fils auprès des médecins de l’hôpital l’Archet. Ces derniers, d’ordinaire si savants, se faisaient taiseux. Ils observaient, davantage qu’ils ne soignaient. Ils communiquaient par des silences ou des soupirs. Arrêter la drogue définitivement, c’était leur unique recommandation. Ils admettaient l’insuffisance de leurs connaissances sur cette maladie et attendaient de nouvelles informations de Paris ou des États-Unis. Ils étaient incapables d’aller au-delà d’un diagnostic qui résonnait comme une condamnation à mort, et, pour l’heure, leurs prescriptions se limitaient à quelques conseils concernant la vie quotidienne : laver les couverts de Désiré à part avec de l’eau de Javel, éviter les objets coupants, ne pas fréquenter de personnes atteintes de maladies, même bénignes. En cas de blessure, éviter de toucher le sang de Désiré autrement qu’avec des gants en latex, puis tout nettoyer à l’eau de Javel, encore.
L’odeur de la javel. C’est le seul souvenir olfactif qu’il me reste de la maison de mes grands-parents. L’odeur du désespoir de Louise, ramenant son fils de l’hôpital, comme le premier pestiféré du village depuis la fin du Moyen Âge. Même dans un si grand hôpital, même dans une si grande ville, personne ne pouvait rien faire pour Désiré. »

« A chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« Cette première maladie éprouvait son corps déjà maigre et pâle, meurtri par les années d’héroïne. Brigitte tâchait de s’occuper d’Émilie, c’est donc Louise qui se rendait au chevet de son fils. Elle reconnaissait sa chambre dans le dédale de l’hôpital grâce à une pastille rouge collée sur sa porte. Ce qu’elle avait pris d’abord pour une considération particulière n’était que le début d’une salve d’humiliations qui ne cesseraient plus. Elle arrivait souvent en début d’après-midi et trouvait le plateau-repas de son fils abandonné devant la porte. Il était toujours le dernier à recevoir des soins, quand on n’oubliait pas tout simplement de s’occuper de lui. Un jour, elle a retrouvé Désiré couvert de sang séché. Aucun aide-soignant n’était venu le nettoyer à la suite d’une hémorragie. Ma grand-mère s’apprêtait à hurler, lorsque mon oncle l’en a empêchée. « Arrête, maman, ça va. On va se débrouiller. » Louise commençait à comprendre. Elle a nettoyé le sang de son fils elle-même. Ce sang qui collait une frousse terrible à tout le personnel de l’hôpital, ce sang qu’elle lui avait pourtant légué et qui n’en finissait plus de le tuer. »

« En trois phrases, ma mère venait de me donner ma part d’héritage du fardeau familial. Ces réponses ont amené avec elles des océans de questions que je ne pouvais pas lui poser. Elle était épuisée par ce qu’elle venait de révéler. »

« Le sida en avait fini avec nous. Il s’en était allé saccager d’autres corps, gâcher d’autres rêves de vies simples. Il ne laissait derrière lui que les survivants d’une famille sonnée, s’échangeant des comprimés incapables de les endormir pour oublier, quelques heures, des souvenirs qui les hanteraient pour toujours. »

« C’est la première fois qu’on me parle de mon oncle ainsi, sans détour, sans colère. Je comprends que ce qui reste de lui n’existe plus que dans la mémoire d’une survivante. Avant de raccrocher, confus, comme lorsqu’on revient d’un long voyage dans le temps, je la remercie d’avoir mis des mots sur une vie que je ne pensais plus pouvoir rendre à la lumière. »

Quand tu écouteras cette chanson / Lola Lafon

Encore un titre remarquable dans la collection « Ma nuit au musée » de Stock. Cette fois-ci c’est Lola Lafon qui décide et accepte de passer une nuit dans l’Annexe, le Musée d’Anne Frank à Amsterdam. Lieu où la jeune fille a passé deux ans cachée avec sa famille dans un petit appartement. Tout a été reproduit à l’identique, pour montrer leurs conditions de vie pendant la seconde guerre mondiale. L’issue est malheureusement connue : Anne Frank et sa famille ont été arrêtés et déportés. Anne, sa mère et sa sœur Margot sont mortes dans des camps de concentration. Seul son père, Otto Frank a survécu. C’est lui qui a récupéré le journal de sa fille et a autorisé sa publication.

Lola Lafon a rencontré une partie du personnel du musée. Dans leurs discussions, il apparaît clairement qu’Anne Frank doit être considérée comme une écrivaine. Son journal a plusieurs versions. L’adolescente écrivait et réécrivait des passages. Elle voulait être lue. Alors que la publication de ce journal a fait d’elle un symbole de la Shoah. Ce livre permet de replacer le journal dans son contexte, d’en apprendre la véritable histoire et c’est passionnant.

Dans ce récit intime, Lola Lafon livre sa réflexion sur l’écriture. Elle parle de sa famille, immigrée juive d’Europe centrale, de cet héritage lourd à porter et plein de silences. Elle retarde le moment d’entrer dans la chambre d’Anne Frank, car c’est un pas difficile à franchir, une porte qui s’ouvre sur un passé, un deuil à faire qu’elle dévoilera à la toute fin du livre. Ce sont dans les dernières pages que le lecteur comprend alors le titre « Quand tu écouteras cette chanson » et c’est très émouvant.

Tout en sensibilité, délicatesse et pudeur, ce récit est magnifiquement écrit, à la fois intime et universel. Il est essentiel. Il a eu le Prix des Inrockuptibles et le Prix Décembre 2022.Comme beaucoup, j’ai lu le journal d’Anne Frank adolescente et j’avoue ne plus m’en souvenir. J’ai racheté une édition poche pour pouvoir le relire et le transmettre à ma fille par la suite.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris. »

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. »

« Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmisse. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. »

« Le ravage, dans ma famille, s’est transmis comme ailleurs la couleur des yeux. »

« Maurice Béjart affirmait qu’une danseuse devait être à moitié nonne et à moitié boxeuse.
Elle était là ma religion, elle sentait la colophane et la sueur. Je l’avais trouvée ma terre : on y souffrait, on s’y taisait. »

« Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celles de l’écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose. »

« Cette ferveur de reconstitution me met à l’aise. Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement obsédant, strident. »

« Relire chaque matin ce qu’on a écrit la veille est semblable à la barre quotidienne d’une danseuse face au miroir : un exercice d’humilité. Votre texte est impitoyable, il vous reflète, il est maladroit, boiteux et désordonné. Mais s’en attrister n’est pas faire preuve de rigueur ; c’est une blessure d’orgueil : on est déçue, on se rêvait plus brillante. Se relire sans complaisance exige peut-être de se « déprendre de soi-même », comme l’écrit Foucault : le texte est plus important que son autrice. »

« Écrire n’est pas tout à fait un choix : c’est un aveu d’impuissance. On écrit parce qu’on ne sait par quel autre biais attraper le réel. »

« Pourquoi écrit-on ? Peut-être est-il possible de répondre par la négative : ne pas écrire met à vif toutes les failles, alors on écrit. »

« On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l’écriture est un chemin sans destination, l’écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois. »

« Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu’on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n’est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s’étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu’on ait pu le comprendre, nous sommes faits d’histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). »

« Écrire un journal est un serment, aussi, un jeu d’enfant auquel on ne renonce pas. Un jeu dont on fixe les règles : on se racontera sa propre histoire, comme à une autre. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement : dire je, c’est affirmer sa singularité.
Le je d’Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu’elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l’éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu’on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l’Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l’opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d’un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d’Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d’émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d’être esseulée. Un je d’une drôlerie vacharde, qui n’a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n’est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d’enfant.
Un je qui n’a pas le temps de feindre d’être « comme il faut ». C’est sans fausse pudeur qu’Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d’angoisse. »
« Le présent que je n’écris pas flotte, un brouillon sans contour. C’est en écrivant ce que je vis que je comprends ce que je vis. »

« Lexomil et Temesta, compagnons de route de mes grands-parents, comme de tout leur entourage, ces immigrés juifs russes, polonais, roumains
On prend quotidiennement son cachet avant de dormir, même si aucun médecin ne l’a prescrit, on en propose aux amis dès qu’ils font montre de tristesse, comme on leur offrirait un chocolat. »

« L’exil – perdre racine – est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d’une sociologue ou d’une psychiatre, mais comme petite-fille d’exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui sont comme si. Ils sont tels qu’Élie Wiesel les a écrits dans Le Jour :
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. […] Mais ce n’est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu’ils ont vu ne peut pas être comme les autres. […] Un ressort s’est cassé en eux sous l’effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l’idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l’art de disparaître, de se fondre dans le paysage.
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l’appartenance au pays d’accueil. Des grands-parents qui, lorsqu’on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l’arbre généalogique a été arraché, la naissance d’un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d’exister. Il héritera d’un devoir : celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd ce cadeau. »