Presque libre / Pierre-Yves Touzot

Un homme marche seul dans la forêt. Il décide de poser son sac à dos dans un coin isolé, près d’une rivière, où se trouve une caravane abandonnée. Que cherche-t-il à fuir ?

Vous le découvrirez au fur et à mesure en lisant ce roman. L’auteur maintient le suspense jusqu’au bout. Par retours en arrière, on revisite le passé de cet homme.

Sam est un jeune homme qui a peur de lui-même et de la violence qu’il pourrait faire aux autres. Il dort à la belle étoile car il ne supporte plus d’être enfermé. Sam a fait de la prison. Pour quel motif ? Là encore Pierre-Yves Touzot distille les indices petit à petit.

Les lecteurs ne peuvent qu’être touchés par cet homme tentant de se reconstruire. Il marche jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la chute en montagne qui le fera rencontrer une femme elle-même écorchée. Est-ce que ces deux êtres sauront s’apprivoiser, se parler ?

Sam fera d’autres rencontres que je tairai pour ne pas divulgâcher. En tout cas certaines rencontres seront très belles et fortes en amitié.

Un roman que j’ai eu plaisir à lire. Merci à Geneviève pour le partage de cette lecture. Vous pouvez également lire sa chronique sur son blog : https://memo-emoi.fr/presque-libre-pierre-yves-touzot/

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Sam eut subitement envie de s’arrêter. La rivière qu’il longeait depuis la fin de la matinée s’écoulait paisiblement derrière de hautes herbes jaunes par le soleil. Sur la berge opposée, la forêt s’ouvrait sur une petite clairière, au milieu de laquelle se cachait une vieille caravane abandonnée bleu ciel. Sam enroula au mieux sa bâche en plastique de chantier verte autour de son sac à dos, retira ses chaussures, ses chaussettes et traversa la rivière. Le courant était doux, l’eau peu profonde, le sol sablonneux. »

« Sam déjeuna seul, à l’écart. Il tenait depuis plus de deux jours sans faiblir, sans répondre à aucune provocation, sans céder à la tentation de se ruer sur Quentin pour lui éclater la gueule. Il fallait qu’il tienne, qu’il résiste encore quelques heures contre cette fureur intérieure qu’il retenait, contre ces pulsions de violence qui le dévoraient. Ce combat contre lui-même le vidait de ses forces encore plus vite que ses trajets les bras chargés de rondins. »

« Pour survivre, son instinct l’avait poussé à marcher, à noyer sa souffrance dans l’effort, à marcher jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à ce qu’il ne sente plus rien, jusqu’à ce qu’il tombe littéralement de sommeil. »

La sélection des 68 premières fois 2022

J’avais tenté l’aventure en 2021 et ce fut une chouette expérience, faite de rencontres humaines (avec des lectrices passionnées) et de belles découvertes littéraires. Alors je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année. Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2021 et début 2022 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Cette association a également d’autres projets autour de la littérature (lecture et écriture) auprès de publics éloignés, notamment dans les maisons d’arrêt. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Quel suspense ! la sélection 2022 a été dévoilée au fur et à mesure, 2 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Il a des premiers romans mais aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Une rencontre est prévue en général à l’automne pour se rencontrer et rencontrer les écrivains. Je n’ai pas pu y aller en 2021 mais j’espère être de la partie en 2022 !

Voici la liste des premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Les envolés / Étienne Kern (Gallimard)
  • La fille que ma mère imaginait / Isabelle Boissard (Les Avrils)
  • Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji (Gallimard)
  • Felis Silvestris / Anouk Lejczyk (Les éditions du Panseur)
  • Les maisons vides / Laurine Thizy (Les éditions de l’Olivier)
  • Les nuits bleues / Anne Fleur Multon (Les éditions de l’Observatoire)
  • Jour bleu / Aurélia Ringard (Frison-Roche Belles-lettres)
  • Une nuit après nous / Delphine Arbo Pariente (Gallimard)
  • Aux amours / Loïc Demey (Buchet-Chastel)
  • Décomposée / Clémentine Beauvais (L’Iconoclaste – L’Iconopop)
  • Ubasute / Isabel Gutierez (La fosse aux ours)
  • Aulus / Zoé Cosson (Gallimard – l’Arbalète)
  • Furies / Julie Ruocco (Actes Sud)
  • Les confluents / Anne-Lise Avril (Julliard)
  • Blizzard / Marie Vingtras (Les éditions de l’Olivier)
  • Debout dans l’eau / Zoé Derleyn (Le Rouergue)
  • Le parfum des cendres / Marie Mangez (Finitude)

Voici la liste des seconds romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Faire corps / Charlotte Pons (Flammarion)
  • Le voyant d’Etampes / Abel Quentin (Les éditions de l’Observatoire)
  • Revenir fils / Christophe Perruchas (Le Rouergue)
  • Saint-Jacques / Bénédicte Belpois (Gallimard)
  • Les enfants véritables / Thibault Bérard (Les éditions de l’Observatoire)

Apparemment je suis plutôt en phase avec le choix des 68 premières fois car j’en ai déjà lu 5 et ma PAL comprend la plupart des autres titres ! Il y aura donc très peu d’envois de livres pour moi, mais je me réjouis de voir ressurgir en haut de ma PAL tous ces titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.

Cette année nous sommes 80 participants. Les livres vont voyager d’un lecteur à l’autre et les chroniques fleurir !

Voici la liste de mes chroniques qui sera mise à jour au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

226 bébés / Flore Vesco

Illustrations Stéphane Nicolet

Voici un roman jeunesse totalement loufoque comme je les aime !

Le vieux Bert, 76 ans, vient d’acheter une petite maison pour passer sa retraite au calme. Mais cette maison se trouve sur le couloir aérien de cigognes de la compagnie 6gogne, excellent fournisseur de bébés « premier choix. Proposés dans une variété de couleurs et de formes, ils sont résistants et waterproof. » Et Bert se retrouve avec beaucoup de bébés sur les bras à cause de virages mal négociés par les cigognes. Au total, ce sont 226 bébés que la compagnie lui laisse et lui offre en dédommagement. Que faire de tous ces bébés ?

Il commence par leur donner un prénom, Claude, suivi d’un numéro. Il y a 225 Claude et un Chrysostomine, qui est le vrai prénom de Bert.

Ensuite il les charge sur une charrette et se met en route. Au fil de ses rencontres il va refourguer quelques bébés. Toutes les occasions sont bonnes. D’ailleurs Bert est un très bon commercial. Il trouve toujours une qualité très intéressante chez les bébés selon son interlocuteur.

Les situations et les personnages rencontrés ne sont pas sans rappeler certains contes et les références sont très drôles. Les titres de chapitres sont également pourvus d’humour : « Où Barbe bleue subit une véritable bébérézina ! ». D’ailleurs Flore Vesco nous offre un dictionnaire des bébés à la fin pour inventer nos propres mots à partir du mot « bébé ».

Ce roman a été écrit avec des enfants dans le cadre des feuilletons des Incorruptibles. Quelle belle initiative. Voilà de quoi donner envie de lire et écrire aux enfants.

J’ai aimé le côté Roald Dahl pour l’imaginaire et les situations absurdes. D’ailleurs les illustrations de Stéphane Nicolet m’ont fait penser à celles de Quentin Blake. Il y a aussi du Claude Ponti pour les mots inventés. Une vraie réussite !

A partir de 8-9 ans.

Note : 5 sur 5.

« Il arriva en fin de matinée à l’entrée de la plus grande bourgade du comté. Hélas, les portes des courtines étaient fermées. Bert s’approcha. Deux gardes abaissèrent aussitôt leurs hallebardes :

– Personne en passe ! s’écrièrent-ils.

– Mais pourquoi donc ? demanda le vieil homme.

– Parce que c’est la guerre, répondit l’un des gardes.

– La guerre ? s’étonna Bert. Quelle guerre ?

– La guerre entre ceux qui aiment les raisins dans le taboulé et ceux qui les détestent.

 

Parenthèse instructive :

Le saviez-vous ? La guerre du taboulé avec ou sans raisins fut un des conflits les plus meurtriers de notre histoire. Cette lutte fut encore plus sanglante que celle qui opposa ceux qui disent « pain au chocolat » à ceux qui parlent de « chocolatine ». Parmi les autres grands conflits mondiaux, il faut encore mentionner la guerre entres les mangeurs de croûte de pizza et ceux qui la laissent, la guerre entre les lecteurs qui cornent la page des livres et les utilisateurs de marque-pages et, bien sûr, la grande bataille sur l’orientation du rouleau de papier toilette. »-

« Le vieil homme vit le loup qui salivait, et devina ses pensées. Avec agacement, il lui donna une chiquenaude sur le museau.

– Monsieur le loup, réfléchissez une minute ! lui dit-il. Si vous dévorez mes joufflots, vous aurez encore faim d’ici quelques heures. Alors que le bébé – vivant – est une créature très utile, car rien n’est plus ravageur. Donnez-lui un livre, par exemple, et celui-ci est déchiré en menus morceaux dans la seconde !

Pour appuyer ses dires, Bert plaça quelques pitouniots autour de la maison en brique. Aussitôt, Claude 81 arracha toutes les primevères. Claude 17 se mit à gratter la brique avec ses petits ongles, Claude 225 s’amusa à ronger la porte. En quelques minutes, il y avait un gros trou dans les plates-bandes, le mur s’effritait, et le bas de la porte était tout gondolé à cause de la salive du vaurien.

Bert ne s’attendait pas à des résultats aussi rapides. « Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! », pensa-t-il. Le cochon, derrière ses fenêtres, faisait nettement moins le malin.

Le loup se frotta les mains. Pour pas cher, il fit l’acquisition de trente choupignots. Il était ravi ! Il allait se constituer un redoutable bataillon de bébés, et partir à l’assaut de toutes les maisons de petits cochons. Fini les brimades, les renards qui se moquaient de lui et les enfants mal élevés qui le malmenaient ! L’heure de la vengeance avait enfin sonné. »

L’âge des amours égoïstes / Jérôme Attal

Je découvre cet écrivain avec ce roman. J’ai adoré les premiers chapitres, l’ambiance qui se dégage de ces premières pages. Avec beaucoup d’humour, de poésie et de la tendresse pour son personnage, Jérôme Attal nous emmène dans les fêtes estudiantines à Paris.

Nico se retrouve à une fête où il ne connaît personne. Il essaie en vain de retenir les prénoms. Et puis il la voit. Laura. Elle est belle, charismatique, attire tous les regards. Ça y est, il est amoureux. Il cherche à l’impressionner avec ses réponses énigmatiques, poétiques, voire drôles. Il aimerait que cet amour soit réciproque mais rien n’est simple pour ce jeune homme tourmenté.

Nicolas est étudiant à Paris en histoire de l’art, il est chanteur dans un groupe de musique. Il doit rédiger son mémoire de maîtrise, sans grand enthousiasme Il ne sait pas quoi faire de sa vie. Ses parents sont séparés. Sa sœur vit avec un écrivain de 10 ans son aîné, que Nico ne supporte pas. Il se prend la tête souvent avec tout le monde. Ses copains disent de lui qu’il est « toujours dans le négatif ». C’est de « l’ironie déconstructive » pour lui.

On suit cet adulescent dans ce moment où il doit faire des choix qui vont orienter sa vie. Il peine à devenir adulte, alors il traîne, repousse les choses. Mais à 26 ans il sent bien qu’il n’est plus aussi jeune pour se remettre des lendemains de fête. Son groupe de musique n’arrive pas à percer.

Son mémoire traite des peintures de Francis Bacon faisant écho à celles de Van Gogh. Il est donc aussi beaucoup question de l’art et des œuvres que Nico étudie dans ce cadre-là.

Les lecteurs parcourent les rues de Paris avec les jeunes gens, allant de bistrot en restaurant en boîte de nuit. Grâce à Jérôme Attal je découvre le principe d’une Demolition party, des fêtes et concerts organisés dans des lieux avant leur démolition.

La figure paternelle m’a beaucoup plu, mais je ne vous en dis pas plus. Lisez-le c’est très drôle.

Dans ce dernier mois de lectures pour le Prix Orange du Livre, c’est un presque coup de cœur pour ma part. Mais je sais que ce sera un des coups de cœur de Geneviève et qu’elle le défendra très bien, donc je ne me fais pas de soucis pour lui.

Ce roman m’a donné envie de lire d’autres livres de cet auteur. En avez-vous lus ? Lesquels me conseillez-vous ?

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« À l’époque, je m’efforçais de retenir le prénom des gens qu’on me présentait. C’était la première prise d’un attachement. Le début de la civilisation ou le commencement des emmerdes. Parfois, ça allait trop vite. Trois quatre personnes à la suite, à un rythme étourdissant. Sarah, Frédéric, Léa, Rubis. Qui est Léa, déjà ? Les gens vous balançaient leurs prénoms comme des balles de tennis. Je me préparais à affronter des échanges embarrassants, aussi triste et résigné qu’un poney dans le jardin du Luxembourg. Évidemment, les soirées de nouvel an représentaient un défi de taille, surtout si j’accompagnais un ami à une fête sans connaître aucun des individus qui s’y trouvaient. Retenir un prénom était pour moi une forme d’élégance, l’entendre prononcer une source de volupté, car dans le cadeau de dévoiler son prénom, le son de la voix venait avec.

Je ne connais rien de plus intime que le son de la voix. Ou alors, à égalité avec l’écriture et la nudité. »

« Tu vis où ? m’a-t-elle demandé.

J’ai répondu, au risque une nouvelle fois d’en faire trop :

Je ne vis pas, je survis.

Pour ma défense, ce qui est prononcé dans le souffle de l’instant n’est pas forcément à prendre à la légère. L’année de ma rencontre avec Laura, j’ai vraiment eu la sensation d’être en perpétuel état de survie. J’ai rejoint l’inquiétude des êtres trop préoccupés par l’amour pour se sentir forts et se montrer faibles en d’autres affaires que celles du cœur. »

« Prenant une profonde inspiration, monsieur Fabis m’a dévisagé pour conclure :

écoutez, Nicolas. Nous allons faire un pacte. On va au bout de ce mémoire ensemble, et ensuite vous me promettez qu’on arrête là, c’est d’accord ?

J’ai été saisi d’effarement. Mon professeur venait de s’exprimer d’une façon à la fois cruelle et emplie de compassion. Comme une fille m’aurait dit au lycée : Je veux bien sortir avec toi jusqu’aux résultats du bas et après tu me promets qu’on arrête là, c’est d’accord ?

D’accord. »

« Et toi, tu es avec quelqu’un ? a demandé mon père.

Plus ou moins.

Comment ça, plus ou moins ?

Oui. Plus ou moins. C’est l’âge des amours égoïstes.

Mais voyons, Nico, c’est tout le temps l’âge des amours égoïstes ! »

« Andreas était comme le secrétariat de l’université : disponible deux heures par jour, tandis que le reste du temps le mystère régnait. Que pouvait donc bien traficoter les filles du secrétariat derrière leurs portes closes ? Consommait-elles de la pornographie ? Se transformaient-elles en étudiantes pour se mêler à la population bigarrée des amphis comme dans cet épisode de The Twilight Zone où, dès que les magasins ferment, les mannequins en devanture s’extirpent de leurs vitrines pour aller s’enjailler en ville ? »

« Soumis à une cavalcade immobile de nuits blanches et anxieuses, je ressemblais de plus en plus à la figure de Van Gogh sur la route de Tarascon. Visage livide, ni départ ni destination. J’étais prêt à glisser à tout moment dans un pli du paysage, et si je tenais encore debout c’était par une force insoupçonnée, athlétique, convoqué malgré moi aux Jeux Olympiques du chagrin d’amour. »

« À marée basse, la plage de sable devenait immense. Difficile à troquer pour le souvenir de Paris, les rues de Montmartre en pente, crasseuses et remplies de jeunes gens éméchés qui, du jeudi au samedi soir, y déversaient leurs illusions et leur bile. Pourtant Paris me manquait terriblement. C’était le lieu par excellence où on pouvait pleurer tranquille toutes les larmes de son corps dans l’indifférence générales. »

« Je ne sais vraiment pas quoi faire après. J’avais répondu avec une sincérité qui aurait pu me tirer les larmes si j’avais eu cette conversation avec mon père. Oui, j’avais du mal à quitter cette dernière année d’études. Je me tenais au bord d’un précipice. Tout ce que je faisais, c’était mendier du temps. Avec Laura, avec mon mémoire. Je grappillais du temps pour vivre un peu des choses plaisantes et personnelles, alors que le temps emportait la plupart des êtres que je connaissais de manière indifférente ou déloyale. Déloyale pour qui ? Je me posais la question. Et j’avais la réponse : Déloyale pour leurs rêves. »

« Je me suis laissé tomber sur le sol, épuisé, et me suis endormi là, malgré le bourdonnement des basses, le vacarme des portes qui claquaient, et ce que le distinguais aussi comme étant des coups de marteau ou les rires envahissants des personnes qui visitaient les étages, essayaient de tomber sur un visage qu’ils connaissaient, une personne à laquelle ils auraient pu parler cinq minutes, avant d’en rencontrer une nouvelle, comme dans une course de relais pour retrouver leur solitude sur la ligne finale, mais pour se sentir vibrer le plus longtemps possible, ainsi que je le faisais sur scène, quand il était question de ne faire qu’un avec la musique, et d’accéder à un état de grâce si rare au quotidien. »

« Sous mes pieds, un tapis de papiers froissés, de photos mises en compote, recroquevillées comme des feuilles d’érable. On aurait dit l’atelier du peintre auquel je venais de consacrer mon mémoire et plus d’une année de ma vie.

Qu’est-ce qui se passe, papa ?

Oh, tu me cueilles en plein foutoir ! J’essaie de faire du rangement. Avant de redescendre sur terre.

J’ai observé son visage. Visage de la bonté aux traits tirés.

Ah. Tu vas arrêter d’entasser tous ces trucs ?

Oui, m’a-t-il dit d’une voix douce et résignée. J’essaie d’accepter que les choses puissent ne pas se conserver pour toujours. D’accepter que les choses changent. Je crois qu’on accepte que les choses changent à partir du moment où on comprend qu’elles évoluent. Viens dans la cuisine, je vais nous faire du café. »

« Il raconte parfaitement une histoire qui ne m’intéresse pas. C’est suffisamment bien écrit pour que je sois pris en otage par un récit dont je pourrais très bien me passer. Il ne m’en restera pas grand-chose, mais la lecture est plaisante à certains passages, ce qui est une expérience très réaliste somme toute, très comparable à ce que nous expérimentons au cours de notre existence, et en ce sens je pense que c’est un livre qui mérite d’être récompensé par un prix littéraire. »

« Il a détourné le regard pour aller attraper les mugs à café sur une petite étagère. Bizarrement, je l’ai senti apaisé. C’était un homme qui avait toujours craint de prendre des décisions, de peur de paraître brusque ou que la décision entraîne la famille sur une mauvaise pente, alors il avait tendance à n’en prendre aucune, ce qui avait le don d’exaspérer ma mère. »

« Aujourd’hui tout le monde donne son avis. Avant de dire quoi que ce soit d’intéressant, les gens donnent leur avis. Alors tu peux très bien lui dire : « Je me fous de votre avis. » A moins qu’il ne te dise quelque chose que tu trouves intéressant. »

« N’était-ce pas la vocation de l’art ? Une toile, un roman, une chanson, cheminait avec vous et en vous un temps certain, déraisonnable aux yeux des autres, et vous aidait à vous tenir droit, à remonter la pente dans ce monde strié de diagonales violentes. Et puis une autre personne découvrait l’œuvre, s’y projetait tout entière, en tombait amoureuse à son tour. Une œuvre est belle par le pouvoir de fascination qu’elle exerce, et, en cela, elle peut s’avérer utile pour traverser un moment. Quand c’est une tête de chou, c’est encore mieux, parce que vous pouvez instaurer une sorte de dialogue avec elle. Sur la table des soucis, le couvert est mis pour deux. »

L’Amérique entre nous / Aude Seigne

La narratrice raconte son voyage de 3 mois aux États-Unis avec son compagnon. Son récit est entrecoupé de scènes qui se sont passées avant le départ. Elle espère durant cette traversée de l’Amérique pouvoir lui parler de sa relation avec Henry, un collègue. Elle aimerait pouvoir aimer deux hommes, Émeric et Henry. Cette jeune femme de 30 ans est très décidée et en même temps peine à trouver les mots et le moment pour en parler à Émeric.

Peu de temps avant le voyage, elle est tombée enceinte. Elle a décidé d’avorter. Elle parle de l’acte en lui-même, de la douleur ressentie, des changements observés dans son corps notamment sur son désir et des conséquences de ce choix.

Elle est journaliste pour un magazine people suisse et Émeric photographe animalier. Lui va parcourir les parcs nationaux pour photographier les animaux d’Amérique. Et elle, va interviewer les stars de cinéma pour connaître leur point de vue sur la réalité et la fiction. On la suit dans ses rencontres hollywoodiennes qui se déroulent souvent dans de grands espaces plutôt que dans de grandes villes.

Ce livre est également un voyage en Amérique pour le lecteur. Les paysages défilent et à l’heure post-covid, cela donne très envie de partir sur les traces de la narratrice.

Chaque chapitre est introduit par une playlist, une liste de chansons à écouter, « accordée à la tonalité de chaque partie ». Je n’ai pas écouté les titres. Je n’écoute pas de musique quand je lis. Je préfère être totalement immergée dans l’histoire et écouter plutôt la musique des mots.

Et je dois dire que j’ai beaucoup aimé l’écriture d’Aude Seigne. Je la découvre avec ce roman, qui me donne envie de lire ses précédents.

Ce qui m’a plu dans ce roman c’est l’introspection, la réflexion sur le couple, l’amour et le désir, ainsi que cette liberté de parole. Je l’avais repéré dans la présentation de la rentrée littéraire de VLEEL. Le thème notamment du polyamour, peu traité, en tout cas de manière aussi contemporaine, m’intéressait. Et puis j’ai eu envie de savoir ce qui allait advenir de la narratrice, de son couple, de cette histoire naissante. Bref j’ai dévoré ce livre.

Un roman sensible et passionnant à plus d’un titre pour tous les sujets qu’il aborde, servi par une très belle plume. D’ailleurs Aude Seigne en parle très bien dans la courte vidéo de présentation sur le site des éditions Zoé :

Note : 4 sur 5.

« J’ai pris ma décision mais ne sais comment en informer Émeric. L’appeler ? L’attendre ? Acheter des fraises ? Il est d’usage de mettre en scène les annonces de grossesse mais je ne trouve aucun manuel de savoir-vivre concernant les avortements. »

« Je l’interroge sur ses prises de positions au sujet du couple ouvert, il me répond d’un air appliqué. Il considère que les gens ont une conception puérile de la monogamie, que la fidélité sexuelle ne peut pas être la seule chose qui unisse un couple. Il dit que quand on aime une personne, on veut qu’elle s’épanouisse, mais que ce n’est pas à nous de définir comment. »

« Six mois plus tôt, le bureau d’un médecin que je ne connais pas parce que ma gynécologue a refusé de me recevoir. L’avortement est autorisé, certes, mais quand on a trente ans et qu’on vit depuis cinq ans avec le même partenaire, elle ne comprend pas. »

« La douleur, je ne sais pas comment je l’imaginais. Elle me tord comme un torchon, me vide les entrailles, me secoue la colonne vertébrale jusqu’à la nuque. Je vomis, je suis glacée mais en sueur, les mèches collées sur mon front. A cause des vomissements, je pleure, je pleure et la douleur me fait trembler jusqu’à perdre connaissance. Mon corps picote de partout, s’éclipse. »

« Henry me trouve courageuse et je réponds que je ne comprends pas ce mot. Comment parler de courage quand on choisit de se séparer d’un être plutôt que de le faire vivre ? »

« Notre conversation sur la fidélité prend la forme d’un dialogue épars, dont chaque réplique interviendrait plusieurs années après la précédente. Nous ne croyons pas à la monogamie sur toute une vie, nous sommes d’accord que la sexualité n’est pas ce qui définit un couple, nous nous amusons de ces grands sujets universels et irrésolus. Mais nous évoquons tout cela sans décider, sans appliquer, comme si cela ne nous concernait pas. »

« Notre relation est faite d’absences et de présences, qui ne sont pas toujours causées par l’éloignement géographique. Lorsque je raccroche, il ne me manque pas toujours. Je me sens à égale distance de lui et de tous mes êtres chers. »

« Il pourra me reprocher, je le sais, de briser les choses au moment où tout va bien. Nous sommes réconciliés ce soir-là, le voyage a fonctionné, nous a rapprochés. Je ne sais pas encore comment il se termine, mais je sais que si je veux avoir le droit d’aimer deux personnes à la fois, je dois le demander. Cette fois, c’est Émeric qui reprend la conversation de San Francisco, parle de ses autres attirances, dit qu’il ne comprend pas très bien les mots comme sentiments, aimer, être amoureux. Pour lui il y a la sexualité, l’attachement – bien documenté déjà chez les animaux –, les structures et ce qu’on en fait. Je ne l’interromps pas, à la fois parce que j’aime le ton de sa voix quand il parle de ça et que je suis d’accord avec lui. Il dit qu’il nous aime ainsi, dans cette liberté. »

« La déception a du bon. Elle me fait prendre conscience que j’aime projeter, imaginer, mais qu’arrive un moment où il m’est insupportable de ne pas explorer le réel. Qu’une réalité, même décevante, est toujours préférable à une projection. »

« Quand les siens ont appris qu’elle incarnerait une astronaute, ils ont trouvé ça cool, alors qu’elle ne savait pas comment coller à la réalité. Elle dit que sa vision de l’astronaute et ma vision de l’astronaute et la vision du public et des astronautes eux-mêmes, ce sont des choses différentes. Son travail consiste à essayer de réduire cette distance au maximum, mais elle existe toujours. Tout ce que nous ne sommes pas, nous le fantasmons. La simplicité de sa vision me dépasse, mais me séduit. »

« Je dis que ce qu’on donne à une personne n’est pas retiré à une autre, que l’amour est inépuisable. Au bout de deux heures de discussion, il n’y a plus rien à dire. Nous sommes muets face à l’océan. »

« Je leur demande comment ils ont abordé les scènes d’intimité, qu’ils ont dû tourner à deux ou en groupe, et les réponses fusent. L’intimité, c’est ôter une poussière du vêtement de l’autre par réflexe. L’intimité, c’est se rapprocher spontanément d’une personne spéciale dans une pièce remplie de gens. L’intimité, c’est quelque chose qui est donné ou non dès le début d’une relation, inscrit comme une possibilité dès la première rencontre. »

« C’est ça qu’il faudrait viser : des petits moments de grâce imprévus plutôt que des grandes trajectoires. »

Cette nuit qui m’a donné le jour / Frédéric Perrot

A la mort de son père, Étienne découvre toute une part d’ombre de celui-ci. Un secret longtemps gardé par ses parents qui va le bouleverser, tout comme les lecteurs. Ce couple solide et indestructible est un modèle pour Étienne. D’ailleurs il ne se sent pas à leur hauteur. A 30 ans, il n’a pas encore construit de relation sérieuse.

Son père lui a donc laissé une lettre dans laquelle il lui raconte son secret. Ce roman sensible alterne entre la voix du père et du fils, à la fin il y a aussi le point de vue de la mère et d’une autre personne. C’est un procédé intéressant qui permet de connaître le ressenti de chacun. L’écriture est fluide et très maîtrisée, tout s’enchaîne, je vois très bien ce roman adapté en film. L’auteur a le sens de la formule et je sens un œil malicieux sur ses personnages. J’ai tourné les pages avidement pour connaître la suite.

Frédéric Perrot écrit une très belle histoire d’amour mais je ne peux vous en dire plus sans trop vous en révéler et je ne voudrais pas gâcher votre plaisir de lecture. En tout cas c’est très émouvant et on suit avec plaisir cette histoire passionnelle teintée d’un grain de folie et de leçons de vie. Avec en arrière-plan toujours ces questions : quels choix avez-vous fait ou pas dans votre vie ? avez-vous des regrets ? est-ce la vie qui a choisi pour vous ?

Dans ce livre, vous trouverez également un plaidoyer pour choisir sa fin de vie. Le personnage principal de ce roman est atteint de la maladie de Charcot. Les derniers mois de sa vie sont tout autant douloureux pour sa famille que pour lui.

Un bon moment de lecture pour moi mais ce ne sera pas un coup de cœur que je défendrai pour le prix Orange du livre, la sélection est rude !

Merci à Frédéric Perrot et aux éditions Mialet-Barrault pour l’envoi de ce roman.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Il croquait dans un brocoli quand le téléphone a sonné. Le nom de sa mère s’est affiché sur l’écran. Le moindre détail prend une importance démesurée quand vous apprenez la mort de votre père. Voilà l’image qui subsistera dans l’esprit d’Étienne : un repas à peine entamé, la fourchette dans une main, un couteau posé en équilibre sur le rebord d’une assiette ébréchée. Cette allégorie du moment qui précédait l’annonce restera gravée dans sa mémoire. Le dernier instant de sa vie d’avant, celle où il était encore le fils d’un père en vie. »

« On serre plus fort l’autre contre soi quand on est triste, heureux ou amoureux. Les étreintes sont un baromètre idéal. »

« Et puis ça lui plaît d’imaginer que son père, qu’il connaissait jusque dans les moindre non-dits, ait préservé un jardin secret. Mourir avec des mystères, c’est partir avec des cadeaux à jamais emballés. »

« J’ai grandi ici, j’ai mon travail à proximité, je lui dis que c’est la vie qui a choisi. Il me répond du tac au tac que si je la laisse faire, la vie va me mener par le bout du nez jusqu’à me foutre les deux pieds dans la tombe. Ces derniers mots se logent dans mon crâne, à un endroit douloureux celui des vérités. Ces vérités qui passent parfois des vies entières cachées derrière les non-dits. »

« La pluie a cet avantage, loger en toute discrétion la tristesse des hommes. »

« Il n’y a pas de meilleur rempart au malheur que le bonheur en personne. »

« Il faut s’efforcer de voir la poésie qui sommeille dans chaque défaite, c’est comme ça qu’on survit plus longtemps. »

« Si cette lettre ne te parvient pas, ce n’est pas grave, j’aime l’idée que quelqu’un tombe dessus, un jour, et découvre ce que nous étions, ce que nous sommes, et ce que nous resterons : un amour inaliénable. »

« Étienne crie presque, pas par colère, ni par mépris, mais parce qu’il ne comprend pas, parce que cette vision du couple le fait plonger dans une dimension parallèle, aux antipodes de ce qu’ils lui ont toujours inculqué. »

« J’ai lu l’autre jour que la dune du Pilat se déplace de cinq mètres par an. Eh bien la vie en duo, c’est ça. C’est une dune de Pilat en continuel mouvement, une force de la nature impossible à contenir, vous laissant face à un choix implacable mais d’une extrême simplicité : avancer ensemble ou abdiquer. »

« Ça aussi, ça trace de nouvelles règles, ça oblige à ce même choix implacable : porter ensemble le fardeau de ces nouveaux paramètres, ou abdiquer. Je crois que c’est précisément là que se loge l’amour, dans cette conviction qui ne faiblit pas, même face aux assauts imposés par ses trois rivaux acharnés que sont le temps, les autres et le hasard. »

« Ensuite les années se sont écoulées comme s’écoulent les années. Vite. On a parfois l’impression de n’avoir qu’à cligner des yeux pour qu’une décennie se consume. C’est précisément ce qui s’est passé. »

« Pour la première fois de sa vie, avec une clarté cristalline, il admet que c’est peut-être dans cette cruelle imprécision que réside la beauté de l’existence, dans les failles, les bosses. Les ratures. Plutôt que de les fuir, il fallait peut-être les épouser, avec le genou à terre, et tout le tralala qui convient. »

« Pose une journée. Un jour de congé en plus ou en moins, personne n’ira compter quand on aura les deux pieds dans la tombe. »

Les maisons vides / Laurine Thizy

J’ai hésité entre un « presque coup de cœur » et un « coup de cœur », car je deviens à chaque lecture plus exigeante pour sélectionner mes 5 coups de cœur pour le Prix Orange du Livre, mais à la rédaction de cette chronique mon cœur a penché assurément pour le coup de cœur. Peu importe, retenez surtout que c’est un premier roman remarquable, à ne pas manquer en cette rentrée littéraire d’hiver.

C’est l’histoire de Gabriella, bébé née prématurément de 3 mois, au caractère bien trempé, qui a les yeux verts de son arrière-grand-mère, María. On la voit grandir et on ne peut que s’attacher à cette jeune fille.

Ce roman fait surtout le portrait d’une adolescente qui garde un secret enfoui en elle. Ce secret veut sortir de son corps mais elle le contient. Elle excelle dans tout ce qu’elle entreprend. Elle a sauté deux classes et fait de la gymnastique en compétition. Ses entraînements lui ont conféré une résistance à la douleur et à l’effort, une volonté et une rigueur d’athlète. Gabrielle sait ce qu’elle veut. Elle impose avec insolence et aplomb ses choix à son entourage. Elle refuse par exemple d’aller à l’église pour la veillée de noël après le décès de María, chose inenvisageable dans cette famille catholique pratiquante, sous le regard envieux de ses cousines.

Oui, d’ailleurs j’ai oublié de vous parler du début du roman. Il commence avec le décès de María quand Gabrielle a 13 ans. Les premières pages racontent l’enterrement, la période de deuil, le fait de vider la maison des effets personnels de María.

Gabrielle a gardé de sa naissance prématurée de l’asthme. Lors des entraînements elle se met à tousser beaucoup. Jacquie, son entraîneur, refuse de la reprendre tant qu’elle n’aura pas soigné cette toux. Gabrielle dit au médecin qu’elle crache des araignées et il conclut que « c’est dans sa tête ». Pour sa mère, il est hors de question que sa fille soit folle, elle se signe et oublie la lettre de recommandation du pédiatre.

Il est aussi beaucoup question de la famille, notamment des liens que Gabrielle entretenait avec María. D’ailleurs on voit de qui tient Gabrielle. María est une femme forte qui impose sa volonté à ses enfants et sa belle-fille, mais elle n’est qu’amour et tendresse pour sa Gabrielita.

Vous trouverez aussi des passages sur la vieillesse, sur le fait de devenir dépendant. Dans les campagnes et dans cette famille catholique, on ne met pas les personnes âgées en maison de retraite. On s’occupe d’eux, même si cela est difficile et qu’on ne le souhaite pas. C’est un devoir.

Le roman alterne entre passé et présent pour disséminer les indices. On suit avec angoisse, comme ses parents, les premières semaines de Gabriella en couveuse. Il y a aussi de courts chapitres dans un hôpital avec des clowns rendant visite à des enfants. Toutes les pièces du puzzle finissent par se mettre en place à la toute fin du roman, où le lecteur comprend qui est le narrateur. Mais je ne vous en dis pas plus ! En tout cas je n’avais pas découvert le secret de Gabriella avant que l’autrice ne le révèle. Et je vous laisse découvrir le personnage de Raphaël. Bref je pourrais vous parler encore des heures de ce livre, mais le mieux est encore de le lire !

J’ai beaucoup aimé ce roman à l’écriture sensible. Une autrice que je suivrai avec plaisir dans ses prochains écrits.

Comme d’habitude, vous trouverez ci-dessous quelques extraits que j’ai particulièrement aimés !

[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le Prix Régine Deforges et le Prix du Roman Marie Claire 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par le besoin soudain de voir, d’être sûre. »

« Il est minuit passé. Gabrielle a treize ans et elle vient de perdre le sommeil. »

« Elle vient de découvrir la mort, elle l’a tenue entre ses mains, s’y est brûlé les paumes, mais Gabrielle pas un instant ne croit en autre chose que sa propre éternité. »

« La stèle a été gravée au nom de la María. Entre parenthèses, deux dates : celles de la naissance en Espagne quatre-vingt-treize ans plus tôt, et la date d’avant-hier. Gabrielle reste debout sous la pluie, avant d’oser s’asseoir.

Nous y sommes : ma Gabrielle aux mains brûlées, penchée au-dessus d’une dépouille, ma Gabrielle de marbre, assise sur une tombe. Le front appuyé contre la stèle, Gabrielle comprend que, chaque soir, il lui faudra revenir. »

« Quand Suzanne retrouve une sorte d’équilibre des fluides, l’hôpital lui autorise la sortie – pour Gabrielle, il faut attendre. La mère réintègre son domaine, maison étrangère, maison silencieuse qui lui rappelle son ventre vide et cette enfant qui se débat, ailleurs. Elle s’empresse de fuir. Débutent alors les allers-retours quotidiens sur la route de l’hôpital. Le temps que dure l’hospitalisation de Gabrielle, Peyo, puis Suzanne avec lui, observent les maïs pousser.

Au moment de l’accouchement, les semis s’élèvent de quelques centimètres ; à la sortie de la pédiatrie, trois mois plus tard, les plants d’un vert ciré, avec leur fleur mâle dressée comme une plume d’Apache, auront atteint un mètre soixante et seront prêts à être castrés. Entretemps, les parents apprennent par cœur le trajet vers le sud, ils constatent chaque jour davantage la fonte des neiges et l’avancée du printemps. Parfois, lorsque le ciel est voilé, les montagnes paraissent s’évanouir. D’autres jours, elles se détachent du ciel, scintillantes, si nettement qu’on les croirait accessibles à pied.

Suzanne en devient superstitieuse. Maintenant, elle fait des paris sur l’état de santé de Gabrielle selon la netteté de l’horizon. Montagnes invisibles : Gabrielle a des difficultés respiratoires. Ciel dégagé, montagnes claires : Gabrielle a un problème de température. Maigres nuages accrochés aux sommets : Gabrielle a des soucis cardiaques.

Car Gabrielle – ma Gabrielle sauvage et bagarreuse, fine comme un bébé sirène – n’est pas encore sauvée. Elle court le risque d’être aveugle, ou stupide. Elle se bat pour respirer, elle se bat pour manger, elle se bat pour grandir.

 

Je crois que le rapport à la douleur de Gabrielle se forge là, dans ces premiers jours où elle s’emploie à vivre avec son corps en avance. Pas complètement mûre pour la vie à l’air libre, Gabrielle apprend en urgence à oublier les eaux placentaires ; elle découvre la résistance sans en avoir les armes. Je me demande quel genre d’entêtement, quelle sorte d’effronterie on acquiert en commençant ainsi à vivre. »

« La Jacquie des grands principes, celle qui lui a relevé le menton en appuyant de tout son poids pour allonger son écart, la Jacquie des oui-ça-fait-mal-mais-tu-peux-le-faire, des fais-comme-si-c’était-facile, des ce-qui-se-passe-à-la-maison-reste-à-la-maison-et-ce-qui-se-passe-à-l’entraînement-reste-à-l’entraînement, son entraîneur chérie et intransigeante, la Jacquie de toujours la somme désormais d’exprimer sa souffrance. Pire, de vouloir la résoudre. C’est inconcevable.

Gabrielle a l’âge où l’on ignore les frontières de soi. Elle croit encore, et pour plusieurs années, qu’il suffit d’un effort de volonté pour être indestructible. »

« L’arrêt brutal de la GRS provoque chez Gabrielle adolescente des transformations physiques aussi rapides que profondes. Dans les mois qui suivent son exclusion, son corps d’enfant gymnaste amorce une métamorphose spectaculaire, et soudain bourgeonne, fleurit, se déploie dans des spires de chair nouvelles. […]

Cette puberté soudaine a aussi pour effet de contenir les bêtes sombres de ses poumons – provisoirement, du moins. Alors que Gabrielle, comme l’avait annoncé la cousine Lisa, saigne pour la première fois, les araignées semblent se terrer au fond d’elle, et tisser en silence leur cocon de soie contre son cœur. »

« Dans cette famille où la religion est, comme la lessive ou le repassage, une habitude domestique des femmes, Gabrielle trace son chemin vers la Vierge. Elle se signe sans jamais se tromper, de la main droite, effleure le front – le Père –, son sternum – le Fils, – l’épaule gauche puis l’épaule droite – le Saint-Esprit. »

« Gabrielle est un soleil maigre. Elle ignore ce qui grouille dans sa gorge et toujours revendique une joie de vivre inaliénable. »

Le chant de Shilo / Sébastien Ménestrier

A la manière de Jeanne d’Arc, une jeune fille de 16 ans se fait passer pour un homme afin de pouvoir partir à l’aventure et se battre aux côtés d’Ulysse. Pendant la bataille, elle se trouve avec lui dans le cheval de Troie. Elle tue et vainc. Puis elle prend la mer et avec son armée crève l’œil du cyclope roi Polyphème. Devenu inoffensif, les femmes cyclopes voient une solution pour stopper la violence qu’elles subissent. Elles souhaitent faire de même avec les 3 derniers mâles cyclopes. La jeune femme décide de rester sur cette île et de redevenir une femme. Elle est attirée par l’une des cyclopes, Shilo, à qui elle désire venir en aide. Les mâles lui disent que Shilo la manipule. Qui croire ?

Un récit mêlé de peur, de violence et de désir, qui n’est pas sans rappeler l’Odyssée, mais en version féministe. Au début du livre se trouve une carte de l’île qui est aussi importante que les personnages. Il se dégage une ambiance particulière de cet endroit. L’écriture est très agréable et poétique. Ça se lit tout seul et très vite. Le roman ne fait que 91 pages. Ce serait dommage de passer à côté de ce très beau texte publié par les éditions Zoé !

Note : 4.5 sur 5.

« Quand j’ai grandi j’ai voulu partir, trouver mon endroit, une histoire qui serait à moi. J’ai noué un bracelet à mon poignet et j’ai coupé mes cheveux très court, je lui ai demandé si là-bas ils me prendraient pour un garçon. Il m’a dit oui, ils te prendront. Je me suis regardée dans les eaux de pluie et j’ai pu y croire moi aussi. J’étais plus jolie comme ça je crois, plus fin, plus délicat. J’ai fait mes adieux à mon père, à nos bêtes, puis j’ai marché cinq jours jusqu’aux troupes déjà prêtes. Des centaines de garçons marchaient droit, j’ai vu Ulysse. Il était arrogant et roi, j’ai voulu le suivre terriblement. Je ne savais pas alors que je faisais semblant. J’ai couru comme les autres, soulevé des charges, montré ma force, mon cœur a battu quand il m’a regardée. J’ai été choisie, je le méritais, j’ai marché dans les pas du garçon devant moi. J’ai aimé avancer comme ça, nombreux, toutes les nuques assemblées. J’ai vu la mer, la falaise, nos bateaux larges. J’ai voulu être sur celui de mon roi. »

« Quand elle s’est arrêtée il a fallu attendre encore, la nuit, le signal, et puis nous sommes sortis de son ventre et nous avons incendié. Les maisons, les granges, les attelages dans les rues, tout a brûlé. J’ai voulu aimer ce feu, qu’il nous délivre. Il ne nous a pas délivrés. Nous avons été cruels encore et sans joie, rejoints par les autres, frappant, pillant, chantant. Ce fut une très longue nuit. »

« Et puis nous sommes arrivés sur ce qui deviendrait mon île, j’ai été saisie. Des murs de roches énormes, striées, blanches et jaunes pâles, ocres, noires parfois, repliées, ouvertes. Des chemins. Devant nous une caverne assez haute pour qu’un roi arrogant veuille y entrer. Qu’il y emmène des hommes, y attende celui qui y vivait. »

« J’ai été soulagée, nos bateaux loin déjà. J’étais seule, libre, je n’avais plus de roi. »

« C’était bien, l’île décidait, ce serait la règle. »

De nouveaux endroits / Lucile Génin

Gros coup de cœur pour ce premier roman qui m’a fait passer par toutes les émotions ! Un roman traitant de beaucoup de sujets, très actuel.

Mathilde est une jeune fille de 17 ans très attachante. On la voit évoluer dans les 3 parties du roman et quitter progressivement l’adolescence pour devenir adulte. Elle a un sacré caractère, un peu insolente et plutôt révoltée ou en tout cas en colère. C’est un peu normal avec l’enfance que sa mère lui a fait vivre. Sa mère, Anne, enchaîne les cures de désintoxication pour retomber dans l’alcool à chaque fois. Après le divorce, son père a demandé sa garde. Il a refait sa vie avec une femme commissaire plus jeune que lui. Ils ont eu deux garçons. Mathilde n’apprécie pas sa belle-mère mais son opinion va peu à peu changer quand sa mère va tomber amoureuse de son infirmière, Olive.

17 ans, c’est aussi le moment de choisir son orientation après le baccalauréat, une question difficile, que faire de sa vie ? Mathilde est passionnée par le cinéma mais son père dit que ce n’est pas un métier.

17 ans, c’est aussi l’âge des premiers amours, désirs et relations sexuelles. Entre amour et amitié, comment se conformer à l’image que les autres attendent d’elle. Sa poitrine est plate et elle ne met pas des robes et des talons comme son amie Hélène. Elle préfère courir encore et encore, s’échapper.

Et un jour, elle tombe sur des lettres et le journal intime de sa mère à son âge. Elle comprend que le problème d’alcool de sa mère est aussi une profonde dépression commencée dans une autre vie. Sa mère ne lui a jamais parlé de sa vie au Canada ni de sa famille. C’est comme si elle n’existait pas. Mathilde va mener son enquête, tenter de découvrir ce que cache sa mère et décider de partir au Canada rencontrer sa grand-mère maternelle.

Le face-à-face mère-fille est émouvant. Chacune a ses blessures.

Lucile Génin glisse de temps en temps des remarques sur l’écologie, le féminisme, l’éducation des hommes. Chaque personnage est intéressant et a une épaisseur.

J’avais parfois l’impression de suivre une série TV. L’écriture est dynamique. C’est une jeune fille de 17 ans qui raconte son histoire. Il y a des rebondissements, en tout cas de l’action, qui fait qu’on ne s’ennuie jamais. Bref je l’ai dévoré en une matinée lors de mes congés. Un premier roman très maîtrisé. J’ai hâte de lire d’autres livres de cette jeune autrice.

Merci Babelio et les Éditions du Sous-Sol pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« J’avais écrit une liste, le jour de mes 14 ans, de ce que je devais avoir fait avant mon dix-septième anniversaire. La liste incluait :

–          Embrasser un garçon
–          Partir très loin
–          Faire une connerie
–          Avoir mes règles
–          Expliquer à mon père que je déteste Cathy
–          Boire de l’alcool
–          Empêcher ma mère de retourner en cure de désintoxication

Pendant que je frottais le sang sur le fond de la culotte dans les toilettes blafardes, je me suis fait la réflexion que j’avais vraiment coché la seule case dont je me serai bien passée, à tout bien réfléchir. »

« Dans le miroir, une grande fille blonde et gracile, une fille tout étirée en muscles. Une fille aux yeux bleus translucides, si clairs qu’ils donnent toujours l’impression qu’elle ne regarde jamais vraiment ses interlocuteurs en face. Une fille sans seins, sans hanches, qu’on ne regarde pas. Une fille qui court en rond parce qu’elle est encore trop jeune pour aller où que ce soit seule. Une fille disproportionnée, au style vestimentaire bizarre, dans une grande maison bourgeoise de centre-ville, au milieu du bordel de sa chambre, en soupente, avec une grande fenêtre et vue sur les toits. Souvent, elle s’assoit sur le rebord de son velux et elle contemple le ciel pendant des heures, en se demandant comment c’est d’être adulte, comment c’est d’être libre, comment c’est d’être ailleurs.

Cette fille, c’était moi. Mathilde Champollion, comme l’égyptologue. »

« C’était mon moment. Celui du « non ». Sauf que c’était trop dur, car en face de moi il y avait mon ami Jules. Celui qui me portait depuis mes 11 ans, entre mes bagues dentaires et mes points noirs. J’étais sur le point de tout perdre.

Doucement, il a placé sa main dans la mienne et il s’est approché.
Intense ralenti. Très haut au-dessus de moi-même.
Il était sûr de lui. Comment aurait-il pu ne pas l’être ?
Et maintenant il avait ses lèvres à deux centimètres des miennes.

Alors d’un coup d’un seul, mon corps a dit « non ». Il a pris les commandes. J’ai fait un écart juste à temps, et j’ai vomi ma pizza sur nos deux paires de pieds si proches l’une de l’autre. »

« J’avais le cœur au bord des lèvres. Je ne sais pas pourquoi il m’avait fallu attendre cette vision fatale des bigoudis dans les cheveux pour que l’injustice me frappe.

Alors je suis descendue à la cave. Pour retrouver l’autre mère. Cette adolescente fantasque et si inattendue que je ne pouvais pas la lire trop longtemps sans avoir l’impression tenace de violer quelque chose d’intensément sacré. Mais ce matin-là il n’y avait plus de sacré alors qu’on en était à sonner les noces et à sabrer le champagne. »

« Je bois une coupe de champagne, puis deux, puis trois.

Je me suis souvenue du jeu d’alcool stupide de Jules : « Si tu mens tu bois. » Tu m’étonnes qu’elle soit devenue alcoolique après toutes ces années à mentir… Peut-être que moi aussi j’allais devenir alcoolique d’ailleurs, tiens. J’avais des raisons, non ? »

« J’avais eu l’impression d’entendre feu Mémé quand elle poussait un peu trop sur le lambig, et ça n’avait rien d’un compliment. Ça avait tellement tempêté ce soir-là, que Cathy avait dû monter rassurer mes frères dans leur lit. Mon père n’était pas du genre à se mettre beaucoup en colère, il préférait fuir par des chemins de traverse. Mais je l’avais suffisamment étudié pour trouver son détonateur. Et alors il se fendait d’une colère noire, impénétrable, et pétrifiante, que même Cathy n’osait pas affronter. Il y avait dans l’air électrique et dans nos éclats de voix quelque chose qui n’appartenait qu’à nous. »

« Tu sais, les mères et les filles, c’est pas facile. Surtout quand elles nous ont tant désirées. »

« Mathilde, être une femme dans un monde bricolé par des hommes, c’est être constamment traitée de manière différenciée, et faire quotidiennement face à des injustices. Mais plus il y aura de jeunes femmes qui diront que ce n’est pas normal, plus on s’habituera. Plus ils s’habitueront. »

« On éduque les petits garçons en leur donnant le monde dans les mains. Eux ils peuvent tout faire : coucher, ne pas coucher, briser des cœurs, aborder des filles quand les filles n’en ont pas envie… »

« Mon père était dubitatif.

Je le savais parce qu’il avait dit : « Je suis dubitatif », et il avait fait sa moue de circonstance. Il était partagé et perdu. Et je le savais parce qu’il avait fait la même tête que quand Cathy lui demande de choisir entre deux de ses robes ou entre le chapon et la dinde à Noël. »

« – Tu peux pas dessiner comme tu dessines sans un regard artistique.

– Je sais pas ce que ça veut dire, être artiste. Ma mère peint depuis toujours et pourtant elle a toujours eu besoin de l’argent du liquor store pour tenir. Donc je suis pas sûr de ce que ça implique d’être un artiste. C’est quoi la différence entre elle et un mec qui expose au Guggenheim pour une tonne d’argent ? Qui dit qui est un vrai artiste ?

– Je pense pas qu’être artiste soit lié à ce que tu fais de tes œuvres, ou à comment tu les montres au public. Moi, personne a jamais vu mes films à part moi-même. C’est juste ma manière à moi de voir le monde. C’est ça, être artiste. Une manière de voir le monde. Enfin, selon moi. »

« Elle m’a emmenée dans des parcs régionaux qui protégeaient une rainforest intacte de coupes et s’ouvraient sur des palais d’écorces, de pins de Douglas que des dizaines de corps bout à bout n’auraient pu encercler. C’étaient des monstres de vivants, et pour la première fois j’ai compris : je n’avais jamais vu de vrais arbres. De ceux que de mémoire humaine on n’a jamais ni plantés ni coupés. »

Watergang / Mario Alonso

Le personnage principal est Paul. Il a 12 ans et vit dans un petit village, Middelbourg. Il va écrire un roman quand il aura 13 ans dans lequel il se mettra en scène sous un autre nom, Jan. En attendant il parle peu et prend des notes dans des carnets. Il partage sa chambre avec sa sœur Kim qu’il appelle Birgit, elle a 16 ans et elle est enceinte. Sa mère se prénomme Julia, mais il l’a renommée Super, car elle est super et travaille depuis le divorce dans une supérette. Son père, Jens, est parti il y a quelques années et vit en Angleterre avec sa nouvelle compagne, Julia.

Paul écrit sur le monde qui l’entoure. Et il court beaucoup le long des canaux dans le Watergang. C’est un être solitaire.

Mario Alonso plonge le lecteur dans l’ambiance du watergang et de Middelbourg. Il ne s’y passe pas grand-chose avant que Kim et Paul partent en Angleterre quelques jours chez leur père. Les chapitres courts sont une succession de personnages. Il n’y a pas que des humains qui parlent dans ce livre, Middelbourg et le canal sont aussi des personnages et s’expriment dans un chapitre. J’ai beaucoup aimé le chapitre de « Rose », la couleur, qui est teinté d’humour.

C’est un roman choral original, écrit avec poésie. Mais j’ai un peu décroché au milieu du roman avant de repartir dans ma lecture grâce à l’escapade anglaise. Il faut dire que Paul n’aime pas l’action, il la fui. Un premier roman intéressant avec des qualités indéniables puisque publié par les éditions du Tripode (un chouchou) mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi.

La couverture est magnifique, il s’agit d’une illustration de la Mer Baltique de Natalie Levkovska.

Note : 4 sur 5.

Paul :

« Dieu est comme mon père, il m’aime mais de loin. Pas de problème. »

Middelbourg :

« J’apparais parfois dans un tableau de maître. Je suis ce mélange de pigments froids si reconnaissable. Le vent m’a dessiné touche après touche. Les paysans m’ont craquelé à force de travail. Les générations se sont succédé et m’ont nourri de leur jeunesse. Dans le bourg, on a rapproché les façades pour se protéger du vide qui fait toujours aussi peur au Moyen Âge. Tout autour de moi, on a fait tourner les rues afin que n’y entrent pas les mauvais esprits. Ainsi les maisons n’ont pas cherché à s’élever plus haut que ne pouvait voir un homme debout sur son cheval. Et les hommes d’ici n’ont pas cherché à faire monter un cheval sur un autre cheval pour espérer voir plus loin. »

Super :

« Je ne ris jamais en public. Je ris parfois mais toute seule. Même avec mes enfants, je n’arrive pas à me lâcher. Kim ne me ressemble pas pour ça. Elle rit tout le temps de sa mère. Quand elle est seule, je suis sûre qu’elle est triste. On ne trompe pas une mère. Oui, quand elle est seule, les yeux de Kim doivent lui jouer des tours. »

Paul :

« Il y a des jours où je me sens polychrome, polarisé, pollué, polyèdre, polyglotte, polynésien, polystyrène, polyuréthane, polytonal, etc., etc. Il y a des jours où je me sens dans tous mes états et complètement poli par la pluie. J’écris comme un fou des mots que je ne connais pas mais qui ont l’air de me raconter des choses. Je dresse des listes dans un carnet que j’ai planqué dans le watergang et que je remplis de notes tout à coup. Il y a des jours comme çà où je me sens comme perdu dans les polders, que pourtant je connais comme ma poche. Il y a comme ça, oui, des jours où, vraiment, je ne sais plus quoi faire. »

Action :

« Paul ne m’aime pas. Je m’ennuie. Je le fatigue. Il ne veut pas de moi. Il m’évite. Il interdit à Jan de céder à mes sirènes. Il me juge. Pas d’action, inutile. Voilà ce qu’il transmet à son auteur. Il ne veut pas de train qui déraille, il ne veut pas de voiture qui tombe dans le fossé. Un fossé d’absurdité. A ses yeux, je suis le cheval qui monte sur un autre cheval pour voir au loin l’ombre de quelqu’un parti faire le reste du chemin à pied. »

Pol :

« J’ai failli m’appeler Pol. Je suis le narrateur des livres de Paul écrits par Jan, qui n’est autre que Paul, comme moi. Je ne quitte jamais mon téléphone. Je suis redevenu Paul, à la demande de Paul. Jan s’est exécuté. Il raconte ma vie. Enfin, celle de Paul. Il m’a consacré tout un livre. Son premier. »

Kim :

« Paul dit que j’ai besoin d’air. Que Lucien a besoin de courant. J’ai hâte d’entendre le bruissement des arbres faire comme un arc-en-ciel sonore au-dessus de nos têtes. »

Paul :

« Il n’y avait pas de musique cette fois dans mes jambes, aucun jus dans mes veines. J’étais comme le watergang quand on le voit de loin, sans nuance, sans relief, peint dans le même vert, comme les marais quand on les photographie en hiver. La mer me semblait inatteignable, elle-même peinte dans ce vert interminablement vert. Les vagues s’aplatissaient mollement au bord de mes yeux et mes yeux étaient deux langues baignant mollement dans leur bain de salive. »

Paul :

« Quand mon père m’appelait Paul, la terre sur laquelle je cours n’est plus ronde, elle est comme une bouillie et on ne peut en faire le tour sans perdre ses jambes. Puis le silence revient et tout redevient rond, solide et triste. Paul. Paul. »

Julia :

« Viens Paul. Viens près de moi. Dis-leur que je suis encore ta mère et que l’on va s’aider toi et moi, qu’on n’a besoin de personne. Que ce sont les bêtes qu’on soigne, pas les humains, les humains, on les aime. »

Julia :

« Dans sa tête, il y a du vent qui se forme et qui a besoin d’un nouveau couloir pour circuler. Je ne fais qu’exprimer avec des mots ce que son corps exprime pendant son sommeil. »