Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji

J’ai littéralement dévoré ce roman ! Merci aux fées des 68 premières fois d’avoir mis ce premier roman sur ma route que j’avais loupé lors de la rentrée littéraire 2021.

Amina Damerdji brosse le portrait d’une femme, Haydée Santamaria, « grande figure de la Révolution, proche de Fidel Castro ». Au seuil de sa vie, en 1980, elle se replonge dans ses souvenirs. D’abord en 1951, elle a 30 ans et elle habite encore chez ses parents. Sa mère essaye de la marier à un bon parti d’Encrucijada. Mais comme le projet de sa mère n’a pas abouti, elle part à la capitale rejoindre Abel, son frère adoré. Loin de sa mère elle va enfin pouvoir s’émanciper, s’épanouir. Elle fait la connaissance des amis d’Abel qui sont également des camarades de son parti politique. Petit à petit, au fil des discussions, elle va aussi s’engager et oser donner son avis. A la capitale, elle trouvera un emploi et aussi l’amour. La scène de demande en mariage au restaurant avec la mère d’Haydée est très drôle.

J’ai ressenti la chaleur de Cuba, la passion de ces jeunes révolutionnaires et je me suis prise d’affection pour Haydée, Abel, Melba, Boris, etc. Le titre fait référence aux dernières lignes du roman, très touchantes.

L’autrice se concentre sur les premières années de l’engagement d’Haydée. Le lecteur ne connaîtra pas toute la vie de cette femme. A la fin du roman, j’ai eu envie d’en savoir plus et de me renseigner sur elle. Bref une héroïne que j’ai eu du mal à quitter. Le récit est intime, écrit à la première personne. Haydée livre ses sentiments, se confesse en quelque sorte.

Je lis très peu de romans historiques et cette biographie romancée m’a permis d’en apprendre beaucoup sur cette période de l’histoire de Cuba, d’assister aux prémices d’une révolution avec les doutes et les choix d’Haydée.

Ce magnifique roman part dès aujourd’hui vers une autre lectrice. Bonne lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée.

Je n’aime pas parler du 26 juillet. Je l’ai fait quelques fois pour faire plaisir à la presse. Mais tout de suite, j’ai la voix qui coince et qui se terre, persuadée que, si elle reste comme cela, bien tapie au fond de la gorge, elle finira par décourager les journalistes. »

« Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés à la goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleines dents dans le petit biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. Aujourd’hui encore, quand j’achète ces pâtisseries chez les marchands de rue, je me rappelle ces dimanches où mon frère était à trois cents kilomètres, vivant. »

« Elle se méfiait de mes livres, a fortiori quand ils étaient d’occasion. Dès qu’elle en apercevait un sur mes étagères, elle courait chercher ses lunettes, feuilletait les pages du bout des doigts, piochait un mot par-ci, un mot par-là, et si l’ensemble lui semblait inconvenant pour une jeune fille à marier qui plus est, elle criait :

– Benigno ! Benigno ! Viens voir ce que ces imbéciles de communistes ont encore donné à lire à ta fille !

J’avais beau lui expliquer que le club de lecture n’était pas l’exclusivité du Parti socialiste populaire, elle finissait toujours par garder l’ouvrage et aller le leur rendre elle-même en les injuriant. Alors il y avait des livres que je lisais dehors, allongée sur la terre battue, au coin des routes que personne n’empruntait. A cette époque je me fichais à peu près de tout, y compris des invectives que je recevais si les taches de terre sur ma jupe ne disparaissaient pas à la première lessive. De toute façon, ce que je préférais, c’était la littérature, et la littérature, comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif. A condition, bien sûr, de ne pas en abuser. En réalité, elle espérait qu’un roman finirait un jour par faire battre ce caillou qui, selon elle, pesait si lourd dans ma poitrine. »

« Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ. »

« Elle a aperçu mon livre sur le canapé. Elle a souri méchamment.

– Si tu ne passais pas ton temps à des romans dégoûtants que tout le monde triture à la bibliothèque, tu serais peut-être un peu plus vive.

J’ai eu envie de lui écraser mon roman sur la tête. De lui griffer les joues de ses coins rigides, plastifié par les bibliothécaires. De la ratatiner pour qu’elle soit une bonne fois pour toutes, physiquement, cette bouillie mauvaise qu’elle était dès qu’un peu de fiel lui montait à la langue. »

« – L’amour… L’amour ! On ne construit pas une famille avec l’amour !

Et elle s’est levée. Mon père l’a suivie du regard puis, quand il l’a vue par la fenêtre arriver près du brasier, il est allé l’aider à débrocher le porc. A le poser sur un grand plateau pour le découper. Ce soir-là, j’ai compris que ma mère n’aimait pas mon père. Et cela m’a rendue triste pour lui car je savais qu’il était fou d’elle. »

« C’est aussi à cette époque que je me suis mise à lire des écrits d’hommes ou de femmes qui comme nous avaient décidé de bousculer directement le cours des choses. C’étaient des livres que nous nous faisions passer entre prisonniers politiques. La plupart aimaient les lectures à voix haute, à une dizaine, assis en cercle dans une cellule. Mais moi, je préférais lire seule, mâcher les mots dans ma tête, m’en faire des couvertures. »

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