L’autre moitié du monde / Laurine Roux

J’ai découvert Laurine Roux en 2020 avec son deuxième roman, « Le sanctuaire », que j’ai adoré. Elle était déjà publiée aux éditions du Sonneur qui fut également l’une de mes belles découvertes en matière de maison d’édition. Bref deux chouchous. Vous l’aurez compris, cette lecture partait déjà avec un a priori très positif. Et je n’ai pas été déçue. Dans un registre différent, Laurine Roux nous emmène cette fois-ci en Espagne, dans les années 1930. C’est une période d’histoire que je ne connais pas trop mais qui m’a passionnée.

Le roman s’ouvre avec Pilar, la mère de Toya, travaillant dans les cuisines du château de la Marquise, une bonne femme tout à fait détestable avec ses employés. La Marquise et son mari possèdent tous les terrains alentours et emploient toute la main d’œuvre locale dans leurs champs. Ainsi, Juan, le père de Toya, travaille dans les rizières. Au milieu de cette vie dure et des humiliations subies, pousse Toya, une enfant sauvage ou « pequeña salvaje » comme la nomme ses parents avec tendresse. Et il y a aussi le fils de la Marquise, Carlos, un homme violent. Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher.

Un autre personnage important est Horacio, l’instituteur. Outre sa culture et son piano, il amène une idée nouvelle, collectiviser les terres et encourage les paysans à se rebeller.

Le lecteur suit l’histoire du point de vue de Toya, d’abord jeune fille de 13 ans qu’on voit grandir et devenir une femme. L’autrice nous offre de beaux portraits de femmes.

Laurine Roux parsème son roman de mots en espagnol. J’ai eu l’impression à plusieurs occasions de me trouver en Espagne, de sentir la chaleur du soleil sur ma peau, les délicieuses odeurs de cuisine de Pilar. J’ai aimé me promener dans cette nature sauvage, dans le marais avec Toya notamment.

Je me suis attachée à Toya, à sa famille et à tous les paysans. Laurine Roux a construit son roman en 3 parties, intercalant le présent afin de mieux ménager le suspense. D’ailleurs la fin m’a particulièrement émue. Ce roman vous fera passer par toutes les émotions.

J’ai retrouvé un peu de la noirceur de « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse. Ces histoires de maîtres et de domestiques, de pouvoir, de secrets et de violence.

Un roman d’aventure, d’amour, de révolte et de vengeance que j’ai beaucoup aimé et lu quasiment d’une traite.

A noter dans vos agendas, une rencontre en visio et en vrai est organisée par VLEEL, le 18 février à 19h30 avec Laurine Roux à l’hôtel littéraire Le Swann à Paris : https://vleel.com/rencontre/vleel-avec-laurine-roux-a-lhotel-litteraire-le-swann-paris/

Note : 5 sur 5.

« Toya se demande : en va-t-il ainsi des êtres humains ? Existe-t-il chez les meilleurs, sa mère par exemple, une poche qui retiendrait toutes les pulsions ? »

« Toya ne rentre pas directement à la baraque, s’arrête au bord d’un bassin et glisse dans l’eau saumâtre. Elle laisse les carpes s’enrouler autour de ses chevilles, attend. L’enfant se demande si un jour, les histoires des grands seront moins opaques. »

« Elle hausse les épaules. Pourquoi pas. Ça lui permet d’esquiver l’essentiel : elle ignore ce qu’est un piano.

La gamine découvre l’énorme instrument, le chêne vernissé et les arabesques. Ils poussent la bête du couloir jusqu’au fond de la classe. A chaque à-coup, de drôles de sons émanent du bois, des résonances, des grondements proches de l’orage. Horacio s’enthousiasme, il en est sûr, ses élèvent vont adorer. […]

C’est là que la chose se produit. Assis sur le tabouret, Horacio presse une touche. Toya est clouée sur place. La même note, six fois, grave, lasse, qui donne vie à une silhouette. Celle-ci apparaît devant les yeux de la gamine, nette, parfaite, avançant sur un chemin sans paysage, sans passé ni avenir – juste la solitude renouvelée de chaque instant. La note a cette tenue, digne, et la petite y voit sa mère qui part au Château. Les larmes envahissent ses yeux. Horacio appuie sur une deuxième touche. Tout de suite, une autre couleur. Une seconde silhouette se détache, marchant à côté de la première – c’est son père conduit en prison. Toya apprendra plus tard sur les deux notes portent un nom, qu’elles s’appellent ré et mi. Pour l’instant, elle goûte les sons, les laisse déposer leur image au creux de ses paupières, celle de corps jumeaux. Qui marchent, contigus, parallèles. »

« Pourtant, ça aurait pu continuer comme ça pendant des siècles. Personne ne dira le contraire. Alors qu’est-ce qui les a poussés à cesser le travail ce jour-là ? Des malheureuses, il y en a eu d’autres. Alejandra, par exemple, sans chercher bien loin. Allez savoir pourquoi, cette fois-ci c’est différent… Certains allègueront que les événements se produisent quand ils sont mûrs. Ce matin, c’était une grenade pleine à craquer de jus ; il a suffi d’en effleurer la peau pour qu’elle explose. Le plus important, c’est qu’ils soient là, rassemblés autour de la baraque, en brassée d’oiseaux autour du nid. »

« Les anguilles cherchent toujours à retourner là où elles sont nées. »

« Pilar saurait. Elle ne se précipiterait pas, ferait un geste pour dire, Viens. Ensuite, elle préparerait un bon plat, quelque chose qui réchauffe au-dedans. Une zarzuela, avec ses moules, ses langoustines et tout le toutim. Elle poserait l’assiette sur la table sans rien dire. Il y aurait de la fumée qui s’échappe, les parfums emmêlés – tomates, encornets, bouquet garni –, ils diraient les heures passées à éplucher, dépiauter, l’envie de faire plaisir. Peut-être que Pilar regarderait Toya manger, ou bien elle en profiterait pour laver la casserole. A la fin elle essuierait ses mains contre son tablier, s’assiérait ¿°Qué pasa pequeña ? Juan en est sûr, sa fille parlerait. »

Toucher la terre ferme / Julia Kerninon

« Devenir mère, être une femme »

Avec ce témoignage, on entre dans l’intimité de Julia Kerninon. Comme dans un journal intime, elle se livre avec son franc-parler et sans tabou. Elle raconte son accouchement, sa dépression post-partum. Ensuite elle bascule sur des moments de sa vie : la fuite du domicile parental, son histoire avec un homme plus âgé, la rencontre avec son mari, etc.

Elle pose beaucoup de questions, peut-on être toujours la même femme en devenant mère ? Celle qui avait une vie dissolue saura-t-elle être une mère ?

Elle se rend compte que la grossesse et l’accouchement finalement se sont bien passés et que le plus dur est à venir : prendre soin de cette petite vie. Elle ne s’attendait pas à ce que cette responsabilité la bouleverse autant.

C’est un récit touchant avec cette belle plume que j’ai déjà pu apprécier dans « Liv Maria ». Cette confession résonne d’ailleurs beaucoup avec son dernier roman, où elle fait le portrait d’une femme libre enfermée dans son rôle de mère. Oui la maternité n’est pas le bonheur absolu pour toutes les femmes mais elles le gardent pour elles et essayent de se conformer à l’image qu’on attend d’une femme devenue mère. Alors que Julia Kerninon au contraire confesse ses doutes et ses peurs. Elle fait également une belle déclaration d’amour à son mari. Dans ces 112 pages qui se lisent très vite, vous trouverez des références littéraires et bien sûr des éléments très intéressants sur son rapport à l’écriture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. A trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter. »

« Je ne trouvais pas les mots pour expliquer que les traits de caractères auxquels je devais les réussites de ma vingtaine – l’obstination, la solitude, l’intransigeance – n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. C’était pour ça que je n’arrivais pas à me lever, à me tenir debout, à faire face. »

« Moi qui m’étais toujours pensée solide, je me découvrais brutalement si fragile, comme si j’étais redevenue petite fille et que je devais grandir une nouvelle fois, retraverser toute ma vie pour arriver là. »

« J’ai trente-quatre ans. Je suis cette personne qui essaie désespérément d’être une mère, d’être une femme, et qui ne cesse de revenir à sa propre enfance, comme on tape vainement de front dans le bois d’une porte qu’on nous a fermés au visage. Je lis en surveillant mes enfants dans le bain, je lis à table et ils font comme moi. C’est tout. »

« Mes livres ne sont pas là pour attester ma bonne conduite. Mon écriture est là pour témoigner de ce que j’ai vu, de ce que je sais. Évidemment que je me trahis dans mes livres, mais il n’est pas censé en être autrement. »

« Tous les soirs, je gravis l’échelle de bois pour aller embrasser une dernière fois mon fils aîné dans son lit perché, je lui chuchote, Dis bonne nuit à ta maman, et ça me semble encore inconcevable, d’être la maman. »

Que faire de la beauté ? / Lucile Bordes

J’ai été totalement happée par l’écriture de Lucile Bordes. Je me suis laissée porter par ses mots sans savoir où j’allais. Comme vous pouvez le constater sur la photo, de nombreux passages m’ont plu. Vous trouverez quelques extraits ci-dessous.

Un mystère plane dans ce livre. Il est ancré dans la réalité, avec des sujets d’actualité, mais avec une légère dystopie. On se trouve dans un monde proche du nôtre où la situation se dégrade notamment pour les migrants mais aussi pour la narratrice.

Celle qui nous raconte sa vie et le monde dans lequel elle vit s’appelle Félicité. Elle habite au bord de la mer, au Bas-Pays, avec son mari. En 2018, elle est écrivaine et enseignante en littérature à l’université. Un camp pour migrants mineurs va s’ouvrir près de chez elle et amène de nombreux commentaires mécontents de ses voisins qu’elle ne cautionne pas.

Elle ne se trouve plus en adéquation avec sa vie et le monde qui l’entoure. Elle n’arrive plus à écrire. Elle décide de quitter son mari et de s’installer ou plutôt de s’isoler dans un hameau inhabité en montagne (le Haut-Pays).

Dans ce refuge, elle peut être en paix avec elle-même, se consacrer à des activités essentielles : produire sa nourriture pour assurer son autosuffisance et faire de longue promenades. Elle a très peu de contacts. Il y a Côme, l’homme natif de ce hameau qui lui a vendu la maison de ses parents. Mais ils ne se parlent que très rarement, s’ils n’ont pas d’autre choix.

Son quotidien change avec l’arrivée d’une personne. Ensuite elle rompra avec son choix de ne plus écrire pour raconter cette rencontre et son passé dans le carnet d’un soldat venu frapper à sa porte en 2033.

Le titre « Que faire de la beauté ? » traverse les pages de ce roman et amène le lecteur à réfléchir au monde dans lequel il vit. Lucile Bordes ne donne pas de réponses. Elle pose la question et nous offre cette histoire.

J’ai aimé les passages sur le rapport à l’écriture, ceux aussi sur la nature, les moments où Félicité est dans une sorte de contemplation ou de méditation. Il y a un autre thème intéressant, celui des arts, avec notamment l’œuvre de Richard Baquié, « L’Aventure » que je ne connaissais pas et que je suis allée chercher sur Internet.

L’écriture est poétique et mélancolique. Bref tout m’a plu dans ce livre !

Ce fut une lecture commune avec Agnès de Clairville. Je vous invite à lire sa chronique sur Instagram qui vous apportera un autre regard sur ce magnifique roman.

J’avais repéré ce livre lors de la présentation de la rentrée littéraire de VLEEL et commandé à ma libraire. Il se trouve également dans les livres envoyés par Lecteurs.com dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022.

Les Avrils ont la bonne idée de joindre à chaque fois un marque-page aux couleurs du livre que j’apprécie beaucoup ! Merci pour cette délicate attention très utile et qui ajoute de la beauté à ce roman.

Note : 4.5 sur 5.

« J’ai depuis longtemps compris que je m’étais trompée en pensant qu’écrire, c’était graver dans le marbre. Je crois maintenant que c’est aller trouver un inconnu et lui donner un bout de papier. Un livre après tout n’est que çà : des mots qu’on tend à quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans savoir ce qu’il en fera. »

« L’homme tire. Il assassine l’orang-outan. C’est son job. On exploite l’huile de palme, on en bouffe. Enfin pas moi. Mais les gens de mon espèce, si.

Car je suis de l’espèce,

me disais-je arrêtée au feu rouge en envoyant un message à mon collègue pour lui demander où me garer dans son quartier, quoi que j’éprouve je suis de l’espèce qui bute les orangs-outans et roulera jusqu’au dernier litre d’essence disponible. »

« Si peu des débuts émergeaient encore, j’ai fermé les yeux, le temps d’engloutir tout, nos vies-icebergs, sous-marines, aux trois quarts immergées, qu’est-ce qui flotte, me suis-le demandé, à quoi s’accrocher ? »

« Je me souviens de ma détresse, et du ciel jaune sur la mer.

Que faire de la beauté, j’ai pensé à ce moment-là. La lumière était belle à trembler derrière l’homme éperdu. Comment faire pour qu’elle ne nous porte pas le coup de grâce, ne nous rende pas fous ? »

« La beauté peut être fatale, qui crève à l’improviste la toile de nos vies.

Elle taillade les cœurs inquiets.

La voir, c’est se rappeler d’un coup le tribut qu’on lui doit, se demander comment le payer, et s’il y a moyen de marchander avec elle pour tirer quelque chose du chaos quotidien.

C’était mon travail d’écrivain. »

« Des mois que je n’y arrivais plus, Eddie.

Des mois à me demander quelle place laissait le réel – celui qui traitait, déjà, les migrants d’enculés, n’avait pas peur de Bolsonaro, se foutait de la fonte des glaces et du continent de plastique – quelle place laissait le réel à la littérature ? Quelle nécessité y a-t-il à écrire, par temps d’urgence climatique, migratoire, sociale ? Ce qui était un besoin pour moi ne comptait pour rien, ne servait à rien, et je me trouvais obscène de seulement y penser. »

« Elle a écrit partout, à la peinture blanche, des insultes et des grandes phrases, des dénonciations. Certains les ont prises pour eux. D’autres sont simplement mal à l’aise parce que ses mots sont comme des chiens aboyant à leur passage, et qu’ils ne peuvent plus faire un pas dans la rue sans se faire hurler dessus. »

« Tu es désarçonné. Tu connais le droit à l’oubli, bien sûr. Mais c’est très rare qu’un Ancien le mentionne. La plupart n’en savent rien. Nous sommes nés avant les data centers, les algorithmes, les réseaux sociaux. Comme nous persistons à croire que la vraie vie est hors ligne, l’immense majorité d’entre nous se moque d’avoir un casier web vierge, et nous avons été peu nombreux à demander le retrait des informations nous concernant disponibles sur le net. C’est que nous sommes d’une autre époque, des sortes de dinosaures dont on attend gentiment l’extinction. Ce sera bientôt fait, et nous emporterons avec nous nos histoires inaudibles, trop compliquées, trop lentes. »

« Ils ne peuvent pas entrer en nous. Évidemment tu n’as pas lu Orwell. Tu n’as même jamais eu un livre entre les mains. Tu es de la génération post-écran, le vrai Cyber, un jeune gars « augmenté », comme ils disent. C’est-à-dire pucé, devenu sa propre machine. Tout au plus, soumettant cette phrase à un moteur de recherche, auras-tu accès à la notice bibliographique de 1984, et de là suivant les liens iras voir la bobine d’Orwell – si réconfortante – et lire un ou deux extraits du roman, très brefs, presque des citations. Mais de toutes façons, je te le demande, quel besoin aurais-tu de lire une fiction ? Les gens de ton âge ne lisent plus de littérature depuis longtemps. Dans les rêves, peut-être, persistent les histoires, avec les peurs primitives ? »

« Je me souviens que mes étudiants, à la fin, non seulement ne lisaient plus, mais ne savaient pas trop quoi faire des livres. Ils considéraient l’objet avec circonspection, embarrassés par son épaisseur et la place qu’il prenait dans leurs sacs et sur leurs étagères. Ils ne savaient pas les ouvrir, ni les manipuler. Les livres leur tombaient des mains. Au sens propre. Pas un cours sans le bruit mat de volumes tombés à terre comme des fruits trop mûrs. Je demandais à chacun de poser le livre à plat sur la table et de suivre avec moi, puis me lançais. Lire à voix haute, c’était comme jouer d’un instrument ancien. Ils étaient subjugués, stupéfaits de ce qu’ils entendaient, oubliant d’écouter, pris par la mélodie, le rythme, les silences, ils regardaient ma bouche sans suivre des yeux le texte. »

« Tout ce que m’avait appris l’écriture – l’immobilité, l’endurance, la concentration, l’exactitude, la résistance de chaque chose à qui veut la nommer, le souffle, la course, la gestion de la course – tout ce que m’avait appris l’écriture j’allais l’utiliser contre elle, pour ne plus écrire du tout, et oublier le reste. Arrêter d’écrire, se délester du monde, c’était le même geste. »

« J’ai regardé longtemps le ciel accrocher la ligne des sommets, l’horizon comme une page déchirée en deux.

La vie passe ici sans vivre. C’est extrêmement reposant.

Quand j’écrivais, c’était pour exister. Parce que c’était impossible, sinon, de savoir ce qu’on faisait là.

Je n’en ai plus besoin.

Je t’assure.

Ce carnet dont je suis en train de noircir les pages, ça n’a rien à voir.

J’ai laissé au Bas-Pays le travail de la beauté à sauver chaque jour. Ici elle est indiscutable. N’a pas à être dite. La montagne mesure toute chose, pèse le dehors et le dedans. »

Nouvelle aventure

Un nouvelle aventure s’offre à moi en ce début d’année ! Ma candidature a été retenue pour intégrer le jury du prix Orange du livre 2022 !

Je suis bien sûr folle de joie et excitée. Je me réjouis à l’idée de voir ma petite boîte aux lettres déborder de livres mais surtout j’ai hâte de rencontrer les autres membres du jury. C’est la première fois que je fais partie d’un jury. Ayant déjà participé aux explorateurs de la rentrée littéraire, je pressens que cela va être une belle aventure humaine. J’espère bien évidemment découvrir quelques pépites et vous les partager sur le blog.

Le jury

Le jury est composé de 16 personnes : 6 auteurs, 2 libraires et 7 lecteurs + 1 nouveauté.

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Constance Joly (lauréate 2021), Florent Oiseau, Lilia Hassaine, Salomé Baudino et Jean-Baptiste Andréa.
  • Les libraires sont Jérémy Demy (librairie L’Impromptu à Paris) et Antoine Bonnet (librairie Michel à Fontainebleau).
  • Les 6 autres lecteurs : Laurence Bandelier, Thomas Besson, Rachida Bouchemoua, Christelle Grelou, Geneviève Munier (que je connais déjà) et Julien Veron.
  • La nouveauté : un comité de lecture avec d’anciens jurés qui comptera pour une voix.

Le prix

Les livres qui passeront entre mes mains paraissent entre le 1er janvier et le 31 mars 2022. Il s’agit uniquement de romans en langue française et publiés en France. Les auteurs connus sont écartés pour laisser émerger de nouveaux talents. Le prix est doté de 15 000€.

Les dates à retenir de cette 14ème édition

  • Fin mars : sélection des 20 livres
  • 18 mai : sélection des 5 livres finalistes
  • jeudi 9 juin : soirée de remise du Prix à Paris

Avez-vous déjà participé à un jury littéraire ? N’hésitez pas à me donner vos conseils pour être une jurée efficace !

Et je laisse le mot de la fin au président du jury !

Un barrage contre l’Atlantique / Frédéric Beigbeder

Ce roman a été écrit pendant la période de confinement. Frédéric Beigbeder est isolé dans une cabane au Cap Ferret afin d’écrire. Il se sent seul loin de sa femme. Son objectif est d’écrire une ligne par jour. Il est parti du constat que les jeunes, comme sa fille Chloë, ne lisent pas ses romans. Ce n’est pas qu’ils ne lisent pas mais en tout cas pas des textes longs. Il a donc mis de l’espace entre chaque phrase, comme un écrin, pour les mettre en valeur et vaincre Twitter. C’est vrai que cette aération est agréable pour les yeux. Il lance donc avec humour une nouvelle façon d’écrire pour les jeunes générations qui a fonctionné avec sa fille. Voici donc une expérience à tenter : espacer les phrases des classiques !

Il y a de belles phrases auxquelles on ne peut rester insensible. Et puis il y a les souvenirs d’enfance, le divorce de ses parents. A 55 ans, Frédéric Beigbeder fait le bilan de sa vie, et c’est émouvant. Ce livre est d’ailleurs présenté comme la suite d’« Un roman français », paru en 2009 et pour lequel il a reçu le prix Renaudot. Je vous rassure de suite, ces deux livres peuvent se lire indépendamment.

Certes il digresse mais il y a un fil conducteur qui est Benoît Bartherotte et son éternel labeur, élever une digue pour empêcher la disparition de son terrain sous les flots, d’où le titre emprunté à Marguerite Duras.


« Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde. »

Vous retrouverez aussi ses frasques. J’avoue n’être pas au courant ni intéressée par la vie des « people » et du coup de voir apparaître des noms comme celui de Laura Smet me laisse quelque peu perplexe. Je crois que je préfèrerais que les noms soient changés. C’est un roman autobiographique et Frédéric Beigbeder se livre toujours dans ses romans. Après tout pourquoi pas, il dit d’ailleurs avoir fait lire son manuscrit aux personnes concernées avant de le remettre à son éditeur. Et puis il dit que les gens imaginent des vies trépidantes aux écrivains alors que sa vie actuelle est rythmée par le ramassage des jouets de ses enfants dans le salon.

Frédéric Beigbeder nous offre un roman intime et sincère sur le temps qui passe, sur l’importance de la famille. Il observe ses bons et ses mauvais souvenirs, s’attarde sur ceux qui l’émeuvent le plus et affronte ses émotions qu’il fuyait auparavant. J’ai eu le bonheur d’assister à un VLEEL mémorable que vous pouvez voir en replay sur la chaîne YouTube. Vous verrez notamment un invité surprise faire ses confessions à Frédéric Beigbeder, un beau moment d’amitié.

Note : 4.5 sur 5.

« Mes phrases respecteront la distanciation littéraire. »

« Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

 

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

 

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques. »

« Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas. »

« Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

 

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas. »

« Je sais aujourd’hui que mon malheur résulte de moi uniquement. »

« J’ai bien profité du monde précédent car j’ai toujours eu l’intuition que, plus tard, ce serait la grosse merde, et maintenant que ça y est, nous y sommes, je cours me réfugier dans un paradis endigué. »

« Je me prends pour un poète, alors que je ne suis qu’un phraseur. »

« Benoît Bartherotte est le fil conducteur de ce récit ; chaque fois que je m’égarerai, vous le verrez réapparaître.

 

Depuis quarante ans, il jette des rochers dans l’océan, à la pointe du Cap Ferret. »

« Certaines phrases se surestiment : elles se prennent pour des maximes, comme une instagrammeuse se prend pour une star.

 

Mes phrases préférées sont les phrases qui n’ont pas d’autonomie.

 

Celle qui ont besoin des autres pour exister.

 

Celles qui ne tiennent pas debout toutes seules.

 

Je les trouve plus émouvantes, isolées et cependant reliées.

 

Elles flottent.

 

Ce sont des phrases sans gravité, des silex gonflés à l’hélium.

 

Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre.

 

Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.

 

Bartherotte est le Sisyphe gascon. »

« La première fois que j’avais rencontré Claude Lanzmann, c’était sur le plateau de « Rive droite / Rive gauche » en 1997.

 

Je me souviens d’une réplique merveilleuse.

 

Ardisson le présente : « Nous recevons Claude Lanzmann, le réalisateur de La Shoah. »

 

Et Claude de rectifier immédiatement : « Ah non, La Shoah, c’est Hitler. Moi c’est Shoah. » »

« Il y a deux sortes d’humains : ceux qui ont du sable dans leurs chaussures, et ceux qui n’ont pas de sable dans leurs chaussures.

 

Benoît appartient à la troisième catégorie : ceux qui ne portent pas de chaussures. »

« Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste et pourtant je ne cesserai jamais de l’admirer.

 

Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.

 

L’âge ingrat dure toute la vie.

 

Le départ de ma fille aînée ma brisé le cœur. »

« Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.

 

Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné. »

« Tous les matins, mon père me réveillait en me chatouillant la plante des pieds qui dépassaient des draps.

(Ici, pleurs abondants.) »

« L’amour, même vieux, usé et fatigué, reste de l’amour. »

Le sang des bêtes / Thomas Gunzig

De nombreux sujets d’actualité sont traités dans ce roman très drôle. Thomas Gunzig nous offre une belle satire de notre société. Certains y verront une fable.

Le personnage principal est Tom, 50 ans, bodybuildeur, il vend des compléments alimentaires pour bodybuildeurs. Il est en pleine crise existentielle et au bord de la dépression. Il assiste à une scène depuis son magasin qui le bouleverse. Une femme se fait maltraitée par un vieil homme. Elle ne dit rien et subit. Quand la scène se reproduit, Tom intervient. Il ne peut pas rester passif toute sa vie. Et il se retrouve avec cette femme à gérer. Qui est-elle ? Quelle est son histoire ? Sans trop vous en révéler, elle est originale, incongrue et relève de la science-fiction.

Le roman prend un tournant quand Tom ramène la femme chez lui. Son épouse, Mathilde, ne voit pas ce sauvetage d’un très bon œil. En plus leur fils, Jérémie est revenu chez eux suite à une rupture amoureuse avec Jade (féministe, vegan). Et le père de Tom, Maurice, 85 ans, juif, atteint d’un cancer, vient également de s’installer chez lui le temps de son traitement. Difficile de ménager toutes les subtilités, au bout d’un moment les griefs ressortent et la routine s’envole. C’est très drôle et amusant pour le lecteur. Chaque chapitre a pour titre un muscle du corps : pectoraux, biceps, psoas, etc. De quoi redécouvrir votre anatomie !

Un roman dans lequel tout le monde pourra s’identifier à l’un des personnages ou à une réflexion, une scène vécue. Je l’ai dévoré en un rien de temps, voulant savoir ce que chaque personnage allait devenir.

Une belle réflexion également sur le corps, l’image du corps, sur la norme et ses injonctions. Il interroge la place de l’humain au milieu du vivant. Bref un auteur belge qui mérite d’être plus connu en France. Il suffit d’écouter Marion Mazauric, son éditrice, parler de lui lors du VLEEL pour être conquis.

Thomas Gunzig ne vous donnera pas de réponse toute faite. Il est un romancier et non un essayiste. Il pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Pour lui, la littérature est une invitation à se poser des questions et les romans doivent véhiculer des émotions aux lecteurs, ne pas les ennuyer mais les surprendre. Pari réussi !

Merci VLEEL et les éditions Au Diable Vauvert pour cette lecture. Une belle découverte pour moi, qui me donne envie de lire son précédent roman « Feel good » qui rejoint ma PAL !

Vous pouvez lire un extrait sur le site des éditions Au diable Vauvert ou en cliquant ici.

Note : 4.5 sur 5.

« – Bon sang, sois honnête : t’as bien vu qu’elle n’était pas dangereuse ! Ce qui te gêne, c’est que ça perturbe ta petite tranquillité ! Tu as peur pour ton petit confort ! Tu ne t’es jamais demandé ce que tu aurais fait pendant l’Occupation : est-ce que t’aurais caché des Juifs ou est-ce que tu les aurais laissés dans la rue ? Ou alors peut-être que tu les aurais livrés à la Gestapo ? Qu’est-ce que t’aurais fait si t’avais sur que des enfants juifs étaient cachés chez la voisine ? Tu les aurais envoyés à la chambre à gaz parce que tu aurais eu peur pour ta petite tranquillité ?

Mathilde se redressa et alluma sa lampe de chevet. Ébloui, Tom cligna des yeux et comprit qu’il avait touché un point sensible chez sa femme.

– ça n’a RIEN à voir ! dit-elle d’une voix forte. RIEN ! Tu ne m’as pas demandé mon avis ! On n’en a pas parlé ! Tu prends une décision sans te soucier de moi ou de ton père ou de Jérémie. C’est incroyablement égoïste !

Tom se redressa complètement. Le lit craqua sous son poids :

– Au contraire ! C’est l’inverse de l’égoïsme ! Je décide de rendre service ! J’ai toujours laissé tout le monde décider pour moi : t’as voulu habiter dans cette maison alors qu’elle est moche ! T’as pas voulu de deuxième enfant alors que j’en voulais ! Tu parles avec mon père dans mon dos et vous vous mettez d’accord pour qu’il vienne vivre avec nous sans me consulter ! Je n’ai jamais rien décidé pour moi ! Alors voilà, maintenant, je décide d’aider quelqu’un qui en a besoin ! Je décide de faire quelque chose de ma vie ! »

Le guerrier de porcelaine / Mathias Malzieu

Mathias Malzieu nous offre un très beau roman intime. Voici l’histoire romancée de sa famille ou celle de son père, Mainou.

En 1944, la mère du narrateur meurt en couche à Montpellier. Son père le confie alors à sa grand-mère maternelle. Direction la ferme-épicerie, la Frohmühle, en Lorraine, à côté de Bitche. Avec l’aide de sa tante Louise, Germain surnommé Mainou, 9 ans, passe dans la zone annexée par les Allemands et bombardée par les alliés.

C’est la guerre vue avec des yeux d’enfant. Quand la sirène retentit, c’est le signal pour se réfugier à la cave. Germain doit se cacher tout le temps. Les Allemands ne doivent pas le voir. Alors pour le bien de tous, il doit respecter le code :


« Quoi qu’il arrive, ne jamais sortir seul, même la nuit.
Si jamais quelqu’un entre dans la maison, se cacher dans la cave.
Si jamais je croise quelqu’un par accident dans la maison, ne surtout pas parler français. »

Germain pense à sa mère. Il lui écrit tout ce qu’il vit dans un cahier. Entre tristesse et petites joies, entre naïveté et colère, Mainou attend le retour de son père parti se battre.

Il a interdiction d’aller au grenier qui est fermé à clé. Mais c’est plus fort que lui, il est persuadé que la boîte que son père lui a confiée et qui a disparu de sa chambre lors d’une alerte se trouve là-haut. Il veut à tout prix retrouver cette boîte. Il en perd le sommeil, mais ses insomnies l’aideront à avancer dans la résolution de son énigme.

En quelques mois, Germain grandira plus vite que prévu, entouré de sa grand-mère, de sa tante Louise la dévote et de son tonton Émile, spécialiste en blagues et phrases qui n’ont pas de sens.


« ça me rend triste de devenir trop grand pour les histoires de l’Émile. »

Mathias Malzieu insère de temps en temps des mots de patois. Ce roman recèle de mots inventés ou mot-valise. Il y a beaucoup d’amour dans ce livre et une sacrée dose d’humour (petit clin d’œil à Marlene Dietrich, le cigogneau). Bien que nostalgique par moment, car Mainou fait le deuil de sa mère, je retiens surtout la poésie et la générosité de l’auteur. Un très beau roman avec une fin émouvante.
« Tu es un guerrier de porcelaine, mon Papa. Tu es un sensible qui n’a pas peur du combat et je t’aime. »

Je vous invite à voir la rencontre Vleel avec Mathias Malzieu, un pur moment de bonheur avec une chanson en prime !

Note : 4.5 sur 5.

Prologue :
« Dans la maison, deux objets me fascinaient. Tous deux venaient de Lorraine. Le premier était un baromètre en bois sur lequel était sculptée une double cigogne sur un nid géant, surplombant les maisonnettes d’un village typique de l’est de la France. Jusqu’à la fin des années 80, mon père prédisait la météo en tapotant sur le cadre en verre. J’entends encore le son que cela produisait. C’était un son de soir, le dernier avant de se souhaiter bonne nuit. Même quand l’équipe de France de football perdait contre l’Allemagne, mon père tapotait le cadran. Le tintement de ses ongles sur le verre se concluait par un « Ah ! Grand beau ! » ou un « Ouh lààà, méchante limonade… Il va pleuvoir demain ! ».
J’étais trop petit pour voir ce qu’il y avait écrit sur le cadran et du coup, j’imaginais que mon Papa était magico-météorologiste.
Un peu plus loin, dans la cuisine, trônait un coffret en bois, à peine plus gros d’une boîte à chaussures. Sur l’étiquette était inscrit : « Souvenirs ».

« – Il faut que tu comprennes que je ne peux pas m’occuper de toi pour l’instant, dit Papa.
J’aimerais bien savoir combien de temps ça dure, un « pourlinstant », mais je dis rien. »

« – Oui oui, dis-je encore, la gorge nouée par une angine de questions. »

« Et la fameuse tante Louise. Une hippopodame. La saucisse qui lui sert d’index est coincée entre les pages de son missel. Exactement comme sur les photos de famille. »

« Un sourire de Grand-mère qui refait son chignon vaut dix points. »

« Tu apprendras que l’amour, ça s’entretient comme un potager. Et la poésie, c’est le meilleur des engrais. »

« Je lui prépare des blagues, comme on préparerait des petits gâteaux. »

« L’Émile tente de m’expliquer l’absurdité de la situation. Les nazis n’aiment pas les Juifs, comme moi je n’aime pas les légumes. Je ne mets pas le feu au potager pour autant. C’est ce que j’ai du mal à comprendre. Pourtant les fils des poireaux dans la soupe, vraiment ça me donne l’impression de manger des cheveux de vieille. Les nazis ont une dent contre les légumes, les potagers juifs et tout ce qui pousse pas tout blond. Mais si Hitler finit par se regarder dans une glace, il risque bien d’assassiner le barbier qui fait le con avec sa moustache depuis des années puis de se suicider plusieurs fois d’affilée ! »

« Il arrive que je sois violemment heureux, et être heureux alors que tu es morte, ça fait des nœuds entre le cœur et le cerveau. »

« – Ton oncle est un rêveur. Mais il oublie que quand on rêve trop grand, on passe sa vie à être déçu de la réalité.
– Ta tante est une rêveuse. Mais elle oublie que quand on ne rêve pas ses propres rêves, on s’emmerde. »

« Je me suis mis à préférer les souvenirs que je m’invente. Certains d’entre eux se passent dans le futur. J’imagine que mon cœur est une machine à voyager dans le temps. J’ai passé tellement longtemps enfermé dans la cave et dans ta chambre que j’ai appris à m’échapper par l’esprit. A force de t’écrire, j’ai construit tout un monde où je te retrouve. »

« Les vrais souvenirs, même les bons, sont des aimants à mélancolie. Alors que mes petites créations me rendent doucement joyeux. C’est artificiel, soluble dans l’air, mais je m’en vaporise l’esprit souvent. J’arrose ce cœur tout sec, j’huile ses engrenages. »

« J’entends tes pas dans le couloir. Je les reconnaîtrais entre mille, tes pas. Ils ont un rythme d’horloge douce, qui retarde un peu. »

Le livre des heures / Anne Delaflotte Mehdevi

Ce roman se déroule fin du XVème siècle à Paris, au bord de la Seine, dans un atelier d’enluminure. Le personnage principal est Marguerite. On la voit grandir et évoluer au sein de l’atelier familial. Sa mère la juge toujours très sévèrement et lui préfère son frère jumeau, Jacquot. Mais ce dernier ne parle pas et est atteint de crises d’épilepsie. Marguerite prend soin de son frère, ils sont très proches.

Marguerite s’intéresse au travail de son père et de son grand-père. Elle est intelligente et dégourdie. Malgré les embûches semées par sa mère, elle réussit à se rapprocher de son rêve, peindre. Les femmes à cette époque ne sont pas destinées à reprendre l’entreprise familiale. Elles ne sont qu’une marchandise qu’on échange contre une bonne situation et une descendance. Marguerite le sait très bien mais elle sait aussi que son frère ne pourra pas assurer la suite. Elle avance ainsi petit à petit. On remarque son talent et ses choix judicieux. Mais sa mère est toujours derrière elle et pour ses 16 ans lui annonce qu’elle se mariera bientôt.

Il y a également un autre personnage important, son parrain, qui est apothicaire. Elle traverse la Seine tous les jours pour y chercher des pigments, des épices, des racines pour réaliser les couleurs dont l’atelier a besoin.

Le titre fait référence à un livre réalisé par l’atelier pour les plus riches, une sorte de livre de prières personnalisé. C’est un bel objet orné d’enluminures. Marguerite s’en confectionne un pendant ses heures chômées, mais entre les prières elle glisse ses pensées et des couleurs qui reflètent son état d’âme, comme dans un journal intime. L’autrice a inséré quelques phrases en vieux français dans le texte.

Ce roman brosse donc le portrait de cette jeune fille puis femme, de ses rapports aux hommes, à sa mère, à la maternité et à son amour pour la peinture. Il a aussi un côté historique avec la prise de Grenade et le lecteur voit apparaître Christophe Colomb dans ses pages. Vous trouverez également une belle histoire d’amour et du désir.

J’ai lu avec plaisir ce roman foisonnant autour de la figure d’une femme puissante en quête de liberté et passionnée. Mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi, il m’a manqué quelque chose pour être emportée. Et vous, l’avez-vous lu ?

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture

« Le livre qui était serré avec les bijoux ou les titres de propriété hier, sera demain laissé à portée de mains, lu, relu, on le partagera, comme un repas, comme on partage l’essentiel. »

Note : 3 sur 5.

Asphalte / Matthieu Zaccagna

Voici un roman court (144 pages) et intense de cette rentrée littéraire d’hiver.

Victor, 17 ans, s’enfuit de chez lui et vit dans la rue. A travers ses souvenirs, il évoque ses parents et son enfance par bribes. Au fur et à mesure, les pièces du puzzle se mettent en place et révèlent toute la violence subie. Mais on ressent surtout l’immense solitude de ce jeune homme.

Quand Victor se met à courir, les phrases deviennent courtes et sèches, à l’image de sa course effrénée dans les rues de Paris, ou plutôt de sa fuite. Il a toujours la peur au ventre que son père le retrouve, alors il court, encore et encore, jusqu’à tomber d’épuisement.

Il a d’abord vécu à Fécamp avec ses parents avant de déménager à Pantin avec son père qui a décidé de devenir écrivain. Mais son père est un piètre écrivain. La vie est difficile quand on a peu de revenus. Et surtout quand le père est violent, manipulateur. Quant à la mère, elle ne supporte pas cette vie, sombre dans la dépression avant de se suicider.

Vous allez me dire ce n’est pas gai cette histoire. Effectivement, mais ce que raconte aussi Victor ce sont ses rencontres avec Rachid (un skateur), Justine (un trans) et Kadidja (la tante de Rachid). Des inconnus qui deviennent une sorte de famille, en tout cas qui lui apporte du réconfort et d’autres besoins vitaux.

En lecture à voix haute ce texte doit être très fort. Un très bon premier roman.

Merci à Netgalley et aux éditions Noir sur blanc pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

« Nous sommes misérables, petits et misérables, sales vermines, et je ne sais plus très bien ce qu’il vaut mieux faire dans ces cas-là, rentrer en moi pour me dissoudre ou sortir de moi pour tenter de ne plus m’appartenir. »

« Alors je vois Rachid plonger à l’intérieur du manque de son frère. De ce qui le prend aux tripes. Sa tête bascule vers l’avant, semble ployer sous la violence d’une scène qu’à l’évidence il se remémore. »

« On n’est plus soi dans la descente. On est une machine. Un corps qui va, qui s’imagine des choses. La vie d’un autre, celle qu’on n’a pas. Un idéal qu’on touche du bout des doigts. Rien n’a vraiment d’importance. Ne pas s’arrêter. La course est une question d’endurance, de vitesse, d’agression de soi. »

« J’entends le bruit de la mer qui se retire au loin, je m’imagine porté par l’écume et lorsque je me vois dans cet état, je me dis que ce doit être ça, la musique d’éternité, le bruit de la mer qui gronde au loin. »

« La douleur, c’est la violence des écrits qu’il m’impose d’écouter la nuit, de réciter le jour. La douleur, c’est le contenu malsain de son récit. »

« Papa est l’auteur d’une fiction fondée sur notre histoire, mais cette histoire est imprécise, fantasque. C’est sa vision déformée des choses, dont il tente de me faire accepter l’authenticité. Mais j’enferme la douleur, et cela, Louis l’ignore. Je me robotise. Les mots n’ont plus aucun sens. Je deviens hermétique au cerveau malade de Louis. Vide à l’intérieur de moi quand je récite son texte. »

165 articles plus tard…

J’ai créé ce blog en septembre 2020 pour y rassembler toutes mes lectures et les partager avec vous. Et j’ai déjà rédigé 165 chroniques de livres, ça commence à faire beaucoup ! Je ne sais pas si vous vous y retrouvez mais une certaine déformation professionnelle me pousse à créer un index pour pouvoir les classer par ordre alphabétique d’auteur ! Bref, j’ai ajouté 3 pages au niveau du menu avec les auteurs et leurs livres chroniqués. On dirait des bonnes résolutions de début d’année ! En tout cas, j’espère que cela vous sera utile.

Pour trouver plus facilement mes coups de cœur, ceux qui ont eu 5 étoiles sur 5, j’ai également ajouté un mot clé « Coups de cœur » que vous retrouvez dans le nuage de mots clés en bas de page. Et parce que quand on cherche un livre à lire autant aller à l’essentiel, j’ai ajouté une sous-rubrique « coups de cœur » dans la rubrique « Mes lectures » avec uniquement mes coups de cœur en romans pour adultes.

Si vous avez des suggestions d’amélioration, je suis preneuse. N’hésitez pas à me laisser un commentaire.