Au café de la ville perdue / Anaïs Llobet

J’ai mis 70 pages avant de rentrer dans l’histoire et de comprendre qui étaient les personnages, heureusement il y a ce magnifique arbre généalogique fait de figues pour m’aider. Donc le début de ma lecture a été un peu perturbée par les allers-retours dans le passé mais ensuite j’ai très vite accroché à l’histoire et aux personnages.

Le personnage principal est une ville, plus précisément une ville fantôme, Varosha. Elle a été détruite en 1974, lors de l’invasion par l’armée turque et interdite d’entrée. Totalement barricadée, elle est devenue un terrain militaire entourée d’un no man’s land. Les Chypriotes grecs et turcs ont dû fuir et abandonner leur maison.

Et puis il y a Ioannis, Chypriote grec, qui tombe amoureux d’Aridné, une Chypriote turque, sur la plage de Varosha en 1962. Une histoire d’amour mal vue par les familles des deux jeunes gens. On ressent la haine entre Chypriote grecs et turcs.

Autre personnage important de l’histoire, Giorgos, le meilleur ami de Ioannis. Il est riche et fait un peu la pluie et le beau temps autour de lui. Ioannis lui fait une confiance aveugle.

De l’union d’Ioannis et d’Aridné naîtra un enfant, Andreas, qui a son tour aura une fille Ariana.

Dans l’époque la plus récente du roman on suit Ariana sur les traces du passé de sa famille. Elle s’est faite tatouer l’adresse de la maison de famille à Varosha, « 14, rue Ilios ». Elle se bat pour retourner dans cette maison qu’elle n’a pas connue, alors que son père veut tout faire pour l’oublier. Ariana et Andreas tiennent un café ensemble, le Tis Khamenis Polis, ou le café de la Ville perdue. C’est là que se retrouvent quelques anciens de Varosha et une jeune femme française, une écrivaine qui est la narratrice du roman. Elle raconte en parallèle l’écriture de son livre à partir de l’histoire de la famille d’Ariana. Le roman avance au rythme de l’écriture de la jeune écrivaine.

Il y a aussi de charmantes « listes non exhaustives » intercalées entre les chapitres, par exemple : « Liste des souvenirs d’Andreas concernant Varosha (mais rien ne dit que la plupart ne sont pas inventés) » ou « Petits détails anodins qu’Ioannis a notés lorsqu’il est venu demander la main d’Aridné ».

Ce roman repose donc sur un fait historique réel et assez incroyable, cette ville à l’abandon existe. Beaucoup de thèmes sont abordés : l’identité, la mémoire, la transmission, la guerre, les mensonges, l’amitié, l’amour, la liberté.

Une histoire captivante et poignante une fois la construction du roman intégrée ou le puzzle en place, qui donne à comprendre le contexte géopolitique d’un pays.

Ce roman fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Le coup de feu retentit au milieu de la nuit. Dans son lit, Ahmet se redresse. A côté, sa femme dort. Un rêve, ce n’est qu’un mauvais rêve.

Derrière les barbelés, au cœur de la Ville morte, un soldat turc regarde en tremblant l’ombre qui vient de s’évanouir. L’homme a laissé des pas dans la poussière, il a disparu, frôlant les façades rouillées des magasins, les murs où s’écaillent de vieilles affiches. »

« Ariana m’avait prévenue : le vieil homme était un grand bavard. Il me fallait toute mon expérience de journaliste pour couper le flot de ses paroles (il commençait toujours par une diatribe contre les Turcs) et rediriger ses souvenirs vers Varosha. C’était lui qui avait trouvé le nom du café : Tis Khamenis Polis, le café de la Ville perdue. »

« Le tatoueur a fait pousser un figuier le long de ses côtes. Lorsque Ariana respire, les feuilles à la sève toxique se soulèvent ; à chaque figue correspond un nom. Le sien, celui de ses parents, celui d’Eleni aussi. »

« Elle avait eu une idée. Elle voulait photographier d’anciens habitants de Varosha avec, dans leurs mains, ce qu’ils étaient parvenus à emporter lors de leur fuite. »

« Que restera-t-il de Varosha lorsque ses habitants auront fini de l’oublier ? A quoi tient une ville si ses plans ont été brûlés ? »

« Il avait sept ans lorsque Eleni lui a pris la main et s’est mise à courir en direction de l’avenue Democratias. Huit, lorsqu’elle lui a pincé les lèvres avec ses doigts pour qu’il cesse de prononcer le prénom de sa mère. Neuf, lorsque son père aussi est devenu un fantôme. »

« Les secrets ont ceci de terrible qu’ils obligent à réécrire l’histoire familiale. Et Andreas n’en a ni la force ni l’envie. »

« Face au miroir installé en face de son lit, Ariana s’habille en faisant la moue. Elle ne supporte plus de voir toute cette peau nue, ces espaces vierges entre les tatouages. A sa quatrième visite, le tatoueur lui a parlé de ces bagnards sibériens aux corps constellés de dessins. « On va finir par te prendre pour l’un d’entre eux ! » Ariana se souvient d’avoir souri à cette idée. Une île vaut bien une prison. Et son corps raconte les raisons qui l’ont menée à cadenasser elle-même la porte de sa cellule.

Elle meurt d’envie d’un énième tatouage, pour ancrer dans sa peau cette nouvelle colère. Ajouter des barbelés autour du figuier qui grimpe sur ses côtes. »

« Il est neuf heures trente, le soleil à Chypre se fiche des horaires et midi commence déjà. La sueur perle sur les fronts des soldats. Encore une journée sacrifiée sur l’autel d’une guerre invisible. »

« Varosha, principale station balnéaire de Chypre, placée sous cloche par l’armée turque, otage d’une guerre sans issue. »

« Il n’a pas le droit de traverser les check-points. Il doit pour cela obtenir un visa européen et prendre un vol pour Istanbul, Athènes, puis Chypre. Ariana habite peut-être à quelques kilomètres seulement de lui, mais quarante-six années de haine les séparent. »

« Il faut reconstruire Varosha, maison par maison. Obliger les Chypriotes grecs à accepter les faits ; la ville appartient désormais à la République turque de Chypre-Nord. On ne reste pas éternellement propriétaire d’une terre qu’on a abandonnée. »

« Il n’aime pas son travail, mais il reste convaincu de son utilité. Détruire pour reconstruire. Dans quelques années, Varosha sera à nouveau accessible à tous, des enfants s’émerveilleront d’avoir la mer comme horizon depuis leur chambre ; si ça peut alléger la douleur des Chypriotes grecs, on conservera le nom des hôtels. Le Seaside, cette carcasse aux murs canardés et dont le sol en marbre a été pillé, restera le Seaside, simplement on n’y parlera plus grec et anglais, mais anglais et turc. Est-ce que ce n’est pas mieux que de maintenir la ville artificiellement plongée dans ce coma de rouille et de tristesse ? »

« C’est ça, aussi, que Selim ne doit pas oublier de dire à Ariana. « Regarde-nous, à devenir fous face aux fantômes de ta ville. La guerre qui l’a tuée s’est déroulée il y a un demi-siècle. Il est temps de refermer son tombeau et de l’enterrer définitivement. Tu ne penses pas ? » »

« Depuis quelques jours, j’avais cessé d’écrire. Je sentais les pages prêtes à se refermer sur mes personnages, les derniers mots s’abattre comme un piège sur eux. J’en éprouvais une vague culpabilité. L’histoire aurait pu être différente, il suffisait pour cela de revenir quelques chapitres en arrière et de modifier dialogue, d’ajouter à peine quelques phrases dans la bouche d’un personnage : « non, je ne veux pas », lui insuffler un peu de force, de courage. Mais si je défaisais ce nœud, tout s’effondrait. Et si j’avançais, je craignais de condamner à jamais mes personnages, à l’image de leur ville. »

« Tout sur cette île était immuable, l’amour comme la haine, le ressac des vagues comme la guerre. »

« La terre oublie peut-être à qui elle a appartenu, mais les hommes se chargent de le lui rappeler. »

« C’en est fini, pense Andreas. Les secrets de son enfance disparaîtront avec la ville. Lorsque le dernier immeuble se sera effondré, lorsque le dernier corps aura été enterré, alors peut-être parviendra-t-il à trouver la force de leur pardonner à tous. »

« Je la regardai s’éloigner, le cœur serré. J’avais cru le 14, rue Ilios éternel, comme le Tis Khamenis Polis. En réalité, tout changeait ; il n’y avait que l’écriture qui figeait les instants et prétendait les enraciner dans la mémoire. J’étais peut-être parvenue à sauver une maison, quelques souvenirs, une ville, mais ce n’était qu’artifice. Dans la vie, sitôt le livre refermé, l’oubli s’emparait du reste. »

Les accords silencieux / Marie-Diane Meissirel

Ce roman fait des allers-retours dans le passé, allant de 1936 à 2015, et entre différentes villes, New York, Shanghai et Hong Kong. L’objet qui relie tous les personnages est un piano Steinway avec deux papillons gravés sur le bois. Ils ont aussi en commun la passion pour la musique et une partition de Bach.

C’est la vieille Tillie qui commence à raconter notamment à travers son journal sa vie, celle de sa famille, dédiée aux pianos Steinway. Elle va accueillir Xià, une jeune élève à Hong Kong, pour qu’elle joue sur ce piano car elle ne peut plus le faire.

Dans cette histoire il y aura d’autres personnages importants, comme Mei et Shen. Mais je vous laisse les découvrir par vous-mêmes pour ne pas divulgâcher.

Musicienne, je me réjouissais de lire ce livre mais j’avoue avoir été un peu déçue. Pourtant cela commençait bien notamment avec des insertions de poèmes de François Cheng. Mais je n’ai réussi à m’attacher aux personnages, peut-être parce que je n’ai pas cru à l’histoire ou que trop de personnages et d’époques se mélangeaient d’un chapitre à l’autre. C’est finalement plus la partie historique de ce roman qui m’a intéressée, notamment la révolution culturelle en Chine.

Une fresque romanesque sur le poids des secrets de famille, la liberté, l’amour et la musique bien sûr. Ce roman a conquis de nombreux lecteurs, donc ne vous fiez pas uniquement à mon avis !

Ce livre fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2022, d’ailleurs Geneviève, Laurence, Julien et Thomas l’ont aimé !

Note : 3 sur 5.

« Xià était passée devant de nombreuses fois, y avait pensé au cœur de ses nuits, avait entendu un murmure lui suggérer qu’il était temps de faire la paix avec la musique. »

« Un nœud d’angoisse vient se loger dans la gorge de Xià. Ce ton inquiet de sa mère, elle l’a reconnu ; l’ombre est revenue. Cette peur, Xià ne l’a rencontrée qu’une fois auparavant : la nuit à Shanghai où tout avait basculé pour elle et son piano. Le lendemain, elle avait été incapable de jouer à son concours et, juste après, avait quitté le conservatoire. »

« Son majeur gauche va à la rencontre du clavier et égrène six notes timides, son index vient alors à son secours pour lui donner la force d’un accord, puis son petit doigt se joint en renfort pour qu’enfin sa main droite ait l’élan nécessaire pour porter la mélodie. L’Adagio de Bach, Xià frissonne. »

Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? / Walid Hajar Rachedi

Nous sommes en France, Malek Bensayah, son bac en poche, décide de faire un voyage pendant l’été avec toutes ses économies et d’aller en Algérie, terre de ses ancêtres, en passant par l’Espagne, etc. Sorte de quête ou de voyage initiatique. Il rencontrera Kathleen a plusieurs reprises durant son voyage. Il tombera amoureux de cette anglaise. Avec sa maladresse, il aura bien besoin d’un coup de pouce du destin pour pouvoir la revoir.

Ce roman comporte plusieurs histoires, celles de frères en Afghanistan, celle de Malek, celle de Kathleen et de son père travaillant pour une ONG, etc. Toutes sont liées. Mais je n’en dis pas plus pour ne pas divulgâcher.

La force de ce livre est de nous faire passer de pays en pays en nous éclairant sur l’histoire et la situation géopolitique de chacun. Il offre plusieurs points de vue. J’ai bien aimé le passage où Kathleen et son père parlent des manuels d’histoire et de la façon dont chaque pays interprète et s’approprie l’Histoire. J’ai d’ailleurs mis l’extrait en question sur le blog.

J’avais deviné la fin donc je ne peux pas dire que j’ai été surprise par ce roman. Par contre j’ai aimé accompagner Malek dans son voyage même s’il m’a semblé quelque peu invraisemblable. La plume de Walid Hajar Rachedi a su m’emporter. Il fait preuve d’humour et je dirais d’une certaine fraîcheur ou candeur à travers le regard de Malek qui font du bien. C’est rythmé et fluide, parsemé de poésie et de philosophie. Et il y a même une ode à la littérature et à la lecture, donc en tant que bibliothécaire ça me touche. J’apprécie les livres publiés par Emmanuelle Collas car ils permettent d’avoir un autre regard sur le monde, une ouverture.

Un premier roman très intéressant, bien écrit et en lice pour le Prix Orange du Livre 2022 ! Il a fait une forte impression auprès de mes camarades jurés lecteurs.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Gamin, j’avais côtoyé Ali pendant ces quelques étés algériens. Loin de ma cité des peupliers. Loin des Stains.

1991, le dernier été avant la décennie noire. J’avais sept ans, lui quinze.

Dans mon souvenir, on aurait dit un adulte avec une espièglerie d’enfant. Là-bas, l’adolescence n’existait pas vraiment. Il y avait une route qui séparait la vie en deux. Devant la maison, un terrain de jeu, le chahut et les fous rires ravageurs. En face, un minuscule café devant lequel se tenaient des hommes. Du jour au lendemain, on basculait de l’autre côté comme si, pendant la nuit, quelqu’un était venu vous souffler à l’oreille le rôle que vous deviez désormais tenir. Très vite, au bout des doigts, s’imprimaient les mêmes taches jaunes des clopes trop goudronnées. Sur les tables bancales mordant sur la route s’éternisaient les mêmes kawas serrés. A chaque nouvelle gorgée, les yeux se plissaient davantage, les pupilles devenaient mornes comme abreuvées d’un élixir de lucidité.

Mais Ali était différent. Il avait traversé la route, tiré sur ses premières cigarettes, trempé ses lèvres dans le liquide noir mais, dans ses yeux à lui, subsistait quelque chose de brillant. »

« Juste un mur bordant la plage côté nord où s’écrasent les lumières des ferries. Juste un mur fermant la mer jusqu’aux confins de l’espace Schengen, au pied duquel apparaîtront bientôt ceux qui n’ont rien à perdre que leur vie. Et Atiq, si proche de l’Angleterre, si loin de son frère, se demande combien de temps encore il lui faudra s’enfoncer dans l’impasse du monde sans ciller. »

« J’étais glacé par ce qui s’était passé en ces lieux, par le nombre de victimes, par leurs noms qui n’en faisaient plus de simples anonymes et, plus encore, par l’idée que certains, comme Wassim, le frère d’Atiq, pouvaient trouver que c’était de bonne guerre, que ce n’était qu’une réponse au chaos engendré. Car, avec l’Angleterre, l’Espagne était l’autre pays du G7 qui avait soutenu à l’ONU l’idée américaine d’une intervention en Irak. »

« Au lycée, j’avais bien réussi à transformer ma quarantaine au CDI en un incroyable voyage immobile. Intrigué par les yeux des lecteurs qui s’illuminaient, leurs mains fébriles sur les pages des livres, j’ai voulu me faire ma propre idée. Malgré les présentoirs ostentatoires et les bandeaux rouges arrogants, j’ai fini par en feuilleter quelques-uns. Surpris de la surprise de ceux qui me voyaient lire, j’ai eu la sensation de goûter à l’eau d’une fontaine à laquelle je n’étais pas censé m’abreuver. Comme une transgression. Au fil des semaines, la curiosité a viré à la boulimie, je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Je suis parti aussi loin que pouvait me porter mon imagination. J’ai vécu mille vies, visité mille lieux. Le plus troublant était que je ne reconnaissais pas des endroits censés m’être familiers. »

« Autre conflit, autres protagonistes, mais toujours le même résultat : une haine qui n’en finit pas. »

« Comment ne pas souhaiter, l’espace d’un instant, à l’instar du plus véhément des jumeaux, que « le chaos retourne à sa source » pour qu’il arrête de se propager dans ma tête ? »

« Le lendemain, je me suis réveillé à l’aube. J’avais hâte d’arriver à Tarifa pour prendre le bateau et découvrir Tanger. Sofia était déjà levée, elle profitait du calme matinal avant le réveil des pensionnaires. Elle m’a préparé un café, des tartines. Elle m’a demandé d’un air énigmatique :

« Est-ce que tu as trouvé ce que tu étais venu chercher ?
– Qui vous a dit que je cherchais quelque chose ?
– Tu as les yeux de celui qui cherche.
– Là, je voudrais surtout chercher un miroir pour vérifier si c’est vrai ! »

Elle a souri avec les yeux. Ça m’a donné envie de lui dire ce que j’avais sur le cœur :

« Si je cherche quelque chose, je ne sais pas ce que c’est.
– Quand tu l’auras trouvé, tu sauras que c’est bien ça que tu cherchais.
– Et si je ne trouve pas ?
– C’est qu’il n’y avait peut-être pas à chercher, que tu avais déjà tout en toi. »

J’ai eu un pincement au cœur au moment de partir, comme si on se connaissait depuis longtemps. »

« Je sais seulement que lorsque j’ai de nouveau entendu le son acidulé de la voix de Kathleen, ce qui nous entourait avait disparu un instant, et je me suis senti enveloppé par quelque chose de doux, inédit et étrangement familier. Je me suis senti comme protégé. Et j’ai pensé à ce verset du Coran qui dit de l’être aimé qu’il est un vêtement pour soi, comme on est un vêtement pour lui.

C’est peut-être ça, l’amour : un abri. »

« Toutes les histoires ont déjà été racontées, il n’y a que la voix de celui qui raconte qui change. »

« « Mais, Papa, t’entends ce que tu dis ! Donc tout ce qu’on nous raconte ne serait qu’un tissu de mensonges ? Big Brother, quoi ! à ce compte-là, on n’a plus qu’à jeter tous les livres d’histoire à la poubelle…

– Mais l’histoire, ma fille, c’est un récit. Un récit qu’un peuple se raconte à lui-même. Un récit qui a ses biais. Tu sais ce que disait Churchill sur l’histoire ?

– « L’histoire est écrite par les vainqueurs », c’est ça ?

– Et tu crois qu’il avait tort ? Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ?

– L’entrée de la gare de Waterloo ?

– Et Waterloo, c’est quoi pour nous, Waterloo ? C’est le nom de la bataille qui a défait Napoléon, qui a défait un tyran. « Napoléon le tyran », est-ce que tu crois que c’est ce qu’apprennent les petits Français à l’école ? Non, dans leurs livres, Napoléon, c’est un héros, le bâtisseur de l’Europe, le dernier empereur français, inhumé tel un pharaon aux Invalides… Et la gare qui porte son souvenir à Paris, comment s’appelle-t-elle ? Waterloo ? Non, bien sûr, c’est la gare d’Austerlitz ! Austerlitz, du nom d’une bataille victorieuse et décisive pour la France… Toute histoire a un autre versant. Le propre d’un empire, c’est de créer sa propre réalité. »

« Pour un peu de fraîcheur, il y a les mosquées et les centres commerciaux. Dieu me pardonne, mais j’avais besoin d’une chaise et d’être sûr de retrouver mes baskets à la sortie, il ne restait plus donc que les shopping centers »

« « Et si tu étais en train de sacrifier les meilleurs moments de ta vie – ta liberté – à suivre des règles inventées ? Et pour quoi ? Un paradis dont seraient exclus ceux qui n’ont pas reçu le plan d’accès en héritage ? »

Je me lève à mon tour, m’approche d’elle, feins de vouloir l’enlacer, me fais violence pour ne pas le faire.

« Et si c’était justement ça, la foi : faire quelque chose qu’on n’est pas certain de comprendre, croire à ce qu’on ne peut pas voir… Ce que tu appelles la foi, j’appelle ça l’amour. Pour moi, il n’y a de paradis que dans les moments que nous passons avec ceux que nous aimons. »

Elle frôle ma main du bout des doigts tandis qu’elle s’éloigne.

« Hein, dis-moi, my darling… Qu’est-ce que j’irais faire au paradis si tu n’y es pas ? » »

« Aussi, mais j’allais dire : toutes les histoires n’ont de valeur que pour ce qu’elles peuvent éveiller chez le prochain lecteur. C’est toujours la même histoire qu’on raconte, c’est toujours une nouvelle histoire qu’on entend. »

Presque le silence / Julie Estève

J’ai été totalement happée par ce roman et l’écriture de Julie Estève. Je n’ai pas pu le lâcher avant la dernière page. Vous l’aurez compris, c’est un coup de cœur !

On suit la vie de Cassandre, année après année jusqu’à sa mort. On la découvre donc d’abord petite fille rousse subissant un harcèlement au collège. Elle trouve refuge chez son grand-père, Jean. Sa grand-mère, Paulette, s’est suicidée. Ses parents semblent indifférents à Cassandre, enfin surtout son père.

Cassandre est amoureuse d’un garçon du collège, Camille Leygues. Un jour elle se rend chez un voyant et lui demande si Camille l’aimera. Et le voyant lui annonce cinq prédictions, qui nous seront dévoilées au fur et à mesure du roman et qui vont dicter sa vie, influencer ses choix. Le voyant lui dit une chose terrifiante : « vous êtes le chaos mademoiselle ».

La voix du roman est celle de Cassandre. On est toujours placé de son point de vue, de ses sentiments et peurs ce qui la rend très attachante. J’ai eu parfois envie de la secouer et de lui dire de ne pas aller dans cette direction.

Bien que traversée par beaucoup d’épreuves et de deuils, sa vie sera emplie d’amour et d’animaux aussi. La fin de sa vie sera plus apocalyptique, le roman bascule dans un monde en proie à des drames écologiques, des crises sanitaires qui font écho à notre monde actuel.

Le style est original. L’écriture est sèche. Les phrase sont courtes et percutantes. Ce livre ne peut laisser personne indifférent. En tout cas j’ai vécu une expérience de lecture assez incroyable et j’ai hâte de la renouveler. Un roman sombre et intime qui m’a beaucoup plu et qui est dans la sélection du Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Ça a commencé dans les forêts tropicales et les mangroves en Guyane. Des œufs. Des tas d’œufs. Ils étaient des millions, des montagnes. Les œufs sont devenus des chenilles moches qui ont mangé les feuilles des arbres dont les palétuviers des marais. Leur abdomen était gonflé, leurs poils épais, elles avaient trois paires de pattes.

Pendant des kilomètres, la forêt fut recouverte de ces choses. Elle fut dévorée. La forêt : des troncs et des branches vides. »

« J’ai onze ans et je suis amoureuse de pépé Jean. C’est un type petit qui porte des shorts en lin. Il s’affaisse, l’âge. Il me regarde tout le temps. Quand il ne me regarde pas, il écrit des lettres et me dit que le monde, les arbres, les hommes. »

« Quand les gens s’arrangent avec un mort et qu’ils s’improvisent une fin pourrie, c’est que le mort s’est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.

Le père de Camille Leygues par exemple : tombé d’une échelle un 14 juillet ! Camille a gobé le bobard ; les enfants n’ont aucun esprit critique. Je n’ai pas insisté auprès de lui par ce que je voudrais qu’il m’embrasse avec la langue, et personne n’a envie de rouler une pelle à la vérité. »

« Les gens tristes ont besoin de chaos. Si on mettait les tristesses bout à bout, les flammes détruiraient le monde. Un jour tout prendra feu, les arbres et ma vie. »

« Nous sommes l’amour. Nous sommes un amour immuable, puissant, infini. Maintenant il n’y a que l’amour, et le silence. »

Pourquoi pas la vie / Coline Pierré

Londres, 1963, Sylvia Plath tente de se suicider. Elle échoue et son mari découvre ce qu’elle projetait de faire. Le roman raconte ainsi ce qu’il se serait passé si cette écrivaine et poète n’était pas morte. Après un début plutôt sombre, la vie du personnage principal reprend des couleurs progressivement. C’est original et plaisant à lire, comme toujours chez l’Iconoclaste.

Sylvia n’en peut plus de n’exister que comme la femme du grand poète Ted Hugues. Elle aussi écrit, enfin quand elle a le temps. Car elle se met beaucoup de pression pour tout faire, être une bonne maîtresse de maison, élever ses deux enfants en bas âge. Sauf que son mari l’a trompée et elle ne le supporte pas.

On la voit se démener avec sa maladie, la dépression. Avec l’aide de sa psy et d’Al, elle va reprendre goût à la vie, comprendre certaines choses et en faire le deuil. Elle se lance dans la création d’une comédie musicale avec Greta, pour laquelle elles doivent affronter un monde d’hommes. Les fins de mois sont parfois difficiles, alors elle fait des petits boulots et comprend qu’elle a toujours eu le choix contrairement à d’autres personnes. Au fond, elle est une bourgeoise.

Différents thèmes sont abordés : le féminisme, la maternité, la relation de couple, l’écriture.

Comme le dit très bien la quatrième de couverture, ce roman est optimiste et jubilatoire !

Il m’a surtout donné envie de lire les livres de Sylvia Plath. D’ailleurs Coline Pierré a mis à la fin toutes les références parsemés dans le roman. Merci !

Ce roman fait partie de la sélection pour le Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 4 sur 5.

En introduction :

« Au petit matin du 11 février 1963, dans le quartier résidentiel de Primrose Hill, Londres, enter les murs d’un appartement situé au premier étage d’une maison, une jeune femme de trente ans, fraîchement séparée de son mari, le poète Ted Hugues, rongée par la solitude, la maladie et le désespoir, se suicide, intoxiquée au gaz, en mettant sa tête dans le four. A l’étage, ses deux jeunes enfants, âgés de un et trois ans, dorment. Ils seront sauvés quelques heures plus tard par une infirmière, dont le passage avait été planifié.

C’est ainsi qu’a eu lieu la fin tragique et prématurée d’une poétesse vibrante de sensibilité, d’humour, d’intelligence et de rage : Sylvia Plath.

Ça, c’est la réalité. »

« Il a peut-être peur qu’elle meure, mais elle, elle a la trouille de vivre. »

« C’est peut-être ce qui est le plus dur pour elle, avec la maternité : avoir perdu l’indépendance de son corps en même temps que celle de son esprit. Avoir toujours un enfant collé à elle, littéralement : accroché à sa jambe comme un paresseux, affalé sur ses genoux, reposant dans ses bras, escaladant son dos. Elle voudrait retrouver ses bordures. Et puis cesser d’avoir l’esprit encombré par un amoncellement de petites tâches et de préoccupations dont Ted a semble-t-il à peine conscience : courses, vêtements, horaires, couches, rendez-vous chez le médecin… Elle est jalouse. Depuis l’enfance, elle jalouse les hommes, leur liberté, la facilité avec laquelle ils se débarrassent de leur rôle de père à l’instant où ils passent le pas de la porte (quand ils daignent l’endosser à la maison), le droit qu’on leur a toujours concédé à être distraits, absents, inconséquents. »

« Dans le monde de 1963, alors que commence tout juste à s’esquisser pour une femme le droit de vouloir ou de ne pas vouloir quelque chose, ne pas désirer d’enfant revient peu ou prou à se promener dans la rue en costume d’extraterrestre tout en pissant sur les voitures, c’est-à-dire à s’octroyer une liberté tellement incongrue et scandaleuse que presque personne ne songe à l’imaginer. »

« Greta se lève et sort deux bobines de film 8 mm et un projecteur, coincé derrière le balai dans le placard de l’entrée. Ça fait sourire Sylvia, cette cohabitation des vies domestique et créative.

–          Ça t’intéresserait de regarder quelques extraits de ma précédente pièce ? Un ami à moi l’a filmée. Après tout, tu t’es engagée dans ce projet sans même savoir ce que j’ai fait auparavant.

–          Bien sûr. Mais tu sais, je t’ai fait confiance parce que mon instinct m’y a poussée. Avant ça, je ne l’ai jamais beaucoup suivi, et ça ne m’a pas vraiment réussi. Alors j’ai voulu tenter autre chose.

–          J’espère que ton instinct est un type avisé, dans ce cas.

Tu plaisantes ! C’est une femme, pas un homme. Regarde : mon instinct est sensible et intuitive, elle a de bonnes idées mais personne ne l’écoute, elle sait ce qui pourrait me faire du bien mais s’est toujours laissé convaincre par ces connards de rationalité et d’ego (qui, eux, sont bien des mecs) parce qu’elle n’a pas confiance en elle, parce qu’on ne lui a jamais appris à formuler ses convictions avec assurance. Mon instinct est désespérément féminin, tu veux dire ! »

« Elle n’en a que l’intuition, Sylvia, mais autour d’elle aussi, c’est tout un monde qui commence à se transformer. Un monde qui fondait sa prétendue stabilité sur le contrôle du corps des femmes. Personne ne sait encore que ce sera si long, que, chaque fois qu’on soulèvera une pierre du patriarcat, on découvrira un nouvel iceberg. »

« C’est la première fois depuis son mariage avec Ted qu’elle n’a pas à s’inquiéter des émotions et des désirs d’un homme ou d’un enfant. La première fois qu’elle a le temps et l’espace de ne penser qu’à elle. A tel point qu’une question toute neuve a fait son apparition : Que désire-t-elle ? »

Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji

J’ai littéralement dévoré ce roman ! Merci aux fées des 68 premières fois d’avoir mis ce premier roman sur ma route que j’avais loupé lors de la rentrée littéraire 2021.

Amina Damerdji brosse le portrait d’une femme, Haydée Santamaria, « grande figure de la Révolution, proche de Fidel Castro ». Au seuil de sa vie, en 1980, elle se replonge dans ses souvenirs. D’abord en 1951, elle a 30 ans et elle habite encore chez ses parents. Sa mère essaye de la marier à un bon parti d’Encrucijada. Mais comme le projet de sa mère n’a pas abouti, elle part à la capitale rejoindre Abel, son frère adoré. Loin de sa mère elle va enfin pouvoir s’émanciper, s’épanouir. Elle fait la connaissance des amis d’Abel qui sont également des camarades de son parti politique. Petit à petit, au fil des discussions, elle va aussi s’engager et oser donner son avis. A la capitale, elle trouvera un emploi et aussi l’amour. La scène de demande en mariage au restaurant avec la mère d’Haydée est très drôle.

J’ai ressenti la chaleur de Cuba, la passion de ces jeunes révolutionnaires et je me suis prise d’affection pour Haydée, Abel, Melba, Boris, etc. Le titre fait référence aux dernières lignes du roman, très touchantes.

L’autrice se concentre sur les premières années de l’engagement d’Haydée. Le lecteur ne connaîtra pas toute la vie de cette femme. A la fin du roman, j’ai eu envie d’en savoir plus et de me renseigner sur elle. Bref une héroïne que j’ai eu du mal à quitter. Le récit est intime, écrit à la première personne. Haydée livre ses sentiments, se confesse en quelque sorte.

Je lis très peu de romans historiques et cette biographie romancée m’a permis d’en apprendre beaucoup sur cette période de l’histoire de Cuba, d’assister aux prémices d’une révolution avec les doutes et les choix d’Haydée.

Ce magnifique roman part dès aujourd’hui vers une autre lectrice. Bonne lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée.

Je n’aime pas parler du 26 juillet. Je l’ai fait quelques fois pour faire plaisir à la presse. Mais tout de suite, j’ai la voix qui coince et qui se terre, persuadée que, si elle reste comme cela, bien tapie au fond de la gorge, elle finira par décourager les journalistes. »

« Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés à la goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleines dents dans le petit biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. Aujourd’hui encore, quand j’achète ces pâtisseries chez les marchands de rue, je me rappelle ces dimanches où mon frère était à trois cents kilomètres, vivant. »

« Elle se méfiait de mes livres, a fortiori quand ils étaient d’occasion. Dès qu’elle en apercevait un sur mes étagères, elle courait chercher ses lunettes, feuilletait les pages du bout des doigts, piochait un mot par-ci, un mot par-là, et si l’ensemble lui semblait inconvenant pour une jeune fille à marier qui plus est, elle criait :

– Benigno ! Benigno ! Viens voir ce que ces imbéciles de communistes ont encore donné à lire à ta fille !

J’avais beau lui expliquer que le club de lecture n’était pas l’exclusivité du Parti socialiste populaire, elle finissait toujours par garder l’ouvrage et aller le leur rendre elle-même en les injuriant. Alors il y avait des livres que je lisais dehors, allongée sur la terre battue, au coin des routes que personne n’empruntait. A cette époque je me fichais à peu près de tout, y compris des invectives que je recevais si les taches de terre sur ma jupe ne disparaissaient pas à la première lessive. De toute façon, ce que je préférais, c’était la littérature, et la littérature, comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif. A condition, bien sûr, de ne pas en abuser. En réalité, elle espérait qu’un roman finirait un jour par faire battre ce caillou qui, selon elle, pesait si lourd dans ma poitrine. »

« Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ. »

« Elle a aperçu mon livre sur le canapé. Elle a souri méchamment.

– Si tu ne passais pas ton temps à des romans dégoûtants que tout le monde triture à la bibliothèque, tu serais peut-être un peu plus vive.

J’ai eu envie de lui écraser mon roman sur la tête. De lui griffer les joues de ses coins rigides, plastifié par les bibliothécaires. De la ratatiner pour qu’elle soit une bonne fois pour toutes, physiquement, cette bouillie mauvaise qu’elle était dès qu’un peu de fiel lui montait à la langue. »

« – L’amour… L’amour ! On ne construit pas une famille avec l’amour !

Et elle s’est levée. Mon père l’a suivie du regard puis, quand il l’a vue par la fenêtre arriver près du brasier, il est allé l’aider à débrocher le porc. A le poser sur un grand plateau pour le découper. Ce soir-là, j’ai compris que ma mère n’aimait pas mon père. Et cela m’a rendue triste pour lui car je savais qu’il était fou d’elle. »

« C’est aussi à cette époque que je me suis mise à lire des écrits d’hommes ou de femmes qui comme nous avaient décidé de bousculer directement le cours des choses. C’étaient des livres que nous nous faisions passer entre prisonniers politiques. La plupart aimaient les lectures à voix haute, à une dizaine, assis en cercle dans une cellule. Mais moi, je préférais lire seule, mâcher les mots dans ma tête, m’en faire des couvertures. »

Décomposée / Clémentine Beauvais

Tout part d’un poème de Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Une charogne ».

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons. »

Clémentine Beauvais imagine ce qu’est ou plutôt ce qu’était cette charogne et lui donne vie à travers la voix de Jeanne, la muse de Charles Baudelaire. Elle fait des allers-retours dans le temps, ente 1821 et 1855. Un texte multiforme fait de dialogues, poèmes, prose dans lequel je me suis laissée entrainer.

Jeanne imagine la vie de cette femme faiseuse d’ange puis meurtrière. Touchée par la vie de ces femmes qu’elle avorte, elle ne supporte pas de les voir abandonnées par les hommes qui les ont mises enceintes. Ils n’ont aucun scrupule et ont tous les droits pour assouvir leur désir.

Clémentine Beauvais est plus connue en littérature jeunesse. Je suis ravie de la voir côté littérature adulte. Ce roman engagé et original fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 4.5 sur 5.

Les ailes collées / Sophie de Baere

Le roman s’ouvre en 2003 lors du mariage de Paul et Ana, la trentaine. Paul est heureux. Il regarde sa femme et l’admire. Et puis Ana lui a réservé une surprise. Elle a invité des amis perdus de vue, certains qu’il n’a pas vus depuis l’adolescence. Parmi eux il y a Joseph…

Et le roman fait un bond dans le passé de Paul. Nous sommes alors dans la France des années 1980, il a 14 ans. Paul raconte des souvenirs d’enfance avec sa petite sœur, Cécile. Puis il parle de ses parents, de leur couple, de leurs déchirements, de sa mère qui boit trop, des absences de son père. Sa vie prend une autre teinte quand il rencontre Joseph. Ils deviennent les meilleurs amis jusqu’à l’événement qui fera basculer leur vie. Mais chut ! je ne vous en dis pas plus. C’est à vous de découvrir leur histoire.

Comme dans chacun de ses romans, Sophie de Baere touche le lecteur en plein cœur. Un très beau roman qui aborde beaucoup de thèmes que j’ai listé sur le blog mais que je ne citerai pas ici pour ne pas divulgâcher. Une fois commencé, vous ne pourrez plus lâcher ce livre avant de l’avoir terminé. Impossible de laisser Paul à son triste sort. Vous le regarderez se débattre ou au contraire baisser les bras. Et vous aurez envie de le prendre dans vos bras.

Un roman puissant et sensible, avec des personnages attachants, beaucoup d’humanité, des secrets et une belle plume, bref tout ce que j’aime.

Ce livre est en lice pour plusieurs prix dont le Prix Orange du livre.

[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le prix Maison de la Presse 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Prologue

17 mai 2003

La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit. »

« Paul demeurait ce garçon trop sensible et freluquet que le père et ses amis trouvaient au mieux insignifiant et au pire dérangeant. »

« Désormais blotti dans cette chambre de 12 m², l’adolescent n’habitait plus que le bas monde. Celui que l’on doit dissimuler. Sans ciel. Les ailes collées. »

« Vieillir, c’est exposer, râper le cuir, ôter l’enveloppe. Mettre à nu l’échine et retrouver la tige fragile.

Paul se demande bien à quel moment on passe de l’autre côté, à quel moment l’existence se met à fuir entre nos doigts, les genoux à ployer sous la fatigue, le silence à faire un bruit qui éreinte. Est-ce qu’un matin, on croise soudain la vieillesse et ses lignes de fuite dans un miroir ? Ou bien celle-ci nous atteint-elle toujours par bribes, nous enlaçant de manière lente, insidieuse, implacable ? »

Pas ce soir / Amélie Cordonnier

Tout le roman tourne autour de l’obsession d’un homme, sa vie sexuelle devenue inexistante avec sa femme. D’ailleurs Isa a décidé de s’installer dans la chambre de l’une de leurs filles partie faire ses études. Et ça c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, comme on dit !

Pour être franche, les 50 premières pages m’ont un peu soûlée. Il n’y en a que pour le désir inassouvi du personnage principal. Ensuite il y a des événements, ça devient plus intéressant. Par contre, je trouve qu’il manque le point de vue de sa femme. Certes, il arrive par la suite, du moins on en sait davantage mais on reste toujours autocentré sur les pensées et sentiments du mari.

Mais je ne vous en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher.

Pour moi il y a trop de scènes liées au sexe. J’ai eu l’impression de tourner en rond et du coup je me suis ennuyée. J’ai même ressenti de l’agacement au bout d’un moment.

Une fois que le personnage principal se résout à se focaliser sur autre chose (le sport, etc.), la lecture devient plus agréable.

Ce roman m’a rappelé « Sept gingembres » de Christophe Perruchas, où le lecteur est plongé dans la tête d’un obsédé sexuel, un prédateur. J’avais été dérangée par cette lecture mais il y avait ces petites bulles récréatives en famille, ces « gingembres », du coup ça ne m’avait pas fait le même effet.

Peut-être était-ce l’effet recherché par l’autrice, auquel cas c’est très réussi ! Il faut préciser qu’Amélie Cordonnier s’attaque toujours à des sujets tabous. C’est une autrice que je suis depuis son premier roman, j’ai hâte de connaître le thème de son prochain livre !

Note : 3 sur 5.

Incipit :

« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre-pièces a beau mesurer moins de quatre-vingt mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. »

« Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa. »

« Il a finalement suivi les conseils d’Éric, téléchargé Adblock et ainsi réussi à se débarrasser des fenêtres publicitaires qui l’assaillaient en permanence sur Internet. Il faudrait pouvoir faire pareil dans sa tête pour bloquer le jaillissement intempestif de ses pensées lubriques. »

« Il y a quelque chose d’abrasif dans le manque affectif. Est-ce que l’on peut en parler, du corps fourbu parce qu’on ne le désire plus, de la souffrance que peuvent infliger des mains qui plus jamais ne vous touchent ? De la violence qu’il y a à essuyer tous ces refus de la part de la personne qu’on aime. Est-ce qu’on peut le dire, tout ça ? Non, pas le droit. Tabou. »

Voyage au bout de l’enfance / Rachid Benzine

Un livre court (79 pages) sur un sujet d’actualité qui ne peut que bouleverser les lecteurs.

Le narrateur est un enfant, Fabien, arraché subitement à son quotidien en France par ses parents convertis à l’Islam et qui décident de partir en Syrie pour le djihad. Ce jour-là était un jour spécial pour ce petit garçon. Il devait réciter ses poèmes à l’invitation de son instituteur. Et il n’aurait voulu rater ce moment pour rien au monde.

Fabien devient alors Farid et va désormais à l’école coranique, chez les lionceaux du califat. Sa mère pensait que ce serait le paradis à Raqqah. Ils vont déchanter tous les trois. La suite n’est faite que de malheurs. Farid se retrouve coincé dans un camp avec sa mère, impossible de revenir en France sans être séparés, car sa mère doit être jugée. Rachid Benzine décrit la vie dans ce camp insalubre et inhumain. Elle est faite de misère, d’humiliation, de méfiance, de maladies et de violence. Heureusement Rachid a la poésie pour sortir de ce quotidien inhumain.

C’est terriblement poignant car vu à hauteur d’un enfant. Un enfant qui va grandir bien trop vite et dont la vie sera irrémédiablement changée pour le pire, radicalisé contre son gré. Quel sort pour ces enfants ?

J’ai trouvé que le livre se terminait brutalement, un peu trop rapidement à mon goût. Il reste toutefois un livre très fort et marquant que je vous recommande de lire quand votre moral est au beau fixe car il est très noir ! Bref, un livre coup de poing.

Je ne peux que vous conseiller de lire tous les livres de cet auteur dont j’aime beaucoup la plume.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.

Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire créatif… » »

« Maman dit que le manque de pudeur et de dignité c’est pour nous humilier. »

« Partout ça pue les excréments. On n’arrive pas à se laver. On est pleins de crasse noire. Pendant les deux premiers mois, il faisait tellement froid qu’on allait même pas aux toilettes. On sortait plus. J’avais mal jusqu’à l’intérieur de mes os. Maman m’a confectionné un bonnet avec des bandes de tissu pour que j’aie moins froid. On ne se lavait plus et on faisait nos besoins juste à côté de nous. On a attrapé des tas de boutons, de plaques qui démangent et de croûtes sur la peau. »

« Maintenant elle veut bien de ma poésie. Je vois bien que ça l’apaise d’entendre des choses jolies. Des choses de l’imaginaire. Qui font rêver d’une autre existence. Ou qui rappellent notre vie d’autrefois. »