En tant qu’ancienne jurée du Prix Orange du Livre j’ai pu intégrer le jury du prix Orange du livre 2023 et rejoindre le Comité du côté de chez POL. Notre comité comptera pour une voix dans le jury 2023.
Je retrouve avec plaisir deux de mes camarades, Geneviève et Julien, mais également d’autres anciens jurés que j’ai pu croiser en 2022. Et comme c’est une grande famille, j’ai pu faire la connaissance d’autres lecteurs et lectrices passionnés qui ont également eu la chance de participer à cette aventure humaine et littéraire.
Notre comité va essentiellement fonctionner en visio et nous avons reçu des fichiers PDF pour la majorité des livres. Ce côté lecture numérique me fait un peu peur. Lire sur liseuse (fichier epub), OK pour moi, mais lire des PDF c’est d’un inconfort pour la lectrice que je suis. J’espère que je vais arriver à surmonter ce challenge !
Le jury
Le jury est composé de 16 personnes : 6 auteurs, 2 libraires et 6 lecteurs + le comité des anciens jurés + 1 nouveauté :
Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
Les auteurs sont Laurine Roux (lauréate 2022), Victor Jestin, Blandine Rinkel, Luc Blanvillain, Pauline Dellabroy-Allard.
Les libraires sont Amandine Doll de la librairie de Paris et Hélène Boyeldieu de la librairie L’Armitière à Rouen.
Le comité de lecture composé d’un vingtaine d’anciens jurés qui comptera donc pour une voix.
La nouveauté : le club de lecture de l’association Cité Caritas qui comptera pour une voix également.
Le prix
Comme les années précédentes, les livres éligibles sont parus entre le 1er janvier et le 31 mars 2023. Il s’agit uniquement de romans en langue française et publiés en France. Les auteurs connus sont écartés pour laisser émerger de nouveaux talents. Le prix est doté de 15 000€.
Ce roman débute avec un incipit fort, la naissance de quatre bébés. Ce moment utérin est raconté à la manière d’une bataille dont il y aura 3 garçons nés et un bébé mort-né. Cette mort marque inconsciemment la vie et les choix des autres frères qui ne savent pas qu’ils étaient quatre au départ.
Le lecteur plonge alors dans la vie de cette famille en Bretagne, entre la ferme et la plage, on voit grandir les triplés. Dans ce roman choral, les personnages s’expriment à tour de rôle : Léa la mère perdue dans ses livres (des pléiades qu’elle relit sans cesse, son refuge), Luc le père occupé par le travail à la ferme, leurs fils PS, Gil et Gus, Fleur/Fuego leur amoureuse, etc.
Grégoire, Greg, est surnommé PS pour « Premier sorti » ; il est donc l’aîné. Il devient militaire et part souvent pour des missions dangereuses de 6 mois. Gustave surnommé Gus travaille dans une entreprise de lingerie dans une ville. C’est le plus sensible des 3 frères. Gil alias Gilles reste à la ferme et reprend l’exploitation agricole. Fleur rebaptisée Fuego par PS est infirmière et va panser les plaies de cette famille. Elle est née à La Réunion et vient faire ses études en métropole, en Bretagne, où un cousin de son père habite. Il y a d’autres personnages, 11 en tout, que je vous laisse découvrir. En tout cas le nombre de personnages ne nuit pas à lecture et on arrive à suivre le fil du roman et des vies de chacun(e).
Ce livre parle des choix de vie, des rôles imposés, du fait d’être prisonnier de ce que les autres projettent sur nous, et puis de l’absence. Le cycle de la vie est aussi la structure de ce roman, à travers les tranches de vie des triplés : l’enfance, la fratrie, l’amitié, le choix des études, les premiers amours, la vie professionnelle, les échecs, les deuils, etc. Un roman emplit d’humanité mais qui peut être sombre par moment, surtout dans les derniers chapitres. J’ai été totalement submergée par les émotions à la fin, ce qui me laisse penser que je me suis également totalement attachée aux personnages.
Dans chaque chapitre il se passe quelque chose mais on peut aussi les lire comme des nouvelles tellement elles sont bien écrites et riches en détails. L’auteur a écrit plusieurs nouvelles avant ce premier roman. Il est habitué des concours de nouvelles qui lui ont donné une énergie pour continuer à écrire.
Lors de la rencontre Vleel, il a indiqué avoir écrit ce roman à partir d’une phrase de Gus : « je cherche à vivre seul, je mange ces cerises confites à l’irrésistible goût de colle et j’achète mes rouleaux de papier toilette à l’unité. »
P.E. Cayral est un pseudonyme. Cayral était le nom de plume de son grand-père qu’il a repris. Et P.E. signifie « peut-être ». Il espère qu’il est peut-être un artiste, comme son grand-père.
Un premier roman original avec une très belle plume, qui figure parmi les 10 finalistes du Prix VLEEL 2022.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : Greg « Ce moment-là, Fuego, c’est au-delà de la guerre, tu comprends. L’au-delà de la mission pourrie qui ne fait qu’empirer. Voilà : des coups de boutoir nous coincent à plusieurs dans cet abri où nous venons de nous réfugier en précipitation. Dehors, ça castagne sec. J’étouffe. Nous y sommes sans doute en sécurité pendant un moment, mais nous sommes trop nombreux, assis, debout, empilés les uns sur les autres. Je me demande à chaque pression au-dessus de ma tête comment je vais supporter la prochaine suffocation. Nous toussons chacun à notre tour en recrachant nos glaires. Depuis combien de temps ? Je ne sais plus. Je n’ai pas le choix ; c’est ma condition, c’est ma vocation. Supporter l’extrême. Toute ma vie, je le sais, est tendue vers l’extrême. Depuis son tout début. »
Léa « Elle avait été bibliothécaire dans un lycée. Enfant, je m’amusais à compter les livres qu’elle avait lus en égrenant les fiches qu’elle avait faites sur chacun d’eux. Mais je m’y perdais. Elle régnait sur une dizaine de longues boîtes en plastique gris remplies de bristols à carreaux. Elle y écrivait les résumés et un avis personnel, à l’encre bleue, avec une codification savante pour des consultations à plusieurs entrées. Ma mère me racontait ses déboires à faire lire les adolescents du lycée. Ils avaient, selon elle, une « panne d’envie ». Ou étaient orientés vers d’autres désirs. La littérature n’était même pas un point à l’horizon de leur flemme ; ils n’étaient pas curieux. La description détaillée de cette misère intellectuelle et de cette absence de soif était la manière qu’elle employait pour me pousser à lire – manière qui, à dire vrai, fonctionnait plutôt mal. Je lisais peu, et même plus du tout depuis mon mariage avec Luc. J’avais été emportée par la grossesse, la naissance et l’éducation des garçons, le travail à la ferme, le soin régulier des animaux, toutes ces activités physiques qui vous poussent plus à subir qu’à prendre votre temps. Et je n’en souffrais pas, d’ailleurs. Mais là, accroupie dans cette bibliothèque, les doigts tout poussiéreux, ouvrant ces cartons un à un, le nez dans leurs parfums de cuir sec et de papier, la lecture me revenait comme une nécessité – et ma mère comme un soleil dansant aux falaises de Capri, l’île où elle m’avait dit que, si elle se souvenait bien, j’avais été conçue. »
Léa « Quand je les ai en main, vous voyez, je tords la peau de leur couverture qui se greffe à ma paume. De leur papier si fin monte le vent des mots, le silence me prend et m’emmène dans des recoins de mondes inattendus. Ils m’envoient des messages ; je leur donne mes pleurs et mes sourires chaque fois renouvelés, chaque fois différents. Il n’y a pas deux lectures pareilles, les mots changent et se nuancent, même dans les phrases que je crois connaître par cœur. Je pense qu’ils muent tout autant que je prends de l’âge, et ils sont de plus en plus à moi comme je suis de plus en plus à eux. Avec le temps, avec ces relectures répétées, j’ai compris : ce sont ces livres qui me tiennent debout. Ce sont eux qui me lisent. En eux je comprends mon histoire. En eux je me connais ! »
PS « Je suis le frère aîné ; enfin pré-né, puisque juste avant Gil et Gus. Mon vrai prénom est Grégoire, mais on m’appelle PS parce que je suis le Premier Sorti du ventre de ma mère. Elle nous racontait que, si j’étais devenu militaire, c’était par vocation prénatale ! J’étais né coiffé de la membrane fœtale, mes cheveux longs et noirs étaient lissés : on aurait dit qu’un aide de camp venait de me peigner. Et mon premier vêtement, minuscule, avait trois boutons de corne et un petit galon rouge en couture aux épaules : une prémonition ! Je me suis souvent demandé si Gus n’était pas cet aide de camp, tant il se mettait toujours à mon service, sans le vouloir – un choix, inconscient et répété tout au long de notre enfance. Il était là pour retrouver mon jouet fétiche, mes chaussures perdues, mon pistolet en bois que notre père m’avait taillé à grand coups de canif, la cuillère qui me manquait pour manger mon yaourt… Il était mon complice serviable, invisible et permanent, à l’affût de ce qui pourrait me manquer, ou, peut-être, pour m’arracher un sourire étant donné mon penchant certain pour les choses bien faites, bien rangées. Avec son aide invisible, je brillais un peu mieux aux yeux du paternel dans tout ce qui relevait de la discipline. était-ce le lot des aînés, et particulièrement ceux d’une fratrie masculine ? Il était le dernier, il jouait à l’opposé le rôle du petit, celui qui rend service pour se faire pardonner d’être le plus attendrissant, et le premier au compteur des câlins. »
PS « Mes parents s’offraient même un dîner au restaurant la veille de chacune de nos retrouvailles. Gus m’avait raconté ce que mon père lui avait dit : – Tu sais, la veille, c’est presque mieux. C’est ce moment savoureux où l’on sait que ce qu’on attendait depuis longtemps va survenir le lendemain. On peut sourire pour soi seul, relâcher un moment la tension. C’est rassurant ; la sécurité d’une certitude, même passagère. Le temps entre le moment présent et l’arrivée de PS n’est plus que d’une nuit. Avec ta mère, tu sais, on a aussi besoin de profiter de la veille. Peut-être fait-elle moins mal que le jour J. Parce que le jour J, il parle autant de retrouvailles que de nouveau départ. »
PS « Le quotidien des couples peut être machinal ; le leur s’était teinté de froideur dissoute dans l’inquiétude permanente. Poncés par cet état d’alerte, ils s’usaient à la possibilité d’un coup de téléphone, cet appel qui parlerait de blessure grave ou de corps qu’il faut rapatrier. Celui annonçant mes retours, toujours décroché par ma mère dans la fébrilité, les soulageait un peu. Mais c’était un sursis qui soudait leurs vertèbres chaque fois un peu plus. »
PS « Alors, elle plongeait plus profond dans ses pages de livres pour éviter de se laisser surprendre ; Gus et Gil la voyaient murmurer les phrases qu’elle connaissait par cœur. Après, elle m’accueillait en me serrant longuement dans ses bras, les yeux clos, tout en me déclarant : « Mon Saint-Exupéry, je sais que tu n’aimes jamais tant la ferme que dans les sables du désert ! Tu es comme lui ! Elle avait tout compris. »
Gus « Depuis ma rupture avec Jéromine, je rétrécis. Je cherche à vivre seul. Je me nourris de ces cerises confites à l’irrésistible goût de colle, et j’achète mes rouleaux de papier hygiénique à l’unité. »
Une fois commencé, impossible de lâcher ce roman. Erwan nous raconte sa vie, son travail à l’abattoir d’Angers et surtout nous tient en haleine jusqu’au bout pour savoir pourquoi il se trouve en prison. Ce qu’il appelle « l’événement » ne sera révélé qu’à la toute fin du livre.
L’écriture de Timothée Demeillers est puissante et rythmée. Il arrive à faire ressentir les odeurs, les bruits de l’usine et le sang. La cadence également, avec les « clacs » de la chaîne qui reviennent régulièrement dans le texte. Erwan est affecté au poste des frigos. Il tri les demi-carcasses de viandes qui arrivent par la chaîne. Et on lui demande d’en trier de plus en plus. La cadence augmente encore et toujours. Le maître mot est la rentabilité.
C’est un roman notamment sur la condition sociale, le mépris d’une classe pour une autre, les cols blancs vis-à-vis des ouvriers. La déshumanisation et les nouvelles techniques managériales sont pointées. La pénibilité du travail et les corps usés sont aussi au cœur de ce roman. Et cela résonne tout particulièrement en cette période où l’augmentation de l’âge du départ à la retraite est au cœur des débats.
On ressent un milieu assez dur, très masculin et macho, avec des blagues poussives. Erwan est lassé de tout cela. Il est en souffrance. Sa famille est une bouffée d’air, tout comme sa rencontre avec Laetitia, une saisonnière.
Timothée Demeillers s’est inspiré de son expérience personnelle. Il a travaillé pendant 4 mois dans un abattoir, en été, lorsqu’il était étudiant. Il a rencontré les personnages que l’on croise dans le livre.
On pense forcément à Joseph Ponthus et son roman « A la ligne » où le narrateur est aussi un ouvrier mais dans une usine de poissons, un abattoir de Bretagne.
Vous aurez peut-être envie d’arrêter ou de réduire votre consommation de viande après cette lecture. Mais Timothée Demeillers ne porte aucun jugement. Ce n’est pas un livre militant. En tout cas on en apprend beaucoup sur le métier et le milieu des abattoirs, tout en réfléchissant à notre rapport à l’animal.
A la fin du livre, vous trouverez une playlist pour rester dans l’ambiance du roman.
Il a été multi-sélectionné pour des prix. L’auteur a d’ailleurs eu le prix Hors Concours en 2021 pour son roman « Demain la brume ».
« Jusqu’à la bête » vient de sortir dans la toute nouvelle collection poche d’Asphalte, l’occasion de se faire plaisir à petit prix et de plonger dans une atmosphère particulière ! Foncez chez votre libraire et ne manquez surtout pas cette pépite !
Quant à moi, j’ai hâte de lire son prochain roman qui aura pour thème les Sudètes.
Je vous recommande bien évidemment le replay et le podcast de la rencontre VLEEL.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Tout est plus difficile aujourd’hui, c’est sûr, enfermé à double tour dans cette geôle de béton et de barbelés, à entendre les cris, à entendre les claquements des lourdes portes métalliques, à entendre tout ce vacarme, comme un rappel de l’usine, des hurlements des scies sauteuses, des clacs, les clacs de la chaîne, si distants mais si familiers, à ressasser ce qui m’a amené ici, ce qui m’a fait plonger dans ce cauchemar alors que rien ne m’y prédestinait, ou peut-être tout au contraire, à passer des journées avec les souvenirs pour compagnons, comme du temps des frigos, comme du temps où tout a commencé, comme du temps où je devais déjà accompagner mon silence, mon ennui, ma peine de belles histoires pour nourrir le vide. »
« Clac, clac, clac, chante le chaîne. Clac, clac, clac, chantent les dents des ouvriers frigorifiés. Clac, clac, clac, résonne la faux que tapote la mort avec désinvolture, et c’est elle qui nous attend au coin, à l’arrêt suivant, à l’horizon de nos vies, qui n’auront pas rimé à grand-chose. »
« Il me hèle de loin. Alors le planton des frigos. Pas trop chaud à l’extérieur ? Je m’arrête et m’approche. Quoi, je lui dis, qu’est-ce qu’il y a ? Je voudrais qu’il me le répète en face. Mais il se tait, il me dévisage agacé et me demande ce que je fabrique là, si j’ai besoin de quelque chose, si j’ai une réclamation à faire. En compagnie des autres commerciaux et de jeunes stagiaires. Que dissimulent leurs rires, détournent les yeux, cachent leurs bouches de peur de révéler des rictus incontrôlables. Et moi qui les fixe bêtement, la démarche hésitante, sans savoir quoi répondre. Et moi qui repars vers ma voiture et les rires peuvent enfin exploser. Salut, le planton des frigos, j’entends dans mon dos. Salut, ducon. »
« Le directeur commercial export vient dans mes frigos inspecter sa marchandise, son bétail mort. Le directeur commercial export. Il me serre la main, molle, froide, mécanique. Je lui rends sa poignée de main et je baisse les yeux. Salut, ducon. Il vient parader dans mon domaine. Dans mon frigo dont il prend soudain possession. Il me dit ce serait bien que tu évites de mettre les Van Eck et les Charolux ensemble. Oui. D’accord. Ça m’était sorti tout seul de la bouche. Oui. D’accord, je lui avais répondu. Et je m’étais exécuté, bien sûr. Je m’étais tu. J’avais écouté ses réprimandes. J’avais obéi. Et je lui avais de nouveau serré la main. Froide et mécanique. Comme mon environnement. Froid et métallique. De la tôle. Des générateurs. Des rails bruyants. Des lames de scie qui crient leur peine. Qui rugissent au contact des os des bêtes. Qui résonnent entre les parois. Dans nos têtes. Des lames. Des crochets. Tout est fait pour faire mal. Pour blesser. Pour tuer. Du bruit. On peut tuer avec le bruit, aussi. On peut tuer avec ses mains, aussi. Avec cette main que je viens de serrer. Qu’il essuie discrètement sur son tablier. Et le directeur commercial export repart vers ses jeunes bovins d’à peine vingt mois qui n’auront jamais vu le jour, aux muscles gonflés artificiellement par le gavage en élevage, ou vers ses vaches rachitiques. Vieilles et usées. Tirées pendant des années pour du lait. Génitrices de veaux à la pelle. De dizaines de veaux. Âgées de dix ans et plus bonnes à rien. Juste à l’abattoir, maintenant. »
« Moi, j’en connaissais des types avec qui je bossais, du jour au lendemain, qui se sont retrouvés agents de maîtrise. On sait que c’est la fin d’une période. Qu’on ne pourra plus jamais partager nos déjeuners. Beaucoup ne tiennent pas. Ils demandent à la direction de les remettre sur la chaîne. De retourner à leurs postes d’avant. Mais ce ne sera jamais plus pareil non plus. On a trahi. On a voulu trahir. On a voulu s’élever de sa condition d’ouvrier, prendre le dessus sur les collègues et toute la chaîne de production s’en souviendra. Les patrons aussi, d’ailleurs. Parce qu’on n’a pas eu assez de cran. »
« Mais il me suffisait d’un bruit, d’un mot, d’une odeur pour tout faire ressurgir, comme si l’usine n’était toujours qu’enfouie, qu’assoupie et pouvait se ranimer d’un moment à l’autre, une côte de bœuf saignante au restaurant, le bruit des vagues qui soudain rappelait le générateur, la tôle des entrepôts dans les zones industrielles, et c’était parti pour de longues heures peuplées de fantômes de carcasses. »
Claire quitte le Cantal, « son pays » natal pour un autre « pays », Paris, pour faire ses études à la Sorbonne. Elle raconte son parcours de jeune provinciale parmi des étudiants de classes sociales plus aisées. Elle vient de la campagne et ses parents sont agriculteurs. La littérature et la culture de manière générale ne sont pas leur tasse de thé. Son père d’ailleurs ne comprend pas son envie d’étudier les lettres classiques à Paris. Ce n’est « pas du rôti pour elle ». Mais il a bien compris qu’elle n’a pas la fibre agricole.
A la bibliothèque, elle rencontrera un bibliothécaire qui vient du pays. Un point commun qui permet de converser et de faire connaissance, de se « reconnaître » entre gens du pays. Elle délaisse son enfance pour devenir une femme, s’émanciper.
On parcourt les rues de Paris avec elle. Elle y passe ses étés pour travailler deux mois dans une banque et gagner de l’argent pour ses études. Quand elle passe du Cantal à Paris, lors de ses rares visites à ses parents, on sent une rupture entre ces deux mondes. Elle est différente selon qu’elle se trouve dans l’un ou l’autre lieu.
Elle raconte son métier de professeur et plus tard les visites de son père avec son neveu, deux fois par an, dans son petit appartement. Elle se transforme alors en guide et les emmène de musée en monument, en passant par le cinéma. Elle essaye de ne pas trop bousculer les habitudes de son père, de cohabiter quelques jours.
Un roman autobiographique en trois parties qui permet de mieux cerner Claire, un des personnages notamment de son dernier roman « Les Sources ». Vous l’aurez compris, Claire est son double.
Et puis il y a cette phrase issue de ce roman, citée par Laurine Roux récemment lors d’une rencontre « Un endroit où aller » : « Lire écrire c’était comme respirer, inspirer expirer, de tout le corps. » Marie-Hélène Lafon écrit comme elle respire et c’est beau. L’écriture dans ce roman de 2012 est déjà reconnaissable, concise et précise, même s’il y a davantage de descriptions.
Bref je poursuis ma #lafonmania et mes lectures toujours aussi passionnantes de l’œuvre remarquable de Marie-Hélène Lafon.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « On resterait partis quatre jours. On logerait à Gentilly, dans la banlieue, on ne savait pas de quel côté mais dans la banlieue, chez des sortes d’amis que les parents avaient. C’était le début de mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d’échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir ; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s’extraire de ce fin fond du monde qu’est la ferme. »
« Il avait retenu le nom de cette étudiante, qui était courant dans ce coin du Cantal, et l’avait péniblement déchiffré, un mardi de novembre, sur une fiche chargée d’une écriture hérissée de nœuds touffus, tendue sur le papier comme une clôture de fils de fer barbelés. Il le lui avait dit d’ailleurs, cette première fois, qu’elle écrivait comme une brute, et qu’il fallait bien venir du même pays qu’elle pour la lire »
« Il fallait toutefois en sortir, à intervalles réguliers, pour la redoutable épreuve des achats en librairie. Un tel afflux de livres, rassemblés au même endroit, éventuellement sur plusieurs étages, la privait de tout discernement ; c’était trop de tout, et tout à la fois, d’un seul coup. Les livres qu’elle n’avait pas lus, ceux qu’elle ne lirait jamais, et ceux, perfides entre tous, qu’elle aurait dû avoir déjà lus, auparavant, dans les lointaines années de sa première vie, tous les livres étaient là, en bataillons réglementaires, en régiments assermentés, offerts et refusés, gardés par des créatures minces et bien vêtues qui faisaient, à l’entrée des rayons, barrage de leurs corps policés et dont la carnation distinguée semblait emprunter à la matière même des ouvrages les plus précieux. »
« Elle pensait à d’autres formules que ressassait le père ; c’était pas du rôti pour elle, elle était le crapaud monté sur un pot de sucre tandis que les vrais étudiants, les légitimes, s’ébattaient à l’envi dans les grasses prairies de la pensée comme des rats dans une tourte. »
« Lire écrire c’était comme respirer, inspirer expirer, de tout le corps. »
« […] tout, chez les parents de Lucie, trahissait une aisance qui semblait à Claire son exact envers. Elle sentait qu’ils n’avaient pas peur, ils étaient revenus de ce pays, ou ils ne l’avaient pas connu. »
« Il neigeait dans la nuit froide et Claire sentait le film s’enfoncer en elle comme un coin dans le bois. »
« Dans le train et dans le métro, au bord des personnes et dans la stridulation des machines plus ou moins dociles, locomotives wagons portiques portes coulissantes, Claire laisse s’opérer la jonction entre les deux pays, les deux temps, les deux corps. Se raidir ne sert à rien, vouloir non plus, il s’agit juste d’attendre et de faire les gestes. Vider le sac, ranger les victuailles, suspendre la clef de la maison à sa place, dans le placard où, à la moindre occasion, elle sera vue, manipulée du regard. Dans le terrier des villes, les choses ont une place, le territoire de l’intérieur est sous contrôle. »
« Longtemps Claire avait tu ses enfances, non qu’elle en fût ni honteuse ni orgueilleuse, mais c’était un pays tellement autre et comme échappé du monde qu’elle n’eût pas su le convoquer à coups de mots autour d’une table avec ses amis de Paris. »
« Sa tante n’avait jamais eu ce don et se comportait avec les machines comme une poule qui a trouvé un couteau, l’enfant riait à cette expression singulière qu’il ne manquerait pas de resservir à Claire dès que l’occasion s’en présenterait. On avait d’ailleurs craint le pire quand, à huit ans, s’initiant sur le tas au maniement du râteau, ladite tante avait entrepris de n’user du fatidique instrument qu’à reculons. Les choses étaient rentrées dans l’ordre, mais il avait d’emblée été acquis qu’elle n’eût pas fait une paysanne, à la différence de son aînée, à l’évidence magistrale dans le registre agricole. »
C’est l’histoire d’un homme, Étienne, qui se rend compte qu’il est passé à côté de sa vie. Comment l’a-t-il remarqué ? Tout a commencé à déraper quand il rentrait de vacances fin août avec sa femme et ses deux enfants. Sur l’autoroute qui les ramène à Lyon, alors qu’il roule, une voix à la radio lui annonce que Jean-Jacques Goldman est mort. C’était un héros de son adolescence, tout un symbole de la culture populaire et donc de la classe moyenne. Son monde commence alors à s’effriter.
Il a 45 ans, il est médecin dans un laboratoire. Il ne se lie avec aucun de ses collègues. Il n’a pas l’air d’avoir d’amis. Sa vie est bien réglée, toute tracée.
Sa femme est avocate. Un soir elle lui avoue qu’elle a pris un chien parce qu’elle a peur d’un client. Le passage où elle lui dit cela est très ambigu pour Étienne. Il pense qu’elle va lui dire qu’elle le quitte ou qu’elle a un cancer. Dans les faits, le chien va remplacer le mari pour deux nuits. L’ambiguïté continue avec le nom du chien, Martin.
Il découvre aussi que son fils lit la Bible et traverse une sorte de crise mystique. Il l’appelle par son prénom ce qui l’énerve au plus haut point. Quant à sa fille je vous laisse découvrir la situation rocambolesque dans laquelle il la trouve.
Un hommage est organisé et retransmis sur grand écran. On y apprend que (dans ce roman) Maxime Le Forestier est mort (alors qu’il est vivant), et apparaissent en duo, Francis Cabrel et Alain Souchon en fauteuil roulant.
Le roman retrace une semaine de sa vie à partir de l’annonce de la mort de Jean-Jacques Goldman. Étienne est le narrateur. Le lecteur suit sa pensée, son point de vue. C’est donc écrit à la première personne. Il s’agit du quatrième roman d’Aurélien Delsaux mais le premier écrit au « je ». On sent qu’un drame va arriver. L’auteur réussit très bien à nous tenir en haleine. Étienne va-t-il péter un plomb ?
Le ton est toujours entre deux eaux, parfois sarcastique ou absurde, parfois nostalgique ou mélancolique. Je me suis demandée s’il faisait de l’humour, mais non c’est le portrait d’un homme pathétique, un anti-héros.
Un roman sur la famille, les moments de crise avec des ados, un homme qui cherche sa place en tant qu’homme, mari, père. J’ai trouvé l’idée de départ originale mais je ne me suis pas attachée à Étienne, j’ai eu envie de le secouer. Tout l’effet contraire recherché par l’auteur. Il voulait que le lecteur soit touché, en empathie. Ce n’est donc pas un coup de cœur pour moi mais je sais qu’il a plu à d’autres lectrices qui ont participé à la rencontre en ligne. En tout cas l’auteur a le sens de la formule.
Avec son éditrice, Aurélien Delsaux a écrit une lettre à Jean-Jacques Goldman pour lui demander l’autorisation d’utiliser le titre, « La mort de Jean-Jacques Goldman », qu’il a refusé, mais il a lu le livre et a été touché par la démarche.
Merci à Netgalley et Noir sur Blanc/Notabilia pour cette lecture
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Les vacances étaient terminées jusque-là tout s’était bien passé. Je me souviens des chiffres d’alors, je voudrais les saluer : il allait bientôt être dix-huit heures. Blanche, ma femme chérie, somnolait à mon côté, nos deux enfants dormaient à l’arrière, je roulais sur la flambant neuve A89, j’avais quarante-cinq ans, j’avais enregistré sur le régulateur la vitesse maximale autorisée, le tableau de bord annonçait quarante degrés à l’extérieur. »
« Pour ne pas m’endormir, je doublai une Kangoo verte qui se traînait trop sur la voie centrale. Voici ma vie – une avancée rapide, contournant en toute sécurité, dans le respect des règles, le moindre obstacle. Je n’avais qu’à continuer à bonne allure ma trajectoire, je n’avais qu’à suivre les indications. »
« C’est en sortant du tunnel que j’entendis la présentatrice interrompre le programme pour m’annoncer à voix basse la mort de Jean-Jacques Goldman. La nouvelle tomba en moi., avec ce son mou du galet jeté dans la mare. Dans le silence de la vase, une fois leur obscure retraite atteinte, y remuent des bêtes étranges. J’éclatai en sanglots, mais doucement, le pus doucement possible, pour ne déranger personne, pour ne pas dévier de ma trajectoire. Je coupai la radio et mon portable. Le trafic s’était soudain densifié. Tous les phares et tous les lampadaires s’étaient allumés. La nuit et la ville nous avaient avalés. »
« J’avais, depuis, investi dans un système de sécurité. Ce mauvais songe s’était fait de plus en plus rare. Mais contre les cauchemars on ne vend pas de système de sécurité infaillible. »
« Nous les regretterions un peu, ces jours libres – mais pas trop, pas longtemps. Le cours normal des choses emporterait dans ses flots tranquilles tout le sable de notre mélancolie. »
« Tout va bien ? demandai-je dans un grand sourire. Blanche dit aux enfants d’aller dans leur chambre. Ils se levèrent aussitôt, et Laetitia se colla contre moi, tendrement. Je ne voulais pas qu’elle sentît trop ma transpiration ni mon chagrin, alors je la repoussais doucement et doucement lui dis Obéis à maman la chérie. Je m’assis face à Blanche. Tout va bien ? redemandai-je en vain. Blanche ne savait vraisemblablement pas comment commencer. Le mot cancer clignotait en moi. J’aurais voulu lui prendre la main, mais elle gardait les siennes sous la table. Elle prit une grande inspiration. Je crus qu’elle allait me quitter, réclamer une pause en m’annonçant qu’elle avait rencontré quelqu’un –, et je me blâmais déjà de n’avoir pas vu le coup venir. Mais elle dit, tout à trac, J’ai très peur, j’ai besoin d’être protégée, alors j’ai pris un chien. Quelle race ? m’inquiétai-je sans comprendre. »
« En rentrant chez moi, je réfléchissais à ce qui ne m’avait jusque-là semblé être ni défaut ni tare, mais que j’étais aujourd’hui bien obligé d’admettre comme un handicap. Je n’avais jamais été physionomiste. Mon incapacité à reconnaître les gens avait pu passer, quand j’étais plus jeune, pour une charmante désinvolture, la distraction poétique d’un amoureux des sciences. Elle devenait avec l’âge et ma position, un affreux malentendu à l’égard de mes semblables. On me projetait dans le camp des personnages manquant d’humanité. »
« Je cherchais sur l’enceinte une touche qui permettrait d’augmenter le son du silence mais je ne la trouvai pas. »
« Mon fils croyait en la Trinité et ma fille, en l’amour mâtiné d’un rapport harmonieux à l’argent. Ces phénomènes pouvaient être assimilés à des passages obligés de leur développement psychologique. Ils me donnaient l’impression d’une sortie de route ou d’un coup d’arrêt – d’un échec en tout cas, de mon terrible échec. »
« La vie se séparait de moi. Elle avait muettement demandé le divorce, nous n’allions plus au même pas, elle m’avait doublé, s’éloignerait toujours davantage. Elle était partie faire le tour du monde sans moi, elle ne s’en reviendrait dans mon dos que pour me donner l’estocade. »
« Dans un effort que jamais dans ma vie je n’avais eu à faire encore, dans un effort qui me parut surhumain, je décollai mon cul d’une effroyable glu de tristesse. »
« Nous venions dire au revoir et merci, nous venions dire adieu à l’un des fils de la classe moyenne. »
« Les phrases se superposaient, se brouillaient. Ce brouhaha général me devenait pénible. Je serrai les deux poings contre ma poitrine, contre mon cœur manchot, je le sentis se comprimer et durcir. Se changeait-il en pierre à la lumière fétide de la lune, inutile au-dessus de la puissance des ampoules, se changeait-il en petit caillou, je ne résistai plus. Je me tenais fermement le sein pour qu’il ne roule pas au fond de moi, qu’il ne roule pas comme une bille au fond de mes entrailles – que je ne chie pas demain le caillou de mon cœur confit dans mon caca. »
Le titre est tout simplement magnifique. Quel jeu de mots ! Le ton est déjà donné. Dans une préface assez importante, 25 pages, Delphine Horvilleur explique sa fascination et son admiration pour Romain Gary. Puis dans un monologue d’une cinquantaine de pages, elle fait parler le fils imaginaire d’Émile Ajar. Puisque Émile Ajar est Romain Gary, il ne peut qu’être fictif. Il parle de filiation et d’héritage : « es-tu le fils de ta lignée ou celui des livres que tu as lus ? » Le tout ponctué par une phrase interrogative récurrente : « tu veux un cachou ? »
Vous n’y trouverez pas de définition toute faite. Ce n’est pas essai mais bien du théâtre. Un texte que j’ai trouvé plus difficile d’accès que ses précédents. Il serait forcément plus intéressant de le vivre sur une scène avec l’interprétation et l’intention que l’autrice a voulu lui donner. Cette femme ne cesse de me surprendre et de m’impressionner par ses écrits et sa pensée que je trouve très intéressants.
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
« Et dans cette tenaille identitaire politico-religieuse, je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son œuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige. »
« Tu le sais bien, toi aussi : parfois, on est les enfants de nos parents biologiques ou adoptifs… Mais on est toujours ceux de nos bibliothèques, les fils et les filles des histoires qu’on a lues ou entendues. On est tous conçus par procréation littérairement assistée. »
« La règle est claire aujourd’hui et ne t’avise pas de la transgresser : si tu n’as pas été directement victime de ce dont tu parles, de façon autobiographique ou comme membre d’un groupe discriminé, ton champ d’action est limité. Tu risques vite d’être dénoncé pour fiction colonialiste ou mansplaining littéraire. Pas d’héroïne féminine si tu n’as pas d’utérus, pas de récit prostitutionnel sans expérience avec un proxénète. »
« Certains pensent qu’on écrit pour se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un qui vous hante, mais c’est le contraire. On écrit toujours pour retenir, et poursuivre une conversation avec ce qui n’est plus là, un dialogue que sans ça, la vie vous force à interrompre. On écrit parce que les mots consolident toujours les liens. Ça fait famille, beaucoup plus solidement que le sang et la filiation biologique. »
J’attendais impatiemment ce livre. Marie-Hélène Lafon est l’une de mes écrivaines chouchous dont je ne rate aucun roman. La magie a encore opéré avec celui-ci. Elle est toujours aussi précise dans le choix de ses mots, allant à l’essentiel. L’image d’une dentellière ou d’une orfèvre me vient à l’esprit quand je pense à son écriture.
On retrouve les thèmes chers à l’autrice, la campagne et la vie à la ferme. Le roman se divise en trois parties inégales avec trois points de vue. La première partie est racontée par la mère. Elle décrit le calvaire qu’elle vit avec son mari qui la bat. A trente ans, elle est fatiguée et ne reconnaît plus son corps « haché par les cicatrices des trois césariennes ». Après son mariage, elle a rapidement eu trois enfants, rapprochés, deux filles et un garçon : Isabelle, Claire et Gilles. Sa vie tourne autour de la maison et des enfants : ranger, nettoyer, cuisiner. A cette époque, en 1967 et dans la campagne où ils vivent, le Cantal, il y a des choses qu’il faut taire et montrer une certaine respectabilité, l’honneur prime. Ce premier chapitre fait le portrait d’une femme jusqu’au samedi 10 juin et dimanche 11 juin 1967 où elle ose dire à sa mère ce qu’elle endure.
Puis le second chapitre se situe en mai 1974, du point de vue du mari, Pierrot. Un homme à l’éducation patriarcale, qui rejette la faute sur son ex-femme et ne se remet pas en question.
La dernière partie est la plus courte et se passe fin octobre 2021. C’est la sœur cadette, Claire, qui prend la parole.
Comme toujours, c’est très bien écrit. J’entends la voix de Marie-Hélène Lafon avec son intonation si particulière marteler les phrases et faire ressortir les mots.
Ce roman compte un peu moins de 120 pages que j’ai lues d’une traite. J’aurais aimé encore rester un peu dans cette famille, connaître le point de vue des frères et sœurs, ainsi que leur vie après ce 11 juin 1967. J’espère que cela fera l’objet d’un autre roman. En tout cas je pourrais poser la question dimanche soir lors de la rencontre Vleel. D’ailleurs vous pouvez encore vous inscrire, ce sera à 19h.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Retour sur la rencontre VLEEL avec Marie-Hélène Lafon
Cette rencontre était passionnante et m’a permis d’en apprendre beaucoup sur la genèse du roman. L’autrice a été happée par cette histoire. Bien qu’elle devait publier un autre titre, celui-ci lui est apparu comme une nécessité et elle l’a écrit en 15 jours répartis sur 3 périodes qui correspondent aux 3 parties du livre. Les deux dernières lui ont été demandées par son éditrice, Pascale Gautier, dont le livre lui est dédicacé. Elle a été serrée par le temps pour écrire ce livre.
Lors de cette soirée, elle a répété : « on écrit les livres qu’on peut ».
Il lui a fallu du courage et attendre que ses parents ne soient plus de ce monde pour écrire ce roman autobiographique sur sa mère et son père. Dans ces pages, l’autrice est le personnage de Claire.
La partie sur sa mère a été la plus douloureuse à écrire. Pour la partie sur son père, elle s’est inspirée d’un podcast de France Culture de Mathieu Palain sur la violence des hommes.
J’ai pu poser ma question sur le fait de prolonger son roman avec la vie de la mère et des enfants après la séparation. Elle m’a répondu qu’elle ne se sentait pas le droit d’écrire à la place de sa mère et de ses frère et sœur. Ce sont les lecteurs qui habitent les creux, les blancs et les silences avec ce qu’ils sont. C’est la vie des livres en aval, donc réinventés.
Tous ses livres se répondent. On retrouve des scènes d’un livre à l’autre. Cette rencontre m’a donné l’envie de (re)lire toute l’œuvre de Marie-Hélène Lafon et j’ai trouvé une lectrice pour m’accompagner dans ces lectures et notre « lafonmania » !
Elle a aussi parlé des textes qui l’ont impressionnée et que j’ai désormais aussi envie de lire !
Bref, je vous encourage à regarder le replay ou écouter le podcast de cette soirée exceptionnelle.
Incipit : « Il dort sur le banc. Elle ne bouge pas, son corps est vissé sur la chaise, les filles et Gilles sont dans la cour. Ils sont sortis aussitôt après avoir mangé, ils savent qu’il ne faut pas faire de bruit quand il dort sur le banc. Claire a refermé derrière elle les deux portes, celle de la cuisine et celle du couloir. La table n’est pas débarrassée, elle s’en occupera plus tard, quand il aura fini la sieste. Une lessive sèche dans le jardin, Nicole l’a écartée sur le fil avant de partir, il faudra ramasser tout le linge, repasser, ranger, préparer les vêtements des enfants pour demain matin, les leurs aussi, et cirer les chaussures. Elle est contente de descendre chez ses parents, elle voudrait être contente, on sera chez elle, de son côté, on pourra rire et parler fort, il n’aura pas le dessus ; chez elle il n’a pas le dessus, il mange et il se tait. Dans trois semaines, le 30 juin, elle aura trente ans. Trente ans, trois enfants, Isabelle, Claire et Gilles, deux filles et un garçon, sept, cinq et quatre ans, une ferme, une belle ferme, trente-trois hectares, une grande maison, vingt-sept vaches, un tracteur, un vacher, un commis, une bonne, une voiture, le permis de conduire. Heureusement elle a le permis de conduire ; sa mère a eu raison d’insister pour qu’elle le passe. Isabelle, Claire, Gilles. Les trois prénoms reviennent toujours dans ses listes ; trois enfants, trois prénoms, trente-trois hectares, trente ans. Elle s’accroche à ses listes. »
« elle ne reconnaît pas son corps que les trois enfants ont traversé ; elle ne sait pas ce qu’elle est devenue, elle est perdue dans les replis de son ventre couturé, haché par les cicatrices des trois césariennes. Ses bras, ses cuisses, ses mollets, et le reste. Saccagé ; son premier corps, le vrai, celui d’avant, est caché là-dedans, terré, tapi. Il dit, tu ressembles plus à rien. Il dit, tu pues, ça pues. Et il s’enfonce. »
« Pour se calmer et tenir, il faut faire. Faire des choses. Elle a appris ça ; travailler, réciter des listes, penser à d’autres personnes, se raconter les histoires des gens, en dehors de la famille, et profiter des occasions. Elle appelle occasions les accalmies, il y en a et certaines sont assez prévisibles. »
« elle va avoir trente ans et sa vie est un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il est le père des trois enfants, il les regarde à peine mais il est leur père, il est son mari et il a des droits. »
« Ils se sont mariés un 30 décembre, et elle pense souvent qu’elle est entrée, en se mariant avec lui, dans une sorte d’hiver qui ne finira pas. Toujours elle a vu des vaches, des prés, des fermes, c’est son monde et elle n’en a pas rêvé d’autre. »
« Il la laisse aller à la messe en voiture avec les trois enfants ; il dit qu’il faut se montrer pour faire son trou dans ce pays et elle sait qu’il a raison. Ils pourraient avoir une bonne vie dans cette ferme, si les choses n’étaient pas comme elles sont, les choses que les gens ne savent pas et ne doivent pas savoir. Elle ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. Elle ne sait pas pourquoi et ne cherche pas à comprendre, mais, dans la voiture, le dimanche matin, quand ils descendent, elle rumine sa vie, les sept dernières années, depuis le mariage. Elle est comme une vache lourde, une vieille vache fatiguée, son père dirait fourbue, une vache fourbue ; elle rumine et elle attend. »
« Fabrique de pauvre type, pauvre type, un enfant de quatre ans, son propre fils ; elle tourne et retourne les mots qui font autant de dégâts que les coups, peut-être même davantage parce qu’ils ne la lâchent pas et lui tombent dessus au moment où elle s’y attend le moins, quand elle pourrait être à peu près tranquille et penser à autre chose, pendant la messe par exemple ou quand elle fait les courses à l’épicerie. »
« C’est un dimanche ordinaire dans la vie ordinaire et pas foutue des gens normaux qui n’ont pas peur tout le temps. Ces mots lui montent à la gorge, exactement dans cet ordre. »
« Cinq années et demie dans la vallée de la Santoire, et une vie entre Aurillac, Fridières et Paris. La source serait là, une source. Elle préfère le mot source au mot racine. Elle a beaucoup retournée ces questions quand elle avait trente ou quarante ans. Elle sait qua sa sœur et son frère s’arrangent aussi comme ils le peuvent avec cette maison des petites années, la cour et l’érable. »
« Ils liquident, ils liquident l’héritage, ils ont été les trois héritiers du père. Claire respire l’odeur tiède et sucrée des feuilles alanguies. Alangui est ridicule, elle le sait, mais elle laisse ce mot monter et la déborder. Personne n’a jamais été vraiment alangui dans cette cour, en tout cas personne qu’elle connaisse. »
Dès les premières pages on sent que quelque chose dissone, est-ce Zoé ? où le monde dans lequel vit Zoé ?
Le roman s’ouvre avec Zoé, une jeune femme qui chasse. Que chasse-t-elle ? souvent des animaux mais parfois des humains aussi. On se trouve plongé dans un monde qui ressemble au nôtre mais avec une dystopie assez proche, située en 2030, à moins que ce ne soit un roman d’anticipation. Enfin bref, il n’est pas toujours nécessaire de classer, catégoriser, etc. Parfois certains romans cochent plusieurs cases et d’autres ne se trouvent dans aucune ! Ce qui est sûr c’est que c’est un roman qui interroge sur notre société et qui vous emporte dans un souffle romanesque (surtout dans la deuxième partie pour moi).
Il se passe au Canada, essentiellement au bord de la rivière des Outaouais où a grandi et vit encore Zoé. Elle a eu un enfant avec Thomas. A l’âge de 4 ans, Nathan disparaît mystérieusement. S’est-il noyé dans la rivière proche ? A-t-il été enlevé ? Après des semaines de recherches infructueuses, et de reproches de la part de Thomas envers Zoé, leur couple vole en éclat. Thomas part du jour au lendemain pour Paris. Il revient 6 ans plus tard, à la mort de son père. Il assiste à l’enterrement, puis vide la maison pour la mettre en vente et oublier cette partie de sa vie. Il veut retourner en France au plus vite. Mais il ne peut résister à l’envie de voir Zoé avant de repartir, alors qu’il n’a pas pris de nouvelles d’elle depuis sa fuite. Il découvre le quotidien de Zoé, les camps de migrants, les enfants survivants dans les bois, etc.
En 2030, il y a des guerres dans le monde, des réfugiés climatiques, beaucoup de violence. Les autorités canadiennes offrent des primes pour des mineurs capturés et livrés qui seront ensuite enfermés dans des camps puis envoyés derrière un mur en Alaska.
Et puis il y a ce mystère autour de la disparition de Nathan. Alors que Thomas a tiré un trait sur la possibilité de le retrouver, Zoé est persuadé qu’il est encore en vie.
Différentes voix alternent pour raconter cette histoire. Ce qui est assez intéressant puisqu’on a différents points de vue, essentiellement ceux de Zoé et Thomas. Mais aussi celui de Camille, la mère de Zoé. Elle a vécu dans un pensionnat pour autochtone, perdu son frère et basculé dans l’alcool. Puis elle rencontre Martin, le père de Zoé, qui va « la sauver ». Zoé grandit dans une famille dysfonctionnelle avec un père violent et une mère incapable d’un geste d’amour.
Le rythme du roman s’accélère dans la deuxième moitié et la tension présente au début du roman se fait plus pesante. L’autrice tire les fils de son histoire et tout se met en place, se révèle au lecteur.
J’ai aimé le personnage de Zoé, le mystère autour de la disparition de l’enfant, la présence de la nature et l’évocation de la culture autochtone avec sa terrible histoire. C’est aussi une quête identitaire. Peut-on se sentir Algonquin lorsqu’aucune culture n’a été transmise ? Je précise que ce n’est pas un roman de nature writing et que l’autrice est Bretonne ! Ce livre est né d’une résidence d’écriture à Gatineau, à la frontière entre le Québec et l’Ontario.
Un roman intéressant, aux multiples sujets, avec un beau portrait de femme, du suspense, que je vous invite à découvrir dans les chroniques d’autres lecteurs qui ont partagé cette lecture commune, notamment sandra_etcaetera.
Merci VLEEL et Dalva pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Prologue : « Zoé frissonna. Elle éprouvait l’excitation du chasseur parvenu au bout de sa traque. Elle y était, enfin. Dans la lunette du fusil, il apparaissait plus grand. A moins de cinquante mètres, elle ne raterait pas son tir. Ça lui avait pris trois jours pour repérer le groupe. Puis celui qui s’en éloignerait. Poursuivre et attendre. Les nerfs à vifs, comme chaque fois. Affûtée par le danger. Se fondre dans la forêt, disparaître, effacer ses propres traces et son odeur. Mais eux aussi avaient développé un instinct nouveau pour affronter le sien, ancestral. La partie de cache-cache devenait plus difficile. »
« C’est plus un monde pour avoir des enfants. Je sais pas quoi lui dire, à ma fille. La température va encore augmenter de trois degrés dans les vingt ans qui viennent, les océans vont monter, la rivière va déborder tous les ans, on se tapera d’autres tornades, on sait plus quoi faire des réfugiés. »
« Ici on ne les tirait pas à vue, on ne les massacrait pas. Mais on essayait de les arrêter à la frontière et on les mettait dans des camps, ça aussi ils l’avaient compris, ils faisaient donc tout pour échapper aux autorités. Ils avaient appris à vivre seuls. A s’enfoncer dans la forêt pour qu’on ne les capture pas. Ils avaient appris à voler. Et aussi à pêcher, à chasser, à cueillir, à tuer. A survivre. On en parlait de plus en plus souvent dans les journaux, à la radio. Le fléau mineur du Canada, des dizaines de bandes plus ou moins organisées qui maraudaient, chapardaient, volaient, et parfois tuaient. Ce n’était plus à Mexico, Bogota ou New York, c’était ici, au Québec, que ça se passait. C’était partout dans un monde déboussolé, mais c’était ici plus qu’ailleurs, parce que le Canada s’en sortait plutôt bien, ça se savait, ça les attirait. Des enfants de plus en plus jeunes. Au début, la police, les services sociaux, les associations, tout le monde avait essayé de gérer ça au mieux. Personne n’avait réussi. Ils étaient trop nombreux. »
« Pour la plupart, les enfants perdus étaient imprévisibles. Calmes un instant, violents le suivant. Instables et dangereux. »
« Sa mère ne lui avait enseigné ni la langue ni la culture de ses ancêtres. La seule chose qu’elle lui avait transmise, c’était sa peau sombre, son œil gauche et ses cheveux noirs. Elle avait laissé pousser Zoé comme une fleur sauvage de rocaille. Sans racines. Si tu grandis entre deux cultures, si tu portes les marques des deux et les manques des deux, tu es juste nowhere. C’était comme ça qu’était Camille. Thomas lui avait appris qu’on appelait ça une « pomme » : rouge à l’extérieur et blanche à l’intérieur. Une paria. C’était comme ça aussi que se sentait Zoé. A moitié rouge et à moitié blanche. Mais contrairement à Camille, elle était plutôt rouge à l’intérieur. Elle n’avait pas voulu ça, pour Nathan. Lui qui n’avait qu’un quart de sang autochtone ne serait jamais algonquin, de toute façon. Elle l’avait dit à Thomas. Soit on est autochtone, soit on ne l’est pas. Thomas avait rétorqué que cette décision appartenait à l’enfant, qu’elle ne pouvait résulter que de ses propres choix, que Clément avait ce choix, lui qui n’était que « demi ». Et qu’en refusant la nationalité à Nathan, elle lui ôtait cette liberté de choix. Elle s’était contentée de hausser les épaules. On verrait bien quand il serait adulte. Oui, mais… »
« Elle devait expliquer à ses enfants pourquoi elle avait accepté de peindre et d’exposer ce qu’elle ne pouvait nommer, ce qu’elle s’était toujours refusée à raconter. Elle aurait pu, comme tant d’autres, confier son histoire à la Commission de vérité et réconciliation. Elle aurait pu raconter la séparation, le pensionnat, la disparition de son frère, mort sans sépulture, la violence, l’impossibilité de se reconstruire. Elle n’avait pas voulu. Elle n’avait pas pu. Même à ses enfants elle n’avait pas pu. Surtout à ses enfants. Elle s’était laissé ronger de l’intérieur en tentant de les préserver. Encouragée en ça pas Martin qui prétendait qu’il ne servait à rien de remuer les vieilles histoires. Mais le silence aussi blesse et réprime. Parfois plus que les mots. C’était Thomas qui lui avait appris ça, le premier. Le seul à qui elle avait accepté de s’ouvrir un tant soit peu, à la condition expresse qu’il n’en rapporte rien à Zoé. Et plus récemment, la fille de Clément, sa petite-fille qui allait sur ses seize ans, était venue la voir. Elle devenait adulte et réclamait la vérité, comme son père. Cette histoire ne concerne pas que toi, mais aussi toute notre famille. Toutes les générations de notre famille. Tu dois parler. Pour toi et pour nous. »
Dans ce récit intime, Xavier Le Clerc retrace la vie de son père à partir d’articles d’Albert Camus sur l’Algérie, notamment sur la famine en 1939 en Kabylie. Il imagine la pauvreté, la faim, le froid et le labeur imposés très tôt à son père. Puis le déracinement lorsqu’il part travailler en France, notamment à la SNM, société métallurgique de Normandie.
Il tente de raconter l’homme que Mohand Aït-Taleb a été : usé par le travail à l’usine, analphabète, traumatisé dans son enfance par la faim, le travail très jeune pour survivre, puis la guerre. Sa mère, plus jeune que son père, a toujours été mère au foyer et également analphabète.
Il raconte également sa propre enfance au sein d’une fratrie de 9 enfants où il se demande s’il a été adopté, tant il est différent d’eux. Il était un enfant sensible, se réfugiant dans les bibliothèques pour écrire et lire. Il y a de très beaux passages sur le pouvoir de la littérature et le rôle des bibliothèques qui ont forcément résonnés dans ma tête et mon cœur de bibliothécaire.
Il raconte aussi la difficulté de trouver un emploi avec son nom de famille. Il décide alors de changer de nom, Hamid Aït-Taleb devient Xavier Le Clerc. Ce nouveau patronyme lui ouvre les portes des grandes entreprises et de postes de cadre.
Xavier Le Clerc en dit beaucoup en très peu de pages (125), avec un ton calme, apaisé, réfléchi et surtout une très belle écriture, pleine de poésie. A la fin, il adresse une lettre très touchante à son père, mort en 2020.
Un très beau livre à ne pas rater.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Dans le village de kabyle du petit Mohand-Saïd, la faim n’était qu’une histoire de cailloux. Les pierres serrées contre les ventres vides de sa famille, les pierres des sentiers parcourus pour trouver des racines, enfin les pierres recouvrant les corps rachitiques et éteints, à peine enterrés parce que aucun des proches affamés n’avait eu la force de creuser. »
« Les yeux verts incandescents de mon père s’abîmaient dans les eaux troubles de la nappe cirée, parce qu’il s’était juré, m’avait-il un jour confié, de ne jamais laisser la faim nous emporter. »
« Les voyages en Algérie donnaient à ma mère, comme à tant d’immigrés, l’occasion de briller. Une cour des miracles où les humiliés paradaient enfin. »
« Mais qu’est-ce qu’un homme ? Entre sept et dix ans, j’ai été décrété « tapette ». Larbi qui avait deux ans de plus que moi utilisait ce mot quotidiennement pour me désigner – et m’évaluer. C’est ainsi que j’appris la notion de pourcentages. J’étais « quatre-vingts pour cent tapette » quand j’écrivais des poèmes que je cachais sous mon matelas. Seulement « vingt pour cent tapette » quand j’étais assez viril pour porter les packs de six briques de lait UHT, à empiler dans un placard. « Cent pour cent » quand je ne fréquentais que des filles, au centre gratuit pour enfants du quartier appelé le 115, situé au rez-de-chaussée d’un immeuble HLM voisin où le théâtre, la danse et l’écriture, n’étaient « que des trucs de tapettes ». La bibliothèque municipale n’arrangeait pas mon cas. J’étais probablement le seul enfant autorisé à monter à l’étage des adultes. J’y découvris entre autres un roman de Tahar Ben Jelloun intitulé L’Enfant de sable. L’histoire de Ahmed qui est en réalité une fille, la huitième fille de la fratrie, mais que son père travestit en garçon pour s’épargner le déshonneur de n’avoir pas d’autres héritiers mâles que ses propres frères. »
« J’étais poli et très sensible, comme si j’avais grandi dans le coton un fils d’ambassadeur, entouré de dorures. Mon père n’avait pourtant connu que les ors d’un ciel en feu. »
« Le mercredi matin, alors que la fratrie regardait le Club Dorothée, j’allais de mon propre chef aux ateliers de langue française. L’école primaire Malfilâtre les dispensait en premier lieu pour des enfants en difficulté, que l’on appellerait aujourd’hui des « migrants ». L’instituteur volontaire, surpris de me retrouver là, avait sans doute compris que je me sentais à ma place, entouré de dictionnaires, ébahi par la beauté du français. Il n’avait pas mesuré que l’enfant sage que j’étais, et qui chez lui ne parlait que le kabyle avec ses parents, ne s’amusait pas. J’étais au contraire concentré dans une bulle absurde. Je voulais apprendre le français une deuxième fois en quelque sorte, mémoriser sa texture, ses ingrédients et son goût, comme pour emporter une deuxième ration de mots, qui je le sais que maintenant devait nourrir un père affamé. L’après-midi, à l’heure de Dragon Ball et de Ken le Survivant, je m’asseyais sur la moquette de la bibliothèque municipale. Les mots m’apprenaient non pas à rêver mais à exister. Une vie marginale avec des lectures qui feraient de moi tôt ou tard un étranger dans ma famille. Chez nous, dans ce que nous continuions d’appeler la baraque, il n’y avait pas de livres, hormis les annuaires téléphoniques. Dans le quartier, une rumeur d’adoption circulait à mon propos. J’étais pourtant bien le fils de mes parents. Une déchirure inéluctable était à l’œuvre. Ce n’est que bien plus tard, en découvrant Camus, que j’ai ressenti moi aussi « la honte d’avoir eu honte ». Nous étions une famille nombreuse, mais je m’y suis toujours senti seul. »
« Avant de me coucher, comme presque chaque soir, je me plongeai dans Les Trois Mousquetaires. Ce qui me transportait, c’était moins les rêves de cape et d’épée que le maniement de la langue française. Des mots qui me faisaient oublier les engueulades des voisins du troisième, les pleurs étouffés sous les draps de Keltoum ou les ronflements de Mustapha. Le livre que j’avais piqué à la bibliothèque renfermait des cavalcades effrénées, des duels sans pitié et tout cela devait tenir sous mon matelas. Je redoutais que Larbi ne le découvrît : une dénonciation m’aurait valu un châtiment à la hauteur du forfait. Je culpabilisais tellement d’avoir volé un tel trésor que je m’étais juré qu’un jour j’en écrirais plusieurs, qui trôneraient eux aussi sur les étagères, et à leur tour seraient volés par un enfant venu d’une barre de béton. »
« La bibliothèque municipale était un havre de paix, à peine des chuchotements ici et là. J’écrivais des heures durant, assis à une table ronde aux dictionnaires empilés comme un muret. Ce qui ne manquait pas de faire sourire les bibliothécaires, habituées à ce gamin qui devait leur paraître songeur. Pourtant, je ne rêvais pas, raturant encore et encore, cherchant le rythme, la musicalité, la texture, le relief, la chaleur même des mots. La poésie n’était pas une affaire de rimes. C’était au contraire une sorte de chantier intérieur, avec son lot de poussière et ses marteaux piqueurs. Et il y en avait du bruit en moi dans cette bibliothèque silencieuse. Le verbiage ne construisait que de jolies façades que je rasais pour découvrir la beauté partout où elle se cachait, le plus souvent là devant nous, comme dans le regard de mon père aux yeux verts incandescents, toujours inquiet de manquer d’argent et qui était pourtant si riche. Son trésor, c’était entre autres la langue kabyle reçue en héritage, qui avait traversé les siècles, tant de mots à l’éclat d’émeraudes et de rubis que le mépris des immigrés avait réduits à un tas de cailloux. J’entrepris un projet ambitieux de dictionnaires franco-berbère, des centaines de pages qui débordaient comme des coffres. J’avais commencé par le bestiaire qui me passait par la tête, comme le mot serpent qui se dit azrem mais qui désigne aussi un boyau. Le papillon de nuit qui se prononce afertoto et qui, selon la superstition, incarne l’esprit d’un ancêtre venu nous rendre visite. L’araignée qui se fit tissist, dont la sonorité m’évoquait le verbe tisser en français, et qui me semblait donc bien convenir à son activité. Et tant d’autres mots sans âge, comme ikarouren, les sorcelleries, ou tabarda le bât de mulet, qui à l’image de mon père me semblaient déracinés. »
« Dès l’âge de sept ans, au cours des dix-huit années à louer ses bras dans les champs d’Algérie, suivies de trente années de chantiers et d’usine en Normandie, notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l’indifférence que l’on réserve aux cailloux, pas même l’écoute que l’on prête aux grincements de graviers. Chez nous, il avait poussé des hurlements de chien écrasé, sans doute envahi par la rage de n’avoir plus qu’une baguette à partager et le quart d’une plaquette de beurre pour nourrir ses gosses. Et à douze ou treize ans j’ignorais que mon père, ce caillou enseveli sous tant d’autres, ne s’énerverait plus jamais. Que son licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant, qu’il basculerait dans une langue minérale, un silence ineffable. Notre père se tenait en retrait comme un produit périmé, retiré des étagères de supermarché. La pré-retraite ne voulait pas dire grand-chose pour nous ses enfants. Si ce n’est que sa gamelle de fer ne lui servirait plus à rien. Qu’il ne servirait plus à rien. Mais c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment. »
« Oui, c’est peut-être cela la guerre, des enfants cruels qui s’ennuient et des hommes martyrisés, comme des mouches sans ailes. »
« Je repensais à la vie de mon père et à se trois peurs récurrentes : les chiens, les prises électriques et les couteaux. Il changeait de trottoir à la vue de n’importe quel chien. Et quand il se trouvait surpris par un chien derrière lui, il bondissait chaque fois d’un pas de côté, comme pour esquiver le danger. Aussi, il nous interdisait de nous adosser ou de nous asseoir trop près des prises électriques. Impossible également de lui remettre un couteau, avant de manger par exemple. J’ai souvenir qu’un jour, alors que je tendais une lame vers lui, il m’arrêta net avec de solides remontrances, mêlées d’une angoisse palpable. La première peur, je le comprends maintenant, trouvait sa source dans sa prime enfance, quand il se battait pour des restes avec des chiens errants. Les peurs du courant électrique et des couteaux remontaient, quant à elles, à la guerre d’Algérie. »
« De la tendresse et de l’instruction, comment mon père qui en avait cruellement manqué aurait-il pu me les offrir ? Lui qui était né dans un village d’affamés, avec la Seconde Guerre mondiale qui s’éterniserait jusqu’à ses huit ans, suivie des affres de la guerre d’Algérie qui durerait jusqu’à ses vingt-cinq ans. La faim et la guerre avaient pilonné toute chance pour lui d’aller à l’école ou de découvrir un jour l’insouciance, et il ne pouvait léguer à ses enfants qu’une grammaire du manque. »
« Au début de la trentaine, vers 2010, je désespérais de jamais recevoir d’appel pour un entretien d’embauche. J’avais hérité du nom de mon père qui n’était pas compatible avec un emploi qualifié. Est-ce à dire qu’il y a des noms plus propres que d’autres ? Je décidais alors de changer de nom. […] était-ce au fond un reniement de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son éducation : traverser les frontières pour travailler dur, s’adapter pour survivre, cultiver la gratitude et non le ressentiment, refuser de se lamenter, rester fier même au bord du précipice. Par la traduction française de son nom, je continuerais à porter la dignité de son héritage, mais en lui donnant une chance de n’être plus piétiné comme des cailloux. Et chaque fois que « M. Le Clerc » serait prononcé avec civilité, pour une réservation d’hôtel ou pour un poste de cadre, c’est en quelque sorte à M. Aït-Taleb que reviendrait la déférence, que lui n’a jamais vécue. »
« Je dois tout à la France, aux bonnes sœurs de Normandie qui m’ont habillé dans ma prime enfance, aux professeurs qui m’ont élevé, aux docteurs qui m’ont soigné, aux bibliothécaires qui m’ont nourri, aux conducteurs de trains et de bus qui m’ont transporté, aux HLM qui m’ont logé. Ayant voyagé dans le monde entier, je ne connais pas de pays aussi lumineux. A tel point que si je n’ai pas dans le malheur de la guerre l’honneur, comme mon arrière-grand-père Saïd ou mon grand-oncle Moussa, de mourir pour la France, j’aimerais que l’on dise de moi, le temps venu, que j’aurai au moins bien vécu pour elle. »
« Si tu étais si attaché à ta carte d’ouvrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépossédé, de tout titre de propriété comme de citoyenneté, tu n’auras connu que des titres de transport et de résidence. »
Je commence la rentrée littéraire d’hiver par une lecture pas très drôle !
Le roman s’ouvre avec l’appel de Léa, 13 ans, à son frère aîné (19 ans). Après quelques secondes de flottement, elle lui annonce « Papa vient de tuer maman. »
Puis le frère déroule l’histoire de ce drame familial et donne le point de vue des « victimes collatérales » car invisibles. Il y a différentes étapes, toutes douloureuses : la morgue pour lui, l’enquête de la police et donc leurs questions, la mise sous scellés de la maison qui leur est inaccessible, le procès. Toute une vie à recommencer mais avec le poids du chagrin, de la colère et de la culpabilité.
Le narrateur essaie de comprendre cet acte. Il s’interroge sur les signes avant-coureurs alors qu’il était parti depuis plusieurs années à Paris pour mener une carrière de danseur de ballet. Une passion que son père n’approuvait pas, car pas assez viril pour lui. Il décrit son enfance et fait le portrait du père : un homme qui s’énerve vite, peu présent dans la relation père-fils, jaloux et possessif vis-à-vis de sa femme, un pervers narcissique.
Après cette tragédie, tous ses rêves et ses espoirs s’écroulent. Il revient vivre auprès de sa sœur avec leur grand-père paternel. Leurs vies sont brisées. Léa révèle peu à peu le traumatisme qui sommeille en elle.
Avec beaucoup de pudeur et de sobriété, l’auteur nous raconte cette tentative de reconstruction. Les personnages sont attachants. Il y a des passages très émouvants et on ne peut qu’être en colère quand on apprend que la mère était venue porter plainte avant et que la Police l’a renvoyée chez elle sans rien faire. Vous l’aurez compris, ce livre dénonce beaucoup de dysfonctionnements de notre société au sujet des féminicides.
Un roman bien écrit, dont le style fluide et mon envie de connaître la suite m’a fait tourner les pages encore et encore, bref j’ai dévoré les 204 pages en une soirée.
Le livre sort demain en librairie (05/01/2023) et Philippe Besson sera l’un des invités de l’émission La Grande librairie avec Augustin Trapenard ce soir.
Merci Babelio et Julliard pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Au téléphone, d’abord, elle n’a pas réussi à parler. Elle avait pourtant trouvé la force de composer mon numéro, trouvé aussi la patience d’écouter la sonnerie retentir quatre fois dans son oreille, puisque j’étais occupé à je ne sais quoi à ce moment-là et que j’ai décroché à la dernière extrémité. Finalement, elle m’avait entendu crier son prénom dans une sorte de précipitation car j’étais tracassé à l’idée d’avoir manqué l’appel mais au moment de s’exprimer, aucun son n’est sorti, aucun, comme si soudain elle était devenue muette et, en réalité, c’était ça, exactement : elle était devenue muette, sous la violence du choc. »
« La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. Il arrive que certains se montrent curieux, posent des questions, ça n’a pas été mon cas, je ne les ai jamais interrogés sur leur jeunesse. J’imagine que c’était aussi un effet de notre pudeur, du mutisme imposé au sujet des sentiments, on n’allait pas se livrer à des confessions, du déballage. »
« Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autres, ou entre elles. »
« Aussitôt, une autre interrogation a surgi. Je ne cessais de me répéter : « Malgré tout, malgré la dissimulation, l’omerta, mon éloignement, commet se fait-il que je n’aie rien vu ? » Il y avait forcément eu des signaux, mêmes faibles, des indices, mêmes ténus. Forcément. C’est alors que, dans la chambre d’enfant cernée de nuit, ont commencé à me revenir, à la manière de bulles qui remontent des profondeurs et viennent exploser à la surface d’une eau calme, des choses auxquelles je n’avais pas accordé d’importance sur le moment et qui, scrutées et rassemblées a posteriori, ont formé une image saisissante. »
« Que je vous dise : cette conversation a joué un rôle important. Car c’est juste après que j’ai véritablement entamé mon travail d’enquête. Et c’est ainsi que j’ai fini par comprendre que mon père n’était pas seulement un homme possessif et paranoïaque, pas seulement un être terrifié à l’idée d’être abandonné et qui compensait par la rage, il était aussi, peut-être avant tout, ce qu’on nomme un pervers narcissique. »
« L’audience s’est ouverte sur un incident : deux femmes ont bondi, déchiré leurs chemisiers et, seins nus, hurlé des slogans dénonçant les féminicides, l’inertie de la police, la lenteur de la justice. (Un détail, en passant : le mot « féminicide » est souligné en rouge dans le traitement de texte que j’utilise, comme le sont les mots qui n’appartiennent pas au dictionnaire. En fait, ce n’est pas un détail.) »
« Du reste, ce sont cette immobilité et cette langueur qui, un jour, ont provoqué ma décision d’écrire notre histoire. Car, contemplant Léa murée dans sa nuit personnelle, je me suis rendu compte que, pour le monde extérieur, nous n’étions que des victimes collatérales. Pour cette raison, on nous priait d’être des victimes invisibles et silencieuses. Et j’ai refusé de me résoudre, à ce silence. »