Sur l’épaule des géants / Laurine Roux

illustré par les gravures d’Hélène Bautista

Une autrice doublée d’une maison d’édition chouchou, c’était impossible pour moi de manquer ce roman. En plus, je trouve que c’est une lecture idéale en cette période de fête. Imaginez-vous confortablement installés près d’un bon feu de bois avec une tasse de thé et une assiette de bredele avec ce magnifique roman, vous allez passer un bon moment assurément ! D’ailleurs vous pouvez tenter de le gagner cette semaine sur mon compte Instagram ! #jedisçajedisrien 😉

Laurine Roux, en formidable conteuse, nous fait traverser tout le 20ème siècle à vive allure. C’est une véritable saga familiale sur fond historique, avec de beaux portraits de femmes, le tout saupoudré de sciences, de fleurs et de philosophie.

Cette saga débute avec la naissance de Barthélémy Aghulon en 1850, le quadrisaïeul du narrateur, qui clôt le roman. Les chapitres sont courts et s’enchaînent, avec à chaque fois un titre évocateur commençant par « Où le… ». Le roman est divisé en 3 parties et comporte 372 pages. Je n’ai pas vu le temps passer. Il est rehaussé par les très belles gravures d’Hélène Bautista.

Avec beaucoup d’humour, de malice, un ton vif et enjoué, un langage familier, imagé et fleuri – quelques injures et jurons pleuvent – Laurine Roux raconte l’histoire épique de la famille Aghulon sur plusieurs générations. Les personnages, hauts en couleur, vivent des situations rocambolesques entre Paris et les Cévennes, que d’aventures Marguerite aura vécues ! Ce roman déborde de générosité et d’humanité, on ne peut que s’attacher aux personnages des Mûriers et avoir envie de goûter à ce fameux cru qui y est produit, l’Aïthops Oinos.

Vous y croiserez aussi des animaux, dans un zoo, mais surtout des chats philosophes que seuls certains membres de la famille peuvent comprendre. Comme tous les amoureux des chats, je rêve de pouvoir parler avec le mien !

On y parle donc de vin, d’animaux, de sciences, de fleurs, de musique, de bonne cuisine et l’amour n’est jamais très loin.

La signification du magnifique titre est révélée à la toute fin par le narrateur, Gabriel.

On sent que l’autrice s’est amusée à écrire cette histoire, à jouer avec les mots. Je retrouve cette plume que j’ai tant aimée chez Alexandre Dumas notamment. Quel plaisir de lecture !

Toujours écrit avec une très belle plume, chacun des romans de Laurine Roux est différent et tous m’ont plu. Je me demande quel sera son prochain roman. En tout cas je me laisserai surprendre et je serai au rendez-vous !

Êtes-vous tentés par cette lecture ? L’avez-vous lu ?

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« où Gabriel ne pleura pas la trisaïeule (12 septembre 2001)
Mamita est morte ce matin. Hier, à la télé, ils ont coupé les dessins animés pour montrer des avions qui explosaient sur deux grosses tours en Amérique. Tout le monde avait l’air choqué, et Maman n’arrêtait pas de dire, Oh mon Dieu oh mon Dieu. Moi, j’ai bien aimé les pompiers. Quand Papa a appris la nouvelle pour Mamita, il a dit, C’est un troisième monument qui s’écroule. J’ai pas compris le rapport avec les deux tours. »

« Maintenant, je vais pouvoir jouer au foot. C’est pas très sympa – je sais, merci -, parce que Maman a beaucoup de peine. Seulement, Mamita était comme un vieux meuble qui tombe en miettes : poussiéreuse et complètement déglinguée. »

« – Bien, bien. Je suis néanmoins curieux de connaître l’étonnant phénomène météorologique qui a crotté mademoiselle alors que le temps est plus sec qu’un décret de Nicolas II. »

« Laissée sans boussole après le suicide de son père, et craignant de devenir folle à son tour, Marguerite se boucha les oreilles et se répéta la sentence de feu Socrate, Le temps malgré tout trouvera la solution malgré toi. »

« Et, au printemps 1937, malgré des adieux déchirants avec sa femme, il s’envola pour les tropiques. Quand l’avion disparut dans le ciel, la poitrine de Marguerite se craquela. Vingt-sept ans après leur première rencontre, et nonobstant les excentricités de son époux, son cœur battait encore pour lui comme le double myocarde d’une girafe. »

« L’ancienne aumônerie reconvertie en cantine ne désemplissait pas. Le cuistot n’avait pourtant pas cherché les honneurs. Ses menus familiaux se voulaient modestes et discrets. Seulement, ses paupiettes aux épinards faisaient un tabac : le croustillant de la barde de lard contrastait avec la tendreté du veau, enveloppait la farce mieux qu’un papier cadeau, et quand on atteignait le cœur, les arômes de garrigue – laurier, origan – vous émouvaient si joliment la glotte que pour trois francs six sous on approchait, sinon le paradis, du moins la Provence. »

Corps à corps / Arielle Sibony

Voici un premier roman fort et puissant sur le corps, la féminité, la maternité, la maladie et la mort. Rien de très gai je vous l’accorde, mais il est très bien écrit.

La structure repose sur les lettres de deux sœurs. L’une est atteinte d’une sclérose en plaques et perd peu à peu l’usage de tous ses membres. Elle devient paralysée et dépendante. L’autre sœur, Aurore, la plus jeune, danse et recherche la maîtrise de son corps. Elle est anorexique comme sa mère qui s’est très peu occupée d’elle. Sa mère ayant réclamée toute l’attention de son père, Aurore est en manque d’amour et sa grande sœur a été cette mère qui lui faisait défaut. La perte inéluctable de sa sœur lui cause une immense douleur.

La grande sœur, qui n’est jamais nommée, a un enfant, Elie. Aurore adore ce petit garçon et se projette après la mort de sa sœur. Elle lui sera dévouée comme une mère et s’occupera de lui. Mère, elle ne veut pas l’être. Elle refuse de voir son corps changer. Elle se révèle plutôt égoïste, fuyant la vue de sa sœur qui dépérit.

La voix des deux sœurs alterne et offre deux points de vue différents, deux caractères. L’écriture les aide à se libérer, à aller mieux. Ce roman aborde également la fin de vie et l’euthanasie. Quand la maladie l’emmure totalement, la grande sœur aimerait avoir le choix de mourir mais elle sait que personne dans son entourage n’aurait le courage d’accéder à sa demande. Toute sa famille préfère la garder en vie le plus longtemps possible.

Avec lucidité et un ton sarcastique, faisant parfois penser à l’humour yiddish d’Isaac Bashevis Singer, l’autrice interroge sans donner de réponses : comment survivre au malheur ?

Arielle Sibony est une jeune artiste et écrivaine. Elle aime susciter des émotions et des questionnements. Il faut préciser que ce roman n’est pas autobiographique. Il est totalement inventé et c’est assez bluffant. Elle s’est certes documentée sur la maladie, mais elle réussit à se mettre à la place des autres, ce qui lui permet dit-elle de « s’évader de sa vie ». Avec une écriture instinctive, elle offre un « livre juste et drôle sur la mort ». Son éditrice n’a pas retravaillé le texte et a préservé le « jaillissement » de son écriture. D’origine juive, la famille est également un thème qui la fascine. Lors d’une rencontre VLEEL, elle a parlé notamment de son père, Daniel Sibony, philosophe et psychanalyste, ainsi que de ses sœurs.

Si vous aimez les romans intimes, introspectifs, ressentir des émotions et que vous n’êtes pas dépressif, je vous recommande la lecture de ce roman qui a de nombreuses qualités.

Merci à VLEEL et aux éditions Michalon pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Si j’avais su que l’on pouvait mourir un jour, peut-être aurais-je alors mieux vécu. Si j’avais su que la verticalité pouvait céder, qu’un corps pouvait s’émietter et se désagréger tout entier, peut-être aurais-je alors mieux compris ce qu’il fallait accepter. »

« T’écrire me permet de te parler sans te toucher, t’ébranler sans te blesser. Je n’ai pas le courage, j’ai préféré fuir et te parler en secret, pour que tu ne puisses ni m’entendre ni me subir. Je crois que l’écriture a le pouvoir d’alléger les peines tout en consolant les cœurs. »

« Muette, oui, c’est ce que je sais le mieux faire. Et c’est peut-être pour ça, après tout, que j’ai voulu t’écrire en rentrant, muette, silencieuse, et pourtant je te parle. Là. Le pouvoir des mots écrits, c’est pouvoir être silencieux mais être capable de dire à la fois. 

« Si je t’écris, c’est aussi ma façon de te répondre. Car, oui, en partant, Jeanne m’a donné des notes que tu as récemment rédigées, lorsque tu le pouvais et que tes mains te le permettaient.[…]
Sais-tu que je t’ai lue ? Que je te lirai ? Probablement pas, sinon tu n’écrirais pas.
J’ai l’impression d’être sournoise et de te trahir, comme une vraie petite sœur indiscrète, et pourtant, si tu écris, c’est que toi aussi tu as eu besoin de dire, de parler pour encore exister. Comme c’est si bon de te parler, encore, et de t’écouter, toujours. »

« On réduit ses besoins à mesure qu’on les perd. Ce dont j’ai besoin, c’est d’un quart de bras. »

« Ce matin, j’ai remarqué que toute ma main s’était paralysée. Ça y est. Ma main droite tout entière, déjà. Hier pourtant, elle se mouvait encore un peu, et ce matin, la voilà endormie à jamais. Toute la main à l’exception de l’auriculaire. Quelle bonne nouvelle ! Et qu’est-ce qu’on peut bien faire d’un seul et unique auriculaire ? Ce doigt n’est utile que lorsqu’il est connecté à ses pairs. Alors, en le voyant remuer fébrilement, j’ai souris, à défaut de rire, ou de pleurer. Puis j’ai appelé Elie, pour faire un « bras de fer chinois » en substituant le pouce par l’auriculaire. Pic d’inspiration, comme il m’en vient souvent depuis que je suis chaque jour un peu plus enrayée. Oui, il faut de l’imagination pour continuer à vivre, mais on s’y habitue vite. Notre bras de fer était drôle, presque ridicule, mais j’étais fière et soulagée de montrer à mon fils que je pouvais encore faire quelque chose avec lui. Que je suis toujours sa partenaire, son acolyte, car depuis que je me momifie, il ne joue qu’avec le autres. Cette sclérose qui éteint chacun de mes membres un à un veille à ce qu’il ne me reste plus rien. »

« Peut-être qu’écrire fera de mon agonie silencieuse un enseignement, puisque, après tout, les écrits restent et resteront à jamais, eux. Les êtres humains sont comme les paroles, ils disparaissent comme ils sont apparus, après avoir produit quelques effets aussi inutiles qu’insignifiants, ils s’en vont comme ils sont venus. Sur cette Terre, rien ne reste, mais les mots, eux, subsistent et triomphent. L’écriture est immortelle. Voilà pourquoi j’écris, pour me donner de la vie. »

« Ce n’est que lorsque l’on voit la mort s’approcher, que soudain tout se libère, la tendresse, l’affection, l’amour enfoui se délie et on se laisse aller, on se laisse vivre et on se laisse enfin aimer. On donne tout ce qu’on a parce qu’on sait qu’il y aura une fin. Comme s’il fallait cette fin pour être sûr de ne pas trop donner avant. Mais donnez, bon sang ! Donnez, ça fait tellement de bien ! Aimez, montrez et partagez tout ce que vous avez, car elle viendra un jour, cette fin, c’est sûr et certain, et il ne restera plus rien. »

« Je te pleure déjà. Depuis que je t’écris, mes larmes sont ces mots, là, elles coulent sur le papier chaque jour en pensant à toi, en te parlant, en te serrant. Voilà que je pleure les mots que je ne te dis pas. »

Les échassiers / Isabelle Aupy

Ce livre tête-bêche est très original. Vous avez deux histoires voire trois car le livre peut être lu d’un côté ou de l’autre, ou encore en alternant les chapitres des deux côtés. Soit deux histoires autonomes et interdépendantes publiées par les excellentes éditions du Panseur que j’aime beaucoup.

Pour ma part, j’ai commencé par l’histoire d’En-Haut et c’est d’ailleurs la première partie du livre qu’a écrite l’autrice. Elle a inventé un monde qui n’est pas le nôtre et où les hommes et les femmes survivent. Dans l’En-Haut, le personnage principal est un petit garçon qu’on voit grandir et essayer justement de survivre. Il vit sur une plateforme dans les airs au milieu d’autres enfants abandonnés. Des échassiers chassent des oiseaux pour se nourrir et les déposent sur les plateformes où les gardiens les récupèrent. Les enfants ont peur des gardiens qui sont assimilés à des ogres. Les femmes accouchent et repartent rapidement chasser pour survivre, abandonnant les enfants. Les personnes âgées quant à elles sont aussi abandonnées. Soit vous êtes actif, utile et vous recevez à manger, soit vous devez vous débrouiller pour vivre.

Dans l’En-Bas, on vit au bord des marais. Les enfants sont pris en charge par les adultes. Ils n’ont pas un père et une mère, mais plein de pères et de mères qui s’occupent d’eux. Ce sont les enfants qui chassent, car leur poids plume leur permet de ne pas s’enliser et de traverser les marais. Mais attention, selon l’âge que les adultes donnent aux enfants, ils changent de catégorie et de fonction. Et passé 15 ans, la vie devient beaucoup moins drôle. C’est le moment où l’on rencontre le personnage principal de la deuxième histoire. Là aussi il est question d’un ogre qui terrorise tout le monde bien que personne ne le voit jamais.

A travers ces deux histoires, l’autrice aborde beaucoup de questions sur notre société qui l’animent. Cela peut paraître sombre, mais Isabelle Aupy y a également glissé un message d’espoir. Je lis peu de littérature de l’imaginaire et je pense que ce roman n’est pas à classer dans cette catégorie. Certes il s’agit d’un monde inconnu mais c’est surtout un prétexte pour parler de notre monde où la domination est prégnante, où chacun veut survivre au détriment des autres. J’ai été emportée par l’écriture poétique de l’autrice. Elle utilise beaucoup les métaphores avec notamment la figure de l’ogre. Et au-delà de l’enfance, chacun des personnages principaux vit une histoire d’amour.

Encore un texte unique et original des éditions du Panseur qui rejoint mes étagères pour ma plus grande joie.

Note : 5 sur 5.

Incipit de L’En-Haut :
« Je suis né comme tous les autres enfants, pondu au bord d’une plateforme dans un effort qui coûtait très souvent la vie au mères. C’était un événement entouré de solitude : la venue au monde d’un être insignifiant et inutile, une bouche braillarde réclamant d’être remplie quand nous manquions tellement de nourriture. Pourtant, il a bien fallu un élan de pitié pour le minuscule tas de chair que j’étais, à moins que ce ne fût un quelconque instinct de survivance de l’espèce. Toujours est-il que je suis en vie, c’est donc que ma mère, ou quelqu’un d’autre, a fait taire mes cris en apaisant mon ventre. »

« Nous étions peu d’enfants à courir sur la plateforme. Il y avait Rousseur bien sûr, toujours à décider, toujours à commander, et les autres qui l’écoutaient. Elle avait donné leurs noms à Broussaille et à Noireau, l’une pour ses cheveux épais et touffus qui lui faisaient comme une seconde tête au-dessus du crâne, l’autre pour sa peau sombre comme les planches sur lesquelles il aimait prendre le soleil. On ignorait de qui Grands-Yeux tenait son nom, mais il était tellement écrit sur son visage que nul ne se posait la question. Quant à moi, je n’en avais pas. La première raison à cela était que Rousseur refusait de m’en donner un, et aucun des autres enfants n’aurait risqué de la mettre en colère. La seconde était que je ne possédais rien de spécial. Au début, j’en ressentis une blessure profonde, comme si la vie m’avait privé de quelque chose d’essentiel dans une injustice flagrante. Puis, je réalisai que cette absence de particularité était sans doute ce qui privait Rousseur d’imagination ; à défaut de fierté, j’en conçu une certaine satisfaction. Je devenais donc tour à tour le Petit, Dans La Lune, ou encore le Merdeux, selon l’humeur de Rousseur, mais le plus souvent, j’étais Toi Là-bas. »

« Pour moi, grandir signifiait fuir son enfance désespérément. »

« La courbure n’avait pas encore déformé leur silhouette, ils pouvaient dresser les épaules pour tendre leur visage aux autres et ils me regardèrent, moi, le premier à les accueillir, le trop petit, le trop frêle et trop lent, moi, le Toi Là-Bas.
Je n’oublierai jamais leur regard ni le sentiment d’existence qu’ils me donnèrent. Je suis né à cet instant précis, dans les yeux de ces pêcheurs d’oiseaux. »

« Frères était un nom qui ne voulait rien dire, mais qui sonnait beau. Que pouvais-je leur répondre ? Je pensais à Rousseur et à sa peau tachetée, je pensais à Grands-Yeux et son regard de ciel, Noireau et sa peau sombre, Broussaille et ses cheveux, et moi, je n’étais personne et ça, je ne pouvais pas le dire à Frères. Alors, je partis en courant pour me cacher, serrant contre mon cœur mon trophée et ce nouveau mot que je ne comprenais pas, que je ne compris jamais vraiment, mais qui avait leur visage et qui évoque encore en moi l’idée d’un lien indéfectible unissant deux êtres semblables. »

« La première marche ne s’oublie jamais. Elle est aussi enivrante que terrifiante. Sentir le vent tenter de nous trébucher, subir le soleil sans répit pendant des heures et fixer son ombre qui s’étire bas-devant soi sur les nuages, saisir le sol du bout des échasses sans connaître sa couleur ni son odeur, ça ne se décrit pas. Il me faudrait pour cela de nouveaux mots empreints de cette fraîcheur de l’inouï, ou plutôt les mêmes mots répétés sans cesse dans une litanie dont on ne connaîtrait le début mais jamais la fin. Ainsi les pas s’enchaînent, identiques et pourtant sensiblement différents. Différents parce que chacun porte en lui le poids des précédents et alourdit les suivants. Nos marches ne sont qu’éternelles répétitions empesées de lassitude, mais la première demeure celle qui nous fait vivre ce qui ne peut s’apprendre. »

« Je croyais que mes pas m’éloignaient d’une vie futile et solitaire, je croyais que je laissais derrière moi l’injustice des Gardiens, la cruauté de mes camarades et cet Ogre que je n’avais jamais vu, qui restait tapis derrière les murs, menaçant de nous dévorer. J’avais tort, certes, mais comme au temps de mon enfance, les illusions et la naïveté sont souvent plus douces que la vérité et il me prend l’envie de m’y aveugler encore maintenant, même une seule journée, pour que survivre me soit moins douloureux. »

« Nous vivons des vies d’équilibristes, le moindre faux pas entraîne la chute, j’imagine que cela nous façonne autant que les échasses déforment notre dos. »

« Les enfants étaient faciles à atteindre, ils n’espéraient que ça. Elle leur offrait son attention en tentant d’y voir autre chose que des orphelins vivant de rien, que ces corps nus et abandonnés faute de pouvoir suivre, des bouches de trop que personne ne voulait nourrir. »

« Nous tombons toujours poussés, par le vent, un autre, la folie, le désespoir… qu’importe. »

« Sourire l’avait évoqué du bord de ses lèvres devenues tristes. Une pudeur que je ne lui connaissais pas. Elle disait qu’il n’y avait rien à sortir de cela, que la vraie cruauté, quand on la subissait, on ne la racontait pas, on y sombrait ou on s’en libérait. Elle ne voyait qu’une seule bonne raison de me confier son secret : me montrer qu’il existait une autre façon d’être haut-dessus de sa douleur. »

« Survivre à tout prix. Au prix des autres, au prix de vivre. Mais vivre est une promesse qui nous fait grandir et ne sera jamais tenue. »

« De plateforme en plateforme, le répit se transforme en prison insupportable. Dans l’entassement de nos misères, les haltes nous rappelaient à ce que nous étions, à notre laideur, notre lâcheté de fuir perchés sur nos échasses, de chercher la beauté là où elle était : loin de nous et de notre médiocrité, dans l’immensité du ciel. »

« On naît inutile, on marche pour tenter de servir à quelque chose, puis on redevient inutile. Mourir reste la dernière chance de retrouver un peu de sens quand il faut le perdre tout à fait pour permettre aux autres de s’emparer de notre chair sans remords. »

« J’ai su alors ce qui te rendait différent de nous et un mot ancien, si vieux que je ne sais d’où il venait, a traversé mon silence : tu n’es pas un échassier, tu es Homme. »

« Un jour, il faudra bâtir un monde où les Gardiens conserveront la mémoire de nos infamies au lieu de la dissimuler. Peut-être ainsi cesserons-nous de nourrir l’Ogre.
A ma façon, je tente d’affamer le mien. Tant de choses existaient que j’avais choisi d’ignorer. »

« J’ai la certitude que j’aurais grandi différemment si les adultes m’avaient regardé, s’ils avaient protégé Rousseur et Grands-Yeux. »

Incipit de L’En-Bas :
« Le truc avec la naissance, c’est qu’on ne choisit pas. Ça nous tombe sur la tête comme les bambous se plantent dans le sol. Ça traverse les nuages et le ciel, et ça vous écrase sans prévenir ni attendre la permission. Naître, c’est un peu pareil il me semble, car j’en ai vu des marmots à peine éclos, on ne leur demandait pas trop leur avis. Les adultes les prenaient, puis les mettaient ailleurs, et ainsi de suite, comme on déplace des cailloux. Ça n’avait pas l’air de déranger les petits : ils étaient là, c’était suffisant. »

« Les vieux disent toujours qu’il n’y a rien de pire que l’oubli. Pas étonnant, ce sont des gardiens de mémoire. Parole sacrée ou pas, je pense qu’ils se trompent : oublier, ça évite de se torturer avec ce qu’on ne possède plus. »

« Le jour où la petite sœur est née, je crois que j’étais moins qu’un dix, ou un dix tout court ? Je ne sais pas trop. C’est difficile de se donner un âge. Les adultes sont forts pour ça, c’est d’ailleurs eux qui ont inventé le principe. Si j’ai bien compris, quand on ne sait rien faire, mais alors rien de rien, c’est zéro. Quand on se balade partout à quatre pattes, c’est un. Marcher, c’est deux. Faut attendre trois pour vouloir courir dans la boue. Un peu comme la course, un, deux, trois, partez ! Sauf qu’en vrai, les trois, tout le monde évite de les laisser filer, ils sont trop petiots et ils se font écraser tout de suite. Par contre, ils tracent carrément sur l’eau ! Tellement légers que même un orteil ne s’enfonce pas ! Si j’avais mon agilité et leur poids, je serais encore plus respecté que les géants.
Quatre, je crois que c’est le moment où on quitte le clan, mais dans certains camps, ils disent cinq, et dans d’autres, le quatre dure trop longtemps pour que ça veuille dire quelque chose. J’ai vu des quatre à peine lancés et des quatre qui auraient pu être des dix…
Avec cinq, pas d’erreur, on chasse ou on cueille. Puis on passe direct au dix avec des moins ou des plus.
Quand ils décidaient de nous compter, les vieux étaient trop drôles ! Ils nous attrapaient par les bras, les jambes, ils regardaient notre épaisseur, ils comparaient les tailles avec une main sur la tête et un air fripé et très sérieux. Mais le plus marrant, c’est quand ils s’engueulaient par ce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Moins dix ou plus dix, c’était la guerre à un point près. Là c’est un sept, sûr ! Ah non, un huit au moins ! N’importe quoi, il a plus dix ce gosse, ça se voit, allez, onze ! Onze ? Et puis quoi encore, pourquoi pas quinze tant qu’on y est ? Ah non, pas quinze ! Quinze, c’est la fin. Quinze, c’est la ligne qu’il ne faut pas franchir. A quinze, on sombre dans l’après. »

« Je ne suis pas prêt. Comment je pourrais l’être ? J’ai appris à avoir peur, pas à grandir.
Je ne sais rien de l’Ogre sinon ce que les vieux en disent et ce que les parents taisent. »

« Tout ce qui me reste, c’est l’affliction de comprendre à quel point je ne suis rien. Ça aussi, c’est un mot transmis par les vieux, affliction. Je sais qu’il s’agit d’une tristesse si forte que les bras d’une mère ou d’un père ne la soulagent pas. Même pleurer ne la fera pas partir. »

« Ne plus pouvoir bouger m’a forcé à ouvrir les yeux comme jamais, et à remarquer ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps, si je n’avais pas été aussi stupide. Tout était là, depuis le début, des éléments auxquels j’étais aveugle, trop occupé à pleurnicher sur mon sort et à tourner en rond autour de mon nombril. »

« Ses mots hurlaient plus que le vent. C’étaient des mots de colère qui griffent et mordent, qui glacent d’être si seuls et sans réponse. Une vraie tempête. »

Un chien à ma table / Claudie Hunzinger

Sophie Huizinga vit avec Grieg à l’écart, dans la forêt vosgienne, au lieu-dit « Les bois-bannis ». Loin de la foule et de la folie des villes, ils vivent de peu et en harmonie avec la nature. Ils lisent beaucoup et Sophie écrit. Elle est écrivaine. De temps en temps elle part pour une rencontre organisée par une librairie.

Un jour, une chienne s’approche de leur maison. Sophie la recueille et la soigne. Elle voit qu’elle a été maltraitée et qu’elle a subi des sévices sexuels. La chienne ne reste pas et repart. Après tout elle est libre, même si Sophie aurait aimé la garder. Elle a eu des chiens par le passé. Elle a un âne âgé dans un pré qu’elle aime beaucoup et à qui elle rend visite tous les jours.

Puis la chienne revient et s’installe chez eux. Alors Sophie la nomme Yes. Elle devient un membre à part entière de la famille, « un chien à ma table ». Il y a de très belles pages sur cette relation homme-animal.

Double de Claudie Hunzinger, Sophie raconte ses journées à marcher dans la nature, à lire et écrire. Elle est préoccupée par l’avenir de la planète. Ce roman aborde également la vieillesse avec humour. Sophie et Grieg forment un vieux couple atypique et attachant. Il y a beaucoup de poésie dans ces pages et une plume singulière qui ne ressemble à aucune autre. J’ai été happée par ce roman et son ambiance. Une expérience de lecture unique qui pousse à la réflexion ! Une ode à la littérature et à la nature, je ne pouvais qu’aimer ce livre !

Prix Fémina 2022

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit ? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres. »

« Je suis restée un moment à espérer la voir revenir. A revivre son arrivée. Jamais aucun chien ne m’avait regardée de sa façon à elle, plongeant ses yeux au fond des miens, voici qui je suis et toi qui es-tu ? Un regard cherchant le mien dans sa souveraineté. »

« Je me sentais fragile comme encore jamais dans ma vie. En bout de course. J’allais rendre les armes, accepter la défaite. Je me disais : cette fois j’y suis. Ça y est, je suis vieille. Mon corps s’est déglingué. Il ne pourra plus me porter à travers les forêts. Je le sais. J’ai alors tenté de récapituler : ses cuisses sont encore dures. Ses pieds restent sûrs et même révoltés, je n’ai jamais vu des pieds aussi révoltés, à déformer toutes les chaussures. Mais il n’a pas gardé un très bon dos. Ni des épaules solides. Ses genoux ne valent plus rien. Et ses hanches, bien que réparées l’une et l’autre, ne sont plus les mêmes. Alors, est-ce qu’avec un corps pareil, on peut encore crapahuter en forêt ? Non. Pourtant c’est là que je voudrais encore aller. Je ne peux parler que de là. Parler encore de la forêt, voilà ce que j’ai en tête, et sur le cœur, et dans la peau. Écrire encore un livre qui parlerait d’elle, la forêt sombre et velue. »

« Face au monde animal, je me sens du même bord. Et très rassurée de l’être. C’est à un tel point qu’il m’arrive, vis-à-vis d’un humain, de me réfugier dans le regard du chien qui l’accompagne. Dans certaines situations, je me taillerais vite fait avec le chien. Sortir d’un bond de moi rejoindre le chien. Filer à quatre pattes. Me casser. Combien de fois cela m’est-il arrivé, de croiser le regard du chien et d’y trouver d’emblée loyauté, complicité, profondeur, goût du jeu ? En connexion immédiate et totale ? Alors que dans le meilleur des cas, le regard de l’humain allant avec ce chien me laisse sur le qui-vive, avec au fond de moi un étrange réflexe de fuite, lui préférant l’autre monde. Celui du chien. Comment expliquer ça ? Faute de chien, il m’arrive d’avoir l’irrépressible besoin de fuir, par exemple au cours d’un repas de famille, dans les profondeurs du buffet en noyer, rejoindre les vieilles assiettes et les soupières où passent des charrettes de foin sous des horizons bleus. »

« Nous l’étions tous les deux. C’était flagrant. D’étranges vieillards abritant un enfant. Des vioques. J’aime beaucoup ce mot, vioque, il dit l’effarement insoluble de l’enfant qu’on est resté. »

« La fenêtre était ouverte.
On n’avait pas de voisins.
Grand silence.
La nuit immense.
Je me suis demandé, avant de m’endormir pour de bon, à la fin de cette journée de mon retour qui avait coïncidé avec celui de Yes, ce que j’aimais plus que tout.
J’ai compté.
La liberté.
Grieg.
Yes.
Mes Buffalo.
Notre abri dans le chaos. »

« Je revois Litanie, ce jour-là, aux Bois-Bannis. Seule. Elle était encore loin, juste une petite silhouette. À la longue, elle est devenue vieille, pelée, nous guère mieux. Elle broute encore, elle broute tout le temps, elle n’arrête pas de brouter comme Grieg de lire. Qu’est-ce qu’elle broute savamment, patiente, silencieuse, qu’est-ce qu’elle s’y connaît en herbes, refusant les fleurs brûlées/brûlantes du millepertuis photosensible, les feuilles velues/vulnéraires des digitales, tout comme celles lisses des muguets, en lisière à l’ombre, mêlées à celles des colchiques bourrés de colchicine, tout ça violemment cardiaque comme si la montagne voulait vous faire battre le cœur beaucoup trop vite ou trop lentement, vous enlever au monde d’en bas. »

« On avait beau se croire posés quelque part en bordure du monde, il arrivait pourtant que l’air aux Bois-Bannis sente la mort comme partout. Ça venait par grosses vagues empoisonnées apportées par le vent du fond de la vallée. »

« Pourtant, malgré la sorte de petite illumination que j’avais eue à Lyon, je ne sortais pas beaucoup. N’allais pas marcher. Au plus loin, j’allais jusqu’à Litanie lui donner du foin. Je n’avais rien remis en route. Quelques notes, pas davantage. Pourquoi, un soir de cet automne, ai-je alors pensé : je veux bien être devenue vieille, d’accord, je prends la vieillesse et son corps déglingué, mais je prends aussi l’inconnu qui va avec elle ! J’avais oublié l’inconnu. N’oublie pas l’inconnu. Et j’ai longuement pensé à l’inconnu devant moi, et la vieillesse m’a semblé devenir une sorte d’expédition en zone inconnue. Je l’ai pris comme ça. Je me suis dit je vais écrire le livre de cette expédition. »

« Pubis et forêts, arrêtons de tout raser. »

« Mais, souvent réveillée, je me répétais : Toi, tu es une sentinelle de l’autre monde : celui du dehors. C’est ça, ton rôle. Plus que jamais. »

« C’est comme ça, qu’un jour, j’avais ressorti le Guide des Lichens, et devant ses illustrations, je me suis vue telle que j’étais, et Grieg aussi, tel qu’il était, deux êtres bizarres, pas vraiment des champignons, mais pas loin d’en être ; pas non plus des algues malgré leur consistance ramollie ; deux êtres entre algues et champignons : des lichens. Les lichens sont des organismes singuliers, tantôt hypersensibles et fragiles, sentinelles de la qualité de l’air, des révélateurs de la pollution, tantôt indestructibles, survivant à tout. »

« Ce qui m’a donné envie de noter vite ce qu’il venait de me dire sur un bout d’enveloppe, et lui : Qu’est-ce que tu fais ! Tu es encore en train de voler ce qui sort de ma bouche ? On devait signer ensemble. Elle est incroyable, cette femme. Elle prend des notes pendant qu’on lui parle, notes qu’elle va trier soigneusement, ça m’amuse beaucoup son petit jeu, comment elle fait un choix pas toujours honnête. C’est une truande qui profite de tout ce qu’elle peut pour ensuite le trafiquer. On en sait jamais si elle ment ou si elle dit la vérité. D’ailleurs, maintenant que tout se casse la gueule en bas, qu’il n’y aura plus de maisons d’éditions ni de librairies ni de livres, elle va écrire pour qui, notre écri-vaine qui a de la peine ? Si tout se casse la gueule, pourquoi écrire encore ? Puisqu’on a perdu, pourquoi écrire ? Pour qui ? Tu devrais laisser tomber, pourquoi tu ne laisses pas tomber, Sophie ? Tu y crois encore, Fifi ?
Je me le demandais aussi. Est-ce que je crois encore à l’écriture ? »

« Souvent, la nuit, quand je me réveillais, je pensais à mon travail de sentinelle. Mets-toi une lampe que le front, une frontale pour éclairer ce qui t’entoure, voilà ce que je me répétais. Éclairer ce que nous allons perdre. Éclairer la perte. Voilà le travail. Parce qu’il était incroyable, le défilé de la perte, et comme il était venu vite. »

« Pourtant, avec Gaétan, ce qu’il y avait de bien, c’était qu’on percevait que si les choses allaient mal finir, ça n’avait aucune importance, on ne fait que passer sur Terre, et la réalité quand on l’agrandit jusqu’à devenir immense, n’est qu’une sorte de fiction. J’aimerais bien savoir où se trouve la frontière entre réalité et fiction. Et entre réalité et non-fiction ? Je ne l’ai pas trouvée. »

« Gaétan passait chez nous avant de regagner sa tente, juste avant la nuit. Il ouvrait son carnet. Il me montrait ses dessins. Puis un matin, comme le dernier cheval de la Terre se lève sans bruit dans le petit jour, il est reparti. »

« Les livres sont un abri. La langue est un pays. »

« C’est le lendemain que Yes a disparu.
Est-ce que j’avais tourné les yeux ?
Est-ce qu’un instant je m’étais endormie ?
Est-ce que je m’étais retournée ?
Je l’ai appelée.
Je l’ai cherchée partout.
Je ne l’ai pas trouvée.
Depuis j’ai un trou à la place du cœur, et mon corps, lui, ne veut plus rien entendre, tandis qu’autour de nous, le monde continue sa course vers le pire. De temps en temps, assise à ma table, je murmure son nom.
On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux. »

Les animaux de tout le monde / Jacques Roubaud

Ce recueil de poèmes pour enfants à partir de 7 ans est fort amusant ! En plus, l’éditeur a prévu une version augmentée en audio. A l’aide d’une application on peut scanner la page et accéder à la liste des poèmes lus par Jacques Roubaud, membre de l’Oulipo. C’est un plaisir de l’entendre dire ses poèmes. Et cela amusera très certainement les enfants de pouvoir écouter sa voix et ses intonations donner vie aux poèmes. Ses jeux de mots et sa fantaisie sont communicatifs et donnent envie de s’y essayer.

Les animaux sont le thème de ce recueil. 60 courts poèmes sont dédiés à différents animaux : le chat, le chien, le hérisson, la fourmi, l’hippopotame, la truite, le cochon, la girafe, l’escargot, l’âne, etc. Ce livre se termine avec le chihuahua, un poème aboyé !

Un classique de la littérature jeunesse à partager en famille, car il plaira aussi aux parents et grands-parents ! Une sympathique idée de cadeau si le père-noël est en manque d’inspiration !

Merci Babelio pour cette masse critique très appréciée

Note : 5 sur 5.


Poème du chat

Quand on est chat on n’est pas vache
on ne regarde pas passer les trains
en mâchant les pâquerettes avec entrain
(quand on est chat, on est chat)

Quand on est chat on n’est pas chien
on ne lèche pas les vilains moches
parce qu’ils ont du sucre plein les poches
on ne brûle pas d’amour pour son prochain
(quand on est chat, on est chat)

On passe l’hiver sur le radiateur
à se chauffer doucement la fourrure

Au printemps on monte sur les toits
pour faire taire les sales oiseaux

On est celui qui s’en va tout seul
et pour qui tous les chemins se valent
(quand on est chat, on est chat)

Le chihuahua

Chihua
Ouah
Ouah
Hua

Chihua
Ouah
Ouah
Hua

Ouah Chihua
Huahua !
Huaaa

Ouah Chihua
Huaaa
Ouah ouah Chihuahua !


Quatorze chiens en colère

Les prix littéraires de l’automne 2022

Tous les lauréats sont désormais connus. L’occasion de faire rapidement le point sur les prix et de voir ceux que j’ai lus ainsi que mes prochaines lectures !

Comme chaque année, je constate que je suis davantage sur la même longueur d’onde que les lycéens. Je préfère souvent leur choix à celui de leurs aînés, en tout cas en ce qui concerne le Goncourt.

Déjà lus et aimés pour la majorité :

En cours de lecture ou chronique à venir :

Mes prochaines lectures :

  • Prix Médicis : La treizième heure / Emmanuelle Bayamack-Tam (POL). Une autrice que j’aime beaucoup.
  • Prix Jean Giono, Prix Landerneau et Prix Renaudot des lycéens : On était des loups / Sandrine Collette (JC Lattès). Dans ma PAL depuis un moment, je me réjouis de le lire.
  • Prix Blù Jean-Marc Roberts et Prix Maison Rouge : L’homme qui danse / Victor Jestin (Flammarion). J’avais beaucoup aimé son premier. J’ai hâte de lire celui-ci.
  • Prix André Malraux : Le cœur ne cède pas / Grégoire Bouiller (Flammarion). Recommandé par un libraire, je l’ai téléchargé en numérique auprès de ma médiathèque. Vu le nombre de page ce sera plus pratique !
  • Prix Stanislas : Jean-Luc et Jean-Claude / Laurence Potte-Bonneville (Verdier). J’aime beaucoup la ligne éditoriale de Verdier.
  • Prix des libraires de Nancy – Le Point : Taormine / Yves Ravey (Minuit). Un auteur que je n’ai jamais lu. A découvrir.
  • Prix littéraire Roman News : La vie clandestine / Monica Sabolo (Gallimard). L’idée de ce prix est intéressante, relier nos lectures à l’actualité. J’avais beaucoup aimé le roman lauréat de l’année dernière.
  • Prix Envoyé par la Poste : Trois sœurs / Laura Poggioli (L’Iconoclaste). Recommandé par un bibliothécaire, il fait partie des livres à lire de cette rentrée littéraire.
  • Prix Hors Concours : Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis / Nétonon Noël Njékéry (Hélice Hélas). C’était le seul finaliste parmi mes choix, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Il m’attend dans ma PAL !
  • Prix Hors Concours – Mention du public : L’Arbre de la colère / Guillaume Aubin (La Contre Allée). Adoré par une de mes collègues, il est également dans ma PAL.
  • Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama : Au vent mauvais / Kaouther Adimi (Seuil). Dans ma PAL depuis quelques semaines. J’avais beaucoup aimé ses deux premiers romans.

Ceux que je lirai peut-être :

… selon le temps dont je dispose, de mes envies de lecture, de vos retours ou de l’alignement des planètes !

  • Prix Renaudot : Performance / Simon Liberati (Grasset)
  • Prix Interallié : Roman fleuve / Philibert Humm (Les Équateurs)
  • Prix Méduse : Vers la violence / Blandine Rinkel (Fayard)
  • Prix de Flore : Chienne et louve / Joffrine Donnadieu (Gallimard)
  • Prix Robert Walser : Mourir avant que d’apparaître / Rémi David (Gallimard)
  • Prix Castel : Commencements / Catherine Millet (Flammarion)

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire vos coups de cœur ou les prix que je n’ai pas mentionnés !

Retrouvez toutes les liens vers les chroniques de la rentrée littéraire 2022 dans cet article : https://joellebooks.fr/2022/08/17/la-rentree-litteraire-2022/

Vivre vite / Brigitte Giraud

Brigitte Giraud met en vente la maison qu’elle avait achetée avec son mari juste avant qu’il meurt dans un accident de moto. Ce roman autobiographique est l’occasion de « faire le tour de la question » ou son deuil. Chaque titre de chapitre commence par « Si… ». Elle égrène ainsi les suppositions, ce qui aurait pu changer le destin et éviter la mort de son conjoint. On y ressent l’amour de Brigitte pour Claude.

« Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement.
Si je ne m’étais pas entêtée à visiter cette maison.
Si mon grand-père ne s’était pas suicidé au moment où nous avions besoin d’argent.
Si nous n’avions pas eu les clés de la maison en avance.
Si ma mère n’avait pas appelé mon frère pour lui dire que nous avions un garage.
Si mon frère n’y avait pas garé sa moto pendant sa semaine de vacances.
Si j’avais accepté que notre fils parte en vacances avec mon frère.
Si je n’avais pas changé la date de mon déplacement chez mon éditeur à Paris.
Si j’avais téléphoné à Claude le 21 juin au soir comme j’aurais dû le faire au lieu d’écouter Hélène me raconter sa nouvelle histoire d’amour.
Si j’avais eu un téléphone portable.
Si l’heure des mamans n’avait pas été aussi l’heure des papas.
Si Stephen King était mort dans le terrible accident qu’il avait eu trois jours avant Claude.
S’il avait plu.
Si Claude avait écouté Don’t Panic de Coldplay, et non pas Dirge de Death in Vegas, avant de quitter le bureau.
Si Claude n’avait pas oublié ses 300 francs dans le distributeur.
Si Denis R. n’avait pas décidé de ramener la 2CV à son père. »

Elle reconstitue la dernière journée de Claude, à la manière d’une enquête pour éclairer les zones d’ombre et assouvir son obsession pour comprendre cet accident.

Claude a utilisé la moto du frère de Brigitte, entreposée dans le garage de cette maison qu’ils viennent d’acheter. Celle que Brigitte a absolument voulu acheter et que maintenant, vingt plus tard, elle vend. Ils ont reçu les clés plus tôt que prévu et ils n’ont pas encore emménagé. Brigitte part à Paris chez son éditeur. Elle laisse Claude et leur fils le temps d’un aller-retour, soit deux journées et une nuit.

Claude est un motard mais il possède une moto beaucoup moins dangereuse que la Honda 900 CBR de son beau-frère. Brigitte a fait des recherches sur Internet et sur des forums. Cette moto a été vendue en France mais pas au Japon où elle est fabriquée, car trop dangereuse, trop puissante.

Elle interroge aussi le collègue de Claude à la bibliothèque de Lyon où il dirigeait la discothèque. Elle parle de sa passion pour la musique et des articles qu’il écrivait pour des magazines spécialisés. L’occasion de glisser quelques titres de chansons et leur chanson : Courage des oiseaux de Dominique A. (album La Fossette).

Rapidement lu un dimanche après-midi, je n’ai pas été embarquée par ce roman autobiographique même s’il relève du récit intime et que c’est un genre que j’aime beaucoup. J’avoue préférer en général le Prix Goncourt des Lycéens à celui de leurs aînés. Donc je m’en vais de ce pas lire « Beyrouth-sur-Seine » de Sabyl Ghoussoub, qui m’attend depuis quelques semaines.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Après avoir résisté pendant de longs mois, après avoir ignoré jour après jour les assauts des promoteurs qui me pressaient de leur céder les lieux, j’ai fini par rendre les armes.
Aujourd’hui j’ai signé la vente de la maison.
Quand je dis la maison, je veux dire la maison que j’ai achetée avec Claude il y a vingt ans, et dans laquelle il n’a jamais vécu. »

« J’ai calmé ma furie et j’ai accepté d’enfiler le costume d’une personne fréquentable. Il me fallait revenir au marché des vivants. Celui qui disait que j’étais veuve, je le passais au lance-flammes. Sidérée de chagrin oui, veuve non. »

« Je fais une dernière fois le tour de la question, comme on fait le tour du propriétaire, avant de fermer définitivement la porte. Parce que la maison est au cœur de ce qui a provoqué l’accident. »

« Je reviens sur la litanie des « si » qui m’a obsédée pendant toutes ces années. Et qui a fait de mon existence une réalité au conditionnel passé. »

« Pour écrire il faut être obsédé par ce qu’on raconte, et là j’étais obsédée par une autre chose, qui prenait toute la place. »

« Au moins je souriais en pensant à Claude, je passais un long moment sur YouTube, j’avais dérivé assez loin, et je me rendais compte comme j’étais traversée par l’amour vingt ans après. »

« Ça fait vingt ans et ma mémoire est trouée. Il m’arrive de te perdre, je te laisse sortir de moi. »

Une nuit après nous / Delphine Arbo Pariente

Mona vit avec Paul, ils ont une fille, Rosalie qui a 6 ans. Mona a deux garçons d’un premier mariage qui ont la vingtaine. Premier mariage qui lui a permis de fuir le domicile parental.

Elle rencontre Vincent, prof de Tai Chi et débute une relation avec lui, pas sexuelle plutôt de confiance mêlée à de l’amour. A lui elle ose tout dire, y compris ce qu’elle tait depuis toujours.

On plonge alors dans l’histoire familiale. Ses grands-parents juifs quittent la Tunisie pour la France, à cause du racisme et de la violence à leur égard. Ils passent d’une belle vie à la misère. Ils s’installent à Paris où la grand-mère trouve un travail.

La mère de Mona se marie à 19 ans avec un homme originaire de Tunisie également. Mais sa forte myopie l’empêche de travailler. Son mari la rabaisse. Son salaire ne suffit pas à subvenir à leurs besoins. Ils se mettent alors à voler dans les supermarchés.

Quand Mona naît, ils ne changent rien à leurs habitudes et tout naturellement la petite vole comme ses parents lors de leur virée hebdomadaire. Mona remarque que son père est content, même fière d’elle quand elle réussit à voler un autoradio. A partir de ce moment-là elle fait tout pour faire plaisir à son père. Elle attend un geste d’amour en retour de ses parents. Mais sa mère dépressive, reste froide et distante. Le jour de la naissance de son petit frère, toute sa vie bascule.

Son enfance rime avec faim, froid, honte, vol, mensonge, jamais de vêtements ni de chaussures à sa taille, puis violence. Elle quitte ses parents et son petit frère qu’elle aura peu connu pour fuir un événement qu’elle occulte pour survivre, pour fuir son père. Dans ce texte, il est aussi question de la perte de l’enfance, d’une brisure qui marque toute une vie.

Quand écrire devient un besoin, une urgence vitale, cela donne ce roman à fleur de peau, émouvant, mais aussi avec un style et une poésie qui donne envie de lire encore cette primo-romancière.

Une belle découverte grâce aux fées des 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom. »

« Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa. »

« J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je cofondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille. »

« Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. »

« A trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire. »

« Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait pas intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. »

« Ces hier ont longtemps teinté de gris ses aujourd’hui, ils ne laissaient ni bosses ni bleus, elle boitait pourtant devant demain. Sa mémoire, ce n’est pas le passé qu’elle contient, mais le présent qui la déborde. Il y a ce qu’il faut décider de dire pour ôter ce manteau brodé d’écailles jeté sur les épaules, congédier ce chagrin qui aboie dans son cœur, liquider le chien et la putain qui lui sourit dans le miroir de la salle de bains, retourner à ses puzzles. Je vois l’enfant nettement maintenant, comme prise dans l’étau d’un médaillon, je suis prête à appuyer sur le bouton-ressort, soulever la petite vitre. »

« Quelque chose se refermait sur nous, le beau qu’on a rêvé, le bleu qu’on n’a pas peint, minuit jamais atteint. »

L’archiviste / Alexandra Koszelyk

Un nouveau roman d’une autrice chouchou, je n’ai pas résisté longtemps. En plus VLEEL a eu la bonne idée d’organiser une rencontre avec Alexandra Koszelyk et ce fut un régal de l’écouter.

Le roman se déroule en Ukraine, en temps de guerre. L’identité de l’ennemi et occupant n’est jamais mentionnée. Le personnage principal s’appelle K. C’est une jeune femme archiviste qui a participé au sauvetage du patrimoine ukrainien en cachant des œuvres dans les galeries souterraines de la bibliothèque où elle travaille. Un jour, l’Homme au chapeau arrive et lui demande de modifier certaines œuvres afin qu’elles ne transmettent plus les valeurs de la patrie ukrainienne. Pour l’obliger à falsifier ces livres, partitions, tableaux, etc., l’Homme au chapeau lui fait du chantage en faisant peser une menace sur sa mère souffrante et sa sœur jumelle Mila. Cette dernière est journaliste et photographe. L’Homme lui dit qu’elle est retenue prisonnière. L’Homme au chapeau est l’incarnation du Mal. A partir du moment où K modifie des œuvres, elle se transporte dans leur passé. Le lecteur plonge avec elle dans l’histoire de l’Ukraine. Tout un imaginaire surgit et des ombres apparaissent.

Ce livre ne parle pas de la guerre mais de ce qui se passe dans les souterrains. A travers ces œuvres, on découvre des événements historiques comme Holodomor, une famine des années 1930 qui a durement touché les Ukrainiens, ou Tchornobyl qu’on connaît mieux. Ce qui est également passionnant, c’est que l’autrice nous fait aussi découvrir des artistes ukrainiens. Depuis la rencontre VLEEL, j’ai commandé un recueil de poèmes ukrainiens, notamment du poète Taras Chevtchenko qui est très présent dans ce roman. Les arts y ont une large place. On s’attache à K et on ressent sa souffrance devant cette tâche qui l’oblige à détruire sa culture et ses racines. Et on s’interroge, comme K, sur ce que l’on ferait ou pas pour sauver ce patrimoine inestimable. Aurait-on le courage de s’opposer à l’Homme au chapeau ?

Les grands-parents d’Alexandra Koszelyk sont Ukrainiens. Elle voulait faire un livre digne pour le peuple ukrainien. Le passé et le devoir de mémoire sont essentiels car comme elle le dit : « l’histoire est importante pour savoir où l’on va ». Que peut-on transmettre aux futures générations quand tout a été détruit ? Les mots et le langage ont également une importance forte, notamment quand l’Homme au chapeau demande à K de changer les mots de l’hymne ukrainien. On peut faire le parallèle avec les fake news aussi. L’histoire pourrait se passer ailleurs. La guerre détruit une culture, on pense à la Syrie où des œuvres majeures ont été démolies.

Vous l’avez compris, c’est un coup de cœur pour moi. Je suis ravie de retrouver la plume poétique aux mots justes de cette autrice chouchou. J’ai beaucoup aimé ce livre engagé qui résonne tout particulièrement dans l’actualité. Ce roman à dimension universelle est aussi un hommage à la résistance du peuple ukrainien.

Merci Alexandra Koszelyk et Aux forges de vulcain pour ce magnifique texte

Dans le replay et le podcast VLEEL, vous pourrez notamment avoir des conseils de lecture et d’un film pour ceux qui s’intéressent à la culture ukrainienne.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La nuit était tombée sur l’Ukraine.
Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortit de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.
Des images de l’invasion lui revinrent.
La sidération le jour même, la bascule d’un temps vers un autre, ouvert à d’effrayantes incertitudes, cette faculté déjà de percevoir qu’un point sans retour venait d’être franchi… Comment aurait-elle pu se dire qu’un passé, dont chacun possédait encore le souvenir, allait redevenir l’exacte réalité ? N’apprend-on donc rien des leçons de la guerre ? »

« Les sous-sols de la bibliothèque avaient constitué une cachette idéale. Les choses s’étaient précipitées, il avait fallu faire vite, les archivistes de la ville avaient décidé que cette ancienne abbatiale, avec ses nombreuses galeries souterraines, était le lieu idéal pour entreposer les œuvres. Les objets étaient arrivés portés à bout de bas, acheminés par des hommes, des femmes et des enfants, comme si c’était leur propre cœur tombé au sol. Les longs couloirs s’étaient remplis, le profane avait peu à peu côtoyé le sacré, sans distinction ou hiérarchie. Tout le patrimoine de la région et une partie de celui de la nation s’étaient retrouvés là, dans ces galeries souterraines, à dormir à l’abri des bombes.
Puis la ville avait été prise.
Les autres conservateurs n’étaient plus revenus. Certains étaient morts, engloutis par les combats, d’autres s’étaient exilés quelque part plus à l’ouest.
K était restée seule à garder les archives et les trésors du sous-sol : c’était son choix. Elle s’était décidée sans hésitation. »

K s’attardait rarement dans les rues, où elle peinait à retrouver les échos de l’ancien temps. Il n’y avait plus que les livres pour rejoindre le chemin de ce qu’elle connaissait. Au cœur de tous ces ouvrages, l’oralité du monde s’était effacé au profit de la page et de l’encre. L’écrit est ce chant silencieux qui conserve les productions de l’esprit au long des siècles : qu’est-ce qu’une langue, si ce n’est une musique au secours d’une idée, une harmonie et un rythme portés par les trouvailles de l’imaginaire ? »

« Les ombres suivaient K. Mortes depuis longtemps, elles n’avaient que cette jeune archiviste pour ne pas s’habituer au désespoir de leur fin. Tomber dans l’oubli était leur crainte unique, cela anéantirait définitivement tout ce qu’elles avaient été. Ces ombres ont besoin d’elle pour garder leur consistance, vivre près de ce qui fait les œuvres d’art, afin de ne pas disparaître tout à fait. »

« Sans tourner la tête, elle sut à l’odeur de la réglisse que l’Homme au chapeau venait de revenir. Il flânait dans les différentes galeries, déplaçait des livres, en emportait d’autres. Sa présence était à l’image des ennemis dans son pays. Il occupait le territoire, imposait ses règles, détruisait arbitrairement des œuvres, celles qu’on oublierait le plus facilement, et exigeait de K d’en falsifier d’autres, celles qu’il jugeait plus estimées. »

« Tout ce temps où elle était à la tâche, elle évitait de penser au prochain remaniement. Tout aussi éprouvant que l’Holodomor, Tchornobyl et ses particules invisibles attendaient leur négation historique. L’Homme au chapeau lui demandait de faire peser la responsabilité de cette catastrophe sur son peuple, le rendre coupable de ce mal. »

« A la fin de la journée, il me tendait toujours un coquelicot, fleur de sang des cosaques à la tige délicate. Il chuchotait alors : « Nous avons jusqu’à sa flétrissure pour nous dire notre amour ! » Ces fleurs sont à notre image : des éphémères dont la grâce ne tient qu’à ces secondes où nous sommes réellement vivants. Le reste… »

« Un journaliste à l’époque s’était même demandé si les Ukrainiens avaient ça dans le sang, cette façon de s’unir et de faire face, sans chef et sans hiérarchie, chacun étant le membre d’un essaim inextricable. »

« Elle courut à travers le lacis des ruelles. Elle se retrouva sur les remparts, dans cette obscurité qu’elle aimait de plus en plus, de celle qui fait lire le monde entre les lignes. Elle fixait un horizon indécelable, qu’elle savait là absorbé par le noir. »

« Les textes sont des tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus. »

Le bord du monde est vertical / Simon Parcot

Dès les premières lignes la poésie est au rendez-vous. Ensuite on découvre la cordée avec les deux chiens à l’avant, puis Ysée en tête, suivie de Vik, Solal et Gaspard en dernier, le chef de cordée. Chacun a sa place et son rôle. On fait appel à eux pour des missions de sauvetage. Ils se déplacent en montagne, par tous les temps. En ce moment c’est l’hiver, la cordée avance doucement dans la neige ou sur la glace pour atteindre le chalet de Masha, La Tanière. Ils y passeront la nuit avant d’aller au Reculoir, une zone perdue au bout du monde. Leur mission est de rétablir le courant pour le père Salomon. Sur leur traineau se trouve le matériel nécessaire : des poteaux de bois et des câbles de rechange. Mais Gaspard cache une autre mission à ses compagnons de cordée. Il sait d’ores et déjà qui l’accompagnera ou pas dans la seconde partie du voyage. Son objectif est d’arriver au sommet de la Grande. Personne n’y est encore parvenu. Gaspard, comme beaucoup d’autres, a dû abandonner. Cette fois-ci le père Salomon a une idée pour l’aider dans sa quête qui prend alors une voie mystique.

Ce premier roman plonge le lecteur dans la nature, au cœur des montagnes enneigées. Vous aurez certainement envie de savoir si Gaspard arrivera au sommet.

Ce livre fait partie des 5 finaliste du Prix Hors Concours 2022. Rendez-vous lundi 28 novembre pour connaître le lauréat de cette année !

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. »

« C’était une de ces nuits d’ivresse qui n’a pas de fin, une interminable cavalcade nocturne où l’on dévale la vie dans une folie que seules les étoiles consacrent. »

« Roche et gel en guise de ciel : voici la Montagne sans sommet, voici le Bord vertical du monde. »

« Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime. »

« Bref, c’est pas la mort que je cherche, c’est la vie ! Car la montagne est un exhausteur de goût, un exhausteur de vie ! »