La jurée / Claire Jéhanno

Coup de cœur pour ce premier roman qui m’a plongée dans la tête d’une jurée dans un procès aux assises. L’histoire se déroule à Chartres, en 2019. Anna Zeller est une citoyenne comme vous et moi. Elle est tirée au sort pour être jurée lors d’un procès pour meurtre. Un jeune couple, qui a à peu près son âge, est soupçonné d’avoir tué une vieille dame, la grand-tante du jeune homme. Ils ont passé déjà 3 années en détention provisoire en attendant le procès, qui est une véritable mise à nu de leur vie, de leur intimité.

La narratrice est Anna, elle parle donc à la première personne et décrit tous ses sentiments, notamment sa peur de juger des personnes. Finalement qu’est-ce qui différencie ce couple – Frédéric et Lucile – d’Anna ? Les différentes étapes du procès sont explicitées. L’air de rien on apprend beaucoup de choses sur le déroulement des audiences.

Au fur et à mesure de l’avancement de l’affaire, une histoire plus personnelle remonte à la surface de sa mémoire et perturbe Anna. Il y a 20 ans, sa cousine Aurore a disparu et n’a jamais été retrouvée. Ce drame familial a chamboulé la vie de tout l’entourage. Aujourd’hui elle tente de l’éclaircir avec sa sœur Maxine.

Ce livre est tout simplement prenant. Quel suspense ! Impossible de lâcher Anna. Je me suis prise d’affection pour elle. Et bien sûr je voulais savoir le fin mot des deux histoires, celle du procès afin de connaître les coupables du meurtre, mais aussi celle d’Anna et d’Aurore. Un cheminement et deux quêtes de vérité avec beaucoup d’émotions. J’ai aimé la façon dont la narratrice, à fleur de peau, se mettait à la place des autres protagonistes.

Bref un très bon premier roman que je vous recommande.

Merci Babelio et HarperCollins pour cette lecture

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Il y avait une chance sur mille deux cents pour que mon nom soit tiré au sort sur la liste électorale. Une chance sur vingt lors du deuxième tirage et une chance sur trois lors de l’ouverture du procès.
Il y avait une chance infime pour que ma vie se fende en deux. Elle m’est tombée dessus comme une pierre d’un immeuble délabré. »


« Tous les professionnels du tribunal portent un costume par-dessus leur tenue de ville : la robe noire des avocats, celle des assesseurs à côté de moi, la robe rouge de la présidente, l’uniforme bleu des policiers. Moi aussi, j’aurais aimé un déguisement pour m’aider à jouer mon rôle de jurée. »


« Ce qu’évoque Côme résonne en moi. J’ai déjà eu cette impression ce matin, comme si on déshabillait les accusés en pleine lumière et qu’à la lueur des projecteurs on leur demandait d’exposer chaque millimètre de leur peau, sans aucune pudeur. »


« Toutes les deux, on est restées coincées dans le cadre imposé par notre mère. Sa grande règle : « Si c’est pour évoquer le passé, il vaut mieux se taire. » Le silence, une camisole pour enfants sages. Les lois apprises dans l’enfance sont les plus insurmontables. »


« Au petit matin, Maxine est déjà partie, partie sur les routes serrer la main à des blouses blanches, leur vendre ses probiotiques qui ne soignent rien mais font du bien, paraît-il, à qui, on ne sait pas, peut-être à des gens qui ont le vendre noué de vide, comme nous, et des plaques rouges qui grattent, comme moi. » 


« Elle avait enfoui ses souvenirs comme on creuse un fossé dans le sable pour se protéger des assauts des vagues. »


« C’est le dernier témoignage de la journée et il ne commence pas par l’habituel serment. La famille proche des accusés n’y est pas obligée. La justice préserve les parents d’un éventuel dilemme moral : se parjurer ou prononcer une vérité nuisible à leur filiation. Autrement dit, la loi n’oblige pas à trahir sa propre famille.
Une mère, qu’est-ce que c’est sinon l’inconditionnel, l’assurance d’être aimé, la permanence du sentiment ? En théorie, en tout cas. La mienne n’a pas dû lire le contrat jusqu’au bout. »


« La juge Caillebotte nous a expliqué que nous jugions avec ce que nous sommes, qu’il ne fallait pas nous en préoccuper, que, au contraire, la multiplicité de nos vécus nous rendait collectivement plus justes. Je ne suis pas d’accord avec elle. Nos différences nous divisent. »

Les larmes du Reich / François Médéline

Nous sommes en 1951, l’inspecteur Michel, de la brigade criminelle de Lyon, fonce sur son de vélo de course sur les routes du Vercors. Un couple de retraités a été assassiné à Crest, leur fille a disparu. Cette affaire pourrait bien avoir un lien avec la sienne. Il interroge les habitants, le garçon de ferme, les gendarmes du coin. On suit ses faits et gestes, son enquête. Que cherche-t-il ? Qui est-il ?

Présenté comme un roman noir historique sur la couverture, il s’agit bien d’un polar. Moi qui ne lis jamais de polar, j’ai dévoré celui-ci ! L’écriture est efficace. L’intrigue est réussie, la vérité ne se dévoile qu’à la toute fin. J’avais quelques idées notamment sur l’inspecteur Michel, mais j’étais loin d’avoir imaginé toute l’histoire.

François Médéline s’est basé sur des faits historiques, certes peu connus, mais qui ont été dévoilés dans les années 1990. Les bordels ont existé dans les camps. Les prostituées, des prisonnières de droit commun, étaient réservées aux plus méritants afin de les motiver dans leur travail.

Si vous aimez le concept de petite histoire dans la grande Histoire, les enquêtes, le suspense, ce roman devrait vous plaire. En plus il est en format poche, c’est très bien pour notre porte-monnaie !

Les titres des chapitres font référence à des chansons d’après-guerre. Vous pouvez retrouver la liste en fin d’ouvrage et replonger dans l’ambiance de l’époque.

J’ai désormais très envie de lire le 1er volume de cette trilogie, « La sacrifiée du Vercors », qui peut se lire indépendamment.

En ligne, la rencontre VLEEL, en replay et podcast, pour découvrir cet auteur au franc parler, naturel et qui m’a totalement convaincue. Merci VLEEL et 10-18 pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.


Incipit :

Comme un bouquet de printemps

L’homme pédale sur le vélo de Fausto Coppi. C’est une façon comme une autre de se punir. Il a acheté sa bicyclette, avec dérailleur à levier unique, aux Cycles Longoni. Grâce à elle, Coppi a remporté le Paris-Roubaix l’année dernière. Le Campionissimo a bouclé 247 kilomètres à une vitesse moyenne de 39,12 kilomètres/heure. Au regard des conditions météorologiques et de l’enfer des secteurs pavés, c’est proprement prodigieux. L’homme roule depuis un peu plus de neuf heures, dont trois sous le crachin. Il est parti à 7 heures pile. Il a séché dans la descente après Hauterives, à la fin des Terres froides. Bien qu’il ne maîtrise pas encore les subtilités du rétropédalage et qu’il soit trop grand pour faire un bon cycliste, il s’entête.
Il vient de Charly, dans le Rhône. Son identité est crédible pour traquer les assassins : « inspecteur Michel ». Tous les policiers de haut rang ont une légende. La sienne est solide. Il vit avec sa mère dans la banlieue lyonnaise, n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Il travaille à la brigade criminelle de Lyon. Il devrait être commissaire, mais il a la phobie de la paperasse et de la réussite. Accessoirement, il aime bien son patronyme. Le double prénom tient de la malédiction. Sans doute parce qu’il est d’usage de l’affecter aux enfants de l’Assistance et que ceux-là garnissent les rangs du crime dans une proportion conséquente.


Elle faisait tourner toutes les têtes

La Russe ressemble à une Russe. Elle rince le linge au lavoir derrière la bicoque que son mari a rafistolée. Elle a un fort accent, une voix grave, elle roule les r. L’accent russe est comme l’allemand : il suffit de lui ajouter de l’amour et du chagrin. L’inspecteur n’a jamais compris ce peuple, le seul à brûler sa terre et les maisons. Les Russes ne respectent pas les règles de la guerre et préféreront toujours l’enfer à la défaite. Ils ont fait pareil avec Napoléon. Néanmoins, il doit reconnaître qu’elle est magnifique avec sa longue jupe plissée et son tablier à la dentelle grisée par les travaux domestiques, et les cheveux roux et courts. Au bal, elle ferait tourner toutes les têtes. Et en plus, elle s’appelle Natacha.

L’allègement des vernis / Paul Saint Bris

Voici un roman passionnant à plus d’un titre. Il nous plonge dans la vie d’Aurélien, directeur du département des peintures du Louvre qui se retrouve embarqué malgré lui dans un projet de rénovation du tableau de la célèbre Joconde. Un plan imaginé par la nouvelle présidente du musée, Daphné, et une agence de communication avec les prévisions du cabinet McKinsey, un coup de marketing en somme, sensé attirer à nouveau les visiteurs ayant déserté les galeries depuis la pandémie.

Ainsi on voit une star planétaire faire une performance devant un tableau du musée en direct. Aurélien est un conservateur quelque peu dépassé par tous ces réseaux sociaux. Il est tourné vers le passé. D’ailleurs l’auteur s’amuse avec ironie de la situation.

Aurélien doit organiser la sélection des restaurateurs pour « l’allègement des vernis » de La Joconde. Peu de restaurateurs se portent candidat. Il faut être un peu fou ou totalement inconscient pour oser toucher ce tableau. C’est mettre en danger une des œuvres majeures de la peinture, avec de possibles dégâts irrémédiables.

Paul Saint Bris nous offre une introduction à l’histoire des restaurateurs. L’air de rien on en apprend beaucoup. On entre dans les coulisses du plus grand musée de France.

D’ailleurs dans les coulisses, on trouve d’autres personnes que les conservateurs. Il y a les agents de sécurité et les agents d’entretien. Homéro est l’un d’eux. Tous les soirs il entre en piste avec sa machine à laver les sols… à sa façon. Ce qui intrigue Hélène, au point d’approcher cet homme mystérieux. Quant au restaurateur choisi, il est tout aussi mystérieux et est très charismatique.

L’auteur brosse une galerie de personnages tour à tour drôles, attachants, surprenants. Il y a même une histoire d’amour improbable. Ce roman plaira forcément aux amoureux de la peinture et des arts, qui y trouveront des descriptions passionnées de tableaux. Il nous emmène dans Paris et en Italie. Un véritable voyage culturel et sensoriel. Une ode à l’art et à ses bienfaits sur tout un chacun. Il questionne sur la beauté et la place de l’image dans notre société. La plume est magnifique, vive et pleine d’humour. L’histoire est ponctuée de rebondissements. J’ai passé un très bon moment de lecture. Bref il s’agit d’un coup de cœur !

Un excellent premier roman en lice pour le Prix Orange du Livre 2023 !

Note : 5 sur 5.


Prologue :
Mue prodigieuse
Il a réduit la peinture à sa stricte matière, à sa quintessence, à ses deux dimensions : un mince film coloré aussi fragile que l’aile d’un papillon, un agglutinat de pigments et de liants fin comme une peau humaine, si fin qu’il a pu admirer le dessin au travers. Cette membrane gigantesque, il l’a séparée du panneau de bois pulvérulent qui lui servait de support, au prix d’une patience infinie, puis il l’a marouflée sur un châssis entoilé d’un coutil au point serré. Il aimerait qu’on fasse ainsi de son âme, qu’on la détache de sa vieille carcasse fatiguée pour l’arrimer à un corps neuf et vaillant. Qu’on lui donne la vie éternelle.


« Aurélien avait tenté de s’y intéresser et de bonne grâce elle lui avait fait une démonstration. Elle avait installé Instagram et Tik Tok sur son iPhone, et l’avait abonné à des comptes d’influenceurs culture – « Tiens, ça c’est pour toi ! » – ainsi qu’à celui de Justin Bieber, pour la blague. Elle avait fait défiler le feed d’un barbu obsédé par les culs des statues et celui d’une jeune femme qui créait des mèmes à partir de peintures connues. « J’ai le seum », disait un naufragé de La Méduse. Aurélien avait noté ces noms consciencieusement sur un carnet en vue de les suggérer au service communication ; grâce à cela, il avait gagné quelques points devant les jeunes conservateurs de son département et même devant Daphné qui, ébahie, l’avait doucement raillé pour ce souci de modernité inattendu. 


« Tu fais quoi de toutes ces images après les avoirs vues, tu les gardes ?
– Ouais, parfois je les enregistre. Enfin de moins en moins. Maintenant, c’est plus des stories et des lives, tu vois ?
– Des stories ? Non, Aurélien ne voyait pas. Elle venait de lui expliquer mais il avait déjà oublié de quoi il s’agissait.
Elle le regarda, l’air un peu désolé : « Des contenus éphémères, si tu préfères. »
Il hocha la tête.
« Tu sais que je faisais des collections d’images quand j’étais plus jeune ?
– Avec ton téléphone ?
– Non, dans un cahier.
– Marrant ! avait-elle répondu.
Dans le monde de Zoé, il n’y avait pas plus ringard qu’Aurélien.
[…]
Quand il avait montré un de ses cahiers à Zoé, elle avait eu un geste de recul. « Putain, c’est cringe ton truc ! » Il l’avait remballé avec une espèce de honte. « Oui, c’est peut-être très personnel… » avait-il concédé. Consciente de l’avoir un peu heurté, la jeune fille avait temporisé : « Bon en fait c’est un moodboard. J’avais un Tumblr à quatorze ans, c’était pas tellement mieux. » Un Tumblr, avait répété Aurélien. »


« Le problème de l’allègement des vernis, c’est qu’effectivement tu ne peux pas revenir en arrière. Une fois que c’est fait, c’est fait… »


« Il avait fallu du temps à l’histoire de l’art pour comprendre Pontormo. La restauration de la chapelle Sixtine dans les années quatre-vingt-dix, en révélant les couleurs étonnamment provocantes du Jugement dernier, avait obligé à reconsidérer Michel-Ange, qui y avait perdu son surnom de « terrible souverain des ombres ». On s’était aperçu alors que c’était de lui que Pontormo tirait l’acide vivacité de sa palette et la luminosité surnaturelle de ses figures. »

Lulu, fille de marin / Alissa Wenz

En 2022 j’ai lu le premier roman d’Alissa Wenz dans le cadre du Prix Orange du Livre. J’avais beaucoup aimé « L’Homme sans fil ». C’est donc avec joie que j’ai accueilli cette masse critique de Babelio. Je découvre par la même occasion cette collection, « Une vie, une voix » des ateliers Henry Dougier. Ce sont récits personnels racontant des vies ordinaires, des métiers, une France passée, « notre mémoire commune ».

Dans ce petit livre de 107 pages paru en 2019, Alissa Wenz rend hommage à sa grand-mère Bretonne, née à la fin des années 1920. Tantôt elle raconte, tantôt elle pose des questions à sa grand-mère et rapporte leurs dialogues. Lucienne dite Lulu s’exprime simplement. Parfois on entend un accent ou du patois dans ses phrases. Elle raconte par bribes son enfance, sa famille, son père marin, son mariage mais aussi la condition féminine, la vie à la campagne, la guerre, l’occupation allemande. On voit une femme évoluer à travers le XXe siècle. Elle fait partie d’une génération qui a eu peu de droits et destinée à être des épouses et des mères, laissant de côté leurs rêves. On sent aussi de la nostalgie et quelques regrets de la part de Lucienne.

Alissa Wenz termine le livre en disant ce qu’elle sait de sa grand-mère, un portrait touchant qu’elle conclut par cette phrase :

« Je sais de ma grand-mère qu’elle m’aime, et que je l’aime. »

Ce témoignage permet de garder une trace d’une époque et c’est en cela que cette collection est un élément patrimonial intéressant. C’est aussi une belle leçon de vie que Lulu transmet avec tendresse à Alissa.

Je remercie Babelio et les ateliers Henry Dougier pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit« 1932. La tempête. La nuit. Un village en Bretagne, Ploüer-sur-Rance, entre Dinan et Saint-Malo. Une petite maison, au port. Une chambre. Une femme et sa fille pleurent, serrées l’une contre l’autre. La pluie tambourine aux fenêtres, le vent s’époumone, les bourrasques sont terribles. La femme a vingt-neuf ans, sa fille six ans et demi. Elles pleurent, encore et encore, les larmes ne s’arrêtent pas plus que l’eau du ciel. C’est qu’elles pensent à l’absent, le père, le marin, le capitaine, qui part pêcher la morue à Terre-Neuve et s’éloigne six ou sept mois par an. Ce soir, il est en mer, il revient de Bordeaux à Saint-Malo. Par un temps pareil, on sait qu’il risque le pire. La tempête est affolante, un bateau n’y résisterait pas. »

« Pas besoin de savoir lire pour garder les vaches. » Cette simple phrase, dans son injustice flagrante, a suffi à insuffler le goût de la culture et de l’écriture à cette modeste famille de paysans et de marins. Un esprit de résistance aussi, farouchement entretenu par le père, le terre-neuvas, volontiers anticlérical, anticonformiste, généreux, adoré de tous – il fut maire de Ploüer pendant près de vingt ans, dans les années 1960-1970.


Et elle rit d’un air mutin, pétillant, avant de se replonger dans ses rêves de jeune fille : « Oh, moi, j’aimais bien valser. Qu’est-ce que j’aimais valser ! J’allais au bal avant, avec mon cousin P’tit Louis ! Oh, je valsais ! J’adorais ça. Je s’rais bien prise pour valser maintenant. Je serais vite par terre ! »


« Je sais de ma grand-mère que c’est une femme du XXe siècle. Qu’elle a traversé des événements, des coutumes, des relations, des chemins profondément ancrés dans leur époque. Qu’elle a vécu une féminité qui était la féminité de celles de sa génération, celles que l’on destinait d’abord à devenir des épouses et des mères, celles qui ont construit leur mariage, leur foyer, alors qu’elles n’étaient encore que des jeunes filles rêveuses, à peine sorties de l’enfance. Celles qui ne divorçaient pas, ou si peu. Celles dont les enfants ont eu vingt ans en mai 1968, celles qui approchaient déjà de la cinquantaine au moment de la loi Veil, qui leur semblait évoquer des pratiques d’un autre monde, d’une autre vie. Celles qui ont tout donné à leur famille. Je sais de ma grand-mère que sa vie ordinaire est ordinaire et extraordinaire à la fois. »

La femme paradis / Pierre Chavagné

Une femme vit seule dans une grotte dans la forêt. Elle vit éloignée de la civilisation et se tient sur ses gardes si un humain s’approche ou traverse son environnement. On comprend qu’une catastrophe s’est produite et a semé le chaos.

Le roman alterne entre le récit à la première personne de la femme, en italique, et un narrateur qui raconte ce que fait la femme. Elle survit. Elle s’est adaptée. Elle a développé des techniques pour se nourrir. Elle ne chasse que ce dont elle a besoin afin de vivre en autosuffisance et éviter de se rendre dans un village. La nature est très présente. Elle a mis en place un rituel ou programme de sa journée. En dévier s’avère plutôt dangereux pour sa survie. Elle est sur le qui-vive tout le temps, en état d’alerte permanent, comme ses sens. La peur est omniprésente. Le lecteur ressent tout ce que vit la femme.

La solitude est palpable aussi. Des souvenirs remontent de temps en temps mais elle les chasse aussitôt. Elle avait un mari, une autre vie auparavant. Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, elle nous livre quelques bribes de son passé pour comprendre sa situation, ses choix. Un mystère plane tout au long de ce livre. On sent qu’elle a quelque chose à nous révéler.

Et puis, son quotidien est bouleversé par un événement qui déclenche une série d’autres événements perturbateurs que je vais taire pour ne pas divulgâcher.

Il y a beaucoup de paroles fortes dans le récit de cette femme, que j’ai notées et ajoutées ci-dessous. A la fin de l’ouvrage, l’auteur confie son intention en écrivant ce roman. J’ai beaucoup aimé cette attention de Pierre Chavagné, c’est éclairant. L’écriture est poétique. Elle m’a captivée. J’ai enchaîné les 156 pages et ça c’est un signe qu’il s’agit d’un très bon roman ! La fin est inattendue. J’ai trouvé ce texte fort et original.

Si vous aimez les romans où il est question de la relation entre l’homme et la nature, qui vous engage dans une réflexion, celui-ci devrait vous plaire. Et pour achever de vous convaincre de le lire, c’est l’occasion également de découvrir cette maison d’édition marseillaise, Le Mot et le Reste, qui mérite davantage de visibilité.

Une très belle surprise dans cette sélection 2023 pour le Prix Orange du Livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Mes souvenirs sont des crépuscules ; aucune de mes histoires n’a de commencement. 

Son œil fixe la frontière. À l’ouest, une colline nue et ronde, tachée de genêts ; à l’est, une forêt de pins noirs au garde-à-vous ; entre les deux, s’étirant du nord au sud, un plateau karstique, une étendue rase, sans arbre ni buisson, aux herbes trop courtes pour onduler dans le vent. Tout y est figé. Seules les ombres changeantes des plus gros rochers posés là insufflent la vie. »

« Au coucher du soleil, après six heures d’observations, la routine débute. Quelle que soit la saison, elle se déshabille, étire ses muscles, puise de l’eau dans la grotte avec un bol en terre cuite et se lave dehors avec un savon à base de cendre et d’argile. Elle ne descend à la rivière qu’une fois par semaine. En s’exposant moins, elle réduit le risque par sept – la survie est aussi une affaire de statistique et de grands nombres. »

« Je prélève ma part, ni plus ni moins. Je tue pour vivre, pour ma sécurité et ma nourriture. Dans la société, c’est la même tuerie sauf qu’ici, je ne délègue pas mes besognes au boucher et au militaire. Dans la forêt, je m’expose, je me salis. »

« Je n’ai plus parlé à un humain depuis trois ou quatre ans. Le silence est surmontable, cependant le regard des autres me manque. À quoi bon s’habiller, s’appliquer, se dépasser ou créer, sans un retour, même muet. Les compliments me manquent, les disputes aussi. On ne grandit bien qu’en se cognant aux autres. »

« La forêt apparaît romantique au citadin, un lieu où il fait bon se perdre en quittant la piste. Un jardin d’Éden synonyme de liberté, de paix retrouvée. Jean-Jacques Rousseau a contribué à ancrer ce mythe idyllique. En réalité, la forêt est un organisme vivant, une terre plantée d’arbres qui se ressemblent tous et qui veulent votre peau. Ils vous écrasent de verticalité, vous égarent, vous écœurent de vert, vous assoiffent, vous empoisonnent de champignons, de plantes et de baies. La forêt est un piège à ciel ouvert et si la leçon est mal apprise, elle se referme sur vous, tel un tombeau. Voilà le paradis de Rousseau. L’apprentissage est long pour que cette masse de végétation devienne un éden primitif. La forêt est dévoreuse d’espoir ; elle vous autorise à passer, rarement à rester. Même la forêt du Paradis. »

« A quoi bon ressasser mes souvenirs, des émotions brutales vont m’emplir et tirer sur les coutures qui me font tenir. »

« La tempête balaye la falaise de son hurlement, le chambranle grince et la bâche clouée sur la porte claque dans le noir. Comme si cela ne suffisait pas, l’âtre de la cheminée souffle la suie sur le sol – l’haleine du diable. »

« Elle porte la liseuse à ses narines, fragrance de plastique : « Liber electronicus », songe-t-elle. Elle sourit de sa plaisanterie. Liber en latin signifie « livre » mais aussi l’une des trois épaisseurs de l’écorce d’un arbre. Elle clique sur le bouton ON, la date s’affiche. Elle s’étonne d’être le 2 janvier, 8h32. Si l’objet dit la vérité. Elle a passé une nouvelle année sans se douter de rien. Elle avait compté les jours au début, mais à quoi bon tenir calendrier quand on est seul, les saisons suffisent. Son temps est sans horloge. C’est le temps du soleil et de la pluie, de la floraison et de la dormance, du jour et de la nuit, le temps de la sève et des bêtes.
Elle fait jouer le menu et plonge dans une liste vertigineuse de cinq mille huit cent trente-deux livres. Une vie entière de lecture n’y suffirait pas. Le travers de l’homme est de prendre toujours plus que ce dont il a besoin. « Pauvre société de consommation ». Depuis peu, elle recommence à parler pour elle-même. Des phrases qui tombent dans le vide, c’est plus fort qu’elle. Ses idées refusent de rester informulées. »

« Elle s’étourdit dans la consultation de l’index et choisit au hasard Ouvert la nuit, parce que le titre est à propos et Fouquet ou le soleil offusqué parce qu’il est du même auteur. Elle ne parvient pas à se défaire des délicieuses nouvelles de Paul Morand. Rien n’est plus éloigné de sa vie et de ses préoccupations que les existences dissolues des dames des Années folles ou de la déchéance de Nicolas Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV. Cependant la magie opère, le style happe avec une telle vigueur qu’elle en oublie de déjeuner, comme elle n’a rien chassé ni cueilli depuis six jours, elle jeûne aussi au dîner. Elle n’envisage pas la douzaine de châtaignes qui constituent sa réserve en dernier recours. Promis, demain elle pêchera. La nuit, elle dort à peine, car un roman d’Albert Cohen la passionne jusque très tard. Elle ne suspend sa lecture que pour nourrir le feu et boire de l’eau. »

La soirée de remise du Prix VLEEL 2022

De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cette magnifique soirée du 14 avril 2023 au Labo des éditions. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram. Mais quelle soirée !

C’était un plaisir de retrouver l’équipe VLEEL en chair et en os ! Mais aussi des visages de vleeleurs, blogueurs et blogueuses que j’ai reconnues en arrivant, des personnes croisées lors du Prix Orange du Livre ou des 68 premières fois, avec toujours le même bonheur de pouvoir parler de livres et de littérature avec des passionnés.

Une soirée décontractée et chaleureuse animée par notre maître de cérémonie Anthony Lachegar ou @serial_lecteur_nyctalope sur Instagram. La remise du prix a été un moment émouvant. Félicitations encore à :

  • David Meulemans des éditions Aux Forges de Vulcain pour le prix de la maison d’édition.
  • Alexandra Koszelyk pour le 1er prix auteur pour son roman « L’Archiviste » publié Aux Forges de Vulcain.
  • Leïla Bouherrafa pour le 2ème prix auteur pour son roman « Tu mérites un pays » aux éditions Allary.
  • Anthony Passeron pour le 3ème prix auteur pour son roman « Les enfants endormis » aux éditions Globe.

Une maison d’édition chouchou et trois excellents romans que j’ai aimés et que je vous invite à lire si ce n’est pas encore fait !

Nous avons pu discuter avec les auteurs et éditeurs présents. J’en ai profité pour faire dédicacer les livres des autrices et auteurs présents : Léna Paul-Le Garrec, Agnès de Clairville, Charles Roux, Stéphane Guiran. J’ai manqué Éliette Abécassis, mais il y avait tellement de monde avec qui discuter que le temps a passé à toute allure. Ce fut un moment privilégié en compagnie de tous. J’ai longuement discuté avec Maria Larrea et trouvé en elle une fan de Marie-Hélène Lafon. Nous avons échangé autour de nos dernières lectures. Elle m’a conseillé le roman de Lauren Groff, « Matrix », que j’ai acheté le lendemain et que je lirai bientôt.

Ma fille m’avait accompagnée. Elle a adoré cette soirée. Elle avait pour mission d’être la main innocente pour le tirage de la tombola. J’avais cousu trois pochettes à livres pour cette occasion. J’ai d’ailleurs remporté un des très beaux lots de la tombola. Il est composé de trois livres, une bougie et un marque-page « J’peux pas j’ai Vleel! » Il y a le roman d’Alexandra Koszelyk, un des nouveaux plis des éditions de l’Orma (je les adore), il s’agit de celui la correspondance entre Marx et Engels, des contes et nouvelles de Guy de Maupassant. Comme j’ai déjà le livre de la lauréate, j’organiserai bientôt un concours sur mon compte Instagram pour le faire gagner. Je l’ai fait dédicacé par l’autrice.

Ma valise était remplie à moitié de livres bien entendu. Il y a même un petit livre supplémentaire qui s’y est glissé au retour. Delphine m’a offert un livre de Marie-Hélène Lafon dédicacé. Team #lafonmania ! Je ne l’ai pas encore découronné.

Nous sommes rentrées avec plein de souvenirs et l’envie de revoir très vite tous les vleeleurs.

Le frère impossible / Alexandre Feraga

Voici un roman autobiographique bouleversant qui aborde de nombreux thèmes et posent beaucoup de questions notamment sur l’identité et la paternité.

Le narrateur est donc Alexandre Feraga. Il raconte son enfance meurtrie mais aussi et surtout son histoire familiale, celle de son demi-frère, Samir. Ou comment deux frères empruntent deux chemins totalement différents, l’un l’écriture, l’autre la radicalisation. Il fait des allers-retours dans le passé et progresse vers le présent en dévoilant des éléments au fur et à mesure.

Tout commence en 1975 lorsque le père fuit l’Algérie avec ses 4 enfants en bas âges. La grand-mère a tout organisé. Ils laissent derrière eux, un pays, une identité et surtout la mère des enfants, Khadija.

Le père trouve une nouvelle femme en France avec qui il a un fils, Alexandre, le dernier né de la fratrie. Les enfants ont le même père mais pas la même mère. Le père est mutique, ses silences sont oppressants. Les enfants recherchent son amour, son attention mais ne trouvent rien en retour. Ils grandissent dans un vide sentimental, abandonnés à eux-mêmes. Il ne sait pas ce que c’est être père.

Alexandre subit les coups de son frère aîné, Samir. Personne ne le défend, sa mère non plus. Il se réfugie dans son imaginaire, dans les maisons chaleureuses de ses camarades, dans la forêt, dans un placard. Il se cache pour éviter son frère mais quand cela est impossible, il plonge dans ses pensées et l’univers rassurant qu’il s’invente.

A ses dix ans, son père l’emmène en Algérie. La famille l’accueille comme un prince. Il se sent aimé, choyé. Jusqu’au moment où son enfance bascule. Cette fête est organisée pour sa circoncision. Il vit très mal cet événement violent. Il en veut à son père.

Puis il y a quelques amitiés marquantes dans la vie du narrateur. Quelques moments de répits aussi avec son frère, mais la délinquance n’est jamais loin. Il l’entraîne dans des coups, des vols. Malgré cette enfance difficile, ce manque d’amour et de repères, il grandit et s’émancipe de l’emprise de son père et de son frère.

Il y a de magnifiques passages rendant hommage à la littérature, au pouvoir des mots, à l’écriture. Malgré la noirceur de cette enfance maltraitée, le roman parlera aux amoureux des livres. Il fait la part belle à la résilience par la littérature. J’ai d’ailleurs pensé au livre de Xavier Leclerc en lisant ce roman. L’écriture est très belle.

Il fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2023 et c’est un coup de cœur pour moi !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Annaba, 1975
Le port s’éloigne dans les yeux des sœurs jumelles. C’est un décor à demi réel. Fascinant, effrayant. Elles découvrent qu’on peut faire disparaître un monde par la distance. Elles n’ont jamais pris le bateau au saut du lit. Elles se serrent l’une contre l’autre. Leurs cheveux bouclent dans l’air marin. Le vent les défait. Elles pensent à leur mère qui s’éloigne aussi. Elle ne les aurait jamais laissées sortir coiffées de la sorte. Elles n’ont jamais quitté leur mère. Elles sont tout juste assez grandes pour poser le menton sur le bastingage. Elles ne savent pas combien de temps va durer ce voyage. La brutalité du départ empêche la tristesse de s’exprimer. La réalité ne pèse pas encore son poids véritable. Leur père ne dit rien au-dessus de leurs épaules. Pour lui, l’heure est déjà à l’oubli. Les sœurs ignorent qu’il leur faut à tout prix se souvenir de ce qu’on les force à quitter. Elles sentent la peur grossir dans leur ventre. La décision d’un père ne devrait jamais effrayer ses enfants. »

« Ils sont deux douleurs qui s’apprivoisent. »

« Ce jour-là, je n’ai pas vu l’heure tourner, la menace de Samir avait cessé de palpiter en moi ; j’avais même fini par oublier mes mains endolories. Il était près de 20 h quand nous avons arrêté de jouer. Je devais traverser la ville pour retourner chez moi. J’ai fait tout le chemin en courant. Mes poumons étaient en feu. Avant d’entrer dans le lotissement, il fallait traverser une artère. J’étais terrorisé à l’idée que mes parents soient en train de me chercher partout. C’était la première fois que je rentrais si tard. J’entendais déjà les terribles remontrances que j’aurais à subir. Empêtré dans mes pensées, j’ai traversé au feu rouge piéton, juste devant le nez d’une voiture : celle de mes parents. Mon père a freiné, m’évitant de justesse, puis il est reparti en douceur. Il ne s’est pas arrêté pour me prendre à bord, il a continué sa route. Quand je suis arrivé à bout de souffle, mes parents déchargeaient les courses. Ma mère m’a rappelé de ne pas rentrer si tard, mon père m’a simplement dit de ne pas rentrer les mains vides et m’a tendu un sac de provisions. Je n’ai même pas eu droit à une engueulade. Mon père avait failli m’écraser, mais pas un mot n’est sorti de sa bouche à ce sujet. Longtemps je me suis demandé ce qui aurait bien pu animer quelques sentiments chez eux. Que je m’écrase sur le pare-brise pour leur obstruer la vue ? Qu’ils traînent mon corps sur une centaine de mètres pour enfin se rendre compte de ma présence ?  Que la morgue leur rappelle mon identité ? Je jugeais ma mère avec autant de dureté que mon père pour la simple raison qu’elle acceptait d’être sa passagère. Tout le temps où je m’étais enfui pour échapper à Samir, mon cartable était resté sur le trottoir, essuyant quelques averses. Deux cahiers étaient trempés et bons à mettre à la poubelle. Le pire je crois, c’est que le reste de la fratrie était rentré en passant devant mon cartable, avait dîné sans s’inquiéter une seconde de mon absence. »

« A cette époque, j’échappais à mon frère sans l’aide des mots. Je me réfugiais, en pensées, dans des lieux amis, je leur confiais mes sens. Mes genoux écorchés, mes vertèbres meurtries, les ecchymoses sur mes cuisses n’étaient pas de taille face à cette autre interprétation de la vie qui s’exprimait en moi grâce à ces puissances de l’esprit.
Ainsi, pendant que des pieds malmenaient mon corps, des images rassurantes naissaient dans ma tête, comme le domaine des géants bleus, ces hauts sapins qui faisaient comme une haie d’honneur de part et d’autre du chemin menant au cœur de ma forêt. Personne, pas même Samir, ne pouvait m’atteindre là-bas. »

« Et pendant que de nouvelles baffes tombaient, je pensais : je suis Huckleberry Finn. Je suis Nils Holgerson. Je suis Jim Hawkins. Je suis tant d’autres à venir. Malgré tes poings et tes insultes, je reste inatteignable. »

« On connaît si mal ses enfants dans cette famille qu’on finissait par les confondre. »


 « Après l’épisode du portefeuille, Samir avait tenu à me signifier plus concrètement qu’il avait la mainmise sur mon existence. Je n’étais pas en mesure de m’opposer à lui. Toute volonté de lui échapper était vaine. Je lui appartenais. Notre lien se renforçait. Il devenait même plus fort que celui que je rêvais d’entretenir avec notre père. »

« Une question avait surgi au détour de cette lecture : Quel était l’intérêt de créer et de faire vivre un personnage qui n’a rien d’autre à raconter que son malheur, ou l’inverse, qui n’a que son bonheur à livrer en pâture ? Les explications de texte de notre professeure de français ne m’avaient pas fourni de réponses satisfaisantes. J’avais tout de même tiré de l’expérience plusieurs enseignements qui éclairèrent ma relation avec les livres : tous les personnages n’étaient pas des compagnons de route, tous les sentiments étaient permis en lisant. Il existait des histoires qui embarquaient des lecteurs pour les mener nulle part, des livres qu’on achevait sans faim. Plus fort encore, il m’arrivait de lancer des prières en l’air afin de devenir moi-même un personnage de fiction, qu’on me transforme définitivement en mots, que je sois accueilli par des milliers de lecteurs, hébergé dans leur cerveau, irrigué de leur intelligence et bercé par leur voix intérieure. Je continuais de rêver à ce voyage infini qui, à chaque lecture, me ferait renaître dans un dénouement heureux. »

Un puma dans le cœur / Stéphanie Dupays

Entre récit intime et roman, ce livre m’a totalement happée le temps d’un après-midi. Je l’ai littéralement dévoré !

La narratrice raconte une sorte de légende familiale, son arrière-grand-mère serait « morte de chagrin, le cœur brisé » suite aux décès de ses 2 fils puis de son mari. Sa mère entame des recherches généalogiques mais ne maîtrisant pas Internet, elle ne va pas au bout de son entreprise. Alors la narratrice saisit dans un moteur de recherche connu le nom de son aïeule et découvre des dates différentes qui dévoilent qu’elle a vécu âgée : Anne Décimus 1875-1964. Alors pourquoi sa grand-mère se dit orpheline et pourquoi a-t-elle été confiée à un orphelinat ?

Elle n’obtient aucune réponse de sa grand-mère dont la mémoire sombre. Peu à peu elle va rassembler les pièces du puzzle de la vie d’Anne Décimus. Elle consulte les archives, demande des autorisations. A force de patience et de ténacité, la lumière sur ce secret de famille se fait.

C’est tout simplement passionnant. On suit le cheminement de la narratrice. On vibre avec elle lors de ses découvertes. Et bien sûr on se pose aussi des questions.

C’est le premier roman de Stéphanie Dupays que je lis et j’ai très envie de lire ses précédents. D’ailleurs son premier roman a fait partie d’une sélection des 68 premières fois, un signe qui ne trompe pas !

Et quel titre ! Magnifique. Les titres de chapitres sont aussi très beaux et correspondent à des livres dont la liste se trouve en fin d’ouvrage.

« On traverse des nuits qui vous changent de règne »

« Comment rassembler les milles infimes débris de chaque homme »

« Tu sais que c’est l’obscur de ton cœur qui guérit »

J’ai beaucoup aimé ce roman, un peu moins la deuxième partie qui aborde l’histoire des établissements psychiatriques et de la psychiatrie. Petit bémol qui en fait un presque coup de cœur de la sélection du Prix Orange du livre 2023 ! Parce qu’à la fin il doit en rester 5 puis 1 ! Le choix est rude.

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
Je viens de loin de beaucoup plus loin qu’on ne pourrait croire


« C’est une famille restreinte, quelque peu ratatinée, que la mienne. Mes parents, ma grand-mère et moi. C’est tout. Depuis sa retraite, ma mère a entrepris d’y ajouter des ascendants puisque je lui refuse les descendants : elle s’est mise à la généalogie. »


« Je ne sais ce qui est le pire : pour Anne, d’avoir vécu séparée de ses filles, rejetée par sa famille ou, pour ma grand-mère, d’avoir été trompée quant à la mort de sa mère. Je songe à tout ce dont elles ont été privées : amour, réconfort, sécurité, et j’en ressens une tristesse infinie. Chaque fois que je pense à cette histoire, ma poitrine se gonfle de toutes les larmes que le mensonge à fait couler à l’asile comme à l’orphelinat. C’est un chagrin enfoui de longue date qui remonte, clandestin, irrépressible, et qui me serre la gorge.
Moi aussi je suis – un peu – privée de quelque chose. Par contagion. Je ne sais précisément nommer la perte. Ce n’est évidemment pas une douleur semblable à celle d’un deuil. Il y a une perte tout aussi palpable bien que différente. Une image tourne dans mon cerveau. Le choc d’une balle sur un pare-brise. A partir de l’impact central, la brisure se propage en une étoile constellée de minuscules cristaux. Très loin dans le temps et dans l’espace, l’onde de choc a fêlé quelque chose en moi. »


« Un je-ne-sais-quoi grondait et on ne pouvait l’exprimer avec des mots. Il faut dire que des mots, il n’y en avait pas beaucoup. Dans ma famille on parle peu. C’est peut-être pour cela que j’ai très tôt et voracement cherché dans les livres à combler ce déficit de langage. »


« Je voyais bien que ma grand-mère avait cédé à contrecœur, sans comprendre pourquoi. Unique petite-fille, j’ai été pour ma grand-mère, au milieu de tous ses morts, bien plus qu’une enfant. J’étais le pain blanc après des décennies de pain noir, le retour du balancier, la revanche sur un destin jusque-là peu favorable, le bouclier entre elle et l’épouvante. J’ai aussi été le réceptacle de toutes ses angoisses : chaque famille infantile, chaque accident bénin suscitait une inquiétude disproportionnée. Et si la trêve inespérée du sort prenait fin aussi subitement qu’elle avait commencé ? »


« Certains jours on vit
comme un tableau d’Edward Hopper
il y a cet immense silence
et cette lumière blanche qui dépouille
plus qu’elle n’éclaire
et une sourde inquiétude se glisse dans les failles
comme la fumée et la pluie »


« Puis, à la bibliothèque, je tombe sur Une histoire familiale de la peur d’Agata Tuszynska qui raconte un phénomène similaire. Une fois de plus, le livre qu’il me fallait lire se glisse entre mes mains au bon moment, comme par enchantement, volant au-devant de mes questionnements intimes. »


« Comme la mémoire individuelle, la mémoire collective garde ou supprime, volontairement ou inconsciemment. Archiver c’est choisir. Décider des traces qui méritent d’être conservées. C’est un geste d’une grande violence d’effectuer ce tri entre ce qui est digne d’intérêt pour un chercheur futur et ce qui ne l’est pas. Ce qui échappe à l’archive est réputé sans importance et perdu pour toujours. »


« L’épigénétique a montré que les épreuves, les chocs, les deuils qu’ont vécus nos ancêtres ne se lèguent pas seulement par le climat familial ou la fréquentation des personnes mais marquent le patrimoine génétique qui se transmet de génération en génération. Je lis le compte-rendu de la curieuse expérience menée par des chercheurs d’Atlanta. Les scientifiques ont fait sentir des fleurs de cerisier à des souris tout en provoquant des stimuli douloureux. Ces souris se sont mise à craindre cette odeur spécifique. Plus surprenant, leurs descendants jamais soumis aux stimuli ni aux fleurs de cerisier développent eux aussi une réaction de stress et de rejet face à cette odeur. »


« Quand je ne sais que penser, j’écris. Je tente de retrouver les quelques faits en lambeaux dont je dispose, comme on dit « retrouver ses esprits ». Dans l’espoir naïf d’y voir surgir un sens. Et quand l’émotion déborde de la phrase, je l’attrape dans le vers.


Peut-être que si je l’écris ça ira mieux
Je ne sais pas
exactement ce que
« ça »
désigne
Peut-être que je m’invente
des nécessités un but une direction
pour apprivoiser le temps
j’essaie
je n’ai rien à perdre
Qu’est-ce que je cherche à sauver
mon arrière-grand-mère
ma grand-mère
ma mère
moi ?
Ecrire est :
la seule manière de regarder
la réalité
sans qu’elle s’abatte sur moi
comme une maison en flammes
la seule manière de retrouver ce qui est
perdu
dans les décombres »


« Quand on lui demande de parler de sa mère, elle dit qu’elle est morte de chagrin, le cœur brisé. C’est la meilleure version de l’histoire, celle qui a le pouvoir de réparer tous les dégâts. Chacun s’arrange comme il peut avec la souffrance. »

Le gardien de Téhéran / Stéphanie Perez

« Ce roman s’inspire d’une histoire vraie, celle du musée d’Art contemporain de Téhéran, ouvert en 1977. Un musée dont le destin est intimement lié à celui de son gardien, gamin des bas quartiers, qui a contribué à sauver et à conserver les trésors de l’impératrice Farah Diba lors de la révolution islamique de 1979. »

Ensuite, Stéphanie Perez modifie des noms, ajoute des éléments de fiction et écrit ce premier roman. On ne peut que louer l’intention de ce roman. C’est une ode à l’art, à la culture et à la liberté. Cependant j’ai vraiment peiné à trouver le rythme, la petite musique de l’écriture de l’autrice. Je n’ai pas eu de coup de cœur comme mes camarades anciens jurés du Prix Orange du Livre. Ce n’est donc pas un titre que je défendrai pour figurer parmi les finalistes même si je pense qu’il plaira à un grand nombre de lecteurs.

Je vous laisse donc découvrir l’incroyable aventure de ce jeune gardien de musée à Téhéran, Cyrus Farzadi, qui sauva de la destruction de nombreuses toiles de grands peintres occidentaux. Les passages où il s’ouvre à la peinture sont touchants. Vous pourrez vivre à ses côtés la révolution islamique et comprendre un peu mieux l’Iran.

Stéphanie Perez est grand reporter pour France Télévisions. Elle connaît très bien son sujet. Peut-être a-t-elle eu du mal à franchir la frontière de la fiction et s’affranchir de l’écriture journalistique.

Une lecture commune avec Anaïs, qui a eu le même ressenti que moi. Sa chronique est à lire sur son compte Instagram @la_page_qui_marque ou son blog.

Note : 3 sur 5.


Prologue
Téhéran, mars 1979
« Dehors, en ce froid matin de 1979, Téhéran se recouvre peu à peu de noir. Plus rien de ne peut arrêter la vague révolutionnaire chargée d’écume de colère qui submerge la capitale iranienne. Le danger est là, désormais, à la porte du musée, impossible de lui échapper. »

« Cyrus se retrouve projeté au milieu de la révolution comme un bateau ivre en pleine mer, il tangue, il a du mal à garder le cap, il est saisi de nausée. La ville n’est plus qu’un long cri qui se multiplie à l’infini. – A mort le chah ! Mort aux Pahlavi ! »


« Diba, Cyrus et Reza viennent chaque jour, ou à tour de rôle, pour ne jamais laisser les tableaux seuls, ils veillent sur eux comme sur les enfants qu’ils n’ont pas. Le musée est un cocon dans lequel ils trouvent refuge. Le dernier vestige de leur monde qui s’effondre, et auquel ils s’accrochent désespérément même s’ils savent que le naufrage est inéluctable. Ils sont comme le capitaine et les matelots d’un navire qui s’apprête à couler mais qu’ils n’abandonneront jamais. »


« Des œuvres qu’on ne regarde plus sont-elles condamnées à mourir à petit feu ? »

Une araignée dans le rétroviseur / Patricia Bouchet

Une femme revient dans la maison de son enfance, à Saint-Martin. Elle entre dans la maison et le lecteur visite avec elle chaque pièce. Chacune faisant resurgir des souvenirs et des odeurs. On fait la connaissance des membres de sa famille. Dans la cuisine, ce sont des odeurs de nourriture et surtout sa grand-mère qui apparaissent. Elle lui rend un bel hommage. Puis une pièce devient synonyme de dégoût et fait remonter un événement enfoui, qu’elle avait tenté d’oublier.

Après la maison, elle se promène dans le jardin, la forêt. La nature devient très présente. C’est un lieu de ressource pour elle. On assiste à sa renaissance. Cette visite est un véritable cheminement. La narratrice est une femme résolument tournée vers la vie quand elle repart de Saint-Martin.

Je découvre ce tout petit livre de 61 pages, sur le thème de la résilience. Un premier roman empli de poésie. Merci les 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Préambule :
« Saint-Martin,
Tu es cette maison ventrue, là-bas, enracinée sur cette terre comme les arbres imposants qui t’entourent, et tu renfermes une histoire.
L’idée de revenir vers toi, forte. »

Incipit :
« Entre chien et loup, je pars. »

« Je me souviens de l’odeur solennelle des murs, pareille à l’ambiance sacrée des églises, de ce quelque chose de froid, de pur et de précieux. J’accédais à l’essentiel.
Je ferme les yeux, je survole les différentes pièces. J’ai presque peur de ne pas reconnaître les lieux. Des souvenirs défilent à toute allure, des visages… des odeurs… des couleurs… des joies et des peines aussi.
Je suis là, je suis prête.
Je vais renaître et devenir. »

Dans cette cuisine où tout encore porte sa trace, j’aimerais revoir, ne serait-ce qu’en songe, cette vieille femme aux cheveux gris préparant le repas du dimanche.
Elle épluchait les légumes du jardin, étêtait les gousses d’ail avec dextérité. Seule l’arthrose a eu raison de sa main à la peau fine et vieille. Le vieux couteau retirait toutes les parties croquantes et indélicates d’une laitue. Ne restaient alors que les tendres feuilles vertes et jaunes qui finissaient dans des bains d’eau fraîche.

Toutes ces odeurs de cuisson, de chair roussie, de beurre fondu, d’ail écrasé, de légumes épluchés, ces odeurs subtiles, bien particulières, de bois brûlé, de pain grillé, de café au lait chaud, toutes viennent me remémorer qu’ici, dans cette cuisine, j’ai savouré une présence.
Celle de Jeanne, dite « Jeannette ».

« Le Secret est présent, je le sens, il es partout tout à coup. Le mien est verrouillé, oublié dans une valise imaginaire, cachée dans le grenier de ma maison intérieure. Je comprends enfin la raison de ce retour.
La clé.
Je dois faire resurgir la clé qui détient la vérité. Comme celle gardée dans la poche d’un vieux vêtement que l’on endosse chaque jour. »