Le petit roi / Mathieu Belezi

Les éditions du Tripode ont entrepris de rééditer toute l’œuvre de Mathieu Belezi. Il s’agit donc ici du premier roman de l’auteur, paru en 1998 initialement aux éditions Phébus et actuellement indisponible. Le texte n’a pas été retouché et il reste très cohérent.

J’avais adoré « Attaquer la terre et le soleil », paru en 2022 au Tripode et qui a reçu le Prix littéraire du Monde. Je n’ai donc pas hésité une seule seconde pour plonger dans ce livre en espérant retrouver la sublime écriture de Mathieu Belezi.

Mathieu, 12 ans, est confié à son grand-père maternel pour deux ans. Ses parents se déchiraient devant lui alors qu’il n’était qu’un enfant. Cette période l’a forcément marqué et ressortira sous forme de colère et de cruauté. Des scènes de violence conjugales passées surgissent dans le présent et se mêlent au texte. Le matin, il prend son vélo pour aller dans un collège catholique. Au père Tronc il préfère dire que ses parents sont morts. Et puis il se défoule sur son camarade de classe Parrot ou encore le chat. Raconté à la première personne, le lecteur vit et ressent la même chose que Mathieu.

C’est un garçon révolté. Il refuse de lire les lettres envoyées par sa mère, mais il n’espère qu’une chose, la revoir. En attendant, il se construit une cabane, il s’occupe des animaux de la ferme et du jardin avec son Papé qu’il adore. Une vie simple à la campagne, qui se déroule a priori dans les années 1950.

Il est aussi beaucoup question du corps, Mathieu devient un adolescent préoccupé par les filles dont le désir s’empare de son corps et de son esprit.

Il y a de magnifiques et poétiques descriptions de la nature. Les saisons défilent dans la garrigue. Bref l’écriture est sublime. Les émotions, les sensations et les sens constituent ce texte. D’ailleurs la fin est terrible et surprenante. Elle reprend la première phrase du roman : « Finissons-en ».

Un roman court, âpre, puissant et émouvant. Un classique !

Mention spéciale pour la magnifique couverture illustrée par Martin Zanollo.

Merci VLEEL et Le Tripode pour cette lecture.
Ne manquez pas le replay de cette rencontre exceptionnelle !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Finissons-en.
Mon père ou ma mère, un jour de valse, serra un peu plus fort qu’il n’était permis le corps dansant de l’autre. Cela suffit. Au temps où la province ne rêvait que de mariage, un rien était prétexte.
C’est dans cette étreinte de bal que commence l’idée de mon existence. »

« La porte de la cuisine est ouverte, mon bol est sur la toile cirée, quatre tartines beurrées sont empilées à côté de la cuillère. Il n’y a plus de feu dans la cheminée.
– Papé !
J’entends sa voix qui me répond ; lointaine, elle entre par la porte avec les trilles d’oiseaux revenus on ne sait d’où, avec des odeurs grasses de terre et d’eau, et le filet aigre-doux de la rosée. »

« A la cantine il faut d’abord prier avant de manger. Ensuite, les pommes de terre ont ce goût de prière, la viande, le pain, tout. »

« Rien ne va plus, l’ivresse d’une rage sans objet m’envahit et tourne en moi comme un bourdon empiégé donnant de la tête contre les murs. »

« je restais à proximité de sa jupe qu’une de ses mains lissait machinalement, je sentais que tout pouvait recommencer, qu’elle n’en avait pas fini avec la haine, que c’était même sans fin »

« Je voudrais que mes parents soient morts.
Dans le champ gelé que fréquentent les corbeaux je joue l’épouvantail. Debout, le corps camouflé par un sac de pommes de terre percé de trois trous, je me fige les bras en croix. Il fait si froid que j’espère voir le sang cailler dans mes veines.
Le soleil me tourne autour, découpe sur les labours une ombre qui n’est pas mienne, que je viens d’inventer pour le besoin de me faire du mal. Les corbeaux posent un œil méfiant sur mes hardes, sautent sur leurs pattes, croassent, déploient de lourdes ailes pour retomber mollement un peu plus loin. Noirs sans nuance, dans le miroir de ce jour que la terre et le ciel illuminent, ils sont l’expression d’une douleur que je ne peux pas nommer. »

Tempêtes et brouillards / Caroline Dorka-Fenech

Carina vit à Paris de jobs alimentaires. Après des études de lettres, elle essaie d’écrire son premier roman. Son père, Jean-Pierre Hernandez, l’appelle pour lui annoncer qu’il part vivre au Maroc. Il lui demande de venir le voir. Elle lui répond qu’elle est occupée, qu’elle n’a pas le temps. Au fur et à mesure de leurs conversations téléphoniques hebdomadaires, on sent qu’elle ne veut pas voir son père. Les souvenirs d’enfance resurgissent. Sa mère est partie quand elle avait 6 ans, la laissant avec ses deux frères aînés et son père. Son père répète encore et toujours qu’il s’est bien occupé d’eux, que Carina a pu faire les études qu’elle a voulu, que ses frères ont bien réussi.

Puis son père l’appelle pour lui annoncer qu’il va se marier avec une jeune femme du même âge que Carina. Il va se convertir à l’Islam pour pouvoir l’épouser et vivre avec elle. Carina explose de colère, son amoureux, Oren, ne l’a jamais vu ainsi. Son père déshérite ses enfants. Ils ont assez reçu. Il lègue tout à Asma, sa jeune épouse, qui en aura davantage besoin lorsqu’il mourra.

Le prologue est un extrait d’une pièce de Shakespeare, Le Roi Lear, où le roi déshérite ses filles. L’autrice fait un parallèle entre les deux histoires, la sienne et celle de la fille du roi Lear, Cordélia. Carolina Dorka-Fenech précise au début que le roman est inspiré de sa vie :

« Mais écrire c’est aussi partir à la découverte de ce qui, en soi, n’est pas seulement soi. C’est s’effacer. Accueillir l’anonyme. Je est ici l’entrée d’un labyrinthe où s’entremêlent les souvenirs, les recherches, les questionnements, les inventions et les mythes. »

Ce roman est écrit à la première personne du singulier, ce qui donne l’impression de lire un récit intime. Carina raconte des souvenirs d’enfance, sa relation avec son père, son dégoût pour le mariage de son père, sa difficulté d’écrire, son besoin d’être indépendante vis-à-vis de son conjoint qui est architecte. C’est un récit torturé, parfois plombant, bref ce n’est pas un roman feelgood mais l’écriture est incroyable et forte. On ressent le besoin vital pour Carina d’écrire. L’écriture lui permet de mettre des mots sur ses blessures, fêlures, peurs, une sorte de quête. Il est aussi question de résilience et de pardon, d’amour filial, de la mort, mais cela je vous laisse le découvrir en lisant ce roman bouleversant qui m’a totalement happée.

Un coup de cœur lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023.

Note : 4.5 sur 5.


Note de l’autrice :
Je ne nie pas m’être inspirée des conversations téléphoniques qui m’ont liée et déliée à mon père, mort le 16 mai 2019 à Nice et mis en terre à Marrakech selon sa volonté. Mais écrire c’est aussi partir à la découverte de ce qui, en soi, n’est pas seulement soi. C’est s’effacer. Accueillir l’anonyme. Je est ici l’entrée d’un labyrinthe où s’entremêlent les souvenirs, les recherches, les questionnements, les inventions et les mythes.


Début du prologue :
« On imagine une lande déserte, avec des yeux qui saignent, énucléés.
Ce sont les yeux de l’homme qui n’en a plus besoin, car il ignore où il va.
A l’orée de son errance, il croise trois vagabonds.
Acte IV, scène III, l’un d’eux est le roi Lear.
Une couronne d’orties orne sa tête, plutôt qu’un diadème d’or.
Jadis il a déshérité sa petite dernière, son enfant préférée.
Jadis il a légué son royaume à ses deux autres filles, jugées plus affectueuses.
Jadis il a cru pouvoir habiter ses anciens châteaux jusqu’à sa mort.
Mais les héritières l’ont banni.
Et le voici, roi déchu, vêtu de regrets, perclus de loques.
Incapable de comprendre les raisons de tant d’ingratitude. »


Fin du prologue :
« Je tente d’imaginer cette lande particulière où mon père a erré, réfugié dans son lointain royaume.
Je suis sa dernière fille et, bien avant de mourir, il m’avait déshéritée lui aussi.
Peut-être était-il malheureux.
Je ne crois pas qu’il était fou. »


Le départ
Hiver 2005
« Un désir de roman m’avait réveillée avant l’aube et j’avais commencé à écrire, pendant des heures obscures, à lutter pour trouver un sens à l’informité de mes idées. L’incipit me résistait. Cent fois effacés, cent fois récrits, les mots enfant, mère et absence se blessaient dans la même phrase, lorsque mon père téléphona.
« Je déménage, Carina, m’annonçait-il. J’ai revendu mon appartement. Mes affaires seront transportées par bateau. Ça va me coûter cher mais j’ai comparé les prix. J’ai calculé. Tout est réglé. Je pars vivre à Marrakech. Je quitte la France. Tu prendras l’avion pour venir me voir. Il y a régulièrement des promotions sur les vols. Ce ne sera pas compliqué. »
Il avait détaillé sa décision comme on évoque une escapade anecdotique, des petites vacances. »


« Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. »


« – Je ne crois en rien, avait-il dit.
– Je ne vais pas arrêter de boire du vin ni de manger du saucisson si c’est ça qui t’inquiète, avait-il dit.
Pourtant.
Son choix, j’en souffrais comme s’il n’était rien d’autre qu’un nouvel abandon, une réplique d’abandons très anciens, résonance de la source de mes plus profondes blessures. »


« Ma violence. Comment remonter à sa source ? Comment rejoindre l’origine de ce fleuve de lave creusé en moi ? Est-il possible de l’étancher ? Peut-on assécher sa propre sauvagerie ? J’en observe l’ébullition et je vois : une maman qui s’éloigne, des enfants que l’on fouette, un canapé kaki, velours en lambeaux, espace de sévices. Et puis il y a ce que je vois, et il y a ce que je ne vois pas. Ce qui fourrage, sous le lit, de l’autre côté du sol, au fond du fond, dont on ignore la nature. Occulte. Ce qui tue. »


« Bien sûr, nous savions qu’il y avait peut-être quelque chose de mal à nous opposer au choix conscient de notre père, à sa volonté de favoriser Asma, de la protéger, elle. Mais un homme qui déshérite ses enfants, cela pouvait-il vraiment n’avoir aucune conséquence ? Je repensais à la tempête terrible qui se déclenche, dans Le Roi Lear, après que Lear a déshérité Cordélia, ce que certains analystes nomment sa « faute ». Soudain le monde se retrouve aux prises avec la tyrannie d’un ciel noir, jeté dans le chaos. A travers la question de l’héritage, n’est-ce pas l’ordre du monde que l’on interroge ? »


« Peu à peu, je commençais un nouveau roman. Par respect pour ma profonde nécessité, écrire – mener cette aventure qui me permettrait, peut-être, d’accéder à ce qui jusqu’ici m’était resté caché. Puisque l’écriture est une exploration. Puisque l’écriture interroge. Puisque l’écriture dévoile. Ce qui n’es pas la même chose que de donner des réponses. L’écriture ne fige aucune croyance. Elle oriente les faisceaux. Éclaire les questionnements. Et j’explorerais, et je questionnerais, ce dont je pensais avoir manqué, en chemin. Je fouillerais. Jusqu’à voir, peut-être, qu’il n’y avait pas eu, dans l’enfance, que des gestes violents. Jusqu’à retrouver les accolades chaleureuses, les regards plein de fierté. Jusqu’à déblayer les noirceurs. Non pas les effacer. Les effacer eût été impossible. Il fallait au contraire continuer à avoir conscience des crimes afin d’éviter, plus que tout, qu’ils ne se reproduisent. Les regarder en face, ces crimes – ne jamais les oublier. Les archiver, enfin, pour qu’ils ne prennent plus toute la place. Libérer de l’espace pour les souvenirs heureux, d’où qu’ils viennent. Ainsi découvrir un ciel de ressources. Les ressources de la tendresse. De la douceur. De la consolation. Un ciel bleu. Bleu comme un tableau d’Yves Klein, peut-être, une représentation sensible de l’âme. Beau comme une œuvre d’art devant laquelle venir prier, les jours de gouffre. »

Un grand bruit de catastrophe / Nicolas Delisle-l’Heureux

Ce roman nous plonge dans les grands espaces du Canada, qui paradoxalement enferment ses personnages. Ils sont comme empêchés de partir de Val Grégoire. Leurs pères ont fui, abandonnant femmes et enfants. Une sorte de fatalisme s’abat sur eux. La vie est rude : chômage, alcoolisme, femmes trompées, délinquance, etc.

L’histoire tourne autour de l’amitié de trois enfants : Marco, Louise et Laurence. Ils rêvent d’échapper à leur destin et de quitter Val Grégoire. Devenus adolescents, un événement (que je vous tais pour ne pas divulgâcher) va les séparer. Les parents de Louise partent précipitamment de Val Grégoire avec Louise et ses sœurs. Louise aura pour unique objectif de revenir et de retrouver ses amis. Et puis les « circonstances » comme le dit l’auteur, changent le cours des choses.

Difficile de parler de ce roman sans trop en dévoiler. En tout cas j’ai trouvé l’histoire originale et prenante. La structure du roman également car elle n’est pas linéaire. On passe d’un point de vue à l’autre des personnages habilement, en alternant le présent et le passé. Les parties sont entrecoupées du point de vue des ouananiches, ces enfants, camarades du trio d’amis qui sont toujours restés à Val Grégoire et ont compris eux : « nous, natifs de Val Grégoire, étions condamnés à ne jamais pouvoir partir d’ici ». Peu à peu on retrace la vie de Louise, Marco et Laurence. Louise est solaire, forte, tenace, impossible de ne pas s’attacher à cette jeune fille.

Nicolas Delisle-L’Heureux dans ce second roman parle très bien de l’amitié et de l’adolescence. Il interroge la reproduction du schéma familial, le déterminisme social, peuvent-ils échapper à leur destin ? Il est aussi question de vengeance, du rapport entre femmes et hommes, de familles dysfonctionnelles, de Wendy, la sœur de Laurence, handicapée mentale. J’ai aussi beaucoup aimé les mots et expressions québécoises. L’écriture est vive et inventive, bref c’est une voix singulière. Ce roman peut paraître noir mais il se révèle aussi drôle par moment et il y a toujours une lueur d’espoir. Impossible de savoir ce que les personnages vont faire ou dire, je me suis laissée totalement embarquer, porter par la plume de cet auteur canadien. Encore une belle découverte grâce aux Avrils.

Un coup de cœur lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023 !

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Il y a trois semaines, Wendy a vu Mémère accoucher en silence dans le garage. Pas ne plainte. Les chatons sont apparus comme des gens qui se penchent pour passer une porte un peu basse, un, deux, trois, quatre. Ils étaient tellement beaux que Wendy en avait mal en arrière des genoux. »

Ouananiches I
« Val Grégoire est un rond-point d’environ cinq kilomètres. La rue Principale a la forme d’un lasso, ou d’une corde pour se pendre, ce qui influence le moral général. »

« Évelyne eut beau placer leur fils sous la gouverne d’un précepteur dès qu’ils arrivèrent à Val Grégoire, Jean-Marc n’aima pas l’école et l’école ne l’aima pas. Les descendants Desfossés seraient tous d’incurables illettrés et Jean-Marc ferait de son manque de classe crasse sa marque de commerce. Il avait grandi pour devenir alcoolique et, déjà, à pas même vingt ans, il se montrait aussi prévisible que s’il avait eu la soixantaine et des marottes. A la Brasserie du Nord, il rencontra Marie-Pierre, une grande brune malséante et écornifleuse de Baie-Comeau qui aurait pu faire actrice, mais qui avait une dentition exécrable et qui se flétrissait la peau avec la cigarette. Entre 1972 et 1978, ils préparèrent sans le vouloir le désastre à venir, engendrant coup sur coup, comme de vilains lapins, sept garçons : Ricardo, Julio, Bruno, Théo, Mario, Léo et Marco – ils expliquaient, avec le plus grand sérieux : « Le o, c’est pour l’onneur. » Marie-Pierre organisait toutes sortes d’activités afin de canaliser la testostérone manufacturée par les treize testicules de ses sept fils et Jean-Marc leur faisait boire de la bière dès qu’ils brandissaient le moindre poil. Tout ce qui survenait dans leur maison, à l’époque, était nimbé d’une aura de frénésie jaune orange et ça brûlait les yeux à regarder. »

« Plus de cinquante ans après l’inauguration de Val Grégoire, nos mères n’ont pas bougé et semblent désormais n’avoir pour seule fonction que de s’inquiéter pour nous, devenus adultes, et pour notre progéniture, sur le point de l’être. Les rues, le centre communautaire et les halls des écoles portent les noms de leurs maris, mais ce sont elles qui ont affronté les hivers du Nord et nos récidives canailles. Elles ne sont pas malheureuses, elles le jureraient, juste un peu mélancoliques – elles préfèrent le terme fragiles et contribuent à sept pour cent de l’économie pharmaceutique de l’est du pays. »

« Nous savions ses racines et sa souche, à Marco, et nous sentions depuis toujours qu’il aurait dû appartenir à un autre arbre généalogique. Il était né avec un patronyme qui était comme des cannettes vides attachées à ses jambes, ça faisait kakling-kakling partout où il passait. Sauf que sa réputation le concernait à peine. Il découlait, septième, d’une lignée guerrière, copie carbone des autres Desfossés, le même format, à la différence que, enfant, il exécrait la chasse parce qu’incapable de tuer et se portait, justicier, à la défense des plus vulnérables. Son père roulait les yeux de honte, ses frères l’assaillaient de pichenottes et il devint le préféré de sa mère. Nous l’avions vu se forcer à se transformer, nous l’avions vu commencer à serrer les poings, à regimber contre les professeurs, à chercher la pagaille. Son clan s’est soudé à mesure qu’il devenait ce qu’il n’était pas et qu’il tentait de renier une faculté dont nous étions tous dépourvus et que nous cherchons avidement depuis : l’empathie. Mais le problème avec soi-même, c’est qu’on naît sur une île minuscule dont on a vite fait le tour et que tout ce qu’on jette à la mer revient invariablement s’échouer sur le sable. »

« La vérité comme nous le comprendrions plus tard était que les seuls qui parvenaient à quitter la ville, même pour une simple petite nuit, étaient des adultes célibataires ou des parents en vacances de leur progéniture. Autrement dit, l’expérience nous démontrait peu à peu que nous, natifs de Val Grégoire, étions condamnés à ne jamais pouvoir partir d’ici. »

« Quelque chose faisait donc défaut à Val Grégoire et ça sentait tellement fort que ça débouchait les narines, mais l’origine exacte du remugle restait imprécise. Nous ignorons qui parmi nous a trouvé l’explication la plus plausible, mais nous y avons tous adhéré en bloc : nous étions nés humains, nous mourions ouananiches. »

« Comme nos parents, nous sommes des pêcheurs du dimanche, et le chômage étant endémique, c’est dimanche souvent : nous avons cultivé notre talent. Nos pères, en nous quittant, nous ont légué leurs gréements pour seul héritage. Nous connaissions donc tous, et depuis jeunes, la ouananiche dont nous aimions la chair rose et grasse. »

« Durant un certain temps, Marco et Laurence tentèrent à deux de sauvegarder ce qu’ils avaient bâti à trois, mais ce qu’on appelle les circonstances ne les avaient pas seulement détroussés de Louise, elles les détourneraient aussi l’un de l’autre. C’est comme marcher les yeux bandés dans un champ de foin très long et très plat : on dévie à coup sûr. »
 

« En quelques années, le désespoir des habitants de la région s’était mué en spiritualité de bas étage et Mercedes réussissait désormais là où, à peine une décennie plus tôt, les Fowley avaient échoué – il avait suffi de placer la transformation de l’individu au centre du culte pour remettre la même culpabilité toute religieuse au goût du jour. »

Les mots nus / Rouda

Ben est issu du quartier de la Brousse à Belleville, un de ceux qui s’enflamment en 2005 lors des émeutes des banlieues. Il tente de rassembler les quartiers de ces banlieues oubliées par les politiques des villes. Il essaye avec des mots d’exprimer la colère ressentie. On sent le rythme du slameur, rappeur et poète dans ce texte. Une bande-son se trouve d’ailleurs au début du livre.

Il a quitté ce quartier pour faire des études, pour s’en sortir. Ses parents ont divorcé et sa mère est atteinte d’un cancer. Il ressent beaucoup de difficultés à aller la voir.

Ben s’installe à Paris avec Oriane. Il raconte sa vie de couple, leur amour et aussi parfois les mots qui leur manquent pour l’exprimer. Ils s’éloignent puis se rapprochent à nouveau. Oriane part en mission humanitaire. Ben s’engage dans son quartier d’enfance, cherche sa place.

Son amitié avec deux camarades d’université, le Serbe et le Corse, est un élément important du livre. L’un d’eux trempe dans un trafic de drogue dans lequel Ben investit un peu d’argent. Puis Ben fait un tour en prison et raconte le quotidien en taule, les combines pour l’améliorer.

Un premier roman sur la condition sociale des cités, les oubliés du système politique. Une lecture que j’oublierai assez vite malheureusement, certes agréable à lire, mais qui ne m’a pas touché. Il m’a manqué un petit quelque chose. Certainement que l’écouter en lecture à voix haute doit rendre le texte plus puissant.

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« Je suis de la génération des émeutes de la faim, des guerres d’Irak, de la chute du mur de Berlin.
De la génération du pétrodollar, des tours jumelles et du tiers-monde, des grands patrons, des vrais pauvres et des fonds de pension.
Des vitres blindées, des capotes, du Sida.
Des cartes Sim et des sonneries polyphoniques.
Des suicides collectifs, des combats à mains nues,
Des écrans plats et des massacres à la machette.
Des ordinateurs de poche, des centrales nucléaires,
Des espèces en voie de disparition et des balles en caoutchouc. »

« La Brousse. 1990.
Je porte le même jean Levi’s à peu près toute l’année. C’est plus une question d’habitude que de style. J’ai jamais vraiment eu de style. Comme je suis blanc, je suis rarement retenu plus de deux minutes pour un contrôle d’identité. J’ai un physique passe-partout et la plupart des profs ont toujours eu du mal à se rappeler mon prénom.
Je m’appelle Ben. Une seule syllabe qui en appelle d’autres. Tous mes potes m’appellent Benji. Ma mère m’appelle chéri. Mon père m’appelle rarement. J’ai 14 ans et le quotidien monotone d’un collégien de banlieue. Les cours, quelques galères, et beaucoup d’ennui. Rien d’exceptionnel. Je suis plutôt petit pour mon âge, je n’ai d’envergure que dans mes rêves. Mon corps menu devient celui d’un géant lorsqu’il se pose dans l’Odysseus aux côtés d’Ulysse 31. Rien ne me destine à devenir le leader de la révolution qui va demain embraser la France. »

« Je vais avoir 22 ans et je n’ai jamais vu la Tour Eiffel de près. Rien d’inédit pour un mec de banlieue. Au-delà du périphérique, ce sont les terres du Mordor, un monde mystérieux et inaccessible. »

« J’ai pris le RER et je suis allé boire un dernier café avec monsieur Saadi. Je le remercie pour les levers de soleil que nous avons partagés. Il me répond de son sourire tranquille :
– Faut pas être en colère.
Ses yeux couleur espoir me transpercent. Je lui mens en lui disant que je ne le suis jamais. Mais sur le chemin du retour, j’ai compris que ce n’était pas un conseil qu’il me donnait. Et encore moins un service qu’il me demandait. Simplement la maxime qui lui avait permis de trouver la paix. »

« On attend.
On attend la douche. On attend la promenade. On attend qu’il se passe quelque chose. Il ne se passe jamais rien. Même pas une petite bagarre. Même pas un petit coup de couteau. Dehors, le monde fantasme la vie carcérale, mais nous survivons dans un hôtel sans étoiles, avec son ennui infini, ses nuits de demi-sommeil et ses écrans plats. Et le ciel qui nous nargue. Ça fume du shit et de la beuh de partout. Les matons le savent bien, une prison qui fume est une prison qui dort. Alors on dort beaucoup. On sort juste de nos cellules pour jouer au foot, ou pour récupérer des livres à la bibliothèque. J’ai ramené Si c’est un homme de Primo Levi à Alix, j’avais envie de lui faire découvrir ce manifeste de vie, ce récit puissant, poétique, nécessaire, qui avait durablement marqué mes années d’étudiant à la Sorbonne. »

« Devant la Brousse, un cordon de CRS est à l’affût. C’est le cas pour la plupart des quartiers de France. Des cadenas posés sur des portes qui menacent de craquer, car derrière, des masses de colère s’y agglutinent, prêtes à les enfoncer. »

« Il parle de voyoucratie, car c’est encore et toujours une histoire de mots. Mais la France a la mémoire sélective. Impensable de nommer tout ce qu’on a choisi d’oublier : la misère et l’abandon, l’insalubrité et la stigmatisation. On ne s’intéresse toujours pas aux origines de la violence. On se rattrape aux fils du sensationnel et à la puissance des images. Un jeune cagoulé qui jette une bouteille enflammée fait plus kiffer qu’une mère de famille qui se détruit la vie pour remplir des ventres vides. »

Le dernier des siens / Sybille Grimbert

Le roman se déroule en 1835. Gus se trouve sur l’île Eldey, au sud-ouest de l’Islande. Il est chargé par le Musée d’histoire naturelle de Lille de ramener un spécimen de grand pingouin pour l’étudier. L’espèce est en voie de disparition. Gus sauve un pingouin d’un massacre et l’emmène avec lui en Écosse. Peu à peu il se prend d’affection pour l’animal et se surprend à le comprendre. Il l’emmène tous les soirs à la plage et le laisse se mouvoir dans l’eau, un fil attaché à sa patte. Ce pingouin, qu’il appelle Prosp, l’amène à se poser beaucoup de questions et à remettre en questions ses pratiques scientifiques. Et s’il était face au dernier pingouin ?

Le roman interroge le lecteur. Et vous, que feriez-vous si vous aviez le dernier spécimen en face de vous ?

La lecture de ce roman donne terriblement envie d’adopter un pingouin ! Enfin il reste tout de même l’odeur à supporter ! Trêve de plaisanteries, ce roman est surtout touchant et il réussit à nous questionner tout en nous ravissant par la plume de l’autrice, très agréable à lire. Sans conteste, il s’agit d’un très bon roman de la rentrée littéraire 2022 qu’il serait dommage de manquer.

La rencontre VLEEL m’a également donné envie de lire un récit publié par Sibylle Grimbert en tant qu’éditrice des éditions Plein jour, celui de Joanna Burger, « Le perroquet qui m’aimait » où elle raconte sa relation avec son animal de compagnie. Ce sera une de mes prochaines lectures.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« De loin, seule la tache blanche de leur ventre se détachait sur la paroi de la falaise, surmontée d’un bec qui brillait, crochu comme celui d’un rapace, mais beaucoup plus long. Ils avançaient en balançant de droite à gauche ; on avait l’impression qu’ils prenaient leur temps, vérifiaient à chaque pas leur stabilité, et qu’à chaque pas ils rétablissaient leur corps par un roulement du bassin. »

« – Auguste, vous n’avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie ?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d’autres bêtes, c’était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d’une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d’un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C’était vrai : Gus ne s’était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d’abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Gus ne voulait plus penser à l’avenir de l’espèce. Son pingouin était juste un animal domestique original, une marque d’excentricité que ses étudiants admiraient et, bien sûr, son camarade. Il n’y avait pas de solution à la disparition de son espèce, un événement si grave, si colossal que mieux valait ne plus y penser et se contenter de vivre. C’était d’ailleurs pourquoi il s’occupait de flore désormais. Perdre une pâquerette lui semblait moins dramatique que la fin d’un être vivant, avec une voix et des sensations. »

La sélection des 68 premières fois 2023

J’avais tenté l’aventure en 2021 et ce fut une chouette expérience, faite de rencontres humaines (avec des lectrices et des lecteurs passionnés) et de belles découvertes littéraires. Alors je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire en 2022 et j’ai même pu aller cette fois-ci à la rencontre au mois de novembre à Paris.

Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2022 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Cette association a également d’autres projets autour de la littérature (lecture et écriture) auprès de publics éloignés, notamment dans les maisons d’arrêt. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Quel suspense ! la sélection 2023 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Il y a des premiers romans mais aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Les poumons pleins d’eau / Jeanne Beltane (Equateurs)
  • Les tourmentés / Lucas Belvaux (Alma)
  • Une araignée dans le rétroviseur / Patricia Bouchet (Parole)
  • Mourir avant que d’apparaître / Rémi David (Gallimard)
  • C’était ton vœu / Céline Didier (Lunatique)
  • Les confins / Eliott de Gastines (Flammarion)
  • Les naufragées / Manon Hentry-Pacaud (Frison-Roche Belles-Lettres)
  • Les gens de Bilbao naissent où ils veulent / Maria Larrea (Grasset)
  • Fantaisies guérillères / Guillaume Lebrun (Bourgois)
  • Biche / Mona Messine (Livres Agités)
  • Ceux qui restent / Jean Michelin (Héloïse d’Ormesson)
  • Par-delà l’attente / Julia Minkowski (JC Lattès)
  • Les enfants endormis / Anthony Passeron (Globe)
  • Lulu / Léna Paul-Le Garrec (Buchet Chastel)
  • Jean-Luc et Jean-Claude / Laurence Potte-Bonneville (Verdier)
  • Pour leur bien / Amandine Prié (Les Pérégrines)
  • La vie têtue / Juliette Rousseau (Cambourakis)
  • Patte blanche / Kinga Wyrzykowska (Seuil)

Et voici la liste des seconds romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Ceux qui s’aiment se laissent partir / Lisa Balavoine (Gallimard)
  • Fuir l’Eden / Olivier Dorchamps (Finitude)
  • Un miracle / Victoria Mas (Albin Michel)
  • Lettres à Clipperton / Irma Pelatan (La Contre Allée)

Apparemment je suis plutôt en phase avec le choix des 68 premières fois car j’en ai déjà lu 4 et ce sont de véritables coups de cœur. Ma PAL comprend la plupart des autres titres. Il y aura donc très peu d’envois de livres pour moi, mais je me réjouis de voir ressurgir en haut de ma PAL tous ces titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.

Cette année nous sommes 90 participants, un peu plus chaque année. Les livres vont voyager d’un lecteur à l’autre et les chroniques fleurir !

La liste de mes chroniques sera mise à jour au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

L’art du dressage / Christel Périssé-Nasr

C’est toujours une joie pour moi de découvrir un nouveau titre des éditions du Sonneur, une maison d’édition chouchou ! J’y vais les yeux fermés et je me laisse surprendre.

Ce roman nous plonge dans une famille composée d’hommes, le père et ses deux fils. L’atmosphère est chargée de masculinité et peut déranger le lecteur ou la lectrice. Le père est huissier de justice. Il s’appelle Marceau. A défaut d’être un soldat comme son père, mort en plein vol en 1940, il transpose son rêve sur ses enfants.

D’abord sur le plus jeune, « le collectionneur » qui réalise et aligne de nombreuses maquettes d’engins militaires sur ses étagères. Mais l’armée française ne veut pas de lui. Il est aveugle d’un œil depuis la naissance.

Alors Marceau se tourne vers l’aîné, Gilles. Il accepte la requête de son père : entrer dans la très renommée école militaire, Saint-Cyr. Mais il n’y tiendra pas longtemps face au harcèlement et à la violence des fils de bonnes familles, hautains et méprisants, qui ne voient pas d’un bon œil l’intégration de recrues sans particule.

Gilles rebondit et après le lycée civil, il trouve un moyen de satisfaire les ambitions de son père. Il intègre une école d’aéronautique. L’honneur est sauf.

Tout au long du roman, on sent l’emprise du père, comme des fils invisibles qui influencent les choix de ses enfants. Son éducation ressemble plutôt à une ode à la virilité, ou à un dressage comme le suggère le titre.

Ensuite on apprend que Gilles a une petite fille, « Boucle d’or » et une femme « exotique », Nour, une artiste qui vit à ses dépens. C’est lui qui subvient aux besoins de la famille.

Des événements de l’enfance resurgissent à certains moments du roman et font le parallèle avec ce que vit Gilles avec sa fille et sa femme, notamment sa relation avec les animaux de compagnie. Sans trop vouloir vous en révéler, la vie de famille n’est pas idyllique.

J’ai aimé l’écriture de l’autrice. L’histoire est originale et traitée comme une sorte de conte par moment. Elle aborde essentiellement le thème de la virilité. Les femmes, inférieures, sont toujours la cause du malheur des hommes, reléguées au rôle de servante. Un texte dérangeant, critique et qui fait très bien ressentir les émotions des personnages, souvent négatives.

Ce roman pose la question : Qu’est-ce qu’un homme ? Comment Gilles peut-il grandir avec un père toxique ? Quel homme deviendra-t-il ? Quel père deviendra-t-il ? à vous de le découvrir en lisant ce court et intense roman de 94 pages, plutôt glaçant ! Pas sûre qu’il plaise à tous les lecteurs, mais pour ma part je le trouve très réussi !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« L’avion Ju 87 trône sur une étagère de la chambre. Derrière lui, vingt-quatre de ses congénères sont alignés au garde-à-vous. Religieusement époussetés chaque semaine, ils pointent leur nez vers la fenêtre. Leur propriétaire en est fier, ce sont des répliques presque parfaites. Leurs détails si authentiques, si savamment reconstitués donnent une certaine tenue à la chambre, rappellent l’Histoire, son grand H. Le Ju 87 est à la même échelle que les autres, mais incontestablement supérieur. »

« Le jour de leur naissance, Marceau, leur père, a passé à chacun de ses fils un cordon au travers de la main droite et un autre au travers de la main gauche. Après la période de cicatrisation, les cordelettes, quoique fines au point de devenir invisibles à l’œil nu, solidarisées qu’elles sont avec la chair, deviennent une composante pour ainsi dire naturelle des corps. Ainsi papa Marceau indique-t-il à ses fils quelques menues orientations, aussi simplement qu’on invite un cheval à prendre à droite ou à gauche en lui caressant les rênes ou la longe. »

« Je veux te voir en grand uniforme. Je veux voir posé sur ta tête le tricorne splendide. Je veux voir battre la tangente à ton flanc. Et je te demande aussi de grossir un peu. Tu es trop fluet, j’en ai honte. Le collectionneur a mes épaules, mais toi, il faudra compenser cette étroitesse de torse qui ne peut venir que de ta mère. L’institution te fortifiera, elle connaît les techniques qui forgent un homme. »

« Le monde change, Gilles, ne cherche plus de servante. Moi-même j’en ai eu une à la maison, et tu as aimé ta mère à la hauteur de sa promptitude à ramasser les déchets que tu jetais autour de toi, je le sais bien. C’est une reconfiguration profonde que l’époque t’impose. Qui désormais nous comprendra, fils ? »

« Ne cherche pas de servante, Gilles, c’est trop tard. Ou bien fais en sorte que sa servitude soit dissimulée sous une apparente autonomie. »

« Nour veut du temps et du silence autour d’elle pour peindre ses petites merdes en confort. Elle veut perdurer dans la corbeille dorée que lui a offerte son papa, ne pas trimer comme nous, n’est-ce pas ? Offre-le lui, ce confort. Tu la tiens par la pelote et on lui pliera doucement l’échine. Elle apprendra à compenser son petit temps et son petit silence, à te les payer au prix fort. Tu l’auras, ta servante. »

Le territoire sauvage de l’âme / Jean-François Létourneau

Le roman s’ouvre avec le voyage en avion de Guillaume, jeune professeur de français, qui quitte le Sud du Québec pour le Nord. Il prend son premier poste à Kuujjuaq. Il y découvre une culture, un peuple, une autre vie. Les Inuit ont trois langues, l’inuktitut qui est leur langue maternelle, puis l’anglais pour pouvoir travailler et enfin, pour certains, le français. Guillaume doit d’abord réussir à comprendre les codes et les coutumes des Inuit pour pouvoir enseigner aux adolescents. Tout un apprentissage !

Le livre a deux temporalités, lorsqu’il est dans le passé, c’est-à-dire les 3 années d’enseignement à Kuujjuaq, le narrateur s’adresse à Guillaume en le tutoyant. Puis quand le texte bascule dans le présent, le narrateur parle de Guillaume à la troisième personne du singulier.

Pendant ces années passées dans le Nord, Guillaume fait la connaissance de Caroline, une autre enseignante, qui deviendra sa femme. Lorsqu’elle est enceinte, ils décident de rejoindre leurs familles dans le Sud et de s’y installer pour fonder leur foyer. Ils auront 3 enfants : Laure, Samuel et Marie-Claire.

On les retrouve donc 10 ans plus tard, une vie paisible faite d’histoires racontées à côté du poêle, de balades en forêts parmi les pruches et les épinettes, de camping dans la tente au fond du jardin. Ça sent bon la forêt ! Mais une menace plane, celle de la construction d’autoroutes et d’infrastructures qui démolissent les forêts. Guillaume est préoccupé par ces changements écologiques. Il est reconnaissant envers son père qui lui a transmis l’amour de la nature et l’a élevé en lui apprenant à pêcher, à vivre dans la forêt.

Le froid et la neige sont également très présents. Dans le Nord, Guillaume est initié à la chasse et part en week-end avec les autochtones. Il ne parle pas l’inuktitut et il n’y a pas de distraction sur place. Il réussit à s’intégrer à la communauté grâce au hockey. Il s’avère être un excellent joueur. Le roman donne aussi une belle place à ce sport.

Le texte est parsemé d’expressions québécoises et de noms en inuktitut, qui ne gênent pas la lecture. Au contraire, ils participent au voyage dans une culture, un pays. L’écriture est poétique. Il y a parfois des lettres ou des extraits de son journal de bord.

Une belle lecture pour ma part et un très beau voyage dans ce « territoire sauvage de l’âme ».

Replay et podcast VLEEL à venir ! Retour rapide : lors de cette rencontre, l’auteur a dit avoir vécu toutes les situations du roman. La nature y est très présente. Son personnage est conscient qu’il fait partie des hommes qui détruisent la nature. Il a également parlé de l’importance de la tradition orale chez les Inuit qui permet une transmission intergénérationnelle. Il y a un réel choc culturel et un conflit entre les langues parmi les Inuit trilingues. L’Histoire du pays est interprétée différemment par le gouvernement et donc dans les manuels scolaires. Les programmes scolaires ne sont pas adaptés aux Inuit. Tout cela engendre une perte d’identité pour les Inuit.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« L’avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l’immense territoire où tu es né. Montréal-Kuujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.
Autour de toi, des familles discutent en inuktitut. Tu ne comprends rien, n’arrives pas à distinguer à quel moment les mots commencent, quand ils se terminent. On dirait une seule et même phrase tirée d’un pays inconnu. Les parents rient entre eux, les enfants boivent du Coke en se chamaillant, surexcités par leur séjour en ville, le fast-food, les embouteillages, les magasins à grande surface. Tu aimerais leur parler, ne peux que leur sourire. »

« L’avion entame sa descente. Par le hublot, tu aperçois le village, déposé comme un jouet d’enfant sur les berges d’une immense rivière. A travers la grisaille, le crachin et le roc, les maisons colorées, typiques des villages du Nunavik, essaient d’égayer le paysage morne. Tu distingues l’aréna, ce que tu imagines être l’école, le centre communautaire. Des camionnettes et des quatre-roues en modèle réduit circulent dans les rues de gravier.
Sur la carte du Nunavik imprimée au dos de la revue, tu suis du doigt le cours de la rivière Koksoak. Elle se jette dans la baie d’Ungava, plus loin au nord. Dans ta tête, tu essaies de prononcer les noms des quatorze communautés inuit : Kangiqsualujjuaq, Kuujjuaq, Tasiujaq, Aupaluk, Kangirsuk, Quaqtaq, Kangiqsujuaq, Salluit, Ivujivik, Akulivik, Puvirnituq, Inukjuak, Umiujaq, Kuujjuarapik… Que faire de tous ces « Q », de tous ces « K » ? Quelles histoires racontent ces toponymes ?
Malgré tes diplômes universitaires, tu ignores que le gouvernement québécois de Jean Lesage, celui dont ton père a été si fier, celui qui était maître chez lui, a rebaptisé les villages inuit dans les années 1960. Port-Nouveau-Québec, Notre-Dame-de-Maricourt,Notre-Dame-de-Quaqtaq, Saglouc, Port-Lapérouse, Poste-de-la-Baleine… Quelle histoire raconte-t-on ici ? Tu n’en sais rien. Mais demain, tu enseigneras les règles des participes passés à des adolescents de Kuujjuaq. »

« Le monde sera beau jusqu’à la fin. Du moins, c’est ce que Guillaume a dit à ses enfants en les mettant au monde. C’est la promesse silencieuse et naïve qu’il leur a faite. A la merci de l’avenir, ils sont nés. Prolongeant la lignée, l’écho des chants. Jusqu’à quand ?
Couche sous la toile, Guillaume sait ce qu’il va faire de sa sabbatique : il racontera des histoires aux enfants. Il leur parlera de leurs grands-parents. De la mère qu’il n’a pas connue. De l’amour du bois de son père. Il leur dira les noms de ses anciens élèves de Kuujjuaq, leur décrira les levers de lune sur la rivière Koksoak.
Entre l’instinct du fils et la puissance des filles, il ne sait pas trop encore comment, mais il veut transmettre l’histoire d’un silence qui s’est fait, entre le Nord et ici, entre la toundra et cette prucheraie où, pas très loin de la ville, la tente se dresse. »

« Le Nord : tu y es depuis quelques semaines. Seul. Écartelé entre les frustrations de l’école et l’ennui de ton appartement. Tes élèves ridiculisent tes réflexes de gars du Sud, de Qallunaaq qui pense savoir comment se passe un jour d’école parce qu’il est diplômé en enseignement du français au secondaire. Tu n’es pas capable de prononcer leurs noms de famille, il t’a fallu des jours avant de comprendre qu’ils disent Oui en ouvrant les yeux, Non en les fermant. Qu’est-ce qui t’a mené ici, chez les Inuit de Kuujjuaq, sur les berges de la rivières Koksoak ? »

« Pendant ton séjour là-bas, tu as mangé du muktuq, de la viande de béluga crue. Les gars t’ont suggéré d’ajouter de la sauce soya. Du sushi de baleine ! Tu as mâchouillé le morceau de gras pendant dix minutes avant de te résoudre à tout avaler. Tes coéquipiers, eux, se régalaient. Le morceau de chair blanche avait été déposé sur une boîte de carton dépliée, directement sur le plancher de la cuisine. Les gars se découpaient de généreuses portions à l’aide des uluit, ces couteaux en croissant de lune. Les Inuit mangent du spaghetti assis à la table, mais leur nourriture traditionnelle, leur country food, ils la mangent par terre, comme s’ils étaient dans une tente ou un igloo. »

L’annonce / Marie-Hélène Lafon

Paul, agriculteur de 46 ans vivant à Fridières dans le Cantal, passe une annonce pour trouver une femme pour partager sa vie. Annette, 37 ans mère d’Éric, séparée de son conjoint alcoolique et en détention, répond à son annonce et décide de quitter Bailleul dans le Nord pour s’installer à Fridières.

Mais dans la ferme de Fridières vivent également deux oncles, vieux et acariâtres, ainsi que la sœur de Paul, Nicole, pas commode non plus. C’est elle qui régente la maison, organise les repas, s’occupe du linge. Les 3 hommes ne savent pas faire ces choses-là.

On se parle peu mais on en pense pas moins. Les regards peuvent être lourds et tranchants. On se jauge, enfin on jauge Annette. En tout cas Annette et Eric ne sont pas accueillis à bras ouverts par les oncles et la sœur, mais plutôt avec méfiance.

Paul a aménagé l’étage. Ils ont une cuisine américaine, alors ceux d’en-bas les surnomment les Américains. Il n’y a que la chienne, Lola, qui se laisse apprivoiser facilement par Eric. Il semble avoir un don avec les animaux. Ces deux-là deviennent inséparables.

Mais ne perdons pas de vue que ce roman parle surtout de Paul et d’Annette, d’une possible histoire d’amour entre deux êtres qui ne se connaissent pas et se découvrent.

Publié en 2009, on retrouve les thèmes chers à l’autrice. J’ai trouvé ce texte dense, construit avec de longues phrases, parfois sans virgules. J’avoue préférer le dernier roman de Marie-Hélène Lafon où l’écriture est plus à l’os. Je poursuis ma #lafonmania en lecture commune avec Delphine et Agnès. A bientôt donc pour une nouvelle chronique !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

« Il faudrait s’arracher du corps cette habitude que c’était de s’occuper de tout, de régner sur ses hommes, les trois, par là, par les tissus propres et doux rassemblés préparés pour la semaine. Nicole l’avait senti dès le début, dès les premiers mots, quand Paul avait parlé des travaux qu’il allait entreprendre pour installer en haut une cuisine. La personne qui viendrait aurait tout son matériel, et l’électroménager, c’était une personne déjà équipée, indépendante, là où elle habitait dans le Nord avec son fils. Paul avait dit une cuisine sans cloisons, ouverte, américaine ; et cet adjectif, relevé par une Nicole sourdement effarée de l’invasion dont était menacé son territoire, fut aussitôt enrôlé par les oncles pour désigner, au pluriel et en bloc, les deux impétrants, les formidables, les Américains qui à l’avenir mangeraient avec Paul, dans une cuisine de même nationalité, en haut, tandis qu’eux, les trois, les frustes Gaulois, les Cantalous préhistoriques, n’en mangeraient pas moins, aux mêmes heures et en bas, dans leur cuisine française. »

« Nicole était la gardienne de Fridières, la grande prêtresse de cette religion du pays, ramassé sur lui-même, clos et voué à le rester autant par les fatalités de sa géographie et de son climat que par les rugueuses inclinations de ses habitants. On finirait au mieux par être toléré à Fridières, on n’y serait pas accueilli, en dépit de Paul et de tout son bon vouloir d’homme pacifique et résolu. »

Un jour, ma fille a disparu dans la nuit de mon cerveau / Stéphanie Kalfon

Emma est professeure aux Beaux-Arts de Paris, son mari Paul est pianiste concertiste. Ils fêtent les 8 ans de leur fille Nina. Ce soir-là ils l’emmènent à la fête foraine. Un moment d’inattention et leur fille disparaît. La mère et la fille ont un lien très fusionnel. Viennent alors les heures d’angoisse et de recherches. Au petit matin la police les appellent. Ils ont retrouvé Nina. Le couple part alors au commissariat chercher leur fille. Mais les retrouvailles sont moins joyeuses que prévu. Emma se tient sur la réserve. Elle ne reconnaît pas sa fille. Le doute s’insinue en elle.

Cet événement est le déclencheur qui fait ressurgir de son enfance un traumatisme, des secrets de famille. L’ambiance est glaçante. On s’attache à tous les personnages, aussi bien à cette mère désespérée qui cherche sa fille qu’à cette petite fille qui recherche désespérément l’amour de sa mère. Le livre interroge sur ce qu’est l’amour maternel.

J’ai aimé les références à l’art dans les propos d’Emma. D’ailleurs, la narratrice est Emma. C’est elle qui raconte les émotions qu’elle ne ressent plus, les élastiques des cheveux de sa fille qui ne sont pas les mêmes qu’avant sa disparition, sa relation de couple qui se délite, etc.

L’écriture est maîtrisée. On se retrouve complètement plongé dans la tête de cette femme. Même si le titre en dit beaucoup, il y a encore des éléments à découvrir tout au long de la lecture. Oui ce n’est pas un livre drôle, je vous l’accorde mais quand c’est très bien écrit et que le sujet me happe, c’est une très bonne lecture pour moi. Un roman puissant et prenant qu’il m’a été difficile de lâcher et que j’ai dévoré en l’espace d’une journée. Bref un premier coup de cœur dans mes lectures pour le Prix Orange du Livre 2023.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai perdu ma fille Nina la nuit du neuf novembre deux mille vingt-deux, date de son anniversaire. Pour ses huit ans, Paul et moi l’avions emmenée dans une fête foraine. Les stands étaient dressés sur le parking d’un hypermarché en périphérie de la ville. A l’époque se trouvait un chantier en contrebas et d’imposants travaux. Je me souviens des grues au long cou, d’une forêt immobile, de la joie de Nina quand elle a aperçu la Grande Roue. « Ce qu’elle a grandi, la petite ! » a dit Paul. Avant la naissance de ma fille, je ne connaissais pas la taille de mes rêves, je veux dire, leurs dimensions réelles. Grâce à sa présence, j’ai pu mesurer leurs étroitesses, leurs immensités et, parfois aussi, leurs inaccomplis. Nina tient entre ses mains mes forces vives : pour elle, je peux dépasser l’impensable. »

« Nos mains se rencontrent, elle me remercie, n’empêche, aucun contact, nos peaux sont silencieuses, entre ma fille et moi ce n’est qu’un rien qui passe. Je suis déçue. Quand j’essaye de comprendre, j’achoppe sur une fourche logique : ou bien j’ai un sérieux problème, ou bien nos retrouvailles sont ratées. Je bute, oui, mais mon cerveau trouve une sortie et s’ouvre malgré moi vers une troisième voie d’explication : si je ne ressens rien, c’est parce que ce retour est une fiction. Contrairement aux apparences, je n’ai pas retrouvé ma fille ! »

« Je suis professeure de peinture aux Beaux-Arts de Paris, j’ai l’œil, je sais identifier mon enfant comme un artiste reconnaît les différences entre le tableau qu’il a peint et celui qui a été parfaitement recopié par un faussaire. Les anomalies, les erreurs du copiste, aussi subtiles soient-elles, sautent aux yeux du peintre car il est lié à son œuvre par une inaliénable familiarité. »

« Les familles sont fragiles je trouve, comme les châteaux de cartes. Il suffit que quelques neurones cessent de jouer leur rôle miroir pour que la familiarité qui nous lie aux autres s’évanouisse. J’ai cru que c’était la nuit qui avait englouti ma fille, mais cette nuit avait eu lieu en moi. Mon cœur était juste, mais mon cerveau avait faux. »

« A la maison, jour après jour, l’atmosphère familiale s’épaissit et se leste d’un supplément gravité sans chantilly. Ce que nous avons le plus en commun ce n’est plus un foyer, mais d’avoir perdu le sens de l’humour. Nous vivons beige. »

« – ça va madame ?
– Je ne sais plus. Depuis l’anniversaire de ma fille, je vis dans un cauchemar sans fenêtre et j’aimerais que quelqu’un m’aide à en sortir. »

« Un jour, un passant me dit :
– Je sais ce que vous vivez, ça porte un nom, il s’agit d’un deuil. Un deuil blanc.
– Blanc ?
– Oui, c’est quand la personne qu’on a perdue n’est pas morte, elle existe encore, mais on ne la retrouvera jamais.
Blanc. Cette pensée me jette dans le vide. »

« Les enfants sont des frontières, dit-on, ils nous apprennent où sont nos limites, ils sont nos ombres portées mais portent aussi nos ombres. »