Un puma dans le cœur / Stéphanie Dupays

Entre récit intime et roman, ce livre m’a totalement happée le temps d’un après-midi. Je l’ai littéralement dévoré !

La narratrice raconte une sorte de légende familiale, son arrière-grand-mère serait « morte de chagrin, le cœur brisé » suite aux décès de ses 2 fils puis de son mari. Sa mère entame des recherches généalogiques mais ne maîtrisant pas Internet, elle ne va pas au bout de son entreprise. Alors la narratrice saisit dans un moteur de recherche connu le nom de son aïeule et découvre des dates différentes qui dévoilent qu’elle a vécu âgée : Anne Décimus 1875-1964. Alors pourquoi sa grand-mère se dit orpheline et pourquoi a-t-elle été confiée à un orphelinat ?

Elle n’obtient aucune réponse de sa grand-mère dont la mémoire sombre. Peu à peu elle va rassembler les pièces du puzzle de la vie d’Anne Décimus. Elle consulte les archives, demande des autorisations. A force de patience et de ténacité, la lumière sur ce secret de famille se fait.

C’est tout simplement passionnant. On suit le cheminement de la narratrice. On vibre avec elle lors de ses découvertes. Et bien sûr on se pose aussi des questions.

C’est le premier roman de Stéphanie Dupays que je lis et j’ai très envie de lire ses précédents. D’ailleurs son premier roman a fait partie d’une sélection des 68 premières fois, un signe qui ne trompe pas !

Et quel titre ! Magnifique. Les titres de chapitres sont aussi très beaux et correspondent à des livres dont la liste se trouve en fin d’ouvrage.

« On traverse des nuits qui vous changent de règne »

« Comment rassembler les milles infimes débris de chaque homme »

« Tu sais que c’est l’obscur de ton cœur qui guérit »

J’ai beaucoup aimé ce roman, un peu moins la deuxième partie qui aborde l’histoire des établissements psychiatriques et de la psychiatrie. Petit bémol qui en fait un presque coup de cœur de la sélection du Prix Orange du livre 2023 ! Parce qu’à la fin il doit en rester 5 puis 1 ! Le choix est rude.

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
Je viens de loin de beaucoup plus loin qu’on ne pourrait croire


« C’est une famille restreinte, quelque peu ratatinée, que la mienne. Mes parents, ma grand-mère et moi. C’est tout. Depuis sa retraite, ma mère a entrepris d’y ajouter des ascendants puisque je lui refuse les descendants : elle s’est mise à la généalogie. »


« Je ne sais ce qui est le pire : pour Anne, d’avoir vécu séparée de ses filles, rejetée par sa famille ou, pour ma grand-mère, d’avoir été trompée quant à la mort de sa mère. Je songe à tout ce dont elles ont été privées : amour, réconfort, sécurité, et j’en ressens une tristesse infinie. Chaque fois que je pense à cette histoire, ma poitrine se gonfle de toutes les larmes que le mensonge à fait couler à l’asile comme à l’orphelinat. C’est un chagrin enfoui de longue date qui remonte, clandestin, irrépressible, et qui me serre la gorge.
Moi aussi je suis – un peu – privée de quelque chose. Par contagion. Je ne sais précisément nommer la perte. Ce n’est évidemment pas une douleur semblable à celle d’un deuil. Il y a une perte tout aussi palpable bien que différente. Une image tourne dans mon cerveau. Le choc d’une balle sur un pare-brise. A partir de l’impact central, la brisure se propage en une étoile constellée de minuscules cristaux. Très loin dans le temps et dans l’espace, l’onde de choc a fêlé quelque chose en moi. »


« Un je-ne-sais-quoi grondait et on ne pouvait l’exprimer avec des mots. Il faut dire que des mots, il n’y en avait pas beaucoup. Dans ma famille on parle peu. C’est peut-être pour cela que j’ai très tôt et voracement cherché dans les livres à combler ce déficit de langage. »


« Je voyais bien que ma grand-mère avait cédé à contrecœur, sans comprendre pourquoi. Unique petite-fille, j’ai été pour ma grand-mère, au milieu de tous ses morts, bien plus qu’une enfant. J’étais le pain blanc après des décennies de pain noir, le retour du balancier, la revanche sur un destin jusque-là peu favorable, le bouclier entre elle et l’épouvante. J’ai aussi été le réceptacle de toutes ses angoisses : chaque famille infantile, chaque accident bénin suscitait une inquiétude disproportionnée. Et si la trêve inespérée du sort prenait fin aussi subitement qu’elle avait commencé ? »


« Certains jours on vit
comme un tableau d’Edward Hopper
il y a cet immense silence
et cette lumière blanche qui dépouille
plus qu’elle n’éclaire
et une sourde inquiétude se glisse dans les failles
comme la fumée et la pluie »


« Puis, à la bibliothèque, je tombe sur Une histoire familiale de la peur d’Agata Tuszynska qui raconte un phénomène similaire. Une fois de plus, le livre qu’il me fallait lire se glisse entre mes mains au bon moment, comme par enchantement, volant au-devant de mes questionnements intimes. »


« Comme la mémoire individuelle, la mémoire collective garde ou supprime, volontairement ou inconsciemment. Archiver c’est choisir. Décider des traces qui méritent d’être conservées. C’est un geste d’une grande violence d’effectuer ce tri entre ce qui est digne d’intérêt pour un chercheur futur et ce qui ne l’est pas. Ce qui échappe à l’archive est réputé sans importance et perdu pour toujours. »


« L’épigénétique a montré que les épreuves, les chocs, les deuils qu’ont vécus nos ancêtres ne se lèguent pas seulement par le climat familial ou la fréquentation des personnes mais marquent le patrimoine génétique qui se transmet de génération en génération. Je lis le compte-rendu de la curieuse expérience menée par des chercheurs d’Atlanta. Les scientifiques ont fait sentir des fleurs de cerisier à des souris tout en provoquant des stimuli douloureux. Ces souris se sont mise à craindre cette odeur spécifique. Plus surprenant, leurs descendants jamais soumis aux stimuli ni aux fleurs de cerisier développent eux aussi une réaction de stress et de rejet face à cette odeur. »


« Quand je ne sais que penser, j’écris. Je tente de retrouver les quelques faits en lambeaux dont je dispose, comme on dit « retrouver ses esprits ». Dans l’espoir naïf d’y voir surgir un sens. Et quand l’émotion déborde de la phrase, je l’attrape dans le vers.


Peut-être que si je l’écris ça ira mieux
Je ne sais pas
exactement ce que
« ça »
désigne
Peut-être que je m’invente
des nécessités un but une direction
pour apprivoiser le temps
j’essaie
je n’ai rien à perdre
Qu’est-ce que je cherche à sauver
mon arrière-grand-mère
ma grand-mère
ma mère
moi ?
Ecrire est :
la seule manière de regarder
la réalité
sans qu’elle s’abatte sur moi
comme une maison en flammes
la seule manière de retrouver ce qui est
perdu
dans les décombres »


« Quand on lui demande de parler de sa mère, elle dit qu’elle est morte de chagrin, le cœur brisé. C’est la meilleure version de l’histoire, celle qui a le pouvoir de réparer tous les dégâts. Chacun s’arrange comme il peut avec la souffrance. »

Le gardien de Téhéran / Stéphanie Perez

« Ce roman s’inspire d’une histoire vraie, celle du musée d’Art contemporain de Téhéran, ouvert en 1977. Un musée dont le destin est intimement lié à celui de son gardien, gamin des bas quartiers, qui a contribué à sauver et à conserver les trésors de l’impératrice Farah Diba lors de la révolution islamique de 1979. »

Ensuite, Stéphanie Perez modifie des noms, ajoute des éléments de fiction et écrit ce premier roman. On ne peut que louer l’intention de ce roman. C’est une ode à l’art, à la culture et à la liberté. Cependant j’ai vraiment peiné à trouver le rythme, la petite musique de l’écriture de l’autrice. Je n’ai pas eu de coup de cœur comme mes camarades anciens jurés du Prix Orange du Livre. Ce n’est donc pas un titre que je défendrai pour figurer parmi les finalistes même si je pense qu’il plaira à un grand nombre de lecteurs.

Je vous laisse donc découvrir l’incroyable aventure de ce jeune gardien de musée à Téhéran, Cyrus Farzadi, qui sauva de la destruction de nombreuses toiles de grands peintres occidentaux. Les passages où il s’ouvre à la peinture sont touchants. Vous pourrez vivre à ses côtés la révolution islamique et comprendre un peu mieux l’Iran.

Stéphanie Perez est grand reporter pour France Télévisions. Elle connaît très bien son sujet. Peut-être a-t-elle eu du mal à franchir la frontière de la fiction et s’affranchir de l’écriture journalistique.

Une lecture commune avec Anaïs, qui a eu le même ressenti que moi. Sa chronique est à lire sur son compte Instagram @la_page_qui_marque ou son blog.

Note : 3 sur 5.


Prologue
Téhéran, mars 1979
« Dehors, en ce froid matin de 1979, Téhéran se recouvre peu à peu de noir. Plus rien de ne peut arrêter la vague révolutionnaire chargée d’écume de colère qui submerge la capitale iranienne. Le danger est là, désormais, à la porte du musée, impossible de lui échapper. »

« Cyrus se retrouve projeté au milieu de la révolution comme un bateau ivre en pleine mer, il tangue, il a du mal à garder le cap, il est saisi de nausée. La ville n’est plus qu’un long cri qui se multiplie à l’infini. – A mort le chah ! Mort aux Pahlavi ! »


« Diba, Cyrus et Reza viennent chaque jour, ou à tour de rôle, pour ne jamais laisser les tableaux seuls, ils veillent sur eux comme sur les enfants qu’ils n’ont pas. Le musée est un cocon dans lequel ils trouvent refuge. Le dernier vestige de leur monde qui s’effondre, et auquel ils s’accrochent désespérément même s’ils savent que le naufrage est inéluctable. Ils sont comme le capitaine et les matelots d’un navire qui s’apprête à couler mais qu’ils n’abandonneront jamais. »


« Des œuvres qu’on ne regarde plus sont-elles condamnées à mourir à petit feu ? »

Une araignée dans le rétroviseur / Patricia Bouchet

Une femme revient dans la maison de son enfance, à Saint-Martin. Elle entre dans la maison et le lecteur visite avec elle chaque pièce. Chacune faisant resurgir des souvenirs et des odeurs. On fait la connaissance des membres de sa famille. Dans la cuisine, ce sont des odeurs de nourriture et surtout sa grand-mère qui apparaissent. Elle lui rend un bel hommage. Puis une pièce devient synonyme de dégoût et fait remonter un événement enfoui, qu’elle avait tenté d’oublier.

Après la maison, elle se promène dans le jardin, la forêt. La nature devient très présente. C’est un lieu de ressource pour elle. On assiste à sa renaissance. Cette visite est un véritable cheminement. La narratrice est une femme résolument tournée vers la vie quand elle repart de Saint-Martin.

Je découvre ce tout petit livre de 61 pages, sur le thème de la résilience. Un premier roman empli de poésie. Merci les 68 premières fois.

Note : 4 sur 5.

Préambule :
« Saint-Martin,
Tu es cette maison ventrue, là-bas, enracinée sur cette terre comme les arbres imposants qui t’entourent, et tu renfermes une histoire.
L’idée de revenir vers toi, forte. »

Incipit :
« Entre chien et loup, je pars. »

« Je me souviens de l’odeur solennelle des murs, pareille à l’ambiance sacrée des églises, de ce quelque chose de froid, de pur et de précieux. J’accédais à l’essentiel.
Je ferme les yeux, je survole les différentes pièces. J’ai presque peur de ne pas reconnaître les lieux. Des souvenirs défilent à toute allure, des visages… des odeurs… des couleurs… des joies et des peines aussi.
Je suis là, je suis prête.
Je vais renaître et devenir. »

Dans cette cuisine où tout encore porte sa trace, j’aimerais revoir, ne serait-ce qu’en songe, cette vieille femme aux cheveux gris préparant le repas du dimanche.
Elle épluchait les légumes du jardin, étêtait les gousses d’ail avec dextérité. Seule l’arthrose a eu raison de sa main à la peau fine et vieille. Le vieux couteau retirait toutes les parties croquantes et indélicates d’une laitue. Ne restaient alors que les tendres feuilles vertes et jaunes qui finissaient dans des bains d’eau fraîche.

Toutes ces odeurs de cuisson, de chair roussie, de beurre fondu, d’ail écrasé, de légumes épluchés, ces odeurs subtiles, bien particulières, de bois brûlé, de pain grillé, de café au lait chaud, toutes viennent me remémorer qu’ici, dans cette cuisine, j’ai savouré une présence.
Celle de Jeanne, dite « Jeannette ».

« Le Secret est présent, je le sens, il es partout tout à coup. Le mien est verrouillé, oublié dans une valise imaginaire, cachée dans le grenier de ma maison intérieure. Je comprends enfin la raison de ce retour.
La clé.
Je dois faire resurgir la clé qui détient la vérité. Comme celle gardée dans la poche d’un vieux vêtement que l’on endosse chaque jour. »

La vie têtue / Juliette Rousseau

J’avais vu passer ce livre dans la rentrée littéraire et je ne savais pas trop s’il s’agissait d’un roman ou d’un récit. J’ai laissé passer le temps et oublié ce titre, jusqu’à ce qu’il fasse partie de la sélection des 68 premières fois.

Ce premier roman alterne prose et poèmes. Construit avec des chapitres courts, parfois il s’agit juste d’un paragraphe. La narratrice s’adresse à sa sœur aînée, morte d’un cancer à l’âge de 30 ans. On ressent tout l’amour qu’elle a pour sa sœur. Elles ont la même mère mais un père différent. Elle évoque le rapport conflictuel avec sa mère, distante, toujours en colère. Elle parle donc de sa mère, mais aussi de sa grand-mère, de ces générations de femmes qui n’ont rien choisi. Son grand-père reproche à sa mère de n’avoir fait que des filles. En 1945, le devoir conjugal peut relever du viol, mais le mot ne s’applique pas encore. C’est une époque où le patriarcat règne en maître. Les femmes n’ont pas de droits, n’ont pas le choix de devenir mère ou non. Il y a beaucoup de questions sans réponses, sur le corps et la maternité notamment. A l’instar d’un récit intime, ce livre est bouleversant, sensible et fort. Ce premier roman, écrit par une autrice née en 1986, est issu de son retour dans son village d’enfance, dans sa maison familiale. Le livre n’est pas gai, je vous l’accorde, mais intéressant car il témoigne d’une époque, de la condition féminine, du rapport entre les hommes et les femmes. Avec son ton féministe, il prend tout naturellement place dans la collection « Sorcières » de Cambourakis.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« L’automne est doux cette année. Dans ce petit espace qui t’est dédié, entre le potager et la maison, les bambous foisonnent. Le cerisier du Japon, les rosiers et le sureau ont fleuri, les uns après les autres, et ton jardin se prépare désormais à l’hiver, entamant une mue vert sombre. Les feuilles, qui commencent à s’amasser sur le sol, dégagent une odeur réconfortante de pourriture végétale. Plus agréable que celle des décompositions humaines et animales, elle est un rappel du cycle de la vie avec lequel je peux cohabiter. Elle me prépare à l’hiver, qui reprendra les formes de celui qui avait suivi ton départ, le premier de ma vie d’endeuillée. Depuis ta mort, chaque saison a ses façons de me rappeler ma condition. »

« Les années qui ont suivi ta mort, je les ai attendues le cœur serré. Tant qu’elles reviennent, ta mort est une absence, mais pas une rupture. Le retour des hirondelles, c’est la vie têtue. C’est toi ou moi à cinq ou six ans, qui tenons tête, ne lâchons pas. C’est toi qui n’es plus, et toi qui es encore là, différemment. Leur ballet facétieux au-dessus du petit étang, en bas du hameau, m’a ouvert le cœur comme personne d’autre. La joie des hirondelles au-dessus de l’eau, c’est toi qui ne m’as pas complètement quittée. Toi qui perdures, et toi qui gagnes, malgré la mort. Le retour des hirondelles, c’est une place au monde pour mon cœur contradictoire, la possibilité de n’avoir pas à y démêler la joie de la tristesse. »

« J’ai appris, grâce à mamie en premier lieu, et puis avec les expériences, qu’avoir un utérus c’est savoir tuer, c’est savoir dire non pour dire oui à autre chose.
Pourtant, l’avortement ne nous reconnaît pas ce savoir. Si on nous laissait librement tuer nos embryons, de quoi pourrions-nous bien être capables ensuite ? Aujourd’hui, l’avortement tient plus de la faveur en vérité. Une faveur que nous concèdent les législateurs, les médecins, l’industrie pharmaceutique. Tout un tas d’hommes et de femmes à qui l’ordre des hommes semble juste. Une façon de nous rappeler que nos utérus continuent de leur appartenir en premier lieu. Cette faveur, on peut s’en saisir et en faire usage quand nécessaire, mais le plus discrètement possible. Sans faire de vagues. Surtout, si l’on veut mériter son choix et conserver ce droit, il vaut mieux éviter de dire la colère ou la tristesse. L’avortement est un droit qui s’excuse d’exister, un vrai droit de femme. »

« Quand vous vous chamailliez dans la voiture, maman menaçait de vous laisser sur le bord de la route. Un jour, elle l’a fait. Vous êtes restées seules, inquiètes et en larmes sur cette aire d’autoroute, en attendant, comme vous me feriez toute votre enfance et moi la mienne, que maman se calme, que maman revienne.
Je continue de me demander où, en moi, se cache le lieu depuis lequel elle n’est jamais revenue. »

« Je voulais t’écrire un livre dont on entend les pages respirer lorsqu’on les tourne. »

« Lui qui nous détestait au point d’avoir empêché sa femme de se déplacer à la naissance de leur premier petit-enfant, au motif qu’elle avait une vulve. Tu diras à ta fille qu’on ira quand elle fera un garçon. Lui qui ne s’était pas satisfait d’un, ni de trois petit-fils, et s’était encore plaint à ma mère, enceinte de moi, sa troisième fille, la dernière de ses petits-enfants. Encore une fille. Lui qui disait souvent Je suis content, j’ai épousé la femme que je voulais, qui m’a toujours été bien gentille.
Notre grand-mère s’est mariée à dix-neuf ans, à cet homme qu’elle connaissait à peine. De son vivant, je n’ai eu l’occasion de la voir sans notre grand-père qu’une seule et unique fois. Il ne l’autorisait pas à sortir sans lui, sauf pour aller travailler ou faire les courses. Cette fois-là, elle a bu quelques verres de vin et elle m’a raconté toute sa vie. Elle m’a dit, en me regardant bien droit dans les yeux, qu’elle n’avait jamais aimé notre grand-père. Plus tard, maman m’a dit exactement la même chose de ton père. A quel endroit de nos corps se nous l’héritage de ces femmes dont le principal cadeau – la vérité – est aussi un fardeau ? »

« Nous sommes les héritières d’une détermination farouche, nous les descendantes des avortements ratés, des grossesses imposées. Celle-ci est indémêlable de nos douleurs et de nos rages, transmises d’une génération à l’autre comme on essore un torchon plein de sang, dans l’anonymat d’une cuisine plongée dans la nuit. »

La Pire Amie du monde / Alexandra Matine

Cyr, 35 ans, apprend coup sur coup deux mauvaises nouvelles. Son meilleur ami vient de mourir dans un accident de plongée en Thaïlande. Celui pour qui elle n’avait pas hésité une seconde à quitter Paris et à trouver un boulot à Amsterdam pour le suivre, rester près de lui. Puis elle se fait virer, l’agence lui conseille « d’explorer son potentiel », c’est une opportunité pour elle de faire autre chose, de s’épanouir ailleurs.

Elle ne trouve de réconfort qu’en montant des meubles Ikea. Cette activité lui permet de se concentrer et d’oublier, un temps, la mort brutale de son meilleur ami.

La narratrice s’adresse à son meilleur ami, comme s’il était encore là. Elle lui raconte ses états d’âme. Elle se compare à sa copine, Maud. On la sent jalouse, autocentrée sur son chagrin. Il faut dire qu’elle a déjà eu son lot de deuils. Sa sœur est morte dans un accident puis sa mère. Elle se retrouve seule, sans famille. Elle raconte des bribes de son enfance. On sent que sa mère n’a pas su l’aimer ni s’occuper d’elle, qu’elle lui préférait sa sœur.

Cyr raconte aussi sa difficulté à se faire des amis. Alors elle traînait avec sa sœur et sa bande de copains, un peu plus jeunes qu’elle. D’ailleurs elle reprend contact avec certains d’entre eux en arrivant à Paris pour l’enterrement. A Paris, Sam l’accueille et lui prête son appartement. C’est lui qui était parti en Thaïlande avec son meilleur ami pour des vacances sportives.

L’histoire tourne un peu en rond, puis Cyr enchaîne bêtise sur bêtise. Elle devient imprévisible. On la somme de grandir, de devenir responsable. Elle cherche un sens à sa vie. Et surtout elle se trouve devant une page blanche alors qu’elle doit écrire un discours pour l’enterrement de son meilleur ami.

Alexandra Matine a le sens de la formule. Elle alterne humour et cynisme, insère des mots en anglais, utilise un ton familier, plutôt jeune. Elle analyse et retranscrit très bien les sentiments, les relations entre les personnes. Son anti-héroïne est obsédée par le regard ou le jugement des autres sur une amitié (impossible) entre un homme et une femme.

Ce second roman fait 321 pages, il aurait peut-être gagné en qualité avec quelques coupes. En tout cas, j’ai aimé retrouver l’écriture d’Alexandra Matine que j’avais appréciée dans son premier roman, « Les grandes occasions ». La façon dont elle traite les thèmes du deuil et de l’amitié est intéressante. La fin est totalement bouleversante et en même temps très belle.

Pour moi, un livre des Avrils est toujours synonyme d’un bon moment de lecture.

Merci à Babelio et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je me suis fait virer parce qu’un jour, j’ai dit que j’étais malade pour ne pas venir bosser, et je me suis fait gauler. Ça ma surprise. Qu’ils utilisent cette excuse, je veux dire. Surtout que c’est eux qui, au début, m’avaient proposé de ne plus venir. « Prends tout le temps dont tu as besoin. » « On couvrira pour toi. » « Ne t’en fais pas, on est une famille. » Genre, super empathiques. Et puis j’imagine qu’ils ont perdu patience. Peut-être que j’ai poussé un peu aussi. On aurait dû se mettre d’accord dès le début sur le sens de « tout le temps dont tu as besoin ». Parce que moi, honnêtement, j’avais décidé que je ne m’en remettrais jamais. Après tout, c’était sans doute une bonne chose qu’ils me virent. J’étais devenue comme un serial killer qui veut se faire attraper par la police et qui bâcle exprès. »

« Mon chagrin est une vague infinie qui lape les plages de Thaïlande sans jamais étancher sa soif. »

« Je cherche ton ombre dans le royaume des vivants, ton souvenir dans le présent, tu n’es nulle part. »

« Ce sentiment que je ne connaissais pas et que tu m’ouvrais ce soir, c’était la sécurité. C’est pas le truc des contes de fées, la sécurité, ça fait pas passion, ça fait pas ardent, ça fait pas dévorant. Mais j’avais déjà vécu assez de choses ardentes et dévorantes, assez de choses qui donnent envie de mourir. J’ai senti ce soir-là que je pourrais à nouveau être heureuse. Parce que tu n’essayais pas de m’embrasser quand tu te penchais vers moi, parce que tu revenais quand tu partais. »

« Le chagrin est une montagne, un pli entre deux plaques tectoniques, qui croît et s’érode en même temps, mais qui ne disparaît jamais. »

« Avec une grosse cuiller métallique, il pêche une boule de fromage dans l’eau laiteuse. Il la glisse dans un sac en plastique comme ma tortue, Framboise, à la fête foraine. Quand il me le rend, la burrata est lourde et froide comme mon cœur. »

C’était ton vœu / Céline Didier

A peine ouvert je savais que ce roman allait me plaire, non pas pour son sujet mais par sa forme. Écrit à la manière d’un poème, l’autrice s’adresse à son grand-père. A l’aide de ses carnets et lettres, elle retrace sa vie dans les années 1938-1945. Le titre fait référence au vœu de son grand-père, Hyppolite, qui souhaitait témoigner de la vie dans les camps. Mais la démarche qu’il avait entreprise pour la raconter dans son « petit cahier » était trop difficile pour lui.

Céline Didier rend un très bel hommage à son aïeul, résistant puis déporté. Elle permet également de faire perdurer le devoir de mémoire. Témoigner des atrocités des camps n’est pas facile mais essentielle. La plume est sincère, directe et accessible. Un livre que l’on peut mettre entre les mains des jeunes générations.

Merci pour ce roman, une belle découverte faite grâce aux 68 premières fois.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Et si on l’écrivait cette histoire
cette histoire tant de fois racontée
tant de fois évoquée
par bribes
 
Des bribes d’histoire
des bouts
des séquences
des anecdotes
 
Tellement par bribes
qu’on a du mal à l’écrire cette histoire
à la raconter d’une traite
entière »

« Tu ne nous as pas raconté beaucoup de choses
sur ton quotidien de déporté
Tu m’étonnes !
Comment peut-on « raconter » à des enfants
à ses petits-enfants si contents d’être là
en vacances chez leurs grands-parents
si insouciants
si souriants
si heureux ici avec toi et Simone
à la campagne
libres comme l’air
qui vivent les vrais bonheurs simples de la vie
ici à Talipiat
Comment veux-tu trouver le bon moment
pour leur « raconter »
l’horreur des camps »

« En découvrant
la suite de l’histoire
en lisant ces fameuses notes
que tu t’étais bien gardé de jeter
et qui heureusement ont été conservées
je ne vais pas te cacher
ma première impression
à chaud
la difficulté que j’ai eue
à encaisser
à absorber
à digérer
tout ça
ça…
ce « truc » horrible
indéfinissable
que tu as vécu
que tu as été obligé de subir
sans broncher
j’ai pris tout ça de plein fouet
Pas simple-simple d’imaginer son propre grand-père
vivre un tel calvaire
et là maintenant que faire
de toute cette matière abjecte
comment la traiter
comment la retranscrire
« le plus fidèlement possible »
comment m’y prendre à mon tour
pour poursuivre le travail que j’ai entrepris
moi aussi
pour transmettre à ma façon
ce que je retiens de ton histoire
comme un devoir de mémoire
comme un passage de témoin »

« Tu en as vécu
des journées
dans ce camp
plus de trois cents
si mes calculs sont bons
des journées interminables
qui se ressemblent toutes
et se renouvellent inlassablement
aussi terribles les unes que les autres
tu ne sais jamais si c’est la dernière
toute nouvelle journée qui commence
c’est du sursis
c’est du rab
une journée de plus
où tu es encore en vie
la dernière peut-être
tu ne sais pas
qui vivra verra » 

La sélection du Prix Orange du Livre 2023

Le jury s’est retrouvé au Café des éditeurs pour échanger et voter pour ses livres préférés. Deux ambassadrices des anciens jurés nous ont représentés : Chantal et Nathalie. Suite à nos échanges par messagerie et visio, nous avons établi une listes de 20 titres par ordre de préférence à défendre lors de ce premier rendez-vous du jury.

Pour rappel, la composition du jury :

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Laurine Roux (lauréate 2022), Victor Jestin, Blandine Rinkel, Luc Blanvillain, Pauline Dellabroy-Allard.
  • Les libraires sont Amandine Doll de la librairie de Paris et Hélène Boyeldieu de la librairie L’Armitière à Rouen.
  • Les 6 lecteurs : Dominique Gasquet, Nathalie Ghinsberg, Pascal Gillet, Clémentine Mermillon, Florence Mur, Raphaël Trujillo.
  • Le comité des anciens jurés, dont je fais partie, qui compte pour une voix.
  • La nouveauté : le club de lecture de l’association Cité Caritas qui compte également pour une voix.

Je suis très contente que mes deux coup de cœur (le roman de Stéphanie Kalfon et de Nicolas Delisle-L’Heureux) soit dans la liste mais aussi d’autres titres que j’ai beaucoup aimé (le roman d’Isabelle Amonou et de Christel Périssé-Nasr) et d’autres encore que j’ai très envie de lire.

Ce jury littéraire est une très belle expérience pour moi. Nous avons une belle cohésion d’équipe entre anciens jurés lecteurs. Merci encore et toujours à Françoise et Montserrat pour l’organisation au top. L’aventure se poursuit !

Les 21 romans sélectionnés

(par ordre alphabétique d’auteur)

Prochaine étape la sélection des 5 finalistes le 16 mai. J’ai encore pas mal de lectures à faire d’ici là. Pour l’instant, j’ai lu 6 livres et 2 sont en cours. Donc 13 livres m’attendent encore dans ma PAL !

Grâce à Lecteurs.com et à la Fondation Orange je vous ferai gagner prochainement 2 romans de la sélections. Surveillez mon compte Instagram !

Retrouvez toutes mes chroniques depuis le début du jury avec le tag « Jury Prix Orange du Livre 2023 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2023/

Pour en savoir plus

Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2023
Qui sont les auteurs et libraires membres du jury du Prix Orange du Livre 2023 ?
Les 21 sélectionnés pour le Prix Orange du Livre 2023

De minuit à minuit / Sara Mychkine

Une mère a une heure pour écrire une lettre à sa fille, son bébé qu’on vient de lui retirer. Elle est accroc au crack et ne peut s’occuper d’elle. Le roman se découpe en 16 mouvements et un post-scriptum. Elle raconte par bribes sa vie et fonde en elle ses espoirs. Que peut-elle lui transmettre en une heure ? aura-t-elle cette lettre un jour ? est-ce qu’elle demandera qui est sa mère ?

Ce premier roman oscille entre prose et poésie. Sara Mychkine a publié au préalable un livre de poésie aux éditions Frison-Roche Belles-Lettres en 2022. C’est une écriture très poétique qui ressort de ce roman. Une voix qui dénonce la misère des générations issues du colonialisme, le combat de l’émigration, le racisme, la violence et la misère. Elle a été victime d’inceste. Elle voit le regard des hommes et sait que son corps lui permet de gagner de l’argent pour avoir de la drogue. Elle vit un temps dans un hôtel social avec sa fille avant de replonger et de rejoindre les tentes sur la colline de Paris pour trouver du crack.

J’ai trouvé ce premier roman puissant et intéressant. Il est publié par les éditions Le Bruit du monde qui ont « pour vocation de révéler une littérature capable d’enrichir nos imaginaires et d’élargir nos horizons ».

Ce roman est certes noir et violent mais très poétique et empli d’amour. Finalement ce que recherche cette mère dans son malheur extrême, c’est un peu d’amour. Son écrit est une lettre d’amour à sa fille. Elle a une heure pour l’écrire et je l’ai lu en une heure. Et vous, avez-vous une heure pour plonger dans la vie de cette femme et mère torturée ? Aimez-vous être bousculé par vos lectures ?

Note : 4 sur 5.

Premier mouvement
« Ma douce,
Tu dois être bien loin, à présent, maintenant qu’ils t’ont arrachée à moi. Et j’ai peur, tu sais ? Que tu nous laisses dans l’oubli, que tu t’absorbes dans leur monde et que tu nous regardes avec leurs yeux. Car leur monde, c’est le monde. Y est ce qui doit être. Nous, on a de la misère plein les veines, des bouts de tentes pour ciel et on chie sur leurs paliers. Puis on attend et nos cernes se
creusent.
La nuit finit toujours par tomber.
 
Ma main tremble de ne plus sentir tes cheveux plonger dans le tambour de mon cœur. Je me suis effondrée quand tu es partie, tu sais, dans leurs sirènes rouge et bleu… »

« Il s’agit de vivre.
Aller de minuit à minuit,
encore
et encore
et encore. »

« Si tu savais à quel point j’ai été égoïste en te mettant au monde. A quel point je t’ai attendue, comme si la vie, jusqu’ici, n’avait été qu’un grand désert. A quel point j’ai prié que tu m’aimes comme, jamais, je n’ai été aimée. A quel point, même alors que tu cognais sous les plis de ma chair, j’ai laissé le crack remplir toutes les brèches du souffle.
 
J’ai l’amour fêlé, ma douce, comme tous ceux qui ne sont pas des saints et qui, brûlant silencieusement, s’enterrent dans l’inconditionnelle solitude. »

« Pour ceux qui ne sont pas des saints, aimer, c’est comme chercher le cœur du monde dans un trou qui n’a plus de fin.
 
Et j’ai cherché, crois-moi, ma douce, à chaque seconde, avec la rage de Sisyphe
et les gestes-orages du regard qui n’a plus peur de mourir.
 
Mais tout ça ne
compte pas.
 
Il n’a jamais existé,
le cœur du monde.
 
Sous la poitrine,
il n’y a qu’un grand creux
qui n’a plus de fin
et des mains qui griffent les murs.
Car on a beau savoir
qu’aimer est une lente
et inexorable
chute,
on ne peut cesser de lutter pour éviter
de tomber tout
au fond de soi-même. »

« Ma mère aimait, oui, c’était une sainte. Elle avait le nimbe que l’on a vomi et les flammes mouillées de misère, mais elle aimait.
 
La nuit, je l’entendais pleurer quand le père quittait son lit pour rejoindre le mien.
C’est ainsi que l’enfance prend feu, dans les larmes aimante de la mère. »

« Tu sais, moi, quand je l’ai quittée, je n’ai pas su pleurer de cette manière. J’avais dix-sept ans, la clope aux lèvres, et j’arpentais les jours comme une ombre perdue.
dans un tunnel sans fin. Et puis le froid, la faim, la violence
des regards jetés
sur les rues,
les sexes dévorants
de ceux qui jouissent de
notre perte
ont fini par tarir chaque
pli de mon corps.
Si tu savais comme, sur
la colline,
toutes, elles ont connu
ceux-là. »

« Ma douce, tu portes les mains-racines de ma grand-mère et
tous les espoirs des
vies qui t’ont précédée. Quand tu marches, c’est leur empreinte
que tu laisses
sur cette terre.
Ne l’oublie jamais. »

« Comme j’aurais aimé te connaître.
Juste un peu avant qu’ils ne t’arrachent pour toujours à moi.
C’est égoïste, je le sais,
mais je suis mère
avant d’être juste,
je suis mère
avant d’être sans
toit,
je suis mère
avant d’être
addict au
crack,
avant même, d’être une inconnue,
je suis ta mère,
ma douce.
Je suis ta mère. »

« Il faut que tu te souviennes,
mes arrière-grands-mères, mes arrière-grands-pères,
la chaîne de souffrance infinie dont je suis le dernier maillon,
la grande machine coloniale qui a réduit les terres de nos
ancêtres à des éponges de sang et le chant des espoirs creux qui
poussent les nôtres à prendre la mer pour retrouver la misère
et la haine sous un autre visage.
 
Il faut que tu te souviennes, la grande machinerie capitaliste
qui a fomenté
la révolution industrielle et broie les rêves et esclavagise les
êtres pour
les recracher tas de larmes
et brisures
d’os un
peu plus
bas. »

« A l’instant où j’achèverai cette longue ligne,
j’irai rejoindre
le vide,
comme enivrée par son
odeur,
puis la vie reprendra
le dessus.
L’ignominieuse
vie.
On a beau dire,
c’est la seule chose pour laquelle on serait prêt à tout faire,
notre vie,
parce qu’on sait toujours,
dans un coin reptilien du crâne,
un coin fossile,
qu’elle est notre seule possible
pour échapper
au néant. »

Le petit roi / Mathieu Belezi

Les éditions du Tripode ont entrepris de rééditer toute l’œuvre de Mathieu Belezi. Il s’agit donc ici du premier roman de l’auteur, paru en 1998 initialement aux éditions Phébus et actuellement indisponible. Le texte n’a pas été retouché et il reste très cohérent.

J’avais adoré « Attaquer la terre et le soleil », paru en 2022 au Tripode et qui a reçu le Prix littéraire du Monde. Je n’ai donc pas hésité une seule seconde pour plonger dans ce livre en espérant retrouver la sublime écriture de Mathieu Belezi.

Mathieu, 12 ans, est confié à son grand-père maternel pour deux ans. Ses parents se déchiraient devant lui alors qu’il n’était qu’un enfant. Cette période l’a forcément marqué et ressortira sous forme de colère et de cruauté. Des scènes de violence conjugales passées surgissent dans le présent et se mêlent au texte. Le matin, il prend son vélo pour aller dans un collège catholique. Au père Tronc il préfère dire que ses parents sont morts. Et puis il se défoule sur son camarade de classe Parrot ou encore le chat. Raconté à la première personne, le lecteur vit et ressent la même chose que Mathieu.

C’est un garçon révolté. Il refuse de lire les lettres envoyées par sa mère, mais il n’espère qu’une chose, la revoir. En attendant, il se construit une cabane, il s’occupe des animaux de la ferme et du jardin avec son Papé qu’il adore. Une vie simple à la campagne, qui se déroule a priori dans les années 1950.

Il est aussi beaucoup question du corps, Mathieu devient un adolescent préoccupé par les filles dont le désir s’empare de son corps et de son esprit.

Il y a de magnifiques et poétiques descriptions de la nature. Les saisons défilent dans la garrigue. Bref l’écriture est sublime. Les émotions, les sensations et les sens constituent ce texte. D’ailleurs la fin est terrible et surprenante. Elle reprend la première phrase du roman : « Finissons-en ».

Un roman court, âpre, puissant et émouvant. Un classique !

Mention spéciale pour la magnifique couverture illustrée par Martin Zanollo.

Merci VLEEL et Le Tripode pour cette lecture.
Ne manquez pas le replay de cette rencontre exceptionnelle !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Finissons-en.
Mon père ou ma mère, un jour de valse, serra un peu plus fort qu’il n’était permis le corps dansant de l’autre. Cela suffit. Au temps où la province ne rêvait que de mariage, un rien était prétexte.
C’est dans cette étreinte de bal que commence l’idée de mon existence. »

« La porte de la cuisine est ouverte, mon bol est sur la toile cirée, quatre tartines beurrées sont empilées à côté de la cuillère. Il n’y a plus de feu dans la cheminée.
– Papé !
J’entends sa voix qui me répond ; lointaine, elle entre par la porte avec les trilles d’oiseaux revenus on ne sait d’où, avec des odeurs grasses de terre et d’eau, et le filet aigre-doux de la rosée. »

« A la cantine il faut d’abord prier avant de manger. Ensuite, les pommes de terre ont ce goût de prière, la viande, le pain, tout. »

« Rien ne va plus, l’ivresse d’une rage sans objet m’envahit et tourne en moi comme un bourdon empiégé donnant de la tête contre les murs. »

« je restais à proximité de sa jupe qu’une de ses mains lissait machinalement, je sentais que tout pouvait recommencer, qu’elle n’en avait pas fini avec la haine, que c’était même sans fin »

« Je voudrais que mes parents soient morts.
Dans le champ gelé que fréquentent les corbeaux je joue l’épouvantail. Debout, le corps camouflé par un sac de pommes de terre percé de trois trous, je me fige les bras en croix. Il fait si froid que j’espère voir le sang cailler dans mes veines.
Le soleil me tourne autour, découpe sur les labours une ombre qui n’est pas mienne, que je viens d’inventer pour le besoin de me faire du mal. Les corbeaux posent un œil méfiant sur mes hardes, sautent sur leurs pattes, croassent, déploient de lourdes ailes pour retomber mollement un peu plus loin. Noirs sans nuance, dans le miroir de ce jour que la terre et le ciel illuminent, ils sont l’expression d’une douleur que je ne peux pas nommer. »

Tempêtes et brouillards / Caroline Dorka-Fenech

Carina vit à Paris de jobs alimentaires. Après des études de lettres, elle essaie d’écrire son premier roman. Son père, Jean-Pierre Hernandez, l’appelle pour lui annoncer qu’il part vivre au Maroc. Il lui demande de venir le voir. Elle lui répond qu’elle est occupée, qu’elle n’a pas le temps. Au fur et à mesure de leurs conversations téléphoniques hebdomadaires, on sent qu’elle ne veut pas voir son père. Les souvenirs d’enfance resurgissent. Sa mère est partie quand elle avait 6 ans, la laissant avec ses deux frères aînés et son père. Son père répète encore et toujours qu’il s’est bien occupé d’eux, que Carina a pu faire les études qu’elle a voulu, que ses frères ont bien réussi.

Puis son père l’appelle pour lui annoncer qu’il va se marier avec une jeune femme du même âge que Carina. Il va se convertir à l’Islam pour pouvoir l’épouser et vivre avec elle. Carina explose de colère, son amoureux, Oren, ne l’a jamais vu ainsi. Son père déshérite ses enfants. Ils ont assez reçu. Il lègue tout à Asma, sa jeune épouse, qui en aura davantage besoin lorsqu’il mourra.

Le prologue est un extrait d’une pièce de Shakespeare, Le Roi Lear, où le roi déshérite ses filles. L’autrice fait un parallèle entre les deux histoires, la sienne et celle de la fille du roi Lear, Cordélia. Carolina Dorka-Fenech précise au début que le roman est inspiré de sa vie :

« Mais écrire c’est aussi partir à la découverte de ce qui, en soi, n’est pas seulement soi. C’est s’effacer. Accueillir l’anonyme. Je est ici l’entrée d’un labyrinthe où s’entremêlent les souvenirs, les recherches, les questionnements, les inventions et les mythes. »

Ce roman est écrit à la première personne du singulier, ce qui donne l’impression de lire un récit intime. Carina raconte des souvenirs d’enfance, sa relation avec son père, son dégoût pour le mariage de son père, sa difficulté d’écrire, son besoin d’être indépendante vis-à-vis de son conjoint qui est architecte. C’est un récit torturé, parfois plombant, bref ce n’est pas un roman feelgood mais l’écriture est incroyable et forte. On ressent le besoin vital pour Carina d’écrire. L’écriture lui permet de mettre des mots sur ses blessures, fêlures, peurs, une sorte de quête. Il est aussi question de résilience et de pardon, d’amour filial, de la mort, mais cela je vous laisse le découvrir en lisant ce roman bouleversant qui m’a totalement happée.

Un coup de cœur lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023.

Note : 4.5 sur 5.


Note de l’autrice :
Je ne nie pas m’être inspirée des conversations téléphoniques qui m’ont liée et déliée à mon père, mort le 16 mai 2019 à Nice et mis en terre à Marrakech selon sa volonté. Mais écrire c’est aussi partir à la découverte de ce qui, en soi, n’est pas seulement soi. C’est s’effacer. Accueillir l’anonyme. Je est ici l’entrée d’un labyrinthe où s’entremêlent les souvenirs, les recherches, les questionnements, les inventions et les mythes.


Début du prologue :
« On imagine une lande déserte, avec des yeux qui saignent, énucléés.
Ce sont les yeux de l’homme qui n’en a plus besoin, car il ignore où il va.
A l’orée de son errance, il croise trois vagabonds.
Acte IV, scène III, l’un d’eux est le roi Lear.
Une couronne d’orties orne sa tête, plutôt qu’un diadème d’or.
Jadis il a déshérité sa petite dernière, son enfant préférée.
Jadis il a légué son royaume à ses deux autres filles, jugées plus affectueuses.
Jadis il a cru pouvoir habiter ses anciens châteaux jusqu’à sa mort.
Mais les héritières l’ont banni.
Et le voici, roi déchu, vêtu de regrets, perclus de loques.
Incapable de comprendre les raisons de tant d’ingratitude. »


Fin du prologue :
« Je tente d’imaginer cette lande particulière où mon père a erré, réfugié dans son lointain royaume.
Je suis sa dernière fille et, bien avant de mourir, il m’avait déshéritée lui aussi.
Peut-être était-il malheureux.
Je ne crois pas qu’il était fou. »


Le départ
Hiver 2005
« Un désir de roman m’avait réveillée avant l’aube et j’avais commencé à écrire, pendant des heures obscures, à lutter pour trouver un sens à l’informité de mes idées. L’incipit me résistait. Cent fois effacés, cent fois récrits, les mots enfant, mère et absence se blessaient dans la même phrase, lorsque mon père téléphona.
« Je déménage, Carina, m’annonçait-il. J’ai revendu mon appartement. Mes affaires seront transportées par bateau. Ça va me coûter cher mais j’ai comparé les prix. J’ai calculé. Tout est réglé. Je pars vivre à Marrakech. Je quitte la France. Tu prendras l’avion pour venir me voir. Il y a régulièrement des promotions sur les vols. Ce ne sera pas compliqué. »
Il avait détaillé sa décision comme on évoque une escapade anecdotique, des petites vacances. »


« Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. »


« – Je ne crois en rien, avait-il dit.
– Je ne vais pas arrêter de boire du vin ni de manger du saucisson si c’est ça qui t’inquiète, avait-il dit.
Pourtant.
Son choix, j’en souffrais comme s’il n’était rien d’autre qu’un nouvel abandon, une réplique d’abandons très anciens, résonance de la source de mes plus profondes blessures. »


« Ma violence. Comment remonter à sa source ? Comment rejoindre l’origine de ce fleuve de lave creusé en moi ? Est-il possible de l’étancher ? Peut-on assécher sa propre sauvagerie ? J’en observe l’ébullition et je vois : une maman qui s’éloigne, des enfants que l’on fouette, un canapé kaki, velours en lambeaux, espace de sévices. Et puis il y a ce que je vois, et il y a ce que je ne vois pas. Ce qui fourrage, sous le lit, de l’autre côté du sol, au fond du fond, dont on ignore la nature. Occulte. Ce qui tue. »


« Bien sûr, nous savions qu’il y avait peut-être quelque chose de mal à nous opposer au choix conscient de notre père, à sa volonté de favoriser Asma, de la protéger, elle. Mais un homme qui déshérite ses enfants, cela pouvait-il vraiment n’avoir aucune conséquence ? Je repensais à la tempête terrible qui se déclenche, dans Le Roi Lear, après que Lear a déshérité Cordélia, ce que certains analystes nomment sa « faute ». Soudain le monde se retrouve aux prises avec la tyrannie d’un ciel noir, jeté dans le chaos. A travers la question de l’héritage, n’est-ce pas l’ordre du monde que l’on interroge ? »


« Peu à peu, je commençais un nouveau roman. Par respect pour ma profonde nécessité, écrire – mener cette aventure qui me permettrait, peut-être, d’accéder à ce qui jusqu’ici m’était resté caché. Puisque l’écriture est une exploration. Puisque l’écriture interroge. Puisque l’écriture dévoile. Ce qui n’es pas la même chose que de donner des réponses. L’écriture ne fige aucune croyance. Elle oriente les faisceaux. Éclaire les questionnements. Et j’explorerais, et je questionnerais, ce dont je pensais avoir manqué, en chemin. Je fouillerais. Jusqu’à voir, peut-être, qu’il n’y avait pas eu, dans l’enfance, que des gestes violents. Jusqu’à retrouver les accolades chaleureuses, les regards plein de fierté. Jusqu’à déblayer les noirceurs. Non pas les effacer. Les effacer eût été impossible. Il fallait au contraire continuer à avoir conscience des crimes afin d’éviter, plus que tout, qu’ils ne se reproduisent. Les regarder en face, ces crimes – ne jamais les oublier. Les archiver, enfin, pour qu’ils ne prennent plus toute la place. Libérer de l’espace pour les souvenirs heureux, d’où qu’ils viennent. Ainsi découvrir un ciel de ressources. Les ressources de la tendresse. De la douceur. De la consolation. Un ciel bleu. Bleu comme un tableau d’Yves Klein, peut-être, une représentation sensible de l’âme. Beau comme une œuvre d’art devant laquelle venir prier, les jours de gouffre. »