Alice marche sur Fabrice / Rosalie Roy-Boucher

Alice, québécoise de 26 ans, a tout quitté pour faire le pèlerinage du chemin de St-Jacques de Compostelle, du Puy-en-Velay jusqu’à Santiago. Elle n’est pas croyante. Elle cherche un sens à sa vie, à expier sa souffrance liée à un chagrin d’amour. Fabrice, son amoureux depuis 5 ans, vient de la quitter pour Laure. Alors elle marche sur Fabrice.

Elle raconte avec humour son périple, les ampoules, les codes des marcheurs, les rencontres, etc. Il n’y a pas de filtre. C’est comme si elle s’adresse directement au lecteur, avec franchise. Elle utilise des expressions québécoises, un peu d’anglais aussi, souvent des gros mots et surtout des insultes à l’encontre de Fabrice et Laure. Ça lui fait un bien fou de sortir toute cette colère. Cette aventure sportive et humaine l’a fait évoluer forcément. Elle marche un bon bout de chemin avec trois autres compagnons : Louis, Louise et Chris.

J’ai aimé cheminer avec Alice. Ce premier roman au ton résolument contemporain et décalé m’a embarquée. J’espère retrouver bientôt la plume de Rosalie Roy-Boucher. L’occasion aussi de vous parler des éditions Bouclard, une petite maison d’édition indépendante basée près de Nantes, qui publie également une excellente revue littéraire. A découvrir si vous êtes curieux des objets littéraires !

Ce premier roman est le mémoire de création littéraire de l’autrice, publié en 2018 aux éditions de Ta mère, une petite maison d’édition québécoise à la ligne plutôt irrévérencieuse. Lors d’une rencontre en ligne, elle a dit avoir fait le chemin de Compostelle à l’âge de 25 ans, il y a 13 ans. Il y a donc du vécu dans ces pages écrites de façon fragmentaire, composée d’extraits de journal et d’étapes du voyage. Sur le chemin, Alice « chiale » beaucoup. Au début elle ne voit pas la beauté autour d’elle mais grâce à Chris et ses pauses photos incessantes, son regard va changer.

Si vous voulez entendre son accent québecois, rien de mieux que le replay VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

Notre-Dame-du-Puy
Je suis arrivée hier au Puy.
Vol direct jusqu’à Lyon. Vol à rabais.
J’ai pris le train jusqu’à Clermont-Ferrand.
C’était du déjà-vu, Clermont-Ferrand.
J’ai reconnu les panneaux, le café Caf’Crème où le jambon-beurre a augmenté de deux euros.
J’ai grimpé dans l’autocar après avoir filé quelques centimes au guitariste à la chevelure gominée qui se faisait aller les blue suede shoes au coin de Jeanne d’Arc et de l’avenue de l’Union Soviétique. J’ai pas su s’il quêtait ou si c’était un loisir. Anyways.
Deux heures plus tard, je suis sortie de l’engin. Devant moi, la cathédrale du Puy-en-Velay. Impressionnant, mais bof. Une église, c’est une église.
J’ai dormi au refuge communal. Une espèce de gymnase rempli à sa capacité maximale de lits superposés. C’était donativo. Contribution volontaire. J’ai fait la cheap. Huit euros, j’ai donné. Je suis pas encore partie que déjà je vie comme une pauvresse.
La vérité, c’est que je le suis, pauvre, comme Job pis sa gang de BS. Cassée comme un fucking clou. J’ai laissé mon boulot d’écrivaine de petites annonces pour partir à l’aventure. Pour m’échapper, pour m’extirper. J’ai vendu mes meubles, entreposé mes boîtes, donné ma démission, acheté une paire de pantalons de randonnée hors de prix qui sèchent en un rien de temps même sous l’orage et sacré mon camp.


« Une semaine que je marche c’est pas mal beau c’est pas mal fou une semaine que je me draine les ampoules en faisant des grimaces la meilleure méthode c’est d’y faire passer un fil à coudre si quelqu’un m’avait dit un jour que je ferais de la couture dans ma peau je l’aurais pas cru. C’est pas mal beau c’est pas mal fou et je comprends pas pourquoi je suis là j’avance en catchant pas j’avance avec mon sac comme les autres on avance avec nos sacs pour voir si l’herbe est plus verte plus loin. Les autres me parlent je fais la bonne Québécoise sociable le cœur n’y est pas mon cœur est resté à Montréal dans les mains de Fabrice Picard qui le triture et lui rentre des aiguilles de bord en bord pour le drainer mon cœur est resté dans leurs mains à Laure et à lui et ils le pressent entre leurs poitrines lorsqu’ils s’enlacent et lorsqu’il se font l’amour encore plus qu’avant parce que c’est légal maintenant. Une semaine que je marche et que le décor se meut et se transforme et que les oiseaux cui-cuitent et que je suis loin bien loin du mal montréalais et je marche et je suis les autres et ça change rien.
Je m’arrête, je me recouds et je continue. »

Maman, la nuit / Sara Bourre

Voici un premier roman issu d’un master de création littéraire. Un texte où l’on sent le rythme, l’urgence et la poésie. Dès le début le lecteur sait que la mère de la jeune fille a disparu et qu’elle se retrouve seule. Peu à peu la jeune fille dévoile sa vie et celle de sa mère. Un lien très fusionnel les unissait. Mais les mots de la mère à l’égard de sa fille sont blessants. On ressent une souffrance chez la mère qui l’empêche d’assumer pleinement et sereinement son rôle.

Il y a aussi le regard méprisant et les mots cinglants des commères du village, traitant la mère de prostituée, plaignant la fille mais ne faisant rien pour l’aider, encore moins lorsqu’elle se retrouve seule.

Le lecteur est plongé dans les pensées d’une jeune fille puis d’une adolescente. Elle aimerait être aimée. Comment va-t-elle continuer à vivre sans sa mère ?

Sara Bourre réussit à inventer une langue propre à son personnage, très imagée. Les couleurs sont liées aux émotions du personnage. Elle sème des indices, évite d’en dire trop afin que le lecteur puisse imaginer. La nature est omniprésente, notamment avec le lac à proximité de la maison. L’histoire est plutôt sombre. On ressent la solitude de la mère et de la fille.

Un texte poétique et quelque peu déstabilisant, avec une écriture très travaillée. Chaque mot est choisi pour son sens et sa sonorité. Cela peut ressembler à une fable ou un conte, avec une légère touche de fantastique. Un premier roman original à découvrir !

Les éditions Noir sur Blanc fêtent cette année les 10 ans de la collection Notabilia.

Note : 4 sur 5.


Incipit :
« Maman a disparu. C’est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l’impression d’une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein cœur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n’est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C’est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le cœur dingue, et étrangement vivant aussi. »

« Ce matin le facteur est devenu tout rouge et très nerveux parce qu’il m’a surprise en train d’essayer de crever le pneu avant de son gros vélo neuf arrêté sur le bord du chemin. Il m’a couru après jusqu’à l’entrée de la forêt en me menaçant avec un journal roulé, droit comme un bâton tendu vers le ciel et crachant et suffoquant et criant qu’il aurait ma peau, ma peau de petite peste bonne à rien d’autre qu’à me dissimuler dans les longs cheveux noirs de Maman et que je finirai putain comme elle et sale et laide en plus, et bonne à rien qu’à tirer des cartes sur des comptoirs poisseux et qu’à offrir mon lit à tous les chiens du village et plein d’autres choses encore. J’ai tout bien entendu.
Je n’aime pas le facteur. Et je n’aime pas son gros vélo tout neuf avec lequel il se pavane dans le village. Je n’aime pas la façon dont il regarde Maman entrer dans le café le soir, ni le sourire mièvre qu’il lui adresse quand elle daigne se tourner vers lui, ni la main qu’il pose haut sur sa cuisse, parfois, entre deux gorgées de vin, comme si de rien n’était.
Je n’aime pas grand monde en vérité. Pas grand monde parmi ceux qui reniflent le cou de Maman sur son passage et qui essuient leurs mains sales dans ses longs cheveux noirs. Pas grand monde parmi les hommes qui la suivent à la tombée de la nuit, à travers la forêt, ceux qui frappent à sa porte au matin avec des fleurs et des petits sourires, ceux qui disent qu’elle est belle, et si douce et gentille, un peu dans la lune c’est vrai, ceux qui la voudraient toujours avec eux tandis qu’ils sirotent à la terrasse leur mauvaise bière d’un air satisfait.
Je leur jetterais des pierres et des mauvais sorts. Je les ferais disparaître, comme ça, pour rire. Un, deux, trois.
Et puis plus rien. »

« Je marche, les yeux fermés, je traverse la brume formée par l’haleine glacée des femmes qui parlent, debout pendant des heures sur les pavés heurtés par le vent. Dans leurs bras tremblent le pain, le journal du jour, le panier rempli de légumes et de lait. J’avance parmi leurs souffles aigres chargés d’années sèches et noires, de solitude impensable, d’attente anxieuse du dernier printemps. »

« Parfois j’ai des pensées comme des échardes à l’intérieur. Des pensées épaisses
brûlantes
des grandes traînées de lave
des explosions
des catastrophes imminentes

dessous ma peau. »

« Maman est fatiguée. C’est comme ça. Elle dit je suis fatiguée, ou il faut que je dorme un peu, ou encore, si je m’allonge, c’est fini, je m’endors. Alors elle va. Elle éteint sa cigarette et monte dans sa chambre. Est-ce possible de dormir autant ? Non. Elle se cache. Elle en profite pour se taire sans avoir à s’excuser, ni à se mordiller les lèvres, ni à se gratter l’arête du nez. Elle se repose du monde. Elle se repose de moi, de mon sourire trouble. »

« Je sais la maison pleine à craquer sous le poids de la tristesse.
Je sais que Maman pleure. »

« J’occupe le temps. Il faut bouger son corps dans le temps pour qu’il passe, pour qu’il file plus vite, qu’il aille voir plus loin si nous y sommes encore. »

« Maman n’aime pas ça. Quand tout est gris autour et que je fais des accidents. Que je laisse des cendres partout. Et des odeurs de sang et de fer. Ça la fait trembler de peur et d’horreur. Ses yeux deviennent blancs comme la neige, et son corps se dresse vers le ciel, mu par une rage terrible. »

« Ainsi j’ai grandi, très vite, comme par inadvertance. Et à force, un beau jour, les robes de Maman me sont allées comme un gant. »

« Maman et moi avons sur l’épaule gauche la même marque brune. Nous sommes faites d’os en vrac et de morceaux de soleil volés. Nous partageons les ombres et les rais de lumière dans les plaines au matin. »

Les finalistes du Prix Orange du Livre 2023

Le jury 2023 s’est réuni mardi 16 mai pour voter les 5 finalistes. Nous, les anciens jurés, étions représentés par 3 personnes. Nous avions établi ensemble un top 5 à défendre. Deux de nos chouchous sont finalistes. Bien sûr chaque juré regrette qu’un titre n’y soit pas. Mais la liste finale est représentative de tous les lecteurs, jurés participants. Chacun y trouvera un coup de cœur pour lequel voter.

Les 5 romans finalistes

(par ordre alphabétique d’auteur)

Dans les romans finalistes, j’avais rapidement abandonné la lecture de 2 livres que je vais reprendre. J’ai beaucoup aimé le roman de Marie Charrel. J’ai adoré celui de Paul Saint Bris, donc pour l’instant c’est mon chouchou. Mais je suis en train de lire celui d’Alexia Stresi donc tout n’est pas encore joué !

A vous de voter jusqu’au 7 juin minuit !
https://www.lecteurs.com/article/les-5-romans-finalistes-du-prix-orange-du-livre-2023/2444531

Vous pouvez également voter pour le Prix Orange de la BD 2023 parmi les 6 finalistes, jusqu’au 21 mai 2023 : https://www.lecteurs.com/article/votez-pour-votre-album-favori-parmi-les-6-finalistes-du-prix-orange-de-la-bande-dessinee-2023/2444515

Les noms des lauréats seront dévoilés le 14 juin lors de la soirée de remise du prix avec l’ensemble des jurés.

A noter également dans vos agendas, le 1er juin à 18h, une rencontre en ligne avec les 5 finalistes. Plus d’infos à venir sur Un endroit où aller.

Retrouvez toutes mes chroniques depuis le début du jury avec le tag « Jury Prix Orange du Livre 2023 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2023/

Pour en savoir plus

Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2023
Qui sont les auteurs et libraires membres du jury du Prix Orange du Livre 2023 ?
Les 21 sélectionnés pour le Prix Orange du Livre 2023

Les mangeurs de nuit / Marie Charrel

Plusieurs histoires et destins s’entremêlent à la grande Histoire dans ce roman au souffle romanesque avec un beau portrait de femme. C’est aussi une ode aux mots, au pouvoir de l’imaginaire et aux légendes.

Le personnage central est Hannah, née en Colombie britannique de parents Japonais. Sa mère, Aika est une picture bride. Le 14 mai 1926, elle embarque pour une longue traversée, du Japon au Canada. Elle a dix-sept ans et quitte sa famille. Kuma Hirano l’a choisi pour l’épouser d’après une photo, malgré le déshonneur de son père ruiné au jeu. Kuma a émigré au Canada et fait fortune. Enfin, c’est la version officielle qui accompagne sa photo et sa demande en mariage. La réalité sera toute autre, bien loin du rêve imaginé.

Sur le bateau, Aika rencontre une autre future mariée, Kiyoko, avec qui elle se lie d’amitié et que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le roman.

Marie Charrel fait des allers-retours dans le temps, entre la fin des années 1920, 1945 et 1956, l’époque la plus contemporaine du livre. Il y a beaucoup d’éléments qui font que la lecture demande un peu de concentration mais Hannah est une fille très attachante. On a envie de connaitre son histoire, les épreuves qu’elle a traversées.

Déracinée, Hannah ne se sent ni Japonaise ni Canadienne et ne sait comment s’intégrer dans cette société qui la rejette dans un contexte tendu de guerre entre le Japon et l’Amérique.

Un autre personnage important du roman est Jack, un creekwalker. Il recense les saumons dans les cours d’eau. Un homme solitaire qui ne supporte que la présence de ses chiens. Sa place est dans la forêt. D’ailleurs la nature est très présente. Son père a eu un deuxième enfant avec une femme autochtone, Ellen. Ils ont grandi ensemble, bercés par les légendes autochtones, jusqu’à ce son demi-frère, Mark, soit envoyé dans un pensionnat « pour tuer l’indien en lui ».  C’est un ours blanc qui va faire croiser les chemins d’Hannah et de Jack pour changer leur vie.

J’ai aimé l’immersion dans la forêt et les légendes amérindiennes. Ce roman est très instructif. Je ne connaissais pas cette terrible période historique où la communauté japonaise était enfermée dans des camps et considérée comme des sous-hommes, subissant le racisme et la violence de la part de Canadiens apeurés par la guerre.

Un très beau et bon roman de cette rentrée littéraire d’hiver que j’ai aimé et que je vous recommande.
Il fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2023.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Elle lève les yeux au ciel et le nuage d’albâtre s’abat sur elle telle une tempête de neige. Un tourbillon de nacre, le baiser du colosse d’ivoire ; elle comprend, dans la violence de l’instant, qu’il s’agit d’un animal. Le corps massif de la bête emporte le sien et ils plongent tous les deux dans la rivière. Les griffes pénètrent sa peau, déchirent les chairs de sa joue jusqu’à l’épaule, mais elle ne ressent rien – du moins, pas encore. Elle observe le manteau d’azur s’étirant au-dessus d’elle. Les cumulus cotonneux vallonnant l’horizon. Elle pense aux mots que son père murmurait autrefois, au cœur de ces nuits où les étoiles tavelaient la toile céleste : Kazahana, la bourrasque d’hiver délivrant les premiers flocons dans un ciel clair. Komorebi, les rayons du soleil jetant leurs lanières d’or dans la frondaison des arbres. »

« Quelque part sur le canal, Colombie-Britannique
Octobre 1945

La brume ourlant l’horizon se colore timidement de rose lorsque Jack rejoint son chien Buck à l’avant du bateau. Son fidèle compagnon, un bâtard noir au sang de loup, apprécie autant que lui cette heure où l’obscurité règne pour quelques minutes encore. Ces instants où l’eau est un miroir paisible qu’aucun souffle ne brise. Il porte la tasse de café à ses lèvres. Caresse l’animal à ses pieds, tourné vers la forêt où les créatures de la nuit bruissent doucement. Ici bat le cœur du monde et le reste des hommes l’ignore. »

« – Maman dit que tu racontes trop d’histoires et que je suis comme toi. Est-ce que c’est vrai ?
– Je vais te dire une chose, ma petite Hannah : le monde se porterait bien mieux si l’on racontait plus d’histoires, justement. L’ennui, c’est que ta maman ne les entend pas pleurer.
– Qui ?
– Les histoires ! Elles errent dans le monde comme les akènes du pissenlit charriés par le vent. Elles se cognent à la canopée, brisent leurs petites ailes fragiles, beaucoup se perdent dans le désert ou se noient dans l’océan, sauf si quelqu’un les sauve.
– Il faut les sauver ! Mais comment ?
– En laissant les histoires entrer en soi. Sais-tu ce qui se passe alors ? Elles te guérissent de l’intérieur, comme un médicament. Leurs ailes chatouillent un peu la première fois, mais on s’habitue. On accueille les histoires puis on les libère en les racontant, de façon à ce qu’elles réparent d’autres que soi. Est-ce que tu sais faire cela, Hannah, libérer les histoires ?
– Je crois, oui. Et Maman ?
– Elle a su autrefois, sans doute. Mais elle a oublié. »

« Il est incapable de se lever.
– Juste une mauvaise grippe, je serai vite sur pied.
– Quand tu respires, j’entends quelque chose à l’intérieur de toi. Comme un crépitement.
De larges cernes bruns creusent des fossés sous ses paupières. Sa peau a la couleur de la neige salie par l’eau qu’en hiver Aika jette par la fenêtre de la cuisine après y avoir trempé les assiettes. La fièvre brûle dans ses yeux.
– Un crépitement, tu es sûre ? Ce ne serait pas plutôt un pétillement ?
– Si ! Ou alors un grésillement.
– Un grésillement ou un étincellement ?
– Non, un gazouillement ! Ou peut-être un scintillement.
– Hum, c’est bien ce que je pensais. Ce sont les histoires.
– Comment ça ?
– J’en ai avalé bien trop d’un coup. Sais-tu qu’elles ressemblent à de petites fées ? Comme elles n’avaient plus de place dans mon estomac, elles sont coincées. Le bruit que tu entends est le frottement de leurs ailes à l’intérieur de ma cage thoracique.
– Tu es malade à cause d’elles ?
– Un peu. Respirer avec des fées dans les poumons n’a rien de commode, tu imagines ? Mais je vais guérir. Tant que tu continueras à me raconter des histoires, j’irai bien. »

« C’est au contraire en se montrant discrets et serviables que les Japonais gagneront le respect des Canadiens : « Souris toujours, excuse-toi systématiquement même si tu n’es pas en tort », lui conseille-t-elle. « Ne croise jamais le regard des hommes. Evite de te trouver seule avec l’un d’eux. Deviens invisible. »
Hannah l’écoute avec circonspection. Un sentiment inédit grandit en elle. Devenir invisible ? Plus elle observe la ville, plus elle est convaincue que sa mère se trompe. Comme tous les Issei, cette première génération de Japonais immigrés, Aika n’est pas faite pour ce monde. Elle ne comprend pas que ni la politesse, ni l’humilité dont les Japonais font preuve ne les protégera contre la sauvagerie prête à s’abattre sur eux. »

« – Les histoires. Mon père affirmait qu’elles sont les filles du vent, pareilles à de petites fées errant dans l’immensité du ciel, perdues, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un conteur disposé à les libérer par ses mots.
– C’est une belle histoire sur les histoires.
– Il aurait aimé celle des Tsimshian. Il est mort avant d’avoir pu me raconter toutes celles qu’il portait en lui.
– Je suis désolé. Mon père est également mort lorsque j’étais jeune. »

« Un masque de douceur tombe sur le visage d’Ellen. Robert, son défunt époux, aurait pu tenir de tels propos. Lui aussi croyait à la puissance de la parole et des histoires. Il était convaincu que pour peu qu’ils déploient leur volonté dans cette direction, les hommes ont le pouvoir d’échapper aux lois dictées par le sang. De se libérer des choix que d’autres ont faits pour eux et des liens passés pour en tisser d’autres, plus forts encore. D’inventer leur vie et de choisir leur famille, au-delà des races et des règles absurdes forgées pour semer le désespoir. Comme Ellen et Robert l’avaient fait. Ils avaient franchi les lignes et bravé les interdits pour construire leur vie loin de tout, sur les hautes terres. Cela avait fonctionné. Un temps. Ils avaient cru pouvoir échapper au monde, mais la bêtise et la haine avaient fini par les rattraper. 

« Contre cela, l’évanescence des êtres, l’effacement des corps et des passions en un battement de cils, Hannah n’entrevoit qu’un seul remède : les mots. Ceux que l’on porte longtemps en soi sans le savoir avant qu’ils ne jaillissent, ceux qu’on lègue de génération en génération, comme son père l’a fait avec elle, pour tenir le malheur à distance. Ceux que l’on couche sur le papier, telles les observations de Jack, destinées à sauver la forêt.
Voilà ce qu’elle doit faire : écrire leurs histoires à tous avant qu’elles ne s’évaporent ; l’histoire d’Aika, d’Hatsuharu, des semeurs d’espoir et des mangeurs de nuit, du petit prince et des hommes-saumons ; celles des Issei, des Nisei, de Greenwood et les légendes tsimshian. Les contes des mondes engloutis. »

Il ne doit plus jamais rien m’arriver / Mathieu Persan

Voici un livre très touchant lu dans le cadre du Prix Orange du Livre.

L’auteur raconte la mort de sa mère, survenue à l’âge de 68 ans, due à un cancer. Il raconte avec une certaine dérision toutes les démarches administratives effectuées avec son père et son frère, notamment les pompes funèbres, la cérémonie, etc. Ce n’est pas du tout larmoyant, parfois émouvant mais écrit avec beaucoup d’humour, humour transmis par sa mère. On l’entend rire à travers les mots de son fils.

J’ai eu l’impression qu’un ami me racontait simplement, avec justesse et sincérité, qui était sa mère. On découvre vers la fin du livre quel pourrait être le secret de sa mère. Elle a mis de côté sa vie de femme, pour se concentrer sur sa vie de mère, le rôle de sa vie. A partir de ce moment, « il ne doit plus jamais rien [lui] arriver ». Il égrène les souvenirs d’enfance et rend un bel et tendre hommage à sa famille.

S’il faut bien retenir une chose c’est que nous ne sommes pas tous égaux devant la mort. Chacun aura une réaction différente. Mais au final c’est bien de la vie qu’on parle à travers ce deuil.

Il s’agit du premier roman de Mathieu Persan, qui est également illustrateur et a réalisé la magnifique couverture du livre. Un auteur que je suivrai assurément.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Il était quatre heures quarante sur l’avenue de Paris. Nos talons frappaient le trottoir à des rythmes différents mais nous marchions comme un seul homme. Mise à part notre présence incongrue à cette heure tardive, rien ne venait troubler le calme de cette douce nuit de printemps. »

« Et puis, comme elle m’avait dit un jour, au début de son cancer, en rigolant :

– Je fume, je picole, et ça m’arrive par les ovaires. Eh ben, j’ai bien fait de fumer et de picoler toute ma vie ! »

« Tout a été très vite, ensuite. Le mariage, les enfants, la retraite, le cancer et la mort. Et il ne lui est plus rien arrivé. »

« Ces traditions, qui tenaient plus de la superstition qu’autre chose, ma mère les a apprises, les a absorbées et a continué à les faire vivre. Ce n’était pas son héritage, mais elle a embrassé cette culture pourtant si différente avec enthousiasme. Elle a même été jusqu’à apprendre à faire quelques plats traditionnels avec mamie :
– Alors, ma fille, vous allez voir c’est très simple, on va faire le pain. Vous allez d’abord prendre une bassine.
– Une bassine ? Vous voulez dire le grand saladier là-bas ?
– Oui oui, ma fille, la bassine, là-bas, c’est ça. Alors vous faites le levain avec un verre d’eau chaude.
– D’accord, ça fait combien d’eau à peu près ?
– Ben, un verre, ma fille.
– Oui, mais ça dépend de la taille du verre, un grand ? un petit ?
– Mais non, ça dépend pas, ma fille, un verre c’est celui-ci, c’est tout. On prend ce verre.
– D’accord, un verre de cuisine standard, donc.
– Ne compliquez pas les choses, ma fille, on prend ce verre, on prend toujours le même, c’est simple ! Ensuite, vous allez prendre de l’huile et vous allez faire quatre tours.
– Quatre tours ?
– Oui, quatre tours. Vous prenez la bouteille et vous laissez couler en faisant quatre fois le tour de la bassine, c’est simple, ma fille, vous allez voir.
– Mais ça fait combien, parce que ça dépend de la taille de la bassine et du débit d’huile quand même ?
– Mais non, ça dépend pas, ma fille. Ça dépend pas, on prend toujours la même, de bassine, c’est comme le verre. Ensuite vous allez mettre un peu de sucre et la même quantité de sel plus un peu.
Ah, ça la bousculait, maman. Tout son petit monde scientifique bien rangé, toutes ses lignes bien droites, elles se voyaient courbées, affinées, adoucies par sa belle-famille. »

« Y a des règles ? Des convenances à respecter ? Des fautes de goût à ne pas faire ? Il y a de la littérature sur le sujet, qu’on puisse potasser un peu avant de se décider ? Mais bordel, dites-nous ! On n’y connaît rien, à la mort. On nous a appris à vivre. Parce que, vous en conviendrez : la vie, on nous aurait donné le choix, je ne suis pas sûr qu’on aurait tous sauté le pas. »

« J’ai toujours eu tendance à croire que je voyais clair dans le jeu de ma mère. Elle m’avait transmis un certain nombre de ses angoisses, de ses craintes, de ses névroses peut-être. Nous avions partagé un temps les mêmes antidépresseurs, et je pensais la percer facilement à jour, avoir compris ses choix de vie, ses bonheurs et ses peines. Je croyais voir en elle comme dans l’eau claire. J’ignorais, ou je feignais de ne pas voir ce qui se trouvait au fond, tapi sous la vase, que mon père, par une simple parole, avait remuée. Il a dû lui arriver quelque chose. C’était la face cachée du « Il ne doit plus jamais rien m’arriver. » »

« Maman me disait toujours : « Oh, mais tiens-toi bien, on dirait loncrafayelle ! » Et moi, petit, je pensais que c’était une expression, loncrafayelle. Que si je cherchais dans le dictionnaire, à la lettre L, je trouverais bien quelque chose – mais autant ne pas regarder parce que ça avait l’air un peu dégueulasse. Comme je l’ai compris en grandissant, loncrafayelle, c’était en réalité l’oncle Raphaël. Et ce gars-là, il avait réussi le prodige de manger tellement salement que des décennies plus tard, on se souvenait encore de lui. Perdu dans l’arbre généalogique, sans doute au bout d’une branche oubliée, l’oncle Raphaël était resté vivant pour toujours.[…]
Et maman, qu’est-ce qui restera d’elle quand on sera tous morts ? Quand on retrouvera son pendentif en forme de cœur au fond d’une boîte, est-ce qu’on sera capable d’en raconter l’histoire ? »

« Qu’est-ce qu’on racontera de maman ? Maman a traversé la vie au service des autres. Elle a occupé le monde en prenant bien soin de ne pas le déranger, et, comme une jeune fille bien élevée, de le laisser en partant comme elle l’avait trouvé. »

La jurée / Claire Jéhanno

Coup de cœur pour ce premier roman qui m’a plongée dans la tête d’une jurée dans un procès aux assises. L’histoire se déroule à Chartres, en 2019. Anna Zeller est une citoyenne comme vous et moi. Elle est tirée au sort pour être jurée lors d’un procès pour meurtre. Un jeune couple, qui a à peu près son âge, est soupçonné d’avoir tué une vieille dame, la grand-tante du jeune homme. Ils ont passé déjà 3 années en détention provisoire en attendant le procès, qui est une véritable mise à nu de leur vie, de leur intimité.

La narratrice est Anna, elle parle donc à la première personne et décrit tous ses sentiments, notamment sa peur de juger des personnes. Finalement qu’est-ce qui différencie ce couple – Frédéric et Lucile – d’Anna ? Les différentes étapes du procès sont explicitées. L’air de rien on apprend beaucoup de choses sur le déroulement des audiences.

Au fur et à mesure de l’avancement de l’affaire, une histoire plus personnelle remonte à la surface de sa mémoire et perturbe Anna. Il y a 20 ans, sa cousine Aurore a disparu et n’a jamais été retrouvée. Ce drame familial a chamboulé la vie de tout l’entourage. Aujourd’hui elle tente de l’éclaircir avec sa sœur Maxine.

Ce livre est tout simplement prenant. Quel suspense ! Impossible de lâcher Anna. Je me suis prise d’affection pour elle. Et bien sûr je voulais savoir le fin mot des deux histoires, celle du procès afin de connaître les coupables du meurtre, mais aussi celle d’Anna et d’Aurore. Un cheminement et deux quêtes de vérité avec beaucoup d’émotions. J’ai aimé la façon dont la narratrice, à fleur de peau, se mettait à la place des autres protagonistes.

Bref un très bon premier roman que je vous recommande.

Merci Babelio et HarperCollins pour cette lecture

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Il y avait une chance sur mille deux cents pour que mon nom soit tiré au sort sur la liste électorale. Une chance sur vingt lors du deuxième tirage et une chance sur trois lors de l’ouverture du procès.
Il y avait une chance infime pour que ma vie se fende en deux. Elle m’est tombée dessus comme une pierre d’un immeuble délabré. »


« Tous les professionnels du tribunal portent un costume par-dessus leur tenue de ville : la robe noire des avocats, celle des assesseurs à côté de moi, la robe rouge de la présidente, l’uniforme bleu des policiers. Moi aussi, j’aurais aimé un déguisement pour m’aider à jouer mon rôle de jurée. »


« Ce qu’évoque Côme résonne en moi. J’ai déjà eu cette impression ce matin, comme si on déshabillait les accusés en pleine lumière et qu’à la lueur des projecteurs on leur demandait d’exposer chaque millimètre de leur peau, sans aucune pudeur. »


« Toutes les deux, on est restées coincées dans le cadre imposé par notre mère. Sa grande règle : « Si c’est pour évoquer le passé, il vaut mieux se taire. » Le silence, une camisole pour enfants sages. Les lois apprises dans l’enfance sont les plus insurmontables. »


« Au petit matin, Maxine est déjà partie, partie sur les routes serrer la main à des blouses blanches, leur vendre ses probiotiques qui ne soignent rien mais font du bien, paraît-il, à qui, on ne sait pas, peut-être à des gens qui ont le vendre noué de vide, comme nous, et des plaques rouges qui grattent, comme moi. » 


« Elle avait enfoui ses souvenirs comme on creuse un fossé dans le sable pour se protéger des assauts des vagues. »


« C’est le dernier témoignage de la journée et il ne commence pas par l’habituel serment. La famille proche des accusés n’y est pas obligée. La justice préserve les parents d’un éventuel dilemme moral : se parjurer ou prononcer une vérité nuisible à leur filiation. Autrement dit, la loi n’oblige pas à trahir sa propre famille.
Une mère, qu’est-ce que c’est sinon l’inconditionnel, l’assurance d’être aimé, la permanence du sentiment ? En théorie, en tout cas. La mienne n’a pas dû lire le contrat jusqu’au bout. »


« La juge Caillebotte nous a expliqué que nous jugions avec ce que nous sommes, qu’il ne fallait pas nous en préoccuper, que, au contraire, la multiplicité de nos vécus nous rendait collectivement plus justes. Je ne suis pas d’accord avec elle. Nos différences nous divisent. »

Les larmes du Reich / François Médéline

Nous sommes en 1951, l’inspecteur Michel, de la brigade criminelle de Lyon, fonce sur son de vélo de course sur les routes du Vercors. Un couple de retraités a été assassiné à Crest, leur fille a disparu. Cette affaire pourrait bien avoir un lien avec la sienne. Il interroge les habitants, le garçon de ferme, les gendarmes du coin. On suit ses faits et gestes, son enquête. Que cherche-t-il ? Qui est-il ?

Présenté comme un roman noir historique sur la couverture, il s’agit bien d’un polar. Moi qui ne lis jamais de polar, j’ai dévoré celui-ci ! L’écriture est efficace. L’intrigue est réussie, la vérité ne se dévoile qu’à la toute fin. J’avais quelques idées notamment sur l’inspecteur Michel, mais j’étais loin d’avoir imaginé toute l’histoire.

François Médéline s’est basé sur des faits historiques, certes peu connus, mais qui ont été dévoilés dans les années 1990. Les bordels ont existé dans les camps. Les prostituées, des prisonnières de droit commun, étaient réservées aux plus méritants afin de les motiver dans leur travail.

Si vous aimez le concept de petite histoire dans la grande Histoire, les enquêtes, le suspense, ce roman devrait vous plaire. En plus il est en format poche, c’est très bien pour notre porte-monnaie !

Les titres des chapitres font référence à des chansons d’après-guerre. Vous pouvez retrouver la liste en fin d’ouvrage et replonger dans l’ambiance de l’époque.

J’ai désormais très envie de lire le 1er volume de cette trilogie, « La sacrifiée du Vercors », qui peut se lire indépendamment.

En ligne, la rencontre VLEEL, en replay et podcast, pour découvrir cet auteur au franc parler, naturel et qui m’a totalement convaincue. Merci VLEEL et 10-18 pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.


Incipit :

Comme un bouquet de printemps

L’homme pédale sur le vélo de Fausto Coppi. C’est une façon comme une autre de se punir. Il a acheté sa bicyclette, avec dérailleur à levier unique, aux Cycles Longoni. Grâce à elle, Coppi a remporté le Paris-Roubaix l’année dernière. Le Campionissimo a bouclé 247 kilomètres à une vitesse moyenne de 39,12 kilomètres/heure. Au regard des conditions météorologiques et de l’enfer des secteurs pavés, c’est proprement prodigieux. L’homme roule depuis un peu plus de neuf heures, dont trois sous le crachin. Il est parti à 7 heures pile. Il a séché dans la descente après Hauterives, à la fin des Terres froides. Bien qu’il ne maîtrise pas encore les subtilités du rétropédalage et qu’il soit trop grand pour faire un bon cycliste, il s’entête.
Il vient de Charly, dans le Rhône. Son identité est crédible pour traquer les assassins : « inspecteur Michel ». Tous les policiers de haut rang ont une légende. La sienne est solide. Il vit avec sa mère dans la banlieue lyonnaise, n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Il travaille à la brigade criminelle de Lyon. Il devrait être commissaire, mais il a la phobie de la paperasse et de la réussite. Accessoirement, il aime bien son patronyme. Le double prénom tient de la malédiction. Sans doute parce qu’il est d’usage de l’affecter aux enfants de l’Assistance et que ceux-là garnissent les rangs du crime dans une proportion conséquente.


Elle faisait tourner toutes les têtes

La Russe ressemble à une Russe. Elle rince le linge au lavoir derrière la bicoque que son mari a rafistolée. Elle a un fort accent, une voix grave, elle roule les r. L’accent russe est comme l’allemand : il suffit de lui ajouter de l’amour et du chagrin. L’inspecteur n’a jamais compris ce peuple, le seul à brûler sa terre et les maisons. Les Russes ne respectent pas les règles de la guerre et préféreront toujours l’enfer à la défaite. Ils ont fait pareil avec Napoléon. Néanmoins, il doit reconnaître qu’elle est magnifique avec sa longue jupe plissée et son tablier à la dentelle grisée par les travaux domestiques, et les cheveux roux et courts. Au bal, elle ferait tourner toutes les têtes. Et en plus, elle s’appelle Natacha.

L’allègement des vernis / Paul Saint Bris

Voici un roman passionnant à plus d’un titre. Il nous plonge dans la vie d’Aurélien, directeur du département des peintures du Louvre qui se retrouve embarqué malgré lui dans un projet de rénovation du tableau de la célèbre Joconde. Un plan imaginé par la nouvelle présidente du musée, Daphné, et une agence de communication avec les prévisions du cabinet McKinsey, un coup de marketing en somme, sensé attirer à nouveau les visiteurs ayant déserté les galeries depuis la pandémie.

Ainsi on voit une star planétaire faire une performance devant un tableau du musée en direct. Aurélien est un conservateur quelque peu dépassé par tous ces réseaux sociaux. Il est tourné vers le passé. D’ailleurs l’auteur s’amuse avec ironie de la situation.

Aurélien doit organiser la sélection des restaurateurs pour « l’allègement des vernis » de La Joconde. Peu de restaurateurs se portent candidat. Il faut être un peu fou ou totalement inconscient pour oser toucher ce tableau. C’est mettre en danger une des œuvres majeures de la peinture, avec de possibles dégâts irrémédiables.

Paul Saint Bris nous offre une introduction à l’histoire des restaurateurs. L’air de rien on en apprend beaucoup. On entre dans les coulisses du plus grand musée de France.

D’ailleurs dans les coulisses, on trouve d’autres personnes que les conservateurs. Il y a les agents de sécurité et les agents d’entretien. Homéro est l’un d’eux. Tous les soirs il entre en piste avec sa machine à laver les sols… à sa façon. Ce qui intrigue Hélène, au point d’approcher cet homme mystérieux. Quant au restaurateur choisi, il est tout aussi mystérieux et est très charismatique.

L’auteur brosse une galerie de personnages tour à tour drôles, attachants, surprenants. Il y a même une histoire d’amour improbable. Ce roman plaira forcément aux amoureux de la peinture et des arts, qui y trouveront des descriptions passionnées de tableaux. Il nous emmène dans Paris et en Italie. Un véritable voyage culturel et sensoriel. Une ode à l’art et à ses bienfaits sur tout un chacun. Il questionne sur la beauté et la place de l’image dans notre société. La plume est magnifique, vive et pleine d’humour. L’histoire est ponctuée de rebondissements. J’ai passé un très bon moment de lecture. Bref il s’agit d’un coup de cœur !

Un excellent premier roman en lice pour le Prix Orange du Livre 2023 !

Note : 5 sur 5.


Prologue :
Mue prodigieuse
Il a réduit la peinture à sa stricte matière, à sa quintessence, à ses deux dimensions : un mince film coloré aussi fragile que l’aile d’un papillon, un agglutinat de pigments et de liants fin comme une peau humaine, si fin qu’il a pu admirer le dessin au travers. Cette membrane gigantesque, il l’a séparée du panneau de bois pulvérulent qui lui servait de support, au prix d’une patience infinie, puis il l’a marouflée sur un châssis entoilé d’un coutil au point serré. Il aimerait qu’on fasse ainsi de son âme, qu’on la détache de sa vieille carcasse fatiguée pour l’arrimer à un corps neuf et vaillant. Qu’on lui donne la vie éternelle.


« Aurélien avait tenté de s’y intéresser et de bonne grâce elle lui avait fait une démonstration. Elle avait installé Instagram et Tik Tok sur son iPhone, et l’avait abonné à des comptes d’influenceurs culture – « Tiens, ça c’est pour toi ! » – ainsi qu’à celui de Justin Bieber, pour la blague. Elle avait fait défiler le feed d’un barbu obsédé par les culs des statues et celui d’une jeune femme qui créait des mèmes à partir de peintures connues. « J’ai le seum », disait un naufragé de La Méduse. Aurélien avait noté ces noms consciencieusement sur un carnet en vue de les suggérer au service communication ; grâce à cela, il avait gagné quelques points devant les jeunes conservateurs de son département et même devant Daphné qui, ébahie, l’avait doucement raillé pour ce souci de modernité inattendu. 


« Tu fais quoi de toutes ces images après les avoirs vues, tu les gardes ?
– Ouais, parfois je les enregistre. Enfin de moins en moins. Maintenant, c’est plus des stories et des lives, tu vois ?
– Des stories ? Non, Aurélien ne voyait pas. Elle venait de lui expliquer mais il avait déjà oublié de quoi il s’agissait.
Elle le regarda, l’air un peu désolé : « Des contenus éphémères, si tu préfères. »
Il hocha la tête.
« Tu sais que je faisais des collections d’images quand j’étais plus jeune ?
– Avec ton téléphone ?
– Non, dans un cahier.
– Marrant ! avait-elle répondu.
Dans le monde de Zoé, il n’y avait pas plus ringard qu’Aurélien.
[…]
Quand il avait montré un de ses cahiers à Zoé, elle avait eu un geste de recul. « Putain, c’est cringe ton truc ! » Il l’avait remballé avec une espèce de honte. « Oui, c’est peut-être très personnel… » avait-il concédé. Consciente de l’avoir un peu heurté, la jeune fille avait temporisé : « Bon en fait c’est un moodboard. J’avais un Tumblr à quatorze ans, c’était pas tellement mieux. » Un Tumblr, avait répété Aurélien. »


« Le problème de l’allègement des vernis, c’est qu’effectivement tu ne peux pas revenir en arrière. Une fois que c’est fait, c’est fait… »


« Il avait fallu du temps à l’histoire de l’art pour comprendre Pontormo. La restauration de la chapelle Sixtine dans les années quatre-vingt-dix, en révélant les couleurs étonnamment provocantes du Jugement dernier, avait obligé à reconsidérer Michel-Ange, qui y avait perdu son surnom de « terrible souverain des ombres ». On s’était aperçu alors que c’était de lui que Pontormo tirait l’acide vivacité de sa palette et la luminosité surnaturelle de ses figures. »

Lulu, fille de marin / Alissa Wenz

En 2022 j’ai lu le premier roman d’Alissa Wenz dans le cadre du Prix Orange du Livre. J’avais beaucoup aimé « L’Homme sans fil ». C’est donc avec joie que j’ai accueilli cette masse critique de Babelio. Je découvre par la même occasion cette collection, « Une vie, une voix » des ateliers Henry Dougier. Ce sont récits personnels racontant des vies ordinaires, des métiers, une France passée, « notre mémoire commune ».

Dans ce petit livre de 107 pages paru en 2019, Alissa Wenz rend hommage à sa grand-mère Bretonne, née à la fin des années 1920. Tantôt elle raconte, tantôt elle pose des questions à sa grand-mère et rapporte leurs dialogues. Lucienne dite Lulu s’exprime simplement. Parfois on entend un accent ou du patois dans ses phrases. Elle raconte par bribes son enfance, sa famille, son père marin, son mariage mais aussi la condition féminine, la vie à la campagne, la guerre, l’occupation allemande. On voit une femme évoluer à travers le XXe siècle. Elle fait partie d’une génération qui a eu peu de droits et destinée à être des épouses et des mères, laissant de côté leurs rêves. On sent aussi de la nostalgie et quelques regrets de la part de Lucienne.

Alissa Wenz termine le livre en disant ce qu’elle sait de sa grand-mère, un portrait touchant qu’elle conclut par cette phrase :

« Je sais de ma grand-mère qu’elle m’aime, et que je l’aime. »

Ce témoignage permet de garder une trace d’une époque et c’est en cela que cette collection est un élément patrimonial intéressant. C’est aussi une belle leçon de vie que Lulu transmet avec tendresse à Alissa.

Je remercie Babelio et les ateliers Henry Dougier pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit« 1932. La tempête. La nuit. Un village en Bretagne, Ploüer-sur-Rance, entre Dinan et Saint-Malo. Une petite maison, au port. Une chambre. Une femme et sa fille pleurent, serrées l’une contre l’autre. La pluie tambourine aux fenêtres, le vent s’époumone, les bourrasques sont terribles. La femme a vingt-neuf ans, sa fille six ans et demi. Elles pleurent, encore et encore, les larmes ne s’arrêtent pas plus que l’eau du ciel. C’est qu’elles pensent à l’absent, le père, le marin, le capitaine, qui part pêcher la morue à Terre-Neuve et s’éloigne six ou sept mois par an. Ce soir, il est en mer, il revient de Bordeaux à Saint-Malo. Par un temps pareil, on sait qu’il risque le pire. La tempête est affolante, un bateau n’y résisterait pas. »

« Pas besoin de savoir lire pour garder les vaches. » Cette simple phrase, dans son injustice flagrante, a suffi à insuffler le goût de la culture et de l’écriture à cette modeste famille de paysans et de marins. Un esprit de résistance aussi, farouchement entretenu par le père, le terre-neuvas, volontiers anticlérical, anticonformiste, généreux, adoré de tous – il fut maire de Ploüer pendant près de vingt ans, dans les années 1960-1970.


Et elle rit d’un air mutin, pétillant, avant de se replonger dans ses rêves de jeune fille : « Oh, moi, j’aimais bien valser. Qu’est-ce que j’aimais valser ! J’allais au bal avant, avec mon cousin P’tit Louis ! Oh, je valsais ! J’adorais ça. Je s’rais bien prise pour valser maintenant. Je serais vite par terre ! »


« Je sais de ma grand-mère que c’est une femme du XXe siècle. Qu’elle a traversé des événements, des coutumes, des relations, des chemins profondément ancrés dans leur époque. Qu’elle a vécu une féminité qui était la féminité de celles de sa génération, celles que l’on destinait d’abord à devenir des épouses et des mères, celles qui ont construit leur mariage, leur foyer, alors qu’elles n’étaient encore que des jeunes filles rêveuses, à peine sorties de l’enfance. Celles qui ne divorçaient pas, ou si peu. Celles dont les enfants ont eu vingt ans en mai 1968, celles qui approchaient déjà de la cinquantaine au moment de la loi Veil, qui leur semblait évoquer des pratiques d’un autre monde, d’une autre vie. Celles qui ont tout donné à leur famille. Je sais de ma grand-mère que sa vie ordinaire est ordinaire et extraordinaire à la fois. »

La femme paradis / Pierre Chavagné

Une femme vit seule dans une grotte dans la forêt. Elle vit éloignée de la civilisation et se tient sur ses gardes si un humain s’approche ou traverse son environnement. On comprend qu’une catastrophe s’est produite et a semé le chaos.

Le roman alterne entre le récit à la première personne de la femme, en italique, et un narrateur qui raconte ce que fait la femme. Elle survit. Elle s’est adaptée. Elle a développé des techniques pour se nourrir. Elle ne chasse que ce dont elle a besoin afin de vivre en autosuffisance et éviter de se rendre dans un village. La nature est très présente. Elle a mis en place un rituel ou programme de sa journée. En dévier s’avère plutôt dangereux pour sa survie. Elle est sur le qui-vive tout le temps, en état d’alerte permanent, comme ses sens. La peur est omniprésente. Le lecteur ressent tout ce que vit la femme.

La solitude est palpable aussi. Des souvenirs remontent de temps en temps mais elle les chasse aussitôt. Elle avait un mari, une autre vie auparavant. Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, elle nous livre quelques bribes de son passé pour comprendre sa situation, ses choix. Un mystère plane tout au long de ce livre. On sent qu’elle a quelque chose à nous révéler.

Et puis, son quotidien est bouleversé par un événement qui déclenche une série d’autres événements perturbateurs que je vais taire pour ne pas divulgâcher.

Il y a beaucoup de paroles fortes dans le récit de cette femme, que j’ai notées et ajoutées ci-dessous. A la fin de l’ouvrage, l’auteur confie son intention en écrivant ce roman. J’ai beaucoup aimé cette attention de Pierre Chavagné, c’est éclairant. L’écriture est poétique. Elle m’a captivée. J’ai enchaîné les 156 pages et ça c’est un signe qu’il s’agit d’un très bon roman ! La fin est inattendue. J’ai trouvé ce texte fort et original.

Si vous aimez les romans où il est question de la relation entre l’homme et la nature, qui vous engage dans une réflexion, celui-ci devrait vous plaire. Et pour achever de vous convaincre de le lire, c’est l’occasion également de découvrir cette maison d’édition marseillaise, Le Mot et le Reste, qui mérite davantage de visibilité.

Une très belle surprise dans cette sélection 2023 pour le Prix Orange du Livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Mes souvenirs sont des crépuscules ; aucune de mes histoires n’a de commencement. 

Son œil fixe la frontière. À l’ouest, une colline nue et ronde, tachée de genêts ; à l’est, une forêt de pins noirs au garde-à-vous ; entre les deux, s’étirant du nord au sud, un plateau karstique, une étendue rase, sans arbre ni buisson, aux herbes trop courtes pour onduler dans le vent. Tout y est figé. Seules les ombres changeantes des plus gros rochers posés là insufflent la vie. »

« Au coucher du soleil, après six heures d’observations, la routine débute. Quelle que soit la saison, elle se déshabille, étire ses muscles, puise de l’eau dans la grotte avec un bol en terre cuite et se lave dehors avec un savon à base de cendre et d’argile. Elle ne descend à la rivière qu’une fois par semaine. En s’exposant moins, elle réduit le risque par sept – la survie est aussi une affaire de statistique et de grands nombres. »

« Je prélève ma part, ni plus ni moins. Je tue pour vivre, pour ma sécurité et ma nourriture. Dans la société, c’est la même tuerie sauf qu’ici, je ne délègue pas mes besognes au boucher et au militaire. Dans la forêt, je m’expose, je me salis. »

« Je n’ai plus parlé à un humain depuis trois ou quatre ans. Le silence est surmontable, cependant le regard des autres me manque. À quoi bon s’habiller, s’appliquer, se dépasser ou créer, sans un retour, même muet. Les compliments me manquent, les disputes aussi. On ne grandit bien qu’en se cognant aux autres. »

« La forêt apparaît romantique au citadin, un lieu où il fait bon se perdre en quittant la piste. Un jardin d’Éden synonyme de liberté, de paix retrouvée. Jean-Jacques Rousseau a contribué à ancrer ce mythe idyllique. En réalité, la forêt est un organisme vivant, une terre plantée d’arbres qui se ressemblent tous et qui veulent votre peau. Ils vous écrasent de verticalité, vous égarent, vous écœurent de vert, vous assoiffent, vous empoisonnent de champignons, de plantes et de baies. La forêt est un piège à ciel ouvert et si la leçon est mal apprise, elle se referme sur vous, tel un tombeau. Voilà le paradis de Rousseau. L’apprentissage est long pour que cette masse de végétation devienne un éden primitif. La forêt est dévoreuse d’espoir ; elle vous autorise à passer, rarement à rester. Même la forêt du Paradis. »

« A quoi bon ressasser mes souvenirs, des émotions brutales vont m’emplir et tirer sur les coutures qui me font tenir. »

« La tempête balaye la falaise de son hurlement, le chambranle grince et la bâche clouée sur la porte claque dans le noir. Comme si cela ne suffisait pas, l’âtre de la cheminée souffle la suie sur le sol – l’haleine du diable. »

« Elle porte la liseuse à ses narines, fragrance de plastique : « Liber electronicus », songe-t-elle. Elle sourit de sa plaisanterie. Liber en latin signifie « livre » mais aussi l’une des trois épaisseurs de l’écorce d’un arbre. Elle clique sur le bouton ON, la date s’affiche. Elle s’étonne d’être le 2 janvier, 8h32. Si l’objet dit la vérité. Elle a passé une nouvelle année sans se douter de rien. Elle avait compté les jours au début, mais à quoi bon tenir calendrier quand on est seul, les saisons suffisent. Son temps est sans horloge. C’est le temps du soleil et de la pluie, de la floraison et de la dormance, du jour et de la nuit, le temps de la sève et des bêtes.
Elle fait jouer le menu et plonge dans une liste vertigineuse de cinq mille huit cent trente-deux livres. Une vie entière de lecture n’y suffirait pas. Le travers de l’homme est de prendre toujours plus que ce dont il a besoin. « Pauvre société de consommation ». Depuis peu, elle recommence à parler pour elle-même. Des phrases qui tombent dans le vide, c’est plus fort qu’elle. Ses idées refusent de rester informulées. »

« Elle s’étourdit dans la consultation de l’index et choisit au hasard Ouvert la nuit, parce que le titre est à propos et Fouquet ou le soleil offusqué parce qu’il est du même auteur. Elle ne parvient pas à se défaire des délicieuses nouvelles de Paul Morand. Rien n’est plus éloigné de sa vie et de ses préoccupations que les existences dissolues des dames des Années folles ou de la déchéance de Nicolas Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV. Cependant la magie opère, le style happe avec une telle vigueur qu’elle en oublie de déjeuner, comme elle n’a rien chassé ni cueilli depuis six jours, elle jeûne aussi au dîner. Elle n’envisage pas la douzaine de châtaignes qui constituent sa réserve en dernier recours. Promis, demain elle pêchera. La nuit, elle dort à peine, car un roman d’Albert Cohen la passionne jusque très tard. Elle ne suspend sa lecture que pour nourrir le feu et boire de l’eau. »