Ainsi Berlin / Laurent Petitmangin

Berlin, après-guerre, est divisée en 2. Dans la partie Est se trouvent Gerd et Käthe. Ils œuvrent à la reconstruction de la ville pour le parti communiste. Käthe a un grand projet (le programme Spitzweiler) : élever les enfants de grands scientifiques pour en faire l’élite, servir la patrie et montrer leur supériorité. Gerd amoureux, obéira à tous les désirs et les ordres de Käthe. Un doute s’immiscera en lui lorsqu’il se demandera s’il est le père de l’enfant d’une des scientifiques. Puis il rencontrera la belle Liz, une Américaine qui le fascine. Entre Käthe et Liz, il ne sait choisir et s’en remettra au destin. En attendant il poursuit son travail d’enquête pour le parti afin d’empêcher toute fuite à l’Ouest. Dans une ambiance d’espionnage, la tension monte doucement. Que fera Gerd ? Quel camp choisira-t-il ? Que lui dicte sa conscience ? son cœur ?

J’avais adoré le premier roman de Laurent Petitmangin, « Ce qu’il faut de nuit ». J’ai été moins emportée par « Ainsi Berlin ». Je n’ai pas réussi à m’attacher à Gerd. Le roman est agréable à lire mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi. La période historique décrite est intéressante, je ne l’ai pas beaucoup vu traitée jusqu’à présent dans les romans.

Hier soir nous avons pu écouter Laurent Petitmangin parler de ses deux romans et de son écriture lors d’un VLEEL, c’était très intéressant. Il a parlé notamment de la notion d’engagement qui est centrale dans ses romans. « Ainsi Berlin » est le troisième livre qu’il a écrit mais le deuxième publié. Alors que « Ce qu’il faut de nuit » est le quatrième roman écrit mais le premier publié. Un troisième roman sera publié, toujours à La Manufacture des livres, certainement à l’automne 2023. Surveillez la chaîne Youtube pour le replay !

Note : 4 sur 5.

« Käthe travaillait à l’orchestration des Trümmerfrauen, les femmes des ruines. Qui allaient des années durant nettoyer les décombres, récupérer les briques des immeubles détruits, les retailler, les ranger par groupes de seize sur douze hauteurs. Les tas étaient comptés, et chaque soir ces femmes recevaient de quoi survivre. Käthe avait peu de compassion pour ces travailleuses, elle s’agaçait quand elle les entendait rire – car parfois elles riaient encore -, elle n’acceptait pas les retards et, quand un pan entier d’immeuble s’écroulait sur l’une d’elles, elle montrait peu d’émotion. »

« Elizabeth devint vite Liz, elle m’apprit à le prononcer. Il fallait beaucoup de douceur, presque de l’égarement à la fin. Le suggérer plutôt que le dire, et pourtant lui conserver sa force, ce fut ma première leçon de haute société américaine. Liz. « Vous y arriverez », me dit-elle. Je l’emmenais au cinéma. Käthe aurait été folle de l’apprendre, je ne lui racontai rien de cette histoire.

Nos déjeuners sur l’herbe étaient empreints de la schizophrénie du Berlin d’immédiate après-guerre. Je restais, malgré tout, Allemand, et elle, une vraie Américaine. Je ne saurai jamais comment elle me regardait. Un résistant ? Quelqu’un du mauvais camp qui avait su se reprendre à temps ? Un homme sympathique qui ne parlait jamais du passé, qui n’évoquait jamais ses parents, un peu parfois les lieux de son enfance ? Un homme rongé par une honte tellement grande, tellement insupportable qu’il ne pouvait que l’endosser et en prendre sa part, même s’il n’y était pour rien et qu’il avait risqué sa vie contre cette saloperie ? »

« J’étais cet homme condamné à seulement effleurer cette jeune Américaine. Parce qu’il y avait cette faute, cette Schande, à laquelle je ne pouvais me soustraire, même dans le camp des vainqueurs. Liz me ramenait à ma condition d’apatride et de miraculé.

Cela ne m’empêchait pas de passer de belles heures avec elle, avec ce qu’il fallait de secret, d’innocence et de frustration. »

« Je repris un peu de mon indépendance vis-à-vis de Käthe quand ses manœuvres devinrent démesurées. Je n’avais pas le sentiment de la trahir, ni Ulbricht, ni la RDA. Je voulais juste atténuer la rudesse de ses agissements, en être une face plus humaine. J’adhérais au cadre qu’elle avait dicté, à la justesse de ses vues, mais supportais de plus en plus mal les secrets qu’il y avait autour des projets. J’étais peut-être le lâche qu’elle avait tôt identifié, un homme incapable de choisir, pinaillant contre l’intérêt de la patrie, certainement trop faible, trop commun pour elle, qu’eût-elle fait avec un homme d’une autre trempe, qui l’eût vraiment soutenue ? Je commençais doucement, en lui désobéissant. »

Dans la tête de Sherlock Holmes / Cyril Lieron et Benoît Dahan

D’après Sir Arthur Conan Doyle

Une magnifique BD en 2 tomes qui nous plonge dans la tête de Sherlock Holmes et nous permet de suivre son raisonnement. Il réfléchit à 100 à l’heure, recoupe les indices, c’est passionnant !

Le graphisme est superbe. La mise en page est originale. Le lecteur est interpellé et invité par moment à découvrir des illustrations cachées par transparence sur la page. Suivez le fil rouge de cette affaire pour découvrir un complot à base de poudre mystérieuse et d’un « ticket scandaleux » pour le spectacle d’un mage très intrigant ! Très bonne adaptation. Élémentaire mon cher Watson !

Un beau cadeau pour Noël 😉

Note : 5 sur 5.

Comme nous existons / Kaoutar Harchi

Kaoutar Harchi est sociologue. Elle a grandi à Strasbourg dans les années 90, issue de parents immigrés d’origine marocaine, Hania et Mohamed. Ils l’aiment et se tuent au travail pour pouvoir lui offrir une autre vie. Au lieu de l’inscrire à l’école du quartier, ils vont l’envoyer dans des écoles catholiques pour la préserver de tout malheur, de la violence des garçons du quartier. Elle grandira avec cette pression de réussite et fera tout pour réaliser le rêve de ses parents.

Dans ces écoles, elle va être confrontée au racisme, aux inégalités, à la bêtise humaine. Elle raconte avec une colère sourde sa honte, les humiliations vécues et sa fascination pour les jolies jeunes filles blanches et blondes aux yeux bleus prenant le même bus qu’elle (« le modèle »). Elle sera une excellente élève et découvrira la sociologie qui lui permettra de se rapprocher de ses parents, de comprendre ce qu’ils vivent. Partagée entre l’amour de ses parents et son désir d’émancipation, son récit est nostalgique. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Kaoutar Harchi. Ce récit intime, écrit avec pudeur, est magnifique. Lisez-le, il est court mais intense. Un gros coup de cœur pour moi !

Note : 5 sur 5.

« Dès mon plus jeune âge, mes parents s’acharnèrent à me placer. Je dis placer. C’est l’image qui, instinctivement, me vient à l’esprit – excessive, ou non, je l’ignore : l’image du placement d’une enfant en institution. Mes parents cherchèrent à me placer à l’école comme au sein d’une famille qui s’occuperait de moi, me ferait un avenir. A tout instant du jour et de la nuit, cette question les hantait. Je me souviens de nombreuses conversations nocturnes entre mes parents, des questions que Hania posait aux voisins, des appels téléphoniques qu’elle prenait, des brochures qu’elle accumulait. En véritables stratèges de mon existence, Hania et Mohamed ont déployés un imaginaire de résistance – une infra-résistance – faite de plans, de ruses, d’astuces, pour que je sois là où il leur semblait qu’il fallait être. A force d’insister, en 1993, la dérogation scolaire nous fut finalement accordée. Bien qu’habitant au nord, mes parents furent ainsi autorisés à m’inscrire dans cette école primaire du sud.

Plusieurs fois par jour, alors, petite écolière sage, je parcourais la longue allée arborée, du nord au sud, puis en sens inverse. Le matin avec Mohamed, l’après-midi avec Hania, selon que le travail leur octroyait du temps ou non, puis, avec le temps, seule.

Et notre vie changea. »

« Ce fut quelques jours après la rentrée scolaire.

Je me souviens d’une main, des bagues surmontées de pierres de couleur à chaque doigt, de la gourmette en or piquée de perles blanches qui brillait à ce poignet et, aussi, je me souviens de la peau laiteuse de cette main, quelque peu plissée, parsemée de taches brunes. Et quand l’enseignante me tendit sa main, et à sa main ce livre, je m’en saisis comme d’un cadeau. Je le serrai contre ma poitrine. Merci, je dis. Puis je quittai la salle de classe de ce lycée privé, catholique, auquel Hania m’avait inscrite.

[…]

Si j’ai effacé de ma mémoire ces quelques secondes durant lesquelles mes yeux se sont posés sur la dédicace de l’enseignante, l’image de la page dédicacée, elle, est demeurée amarrée à mon esprit.

Ce ne furent que des mots. Que ça, pas plus. Adressés à ma petite arabe qui doit connaître son histoire. Ce furent les mots de la dédicace. »

« Cette image de ma mère qui, faisant le ménage quotidien, s’enquiert de moi, du bon développement de ma scolarité, est ancrée en moi. Elle dit la foi de ma mère en l’institution, ce que l’institution faisait de sa fille, en ce qu’elle lui promettait d’avenir. Jamais ma mère ne se demanda ni ne me demanda quel serait cet avenir. Elle se satisfaisait de l’idée de l’avenir, de l’idée qu’un avenir, pour moi, existait. C’était l’avenir. Ma mère vivait dans l’illusion de la grandeur, de l’égalité de l’institution scolaire. Ce que disaient les enseignants n’était jamais perçu autrement que comme parole d’évangile. Je l’entendais toujours dire qu’ils savaient mieux qu’elle. »

« En lieu et place des enveloppes brunes, durant les derniers mois de cette année de terminale, sur ma table de travail étaient posés, là, maintenues ensemble par une agrafe, les photocopies de quelques pages d’un ouvrage, La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré du sociologue algérien Abdelmalek Sayad, qua j’avais découvert au hasard de recherches à la bibliothèque municipale. Photocopies froissées que je parcourais du regard, lisant moins les paragraphes de textes que les titres qui les annonçaient : « La faute originelle et le mensonge collectif », « Une relation de domination », « Les torts de l’absent », ou encore « Le poids des mots ».

[…]

Je garde, tapie en moi, cette impression lointaine et proche à la fois que les mots ne suffisent guère à exprimer – mais ceux et celles qui l’ont ressentie, je le sais, me comprendront – , l’impression d’avoir été, à cette époque-là, corps et esprit, prise dans l’excitation des colères et des révoltes qui viennent quand naît cette conviction, toute brûlante, que justice, la justice sous toutes ses formes, pourrait être obtenue par tous ceux et toutes celles qui la réclament. C’est ce souvenir que j’ai, qui ne me quitte pas, un souvenir que j’aime, le souvenir d’avoir été aidée par Abdelmalek Sayad à tuer la honte pour toujours, au point de ne plus éprouver la honte, ni la honte d’avoir eu honte, éprouver simplement l’amour des miens et des miennes au cœur du grand monde qui est, aussi, le nôtre.

Et je le revois, quelques jours plus tard, enthousiaste et joyeuse, m’en allant voir l’un de mes enseignants, une fois tous les élèves partis, et lui tendre les quelques photocopies de l’ouvrage afin qu’il m’en dise davantage à son propos. C’est de la sociologie, me lança-t-il, vous savez, la science qui étudie la société. Et ces mots qui suivirent : après le baccalauréat, vous pourriez vous inscrire en faculté de sciences sociales.

Ces quelques mots, nimbés d’une autorité magique, à peine furent-ils prononcés que déjà je les avais faits miens, y percevant naïvement l’indication d’un chemin, pour ne pas dire d’une issue. »

« J’eus cette prédisposition à rédiger que le collège révéla, qui s’amplifia au lycée, que l’université confirma. Je savais construire des phrases, les assembler. Je veillais à ce que ce fût du français, du bon français et, avec le temps, un français soutenu, élégant. On me disait : mais comme tu parles bien ! Ou : ce que tu dis, il faudrait l’écrire. Et j’en étais émue, bêtement. Savoir écrire, ordinairement, scolairement, tel était mon capital alors. Et écrire littérairement, je me dis alors, j’y parviendrai à force de travail.

Mais écrire en fut jamais écrire, même en sachant, même en aimant le faire.

ça n’avait pas de valeur. Je veux dire : ce n’était pas de l’argent. Ça n’achetai rien, écrire. C’était inutile et, plus encore, c’était improductif. Car comment prendre le temps d’écrire quand Hania et Mohamed, eux, manquaient de temps pour dormir, manger, se soigner ? écrire pour écrire était haïssable. Mais écrire pour publier m’apparut d’un tout autre ordre. Cela ouvrait vers un dehors, offrait une issue, cela créait quelque chose. Un objet, un livre, que nous pouvions toucher de nos mains. Un objet réel, tangible, une marchandise déterminée par un prix fixe. Nous pouvions tous y gagner, j’imaginais.

Et au bout de ma honte, a honte d’être une fille qui pensait à écrire, je me figurais leur fierté de voir ce que j’avais fait de leur nom. Je me disais : ils verront où je l’ai porté, placé, en haut d’une couverture, visiblement. Et peut-être alors que cela compterait, vaudrait l’argent qui manquait. Certes, le manque ne serait pas pleinement comblé, mais tout de même, cela viendrait prouver que rien dans la vie de Hania et de Mohamed ne fut fait vainement. »

« L’annonce du départ à mes parents fut simple.

Je me souviens d’avoir dit d’une voix sûre : Hania, Mohamed, je pars poursuivre mes études à Paris. Je me suis inscrite à l’université, et j’ai trouvé un logement. Et d’ajouter, afin d’empêcher toute mauvaise pensée d’entacher mon départ : Hania, Mohamed, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas une fugueuse. Je suis une fille qui dit vers quelle ville elle se rend, qui donne le nom et le numéro de la rue, l’étage de l’immeuble, qui donne le numéro de téléphone. Je suis une fille qui va en pensant déjà à revenir. Une fille qui est toujours .

Hania et Mohamed, d’abord, ne répondirent rien. Ils se contentèrent de hocher la tête. Puis à demi-mot, ils répétèrent : oui, c’est pour les études, n’est-ce pas, alors c’est bien. Et Hania sourit, pleura. C’est heureux, répéta-t-elle. Ma fille est mariée mais à l’école, disait-elle encore. »

« Ce jour-là, une photographie aurait dû être prise qui aurait exprimé, à elle seule, bien plus que tout ce que j’écris ici, en toute sincérité. Vous me verriez alors debout sur le pas de la porte de l’appartement parental, un sac sur le dos, une valise neuve à la main. Et vous verriez Hania, se tenant sur le seuil de sa cuisine, légèrement penchée vers l’avant, les mains plongées dans son tablier, et Mohamed, sur le seuil de son salon, les mains dans le dos, très droit, la tête haute. Je le redis : une photographie aurait dû être prise pour fixer, ne jamais perdre cette scène de noter existence. Ce tableau. »

Un cerf-volant pour deux / Nathalie Tuleff

Rosetta est une princesse qui vit dans un château. Son père lui rapporte toujours un cadeau de ses voyages. Cette fois-ci elle reçoit un cerf-volant. Elle prend son cheval et part l’essayer. Elle fera la rencontre d’un garçon et de son cygne noir. Une histoire d’entraide et d’amitié joliment contée et chantée par Nathalie Tuleff.

J’ai beaucoup aimé les sonorités du hautbois et du cor anglais, très chaleureux et majestueux. Guillaume Lucas revisite quelques classiques de Beethoven et de Bizet notamment pour mettre en musique l’histoire.

Le boitier du CD est un album cartonné comprenant des illustrations très colorées et expressives de Janna Baibatyrova. Chacune représente un tableau et permet de suivre l’histoire. Une petite musique indique quand tourner la page.

J’ai eu l’occasion de voir Nathalie Tuleff en spectacle avec « Matuta », j’avais beaucoup apprécié son univers. C’est un plaisir de la retrouver dans ce livre-audio.

A la fin du livret, il y a un code de téléchargement à usage unique, qui permet d’écouter le conte sur n’importe quel support. Un livre-CD à écouter en famille, à partir de 4 ans. Merci à Babelio et aux éditions Trois Petits Points pour cette parenthèse de douceur.

Note : 4 sur 5.

Ne t’arrête pas de courir / Mathieu Palain

Mathieu Palain est journaliste. Il décide d’écrire une lettre à Toumany Coulibaly, athlète français en prison pour des vols. Ils ont le même âge, viennent de banlieues proches. Il se demande comment un jeune homme voué à une carrière de sportif de haut niveau, qui vient de gagner une médaille peut enchaîner avec le braquage d’un magasin de téléphones mobiles. Une énigme qu’il tentera de résoudre avec le lecteur, en enquêtant à la manière d’un journaliste.

Toumany met un an à lui répondre et lui donne son accord pour le rencontrer. Mathieu Palain se rendra toutes les semaines au parloir pour échanger avec lui. Il détaille toute la vie de Toumany et ses délits. Ça en est vertigineux.

En prison, Toumany continue de s’entraîner. Il court tous les jours, comme s’il allait sortir rapidement et retourner sur la piste des championnats et des jeux olympiques. Sa famille ne vient pas le voir, seul Mathieu tel un ami est fidèle au rendez-vous. Il rencontre également ses anciens entraîneurs qui le décrivent comme un jeune homme attachant, talentueux.

Toumany est père de quatre enfants. Va-t-il réussir à grandir et assumer son rôle ? Arrivera-t-il à réfréner ses pulsions et arrêter de voler ? Est-ce que ses séances avec une psychologue l’aideront à sortir de cette spirale infernale ?

Mathieu Palain s’interroge sur son propre parcours, son obsession pour la prison et se livre au lecteur. Une amitié naît entre eux. Une belle réflexion, très humaine et humble, toute en sincérité.

J’avais aimé son premier roman, « Sale gosse », je n’ai donc pas hésité à lire ce second qui oscille entre roman et portrait journalistique. J’aime beaucoup son écriture et son propos original, je continuerai à suivre ce jeune auteur. En plus je n’ai jamais été déçue par un livre publié par les éditions de l’Iconoclaste !

Ce roman a été couronné par plusieurs prix : Prix Blù 2021, Prix du Roman News 2021, Prix Interallié 2021 et le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama 2022.

Note : 4 sur 5.

« Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me cachait pas. »

Le parfum des cendres / Marie Mangez

Voici un premier roman qui se démarque dans cette rentrée littéraire. Il se situe quelque part entre le roman de Süskind, « Le Parfum », et la série TV « Six feet under ». Bienvenue dans le monde de Sylvain Bragonard, thanatopracteur ou embaumeur si vous préférez. Bienvenue… enfin il faut le dire vite, car il n’est pas très bavard. Alice en fait les frais tous les jours. Étudiante en anthropologie, elle écrit une thèse sur les thanatopracteurs et le suit depuis quelques semaines. Avec lui, on plonge dans les odeurs, ceux des morts, mais je vous rassure ce n’est pas du tout morbide. Sylvain possède un nez extraordinaire.

Alice est l’inverse de Sylvain. Elle est extravertie, spontanée, gaffeuse, parle beaucoup, tout le temps. Elle va essayer de le faire sortir de son silence. Elle utilisera pour cela la musique, choisissant avec soin des morceaux de tous genres et observera ses réactions. Et puis elle ira voir la famille de Sylvain à son insu pour tenter d’en savoir davantage.

J’ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman. Je l’ai d’ailleurs dévoré très vite, voulant connaître le secret de Sylvain. Finalement l’un comme l’autre ont leur part de mystère et cachent quelque chose. Deux êtres fait pour se rencontrer et se bousculer. Les personnages, bien que caricaturaux, sont attachants. Il y a un côté comédie dans cette histoire qui pourtant dissimule un drame.

Le style ne m’a pas particulièrement marquée. Il y a de nombreuses phrases imagées ou faites d’expressions. En tout cas c’est très fluide, ça se lit tout seul ! A noter tout de même la belle performance littéraire pour traduire les odeurs en mots.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Bernadette était allongée, paupières fermées, les bras sagement étendus le long du corps. Au cœur de ses joues sillonnées de rides, légèrement affaissées, on distinguait le creux des fossettes, centres névralgiques d’un visage encore animé par des années de sourire. Visage arborant désormais une expression sereine – Bernadette attendait que l’on s’occupe d’elle, remettant placidement son enveloppe charnelle aux soins d’autres mains que les siennes.

Sylvain la contempla avec tendresse. D’un mouvement délicat, le pinceau alla caresser les lèvres de la vieille femme minutieuse et colorante. Rouge grenat. Teinte identique à celle du tailleur que la famille avait préparé pour elle. »

« L’ouverture de la housse, c’était toujours un moment spécial. On ne savait jamais exactement à quoi s’attendre. Instant Kinder Surprise. »

« Il faisait parfois des bad trips de Ju’, quand les choses allaient trop loin, quand il se laissait embarquer, en un rire, dans ses plans foireux.

Et là, c’était un putain de bad trip qui durait depuis quinze ans… »

« Du vieux journal, répéta-t-il, avec une pointe d’impatience. Quand le papier jaunit et commence à s’émietter, vous savez… ça dégage un genre d’odeur suave et humide, très légèrement plus sucrée que les vieux bouquins mais c’est la même famille, la cellulose en décomposition, c’est très fin et délicat, cette odeur, léger comme la poussière et dense à la fois… Vous voyez ses mains (il tendit le bras vers le cadavre), vous voyez son visage : du parchemin desséché, c’est un corps d’intellectuel, du papier il en a bouffé toute sa vie et ça ressort par tous ses pores, vous sentez ? 

[…]

– La bergamote…» Il sourit. « Ça pétille, la bergamote, c’est frais et acidulé, raffiné aussi, sociable et un peu espiègle… »

« Giselle, parfum chaleureux et végétal, la lourde et capiteuse puissance du patchouli sur ces bras massifs, plutôt flasques, bardés d’hématomes, des bras faits pour serrer –  éventuellement pour étouffer – et pour s’agiter avec expressivité… Une drama queen à l’orientale, le patchouli, fragrance liquoreuse, séductrice et entière, qu’on aime ou qu’on déteste, une note de fond, facilement entêtante, avec tendance notoire à s’incruster. Et puis aussi, en humant bien, quelque chose d’autre… quelque chose de plus tendre et léger, une note de tête, aérienne, fragile : le lilas. »

D’oncle / Rebecca Gisler

Voici un premier roman très original dans cette rentrée littéraire, une nouvelle voix venue de Suisse. Rebecca Gisler est diplômée de l’Institut littéraire suisse et du master de création littéraire de l’université Paris-8. Elle est également traductrice.

En 122 pages elle dresse le portrait de « l’oncle ». C’est ainsi qu’il sera nommé tout le long du roman. La narratrice et son frère ont la vingtaine, ils sont traducteurs de notices d’aliments pour animaux pour un site de vente en ligne. L’oncle a la cinquantaine et il semble effectivement être resté « coincé quelque part en enfance », comme le dit la quatrième de couverture. Ils vivent tous les trois dans une maison au bord de la mer en Bretagne. La mère de la narratrice, qui est aussi la sœur de l’oncle, vit en Suisse.

Le style est particulier mais on s’y fait assez vite. Une phrase peut avoir la longueur d’un paragraphe. Elle est sans cesse rallongée par un « et » pour poursuivre l’idée développée. Le ton est vif, parfois enjoué. On sourit, parfois on prend un air dégoûté. On se dit qu’un tel oncle ne peut exister et puis finalement si. Quand on y réfléchit, on trouve quelqu’un dans son entourage qui n’est pas à cheval sur l’hygiène, à la diététique très discutable, avec des manies bizarres, etc.

Entrez dans cette famille « biscornue », découvrez cet oncle marginal, vous ne regretterez pas cette expérience de lecture !

J’ai aimé les références parsemées par l’autrice. J’ai été hypnotisée par cette écriture singulière, unique. Un court roman qui dépote ! Je suis curieuse de lire un second livre de cette autrice.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Une nuit, je me suis réveillée avec la certitude que l’oncle s’était enfui par le trou des toilettes, et alors, poussant la porte des cabinets, j’ai constaté que l’oncle, en effet, s’était échappé par le trou des toilettes, et sur le carrelage il y avait un tas de confettis de papier hygiénique et des plumes blanches par centaines, comme si quelqu’un y avait une bataille de polochons, et la cuvette des toilettes ainsi que les murs étaient badigeonnés de poils et de toutes sortent de fientes, et regardant le petit trou de faïence, je me suis dit que ça n’avait pas dû être facile pour l’oncle, et je me suis demandé ce que j’allais pouvoir faire pour le sortir de là, sachant que l’oncle doit peser un bon quintal, […]. »

« Assis, l’oncle a le ventre comprimé contre la table, et le ventre de l’oncle est tellement gros qu’il a l’air séparé du reste de son corps, comme un fardeau, ou comme un animal de compagnie, mais il faut dire que malgré son ventre qui est sûrement très lourd, l’oncle se tient toujours bien droit, son dos s’adapte gentiment au dossier de la chaise et non l’inverse, et son ventre de compagnie déborde toujours un peu sur la table, et il ondule et il gargouille tout à fait comme un animal qui serait posé sur ses genoux, et l’oncle regarde l’écran noir de la télévision et il dit, dommage qu’elle ne marche par la télé quand même. »

« Il est peut-être important de préciser que nous ne nous asseyons jamais en face de l’oncle, la place en face de l’oncle étant réservée aux invités que l’on veut mettre à l’épreuve, aux nouvelles amoureuses de mon frère, par exemple, à toutes sortes de jeunes gens trop polis pour se révolter, car dîner en face de l’oncle c’est accepter de partager sa nourriture, je veux dire que c’est accepter les trombes de postillons qu’il vous partage à la figure, en effet l’oncle est très bavard, et ce surtout avec les nouveaux venus, ceux qu’il s’agit de mettre à l’aise. »

« Il y a une marche à l’entrée de la chambre de l’oncle, et ma mère a failli tomber car il y avait près de vingt ans qu’elle n’avait passé cette porte, et ma mère en relevant la tête s’est exclamée : quelle horreur ! et mon frère lui n’a rien dit, il avait les yeux qui brillaient, et ma mère a répété quelle horreur, et moi j’avais envie de faire demi-tour, et ma mère a encore dit quelle horreur, et je suis restée sur la marche dans le nuage de poussière qu’avait soulevé ma mère en trébuchant, et j’ai bien regardé les yeux de mon frère et la chambre de l’oncle. »

La carte postale / Anne Berest

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, celle d’Anne Berest et de sa famille. Sa mère reçoit en 2003 une mystérieuse carte postale comportant uniquement quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Qui a bien pu envoyer cette carte ? Elle crée un malaise. Personne ne sait quoi en faire et finalement Lélia, la mère d’Anne, la range dans un tiroir, l’oublie. Jusqu’au jour où la fille d’Anne reçoit une remarque antisémite dans la cour de récréation. Cet événement fait remonter des souvenirs à Lélia qui insiste auprès d’Anne afin qu’elle s’occupe de cette histoire. Quant à Anne, elle repense à cette carte anonyme et ressent le besoin de trouver l’expéditeur bien des années plus tard. C’est comme un pacte conclu entre elles. Anne pose de nombreuses questions à sa mère qui n’a pas toujours envie d’y répondre. Lélia lui ouvre ses archives, car elle a déjà fait des recherches sur sa famille, sur sa mère, Myriam, qui n’a pas voulu répondre à ses questions de son vivant. C’est ce qu’on appelle le silence des survivants, qui traumatise les générations suivantes.

Elles déroulent alors l’histoire de la famille Rabinovitch, des Juifs fuyant la Russie en 1919 et désirant s’installer en France. Ce sont les grands-parents, la tante et l’oncle de la mère de Lélia, ainsi que Myriam, qui sont pris dans la tourmente de l’Histoire : arrestation, déportation, humiliation, etc.

Dans une seconde partie, une fois l’histoire familiale racontée. Anne poursuit ses recherches. Elle échange des lettres avec sa mère et sa sœur, Claire, pour essayer de comprendre, d’éclaircir son raisonnement. Elle n’a pas eu d’éducation religieuse et se demande ce que signifie la judéité. C’est aussi sa recherche identitaire qu’on lit dans ces pages. Un roman sur les choix de vie, sur les hasards et le destin. Elle parle très bien de cette 3ème génération qui voit encore surgir le poids de ce passé douloureux au sein de leur famille. Il y a un côté psycho-généalogie, où l’autrice fait le parallèle entre ses aïeux et elle. Anne et Claire Berest sont toutes les deux devenues écrivaines, réalisant le désir leur grand-tante Noémie, écrire.

Ce roman représente un travail de 4 ans pour Anne Berest. Il est très documenté. On en apprend beaucoup sur cette période, notamment sur le retour des déportés. Il nous oblige à regarder en face cette tragédie. Il se lit comme un roman, le lecteur est pris dans les recherches d’Anne, dans ses questionnements. Anne Berest a une très belle plume, sensible et humaine. Elle nous tient en haleine tout le long des 500 pages. On s’attache à la famille Rabinovitch.

J’ai eu un gros coup de cœur pour ce roman passionnant et bouleversant, à faire lire à tout le monde, aux jeunes aussi, pour ne pas oublier. Anne Berest rencontre actuellement de nombreux lycéens dans le cadre du prix Goncourt des lycéens entre autres. Et comme les jeunes ont toujours un très bon goût, ils lui ont décerné le Prix Renaudot des lycéens. Bravo !

Le bandeau comporte la fameuse carte postale, j’espère que votre exemplaire a bien son bandeau, ce serait dommage de vous priver de ce document.

Un VLEEL sera bientôt disponible sur Youtube, où vous pourrez apprécier la générosité et le talent de cette autrice.

Note : 5 sur 5.

« L’indifférence concerne tout le monde. Envers qui aujourd’hui, es-tu indifférente ? Pose-toi la question. Quelles victimes, qui vivent sous des tentes, sous des ponts d’autoroute, ou parquées loin des villes, sont tes invisibles ? Le régime de Vichy cherche à extraire les Juifs de la société française, et y parvient… »

« J’allais avoir 40 ans.

Cette question du chemin parcouru à moitié explique aussi mon obstination à résoudre cette enquête, qui m’a occupée toute entière, jour et nuit, pendant des mois. J’avais atteint cet âge où une force vous pousse à regarder en arrière, parce que l’horizon de votre passé est désormais plus vaste et mystérieux que celui qui vous attend devant. »

« Ma grand-mère, seule survivante après la guerre, n’est plus jamais entrée dans une synagogue. Dieu était mort dans les camps de la mort. »

« Comment savoir que l’on est en vie, si personne n’est le témoin de votre existence ? »

« Il ne faut pas que je les oublie, sinon il n’y aura plus personne pour se souvenir qu’ils ont existé. »

Bel abîme / Yamen Manai

Yamen Manai à travers un jeune homme de 15 ans, nous montre un visage de Tunis peu enviable, une bien triste réalité. Il faut dire que le père, docteur en civilisation arabo-musulmane, se soucie peu de ses enfants. C’est la mère qui pourvoit aux besoins de la famille. Entre les brimades à l’école et les coups du père sous les yeux de la mère qui ne dit rien, il se réfugie alors dans les livres. Jusqu’au jour où il trouve un chiot et décide de s’en occuper. Malgré le désaccord de ses parents, à qui il tiendra tête, il vivra trois merveilleuses années avec Bella. Cette chienne lui apportera tout l’amour et la confiance qui lui avaient manqués jusque-là pour se construire et grandir. Et puis un jour son père lui donne de l’argent pour aller au cinéma. Il ne lui a jamais rien offert. Il se méfie et finit par accepter et réalise un de ses rêves. Mais à son retour il déchante vite et comprend que son père lui a joué un mauvais tour. Bella n’est plus là. Il part à sa recherche mais c’est déjà trop tard. La colère et la folie s’empare de lui.

Le roman est constitué des conversations avec son avocat commis d’office et le psychiatre chargé d’évaluer son état mental. Il n’a pas sa langue dans sa poche. Avec une sacrée répartie et intelligence, il répond à leurs questions et leur raconte comment il en est venu à tirer sur son père puis sur d’autres personnes, tous coupables. Il parle de la violence qui régit son pays, du manque d’avenir pour les jeunes, de la place des femmes dans la société.

En 110 pages, il raconte son amour pour sa chienne Bella et sa haine pour les hommes politiques notamment. Les agents municipaux sont chargés de tuer à coups de fusils, dans les rues, la nuit, les chiens errants « pour que la rage ne se propage pas dans le peuple ».

Un court roman percutant, qui n’est pas sans rappeler le livre d’Émilienne Malfatto, « Que sur toi se lamente le Tigre », également paru chez Elyzad. Chaque phrase claque. Chaque mot est essentiel. J’ai eu un gros coup de cœur pour ce roman puissant qui m’a totalement chavirée.

Dans ma PAL se trouve « L’Amas ardent », le précédent roman de Yamen Manai, qui a reçu de nombreux prix en 2017. L’avez-vous lu ?

[Edit du 15/06/2022] Ce roman a reçu le Prix Orange du Livre Afrique 2022 !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Maître Bakouche ? Vous plaisantez ? Vous pouvez me cogner, comme l’ont fait tous les autres, mais je ne vous appellerai pas maître. Vous pouvez vous brosser, je ne le dirai pas, je ne suis pas votre chien. Monsieur, c’est tout ce que je vous dois, et encore, c’est parce que je ne vous connais pas. Peut-être en vous connaissant mieux, je finirai par vous appeler l’enculé.

Que je me calme ? Détrompez-vous. Calme, je le suis. Ne croyez pas, à cause de ma gueule retournée, que je suis échaudé pour autant. Vous êtes là pour m’aider ? Permettez-moi d’en douter. Vous ne me connaissez ni d’Eve ni d’Adam, et vous voulez m’aider ? Les êtres les plus proches m’ont toujours enfoncé, alors comprenez bien que j’ai du mal à croire à la main tendue d’un inconnu. »

« Mon avenir était déjà condamné bien avant tout ça. Pourquoi ? Parce que je suis né ici, dans ce pays, parmi ces gens, parmi vous. Comment expliquer alors que trente jeunes du quartier se sont jetés dans la mer s’ils avaient un avenir ici ? »

« Je n’ai pas tiré ces balles au nom d’Allah mais au nom de Bella. Les islamistes, je ne peux pas les encadrer, ce sont des enculés comme les autres. Ils disent que les chiens sont impurs et que les femmes doivent rester à la maison à s’occuper des mioches. Mais moi je sais que les chiens sont purs et que sans le travail de ma mère, on aurait crevé la dalle. Ce n’est pas mon père qui allait nous mettre quoi que ce soit dans le bec. Non, je ne suis pas islamiste. Je suis juste musulman. Enfin je crois. Des fois je prie, et d’autres pas. L’envie de parler au bon Dieu, c’est comme l’envie de parler aux gens, ça va, ça vient. »

« Quel âge j’ai ? Quinze ans. Cela vous étonne ? à me voir et à m’entendre parler, je fais plus ? ça, c’est indépendant de ma volonté, je ne l’ai pas choisi, pas plus que dans son arbre, un fruit choisit d’être ou non irrigué par le soleil. C’est la vie qui a décidé pour moi et je peux vous dire qu’à l’intérieur, je me sens vieux de mille ans.

Oui, je suis de la banlieue sud de Tunis. La banlieue populaire ? Vous êtes gentil, populaire c’est pas vraiment le mot, pourrie conviendrait mieux. »

« Ok, lire ne rend pas immortel, je vous l’accorde, mais ça rend moins con, et ça, c’est déjà beaucoup. »

« Dans le quartier, je n’étais pas le seul gamin à prendre des baffes. Sous mes yeux, les profs en ont humilié et tapé des centaines. Gifles, coups de bâton, coups de pied, mots qui cognent, phrases qui blessent. Tous, du primaire au lycée, et les exceptions, je vous le jure, je les compte sur les doigts d’une main. Vous savez, les profs ne tombent pas du ciel, ils ne sont pas déposés à nos portes par des cigognes, c’est une production locale, marquée comme tout le monde par le sceau de la violence. »

« La vérité c’est qu’on ne mérite pas d’avoir des animaux dans ce pays, même pas des chiens, même pas des mouches. On devrait rester entre nous, entre monstres. »

« La vérité, c’est qu’on ne mérite pas une si belle nature. La vérité, c’est qu’on ne mérite pas un si beau pays. »

« Tu l’aimes ce chien ? Plus que les gens. Prends-en soin alors, Allah aime ceux qui prennent soin de Ses créatures. Passez donc voir mes darons, et les autres darons du quartier, et même les profs. Dites-leur ça. Rappelez-leur que les enfants aussi sont des créatures d’Allah. »

« Je n’ai jamais reproché à mon père d’être un pauvre fils de pauvre, mais je lui en veux d’être un pauvre de cœur, de ne pas avoir compris où était la vraie richesse. Être bon pour sa famille est plus important que la façade qu’on construit pour les autres et pour laquelle son propre sang subit la négligence, le désamour et la rancune. »

« Avez-vous déjà vu des hommes courir pour leur vie, docteur Latrache ? Ben les chiens, c’est pareil, sauf que ça se passe à quatre pattes. Dans leurs yeux se lit la même peur, le même effroi. Ils ont le regard de celui qui ne comprend pas pourquoi il n’y a plus dans cette putain d’immensité un minuscule bout de terre pour exister. Au nom de quoi doit-on lui ôter la vie ? »

« Ma peine, celle au fond de mon cœur, ne sera jamais allégée. Mais tant qu’il y a des souvenirs et tant qu’il y aura des livres, je ferai mieux que survivre. Vous savez, la tête, c’est une cheminée, la vie un long hiver et les souvenirs et les livres, des morceaux de bois. En trois ans avec Bella, j’ai glané de quoi faire du feu. Mais par Dieu, dites-leur de m’enfermer avec des livres. Promettez-moi des livres, du bois sacré pour les nuits de solstice. Dites-leur de ne pas s’en faire, que cette requête ne ruinera personne. Dans ce monde de façades, ce qu’il y a de plus précieux est ce qui coûte le moins. Un livre, une étreinte, et l’amour, l’amour, ne serait-ce que celui d’un chien. »

Élise sur les chemins / Bérengère Cournut

Voici un roman atypique. Il est écrit en vers libres, comme un long poème, sans point, qui n’est pas sans rappeler le livre de Marie Testu également publié aux éditions du Tripode (mon éditeur chouchou).

Bérengère Cournut est une écrivaine dont j’apprécie beaucoup la plume. Elle s’inspire ici de Jacques Elisée Reclus, géographe et écrivain du 19ème siècle et de son livre « Histoire d’un ruisseau ».

La narratrice est une jeune fille, Elise. Elle vit au sein d’une famille nombreuse, dans la forêt, à l’écart. Les enfants appellent leur mère Zéline ou Féline et leur père Jacques ou le Lion. La mère leur fait l’école dans la forêt.

Elisée et Onésime, les deux grands frères partent étudier l’horticulture. La famille attend avec impatience leurs lettres pour avoir de leurs nouvelles.

Entre peur et désir de liberté, Elise va partir à la rencontre de ses frères. Ce sera le début d’un voyage et d’une aventure, sorte de conte initiatique. Elle rencontre d’abord la Vouivre qui lui parle de ses cousines dont il faut se méfier et lui donne quelques conseils pour les neutraliser. Il y a Mélusine, Ondine, Ophélie, les anguilles et les vipères. On ne sait pas à quelle époque se déroule ce roman mais peu importe, il suffit de se laisser porter par les mots de l’autrice.

J’ai adoré ce roman onirique, faisant la part belle à l’imaginaire, parsemé de légendes et de créatures fantastiques mythologiques. Tout en poésie, Bérengère Cournut fait une ode à la nature. Le lecteur est invité à réfléchir à son rapport à la nature, à son environnement, ses choix de vie.

La couverture est sublime ; les rabats se déplient et forment un tableau. L’illustration a été réalisée par Corinne Pauvert.

Bérengère Cournut et son éditeur Frédéric Martin étaient les invités d’un VLEEL à l’Hôtel littéraire Gustave Flaubert à Rouen. La captation vidéo sera bientôt disponible sur la chaîne Youtube !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Je suis une fille, je m’appelle élise
Je suis née il y a onze ans
Au flanc d’une colline boisée
Les pieds dans un ruisseau
La tête dans les bouleaux
Enfant des arbres, fille de l’eau

Bien entendu j’ai aussi de vrais parents
Ma mère s’appelle Zéline
Mon père Jacques
Mais on dit plus volontiers
Féline et le Lion
quand ils sortent les griffes
Ou font les yeux ronds

Ensemble ils ont déjà huit enfants
Dont certains déjà grands
Elisée et Onésime ont dix-sept ans et dix-neuf ans
Louise seize – c’est la plus belle d’entre nous –
Marie vient juste après, elle a quatorze ans
Moi, onze je l’ai déjà dit, Anna neuf et Elise six
La plus jeune s’appelle bébé Suzanne
Et nous avons aussi un âne »

« Depuis que nos frères sont partis
Le Lion travaille dur
A ses cultures, à son jardin
Zéline n’a plus que six petits
A laver-nourrir-instruire
Alors elle a décidé que non
Elle ne ferait plus l’école à la maison

Nous partons le matin dans les bois
Notre mère marche en tête sur le sentier étroit
Une chanson aux lèvres, un bâton à la main

Nous traversons des taillis, des clairières
Nous empruntons plusieurs chemins
Jusqu’à le Sommière – petit mont chauve
entouré de charmes, de trembles
De frênes et de noisetiers

Zéline aime cet endroit
Les oiseaux l’aiment aussi
L’air y est parfumé
Le sol moelleux
L’herbe et les mousses
Grasses et généreuses

Tout autour, les arbres forment
Une couronne de dentelle
D’où coule une lumière douce
C’est ici, dans ce lieu qui l’apaise
Que Zéline nous apprend à déchiffrer
Les plantes autant que les livres
Les pierres autant que la poésie »

« Je le sais maintenant :
Pour s’orienter, les rêves sont grands. »