Voici une BD très drôle, rapidement lue en famille.
On suit les aventures de l’ours grognon Borgnol sur la banquise. Ce redoutable chasseur, craint par tous les petits animaux, se retrouve pris au piège dans la glace. Personne ne veut l’aider car aucun ne veut être son prochain repas. Mais un oiseau lui propose de le sortir de ce mauvais pas s’il jure de ne plus manger les phoques, les lapins, les mouettes, les loutres, les morses, les orignaux et autres amis. Gros dilemme, vous vous en doutez, mais quand l’envie de faire pipi devient plus forte que tout, Borgnol abdique. L’oiseau urinera alors sur les pattes de l’ours pour le libérer. Toutes les scènes suivantes sont tout aussi drôles puisque Borgnol désormais ne doit plus manger les autres animaux qui n’hésitent pas à le taquiner. Cette brute se révèlera finalement sensible et on lui découvrira même une fibre paternelle…
Etienne Kern raconte l’histoire de Franz Reichelt, peut-être avez-vous déjà vu cette vidéo très courte du 4 février 1912 où l’on voit un homme se jeter de la tour Eiffel pour tester un parachute de son invention et qu’on voit malheureusement s’écraser au sol 4 secondes plus tard. Une histoire qui hante Etienne Kern, et son lecteur après la lecture de ce roman.
Franz est un tailleur autrichien installé à Paris. Il se lie d’amitié avec Antonio Fernandez qui meurt dans un accident d’avion. Quand il voit l’annonce de la création du prix
Lalande avec 5000 francs à la clé pour celui qui concevra un parachute permettant de sauver la vie de nombreux pilotes, il n’hésite pas à se lancer dans cette entreprise avec une certaine folie en pensant à son ami.
Dans ce roman, il y aussi de nombreuses femmes qui gravitent autour de Franz, sa sœur Katarina, la veuve Emma Fernandez, son employée Louise.
On se balade dans les rues de Paris en 1910. On gravit les marches de la Tour Eiffel avec Franz. Ce personnage est attachant. Comme Etienne Kern, on a envie d’en savoir plus sur cet homme qui a sacrifié sa vie. Comment en est-il arrivé à se jeter dans le vide ? Qui est-il ?
L’auteur alterne les chapitres du roman avec ses propres souvenirs, ses recherches sur Franz Reichelt et ses réflexions. Il fait le parallèle avec l’actualité aussi. Un récit intime et touchant où il est question de « l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés. » Il évoque M. une amie malade, décédée à l’âge de 33 ans d’une chute mortelle, tout comme Franz Reichelt.
Ce roman est court, 146 pages. Je vais éviter de vous en raconter davantage et vous encourager fortement à le lire. J’ai beaucoup aimé l’écriture poétique d’Etienne Kern. C’est délicat, bien écrit. J’ai ressenti l’émotion de l’auteur pour ce personnage. Il m’a embarquée dès les premières pages. J’ai aimé l’entremêlement du roman et du récit intime. Je relirai avec plaisir ce livre. Un beau premier roman de cette rentrée littéraire à découvrir !
[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le Prix Goncourt du Premier roman 2022.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« J’imaginais un livre qui raconterait ton histoire et, à travers elle, celle d’une époque lointaine, avec sa candeur, sa foi dans les promesses du progrès, sa passion nouvelle pour ces joujoux qu’on envoyait dans le ciel. »
Dès les premières lignes, ce roman m’a emportée par son écriture poétique. Le personnage principal s’appelle Liouba Darcet. Elle est née d’un père Français (botaniste) et d’une mère Russe (journaliste). Elle se prédestine au métier de journaliste. Elle est encore étudiante quand elle apprend la mort de ses parents qui va la bouleverser et la plonger dans la solitude. Elle sera ensuite toujours dans une sorte d’exil, ne se sentant nulle part chez elle.
Pour son premier reportage, elle décide de partir en Jordanie pour chercher une histoire à raconter.
« Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. »
Elle rencontre alors des bédouins dans le désert et recueille leurs témoignages. Leurs traditions ont changé car « le gouvernement impose aux familles de demeurer au même endroit ».
« […] mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont. »
Liouba fait la connaissance de Babak Majali qui plante des arbres dans le désert. Anne-Lise Avril fait de magnifiques descriptions de paysages. On a vraiment l’impression de partir en voyage avec elle. Elle insère de nombreux dialogues, à l’instar d’un reportage. Babak parle d’écosystème, de sécheresse, d’adaptation des végétaux aux conditions de vie extrêmes, au manque d’eau, à l’insolation, des sous-sols contenant des centaines d’espèces de fleurs en dormance et qui fleurissent au printemps.
« Elle aimait l’immobilité de ces moments, ces discussions. »
« Elle réalisait l’intrication ultime du végétal et de l’humain, qui avaient été, l’un et l’autre, la quête de leurs vies. » [à propos des parents de Liouba]
Il y a un côté Jean Giono, « L’homme qui plantait des arbres ». Avec cette notion de planter des arbustes qui ne grandiront certainement. Pour Babak, il faut tenter absolument quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, ne pas baisser les bras. Je dirais même aussi un petit côté Pierre Rabhi.
De retour du désert, elle rencontre un photographe, Talal. Il est reporter de guerre à Gaza. Une attirance naît entre eux. Ils vont s’éloigner puis se retrouver quelques temps plus tard sur un autre endroit de la planète, entre deux reportages. Parfois ils travailleront ensemble sur un sujet. Liouba aura cette peur de perdre un être cher qui l’empêchera de s’attacher. Mais le désir est bien présent entre eux. A chaque fois qu’ils se croiseront, ce sera comme une évidence.
Le roman est divisé en 4 parties : le désert, la forêt, la nuit et l’île. Il alterne entre deux périodes, les années 2010 et les années 2040. Il y a donc un peu d’anticipation dans ce roman. La fin permet de faire le lien entre les personnages.
Ce premier roman est une belle découverte de cette rentrée littéraire. L’écriture est lente et douce. Les conversations sont bienveillantes, ouvertes, tout en simplicité. Le lecteur est sensibilisé à la préservation de la planète. Les thèmes traités sont nombreux et à la lecture de la biographie d’Anne-Lise Avril, je comprends mieux son attachement pour les forêts et leur sauvegarde.
Merci Netgalley et Julliard pour cette belle lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre. »
« Tout était là, les vestiges du passé et les racines de l’avenir. »
« L’exil est l’état naturel de l’être humain. Né dans un lieu de hasard, appelé à ne jamais y demeurer, appelé à toujours y être ramené. Même si Moha venait à partir, il garderait le désert avec lui. Il appartient fondamentalement au désert. »
« Comprendre la difficulté des hommes à coexister, ce qui les pousse à quitter leur monde familier pour se réinventer, ou parfois seulement survivre, ailleurs. Comprendre comment le mouvement, la découverte de la nouveauté et la douleur de la perte les métamorphosent sans cesse. L’être humain a toujours été une espèce migratrice, mais ce mouvement s’accentue aujourd’hui au fil des changements climatiques, de la montée des eaux, des conflits croissants. »
« [La photographie] transmet parfois la poésie de façon plus immédiate que le récit. C’est peut-être plus facile d’y croire, quand on l’a directement sous les yeux. »
« Elle se demandait si les orphelins s’attiraient naturellement, où qu’ils soient dans le monde, comme s’ils émettaient entre eux un signal reconnaissable, à leur insu. »
« Un mois de ciel noir et de pluies torrentielles avaient précédé, sur l’île, le retour du soleil qui se levait à présent chaque matin, écarlate, montait au-dessus de l’océan, comme s’il avait illuminé des mondes souterrains avant de jaillir à l’horizon. »
« Le Groenland était le dernier espoir. L’ultime septentrion d’un monde en débâcle. Un souvenir de l’hiver dans ses glaciers érodés. Jaya y était parvenue en bateau, longue traversée fantomatique, dans la blancheur obscure, à travers les reliques d’icebergs. Voie lactée océanique. Champs de coton jusqu’à l’horizon. De leur harmonie bleue, grise, montaient les soupirs de mille géants invisibles, qui rugissaient et qui toussaient, et dont l’écho se portait jusqu’au large, comme la voix de leur mélancolie. »
« – Les Tanzaniens de Dar es Salam chantent le hip-hop en swahili, annonça Liouba.
– Les Libyens de Tripoli jouent du oud avec un tempo de reggae, poursuivit Talal.
Ils se regardèrent en éclatant de rire. Telles étaient les nouvelles du monde. Tous les pays de la Terre semblaient être liés par un métissage éternel. »
Gaspard reçoit un appel téléphonique. Il doit se rendre au chevet de son père sur l’île de la Réunion. Il a fait un AVC et se trouve dans le coma. Direction Saint-Denis et son CHU. C’est Ana, l’ex-femme de son père qui l’accueille avec Léo son jeune demi-frère. Entre gêne et non-dits, une routine se met en place. Tous les jours, il se rend de 13h à 19h à l’hôpital et se tient aux côtés de son père. Tout cela se passe en période de covid et le confinement l’oblige à rester auprès de son père, plus longtemps qu’il ne l’aurait pensé ou voulu. Pas évidemment pour lui de savoir comment se comporter avec ce père qui a été absent une bonne partie de sa vie.
Incipit : « La vie, ça va, ça vient. C’est bien connu, tout le monde le sait, tout le monde le dit, tout le monde le sent. »
Et puis il y a les appels surréalistes de sa grand-mère paternelle, Colette. Elle lui annonce au téléphone que son père est mort alors qu’il est dans le coma à côté de lui. Remontent alors à lui les souvenirs d’enfance avec ses grands-parents, notamment une scène très drôle avec des belles formules. J’ai trouvé ces passages intéressants, contrebalançant les autres plus tristes à l’hôpital.
« Derrière une crotte de gamin se cachaient les tonnes de merde familiale. »
Il y a aussi le personnel médical avec son vocabulaire particulier, évitant de prononcer certains mots, s’acharnant sur son père pour le maintenir en vie. Il attend avec pudeur que son père meurt. Il passera 197 jours à le veiller.
« Après-midi n°184 Dimanche, jour du Seigneur, la semaine vient de se terminer et les Paternosters continuent de tourner. Une autre viendra, le lundi bactérie, le mardi en intraveineuse, le mercredi souvenir d’enfance, le jeudi amnésie, le vendredi à ne plus tenir, le samedi à tout ressasser et le dimanche à se demander s’il ne vaudrait pas mieux se mettre à prier. Et toutes les semaines comme cela, dans l’ordre ou le désordre, avec des annonces de morts et des pronostics déjoués, des microns de bonnes nouvelles et des piqûres de rechute. Il me faut maintenant y aller, il est tard, l’équipe du soir est arrivée, les visites sont terminées. Je n’ai pas envie de partir, de le quitter, il sera certainement là demain, au même endroit, mais avec lui, on ne sait jamais. »
Le titre du roman est issu du nom de l’entreprise d’ascenseur qui régule les montées et descentes des visiteurs. Un vigile est dédié pour appuyer sur les boutons de commande, une seule personne à la fois est autorisée à utiliser l’ascenseur.
Gaspard trouve un cahier bleu dans les affaires de son père dans lequel il est surpris de trouver un poème. A la fin du roman, il écrira une lettre sincère et touchante à son père. Il se confessera.
« Alors voilà, sans le dire, sans le vouloir, j’ai mollement pensé qu’il serait plus simple que tu meures, pour ne pas être déçu par nous deux, pour nous sortir de là. Et j’ai réussi, regarde, on a maintenant une vraie excuse pour ne pas avoir la conversation du siècle. »
Un premier roman inégal sur un sujet douloureux, mais prometteur, qui me donne indéniablement envie de retrouver cette plume. J’aimerais désormais beaucoup lire la nouvelle pour laquelle il a eu le Prix Hemingway en 2016, « Uriel, berger sans lune ».
Merci à Babelio et Au Diable Vauvert pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
« Mais aujourd’hui, n°178, on ne joue plus, et la mort, la vraie, sent la merde à vous ouvrir l’âme en deux. »
Ça faisait longtemps que je n’avais pas pris autant de notes et recopié autant d’extraits d’un roman ! Bref ce roman m’a beaucoup plu !
Ce sont les pierres d’un mur qui nous racontent l’histoire d’une famille.
« Nous les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. Enchâssées dans le mur, nous surplombons leurs vies. Depuis des millénaires, nous sommes les témoins. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. »
Le roman se divise en 3 parties ou 3 points de vue, celui de l’aîné, puis de la cadette et enfin du dernier. On ne saura pas leur prénom. Ils sont toujours nommés ainsi.
Voici l’incipit :
« Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. Malgré sa laideur un peu dégradante, ce mot dirait pourtant la réalité d’un corps mou, d’un regard mobile et vide. »
L’aîné a 9 ans quand son petit frère naît et que leur mère constate que l’enfant est aveugle en passant une orange devant ses yeux. S’ensuivent une série de rendez-vous médicaux qui confirme que l’enfant est aveugle mais aussi qu’il ne marchera et ne parlera jamais. Son cerveau ne transmet pas les informations. On leur annonce une espérance de vie de 3 ans. Voilà qui bouleverse la vie de cette famille.
« Ce serait un nouveau-né pour toujours. »
Alors que l’aîné s’attache à l’enfant, la cadette, elle, développe une colère. Elle ne supporte pas cet enfant différent qui lui vole son grand frère. Et puis il y a le regard des autres. On cache aux camarades qu’on a un autre frère pour éviter de dire qu’il est handicapé.
Pour les parents c’est le parcours du combattant pour remplir des dossiers de demande d’aides, pour trouver un centre pouvant accueillir l’enfant. Des épreuves inhumaines qui mettront à rude épreuve leur couple. Dans la famille, chacun s’adapte et a une réaction différente.
L’enfant vivra jusqu’à l’âge de 10 ans. A sa mort, l’aîné sera dévasté et lui fera une promesse : « Je laisserai ta trace. » Pour le dernier, qui naîtra après, il ne cessera de sentir le poids, la présence de l’enfant absent. Il fera tout pour être un enfant parfait, ne causant aucun souci à ses parents, essayant comme la cadette de ramener la vie au sein de la famille, une certaine « normalité ».
Le roman se situe dans les Cévennes. L’autrice décrit superbement la nature, la rivière qui coule au bord de la maison et la montagne qu’ils gravissent fréquemment.
Tout en sensibilité et émotions, Clara Dupont Monod nous offre un roman bouleversant, tendre et humain sur un sujet peu traité dans la littérature. Un très beau texte, poétique, qui m’a donné envie de goûter aux gaufres à l’orange.
Merci à Netgalley et Stock pour cette lecture
[Edit du 19/10/21] Ce roman a reçu le Prix Landerneau 2021. [Edit du 25/10/21] Il a également eu le Prix Femina 2021. [Edit du 25/11/21] Prix Goncourt des lycéens 2021.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« On posait l’enfant sur le canapé, la tête calée sur un coussin. Cela suffisait à le rendre heureux. Il écoutait. A son contact, l’aîné apprit le temps creux, l’immobile plénitude des heures. Il se coula en lui, comme lui, pour accéder à une exceptionnelle sensibilité (froissement au loin, rafraîchissement de l’air, murmure du peuplier dont les petites feuilles, retournées par le vent, brillent comme des paillettes, épaisseur d’un instant chargé d’angoisse ou rempli de joie). C’était un langage des sens, de l’infime, une science du silence, quelque chose qu’on n’enseigne nulle part ailleurs. A enfant hors norme, savoir hors norme, pensait l’aîné. Cet être n’apprendrait jamais rien et, de fait, c’est lui qui apprenait aux autres. »
« Depuis, l’aîné a grandi sans se lier. Se lier, c’est trop dangereux, pense-t-il. Les gens qu’on aime peuvent disparaître si facilement. »
« L’inquiétude a planté en lui ses racines, germé comme le figuier des montagnes, coriace et résistant. »
« Il aspirait toutes les forces. Celles de ses parents et de son frère aîné. Les premiers affrontaient, le second fusionnait. A elle, il ne restait rien, aucune énergie pour la porter. »
« la fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez. »
« En la cadette s’implanta la colère. L’enfant l’isolait. Il traçait une frontière invisible entre sa famille et les autres sans cesse. Elle se heurtait à un mystère : par quel miracle un être diminué pouvait-il faire tant de dégâts ? L’enfant détruisait sans bruit. Il affichait une souveraine indifférence. Elle découvrait que l’innocence peut être cruelle. »
« Si la cadette résumait, l’enfant avait pris la joie de ses parents, transformé son enfance et confisqué son frère aîné. »
« Il fallait rayer l’espoir de pouvoir lui dire « pensons à nous et pense à moi ». Il fallait s’adapter comme on épouse les contours d’une guerre. Elle apprit les trêves et les offensives. »
« Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. Car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or, n’avoir ni froid ni peur n’est pas normal. Il faut venir vers eux. »
« L’heure n’était plus au chagrin. L’heure était au sauvetage d’une famille en péril. Son père devenait violent, sa mère muette, et son aîné était déjà un fantôme. Il était l’heure de combattre. Une force émergea au fond d’elle, d’une froideur tranchante. »
« Le dernier n’avançait pas seul. Il le savait. Il était né avec l’ombre d’un défunt. Cette ombre ourlait sa vie. Il devait faire avec. Il ne s’insurgea pas contre cette dualité forcée, au contraire. Il l’intégra à sa vie. Ainsi donc, un enfant handicapé était né avant lui, avait vécu jusqu’à l’âge de dix ans. Les absents étaient aussi des membres de la famille. »
« Il les protégeait comme on s’assied près d’un enfant malade. Il sentait bien que ce n’aurait pas dû être son rôle. Mais il sentait aussi que le sort aime défaire les rôles, et qu’il fallait s’adapter. »
« Comment était-il possible de regretter autant quelqu’un mort avant soi, se demandait-il, et cette question était un vertige. »
« Il se sentait usurpateur. Il s’excusait silencieusement auprès de son frère. Pardon d’avoir pris ta place. Pardon d’être né normal. Pardon de vivre alors que tu es mort. »
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon blog ! Déjà un an que j’ai démarré ce projet : partager avec vous mes lectures et surtout mes coups de cœur. Quand je regarde les publications, je ne vois que de beaux souvenirs autour de romans et de BD. Je vois également de belles rencontres que ce soit ici ou sur les réseaux sociaux. Je ne regrette pas d’avoir ouvert ce blog. Vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre. Merci à tous pour vos commentaires et vos « j’aime ». N’hésitez pas à me dire ce que vous aimez ou ce que vous n’aimez pas dans mes publications, ce que je pourrais faire pour l’améliorer, etc.
Pour fêter ce premier anniversaire et vous remercier, j’ai décidé d’organiser un concours et de vous faire gagner des pochettes pour vos livres, cousues par mes petites mains et dont vous pourrez choisir le tissu et la taille. Si ce concours vous tente, rendez-vous sur mon compte Instagram ou ma page Facebook !
Au plaisir de continuer nos échanges ici ou ailleurs !
Sous ce magnifique titre poétique se trouve une histoire qui vous emportera à travers le 20ème siècle et plusieurs pays. Ce roman commence comme un conte. Nous faisons la connaissance d’Anton Torvath, le personnage principal, et de sa famille. Il est tzigane et fait partie d’un cirque où il est dresseur de chevaux. Malheureusement ce « fils du vent » va traverser de terribles épreuves, notamment les ghettos en Pologne et les camps. Malgré la dureté et la réalité des faits racontés, impossible de lâcher ce roman et d’abandonner Anton. C’est un personnage tellement attachant, toujours optimiste, une belle âme. Il y a aussi le vieux Jag et son violon, des jeunes femmes très courageuses, etc.
La plume d’Alain Mascaro avance dans l’Histoire avec un souffle romanesque que j’ai beaucoup aimé. Un roman plein d’humanité qui rend hommage aux Tziganes, aux Juifs. L’auteur a parsemé les phrases de mots en langues étrangères qui permettent de se plonger davantage dans l’histoire. Un roman intéressant pour les adolescents, en tout cas qui plaira à un large public.
Le personnage de Chaim Rumkowski, doyen du ghetto de Lodz, a réellement existé. Certaines parties du livre sont véridiques et d’autres imaginées par l’auteur.
J’ai eu l’occasion de suivre une rencontre très intéressante (VLEEL) avec Alain Mascaro et son éditeur Alexandre Civico. Elle sera bientôt disponible sur Youtube et en podcast. Ce premier roman est un véritable coup de cœur. Il augure d’autres magnifiques romans à venir et je m’en réjouis.
« Avant que le monde ne se ferme » a reçu le Prix Première Plume 2021 décerné par le Furet du Nord.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit :
« Tout commença dans la steppe, dans le cercle des regards qui crépitaient avec le feu de camp. La voix du violon de Jag planait par-dessus l’hiver immobile qui parfois arrêtait le cœur des hommes. »
« Ainsi l’enfance ne fut qu’errance et mouvement, à la lenteur d’une paire de chevaux tirant une roulotte, la parfaite vitesse pour prendre la mesure du monde. »
« Oui, Anton eut le temps de s’imprégner de la beauté. Il la recueillait en lui au fil des chemins, il s’en nourrissait, il l’espérait sans cesse et sans cesse elle venait. Pourtant il savait qu’un jour elle lui serait retirée. Johann l’avait dit, son père le disait, Jag et les livres aussi. C’était dit, c’était écrit. L’histoire des hommes était ainsi faite qu’on ne pouvait pas faire un pas sans s’embourber dans un charnier. »
« On s’était habitué à la mort à une vitesse effrayante. On s’était habitué à laisser les proches sur une charrette, sans cérémonie, presque sans pleurs. On était comme anesthésié, hébété. La mort était devenue banale. »
« L’idée de la mort de ses parents – et encore moins la sienne – ne lui faisait pas peur, non, c’était la souffrance de l’autre qui était abominable. La mort était abstraite, inimaginable, on ne savait pas de quoi elle était faite ; peut-être de néant, d’un incommensurable vide ; en tout cas, c’est ce qu’elle laissait chez les vivants. La souffrance, elle, avait une épaisseur, un visage, et en luttant de toutes ses forces peut-être pouvait-on la chasser, ou simplement la soulager. »
Un premier roman drôle, multi-sélectionné par des prix littéraires, publié par les éditions L’Iconoclaste, avec un bandeau d’Amélie Nothomb qui dit que c’est « un délice irrésistible », bref je n’ai pas tergiversé très longtemps avant de le commander.
Mais je dois dire que le personnage principal m’a un peu agacée à ne parler que de son mari. « Mon mari » par-ci, « mon mari » par-là ! Heureusement le roman prend une autre tournure à partir du jeudi ! Mais je ne divulgacherai rien !
En incipit, elle nous le dit clairement :
« Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire : je suis toujours amoureuse de mon mari. J’aime mon mari comme au premier jour, d’un amour adolescent et anachronique. Je l’aime comme si nous venions de nous rencontrer, comme si nous n’avions aucune attache, ni maison, ni enfants. »
Elle a un amour maladif pour son mari qui la pousse à le surveiller, à interpréter tous ses gestes et ses paroles pour déceler quoi ? peut-être qu’il l’aime plus qu’elle ne l’aime ou l’inverse ! Tout le monde lui dit qu’elle a un mari parfait. Elle lui tend des pièges, imagine des scénarios sur d’hypothétiques fautes, bref elle est « follement amoureuse de son mari » depuis 15 ans. Elle aime surtout l’idée d’être mariée et pense ne pouvoir exister sans ce statut. L’autrice pose quelques questions féministes l’air de rien et nous embarque dans l’histoire de cette femme qui pense tout contrôler dans sa vie.
Quand on regarde la couverture du roman, je trouve qu’elle a un côté « Desperate Housewives ». Sa vie est effectivement comme celle des héroïnes de la série TV : parfaite. Elle est professeure d’anglais en lycée et traductrice.
« Excepté mes démangeaisons inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, ma vie est parfaitement normale. Rien en déborde. Aucune incohérence. Aucune manie. »
Le roman est rythmé par les jours de la semaine. Le lundi n’est pas son jour préféré. Chaque jour est associé à une couleur. Son état d’âme varie également en fonction du jour de la semaine, si bien qu’on se demande comment elle sera le dimanche ! La tension monte doucement mais sûrement. On se demande comment va finir cette histoire !
En tout cas le roman se conclut de façon totalement inattendue. C’est original, déroutant mais je n’ai pas hurlé de rire. Je dis souvent que tout le monde n’a pas le même sens de l’humour. Et vous, avez-vous ri à gorge déployée ou simplement souri comme moi ?
Un très bon premier roman de cette rentrée littéraire.
[Edit du 19/10/2021] Ce roman a reçu le Prix du Premier Roman 2021.
« J’aime nos enfants, c’est une évidence. Je les aime, mais il est également très clair que j’aurais préféré ne pas les avoir. Je les aime, mais j’aurais préféré vivre seule avec mon mari. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire avec certitude que je survivrais à la mort de l’un de nos enfants mais pas à celle de mon mari. »
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« Mais quand j’ai eu des enfants, je ne suis jamais passée à l’étape suivante. Je n’ai jamais changé de catégorie pour devenir mère.
Alors je fais de mon mieux, mais la plupart du temps je suis trop occupée à être amoureuse pour être une bonne mère. »
Ce roman était dans ma PAL (pile à lire) depuis quelques semaines, relégué au plus bas de la pile avec la rentrée littéraire, c’est un VLEEL (Varions les éditions en live) qui l’a fait remonter en première position !
Cette rencontre du 12 septembre était dédiée aux éditions Gorge bleue, petite maison d’édition indépendante strasbourgeoise. La lecture d’un extrait du roman par l’autrice a achevé de me convaincre de le lire et comme il est court, 131 pages entrecoupées de silences (pages blanches), je l’ai dévoré !
J’ai fait la rencontre d’Anna, le personnage principal de cette histoire. Elle est météorologue et vit sur un bateau, près de Brest, où elle effectue sa mission. Soudainement son employeur l’envoie à Strasbourg où ses compétences sont requises. Une tempête ne faiblit pas sur le Grand Est, éprouvant ses habitants. Anna n’a pas très envie d’y aller. Elle est originaire de cette région. Elle a pour ainsi dire fui sa famille, notamment sa grand-mère Albane qui lui a légué sa maison. Un secret émerge autour d’Albane et de son passé marqué par la guerre.
Le roman alterne entre des passages avec narrateur et d’autres à la première personne, où Anna se livre. Un roman intime qui fait le portrait d’une jeune femme apeurée mais qui aimerait s’épanouir. Vous y trouverez des métaphores, des correspondances entre les éléments naturels et les émotions d’Anna.
J’ai adoré l’écriture poétique de Marie Sélène. Je me suis laissée bercer par ses mots. Je me suis attachée à Anna. Elle évolue et fini par mettre des mots sur sa douleur. J’ai trouvé tous les personnages secondaires intéressants et la rencontre avec le libraire est magnifique, mais chut, je ne vous en dis pas davantage. Le vent est un personnage à part entière. L’autrice a su créer une atmosphère particulière. Un peu de fantastique plane sur ce roman, mais n’ayez crainte, il est là pour sublimer l’histoire. Une belle découverte !
« Portée par le vent, Anna traverse machinalement Strasbourg, sans l’observer du tout. Elle ne remarque pas que le mois de mars n’a pas vu l’ombre d’un bourgeon, que les murs de la ville sont devenus aussi gris que le ciel à force de poussière, que la pluie s’infiltre dans les sols, comme une promesse de faire dériver les habitations, à la manière d’un bateau en pleine mer qui se serait laissé surprendre par le temps. Anna ferme les yeux encore un peu sur le monde, non pas pour éviter de prendre la mesure des dégâts, mais simplement pour repousser encore le moment où elle réalisera que l’océan est loin. »
« Cet homme paraissait être la première personne à me saisir, et j’aurais pu être vexée qu’il y arrive avant moi. S’il avait une carrure imposante et un certain âge, une finesse folle se glissait dans les plis de sa silhouette. On aurait dit Alain Bashung qui aurait mangé Paul Eluard. Aussi curieux que cela puisse paraître, je n’avais pas ressenti le besoin de faire sa connaissance, c’était comme si c’était déjà fait. Cet homme en noir, si j’avais eu une ombre, j’aurais voulu que ce soit lui. »
« Le soir, je m’assieds en tailleur sur mon lit, et j’imagine la lumière du couchant disparu qui arrive entre mes yeux. Une bonne excuse pour les fermer et ressentir ce qu’il y a là dans ma bulle, dans cet espace en moi sous moi autour de moi au dessus de moi et au-delà. C’est toujours quand je ne bouge plus que je ressens le mouvement. Il n’y a pas que la terre qui tourne, il y a toutes mes pensées qui volent. Je me focalise sur toi, je sens une chaleur et ensuite un grand bruit. Tout devient sourd, et quand j’ouvre les yeux, c’est toujours la tempête. Il fait toujours nuit. Nuit noire la nuit, nuit grise le jour. »
Un nouveau roman de Valérie Tong Cuong est toujours une bonne nouvelle. Avant sa parution, je me réjouissais déjà de retrouver sa plume, certaine de lire une histoire qui me toucherait en plein cœur, comme ses autres romans. Bref, une autrice chouchou !
Je n’ai pas été déçue. Une fois commencé, impossible de lâcher ce roman. Valérie Tong Cuong alterne le passé et le présent du personnage principal, Anne. Une femme qui a l’air d’avoir une vie parfaite et de nager dans le bonheur. Elle est pharmacienne, mariée à Hugues, fils de bonne famille . Ils vivent dans une villa avec piscine et vue imprenable. Leur fils, Léo va passer son bac dans quelques semaines. Son avenir s’annonce bien. Enfin ça c’est le tout début du roman, avant que Léo ne soit arrêté par la police. Pour Anna, c’est le début d’une descente aux enfers. Elle pensait pouvoir tout contrôler. C’est certainement une erreur. Son fils est le plus gentil des garçons. Elle est prête à tout pour le sortir de cette situation, pour que tout redevienne comme avant, sous contrôle.
On sent dès le départ qu’Anne a été traumatisée par quelque chose dans son passé. Elle a fui son passé, ses parents. Elle s’est construit une autre vie. Valérie Tong Cuong parsème des éléments au fur et à mesure qu’on avance dans le roman. C’est prenant et surtout on se pose des questions ; comment est-ce que je réagirais si mon enfant était arrêté ? Chaque personne a ses secrets, parfois bien cachés, quels sont-ils ? Est-ce que je connais vraiment cette personne ? On ressent parfaitement toutes les émotions d’Anna et c’est vertigineux !
Un roman que je vais chaudement recommander aux lecteurs et largement prêter à mes collègues !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« Si Anna Gauthier avait dû, pour une quelconque raison, résumer son existence jusqu’à ce jour, elle aurait probablement dessiné une ligne brisée composée de trois segments. Le premier aurait figuré son enfance et son adolescence – lorsqu’elle y pensait, elle avait cette image dégoûtante d’un colon entortillé et son ventre entrait en torsion, lui rappelant la lutte féroce et sans merci qu’elle avait menée pour y survivre et la manière dont elle avait appris à défier la terreur, à cautériser ses blessures, à fabriquer ses premiers masques. Elle avait réussi. Elle s’était extraite, exfiltrée, à force de sacrifices, de ténacité, portée par l’évidence qu’elle n’avait rien à perdre.
La deuxième aurait représenté sa vie de jeune adulte, ses années d’université, sa rencontre avec Hugues, leur mariage suivi de la naissance de Léo, son emploi à la pharmacie, l’aménagement de leur maison. Autrement dit son œuvre, construite patiemment, guidée par la volonté farouche de s’élever – et par conséquent d’élever entre cette nouvelle vie et l’ancienne de solides remparts. A cette époque, elle avait accédé à une première expérience de liberté, exaltante mais voilée, polluée par la conscience que cette liberté demeurait conditionnelle, puisque tous les liens n’étaient pas rompus.
Voilà pourquoi le troisième segment aurait débuté au décès de sa mère, survenu à l’automne 2007, deux ans après celui de son père. Lors des obsèques, dans le cimetière déserté, Anna avait ressenti un immense soulagement en même temps qu’un profond chagrin. Ce n’était pas seulement sa mère que l’on enterrait, mais l’enfant et l’adolescente qu’elle avait été. Ce n’était pas une tombe qui était scellée sous ses yeux, mais l’ultime porte d’accès aux fantômes ricanants. »
« L’accomplissement d’Anna Gauthier s’est fondé sur la combinaison de deux principes : éliminer autant que possible l’incertitude et donner à voir ce qui est attendu. »