Mille nuits, plus une / Victor Pouchet

A Jaipur, le mahârâja Sheyhavan décide qu’il est temps pour son fils de se marier. Le prince Vivek n’a pas envie de choisir parmi toutes les princesses qu’on lui présente. Il préfère jouer au polo et acheter de nouveaux chevaux. Pour que son père le lâche, il donne le nom de la fille du jardinier. Et voilà Shakti propulsée de son tracteur au palais. Une toute autre vie l’attend, faite de protocoles et de contraintes. Au début c’est plutôt agréable. Peu à peu son rôle devient pesant. Elle s’échappe en écrivant. Elle raconte alors ses journées de princesse sur un blog. Le vizir la surveille de près et dénonce tous ses faits et gestes au mahârâja qui trouve que tout cela n’est pas convenable. Elle se voit retirer tout moyen d’écrire. Elle tente alors de s’échapper et se retrouve enfermée. Chaque soir un nouveau bourreau est envoyé pour la tuer. Et chaque soir elle réchappe à la mort en racontant une histoire à son bourreau.

Victor Pouchet revisite les contes des mille et nuits, notamment le personnage de Shéhérazade, en version moderne, et c’est très réussi. J’ai adoré les histoires insérées, comme celle de Harry Potter, tous les clins d’œil aux histoires du 20ème – 21ème siècles et à son éditrice Hélène Millot. Le vieux et le nouveau monde s’affrontent à Jaipur…

Le livre est merveilleusement illustré par Kilhoffer. Une magnifique ode à la lecture, à l’écriture, au pouvoir des récits racontés, à la littérature qui redonne de l’espoir ou libère. Finalement, on aime tous qu’on nous raconte des histoires, peu importe notre âge.

Ce roman compte 91 pages. Il est publié dans la collection Médium, donc destiné aux jeunes à partir de 12 ans. Je pense qu’il peut être lu par des enfants plus jeunes, déjà bons lecteurs, comme ma fille qui va avoir 10 ans. Elle est d’ailleurs en train de le dévorer !

Victor Pouchet écrit également pour les adultes. J’avais notamment lu et aimé « Autoportrait en chevreuil » paru chez Finitude en 2020 et dans ma PAL se trouve « La grande aventure : roman-poème » (Grasset, 2021).

Merci à l’école des loisirs pour le service de presse dans le cadre du VLEEL.

Note : 5 sur 5.

« Chakti passe la journée dans cette cellule humide, seule, sans rien boire ni manger. Quand enfin elle voit le soleil se coucher par l’embrasure, elle entend un cliquetis de serrure. Il fait sombre mais ses yeux se sont habitués. Un homme entre, il a les cheveux ras, des petits yeux enfoncés dans leurs orbites et sa chemise est ouverte sur un corps musculeux. C’est le bourreau envoyé par le vizir. Il avance lentement vers elle et pose un pistolet sur sa tempe. Le métal glacial de l’arme la fait frissonner, elle sent sa mort toute proche et tombe à genoux.

– Je vous en supplie ! crie-t-elle. Accordez-moi une faveur !

– Dis toujours, répond le bourreau.

– Laissez-moi… laissez-moi raconter une histoire. Je en demande rien d’autre. Après, je vous laisserai faire ce que vous avez à faire.

L’homme, étonné, hésite. Il s’éloigne à l’autre bout de la pièce. Puis, le pistolet toujours pointé sur elle, il lui fait signe :

– Parle !

– C’est l’histoire d’un petit garçon, commence Shakti. Il est orphelin, il porte des lunettes rondes et vit en Angleterre, chez son oncle et sa tante, avec son cousin, des gens bêtes et méchants. On le fait vivre dans un placard à balais sous l’escalier. Mais un jour, il apprend qu’il va entrer dans la prestigieuse Ecole des sorciers.

Shakti s’interrompt un instant à peine.

– Et après ? lui demande le bourreau.

– S’il est orphelin, c’est que le plus puissant, le plus cruel et le plus redoutable de tous les sorciers a tué ses parents, continue-t-elle. Dans le monde des sorciers, on l’appelle « Celui-dont-on-ne-doit-pas-dire-le-nom ». Mais juste avant de mourir, ils ont lancé un sort pour protéger leur fils. Grâce à cela, lorsque le sorcier maléfique a voulu le tuer, son sort a ricoché et il a été lui-même anéanti. Ça a laissé au jeune garçon une cicatrice en forme d’éclair en haut du front et l’a rendu très célèbre dans le mondes des sorciers, même s’il ne le sait pas encore. Mais la disparition de Celui-dont-on-ne-doit-pas-dire-le-nom n’était que provisoire. Déjà, il rassemble ses forces et s’apprête à revenir. Sa vengeance sera terrible.

– Et ensuite ?

Shakti raconte encore. Le bourreau la relance sans cesse, son arme n’est plus pointée sur elle. »

La plus secrète mémoire des hommes / Mohamed Mbougar Sarr

Voici LE roman incontournable ces jours-ci puisqu’il vient d’obtenir le Prix Goncourt 2021. J’avais commencé à le lire avant l’annonce du prix. J’avoue avoir eu quelques difficultés à entrer dans le roman. C’est un roman choral, de multiples voix s’emmêlent pour raconter l’histoire de cet écrivain TC Elimane et de son livre paru en 1938, le « Labyrinthe de l’inhumain ». Il m’a fallu un peu de concentration pour rassembler les morceaux du puzzle et comprendre quel personnage prenait la parole au fil des chapitres. En effet, le narrateur n’est pas toujours identifiable, en tout cas pas dès la première phrase et cela peut perturber la lecture. Je me suis laissée prendre par le roman dans la deuxième partie quand Siga D. raconte l’histoire de sa famille au Sénégal, celle de son père plus précisément, Ousseynou Koumakh. C’est la partie la plus romancée, sorte de conte où plane un soupçon de magie noire.

Plusieurs personnes enquêtent sur cet écrivain, Elimane, accusé de plagiat. Cette affaire va être retentissante à l’époque et produire de nombreux articles dans la presse. Elle va même pousser la maison d’édition à retirer tous les livres de la vente, avant de fermer. L’auteur disparaît, ne fait aucun commentaire ou démenti. Un mystère plane autour de lui. Puis la guerre arrive et bouleverse tout.

Le roman s’ouvre en 2018 avec un jeune auteur sénégalais, Diégane Latyr Faye qui est obsédé par ce livre et veut savoir ce qui est arrivé à Elimane. Il partage ce livre introuvable avec un cercle de jeunes auteurs africains. Ensuite se succèdent les témoignages de Marème Siga D., l’Araignée-mère, de Brigitte Bollème, journaliste qui a publié une enquête sur ce livre, de Thérèse Jacob, l’éditrice, et de la poétesse Haïtienne, sorte de bienfaitrice de Siga D. qui a connu Elimane.

Elimane est insaisissable. Toute la vie de Diégane tourne autour de cette quête. Il se pose de nombreuses questions sur le sens de la littérature et de l’écriture, sur la relation des pays colonisés avec les pays colonisateurs, la culture blanche et sa suprématie sur la culture africaine. Il cherche à savoir dans ces nombreux témoignages ce qui relève de la légende et la part de vérité.

Je comprends le choix du Goncourt. Ce roman est intelligent, drôle, dense. L’écriture est belle. Un roman original et atypique mais qui ne conviendra pas à tous les lecteurs. Le risque étant d’en perdre quelques-uns dans la première partie.

Note : 4 sur 5.

« Je vais te donner un conseil : n’essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est. Ne retombe plus jamais dans le piège de vouloir dire de quoi parle un livre dont tu sens qu’il est grand. Ce piège est celui que l’opinion te tend. Les gens veulent qu’un livre parle nécessairement de quelque chose. La vérité Diégane, c’est que seul un livre médiocre ou mauvais ou banal parle de quelque chose. Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout. »

« un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore. »

« Est-ce que les choses ont changé aujourd’hui ? Est-ce qu’on parle de littérature, de valeur esthétique, ou est-ce qu’on parle des gens, de leur bronzage, de leur voix, de leur âge, de leurs cheveux, de leur chien, des poils de leur chatte, de la décoration de leur maison, de la couleur de leur veste ? Est-ce qu’on parle de l’écriture ou de l’identité, du style ou des écrans médiatiques qui dispensent d’en avoir un, de la création littéraire ou du sensationnalisme de la personnalité ?

W. est le premier romancier noir à recevoir tel prix ou à entrer dans telle académie : lisez son livre, forcément fabuleux. »

Mise à feu / Clara Ysé

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire et comprendre dans quel monde évoluaient les personnages. Et puis je me suis laissée prendre par l’écriture de Clara Ysé, chanteuse qui publie son premier roman. J’ai accepté de ne pas tout comprendre et de me laisser porter par les mots.

Ce roman a un côté fantastique. Il s’ouvre avec une mère appelée l’Amazone et ses deux enfants, Nine et Gaspard. Ils ont un animal avec lequel ils communiquent et qui fait partie intégrante de la famille, une pie nommée Nouchka. Un soir de fête, leur maison brûle. Les enfants sont ensuite confiés à leur oncle, le Lord. Un homme violent, porté sur l’alcool. Gaspard n’a pas confiance en lui et le voit comme une menace surtout pour sa petite sœur. Ils l’évitent au maximum et s’enferment dans leur chambre. De temps en temps ils reçoivent une lettre de leur mère. Elle leur dit qu’elle prépare la maison pour leur retour. Quand les travaux seront terminés, ils pourront revenir habiter avec elle. Pendant 8 ans, ils reçoivent régulièrement ces lettres et les lisent ensemble selon un rituel.

On les voit grandir sans repère, évoluer, tenir tête à leur oncle. Un groupe de jeune gens gravite autour d’eux.

Je ne vous en dirais pas plus sur ce roman initiatique pour ne pas divulgâcher. On a l’impression de se trouver parfois dans un conte avec cette pie qui communique avec eux et les protège. C’est tout sauf un roman classique, et il peut dérouter certains lecteurs par son univers singulier.

Ce n’est pas un coup de cœur pour moi, mais j’ai trouvé l’écriture vraiment très intéressante, poétique et onirique. Une nouvelle voix en littérature française est née. A suivre.
Clara Ysé a reçu le prix littéraire de la vocation 2021.

Note : 3 sur 5.

Incipit :

« Avant mes six ans, c’est le soleil.
Quelque chose de pur, de frais, de vivant.
Gaspard, l’Amazone, Nouchka et moi. Unis.
Jusqu’à l’incendie.
Gaspard, mon frère, mon aîné de deux ans.
Il portait des lunettes rondes et vivait dans un univers parallèle, dont l’Amazone, Nouchka et moi avions la clé. »

Ultramarins / Mariette Navarro

Ce roman d’atmosphère avec un brin de fantastique a déjà conquis plus d’un lecteur. Je me suis laissée prendre à mon tour par cette histoire de marins et de renaissance.

Contre toute attente, la commandante d’un cargo accepte la requête de son équipage : une baignade en plein océan, comme un moment suspendu. Elle stoppe le bateau, les appareils anti-collisions et attend les hommes partis nager. Sauf qu’à leur retour ils ne sont pas 20 mais 21 ! Elle, d’habitude si rigoureuse et maîtrisant tout, laisse le doute s’immiscer dans leur quotidien. Puis une brume épaisse s’installe, le bateau ralentit. Personne ne trouve d’où vient la panne. L’angoisse commence à monter au sein de l’équipage. Chacun racontant une légende sur des bateaux disparus…

Entre voyage intérieur et récit initiatique, le navire prend corps. Il respire, prend le contrôle. Ou n’était-ce que leur imagination ?

Voici un premier roman envoûtant et original qui sort du lot de cette rentrée littéraire.
Un certain mystère plane dans ces quelques 145 pages, mais je retiens surtout l’écriture poétique de Mariette Navarro : une parenthèse de douceur bien appréciée !

La couverture réalisée par Hugues Vollant est magnifique et très bien choisie.

« Ultramarins » figure parmi les 5 finalistes du prix Hors Concours 2021.

Note : 4.5 sur 5.

« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu’ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.
On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n’ayant jamais senti l’odeur du sel, en n’ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.
On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passa à côté. Quand le sol n’est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d’ici sans en être, et toujours appelé au départ. »

« Voilà ce qu’était ce grondement. Voilà ce qui depuis des jours ronronnait sous ses pieds, sous son lit. C’est un cœur qui bat au-dessous du sien. Elle l’entend maintenant si nettement que ça l’émeut un peu. Quand le cargo prend de la vitesse, ça bat de plus en plus fort. C’est parcouru de joies et de rages, pour un peu ça hurlerait. Ça fulmine. Ça n’arrête pas de souffler.
Elle écoute ce corps. Elle qui n’a jamais écouté le sien. »

« Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre. »

« Il écrit qu’aujourd’hui il a frôlé les abysses, qu’il a caressé le vertige en plongeant en pleine mer, en nageant comme un enfant. »

Les vieux fourneaux / Wilfrid Lupano et Paul Cauuet

Quelle joie de retrouver cette bande de vieillards délurés ! J’adore l’humour de cette série.
Cette fois-ci c’est Mimile qui demande à Antoine et Pierrot de le rejoindre en Guyane tous frais payés, où quelques surprises les attendent.

Il sera aussi question de la succession de Francine. L’association est sur la sellette, va-t-elle pouvoir continuer à occuper ses locaux ?

Dans ce tome on parle protection de la nature, de capitalisme et toujours de petits vieux anarchiques.

Pierrot retrouve une camarade qui était amoureuse de lui mais ne se souvient pas d’elle. En tout cas Blandine a l’air d’être un sacré personnage, peut-être la reverrons-nous dans le prochain tome. Car oui, la série n’est pas finie, il y a une suite !

En attendant, j’ai vu l’adaptation cinématographique avec Pierre Richard (Pierrot), Eddy Mitchell (Emile) et Roland Giraud (Antoine). J’ai passé un bon moment, dans le prolongement de la BD.

Note : 5 sur 5.

Vivre avec nos morts / Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur, rabbin, raconte son rapport à la mort pendant ses études (biologie, médecine). Elle parle notamment des travaux de Jean-Claude Ameisen sur la mort cellulaire programmée dans nos corps, l’apoptose.

Elle aborde ensuite le thème du deuil à travers la religion. Son métier est d’accompagner les vivants dans cette épreuve. Elle dit entre autres que dans la mort une place peut être laissée aux vivants. Dans ce livre, elle raconte « les Histoires en nous qui laissent des traces indélébiles ». Ces histoires sont les deuils de familles qu’elle a rencontrées et accompagnées, qu’elle a rassemblées avec l’accord des familles concernées dans ce livre et qu’elle raconte avec bienveillance dans ce livre-audio.

La pandémie ayant empêché les familles de se recueillir auprès de leurs morts, ce livre permet de se poser des questions sur ce rituel d’adieu.

Peu importe votre religion, ce livre vous fera du bien, vous consolera, c’est une véritable ode à la vie.

Merci à Netgalley et Audiolib pour cette lecture/écoute.

Note : 5 sur 5.

Blizzard / Marie Vingtras

Je ne peux que confirmer tout ce qui a déjà été dit sur ce très bon premier roman de la rentrée littéraire. Le résumer est difficile sans divulgâcher, donc je ne peux que vous conseiller de le lire !

Le point de départ du roman est une jeune femme, Bess, qui sort dans le blizzard avec un enfant. Elle lui lâche la main pour refaire son lacet et le garçon s’enfuit. Ensuite elle part à sa recherche mais sans grand espoir, car elle ne voit rien avec cette tempête. Nous sommes en Alaska et il est difficile de survivre dans ces conditions.

Il y a d’autres personnages qui prennent la parole à tour de rôle, chapitre après chapitre, des hommes : Benedict, Cole et Freeman. Chacun a une histoire ou un secret, qu’il va révéler au fur et à mesure.

Marie Vingtras sait tenir le lecteur en haleine. Impossible de lâcher ce roman rythmé. On veut absolument savoir le fin de mot de cette histoire. Bref ce livre se dévore tout seul. Il ne fait que 182 pages. J’ai aimé l’écriture, l’ambiance. Les phrases courtes servent à faire monter la tension. C’est très maîtrisé pour un premier roman.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Bess

Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. J’aurais pourtant juré que j’avais fait un double nœud avant de sortir. Si Benedict était là, il me dirait que je ne suis pas suffisamment attentive, il me signifierait encore que je ne fais pas les choses comme il faut, à sa manière. Il n’y a qu’une seule manière de faire, à l’entendre. C’est drôle. Des manières de faire, il y en a autant que d’individus sur terre, mais ça doit le rassurer de penser qu’il sait. Peu importe, j’ai lâché sa main combien de temps ? Une minute ? Peut-être deux ? Quand je me suis relevée, il n’était plus là. »

Écumes / Ingrid Chabbert et Carole Maurel

Après des années d’attente, un couple de femmes va enfin devenir mère. Malgré les cauchemars, la femme enceinte espère que cette fois-ci le bébé s’accrochera. Mais elle perd beaucoup de sang et doit rester alitée, sous surveillance à l’hôpital. Elle met ce temps à profit pour écrire. Parcours du combattant, il leur faudra beaucoup de courage pour affronter les épreuves qui s’abattent sur elles. Le point de vue reste du côté de la femme qui porte le bébé. On ressent toute la tendresse et aussi l’amour que ces deux femmes se portent.

Cette BD parle aussi du fait d’écrire pour se relever, pour aller mieux.
Certaines planches sont magnifiques de poésie. Les couleurs alternent selon les situations vécues et renforcent les émotions ressenties.
Car ce livre est riche en émotions, tout en restant pudique. Il y a des non-dits, des silences. Ce roman graphique ne peut que toucher son lecteur qui versera une larme à un moment ou à autre.
Ce témoignage est bouleversant.

Note : 4.5 sur 5.

Mahmoud ou la montée des eaux / Antoine Wauters

Mahmoud Elmachi est un vieil homme. Il se rend tous les jours au bord d’un lac pour plonger vers ses souvenirs. Le village de son enfance se trouve englouti sous ce lac suite à la construction d’un barrage.

Il raconte sa vie de professeur de lettres, d’instituteur avant l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad. Sa rencontre avec sa première femme Leïla est l’un de mes passages préférés. Il est plein de poésie et d’amour, encore baigné de lumière, avant que le malheur ne s’abatte sur lui. Mahmoud évoque les moments d’emprisonnement et de torture qu’il a subis. Le roman devient alors plus bouleversant. Il peut serrer la gorge du lecteur et devenir insoutenable. En peu de mots et de phrases, Antoine Wauters arrive à faire passer beaucoup d’émotions et à nous faire entrer dans la vie de ce vieil homme triste, au cœur de l’histoire douloureuse de la Syrie.

Mahmoud s’adresse à sa femme, Sarah. Il se sait malade et il a décidé de ne pas se soigner. Il passe ainsi en revue toute sa vie, ses joies et ses peines. Son récit est entrecoupé de poèmes écrits en italique.

Tout n’est pas que tristesse. La voix de Sarah offre un autre regard sur leur histoire et permet de combler les vides laissés par Mahmoud.

Leurs enfants sont partis se battre. Ce sont leurs fantômes qui surgissent dans le texte : Brahim, Salim, Nazifé.

Ce roman est écrit en vers libres, sorte de long poème. C’est beau et émouvant.

Je découvre la plume d’Antoine Wauters, magnifique et très poétique. Ce qui est sûr c’est que ce ne sera pas le dernier livre que je lirai de cet auteur belge. J’ai d’ailleurs commandé « Pense aux pierres sous tes pas » et je me réjouis de cette future lecture.

« Mahmoud ou la montée des eaux » a reçu le Prix Marguerite Duras 2021 et le prix Wepler 2021. Il est encore en lice pour le prix Jean Giono, le prix du roman des étudiants –France Culture – Télérama.

Note : 5 sur 5.

« Quand on perd un enfant, ou plusieurs enfants,

on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans

le cœur, je le sais. On ne peut plus avoir

qu’un ridicule morceau de joie.

Et on se sent détruit. »

« Vous êtes le professeur de lettres, c’est ça ?

Je me retourne.

Un instant, un frisson me parcourt le corps.

Non, Leïla, je suis seul et perdu de ce côté du jour. »

« En prison, je n’avais ni feuille ni stylo.

Te l’ai-je dit ?

Alors, j’ai écrit sur les murs

avec mon doigt taché de salive.

J’ai écrit sur le sol, avec des restes de faïence venus

de je ne sais où.

Mais ça ne suffisait pas.

La salive sèche et la faïence se brise.

C’est pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.

Tracer des lettres dans ma tête et m’efforcer de les

mémoriser.

Tous les jours et toutes les nuits.

J’écrivais. J’ai écrit.

Cela non plus je ne t’en ai pas parlé.

La fraîcheur d’une grotte, une hutte cachée au fond

d’une vigne, un abri dans un champ, une tranche de

pain d’orge et de l’eau du puits. C’est de là que tu viens.

Tu t’es égaré. Ici c’est l’exil.

Des poèmes qui ne laissaient pas de trace,

qui ne me seraient pas repris.

Des centaines de millions de poèmes écrits

dans le huis clos de mes pensées.

Dans leur souk !

Ma Kaaba est tout au bord de l’eau,

Ma Kaaba est sous les acacias,

Ma Kaaba est comme la brise, qui passe de jardin en

jardin

Et court de ville en ville

Là-bas, un ami détenu disait que la poésie

lui servait à emprisonner la prison.

C’était juste. »

« Le monde bouge, le ciel bouge.

Moi, Mahmoud Elmachi, je suis là.

J’égraine une grenade sur ma barque

qui danse au milieu de l’eau.

Le cœur serré, je pense à eux.

Où sont-ils ?

Sont-ils ensemble ?

Quelqu’un tire-t-il sur eux

en ce moment où je parle ?

Et eux, sur qui tirent-ils, s’ils tirent ?

Quel est le sens du combat ?

Par où se battre ? Pourquoi ?

Je les revois, à cinq ou six ans,

curieux petits êtres courant partout,

et déjà pleins de jugeote. »

« Mon amour, ça y est.

L’heure est venue.

Bientôt, je rentrerai.

Je m’allongerai sous le prunier.

Tout sera calme.

Les eaux continueront de monter, mais tout sera calme.

L’espace, les vallées, les plaines et les montagnes,

nos villes et nos campagnes, plus rien ne sera un lieu pour la

douleur, pour le mal et pour l’effarement.

Tout sera apaisé.

Une sensation physique.

L’absence de peur. »

« Le ciel n’était pas bleu, mon ange

Nos jours furent bleus. »

Maman / Samuel Benchetrit

C’est le soir, Jeanne ferme son magasin « Maman ». Elle vend des vêtements pour femmes enceintes. Elle attend son taxi, seule. Il fait nuit. C’est bientôt Noël. Un jeune homme passe, puis repasse, la regarde, repart, revient. Il finit par lui demander « C’est combien ? ». Elle ne comprend pas sa question. Et pour cause il vient de la prendre pour une prostituée. Une femme avec un manteau de fourrure, le soir, seule sur le trottoir… Il a cru… Mais non. Une discussion commence entre eux en attendant que le taxi arrive.

Ce jeune homme a été abandonné à la naissance, a vécu en foyer, n’a pas de famille. Il est en recherche d’emploi et vit à l’hôtel près du magasin de Jeanne.

Puis son taxi arrive et elle rentre chez elle. Jeanne dîne avec son mari, Bernard. Il voit bien que quelque chose n’est pas comme d’habitude ce soir-là. Il l’interroge et elle finit par lui raconter le quiproquo entre le jeune homme et elle.

« L’homme : Comment il a pu te prendre pour une pute ?
La femme : Peut-être mon manteau.
L’homme : Quel manteau ?
La femme : Celui en fourrure, que j’avais acheté aux Galeries.
L’homme : Ah ça je te l’avais dit… il fait pute ce manteau !
La femme : Mais il tient chaud !
L’homme : T’as qu’à mettre une doudoune, bien épaisse, demain je t’emmène chez Decathlon ! »

Cette pièce de théâtre parle aussi d’un couple, Jeanne et Bernard. Ils ont perdu un enfant avant sa naissance. Depuis il y a comme un manque qui s’est installé.

Alors que le jeune homme est orphelin, une idée un peu folle germe dans la tête de Jeanne. Je vous laisse découvrir la suite en lisant cette pièce ou mieux encore, en allant la voir au théâtre. J’imagine très bien certains passages. Il y a des scènes touchantes, mais c’est surtout drôle, et bourré de tendresse.

Pour les Parisiens, c’est au théâtre Édouard VII jusqu’au 31/12/21 avec Vanessa Paradis, Eric Elmosnino et Félix Moati.

Note : 4.5 sur 5.