De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cette magnifique soirée du 14 avril 2023 au Labo des éditions. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram. Mais quelle soirée !
C’était un plaisir de retrouver l’équipe VLEEL en chair et en os ! Mais aussi des visages de vleeleurs, blogueurs et blogueuses que j’ai reconnues en arrivant, des personnes croisées lors du Prix Orange du Livre ou des 68 premières fois, avec toujours le même bonheur de pouvoir parler de livres et de littérature avec des passionnés.
Une soirée décontractée et chaleureuse animée par notre maître de cérémonie Anthony Lachegar ou @serial_lecteur_nyctalope sur Instagram. La remise du prix a été un moment émouvant. Félicitations encore à :
David Meulemans des éditions Aux Forges de Vulcain pour le prix de la maison d’édition.
Alexandra Koszelyk pour le 1er prix auteur pour son roman « L’Archiviste » publié Aux Forges de Vulcain.
Leïla Bouherrafa pour le 2ème prix auteur pour son roman « Tu mérites un pays » aux éditions Allary.
Anthony Passeron pour le 3ème prix auteur pour son roman « Les enfants endormis » aux éditions Globe.
Une maison d’édition chouchou et trois excellents romans que j’ai aimés et que je vous invite à lire si ce n’est pas encore fait !
Nous avons pu discuter avec les auteurs et éditeurs présents. J’en ai profité pour faire dédicacer les livres des autrices et auteurs présents : Léna Paul-Le Garrec, Agnès de Clairville, Charles Roux, Stéphane Guiran. J’ai manqué Éliette Abécassis, mais il y avait tellement de monde avec qui discuter que le temps a passé à toute allure. Ce fut un moment privilégié en compagnie de tous. J’ai longuement discuté avec Maria Larrea et trouvé en elle une fan de Marie-Hélène Lafon. Nous avons échangé autour de nos dernières lectures. Elle m’a conseillé le roman de Lauren Groff, « Matrix », que j’ai acheté le lendemain et que je lirai bientôt.
Ma fille m’avait accompagnée. Elle a adoré cette soirée. Elle avait pour mission d’être la main innocente pour le tirage de la tombola. J’avais cousu trois pochettes à livres pour cette occasion. J’ai d’ailleurs remporté un des très beaux lots de la tombola. Il est composé de trois livres, une bougie et un marque-page « J’peux pas j’ai Vleel! » Il y a le roman d’Alexandra Koszelyk, un des nouveaux plis des éditions de l’Orma (je les adore), il s’agit de celui la correspondance entre Marx et Engels, des contes et nouvelles de Guy de Maupassant. Comme j’ai déjà le livre de la lauréate, j’organiserai bientôt un concours sur mon compte Instagram pour le faire gagner. Je l’ai fait dédicacé par l’autrice.
Ma valise était remplie à moitié de livres bien entendu. Il y a même un petit livre supplémentaire qui s’y est glissé au retour. Delphine m’a offert un livre de Marie-Hélène Lafon dédicacé. Team #lafonmania ! Je ne l’ai pas encore découronné.
Nous sommes rentrées avec plein de souvenirs et l’envie de revoir très vite tous les vleeleurs.
Voici un roman autobiographique bouleversant qui aborde de nombreux thèmes et posent beaucoup de questions notamment sur l’identité et la paternité.
Le narrateur est donc Alexandre Feraga. Il raconte son enfance meurtrie mais aussi et surtout son histoire familiale, celle de son demi-frère, Samir. Ou comment deux frères empruntent deux chemins totalement différents, l’un l’écriture, l’autre la radicalisation. Il fait des allers-retours dans le passé et progresse vers le présent en dévoilant des éléments au fur et à mesure.
Tout commence en 1975 lorsque le père fuit l’Algérie avec ses 4 enfants en bas âges. La grand-mère a tout organisé. Ils laissent derrière eux, un pays, une identité et surtout la mère des enfants, Khadija.
Le père trouve une nouvelle femme en France avec qui il a un fils, Alexandre, le dernier né de la fratrie. Les enfants ont le même père mais pas la même mère. Le père est mutique, ses silences sont oppressants. Les enfants recherchent son amour, son attention mais ne trouvent rien en retour. Ils grandissent dans un vide sentimental, abandonnés à eux-mêmes. Il ne sait pas ce que c’est être père.
Alexandre subit les coups de son frère aîné, Samir. Personne ne le défend, sa mère non plus. Il se réfugie dans son imaginaire, dans les maisons chaleureuses de ses camarades, dans la forêt, dans un placard. Il se cache pour éviter son frère mais quand cela est impossible, il plonge dans ses pensées et l’univers rassurant qu’il s’invente.
A ses dix ans, son père l’emmène en Algérie. La famille l’accueille comme un prince. Il se sent aimé, choyé. Jusqu’au moment où son enfance bascule. Cette fête est organisée pour sa circoncision. Il vit très mal cet événement violent. Il en veut à son père.
Puis il y a quelques amitiés marquantes dans la vie du narrateur. Quelques moments de répits aussi avec son frère, mais la délinquance n’est jamais loin. Il l’entraîne dans des coups, des vols. Malgré cette enfance difficile, ce manque d’amour et de repères, il grandit et s’émancipe de l’emprise de son père et de son frère.
Il y a de magnifiques passages rendant hommage à la littérature, au pouvoir des mots, à l’écriture. Malgré la noirceur de cette enfance maltraitée, le roman parlera aux amoureux des livres. Il fait la part belle à la résilience par la littérature. J’ai d’ailleurs pensé au livre de Xavier Leclerc en lisant ce roman. L’écriture est très belle.
Il fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2023 et c’est un coup de cœur pour moi !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : Annaba, 1975 Le port s’éloigne dans les yeux des sœurs jumelles. C’est un décor à demi réel. Fascinant, effrayant. Elles découvrent qu’on peut faire disparaître un monde par la distance. Elles n’ont jamais pris le bateau au saut du lit. Elles se serrent l’une contre l’autre. Leurs cheveux bouclent dans l’air marin. Le vent les défait. Elles pensent à leur mère qui s’éloigne aussi. Elle ne les aurait jamais laissées sortir coiffées de la sorte. Elles n’ont jamais quitté leur mère. Elles sont tout juste assez grandes pour poser le menton sur le bastingage. Elles ne savent pas combien de temps va durer ce voyage. La brutalité du départ empêche la tristesse de s’exprimer. La réalité ne pèse pas encore son poids véritable. Leur père ne dit rien au-dessus de leurs épaules. Pour lui, l’heure est déjà à l’oubli. Les sœurs ignorent qu’il leur faut à tout prix se souvenir de ce qu’on les force à quitter. Elles sentent la peur grossir dans leur ventre. La décision d’un père ne devrait jamais effrayer ses enfants. »
« Ils sont deux douleurs qui s’apprivoisent. »
« Ce jour-là, je n’ai pas vu l’heure tourner, la menace de Samir avait cessé de palpiter en moi ; j’avais même fini par oublier mes mains endolories. Il était près de 20 h quand nous avons arrêté de jouer. Je devais traverser la ville pour retourner chez moi. J’ai fait tout le chemin en courant. Mes poumons étaient en feu. Avant d’entrer dans le lotissement, il fallait traverser une artère. J’étais terrorisé à l’idée que mes parents soient en train de me chercher partout. C’était la première fois que je rentrais si tard. J’entendais déjà les terribles remontrances que j’aurais à subir. Empêtré dans mes pensées, j’ai traversé au feu rouge piéton, juste devant le nez d’une voiture : celle de mes parents. Mon père a freiné, m’évitant de justesse, puis il est reparti en douceur. Il ne s’est pas arrêté pour me prendre à bord, il a continué sa route. Quand je suis arrivé à bout de souffle, mes parents déchargeaient les courses. Ma mère m’a rappelé de ne pas rentrer si tard, mon père m’a simplement dit de ne pas rentrer les mains vides et m’a tendu un sac de provisions. Je n’ai même pas eu droit à une engueulade. Mon père avait failli m’écraser, mais pas un mot n’est sorti de sa bouche à ce sujet. Longtemps je me suis demandé ce qui aurait bien pu animer quelques sentiments chez eux. Que je m’écrase sur le pare-brise pour leur obstruer la vue ? Qu’ils traînent mon corps sur une centaine de mètres pour enfin se rendre compte de ma présence ?Que la morgue leur rappelle mon identité ? Je jugeais ma mère avec autant de dureté que mon père pour la simple raison qu’elle acceptait d’être sa passagère. Tout le temps où je m’étais enfui pour échapper à Samir, mon cartable était resté sur le trottoir, essuyant quelques averses. Deux cahiers étaient trempés et bons à mettre à la poubelle. Le pire je crois, c’est que le reste de la fratrie était rentré en passant devant mon cartable, avait dîné sans s’inquiéter une seconde de mon absence. »
« A cette époque, j’échappais à mon frère sans l’aide des mots. Je me réfugiais, en pensées, dans des lieux amis, je leur confiais mes sens. Mes genoux écorchés, mes vertèbres meurtries, les ecchymoses sur mes cuisses n’étaient pas de taille face à cette autre interprétation de la vie qui s’exprimait en moi grâce à ces puissances de l’esprit. Ainsi, pendant que des pieds malmenaient mon corps, des images rassurantes naissaient dans ma tête, comme le domaine des géants bleus, ces hauts sapins qui faisaient comme une haie d’honneur de part et d’autre du chemin menant au cœur de ma forêt. Personne, pas même Samir, ne pouvait m’atteindre là-bas. »
« Et pendant que de nouvelles baffes tombaient, je pensais : je suis Huckleberry Finn. Je suis Nils Holgerson. Je suis Jim Hawkins. Je suis tant d’autres à venir. Malgré tes poings et tes insultes, je reste inatteignable. »
« On connaît si mal ses enfants dans cette famille qu’on finissait par les confondre. »
« Après l’épisode du portefeuille, Samir avait tenu à me signifier plus concrètement qu’il avait la mainmise sur mon existence. Je n’étais pas en mesure de m’opposer à lui. Toute volonté de lui échapper était vaine. Je lui appartenais. Notre lien se renforçait. Il devenait même plus fort que celui que je rêvais d’entretenir avec notre père. »
« Une question avait surgi au détour de cette lecture : Quel était l’intérêt de créer et de faire vivre un personnage qui n’a rien d’autre à raconter que son malheur, ou l’inverse, qui n’a que son bonheur à livrer en pâture ? Les explications de texte de notre professeure de français ne m’avaient pas fourni de réponses satisfaisantes. J’avais tout de même tiré de l’expérience plusieurs enseignements qui éclairèrent ma relation avec les livres : tous les personnages n’étaient pas des compagnons de route, tous les sentiments étaient permis en lisant. Il existait des histoires qui embarquaient des lecteurs pour les mener nulle part, des livres qu’on achevait sans faim. Plus fort encore, il m’arrivait de lancer des prières en l’air afin de devenir moi-même un personnage de fiction, qu’on me transforme définitivement en mots, que je sois accueilli par des milliers de lecteurs, hébergé dans leur cerveau, irrigué de leur intelligence et bercé par leur voix intérieure. Je continuais de rêver à ce voyage infini qui, à chaque lecture, me ferait renaître dans un dénouement heureux. »
Entre récit intime et roman, ce livre m’a totalement happée le temps d’un après-midi. Je l’ai littéralement dévoré !
La narratrice raconte une sorte de légende familiale, son arrière-grand-mère serait « morte de chagrin, le cœur brisé » suite aux décès de ses 2 fils puis de son mari. Sa mère entame des recherches généalogiques mais ne maîtrisant pas Internet, elle ne va pas au bout de son entreprise. Alors la narratrice saisit dans un moteur de recherche connu le nom de son aïeule et découvre des dates différentes qui dévoilent qu’elle a vécu âgée : Anne Décimus 1875-1964. Alors pourquoi sa grand-mère se dit orpheline et pourquoi a-t-elle été confiée à un orphelinat ?
Elle n’obtient aucune réponse de sa grand-mère dont la mémoire sombre. Peu à peu elle va rassembler les pièces du puzzle de la vie d’Anne Décimus. Elle consulte les archives, demande des autorisations. A force de patience et de ténacité, la lumière sur ce secret de famille se fait.
C’est tout simplement passionnant. On suit le cheminement de la narratrice. On vibre avec elle lors de ses découvertes. Et bien sûr on se pose aussi des questions.
C’est le premier roman de Stéphanie Dupays que je lis et j’ai très envie de lire ses précédents. D’ailleurs son premier roman a fait partie d’une sélection des 68 premières fois, un signe qui ne trompe pas !
Et quel titre ! Magnifique. Les titres de chapitres sont aussi très beaux et correspondent à des livres dont la liste se trouve en fin d’ouvrage.
« On traverse des nuits qui vous changent de règne »
« Comment rassembler les milles infimes débris de chaque homme »
« Tu sais que c’est l’obscur de ton cœur qui guérit »
J’ai beaucoup aimé ce roman, un peu moins la deuxième partie qui aborde l’histoire des établissements psychiatriques et de la psychiatrie. Petit bémol qui en fait un presque coup de cœur de la sélection du Prix Orange du livre 2023 ! Parce qu’à la fin il doit en rester 5 puis 1 ! Le choix est rude.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : Je viens de loin de beaucoup plus loin qu’on ne pourrait croire
« C’est une famille restreinte, quelque peu ratatinée, que la mienne. Mes parents, ma grand-mère et moi. C’est tout. Depuis sa retraite, ma mère a entrepris d’y ajouter des ascendants puisque je lui refuse les descendants : elle s’est mise à la généalogie. »
« Je ne sais ce qui est le pire : pour Anne, d’avoir vécu séparée de ses filles, rejetée par sa famille ou, pour ma grand-mère, d’avoir été trompée quant à la mort de sa mère. Je songe à tout ce dont elles ont été privées : amour, réconfort, sécurité, et j’en ressens une tristesse infinie. Chaque fois que je pense à cette histoire, ma poitrine se gonfle de toutes les larmes que le mensonge à fait couler à l’asile comme à l’orphelinat. C’est un chagrin enfoui de longue date qui remonte, clandestin, irrépressible, et qui me serre la gorge. Moi aussi je suis – un peu – privée de quelque chose. Par contagion. Je ne sais précisément nommer la perte. Ce n’est évidemment pas une douleur semblable à celle d’un deuil. Il y a une perte tout aussi palpable bien que différente. Une image tourne dans mon cerveau. Le choc d’une balle sur un pare-brise. A partir de l’impact central, la brisure se propage en une étoile constellée de minuscules cristaux. Très loin dans le temps et dans l’espace, l’onde de choc a fêlé quelque chose en moi. »
« Un je-ne-sais-quoi grondait et on ne pouvait l’exprimer avec des mots. Il faut dire que des mots, il n’y en avait pas beaucoup. Dans ma famille on parle peu. C’est peut-être pour cela que j’ai très tôt et voracement cherché dans les livres à combler ce déficit de langage. »
« Je voyais bien que ma grand-mère avait cédé à contrecœur, sans comprendre pourquoi. Unique petite-fille, j’ai été pour ma grand-mère, au milieu de tous ses morts, bien plus qu’une enfant. J’étais le pain blanc après des décennies de pain noir, le retour du balancier, la revanche sur un destin jusque-là peu favorable, le bouclier entre elle et l’épouvante. J’ai aussi été le réceptacle de toutes ses angoisses : chaque famille infantile, chaque accident bénin suscitait une inquiétude disproportionnée. Et si la trêve inespérée du sort prenait fin aussi subitement qu’elle avait commencé ? »
« Certains jours on vit comme un tableau d’Edward Hopper il y a cet immense silence et cette lumière blanche qui dépouille plus qu’elle n’éclaire et une sourde inquiétude se glisse dans les failles comme la fumée et la pluie »
« Puis, à la bibliothèque, je tombe sur Une histoire familiale de la peur d’Agata Tuszynska qui raconte un phénomène similaire. Une fois de plus, le livre qu’il me fallait lire se glisse entre mes mains au bon moment, comme par enchantement, volant au-devant de mes questionnements intimes. »
« Comme la mémoire individuelle, la mémoire collective garde ou supprime, volontairement ou inconsciemment. Archiver c’est choisir. Décider des traces qui méritent d’être conservées. C’est un geste d’une grande violence d’effectuer ce tri entre ce qui est digne d’intérêt pour un chercheur futur et ce qui ne l’est pas. Ce qui échappe à l’archive est réputé sans importance et perdu pour toujours. »
« L’épigénétique a montré que les épreuves, les chocs, les deuils qu’ont vécus nos ancêtres ne se lèguent pas seulement par le climat familial ou la fréquentation des personnes mais marquent le patrimoine génétique qui se transmet de génération en génération. Je lis le compte-rendu de la curieuse expérience menée par des chercheurs d’Atlanta. Les scientifiques ont fait sentir des fleurs de cerisier à des souris tout en provoquant des stimuli douloureux. Ces souris se sont mise à craindre cette odeur spécifique. Plus surprenant, leurs descendants jamais soumis aux stimuli ni aux fleurs de cerisier développent eux aussi une réaction de stress et de rejet face à cette odeur. »
« Quand je ne sais que penser, j’écris. Je tente de retrouver les quelques faits en lambeaux dont je dispose, comme on dit « retrouver ses esprits ». Dans l’espoir naïf d’y voir surgir un sens. Et quand l’émotion déborde de la phrase, je l’attrape dans le vers.
Peut-être que si je l’écris ça ira mieux Je ne sais pas exactement ce que « ça » désigne Peut-être que je m’invente des nécessités un but une direction pour apprivoiser le temps j’essaie je n’ai rien à perdre Qu’est-ce que je cherche à sauver mon arrière-grand-mère ma grand-mère ma mère moi ? Ecrire est : la seule manière de regarder la réalité sans qu’elle s’abatte sur moi comme une maison en flammes la seule manière de retrouver ce qui est perdu dans les décombres »
« Quand on lui demande de parler de sa mère, elle dit qu’elle est morte de chagrin, le cœur brisé. C’est la meilleure version de l’histoire, celle qui a le pouvoir de réparer tous les dégâts. Chacun s’arrange comme il peut avec la souffrance. »
« Ce roman s’inspire d’une histoire vraie, celle du musée d’Art contemporain de Téhéran, ouvert en 1977. Un musée dont le destin est intimement lié à celui de son gardien, gamin des bas quartiers, qui a contribué à sauver et à conserver les trésors de l’impératrice Farah Diba lors de la révolution islamique de 1979. »
Ensuite, Stéphanie Perez modifie des noms, ajoute des éléments de fiction et écrit ce premier roman. On ne peut que louer l’intention de ce roman. C’est une ode à l’art, à la culture et à la liberté. Cependant j’ai vraiment peiné à trouver le rythme, la petite musique de l’écriture de l’autrice. Je n’ai pas eu de coup de cœur comme mes camarades anciens jurés du Prix Orange du Livre. Ce n’est donc pas un titre que je défendrai pour figurer parmi les finalistes même si je pense qu’il plaira à un grand nombre de lecteurs.
Je vous laisse donc découvrir l’incroyable aventure de ce jeune gardien de musée à Téhéran, Cyrus Farzadi, qui sauva de la destruction de nombreuses toiles de grands peintres occidentaux. Les passages où il s’ouvre à la peinture sont touchants. Vous pourrez vivre à ses côtés la révolution islamique et comprendre un peu mieux l’Iran.
Stéphanie Perez est grand reporter pour France Télévisions. Elle connaît très bien son sujet. Peut-être a-t-elle eu du mal à franchir la frontière de la fiction et s’affranchir de l’écriture journalistique.
Une lecture commune avec Anaïs, qui a eu le même ressenti que moi. Sa chronique est à lire sur son compte Instagram @la_page_qui_marque ou son blog.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Prologue Téhéran, mars 1979 « Dehors, en ce froid matin de 1979, Téhéran se recouvre peu à peu de noir. Plus rien de ne peut arrêter la vague révolutionnaire chargée d’écume de colère qui submerge la capitale iranienne. Le danger est là, désormais, à la porte du musée, impossible de lui échapper. »
« Cyrus se retrouve projeté au milieu de la révolution comme un bateau ivre en pleine mer, il tangue, il a du mal à garder le cap, il est saisi de nausée. La ville n’est plus qu’un long cri qui se multiplie à l’infini. – A mort le chah ! Mort aux Pahlavi ! »
« Diba, Cyrus et Reza viennent chaque jour, ou à tour de rôle, pour ne jamais laisser les tableaux seuls, ils veillent sur eux comme sur les enfants qu’ils n’ont pas. Le musée est un cocon dans lequel ils trouvent refuge. Le dernier vestige de leur monde qui s’effondre, et auquel ils s’accrochent désespérément même s’ils savent que le naufrage est inéluctable. Ils sont comme le capitaine et les matelots d’un navire qui s’apprête à couler mais qu’ils n’abandonneront jamais. »
« Des œuvres qu’on ne regarde plus sont-elles condamnées à mourir à petit feu ? »
Une femme revient dans la maison de son enfance, à Saint-Martin. Elle entre dans la maison et le lecteur visite avec elle chaque pièce. Chacune faisant resurgir des souvenirs et des odeurs. On fait la connaissance des membres de sa famille. Dans la cuisine, ce sont des odeurs de nourriture et surtout sa grand-mère qui apparaissent. Elle lui rend un bel hommage. Puis une pièce devient synonyme de dégoût et fait remonter un événement enfoui, qu’elle avait tenté d’oublier.
Après la maison, elle se promène dans le jardin, la forêt. La nature devient très présente. C’est un lieu de ressource pour elle. On assiste à sa renaissance. Cette visite est un véritable cheminement. La narratrice est une femme résolument tournée vers la vie quand elle repart de Saint-Martin.
Je découvre ce tout petit livre de 61 pages, sur le thème de la résilience. Un premier roman empli de poésie. Merci les 68 premières fois.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Préambule : « Saint-Martin, Tu es cette maison ventrue, là-bas, enracinée sur cette terre comme les arbres imposants qui t’entourent, et tu renfermes une histoire. L’idée de revenir vers toi, forte. »
Incipit : « Entre chien et loup, je pars. »
« Je me souviens de l’odeur solennelle des murs, pareille à l’ambiance sacrée des églises, de ce quelque chose de froid, de pur et de précieux. J’accédais à l’essentiel. Je ferme les yeux, je survole les différentes pièces. J’ai presque peur de ne pas reconnaître les lieux. Des souvenirs défilent à toute allure, des visages… des odeurs… des couleurs… des joies et des peines aussi. Je suis là, je suis prête. Je vais renaître et devenir. »
Dans cette cuisine où tout encore porte sa trace, j’aimerais revoir, ne serait-ce qu’en songe, cette vieille femme aux cheveux gris préparant le repas du dimanche. Elle épluchait les légumes du jardin, étêtait les gousses d’ail avec dextérité. Seule l’arthrose a eu raison de sa main à la peau fine et vieille. Le vieux couteau retirait toutes les parties croquantes et indélicates d’une laitue. Ne restaient alors que les tendres feuilles vertes et jaunes qui finissaient dans des bains d’eau fraîche.
Toutes ces odeurs de cuisson, de chair roussie, de beurre fondu, d’ail écrasé, de légumes épluchés, ces odeurs subtiles, bien particulières, de bois brûlé, de pain grillé, de café au lait chaud, toutes viennent me remémorer qu’ici, dans cette cuisine, j’ai savouré une présence. Celle de Jeanne, dite « Jeannette ».
« Le Secret est présent, je le sens, il es partout tout à coup. Le mien est verrouillé, oublié dans une valise imaginaire, cachée dans le grenier de ma maison intérieure. Je comprends enfin la raison de ce retour. La clé. Je dois faire resurgir la clé qui détient la vérité. Comme celle gardée dans la poche d’un vieux vêtement que l’on endosse chaque jour. »
J’avais vu passer ce livre dans la rentrée littéraire et je ne savais pas trop s’il s’agissait d’un roman ou d’un récit. J’ai laissé passer le temps et oublié ce titre, jusqu’à ce qu’il fasse partie de la sélection des 68 premières fois.
Ce premier roman alterne prose et poèmes. Construit avec des chapitres courts, parfois il s’agit juste d’un paragraphe. La narratrice s’adresse à sa sœur aînée, morte d’un cancer à l’âge de 30 ans. On ressent tout l’amour qu’elle a pour sa sœur. Elles ont la même mère mais un père différent. Elle évoque le rapport conflictuel avec sa mère, distante, toujours en colère. Elle parle donc de sa mère, mais aussi de sa grand-mère, de ces générations de femmes qui n’ont rien choisi. Son grand-père reproche à sa mère de n’avoir fait que des filles. En 1945, le devoir conjugal peut relever du viol, mais le mot ne s’applique pas encore. C’est une époque où le patriarcat règne en maître. Les femmes n’ont pas de droits, n’ont pas le choix de devenir mère ou non. Il y a beaucoup de questions sans réponses, sur le corps et la maternité notamment. A l’instar d’un récit intime, ce livre est bouleversant, sensible et fort. Ce premier roman, écrit par une autrice née en 1986, est issu de son retour dans son village d’enfance, dans sa maison familiale. Le livre n’est pas gai, je vous l’accorde, mais intéressant car il témoigne d’une époque, de la condition féminine, du rapport entre les hommes et les femmes. Avec son ton féministe, il prend tout naturellement place dans la collection « Sorcières » de Cambourakis.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « L’automne est doux cette année. Dans ce petit espace qui t’est dédié, entre le potager et la maison, les bambous foisonnent. Le cerisier du Japon, les rosiers et le sureau ont fleuri, les uns après les autres, et ton jardin se prépare désormais à l’hiver, entamant une mue vert sombre. Les feuilles, qui commencent à s’amasser sur le sol, dégagent une odeur réconfortante de pourriture végétale. Plus agréable que celle des décompositions humaines et animales, elle est un rappel du cycle de la vie avec lequel je peux cohabiter. Elle me prépare à l’hiver, qui reprendra les formes de celui qui avait suivi ton départ, le premier de ma vie d’endeuillée. Depuis ta mort, chaque saison a ses façons de me rappeler ma condition. »
« Les années qui ont suivi ta mort, je les ai attendues le cœur serré. Tant qu’elles reviennent, ta mort est une absence, mais pas une rupture. Le retour des hirondelles, c’est la vie têtue. C’est toi ou moi à cinq ou six ans, qui tenons tête, ne lâchons pas. C’est toi qui n’es plus, et toi qui es encore là, différemment. Leur ballet facétieux au-dessus du petit étang, en bas du hameau, m’a ouvert le cœur comme personne d’autre. La joie des hirondelles au-dessus de l’eau, c’est toi qui ne m’as pas complètement quittée. Toi qui perdures, et toi qui gagnes, malgré la mort. Le retour des hirondelles, c’est une place au monde pour mon cœur contradictoire, la possibilité de n’avoir pas à y démêler la joie de la tristesse. »
« J’ai appris, grâce à mamie en premier lieu, et puis avec les expériences, qu’avoir un utérus c’est savoir tuer, c’est savoir dire non pour dire oui à autre chose. Pourtant, l’avortement ne nous reconnaît pas ce savoir. Si on nous laissait librement tuer nos embryons, de quoi pourrions-nous bien être capables ensuite ? Aujourd’hui, l’avortement tient plus de la faveur en vérité. Une faveur que nous concèdent les législateurs, les médecins, l’industrie pharmaceutique. Tout un tas d’hommes et de femmes à qui l’ordre des hommes semble juste. Une façon de nous rappeler que nos utérus continuent de leur appartenir en premier lieu. Cette faveur, on peut s’en saisir et en faire usage quand nécessaire, mais le plus discrètement possible. Sans faire de vagues. Surtout, si l’on veut mériter son choix et conserver ce droit, il vaut mieux éviter de dire la colère ou la tristesse. L’avortement est un droit qui s’excuse d’exister, un vrai droit de femme. »
« Quand vous vous chamailliez dans la voiture, maman menaçait de vous laisser sur le bord de la route. Un jour, elle l’a fait. Vous êtes restées seules, inquiètes et en larmes sur cette aire d’autoroute, en attendant, comme vous me feriez toute votre enfance et moi la mienne, que maman se calme, que maman revienne. Je continue de me demander où, en moi, se cache le lieu depuis lequel elle n’est jamais revenue. »
« Je voulais t’écrire un livre dont on entend les pages respirer lorsqu’on les tourne. »
« Lui qui nous détestait au point d’avoir empêché sa femme de se déplacer à la naissance de leur premier petit-enfant, au motif qu’elle avait une vulve. Tu diras à ta fille qu’on ira quand elle fera un garçon. Lui qui ne s’était pas satisfait d’un, ni de trois petit-fils, et s’était encore plaint à ma mère, enceinte de moi, sa troisième fille, la dernière de ses petits-enfants. Encore une fille. Lui qui disait souvent Je suis content, j’ai épousé la femme que je voulais, qui m’a toujours été bien gentille. Notre grand-mère s’est mariée à dix-neuf ans, à cet homme qu’elle connaissait à peine. De son vivant, je n’ai eu l’occasion de la voir sans notre grand-père qu’une seule et unique fois. Il ne l’autorisait pas à sortir sans lui, sauf pour aller travailler ou faire les courses. Cette fois-là, elle a bu quelques verres de vin et elle m’a raconté toute sa vie. Elle m’a dit, en me regardant bien droit dans les yeux, qu’elle n’avait jamais aimé notre grand-père. Plus tard, maman m’a dit exactement la même chose de ton père. A quel endroit de nos corps se nous l’héritage de ces femmes dont le principal cadeau – la vérité – est aussi un fardeau ? »
« Nous sommes les héritières d’une détermination farouche, nous les descendantes des avortements ratés, des grossesses imposées. Celle-ci est indémêlable de nos douleurs et de nos rages, transmises d’une génération à l’autre comme on essore un torchon plein de sang, dans l’anonymat d’une cuisine plongée dans la nuit. »
Cyr, 35 ans, apprend coup sur coup deux mauvaises nouvelles. Son meilleur ami vient de mourir dans un accident de plongée en Thaïlande. Celui pour qui elle n’avait pas hésité une seconde à quitter Paris et à trouver un boulot à Amsterdam pour le suivre, rester près de lui. Puis elle se fait virer, l’agence lui conseille « d’explorer son potentiel », c’est une opportunité pour elle de faire autre chose, de s’épanouir ailleurs.
Elle ne trouve de réconfort qu’en montant des meubles Ikea. Cette activité lui permet de se concentrer et d’oublier, un temps, la mort brutale de son meilleur ami.
La narratrice s’adresse à son meilleur ami, comme s’il était encore là. Elle lui raconte ses états d’âme. Elle se compare à sa copine, Maud. On la sent jalouse, autocentrée sur son chagrin. Il faut dire qu’elle a déjà eu son lot de deuils. Sa sœur est morte dans un accident puis sa mère. Elle se retrouve seule, sans famille. Elle raconte des bribes de son enfance. On sent que sa mère n’a pas su l’aimer ni s’occuper d’elle, qu’elle lui préférait sa sœur.
Cyr raconte aussi sa difficulté à se faire des amis. Alors elle traînait avec sa sœur et sa bande de copains, un peu plus jeunes qu’elle. D’ailleurs elle reprend contact avec certains d’entre eux en arrivant à Paris pour l’enterrement. A Paris, Sam l’accueille et lui prête son appartement. C’est lui qui était parti en Thaïlande avec son meilleur ami pour des vacances sportives.
L’histoire tourne un peu en rond, puis Cyr enchaîne bêtise sur bêtise. Elle devient imprévisible. On la somme de grandir, de devenir responsable. Elle cherche un sens à sa vie. Et surtout elle se trouve devant une page blanche alors qu’elle doit écrire un discours pour l’enterrement de son meilleur ami.
Alexandra Matine a le sens de la formule. Elle alterne humour et cynisme, insère des mots en anglais, utilise un ton familier, plutôt jeune. Elle analyse et retranscrit très bien les sentiments, les relations entre les personnes. Son anti-héroïne est obsédée par le regard ou le jugement des autres sur une amitié (impossible) entre un homme et une femme.
Ce second roman fait 321 pages, il aurait peut-être gagné en qualité avec quelques coupes. En tout cas, j’ai aimé retrouver l’écriture d’Alexandra Matine que j’avais appréciée dans son premier roman, « Les grandes occasions ». La façon dont elle traite les thèmes du deuil et de l’amitié est intéressante. La fin est totalement bouleversante et en même temps très belle.
Pour moi, un livre des Avrils est toujours synonyme d’un bon moment de lecture.
Merci à Babelio et Les Avrils pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Je me suis fait virer parce qu’un jour, j’ai dit que j’étais malade pour ne pas venir bosser, et je me suis fait gauler. Ça ma surprise. Qu’ils utilisent cette excuse, je veux dire. Surtout que c’est eux qui, au début, m’avaient proposé de ne plus venir. « Prends tout le temps dont tu as besoin. » « On couvrira pour toi. » « Ne t’en fais pas, on est une famille. » Genre, super empathiques. Et puis j’imagine qu’ils ont perdu patience. Peut-être que j’ai poussé un peu aussi. On aurait dû se mettre d’accord dès le début sur le sens de « tout le temps dont tu as besoin ». Parce que moi, honnêtement, j’avais décidé que je ne m’en remettrais jamais. Après tout, c’était sans doute une bonne chose qu’ils me virent. J’étais devenue comme un serial killer qui veut se faire attraper par la police et qui bâcle exprès. »
« Mon chagrin est une vague infinie qui lape les plages de Thaïlande sans jamais étancher sa soif. »
« Je cherche ton ombre dans le royaume des vivants, ton souvenir dans le présent, tu n’es nulle part. »
« Ce sentiment que je ne connaissais pas et que tu m’ouvrais ce soir, c’était la sécurité. C’est pas le truc des contes de fées, la sécurité, ça fait pas passion, ça fait pas ardent, ça fait pas dévorant. Mais j’avais déjà vécu assez de choses ardentes et dévorantes, assez de choses qui donnent envie de mourir. J’ai senti ce soir-là que je pourrais à nouveau être heureuse. Parce que tu n’essayais pas de m’embrasser quand tu te penchais vers moi, parce que tu revenais quand tu partais. »
« Le chagrin est une montagne, un pli entre deux plaques tectoniques, qui croît et s’érode en même temps, mais qui ne disparaît jamais. »
« Avec une grosse cuiller métallique, il pêche une boule de fromage dans l’eau laiteuse. Il la glisse dans un sac en plastique comme ma tortue, Framboise, à la fête foraine. Quand il me le rend, la burrata est lourde et froide comme mon cœur. »
A peine ouvert je savais que ce roman allait me plaire, non pas pour son sujet mais par sa forme. Écrit à la manière d’un poème, l’autrice s’adresse à son grand-père. A l’aide de ses carnets et lettres, elle retrace sa vie dans les années 1938-1945. Le titre fait référence au vœu de son grand-père, Hyppolite, qui souhaitait témoigner de la vie dans les camps. Mais la démarche qu’il avait entreprise pour la raconter dans son « petit cahier » était trop difficile pour lui.
Céline Didier rend un très bel hommage à son aïeul, résistant puis déporté. Elle permet également de faire perdurer le devoir de mémoire. Témoigner des atrocités des camps n’est pas facile mais essentielle. La plume est sincère, directe et accessible. Un livre que l’on peut mettre entre les mains des jeunes générations.
Merci pour ce roman, une belle découverte faite grâce aux 68 premières fois.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Et si on l’écrivait cette histoire cette histoire tant de fois racontée tant de fois évoquée par bribes
Des bribes d’histoire des bouts des séquences des anecdotes
Tellement par bribes qu’on a du mal à l’écrire cette histoire à la raconter d’une traite entière »
« Tu ne nous as pas raconté beaucoup de choses sur ton quotidien de déporté Tu m’étonnes ! Comment peut-on « raconter » à des enfants à ses petits-enfants si contents d’être là en vacances chez leurs grands-parents si insouciants si souriants si heureux ici avec toi et Simone à la campagne libres comme l’air qui vivent les vrais bonheurs simples de la vie ici à Talipiat Comment veux-tu trouver le bon moment pour leur « raconter » l’horreur des camps »
« En découvrant la suite de l’histoire en lisant ces fameuses notes que tu t’étais bien gardé de jeter et qui heureusement ont été conservées je ne vais pas te cacher ma première impression à chaud la difficulté que j’ai eue à encaisser à absorber à digérer tout ça ça… ce « truc » horrible indéfinissable que tu as vécu que tu as été obligé de subir sans broncher j’ai pris tout ça de plein fouet Pas simple-simple d’imaginer son propre grand-père vivre un tel calvaire et là maintenant que faire de toute cette matière abjecte comment la traiter comment la retranscrire « le plus fidèlement possible » comment m’y prendre à mon tour pour poursuivre le travail que j’ai entrepris moi aussi pour transmettre à ma façon ce que je retiens de ton histoire comme un devoir de mémoire comme un passage de témoin »
« Tu en as vécu des journées dans ce camp plus de trois cents si mes calculs sont bons des journées interminables qui se ressemblent toutes et se renouvellent inlassablement aussi terribles les unes que les autres tu ne sais jamais si c’est la dernière toute nouvelle journée qui commence c’est du sursis c’est du rab une journée de plus où tu es encore en vie la dernière peut-être tu ne sais pas qui vivra verra »
Le jury s’est retrouvé au Café des éditeurs pour échanger et voter pour ses livres préférés. Deux ambassadrices des anciens jurés nous ont représentés : Chantal et Nathalie. Suite à nos échanges par messagerie et visio, nous avons établi une listes de 20 titres par ordre de préférence à défendre lors de ce premier rendez-vous du jury.
Pour rappel, la composition du jury :
Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
Les auteurs sont Laurine Roux (lauréate 2022), Victor Jestin, Blandine Rinkel, Luc Blanvillain, Pauline Dellabroy-Allard.
Les libraires sont Amandine Doll de la librairie de Paris et Hélène Boyeldieu de la librairie L’Armitière à Rouen.
Le comité des anciens jurés, dont je fais partie, qui compte pour une voix.
La nouveauté : le club de lecture de l’association Cité Caritas qui compte également pour une voix.
Je suis très contente que mes deux coup de cœur (le roman de Stéphanie Kalfon et de Nicolas Delisle-L’Heureux) soit dans la liste mais aussi d’autres titres que j’ai beaucoup aimé (le roman d’Isabelle Amonou et de Christel Périssé-Nasr) et d’autres encore que j’ai très envie de lire.
Ce jury littéraire est une très belle expérience pour moi. Nous avons une belle cohésion d’équipe entre anciens jurés lecteurs. Merci encore et toujours à Françoise et Montserrat pour l’organisation au top. L’aventure se poursuit !
Staline a bu la mer / Fabien Vinçon (Anne Carrière)
Prochaine étape la sélection des 5 finalistes le 16 mai. J’ai encore pas mal de lectures à faire d’ici là. Pour l’instant, j’ai lu 6 livres et 2 sont en cours. Donc 13 livres m’attendent encore dans ma PAL !
Grâce à Lecteurs.com et à la Fondation Orange je vous ferai gagner prochainement 2 romans de la sélections. Surveillez mon compte Instagram !
Une mère a une heure pour écrire une lettre à sa fille, son bébé qu’on vient de lui retirer. Elle est accroc au crack et ne peut s’occuper d’elle. Le roman se découpe en 16 mouvements et un post-scriptum. Elle raconte par bribes sa vie et fonde en elle ses espoirs. Que peut-elle lui transmettre en une heure ? aura-t-elle cette lettre un jour ? est-ce qu’elle demandera qui est sa mère ?
Ce premier roman oscille entre prose et poésie. Sara Mychkine a publié au préalable un livre de poésie aux éditions Frison-Roche Belles-Lettres en 2022. C’est une écriture très poétique qui ressort de ce roman. Une voix qui dénonce la misère des générations issues du colonialisme, le combat de l’émigration, le racisme, la violence et la misère. Elle a été victime d’inceste. Elle voit le regard des hommes et sait que son corps lui permet de gagner de l’argent pour avoir de la drogue. Elle vit un temps dans un hôtel social avec sa fille avant de replonger et de rejoindre les tentes sur la colline de Paris pour trouver du crack.
J’ai trouvé ce premier roman puissant et intéressant. Il est publié par les éditions Le Bruit du monde qui ont « pour vocation de révéler une littérature capable d’enrichir nos imaginaires et d’élargir nos horizons ».
Ce roman est certes noir et violent mais très poétique et empli d’amour. Finalement ce que recherche cette mère dans son malheur extrême, c’est un peu d’amour. Son écrit est une lettre d’amour à sa fille. Elle a une heure pour l’écrire et je l’ai lu en une heure. Et vous, avez-vous une heure pour plonger dans la vie de cette femme et mère torturée ? Aimez-vous être bousculé par vos lectures ?
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Premier mouvement « Ma douce, Tu dois être bien loin, à présent, maintenant qu’ils t’ont arrachée à moi. Et j’ai peur, tu sais ? Que tu nous laisses dans l’oubli, que tu t’absorbes dans leur monde et que tu nous regardes avec leurs yeux. Car leur monde, c’est le monde. Y est ce qui doit être. Nous, on a de la misère plein les veines, des bouts de tentes pour ciel et on chie sur leurs paliers. Puis on attend et nos cernes se creusent. La nuit finit toujours par tomber.
Ma main tremble de ne plus sentir tes cheveux plonger dans le tambour de mon cœur. Je me suis effondrée quand tu es partie, tu sais, dans leurs sirènes rouge et bleu… »
« Il s’agit de vivre. Aller de minuit à minuit, encore et encore et encore. »
« Si tu savais à quel point j’ai été égoïste en te mettant au monde. A quel point je t’ai attendue, comme si la vie, jusqu’ici, n’avait été qu’un grand désert. A quel point j’ai prié que tu m’aimes comme, jamais, je n’ai été aimée. A quel point, même alors que tu cognais sous les plis de ma chair, j’ai laissé le crack remplir toutes les brèches du souffle.
J’ai l’amour fêlé, ma douce, comme tous ceux qui ne sont pas des saints et qui, brûlant silencieusement, s’enterrent dans l’inconditionnelle solitude. »
« Pour ceux qui ne sont pas des saints, aimer, c’est comme chercher le cœur du monde dans un trou qui n’a plus de fin.
Et j’ai cherché, crois-moi, ma douce, à chaque seconde, avec la rage de Sisyphe et les gestes-orages du regard qui n’a plus peur de mourir.
Mais tout ça ne compte pas.
Il n’a jamais existé, le cœur du monde.
Sous la poitrine, il n’y a qu’un grand creux qui n’a plus de fin et des mains qui griffent les murs. Car on a beau savoir qu’aimer est une lente et inexorable chute, on ne peut cesser de lutter pour éviter de tomber tout au fond de soi-même. »
« Ma mère aimait, oui, c’était une sainte. Elle avait le nimbe que l’on a vomi et les flammes mouillées de misère, mais elle aimait.
La nuit, je l’entendais pleurer quand le père quittait son lit pour rejoindre le mien. C’est ainsi que l’enfance prend feu, dans les larmes aimante de la mère. »
« Tu sais, moi, quand je l’ai quittée, je n’ai pas su pleurer de cette manière. J’avais dix-sept ans, la clope aux lèvres, et j’arpentais les jours comme une ombre perdue. dans un tunnel sans fin. Et puis le froid, la faim, la violence des regards jetés sur les rues, les sexes dévorants de ceux qui jouissent de notre perte ont fini par tarir chaque pli de mon corps. Si tu savais comme, sur la colline, toutes, elles ont connu ceux-là. »
« Ma douce, tu portes les mains-racines de ma grand-mère et tous les espoirs des vies qui t’ont précédée. Quand tu marches, c’est leur empreinte que tu laisses sur cette terre. Ne l’oublie jamais. »
« Comme j’aurais aimé te connaître. Juste un peu avant qu’ils ne t’arrachent pour toujours à moi. C’est égoïste, je le sais, mais je suis mère avant d’être juste, je suis mère avant d’être sans toit, je suis mère avant d’être addict au crack, avant même, d’être une inconnue, je suis ta mère, ma douce. Je suis ta mère. »
« Il faut que tu te souviennes, mes arrière-grands-mères, mes arrière-grands-pères, la chaîne de souffrance infinie dont je suis le dernier maillon, la grande machine coloniale qui a réduit les terres de nos ancêtres à des éponges de sang et le chant des espoirs creux qui poussent les nôtres à prendre la mer pour retrouver la misère et la haine sous un autre visage.
Il faut que tu te souviennes, la grande machinerie capitaliste qui a fomenté la révolution industrielle et broie les rêves et esclavagise les êtres pour les recracher tas de larmes et brisures d’os un peu plus bas. »
« A l’instant où j’achèverai cette longue ligne, j’irai rejoindre le vide, comme enivrée par son odeur, puis la vie reprendra le dessus. L’ignominieuse vie. On a beau dire, c’est la seule chose pour laquelle on serait prêt à tout faire, notre vie, parce qu’on sait toujours, dans un coin reptilien du crâne, un coin fossile, qu’elle est notre seule possible pour échapper au néant. »