Un grand bruit de catastrophe / Nicolas Delisle-l’Heureux

Ce roman nous plonge dans les grands espaces du Canada, qui paradoxalement enferment ses personnages. Ils sont comme empêchés de partir de Val Grégoire. Leurs pères ont fui, abandonnant femmes et enfants. Une sorte de fatalisme s’abat sur eux. La vie est rude : chômage, alcoolisme, femmes trompées, délinquance, etc.

L’histoire tourne autour de l’amitié de trois enfants : Marco, Louise et Laurence. Ils rêvent d’échapper à leur destin et de quitter Val Grégoire. Devenus adolescents, un événement (que je vous tais pour ne pas divulgâcher) va les séparer. Les parents de Louise partent précipitamment de Val Grégoire avec Louise et ses sœurs. Louise aura pour unique objectif de revenir et de retrouver ses amis. Et puis les « circonstances » comme le dit l’auteur, changent le cours des choses.

Difficile de parler de ce roman sans trop en dévoiler. En tout cas j’ai trouvé l’histoire originale et prenante. La structure du roman également car elle n’est pas linéaire. On passe d’un point de vue à l’autre des personnages habilement, en alternant le présent et le passé. Les parties sont entrecoupées du point de vue des ouananiches, ces enfants, camarades du trio d’amis qui sont toujours restés à Val Grégoire et ont compris eux : « nous, natifs de Val Grégoire, étions condamnés à ne jamais pouvoir partir d’ici ». Peu à peu on retrace la vie de Louise, Marco et Laurence. Louise est solaire, forte, tenace, impossible de ne pas s’attacher à cette jeune fille.

Nicolas Delisle-L’Heureux dans ce second roman parle très bien de l’amitié et de l’adolescence. Il interroge la reproduction du schéma familial, le déterminisme social, peuvent-ils échapper à leur destin ? Il est aussi question de vengeance, du rapport entre femmes et hommes, de familles dysfonctionnelles, de Wendy, la sœur de Laurence, handicapée mentale. J’ai aussi beaucoup aimé les mots et expressions québécoises. L’écriture est vive et inventive, bref c’est une voix singulière. Ce roman peut paraître noir mais il se révèle aussi drôle par moment et il y a toujours une lueur d’espoir. Impossible de savoir ce que les personnages vont faire ou dire, je me suis laissée totalement embarquer, porter par la plume de cet auteur canadien. Encore une belle découverte grâce aux Avrils.

Un coup de cœur lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023 !

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Il y a trois semaines, Wendy a vu Mémère accoucher en silence dans le garage. Pas ne plainte. Les chatons sont apparus comme des gens qui se penchent pour passer une porte un peu basse, un, deux, trois, quatre. Ils étaient tellement beaux que Wendy en avait mal en arrière des genoux. »

Ouananiches I
« Val Grégoire est un rond-point d’environ cinq kilomètres. La rue Principale a la forme d’un lasso, ou d’une corde pour se pendre, ce qui influence le moral général. »

« Évelyne eut beau placer leur fils sous la gouverne d’un précepteur dès qu’ils arrivèrent à Val Grégoire, Jean-Marc n’aima pas l’école et l’école ne l’aima pas. Les descendants Desfossés seraient tous d’incurables illettrés et Jean-Marc ferait de son manque de classe crasse sa marque de commerce. Il avait grandi pour devenir alcoolique et, déjà, à pas même vingt ans, il se montrait aussi prévisible que s’il avait eu la soixantaine et des marottes. A la Brasserie du Nord, il rencontra Marie-Pierre, une grande brune malséante et écornifleuse de Baie-Comeau qui aurait pu faire actrice, mais qui avait une dentition exécrable et qui se flétrissait la peau avec la cigarette. Entre 1972 et 1978, ils préparèrent sans le vouloir le désastre à venir, engendrant coup sur coup, comme de vilains lapins, sept garçons : Ricardo, Julio, Bruno, Théo, Mario, Léo et Marco – ils expliquaient, avec le plus grand sérieux : « Le o, c’est pour l’onneur. » Marie-Pierre organisait toutes sortes d’activités afin de canaliser la testostérone manufacturée par les treize testicules de ses sept fils et Jean-Marc leur faisait boire de la bière dès qu’ils brandissaient le moindre poil. Tout ce qui survenait dans leur maison, à l’époque, était nimbé d’une aura de frénésie jaune orange et ça brûlait les yeux à regarder. »

« Plus de cinquante ans après l’inauguration de Val Grégoire, nos mères n’ont pas bougé et semblent désormais n’avoir pour seule fonction que de s’inquiéter pour nous, devenus adultes, et pour notre progéniture, sur le point de l’être. Les rues, le centre communautaire et les halls des écoles portent les noms de leurs maris, mais ce sont elles qui ont affronté les hivers du Nord et nos récidives canailles. Elles ne sont pas malheureuses, elles le jureraient, juste un peu mélancoliques – elles préfèrent le terme fragiles et contribuent à sept pour cent de l’économie pharmaceutique de l’est du pays. »

« Nous savions ses racines et sa souche, à Marco, et nous sentions depuis toujours qu’il aurait dû appartenir à un autre arbre généalogique. Il était né avec un patronyme qui était comme des cannettes vides attachées à ses jambes, ça faisait kakling-kakling partout où il passait. Sauf que sa réputation le concernait à peine. Il découlait, septième, d’une lignée guerrière, copie carbone des autres Desfossés, le même format, à la différence que, enfant, il exécrait la chasse parce qu’incapable de tuer et se portait, justicier, à la défense des plus vulnérables. Son père roulait les yeux de honte, ses frères l’assaillaient de pichenottes et il devint le préféré de sa mère. Nous l’avions vu se forcer à se transformer, nous l’avions vu commencer à serrer les poings, à regimber contre les professeurs, à chercher la pagaille. Son clan s’est soudé à mesure qu’il devenait ce qu’il n’était pas et qu’il tentait de renier une faculté dont nous étions tous dépourvus et que nous cherchons avidement depuis : l’empathie. Mais le problème avec soi-même, c’est qu’on naît sur une île minuscule dont on a vite fait le tour et que tout ce qu’on jette à la mer revient invariablement s’échouer sur le sable. »

« La vérité comme nous le comprendrions plus tard était que les seuls qui parvenaient à quitter la ville, même pour une simple petite nuit, étaient des adultes célibataires ou des parents en vacances de leur progéniture. Autrement dit, l’expérience nous démontrait peu à peu que nous, natifs de Val Grégoire, étions condamnés à ne jamais pouvoir partir d’ici. »

« Quelque chose faisait donc défaut à Val Grégoire et ça sentait tellement fort que ça débouchait les narines, mais l’origine exacte du remugle restait imprécise. Nous ignorons qui parmi nous a trouvé l’explication la plus plausible, mais nous y avons tous adhéré en bloc : nous étions nés humains, nous mourions ouananiches. »

« Comme nos parents, nous sommes des pêcheurs du dimanche, et le chômage étant endémique, c’est dimanche souvent : nous avons cultivé notre talent. Nos pères, en nous quittant, nous ont légué leurs gréements pour seul héritage. Nous connaissions donc tous, et depuis jeunes, la ouananiche dont nous aimions la chair rose et grasse. »

« Durant un certain temps, Marco et Laurence tentèrent à deux de sauvegarder ce qu’ils avaient bâti à trois, mais ce qu’on appelle les circonstances ne les avaient pas seulement détroussés de Louise, elles les détourneraient aussi l’un de l’autre. C’est comme marcher les yeux bandés dans un champ de foin très long et très plat : on dévie à coup sûr. »
 

« En quelques années, le désespoir des habitants de la région s’était mué en spiritualité de bas étage et Mercedes réussissait désormais là où, à peine une décennie plus tôt, les Fowley avaient échoué – il avait suffi de placer la transformation de l’individu au centre du culte pour remettre la même culpabilité toute religieuse au goût du jour. »

Les mots nus / Rouda

Ben est issu du quartier de la Brousse à Belleville, un de ceux qui s’enflamment en 2005 lors des émeutes des banlieues. Il tente de rassembler les quartiers de ces banlieues oubliées par les politiques des villes. Il essaye avec des mots d’exprimer la colère ressentie. On sent le rythme du slameur, rappeur et poète dans ce texte. Une bande-son se trouve d’ailleurs au début du livre.

Il a quitté ce quartier pour faire des études, pour s’en sortir. Ses parents ont divorcé et sa mère est atteinte d’un cancer. Il ressent beaucoup de difficultés à aller la voir.

Ben s’installe à Paris avec Oriane. Il raconte sa vie de couple, leur amour et aussi parfois les mots qui leur manquent pour l’exprimer. Ils s’éloignent puis se rapprochent à nouveau. Oriane part en mission humanitaire. Ben s’engage dans son quartier d’enfance, cherche sa place.

Son amitié avec deux camarades d’université, le Serbe et le Corse, est un élément important du livre. L’un d’eux trempe dans un trafic de drogue dans lequel Ben investit un peu d’argent. Puis Ben fait un tour en prison et raconte le quotidien en taule, les combines pour l’améliorer.

Un premier roman sur la condition sociale des cités, les oubliés du système politique. Une lecture que j’oublierai assez vite malheureusement, certes agréable à lire, mais qui ne m’a pas touché. Il m’a manqué un petit quelque chose. Certainement que l’écouter en lecture à voix haute doit rendre le texte plus puissant.

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« Je suis de la génération des émeutes de la faim, des guerres d’Irak, de la chute du mur de Berlin.
De la génération du pétrodollar, des tours jumelles et du tiers-monde, des grands patrons, des vrais pauvres et des fonds de pension.
Des vitres blindées, des capotes, du Sida.
Des cartes Sim et des sonneries polyphoniques.
Des suicides collectifs, des combats à mains nues,
Des écrans plats et des massacres à la machette.
Des ordinateurs de poche, des centrales nucléaires,
Des espèces en voie de disparition et des balles en caoutchouc. »

« La Brousse. 1990.
Je porte le même jean Levi’s à peu près toute l’année. C’est plus une question d’habitude que de style. J’ai jamais vraiment eu de style. Comme je suis blanc, je suis rarement retenu plus de deux minutes pour un contrôle d’identité. J’ai un physique passe-partout et la plupart des profs ont toujours eu du mal à se rappeler mon prénom.
Je m’appelle Ben. Une seule syllabe qui en appelle d’autres. Tous mes potes m’appellent Benji. Ma mère m’appelle chéri. Mon père m’appelle rarement. J’ai 14 ans et le quotidien monotone d’un collégien de banlieue. Les cours, quelques galères, et beaucoup d’ennui. Rien d’exceptionnel. Je suis plutôt petit pour mon âge, je n’ai d’envergure que dans mes rêves. Mon corps menu devient celui d’un géant lorsqu’il se pose dans l’Odysseus aux côtés d’Ulysse 31. Rien ne me destine à devenir le leader de la révolution qui va demain embraser la France. »

« Je vais avoir 22 ans et je n’ai jamais vu la Tour Eiffel de près. Rien d’inédit pour un mec de banlieue. Au-delà du périphérique, ce sont les terres du Mordor, un monde mystérieux et inaccessible. »

« J’ai pris le RER et je suis allé boire un dernier café avec monsieur Saadi. Je le remercie pour les levers de soleil que nous avons partagés. Il me répond de son sourire tranquille :
– Faut pas être en colère.
Ses yeux couleur espoir me transpercent. Je lui mens en lui disant que je ne le suis jamais. Mais sur le chemin du retour, j’ai compris que ce n’était pas un conseil qu’il me donnait. Et encore moins un service qu’il me demandait. Simplement la maxime qui lui avait permis de trouver la paix. »

« On attend.
On attend la douche. On attend la promenade. On attend qu’il se passe quelque chose. Il ne se passe jamais rien. Même pas une petite bagarre. Même pas un petit coup de couteau. Dehors, le monde fantasme la vie carcérale, mais nous survivons dans un hôtel sans étoiles, avec son ennui infini, ses nuits de demi-sommeil et ses écrans plats. Et le ciel qui nous nargue. Ça fume du shit et de la beuh de partout. Les matons le savent bien, une prison qui fume est une prison qui dort. Alors on dort beaucoup. On sort juste de nos cellules pour jouer au foot, ou pour récupérer des livres à la bibliothèque. J’ai ramené Si c’est un homme de Primo Levi à Alix, j’avais envie de lui faire découvrir ce manifeste de vie, ce récit puissant, poétique, nécessaire, qui avait durablement marqué mes années d’étudiant à la Sorbonne. »

« Devant la Brousse, un cordon de CRS est à l’affût. C’est le cas pour la plupart des quartiers de France. Des cadenas posés sur des portes qui menacent de craquer, car derrière, des masses de colère s’y agglutinent, prêtes à les enfoncer. »

« Il parle de voyoucratie, car c’est encore et toujours une histoire de mots. Mais la France a la mémoire sélective. Impensable de nommer tout ce qu’on a choisi d’oublier : la misère et l’abandon, l’insalubrité et la stigmatisation. On ne s’intéresse toujours pas aux origines de la violence. On se rattrape aux fils du sensationnel et à la puissance des images. Un jeune cagoulé qui jette une bouteille enflammée fait plus kiffer qu’une mère de famille qui se détruit la vie pour remplir des ventres vides. »

Le dernier des siens / Sybille Grimbert

Le roman se déroule en 1835. Gus se trouve sur l’île Eldey, au sud-ouest de l’Islande. Il est chargé par le Musée d’histoire naturelle de Lille de ramener un spécimen de grand pingouin pour l’étudier. L’espèce est en voie de disparition. Gus sauve un pingouin d’un massacre et l’emmène avec lui en Écosse. Peu à peu il se prend d’affection pour l’animal et se surprend à le comprendre. Il l’emmène tous les soirs à la plage et le laisse se mouvoir dans l’eau, un fil attaché à sa patte. Ce pingouin, qu’il appelle Prosp, l’amène à se poser beaucoup de questions et à remettre en questions ses pratiques scientifiques. Et s’il était face au dernier pingouin ?

Le roman interroge le lecteur. Et vous, que feriez-vous si vous aviez le dernier spécimen en face de vous ?

La lecture de ce roman donne terriblement envie d’adopter un pingouin ! Enfin il reste tout de même l’odeur à supporter ! Trêve de plaisanteries, ce roman est surtout touchant et il réussit à nous questionner tout en nous ravissant par la plume de l’autrice, très agréable à lire. Sans conteste, il s’agit d’un très bon roman de la rentrée littéraire 2022 qu’il serait dommage de manquer.

La rencontre VLEEL m’a également donné envie de lire un récit publié par Sibylle Grimbert en tant qu’éditrice des éditions Plein jour, celui de Joanna Burger, « Le perroquet qui m’aimait » où elle raconte sa relation avec son animal de compagnie. Ce sera une de mes prochaines lectures.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« De loin, seule la tache blanche de leur ventre se détachait sur la paroi de la falaise, surmontée d’un bec qui brillait, crochu comme celui d’un rapace, mais beaucoup plus long. Ils avançaient en balançant de droite à gauche ; on avait l’impression qu’ils prenaient leur temps, vérifiaient à chaque pas leur stabilité, et qu’à chaque pas ils rétablissaient leur corps par un roulement du bassin. »

« – Auguste, vous n’avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie ?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d’autres bêtes, c’était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d’une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d’un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C’était vrai : Gus ne s’était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d’abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Gus ne voulait plus penser à l’avenir de l’espèce. Son pingouin était juste un animal domestique original, une marque d’excentricité que ses étudiants admiraient et, bien sûr, son camarade. Il n’y avait pas de solution à la disparition de son espèce, un événement si grave, si colossal que mieux valait ne plus y penser et se contenter de vivre. C’était d’ailleurs pourquoi il s’occupait de flore désormais. Perdre une pâquerette lui semblait moins dramatique que la fin d’un être vivant, avec une voix et des sensations. »

La sélection des 68 premières fois 2023

J’avais tenté l’aventure en 2021 et ce fut une chouette expérience, faite de rencontres humaines (avec des lectrices et des lecteurs passionnés) et de belles découvertes littéraires. Alors je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire en 2022 et j’ai même pu aller cette fois-ci à la rencontre au mois de novembre à Paris.

Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2022 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Cette association a également d’autres projets autour de la littérature (lecture et écriture) auprès de publics éloignés, notamment dans les maisons d’arrêt. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Quel suspense ! la sélection 2023 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Il y a des premiers romans mais aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Les poumons pleins d’eau / Jeanne Beltane (Equateurs)
  • Les tourmentés / Lucas Belvaux (Alma)
  • Une araignée dans le rétroviseur / Patricia Bouchet (Parole)
  • Mourir avant que d’apparaître / Rémi David (Gallimard)
  • C’était ton vœu / Céline Didier (Lunatique)
  • Les confins / Eliott de Gastines (Flammarion)
  • Les naufragées / Manon Hentry-Pacaud (Frison-Roche Belles-Lettres)
  • Les gens de Bilbao naissent où ils veulent / Maria Larrea (Grasset)
  • Fantaisies guérillères / Guillaume Lebrun (Bourgois)
  • Biche / Mona Messine (Livres Agités)
  • Ceux qui restent / Jean Michelin (Héloïse d’Ormesson)
  • Par-delà l’attente / Julia Minkowski (JC Lattès)
  • Les enfants endormis / Anthony Passeron (Globe)
  • Lulu / Léna Paul-Le Garrec (Buchet Chastel)
  • Jean-Luc et Jean-Claude / Laurence Potte-Bonneville (Verdier)
  • Pour leur bien / Amandine Prié (Les Pérégrines)
  • La vie têtue / Juliette Rousseau (Cambourakis)
  • Patte blanche / Kinga Wyrzykowska (Seuil)

Et voici la liste des seconds romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Ceux qui s’aiment se laissent partir / Lisa Balavoine (Gallimard)
  • Fuir l’Eden / Olivier Dorchamps (Finitude)
  • Un miracle / Victoria Mas (Albin Michel)
  • Lettres à Clipperton / Irma Pelatan (La Contre Allée)

Apparemment je suis plutôt en phase avec le choix des 68 premières fois car j’en ai déjà lu 4 et ce sont de véritables coups de cœur. Ma PAL comprend la plupart des autres titres. Il y aura donc très peu d’envois de livres pour moi, mais je me réjouis de voir ressurgir en haut de ma PAL tous ces titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.

Cette année nous sommes 90 participants, un peu plus chaque année. Les livres vont voyager d’un lecteur à l’autre et les chroniques fleurir !

La liste de mes chroniques sera mise à jour au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

L’art du dressage / Christel Périssé-Nasr

C’est toujours une joie pour moi de découvrir un nouveau titre des éditions du Sonneur, une maison d’édition chouchou ! J’y vais les yeux fermés et je me laisse surprendre.

Ce roman nous plonge dans une famille composée d’hommes, le père et ses deux fils. L’atmosphère est chargée de masculinité et peut déranger le lecteur ou la lectrice. Le père est huissier de justice. Il s’appelle Marceau. A défaut d’être un soldat comme son père, mort en plein vol en 1940, il transpose son rêve sur ses enfants.

D’abord sur le plus jeune, « le collectionneur » qui réalise et aligne de nombreuses maquettes d’engins militaires sur ses étagères. Mais l’armée française ne veut pas de lui. Il est aveugle d’un œil depuis la naissance.

Alors Marceau se tourne vers l’aîné, Gilles. Il accepte la requête de son père : entrer dans la très renommée école militaire, Saint-Cyr. Mais il n’y tiendra pas longtemps face au harcèlement et à la violence des fils de bonnes familles, hautains et méprisants, qui ne voient pas d’un bon œil l’intégration de recrues sans particule.

Gilles rebondit et après le lycée civil, il trouve un moyen de satisfaire les ambitions de son père. Il intègre une école d’aéronautique. L’honneur est sauf.

Tout au long du roman, on sent l’emprise du père, comme des fils invisibles qui influencent les choix de ses enfants. Son éducation ressemble plutôt à une ode à la virilité, ou à un dressage comme le suggère le titre.

Ensuite on apprend que Gilles a une petite fille, « Boucle d’or » et une femme « exotique », Nour, une artiste qui vit à ses dépens. C’est lui qui subvient aux besoins de la famille.

Des événements de l’enfance resurgissent à certains moments du roman et font le parallèle avec ce que vit Gilles avec sa fille et sa femme, notamment sa relation avec les animaux de compagnie. Sans trop vouloir vous en révéler, la vie de famille n’est pas idyllique.

J’ai aimé l’écriture de l’autrice. L’histoire est originale et traitée comme une sorte de conte par moment. Elle aborde essentiellement le thème de la virilité. Les femmes, inférieures, sont toujours la cause du malheur des hommes, reléguées au rôle de servante. Un texte dérangeant, critique et qui fait très bien ressentir les émotions des personnages, souvent négatives.

Ce roman pose la question : Qu’est-ce qu’un homme ? Comment Gilles peut-il grandir avec un père toxique ? Quel homme deviendra-t-il ? Quel père deviendra-t-il ? à vous de le découvrir en lisant ce court et intense roman de 94 pages, plutôt glaçant ! Pas sûre qu’il plaise à tous les lecteurs, mais pour ma part je le trouve très réussi !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« L’avion Ju 87 trône sur une étagère de la chambre. Derrière lui, vingt-quatre de ses congénères sont alignés au garde-à-vous. Religieusement époussetés chaque semaine, ils pointent leur nez vers la fenêtre. Leur propriétaire en est fier, ce sont des répliques presque parfaites. Leurs détails si authentiques, si savamment reconstitués donnent une certaine tenue à la chambre, rappellent l’Histoire, son grand H. Le Ju 87 est à la même échelle que les autres, mais incontestablement supérieur. »

« Le jour de leur naissance, Marceau, leur père, a passé à chacun de ses fils un cordon au travers de la main droite et un autre au travers de la main gauche. Après la période de cicatrisation, les cordelettes, quoique fines au point de devenir invisibles à l’œil nu, solidarisées qu’elles sont avec la chair, deviennent une composante pour ainsi dire naturelle des corps. Ainsi papa Marceau indique-t-il à ses fils quelques menues orientations, aussi simplement qu’on invite un cheval à prendre à droite ou à gauche en lui caressant les rênes ou la longe. »

« Je veux te voir en grand uniforme. Je veux voir posé sur ta tête le tricorne splendide. Je veux voir battre la tangente à ton flanc. Et je te demande aussi de grossir un peu. Tu es trop fluet, j’en ai honte. Le collectionneur a mes épaules, mais toi, il faudra compenser cette étroitesse de torse qui ne peut venir que de ta mère. L’institution te fortifiera, elle connaît les techniques qui forgent un homme. »

« Le monde change, Gilles, ne cherche plus de servante. Moi-même j’en ai eu une à la maison, et tu as aimé ta mère à la hauteur de sa promptitude à ramasser les déchets que tu jetais autour de toi, je le sais bien. C’est une reconfiguration profonde que l’époque t’impose. Qui désormais nous comprendra, fils ? »

« Ne cherche pas de servante, Gilles, c’est trop tard. Ou bien fais en sorte que sa servitude soit dissimulée sous une apparente autonomie. »

« Nour veut du temps et du silence autour d’elle pour peindre ses petites merdes en confort. Elle veut perdurer dans la corbeille dorée que lui a offerte son papa, ne pas trimer comme nous, n’est-ce pas ? Offre-le lui, ce confort. Tu la tiens par la pelote et on lui pliera doucement l’échine. Elle apprendra à compenser son petit temps et son petit silence, à te les payer au prix fort. Tu l’auras, ta servante. »

Le territoire sauvage de l’âme / Jean-François Létourneau

Le roman s’ouvre avec le voyage en avion de Guillaume, jeune professeur de français, qui quitte le Sud du Québec pour le Nord. Il prend son premier poste à Kuujjuaq. Il y découvre une culture, un peuple, une autre vie. Les Inuit ont trois langues, l’inuktitut qui est leur langue maternelle, puis l’anglais pour pouvoir travailler et enfin, pour certains, le français. Guillaume doit d’abord réussir à comprendre les codes et les coutumes des Inuit pour pouvoir enseigner aux adolescents. Tout un apprentissage !

Le livre a deux temporalités, lorsqu’il est dans le passé, c’est-à-dire les 3 années d’enseignement à Kuujjuaq, le narrateur s’adresse à Guillaume en le tutoyant. Puis quand le texte bascule dans le présent, le narrateur parle de Guillaume à la troisième personne du singulier.

Pendant ces années passées dans le Nord, Guillaume fait la connaissance de Caroline, une autre enseignante, qui deviendra sa femme. Lorsqu’elle est enceinte, ils décident de rejoindre leurs familles dans le Sud et de s’y installer pour fonder leur foyer. Ils auront 3 enfants : Laure, Samuel et Marie-Claire.

On les retrouve donc 10 ans plus tard, une vie paisible faite d’histoires racontées à côté du poêle, de balades en forêts parmi les pruches et les épinettes, de camping dans la tente au fond du jardin. Ça sent bon la forêt ! Mais une menace plane, celle de la construction d’autoroutes et d’infrastructures qui démolissent les forêts. Guillaume est préoccupé par ces changements écologiques. Il est reconnaissant envers son père qui lui a transmis l’amour de la nature et l’a élevé en lui apprenant à pêcher, à vivre dans la forêt.

Le froid et la neige sont également très présents. Dans le Nord, Guillaume est initié à la chasse et part en week-end avec les autochtones. Il ne parle pas l’inuktitut et il n’y a pas de distraction sur place. Il réussit à s’intégrer à la communauté grâce au hockey. Il s’avère être un excellent joueur. Le roman donne aussi une belle place à ce sport.

Le texte est parsemé d’expressions québécoises et de noms en inuktitut, qui ne gênent pas la lecture. Au contraire, ils participent au voyage dans une culture, un pays. L’écriture est poétique. Il y a parfois des lettres ou des extraits de son journal de bord.

Une belle lecture pour ma part et un très beau voyage dans ce « territoire sauvage de l’âme ».

Replay et podcast VLEEL à venir ! Retour rapide : lors de cette rencontre, l’auteur a dit avoir vécu toutes les situations du roman. La nature y est très présente. Son personnage est conscient qu’il fait partie des hommes qui détruisent la nature. Il a également parlé de l’importance de la tradition orale chez les Inuit qui permet une transmission intergénérationnelle. Il y a un réel choc culturel et un conflit entre les langues parmi les Inuit trilingues. L’Histoire du pays est interprétée différemment par le gouvernement et donc dans les manuels scolaires. Les programmes scolaires ne sont pas adaptés aux Inuit. Tout cela engendre une perte d’identité pour les Inuit.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« L’avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l’immense territoire où tu es né. Montréal-Kuujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.
Autour de toi, des familles discutent en inuktitut. Tu ne comprends rien, n’arrives pas à distinguer à quel moment les mots commencent, quand ils se terminent. On dirait une seule et même phrase tirée d’un pays inconnu. Les parents rient entre eux, les enfants boivent du Coke en se chamaillant, surexcités par leur séjour en ville, le fast-food, les embouteillages, les magasins à grande surface. Tu aimerais leur parler, ne peux que leur sourire. »

« L’avion entame sa descente. Par le hublot, tu aperçois le village, déposé comme un jouet d’enfant sur les berges d’une immense rivière. A travers la grisaille, le crachin et le roc, les maisons colorées, typiques des villages du Nunavik, essaient d’égayer le paysage morne. Tu distingues l’aréna, ce que tu imagines être l’école, le centre communautaire. Des camionnettes et des quatre-roues en modèle réduit circulent dans les rues de gravier.
Sur la carte du Nunavik imprimée au dos de la revue, tu suis du doigt le cours de la rivière Koksoak. Elle se jette dans la baie d’Ungava, plus loin au nord. Dans ta tête, tu essaies de prononcer les noms des quatorze communautés inuit : Kangiqsualujjuaq, Kuujjuaq, Tasiujaq, Aupaluk, Kangirsuk, Quaqtaq, Kangiqsujuaq, Salluit, Ivujivik, Akulivik, Puvirnituq, Inukjuak, Umiujaq, Kuujjuarapik… Que faire de tous ces « Q », de tous ces « K » ? Quelles histoires racontent ces toponymes ?
Malgré tes diplômes universitaires, tu ignores que le gouvernement québécois de Jean Lesage, celui dont ton père a été si fier, celui qui était maître chez lui, a rebaptisé les villages inuit dans les années 1960. Port-Nouveau-Québec, Notre-Dame-de-Maricourt,Notre-Dame-de-Quaqtaq, Saglouc, Port-Lapérouse, Poste-de-la-Baleine… Quelle histoire raconte-t-on ici ? Tu n’en sais rien. Mais demain, tu enseigneras les règles des participes passés à des adolescents de Kuujjuaq. »

« Le monde sera beau jusqu’à la fin. Du moins, c’est ce que Guillaume a dit à ses enfants en les mettant au monde. C’est la promesse silencieuse et naïve qu’il leur a faite. A la merci de l’avenir, ils sont nés. Prolongeant la lignée, l’écho des chants. Jusqu’à quand ?
Couche sous la toile, Guillaume sait ce qu’il va faire de sa sabbatique : il racontera des histoires aux enfants. Il leur parlera de leurs grands-parents. De la mère qu’il n’a pas connue. De l’amour du bois de son père. Il leur dira les noms de ses anciens élèves de Kuujjuaq, leur décrira les levers de lune sur la rivière Koksoak.
Entre l’instinct du fils et la puissance des filles, il ne sait pas trop encore comment, mais il veut transmettre l’histoire d’un silence qui s’est fait, entre le Nord et ici, entre la toundra et cette prucheraie où, pas très loin de la ville, la tente se dresse. »

« Le Nord : tu y es depuis quelques semaines. Seul. Écartelé entre les frustrations de l’école et l’ennui de ton appartement. Tes élèves ridiculisent tes réflexes de gars du Sud, de Qallunaaq qui pense savoir comment se passe un jour d’école parce qu’il est diplômé en enseignement du français au secondaire. Tu n’es pas capable de prononcer leurs noms de famille, il t’a fallu des jours avant de comprendre qu’ils disent Oui en ouvrant les yeux, Non en les fermant. Qu’est-ce qui t’a mené ici, chez les Inuit de Kuujjuaq, sur les berges de la rivières Koksoak ? »

« Pendant ton séjour là-bas, tu as mangé du muktuq, de la viande de béluga crue. Les gars t’ont suggéré d’ajouter de la sauce soya. Du sushi de baleine ! Tu as mâchouillé le morceau de gras pendant dix minutes avant de te résoudre à tout avaler. Tes coéquipiers, eux, se régalaient. Le morceau de chair blanche avait été déposé sur une boîte de carton dépliée, directement sur le plancher de la cuisine. Les gars se découpaient de généreuses portions à l’aide des uluit, ces couteaux en croissant de lune. Les Inuit mangent du spaghetti assis à la table, mais leur nourriture traditionnelle, leur country food, ils la mangent par terre, comme s’ils étaient dans une tente ou un igloo. »

L’annonce / Marie-Hélène Lafon

Paul, agriculteur de 46 ans vivant à Fridières dans le Cantal, passe une annonce pour trouver une femme pour partager sa vie. Annette, 37 ans mère d’Éric, séparée de son conjoint alcoolique et en détention, répond à son annonce et décide de quitter Bailleul dans le Nord pour s’installer à Fridières.

Mais dans la ferme de Fridières vivent également deux oncles, vieux et acariâtres, ainsi que la sœur de Paul, Nicole, pas commode non plus. C’est elle qui régente la maison, organise les repas, s’occupe du linge. Les 3 hommes ne savent pas faire ces choses-là.

On se parle peu mais on en pense pas moins. Les regards peuvent être lourds et tranchants. On se jauge, enfin on jauge Annette. En tout cas Annette et Eric ne sont pas accueillis à bras ouverts par les oncles et la sœur, mais plutôt avec méfiance.

Paul a aménagé l’étage. Ils ont une cuisine américaine, alors ceux d’en-bas les surnomment les Américains. Il n’y a que la chienne, Lola, qui se laisse apprivoiser facilement par Eric. Il semble avoir un don avec les animaux. Ces deux-là deviennent inséparables.

Mais ne perdons pas de vue que ce roman parle surtout de Paul et d’Annette, d’une possible histoire d’amour entre deux êtres qui ne se connaissent pas et se découvrent.

Publié en 2009, on retrouve les thèmes chers à l’autrice. J’ai trouvé ce texte dense, construit avec de longues phrases, parfois sans virgules. J’avoue préférer le dernier roman de Marie-Hélène Lafon où l’écriture est plus à l’os. Je poursuis ma #lafonmania en lecture commune avec Delphine et Agnès. A bientôt donc pour une nouvelle chronique !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

« Il faudrait s’arracher du corps cette habitude que c’était de s’occuper de tout, de régner sur ses hommes, les trois, par là, par les tissus propres et doux rassemblés préparés pour la semaine. Nicole l’avait senti dès le début, dès les premiers mots, quand Paul avait parlé des travaux qu’il allait entreprendre pour installer en haut une cuisine. La personne qui viendrait aurait tout son matériel, et l’électroménager, c’était une personne déjà équipée, indépendante, là où elle habitait dans le Nord avec son fils. Paul avait dit une cuisine sans cloisons, ouverte, américaine ; et cet adjectif, relevé par une Nicole sourdement effarée de l’invasion dont était menacé son territoire, fut aussitôt enrôlé par les oncles pour désigner, au pluriel et en bloc, les deux impétrants, les formidables, les Américains qui à l’avenir mangeraient avec Paul, dans une cuisine de même nationalité, en haut, tandis qu’eux, les trois, les frustes Gaulois, les Cantalous préhistoriques, n’en mangeraient pas moins, aux mêmes heures et en bas, dans leur cuisine française. »

« Nicole était la gardienne de Fridières, la grande prêtresse de cette religion du pays, ramassé sur lui-même, clos et voué à le rester autant par les fatalités de sa géographie et de son climat que par les rugueuses inclinations de ses habitants. On finirait au mieux par être toléré à Fridières, on n’y serait pas accueilli, en dépit de Paul et de tout son bon vouloir d’homme pacifique et résolu. »

Un jour, ma fille a disparu dans la nuit de mon cerveau / Stéphanie Kalfon

Emma est professeure aux Beaux-Arts de Paris, son mari Paul est pianiste concertiste. Ils fêtent les 8 ans de leur fille Nina. Ce soir-là ils l’emmènent à la fête foraine. Un moment d’inattention et leur fille disparaît. La mère et la fille ont un lien très fusionnel. Viennent alors les heures d’angoisse et de recherches. Au petit matin la police les appellent. Ils ont retrouvé Nina. Le couple part alors au commissariat chercher leur fille. Mais les retrouvailles sont moins joyeuses que prévu. Emma se tient sur la réserve. Elle ne reconnaît pas sa fille. Le doute s’insinue en elle.

Cet événement est le déclencheur qui fait ressurgir de son enfance un traumatisme, des secrets de famille. L’ambiance est glaçante. On s’attache à tous les personnages, aussi bien à cette mère désespérée qui cherche sa fille qu’à cette petite fille qui recherche désespérément l’amour de sa mère. Le livre interroge sur ce qu’est l’amour maternel.

J’ai aimé les références à l’art dans les propos d’Emma. D’ailleurs, la narratrice est Emma. C’est elle qui raconte les émotions qu’elle ne ressent plus, les élastiques des cheveux de sa fille qui ne sont pas les mêmes qu’avant sa disparition, sa relation de couple qui se délite, etc.

L’écriture est maîtrisée. On se retrouve complètement plongé dans la tête de cette femme. Même si le titre en dit beaucoup, il y a encore des éléments à découvrir tout au long de la lecture. Oui ce n’est pas un livre drôle, je vous l’accorde mais quand c’est très bien écrit et que le sujet me happe, c’est une très bonne lecture pour moi. Un roman puissant et prenant qu’il m’a été difficile de lâcher et que j’ai dévoré en l’espace d’une journée. Bref un premier coup de cœur dans mes lectures pour le Prix Orange du Livre 2023.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai perdu ma fille Nina la nuit du neuf novembre deux mille vingt-deux, date de son anniversaire. Pour ses huit ans, Paul et moi l’avions emmenée dans une fête foraine. Les stands étaient dressés sur le parking d’un hypermarché en périphérie de la ville. A l’époque se trouvait un chantier en contrebas et d’imposants travaux. Je me souviens des grues au long cou, d’une forêt immobile, de la joie de Nina quand elle a aperçu la Grande Roue. « Ce qu’elle a grandi, la petite ! » a dit Paul. Avant la naissance de ma fille, je ne connaissais pas la taille de mes rêves, je veux dire, leurs dimensions réelles. Grâce à sa présence, j’ai pu mesurer leurs étroitesses, leurs immensités et, parfois aussi, leurs inaccomplis. Nina tient entre ses mains mes forces vives : pour elle, je peux dépasser l’impensable. »

« Nos mains se rencontrent, elle me remercie, n’empêche, aucun contact, nos peaux sont silencieuses, entre ma fille et moi ce n’est qu’un rien qui passe. Je suis déçue. Quand j’essaye de comprendre, j’achoppe sur une fourche logique : ou bien j’ai un sérieux problème, ou bien nos retrouvailles sont ratées. Je bute, oui, mais mon cerveau trouve une sortie et s’ouvre malgré moi vers une troisième voie d’explication : si je ne ressens rien, c’est parce que ce retour est une fiction. Contrairement aux apparences, je n’ai pas retrouvé ma fille ! »

« Je suis professeure de peinture aux Beaux-Arts de Paris, j’ai l’œil, je sais identifier mon enfant comme un artiste reconnaît les différences entre le tableau qu’il a peint et celui qui a été parfaitement recopié par un faussaire. Les anomalies, les erreurs du copiste, aussi subtiles soient-elles, sautent aux yeux du peintre car il est lié à son œuvre par une inaliénable familiarité. »

« Les familles sont fragiles je trouve, comme les châteaux de cartes. Il suffit que quelques neurones cessent de jouer leur rôle miroir pour que la familiarité qui nous lie aux autres s’évanouisse. J’ai cru que c’était la nuit qui avait englouti ma fille, mais cette nuit avait eu lieu en moi. Mon cœur était juste, mais mon cerveau avait faux. »

« A la maison, jour après jour, l’atmosphère familiale s’épaissit et se leste d’un supplément gravité sans chantilly. Ce que nous avons le plus en commun ce n’est plus un foyer, mais d’avoir perdu le sens de l’humour. Nous vivons beige. »

« – ça va madame ?
– Je ne sais plus. Depuis l’anniversaire de ma fille, je vis dans un cauchemar sans fenêtre et j’aimerais que quelqu’un m’aide à en sortir. »

« Un jour, un passant me dit :
– Je sais ce que vous vivez, ça porte un nom, il s’agit d’un deuil. Un deuil blanc.
– Blanc ?
– Oui, c’est quand la personne qu’on a perdue n’est pas morte, elle existe encore, mais on ne la retrouvera jamais.
Blanc. Cette pensée me jette dans le vide. »

« Les enfants sont des frontières, dit-on, ils nous apprennent où sont nos limites, ils sont nos ombres portées mais portent aussi nos ombres. »

L’aventure du Prix Orange du Livre continue !

En tant qu’ancienne jurée du Prix Orange du Livre j’ai pu intégrer le jury du prix Orange du livre 2023 et rejoindre le Comité du côté de chez POL. Notre comité comptera pour une voix dans le jury 2023.

Je retrouve avec plaisir deux de mes camarades, Geneviève et Julien, mais également d’autres anciens jurés que j’ai pu croiser en 2022. Et comme c’est une grande famille, j’ai pu faire la connaissance d’autres lecteurs et lectrices passionnés qui ont également eu la chance de participer à cette aventure humaine et littéraire.

Notre comité va essentiellement fonctionner en visio et nous avons reçu des fichiers PDF pour la majorité des livres. Ce côté lecture numérique me fait un peu peur. Lire sur liseuse (fichier epub), OK pour moi, mais lire des PDF c’est d’un inconfort pour la lectrice que je suis. J’espère que je vais arriver à surmonter ce challenge !

Le jury

Le jury est composé de 16 personnes : 6 auteurs, 2 libraires et 6 lecteurs + le comité des anciens jurés + 1 nouveauté :

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Laurine Roux (lauréate 2022), Victor Jestin, Blandine Rinkel, Luc Blanvillain, Pauline Dellabroy-Allard.
  • Les libraires sont Amandine Doll de la librairie de Paris et Hélène Boyeldieu de la librairie L’Armitière à Rouen.
  • Les lecteurs : Dominique Gasquet, Nathalie Ghinsberg, Pascal Gillet, Clémentine Mermillon, Florence Mur, Raphaël Trujillo.
  • Le comité de lecture composé d’un vingtaine d’anciens jurés qui comptera donc pour une voix.
  • La nouveauté : le club de lecture de l’association Cité Caritas qui comptera pour une voix également.

Le prix

Comme les années précédentes, les livres éligibles sont parus entre le 1er janvier et le 31 mars 2023. Il s’agit uniquement de romans en langue française et publiés en France. Les auteurs connus sont écartés pour laisser émerger de nouveaux talents. Le prix est doté de 15 000€.

Les dates à retenir pour cette 15ème édition

  • 17 mars : sélection des 20 livres
  • 16 mai : sélection des 5 livres finalistes
  • mi-juin : soirée de remise du Prix à Paris

Avez-vous déjà participé à un jury littéraire ?

En savoir plus

A lire sur le site lecteurs.com :
Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2023
Qui sont les auteurs et libraires membres du jury du Prix Orange du Livre 2023 ?

Au départ, nous étions quatre / P.E. Cayral

Ce roman débute avec un incipit fort, la naissance de quatre bébés. Ce moment utérin est raconté à la manière d’une bataille dont il y aura 3 garçons nés et un bébé mort-né. Cette mort marque inconsciemment la vie et les choix des autres frères qui ne savent pas qu’ils étaient quatre au départ.

Le lecteur plonge alors dans la vie de cette famille en Bretagne, entre la ferme et la plage, on voit grandir les triplés. Dans ce roman choral, les personnages s’expriment à tour de rôle : Léa la mère perdue dans ses livres (des pléiades qu’elle relit sans cesse, son refuge), Luc le père occupé par le travail à la ferme, leurs fils PS, Gil et Gus, Fleur/Fuego leur amoureuse, etc.

Grégoire, Greg, est surnommé PS pour « Premier sorti » ; il est donc l’aîné. Il devient militaire et part souvent pour des missions dangereuses de 6 mois. Gustave surnommé Gus travaille dans une entreprise de lingerie dans une ville. C’est le plus sensible des 3 frères. Gil alias Gilles reste à la ferme et reprend l’exploitation agricole. Fleur rebaptisée Fuego par PS est infirmière et va panser les plaies de cette famille. Elle est née à La Réunion et vient faire ses études en métropole, en Bretagne, où un cousin de son père habite. Il y a d’autres personnages, 11 en tout, que je vous laisse découvrir. En tout cas le nombre de personnages ne nuit pas à lecture et on arrive à suivre le fil du roman et des vies de chacun(e).

Ce livre parle des choix de vie, des rôles imposés, du fait d’être prisonnier de ce que les autres projettent sur nous, et puis de l’absence. Le cycle de la vie est aussi la structure de ce roman, à travers les tranches de vie des triplés : l’enfance, la fratrie, l’amitié, le choix des études, les premiers amours, la vie professionnelle, les échecs, les deuils, etc. Un roman emplit d’humanité mais qui peut être sombre par moment, surtout dans les derniers chapitres. J’ai été totalement submergée par les émotions à la fin, ce qui me laisse penser que je me suis également totalement attachée aux personnages.

Dans chaque chapitre il se passe quelque chose mais on peut aussi les lire comme des nouvelles tellement elles sont bien écrites et riches en détails. L’auteur a écrit plusieurs nouvelles avant ce premier roman. Il est habitué des concours de nouvelles qui lui ont donné une énergie pour continuer à écrire.

Lors de la rencontre Vleel, il a indiqué avoir écrit ce roman à partir d’une phrase de Gus : « je cherche à vivre seul, je mange ces cerises confites à l’irrésistible goût de colle et j’achète mes rouleaux de papier toilette à l’unité. »

P.E. Cayral est un pseudonyme. Cayral était le nom de plume de son grand-père qu’il a repris. Et P.E. signifie « peut-être ». Il espère qu’il est peut-être un artiste, comme son grand-père.

Un premier roman original avec une très belle plume, qui figure parmi les 10 finalistes du Prix VLEEL 2022.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Greg
« Ce moment-là, Fuego, c’est au-delà de la guerre, tu comprends. L’au-delà de la mission pourrie qui ne fait qu’empirer. Voilà : des coups de boutoir nous coincent à plusieurs dans cet abri où nous venons de nous réfugier en précipitation. Dehors, ça castagne sec. J’étouffe. Nous y sommes sans doute en sécurité pendant un moment, mais nous sommes trop nombreux, assis, debout, empilés les uns sur les autres. Je me demande à chaque pression au-dessus de ma tête comment je vais supporter la prochaine suffocation. Nous toussons chacun à notre tour en recrachant nos glaires.
Depuis combien de temps ? Je ne sais plus. Je n’ai pas le choix ; c’est ma condition, c’est ma vocation. Supporter l’extrême. Toute ma vie, je le sais, est tendue vers l’extrême. Depuis son tout début. »

Léa
« Elle avait été bibliothécaire dans un lycée. Enfant, je m’amusais à compter les livres qu’elle avait lus en égrenant les fiches qu’elle avait faites sur chacun d’eux. Mais je m’y perdais. Elle régnait sur une dizaine de longues boîtes en plastique gris remplies de bristols à carreaux. Elle y écrivait les résumés et un avis personnel, à l’encre bleue, avec une codification savante pour des consultations à plusieurs entrées. Ma mère me racontait ses déboires à faire lire les adolescents du lycée. Ils avaient, selon elle, une « panne d’envie ». Ou étaient orientés vers d’autres désirs. La littérature n’était même pas un point à l’horizon de leur flemme ; ils n’étaient pas curieux. La description détaillée de cette misère intellectuelle et de cette absence de soif était la manière qu’elle employait pour me pousser à lire – manière qui, à dire vrai, fonctionnait plutôt mal. Je lisais peu, et même plus du tout depuis mon mariage avec Luc. J’avais été emportée par la grossesse, la naissance et l’éducation des garçons, le travail à la ferme, le soin régulier des animaux, toutes ces activités physiques qui vous poussent plus à subir qu’à prendre votre temps. Et je n’en souffrais pas, d’ailleurs. Mais là, accroupie dans cette bibliothèque, les doigts tout poussiéreux, ouvrant ces cartons un à un, le nez dans leurs parfums de cuir sec et de papier, la lecture me revenait comme une nécessité – et ma mère comme un soleil dansant aux falaises de Capri, l’île où elle m’avait dit que, si elle se souvenait bien, j’avais été conçue. »

Léa
« Quand je les ai en main, vous voyez, je tords la peau de leur couverture qui se greffe à ma paume. De leur papier si fin monte le vent des mots, le silence me prend et m’emmène dans des recoins de mondes inattendus. Ils m’envoient des messages ; je leur donne mes pleurs et mes sourires chaque fois renouvelés, chaque fois différents. Il n’y a pas deux lectures pareilles, les mots changent et se nuancent, même dans les phrases que je crois connaître par cœur. Je pense qu’ils muent tout autant que je prends de l’âge, et ils sont de plus en plus à moi comme je suis de plus en plus à eux. Avec le temps, avec ces relectures répétées, j’ai compris : ce sont ces livres qui me tiennent debout. Ce sont eux qui me lisent. En eux je comprends mon histoire. En eux je me connais ! »

PS
« Je suis le frère aîné ; enfin pré-né, puisque juste avant Gil et Gus. Mon vrai prénom est Grégoire, mais on m’appelle PS parce que je suis le Premier Sorti du ventre de ma mère.
Elle nous racontait que, si j’étais devenu militaire, c’était par vocation prénatale ! J’étais né coiffé de la membrane fœtale, mes cheveux longs et noirs étaient lissés : on aurait dit qu’un aide de camp venait de me peigner. Et mon premier vêtement, minuscule, avait trois boutons de corne et un petit galon rouge en couture aux épaules : une prémonition !
Je me suis souvent demandé si Gus n’était pas cet aide de camp, tant il se mettait toujours à mon service, sans le vouloir – un choix, inconscient et répété tout au long de notre enfance. Il était là pour retrouver mon jouet fétiche, mes chaussures perdues, mon pistolet en bois que notre père m’avait taillé à grand coups de canif, la cuillère qui me manquait pour manger mon yaourt… Il était mon complice serviable, invisible et permanent, à l’affût de ce qui pourrait me manquer, ou, peut-être, pour m’arracher un sourire étant donné mon penchant certain pour les choses bien faites, bien rangées. Avec son aide invisible, je brillais un peu mieux aux yeux du paternel dans tout ce qui relevait de la discipline.
était-ce le lot des aînés, et particulièrement ceux d’une fratrie masculine ? Il était le dernier, il jouait à l’opposé le rôle du petit, celui qui rend service pour se faire pardonner d’être le plus attendrissant, et le premier au compteur des câlins. »

PS
« Mes parents s’offraient même un dîner au restaurant la veille de chacune de nos retrouvailles. Gus m’avait raconté ce que mon père lui avait dit :
– Tu sais, la veille, c’est presque mieux. C’est ce moment savoureux où l’on sait que ce qu’on attendait depuis longtemps va survenir le lendemain. On peut sourire pour soi seul, relâcher un moment la tension. C’est rassurant ; la sécurité d’une certitude, même passagère. Le temps entre le moment présent et l’arrivée de PS n’est plus que d’une nuit. Avec ta mère, tu sais, on a aussi besoin de profiter de la veille. Peut-être fait-elle moins mal que le jour J. Parce que le jour J, il parle autant de retrouvailles que de nouveau départ. »

PS
« Le quotidien des couples peut être machinal ; le leur s’était teinté de froideur dissoute dans l’inquiétude permanente. Poncés par cet état d’alerte, ils s’usaient à la possibilité d’un coup de téléphone, cet appel qui parlerait de blessure grave ou de corps qu’il faut rapatrier. Celui annonçant mes retours, toujours décroché par ma mère dans la fébrilité, les soulageait un peu. Mais c’était un sursis qui soudait leurs vertèbres chaque fois un peu plus. »

PS
« Alors, elle plongeait plus profond dans ses pages de livres pour éviter de se laisser surprendre ; Gus et Gil la voyaient murmurer les phrases qu’elle connaissait par cœur. Après, elle m’accueillait en me serrant longuement dans ses bras, les yeux clos, tout en me déclarant : « Mon Saint-Exupéry, je sais que tu n’aimes jamais tant la ferme que dans les sables du désert ! Tu es comme lui ! Elle avait tout compris. »

Gus
« Depuis ma rupture avec Jéromine, je rétrécis. Je cherche à vivre seul. Je me nourris de ces cerises confites à l’irrésistible goût de colle, et j’achète mes rouleaux de papier hygiénique à l’unité. »