Une farouche liberté / Gisèle Halimi

Le livre est paru l’année dernière, en 2020. Des images d’archives du procès de Bobigny ont été largement diffusées. Même sans avoir lu son livre, vous avez forcément entendu parler de cette femme franco-tunisienne. Elle est morte en juillet 2020, à l’âge de de 93 ans. A l’écoute de ce livre audio, je découvre une femme incroyable aux mille vies et combats. Un exemple à suivre pour les générations à venir. D’ailleurs Audiolib autorise l’écoute de ce livre audio en classe 😉

Dans cet entretien avec Annick Cojean, Gisèle Halimi raconte son enfance, ses premiers combats féministes à la maison, refusant de servir ses frères et entamant une grève de la faim. Elle remarque et pointe les différences de traitement entre les filles et les garçons. Elle ne supporte pas l’injustice et toute sa vie elle s’y opposera.

Dès son plus jeune âge elle se débrouillera pour obtenir une bourse et continuer d’aller à l’école. Une fois son bac en poche, en août 1945, elle partira à Paris faire des études de droit et de philosophie qu’elle réussira. Elle deviendra donc avocate, témoin engagée. Déjà consciente que pour « se sauver » et ne pas être humiliée, il fallait qu’elle soit « indépendante économiquement », qu’elle ne soit pas une « quémandeuse » comme sa mère et toutes les femmes de son entourage.

Une femme de conviction qui aura le même message que Simone de Beauvoir ou Simone Weil : « se battre est un devoir, tendre la main aux autre femmes une responsabilité, convaincre les hommes de la cause une nécessité ».

Cette héroïne sera sur tous les fronts, aux côtés des femmes violées accusées de délits pour avoir avorté, auprès du FNL lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie et de la Tunisie. Elle se présentera en politique car pour changer les lois (égalité professionnelle, lutte contre le viol, avortement), il faut que les femmes participent à l’écriture de ces lois.

Elle a toujours beaucoup lu : « les livres me donnaient confiance (en mon avenir) et force (pour résister au poids accablant d’être née femme, un être humain de seconde zone) ».

Elle partage quelques moments d’intimité avec ses trois enfants (que des garçons, elle regrettera de ne pas avoir eu de fille), son mari et quelques anecdotes avec Sartre, Beauvoir, Françoise Sagan, Aragon, Elsa Triolet, Guy Bedos.

A la fin du CD, on peut écouter sa plaidoirie lors du procès de Bobigny en 1972, où elle avouera avoir elle-même avorté à l’âge de 19 ans. Un procès où « les hommes jugent et ne savent rien de la vie des femmes ».

Une femme insoumise, rebelle et courageuse qui voulait tout simplement « changer le monde que je trouvais si mal fait ». Les derniers mots du livre sont : « On ne né pas féministe, on le devient. »

Merci à Babelio pour cette lecture/écoute passionnante, ainsi qu’à Audiolib.

Ce texte est lu et incarné par Françoise Gillard.

Morceaux choisis :

« Soyez libre, la maternité n’est ni un devoir ni l’unique moyen d’accomplissement d’une femme, elle mérite réflexion, considération sans aucune autocensure. Pourquoi faire un enfant ? Ce doit être une décision prise en liberté et en responsabilité. Un engagement réfléchi et lucide. N’ayez pas peur de vous dire féministe ! »

« Misez sur la sororité. Désunies, les femmes sont vulnérables. Ensemble, elles possèdent une force à soulever des montagnes et convertir les hommes à ce mouvement profond. Le plus fascinant de toute l’histoire de l’humanité. »

Note : 5 sur 5.

Le parfum des fleurs la nuit / Leïla Slimani

Ce n’est pas le premier livre de la collection « Ma nuit au musée » que je lis, mais j’ai été totalement happée par celui-ci. Je crois que Leïla Slimani est en train de devenir l’une de mes auteures chouchous.

Leïla a rendez-vous avec son éditrice. Mais elle veut se concentrer sur son manuscrit en cours et elle a d’ores-et-déjà décidé qu’elle refuserait toute proposition. Alina Gurdiel lui propose de passer une nuit dans un musée : « dormir au sein de la Punta della Dogana, monument mythique de Venise, transformé en musée d’art contemporain ». Elle se surprend à accepter. Elle a envie d’être enfermée, de faire l’expérience de se retrouver emprisonnée, comme l’a été son père, suite à un scandale politico-financier au Maroc.

L’écrivaine nous invite dans son intimité : « A Paris, la pièce qui me sert de bureau est petite et sombre, étroite comme un nid. J’aime écrire la porte fermée, les rideaux tirés. »

Elle nous raconte son enfance et surtout son père. Il reste un mystère pour elle mais cette nuit lui permettra peut-être de se rapprocher de lui. Il est mort en 2004, peu après sa libération.

« Il y avait en lui un mystère et dans notre relation quelque chose d’inachevé. Des mots qui n’ont pas été dits, des expériences qui n’ont pas été vécues. Il était ma famille mais il ne m’était pas familier. »

Dans ce texte, elle croise littérature et art contemporain, cite de nombreux auteurs : Emily Dickinson, Roberto Bolaño, Paul Morand, Virginia Woolf, Roland Barthes, Etel Adnan, Pasolini, Louise Michel, Ahmet Altan, Marguerite Duras, Paul Auster, Montherlant, Aragon, Hemingway, Tolstoï, James Baldwin, Salman Rushdie, Camus.

Elle parle de la condition féminine au Maroc quand elle était enfant. De la façon dont ses parents l’ont élevée, ainsi que ses sœurs.

« Cela fait vingt ans que j’ai quitté mon pays. Parfois on me demande ce que je pense de cet exil mais je refuse ce mot. Je ne suis pas exilée. On ne m’a pas forcée, je n’ai pas été poussée par les circonstances. J’ai trouvé à Paris ce que j’étais venue chercher : la liberté de vivre comme je l’entendais, de m’asseoir pendant des heures à une terrasse de café pour y boire du vin, lire et fumer. »

Elle écrit que c’est la mort de son père qui l’a poussée à devenir écrivain, « à écrire avec rage ». Elle inventait « des mondes dans lesquels les injustices étaient réparées, où les personnages étaient vus pour ce qu’ils étaient et n’étaient pas prisonniers de l’image que la foule s’en faisait. »

C’est beau, nostalgique, généreux, plein de poésie et d’amour. Quant au titre, je vous laisse découvrir sa signification dans les pages du livre.

Merci Leïla Slimani d’avoir partagé avec nous un peu de vous, vos souvenirs, votre réflexion sur l’écriture, l’identité. C’est passionnant !

Merci à Netgalley et aux éditions Stock pour ce magnifique moment de lecture. Un véritable coup de cœur qui va rejoindre ma bibliothèque.

Note : 5 sur 5.

Sept gingembres / Christophe Perruchas

Ce premier roman raconte la chute d’un quadragénaire, Antoine, directeur général d’une agence de publicité parisienne. Les chapitres alternent entre « Dedans » (dans l’hôpital psychiatrique de Ste-Anne où il rend visite au frère d’un ami d’enfance), « Dehors » (sa vie à l’agence, avec sa famille et ses amis) et les « gingembres ». Christophe Perruchas explique en préambule que le gingembre dans la cuisine japonaise traditionnelle sépare les plats et « permet au palais de retrouver une certaine virginité entre deux saveurs. […] Ici, les gingembres voudraient faire la même chose, mais, bien sûr, n’y parviennent pas. »

Nous sommes en pleine vague MeToo. Antoine reçoit la visite d’un inspecteur du travail. Il mène une enquête pour harcèlement moral suite à une tentative de suicide de la directrice commerciale, Léa, 32 ans. Pendant cet entretien, Antoine va fixer l’inspecteur du travail, le déshabiller du regard. Chaque femme qu’il croise dans la rue ou en réunion, il la détaille physiquement, décrit au lecteur ses fantasmes. C’est un homme de pouvoir, obsédé et totalement dans le déni de son attitude perverse.

« Il n’y a pas de harcèlement ici et il n’y en aura pas. On règle les choses entre gens civilisés, on trouve des solutions humaines. »

Au début, son patron le soutient :

« Je te connais Antoine, je sais comme tu peux être lourd en fin de soirée, comme tu aimes les femmes, comme tu te sens bien dans l’ambiguïté. Mais de là à t’accuser de harcèlement, au pire, une vanne toute naze, qui tombe à plat, on n’est plus en 95, parfois ça passe mal. Mais harcèlement, non. »

Il a une femme et deux enfants, une vie très instagrammable. Mais peu à peu il sent qu’il se déconnecte du monde qui l’entoure et n’écoute que la voix dans sa tête. De l’extérieur, personne ne remarque ses absences. Il sait donner le change lors des réunions. Il y a beaucoup d’anglicismes et de jargon liés au métier d’Antoine, surtout lorsqu’il se rend à un salon professionnel ou un séminaire. Le monde de l’entreprise et le milieu de la publicité en prennent pour leur grade. Christophe Perruchas est d’ailleurs issu de ce milieu.

Antoine entretient une relation avec sa secrétaire qui n’arrive pas à croire les choses horribles qu’on raconte sur lui. Il lui répond que tout est faux et disproportionné.

« L’époque est pourrie, on ne peut plus rien dire, même les écrivains sont emmerdés, scrutés, jaugés, tu sais qu’il existe des sensitive readers, des lecteurs des minorités qui lisent à la chaîne et qui font des rapports »

Les chapitres s’enchaînent et on se laisse happer par l’histoire de ce prédateur sexuel. Après avoir refermé le livre, je ne saurais vous dire si j’ai aimé ce livre ou pas. J’ai certainement été perturbée de me retrouver dans le flot continu des pensées obsessionnelles de sexe de ce personnage antipathique. Un roman intéressant, dérangeant, bien écrit, mais pas un coup de cœur pour moi. En tout cas il sonne juste et ça n’en est que plus troublant.

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture.

Note : 3 sur 5.

L’homme qui plantait des arbres / Jean Giono

Jean Giono a écrit cette nouvelle en 1953. Puis en 1957, il a donné ses droits gratuitement pour toutes les reproductions de ce texte. Il était déjà bien en avance sur les Creative Commons !

Il s’agit d’une sorte de manuel pratique montrant que des « petits gestes, répétés jour après jour avec patience, peuvent changer un coin du monde ».

Un homme effectue une randonnée et ne trouve pas d’eau. Il traverse un village en ruine et rencontre un berger. Ce dernier lui tend sa gourde pour boire puis l’invite dans sa ferme. Après avoir partagé sa soupe, il lui offre un endroit pour dormir car le prochain village est à plus d’une journée de marche.

Le berger s’appelle Elzéard Bouffier. L’homme le voit trier avec minutie des glands et les compter. Il est intrigué et lui demande ce qu’il fait. Elzéard va planter les 100 glands le lendemain sur une terre qui ne lui appartient pas. « Depuis 3 ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté 100 000. » Et 100 000 chênes vont pousser ! Il va aussi planter des hêtres et des bouleaux.

L’année suivante, la guerre de 14-18 éclate. L’homme part à la guerre et 5 ans plus tard revient voir Elzéard. Il est toujours là mais a changé de métier. Il n’a plus que 4 brebis. Il a désormais une centaine de ruches. En effet, les brebis s’attaquaient aux plantations d’arbres.

L’homme observe les changements du paysage. Les arbres ont ramené à nouveau l’eau, puis d’autres plantes. « Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. »

Dans les années 1930, c’est la visite d’un garde forestier qui révèle l’ampleur de ce travail. Tous viennent voir de plus près cette « forêt naturelle » incroyable et qui deviendra un exemple.

Le lecteur reçoit régulièrement des nouvelles d’Elzéard grâce aux visites de l’homme. On peut ainsi le voir évoluer, tout comme le paysage. Et on ne peut qu’être d’accord avec le narrateur : « je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qu’a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu. »

Un texte magnifique avec un personnage généreux, attachant et porteur d’espoir, que je vous engage à lire si ce n’est déjà fait. Si vous êtes soucieux de l’écologie, que les textes de Pierre Rabhi vous parlent, alors n’hésitez pas une seconde à lire ce court texte, disponible gratuitement au format numérique ! Le but de Jean Giono était de « faire aimer à planter des arbres ». Après cette lecture, peut-être serez-vous pris d’une irrésistible envie de planter des arbres, des plantes, etc.  😉

Note : 5 sur 5.

Le fabuleux voyage du carnet des silences / Clare Pooley

Nous sommes en 2018 à Londres. L’histoire commence par un vieil homme, Julian, qui oublie un cahier sur la table d’un café. La propriétaire du café, Monica, essaie de le rattraper en vain. Le soir, elle l’ouvre et commence à le lire. Il comporte un titre, « Le carnet des silences », et un sous-titre, « le plaisir et le danger d’être sincère ». Julian interpelle le lecteur et lui demande s’il connaît vraiment ses proches, ses voisins. Et se connaît-on soi-même ? Il affirme que chacun ment.

« Que se passerait-il si nous cessions de mentir ?
Si nous risquions à ouvrir notre cœur,
à confier ce qui nous définit vraiment et fait de nous ce que nous sommes ? »

Alors il se lance et raconte sa vie, surtout sa solitude. Il espère qu’avec ce carnet, une personne au moins saura la vérité sur lui. Il encourage le lecteur à faire de même et à ensuite abandonner le carnet quelque part. Monica se prendra-t-elle au jeu ? Elle écrira à son tour dans le cahier, révélant son désir le plus cher. Et ainsi de suite, le cahier va voyager de personne en personne. Ce carnet va changer la vie de chaque personne qui va croiser son chemin. Monica va décider d’aider Julian, etc.

Ce roman brosse une galerie de personnages tous très différents. On s’attache facilement à eux. J’ai beaucoup aimé cette bulle de douceur dans laquelle Clare Pooley met le lecteur. Il s’agit davantage que d’un roman « feelgood ». Chaque personnage a une personnalité, une histoire intéressante et développée. Le roman alterne entre des moments drôles et tristes, transmettant au lecteur beaucoup d’émotions. L’auteure aborde beaucoup de thèmes actuels : la solitude, le féminisme, la relation homme-femme, les réseaux sociaux, la famille, la maternité, l’homosexualité, les projets de vie. Le tout avec une belle histoire d’amour, mais je ne vous en dis pas plus ! Bref un premier roman qui fait du bien entre deux romans plus noirs, avec une magnifique couverture qui attire l’œil !

Je l’imagine très bien en film avec le côté « british ». Ce serait l’occasion de retrouver les personnages et de passer un bon moment avec eux.

Merci à Netgalley et à Fleuve éditions pour cette belle lecture.
Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre.

Note : 3.5 sur 5.

Les grandes occasions / Alexandra Matine

Un livre touchant sur la famille, riche en émotions, qui ne vous laissera pas indifférent. Les mots sonnent justes. Tout un chacun pourra y reconnaitre un membre de sa famille. Mais attention ce premier roman est terrible, si vous êtes plutôt dépressif en ce moment, vous n’y trouverez pas de réconfort ou de luminosité.

Je vous livre l’incipit pour vous donner le ton :

« Aujourd’hui, Esther va mourir. Ou demain. Ou dans quelques jours. On ne sait pas. »

Le roman s’ouvre sur une famille réunit autour d’un lit d’hôpital. C’est le moment de prendre une décision. Esther est dans un état de mort cérébrale. Elle est âgée. Ses quatre enfants versent des larmes.

« Longtemps, Esther avait rêvé de revoir sa famille réunie. Devant elle, à présent sans qu’elle puisse le voir, prend forme le tableau rêvé ; la tapisserie secrète devant laquelle elle avait agenouillé sa vie, et dont, du matin au soir, année après année, elle avait tissé les fils de soie colorés. Sa famille était son œuvre inachevable. »

Le motif de la tapisserie, des liens tissés, reviendra souvent dans le roman. Elle nous emmène alors dans son passé et égrène ses souvenirs. Elle nous parle de son mari Reza, d’origine iranienne. Il est venu faire ses études de médecine en France. Il a vécu une enfance difficile. Elle décrit ses enfants : Carole, Alexandre, Bruno et Vanessa. Mais surtout la dure réalité de se retrouver seule, une fois les enfants partis. Elle pensait pouvoir garder la petite dernière auprès d’elle, Vanessa.

« Il lui avait fallu trois enfants, trois départs, et la menace d’un quatrième pour comprendre ce que c’était qu’être mère. Le destin d’une mère, c’est de laisser partir ses enfants. De son ventre, de sa maison, de ses bras. Les douleurs de l’enfantement ne sont rien comparées à la douleur éternelle de la séparation. Mettre au monde ce n’est pas accoucher, c’est se laisser abandonner. »

Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est qu’ensuite nous avons aussi le point de vue de chaque enfant sur son enfance, ses parents, les relations entre frères et sœurs. On ressent toute la pression et le poids de l’héritage familial. Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser découvrir cette famille, ses secrets, ses fêlures. En tout cas, il ne restera plus que les grandes occasions à Esther pour essayer de réunir toute sa famille.

La nouvelle maison d’édition Les Avrils commence fort. La rencontre #vleel d’hier soir, nous a montré l’enthousiasme de Sandrine Thévenet, Lola Nicolle et de toute l’équipe pour défendre leurs auteurs et leurs textes. Tous les romans et récits à paraître ont l’air bien tentant. J’aimerais beaucoup lire le deuxième roman de Martin Dumont, « Tant qu’il reste des îles ». Et la charte graphique, simple et colorée, donne effectivement envie de commencer une collection !

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture.

Note : 3.5 sur 5.

Super bêtes / Halfbob

Ce petit album carré, bourré d’humour, vous permettra de connaître « les exploits les plus dingos des animaux ». Vous pourrez enfin briller dans les cours de récréation !

Halfbob a illustré pas moins de 85 exploits de ces super bêtes ! Il y a bien évidemment des références « pipi-caca » adorés de nos enfants mais aussi un peu plus « beurk ». Chaque phrase est déclinée en dessin et expliquée par un paragraphe de 2 à 3 phrases, donc très court.

Une lecture idéale pour débuter les vacances !

Note : 5 sur 5.

Les funambules / Mohammed Aïssaoui

Ce roman démarre fort, voici l’incipit :

« Chez nous, il valait mieux avoir un père mort qu’un père absent. Un père mort, on pouvait lui inventer une légende, un accident du destin. Les familles les plus heureuses étaient celles dont le père n’était pas revenu de la guerre : un martyr rayonnait sur au moins trois générations. »

Dans « la hiérarchie des absents », la famille du narrateur arrive en dernière position, la moins souhaitable donc. Son père est parti faire fortune dans un autre pays. Il est revenu avec encore moins d’argent qu’avant, « un moins que rien », une véritable honte dans ce village algérien.

Mais il dit avoir eu une enfance heureuse. A l’âge de 9 ans, sa mère l’emmène en France. Elle se démènera pour qu’il puisse faire des études. Aujourd’hui il a 34 ans, il est biographe pour anonymes. Il décèle chez les personnes leur fêlure, cela reviendra souvent dans le roman. On apprendra son prénom qu’à la toute fin du roman car il a une signification particulière.

Les chapitres sont courts. Chaque chapitre évoque un sujet.

Il nous raconte par bribes son enfance, son adolescence dans une cité HLM, sa mère usée d’avoir trop travaillé, son métier et Nadia, son premier amour perdu de vue qu’il veut retrouver.

« Mais Nadia était une funambule, toujours sur le fil de la vie : aidait-elle ou était-elle aidée ? »

On lui propose un travail d’écriture avec des personnes démunies et « ceux au plus près des gens de la rue ». Ce sera l’occasion pour lui de partir à la recherche de Nadia. Aux dernières nouvelles, elle travaille pour une association, les Restos du cœur ou Les Petits frères des pauvres ou Les Morts de la rue (un collectif qui enterre les SDF).

« Nadia voulait mettre des paroles sur les maux des autres et de la beauté chez les plus démunis. Elle pensait : le livre, c’est aussi important que le pain, l’eau, l’électricité… »

Et il ne comprend que ces mots aujourd’hui en rencontrant toutes ces personnes, tous ces funambules, en faisant le parallèle avec sa propre vie.

« Moi, je suis né dans une famille où l’on n’affichait pas ses sentiments. […] Il fallait trouver une autre langue pour s’exprimer. […] Je me rends compte qu’on avait pas beaucoup de mots – la plupart tournaient autour des verbes “manger” ou “s’habiller”. »

Rencontrer avec lui toutes ces personnes engagées dans des associations comme Les Restos du cœur ou ATD-Quart monde est touchant. On réalise qu’il y a une véritable entreprise derrière, mais aussi une solidarité, un humanisme. Bref ça redonne foi en l’humain.

Mais tous ces témoignages m’ont aussi éloignée du roman. J’ai perdu le côté romanesque qui m’avait happée au début, ne le retrouvant qu’à la toute fin.

L’écriture est belle et fluide. J’ai bien aimé les discussions de philosophie lors de cafés offerts à un SDF. Ce roman va forcément plaire aux lecteurs qui, comme moi, aiment la littérature puisqu’elle est au cœur du roman. C’est d’ailleurs elle qui a permis au narrateur de s’en sortir.

Il ne parle pas la langue de sa mère. L’Algérie est un pays maudit pour elle, elle ne veut pas y retourner. « Elle est devenue analphabète bilingue ». Et ne pas (savoir) écrire est une souffrance pour elle, comme un handicap. Un roman qui aborde également le thème des différences.

Si le côté docu-fiction ne vous dérange pas, alors ce livre devrait vous plaire. J’ai noté de nombreuses très belles phrases.

« Je pense que les mots peuvent, peut-être pas guérir ni réparer, mais contribuer à ce que les personnes vulnérables se sentent véritablement exister. »

Note : 3.5 sur 5.

Suzuran / Aki Shimazaki

Partons au Japon et suivons Anzu, une femme de 35 ans, divorcée, élevant son fils et passionnée de poterie. Anzu est douce, discrète, bienveillante et dévouée. Tout le contraire de sa sœur aînée, Kyôko, qui fait tourner la tête de tous les hommes. Ambitieuse, elle pense d’abord à son plaisir. C’est ainsi que Kyôko va voler le premier amour d’Anzu au lycée. Plus tard, Anzu va découvrir les manipulations et mensonges de Kyôko. Elle lui pardonnera toujours et lui trouvera des excuses. Elle la remerciera même intérieurement de l’avoir détournée d’un homme qui n’était pas fait pour elle. De toute façon, comme le dit très bien sa sœur, Anzu est mariée à sa passion, la poterie. Jusqu’au jour où Kyôko leur présente son fiancé, Yûji. Elle revient de Tokyo pour la « golden-week ». Anzu les héberge et se trouble à la présence de Yûji. Je vous laisse découvrir la suite de cette histoire ; Anzu va-t-elle oser avouer ses sentiments ? va-t-elle vouloir se venger de sa sœur ? En tout cas, la fin est très surprenante !

Le roman est parsemé de mots japonais. Ne vous inquiétez pas il y a un petit lexique à la fin. Le mot qui revient le plus souvent est « kamataki » : « processus de cuisson de la poterie dans un four à bois ». Et « suzuran » qui signifie « muguet » et qui est également le titre du roman. L’origine des prénoms des personnages est expliquée et leur idéogramme est reproduit.

Il est courant au Japon d’organiser des rencontres pour arranger des mariages. D’ailleurs lors d’une réunion d’anciens élèves, Anzu apprend qu’un quart de ses camarades sont divorcés.

Aki Shimazaki est une autrice québécoise d’origine japonaise. Un roman délicat, sensible, tout en douceur, formé de phrases courtes. J’ai beaucoup aimé les moments de création, lorsque Anzu réalise des pièces en céramique.

La poésie est très présente, notamment avec la récurrence d’un poème :

« Tu m’appelles sans voix
Comme une clochette sans battant
J’entends tout, Suzuran !
Je t’aime depuis toujours
Depuis avant ma naissance. »

Un moment de grâce ! Ah que ça fait du bien !

Note : 4 sur 5.

Créatures / Crissy Van Meter

Le roman s’ouvre sur l’arrivée de la mère d’Evie sur Winter Island, une île sur la côte californienne. Evie va se marier et elle attend avec angoisse le retour de son futur mari, Liam, parti sur un bateau de pêche. L’atmosphère est tendue entre Evie et sa mère, cela fait 3 ans qu’elles ne se sont pas vues. En plus, une baleine s’est échouée et l’odeur devient insupportable.

Evangelista (de son prénom complet) a grandi sur cette île avec son père. Sa mère les a très vite abandonnés. Elle avait la bougeotte et ne supportait pas les odeurs de Winter Island.

Son père est tout pour elle. Il lui dit tout le temps qu’il l’aime et qu’il ne lui laissera rien lui arriver. Mais il n’est pas le père modèle. Il est toxicomane, alcoolique, beau-parleur, menteur.

« Papa m’élevait comme un garçon, essentiellement sans mère et avec tout un tas de macaronis au fromage dans des boîtes en carton pour le dîner. […] Nous vivions d’impostures : l’argent de la célébrité, l’argent de la drogue, et c’était tout juste assez pour ne jamais quitter l’île. »

Les touristes défilent sur l’île pour la célèbre herbe « Winter Island » cultivée et vendue par son père, qui leur sert de guide également. « Il était doué pour raconter l’histoire de ces terres de forêts sauvages envahies de brouillard, de trolls et de gnomes. »

Elle passe son adolescence avec une unique amie. « Rook était tout le contraire de moi : blonde, de grands yeux bleus et un père riche. » C’est une rebelle qui va pousser Evie à faire les 400 coups avec elle. Evie dit à propos d’elle-même : « J’avais été une enfant rugueuse, silencieuse, solitaire, mesurée et curieuse. »

Sa mère réapparaît de temps de temps et disparaît tout aussi vite. Ne leur laissant pas le temps de créer une relation mère-fille, ni de répondre aux nombreuses questions d’Evie qu’elle cherche en vain dans les livres, notamment sur l’amour. Comment se construire avec des parents dysfonctionnels ? Comment savoir aimer, s’aimer et être aimée ?

Avec Liam, c’est le bonheur, mais ils ont du mal à exprimer leur amour et Evie a besoin d’être rassurée en permanence. Elle a peur de perdre Liam.

Les chapitres courts se succèdent sous forme de pièces de puzzle pour reconstituer la vie d’Evie. Ils sont entrecoupés de réflexions et d’informations sur différentes espèces de baleines, qui font un parallèle avec la vie des personnages. Le sommaire indique les différentes entrées dans le roman, les thèmes liés à la vie insulaire : tsunami, brouillard, pluie, chaleur, neige, tremblement de terre, grêle, vent, gel, tonnerre, feu de forêt, brise.

J’ai beaucoup aimé l’écriture de l’américaine Crissy Van Meter dont c’est le premier roman. J’ai noté de magnifiques phrases comme celle-ci :

« J’ai passé ma vie entière à espérer que l’amour véritable puisse nicher sous les ailes bleues d’une mère. Passé chaque heure éveillée à chercher des réponses dans les modes de vie de créatures marines non douées de parole. »

L’écriture est poétique, chargée d’émotions. Un beau roman captivant sur l’amour, le pardon, la vie insulaire et l’enfance difficile, que je vous recommande vivement. Les dernières pièces du puzzle sont surprenantes. Et cette couverture est juste sublime, ce sont des illustrations du biologiste Ernst Haeckel (1824-1919).

Merci Babelio et La Croisée pour cette magnifique lecture.

Note : 4.5 sur 5.
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