Maikan / Michel Jean

Voici une incroyable histoire basée sur des faits réels : en 1936, de jeunes Innus sont envoyés par le gouvernement canadien dans des pensionnats loin de leur famille, afin de les « civiliser ». C’est ainsi que Virginie, Marie et Charles se retrouvent au Fort George. A leur arrivée, on leur attribue un numéro, une tenue, on leur coupe les cheveux et ont leur interdit de parler innu. Ils n’auront aucun contact avec leur famille avant 10 mois. Imaginez un village sans enfant !

Le pensionnat est tenu par des missionnaires catholiques. L’ambiance est froide, la rigueur règne, on leur donne peu à manger et surtout les sévices sont monnaie courante.

Virginie et Marie sont amies depuis toujours, elles vont se soutenir durant ces longs mois enfermés, loin de chez eux et de la nature (notamment le lac St-Jean ou Pekuakami).

Les chapitres alternent entre le passé (pensionnat) et le présent (les recherches de l’avocate).

Audrey Duval est avocate et cherche des survivants du pensionnat de Fort George. Ils ont droit à une indemnité versée par l’Etat en compensation et elle compte bien les retrouver jusqu’au dernier. Il reste 3 noms sur sa liste, celui de Marie, Virginie et Charles. Elle commence à désespérer. Elle se tourne alors vers un homme, un vieux Nakota appelé Jimmy qui distribue des repas aux autochtones sans-abris. Jimmy se méfie des « indian lovers », ces « Blancs qui prétendent aider les autochtones ».

L’avocate va découvrir la trace de Marie dans une réserve à l’autre bout du pays. Rien n’arrêtera Audrey pour aller au bout de sa mission. Elle embarque le lecteur avec elle dans sa quête et notre regard change en même temps que le sien au fur et à mesure du voyage. Le lecteur a envie de savoir ce qui est arrivé à ces 3 adolescents, impossible de lâcher le roman.

Il y a quelques mots innus dans le roman mais ils sont compréhensibles pour un lecteur francophone et ne perturbent en rien la lecture, bien au contraire ils permettent de se plonger dans un territoire, une culture. Au fait, « Maikan » signifie « loup », car ce roman est peuplé de loups, sombres.

Maikan c’est aussi une belle histoire d’amour et d’amitié, car c’est l’amour et l’amitié qui vont permettre aux personnage de survivre après de tels événements. Malgré les propos violents, ce roman reste d’une grande douceur grâce à l’écriture de Michel Jean. Bref j’ai adoré.

Michel Jean est journaliste. Il est autochtone. Ses œuvres se répondent les unes aux autres. Il a notamment eu le prix VLEEL 2020 (Varions les Editions en Live) pour « Kukum », un roman sur sa grand-mère. Il tient l’histoire de « Maikan » de sa cousine. Elle lui a raconté la scène de l’enlèvement des enfants à leur communauté et il l’a écrite telle quelle. Les lieux sont vrais mais les personnages sont fictifs.

Ces pensionnats ont fait beaucoup de dommages et ont engendré de nombreux problèmes sociaux (alcoolisme, toxicomanie, suicide), sans parler des traumatismes qui se sont répercutés sur plusieurs générations. Cette partie de l’histoire est occultée des programmes scolaires. On en parle peu, un peu plus depuis la découverte des charniers autour des pensionnats et la mort de Joyce Echaquan qui a mis en exergue le racisme vécu par les autochtones.

Les éditions Dépaysage avec Amaury Levillayer font un travail remarquable autour de la littérature autochtone du Québec, j’ai chroniqué il y a peu « Kamik » de Markoosie Patsauq, dont je vous recommande également la lecture.

Note : 5 sur 5.

– Charles Vollant, Virginie Paul et Marie Nepton n’apparaissent pas au plumitif. Nada ! Les deux premiers ne figurent même pas au Registre des Indiens alors que le nom de Marie Nepton, lui, y est. Si je résume, nous avons trois adolescents qui entrent en 1936 au pensionnat à son ouverture puis, pfuitt, en disparaissent tous à peu près en même temps. Et aujourd’hui, on ne retrouve la trace que d’une seule de ces trois personnes qui curieusement, vit maintenant au bout du monde.

– Où ça ? demande le Nakota.

– Pakuashipu ou quelque chose comme ça. C’est dans l’extrême est du Québec. Si loin qu’il n’existe même pas de route pour s’y rendre. Si Marie Nepton avait voulu se faire oublier, elle n’aurait pas pu mieux choisir.

Virginie en veut à la planète entière, mais surtout à ses parents. Elle ne comprend pas ce qui arrive ni pourquoi elle doit partir, quitter sa famille et sa communauté. Elle ignore que, comme les autres parents obligés de laisser aller leurs petits à l’autre bout du monde, les siens sont plus désemparés qu’elle encore. Les représentants du gouvernement, accompagnés de policiers, se sont montrés intraitables et ont ordonné à tous de préparer les enfants pour un long voyage.

– Vous n’avez pas d’argent pour les éduquer et bien le nourrir, avait expliqué le fonctionnaire. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils sont maigres. Ils ont l’air de vrais sauvages. Au pensionnat, ils seront logés et mangeront à leur faim. Des religieux leur apprendront à lire et à écrire et s’occuperont d’eux comme il se doit. Vous devriez remercier le gouvernement canadien pour sa générosité.

Marie regarde la céramique blanche se couvrir peu à peu de noir, une mèche à la fois, dans un silence chirurgical que seul brise le claquement régulier des ciseaux. Elle n’avait jamais coupé ses cheveux. Ils lui arrivaient à la taille et elle avait l’habitude de les attacher de mille façons. Ses cheveux ondoyants que sa mère aimait brosser longtemps le soir ne sont plus que des débris jetés sur le parquet. Virginie n’a jamais pensé qu’un jour elle devrait couper ses cheveux. Sa mère ne l’a jamais fait. Elle sent le regard tourmenté de Marie sur elle. Dans un instant, ce sera son tour. Tout le monde y passe, fille comme garçon. Virginie ferme les yeux, retient des larmes qui coulent malgré tout et tombent au milieu des touffes de crinière.

La sélection du Prix Hors Concours 2021

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

Connaissez-vous les lauréates 2020 ?

La sélection 2021

  • En marge / Juan Milhau-Blay (Antidata)
  • Si maintenant / j’oublie mon île / Serge Airoldi (L’Antilope)
  • Demain la brume / Timothée Demeillers (Asphalte)
  • Le Pégase / Antoine Sanchez (L’Atteinte)
  • Les enchaînés / Franck Chanloup (Au vent des îles)
  • Hard Rock Cargo / Nicolas Kempf (Le beau jardin)
  • L’arrachée belle / Lou Darsan (La contre allée)
  • Mars violet / Oana Lohan (Le chemin de fer)
  • Le bruit de la liberté / Frédérique Germanaud (La clé à molette)
  • Chasser les ombres / Lamia Berrada-Berca (Do)
  • Rien dans les mains / Killian Provost (Fratrasies)
  • Harmonie / Stéphane Pavanelli (Gephyre)
  • Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall / Gaëlle Fonlupt (Avallon)
  • Une loge en mer / Magali Desclozeaux (Le Faubourg)
  • Arthur, son ange / Laure Beaudonnet (L’échappée belle)
  • Le fiancé du feu / Eva Dézulier (Le Jasmin)
  • Cannonball : l’adolescence n’est pas une chanson douce / Sylvia Hansel (Intervalles)
  • La princesse au visage de nuit / David Bry (HSN)
  • L’obscur / Philippe Testa (Hélice Hélas)
  • Le palais des deux collines / Karim Kattan (Elyzad)
  • Salade, tomate, oignons : portrait d’Amakoé de Souza / Jean-Christophe Folly (L’ire des marges)
  • La naissance des anges / Christian Viguié (Les Monédières)
  • Merdeille / Frédéric Arnoux (Jou)
  • Les années vertes / Philippe Lutz (Médiapop)
  • A contre-jour, la nuit / Christophe Bagonneau (L’œil ébloui)
  • Encabanée / Gabrielle Filteau-Chiba (Le mot et le reste)
  • Entre les jambes / Huriya (Le Nouvel Attila)
  • Ultramarins / Mariette Navarro (Quidam)
  • Mycélium : petit conte post-apocalyptique / Youri Johnson (Le murmure)
  • Sœur(s) / Philippe Aigrain (Publie.net)
  • Malou dit vrai / Gwen Guilyn (Le Panseur)
  • La belle lumière / Angélique Villeneuve (Le Passage)
  • Via Ferrata : poèmes ou journal épars / Fred Pougeard (Thierry Marchaisse)
  • Le vin de Vénus / Olga Voscannelli (Sans escale)
  • Jardin(s) / Francis Denis (La route de la soie)
  • Le lustre / Caroline Ladhuie-Castel (Z4)
  • Trois jours / Denis Brillet (La Rémanence)
  • Sursum corda / Veronika Boutinova (Le ver à soie)
  • Les règles du jeu / Lucie Ronfaut-Hazard (La ville brûle)
  • Les enfants d’Ulysse / Carole Declercq (La Trace)

Vous trouverez des ouvrages parus en 2020, 2021 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2021. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

Je me suis inscrite en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. J’ai ainsi reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai d’ici fin septembre pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en décembre.

Le jury des journalistes :

  • David Medioni (rédacteur en chef d’Ernest !)
  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • Ilana Moryoussef (responsable littérature au service culture de la rédaction de France Inter)
  • Isabelle Motrot (directrice de la rédaction du magazine Causette)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)

Et vous ?

Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Le recueil des extraits est encore disponible en version numérique jusqu’à fin août sur inscription.

Belles lectures et découvertes !

[Edit du mois d’octobre] Voici la liste des finalistes :

  • Demain la brume / Timothée Demeillers (Asphalte)
  • L’arraché belle / Lou Darsan (La contre allée)
  • Mars violet / Oana Lohan (Le chemin de fer)
  • Encabanée / Gabrielle Filteau-Chiba (Le Mot et le reste)
  • Ultramarins / Mariette Navarro (Quidam)

Par-delà nos corps / Bérengère Cournut

Ayant adoré « De pierre et d’os » j’ai voulu lire d’autres romans de Bérengère Cournut. J’ai réservé celui-ci à la bibliothèque et je m’aperçois qu’il répond à un autre livre de Pierre Cendors, « Minuit en mon silence », également paru aux éditions du Tripode (que j’adore). J’ai tout de même commencé par celui de Bérengère Cournut n’ayant pas l’autre sous la main.

C’est dans un registre totalement différent que ce court livre m’a emportée. Il s’agit d’une lettre d’une femme française adressée à un homme allemand en 1939. Elle répond à sa lettre de 1914 qui se trouve être « Minuit en mon silence ».

Else et Werner ont été amants avant que la guerre éclate et les sépare. Dans sa longue lettre, elle lui raconte sa vie depuis, notamment la mort de son mari à la guerre, son errance sur le front et en Europe avant de retrouver l’amour et de devenir mère.

On ressent une mélancolie et les horreurs que la guerre a fait subir aux familles. Mais on sent aussi une femme passionnée, amoureuse, une ode à la vie. Un beau portrait de femme en somme, complété par une lettre de ses enfants à la fin du roman.

Je n’ai pas été gênée par le fait de ne pas avoir lu la lettre posthume de Werner en premier. Au contraire j’ai pu aisément imaginer leur histoire, évoquée avec talent par l’écrivaine.

L’écriture est magnifique, sensible et poétique. Cela me confirme que Bérengère Cournut fait partie de mes autrices chouchous. Maintenant je suis impatiente de lire la lettre de Werner écrite par Pierre Cendors et de prolonger cette merveilleuse lecture.

Une nuit d’hiver, accablée, révoltée par ces rêves violents, j’ai demandé à la terre pourquoi elle m’infligeait ces images, et si les femmes devraient mourir, elles aussi, pour payer le crime de quelques hommes d’armée, d’État et de banques.

Vous me l’avez dit à votre façon : l’amour est un récif planté en pleine mer. Aussi inaccessible qu’inattaquable. D’une certaine manière, même si ce n’est pas la plus éclatante, nous avons réussi, vous et moi, à nous rencontrer, à nous aimer par-delà nos corps, la guerre et la mort. Vous êtes une goutte d’eau dans ma vie, et c’est cette goutte-là qui, au fil du temps, a étanché ma soif, ma fièvre et mon tourment. J’ai trouvé en vous une ombre, bienfaisante, où le fracas et le silence coexistent en une même région retirée.

Je sais à présent que le visage après lequel je courais était celui de mes enfants. Et qu’ils portent en eux l’avenir du monde. Puissent-ils avoir des fils et des filles qui, cent ans après eux, soient faits du même bois ancien, toujours renouvelé.

La vie n’est rien de plus qu’une onde qui résonne d’un cœur à l’autre. Je suis heureuse que les deux nôtres, un jour, aient vibré à l’unisson.

Note : 4.5 sur 5.

Blanc autour / Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Alerte coup de cœur !

Des illustrations magnifiques, des aplats doux, une palette de couleurs bien choisie, c’est époustouflant de beauté. Et l’histoire… est terrible et cruelle, basée sur des faits réels vous vous en doutez. Cette BD nous plonge dans l’histoire des Etats-Unis, 30 ans avant l’abolition de l’esclavage, en 1832. Mademoiselle Crandall ouvre une école pour jeunes filles. Elle est appréciée et son école ne désemplit pas jusqu’au jour où une fille noire, Sarah, demande si elle peut suivre ses cours. Prudence Crandall accepte Sarah et la présente aux autres élèves, toutes blanches. C’est un scandale, les parents ne veulent pas qu’une fille noire intègre l’école, ils menacent de retirer leurs enfants. Alors Prudence prend les devants et fait publier une annonce dans le journal, elle accueillera désormais toutes les « jeunes filles de couleur, de 9 à 17 ans ». Ce qui ne fait qu’envenimer la situation. Elle perd toutes ses élèves blanches mais progressivement son école se remplit à nouveau… avec des filles noires. Son voisin ainsi que toute la ville ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de toutes ces filles, ni leur éducation. C’est le début d’une montée en puissance de la violence et du racisme. Mlle Crandall est courageuse, mais fera-t-elle le poids face à toute une société apeurée ? Je vous laisse découvrir la suite par vous-même.

Un roman graphique passionnant, bouleversant et éclairant à faire découvrir à un large public (notamment aux ados 😉).

Note : 5 sur 5.

Héléna, Marie, Rose et les autres / Anne Kovalevsky

J’adore cette conteuse. J’ai eu la chance de la voir en spectacle et en-dehors de la scène, elle est tout aussi généreuse en histoires et anecdotes. Elle est fabuleuse. Dans son parcours, elle a également recueilli des histoires vraies auprès de personnes âgées qui a abouti à un spectacle de contes.

En tant que bibliothécaire, je suis sensible à la transmission du goût de la lecture. Cela passe aussi par l’oralité. Raconter des histoires aux enfants fait partie intégrante de ce processus d’apprentissage de la lecture. Souvent, on oublie les contes en grandissant. Alors qu’il en existe pour les tous les âges. Personnellement j’aime toujours qu’on me raconte des histoires.

D’une voix douce et chaleureuse, pleine de malice et de sourires, Anne Kovalevsky vous emporte dans des contes parfois cruels. Elle s’inspire de contes du Maghreb entre autres qu’elle s’approprie et adapte. Vous trouverez même une histoire qui raconte le passé de sa famille, celle d’Héléna.

Chaque conte est introduit par une musique d’Eric Houdart qui met d’emblée l’auditeur dans l’ambiance de l’histoire. C’est beau, poétique, touchant.

La conteuse nous offre cinq histoires mettant en scène des femmes qui prennent leur destin en main. Venez à la rencontre de Marie, Zahra, Rose, la princesse Emel et Héléna. Des contes pour ados et adultes, mettant en avant l’amour, la tendresse, la sagesse, etc. Vous ferez le plein d’émotions en les écoutant !

Oui’Dire éditions est un label de conteurs. Vous trouverez sur leur site des podcasts, des livres audio, des albums magnifiquement illustrés accompagnés de CD, etc. De quoi enchanter les oreilles de toute la famille. Vous pouvez également écouter des extraits sur leur site. Je vous ai mis le lien direct vers le livre audio en question au bas de la chronique.

Merci à Babelio et Oui’Dire éditions pour cet envoi qui a ravi mes oreilles et m’a rappelé d’excellents souvenirs en compagnie d’Anne Kovalevsky.

Note : 5 sur 5.

Je m’appelle Humain / Ramadan Bozhlani et Barra Malvina

Ce recueil est un projet fort de deux artistes autour du thème de l’immigration, abordant la peur et la souffrance des migrants. Il a fait l’objet d’une exposition à Lyon.

Ramadan Bozhlani se définit comme un « poète sans papier ». L’écriture est ce qui lui permet de se sentir vivant.

Apparemment chaque poème a été traduit par une autre personne. J’aurais aimé en savoir un peu plus sur cette traduction ; pourquoi autant de traducteurs, de quelle(s) langue(s) ?

J’ai beaucoup aimé les illustrations à l’encre de chine de Barra Malvina. Le livre en lui-même est un très bel objet.

Pourquoi un texte touche plus un lecteur qu’un autre, je ne sais pas, c’est subtil, cela touche au vécu et à la sensibilité de chacun·e.

Certains poèmes m’ont touchée d’autres moins. Je salue cette belle collaboration qui appelle à la tolérance. Un message d’espoir lancé par des artistes engagés. Bravo. Merci à Babelio et L’Esprit du temps pour l’envoi de ce recueil.

Je m’appelle Humain 

Mon être enroulé
Avec la peau de toutes les
Couleurs humaines
Je ressens la douleur
Des blessés.
Mes paroles expriment
L’anxiété dans toutes
Les langues du monde
Quand j’entends
La clameur de l’esprit humain.
Les larmes de chaque enfant
Coulent de mes yeux
Et face à la souffrance des femmes
Je me sens
Leur frère.
La faim de tous
M’affaiblit
Et la mort de chaque homme
Réduit ma respiration 

Note : 3 sur 5.

Celle qu’il attendait / Baptiste Beaulieu

J’ai passé un agréable moment de lecture en compagnie d’Eugénie et Joséphin. Ce roman croise différents genres, à la fois conte, poésie, roman d’amour, de science-fiction, manifeste féministe, ode à la différence et méthode de développement personnel. Je sais c’est intrigant ! Mais il suffit de se laisser porter par la plume de Baptiste Beaulieu et par sa voix, car il interpelle les lecteurs autant que ses personnages. Puis un certain suspense vous maintiendra en alerte et en un rien de temps vous serez arrivés au dénouement.

Voici comment débute l’histoire : Eugénie descend du train et elle guette le taxi qu’elle a commandé pour rentrer chez elle. Le chauffeur, Joséphin est amoureux d’elle dès la première seconde où il la voit. Il n’ose pas parler. Joséphine, tout aussi troublée, le suit et parle pour deux. Joséphin en oublie sa voiture et porte la valise d’Eugénie à travers Paris en marchant, Eugénie sur ses talons. Ils découvrent qu’ils habitent l’un en face de l’autre. Joséphin a gardé sa valise sans le faire exprès. Bref ces deux-là sont un peu étourdis et n’ose pas faire le premier pas. Les chapitres alternent du point de vue de l’un ou de l’autre ou des deux.

Eugénie est inventrice. Ses inventions sont pleines de poésies. Joséphin tourne des poteries dans son atelier-appartement. Ce n’est qu’en ayant un objet qui tourne entre ses mains qu’il arrive à parler. Alors qu’Eugénie est un moulin à paroles, son problème est son corps qu’elle n’aime pas. Elle est grosse et a vécu plusieurs expériences traumatisantes. Joséphin va lui donner des cours de poterie et c’est ainsi que leur histoire va pouvoir continuer…

Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher votre lecture et je vous laisse découvrir les liens avec l’actualité que l’auteur a parsemés parmi les secrets de ses personnages.

J’ai été tellement intriguée par Eugénie que je saisi son nom dans la barre de recherche d’un célèbre navigateur internet, pour voir si elle existait vraiment ! Il faut dire que ce couple a un côté « Amélie Poulain » très attachant.

C’est frais, humain, original, un roman idéal à déguster sur votre transat !

Merci à Netgalley et Fayard pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

« Eugénie, mi-femme, mi-poésie,
Arrivait à Paris,
Elle avait commandé une voiture,
Le chauffeur l’attendait sur le quai
C’était un joli soir pour jouer ses vingt ans,
Quand il se mit soudain à pleuvoir. »

« (En cas de besoin, tournez toujours votre visage vers une fenêtre : elles sont les sorties de secours de l’âme que le génie humain a eu la sagesse inconsciente de poser dans toutes ses constructions.) »

« Il avait une tête à écrire des poèmes sur la lune.
Elle avait la candeur d’une petite fille qui rêve,
plus tard, d’exercer la profession d’arroseuse de planète. »

« Cet événement dont ne voulait pas parler Eugénie dans le vrai monde, nous y reviendrons plus tard. Eventuellement. Cela ne dépend pas de moi. Laissons-lui du temps. Tu n’es obligée de rien, Eugénie ! Ta vie de papier compte pas moins qu’une autre, tu as tout autant droit au respect et au mystère que n’importe qui, tu décides, et on te suit. »

« D’aussi loin qu’elle se souvienne, Eugénie s’était demandé pourquoi, alors que la majorité des femmes avaient des ailes, un petit nombre en étaient dépourvues. »

« La famille, les amis, les hommes, tout vous apprend à détester votre corps quand vous êtes gros. On fuit les vitrines, les reflets. Mais mes mains, elles je n’ai pas le choix. C’est la seule partie du corps que je ne peux éviter. Et, chaque fois, cette prise de conscience comme une gifle. Ce que les gens voient en moi, c’est ça. »

« la vérité, c’est qu’on apprend très vite aux filles à douter d’elles-mêmes et de leur physique. »

« Les rues sont des cages pour femmes inventées par les hommes et elles apprennent à y vivre en oiseaux ! »

Hippie Trail : autobiographie prénatale / Séverine Laliberté et Elléa Bird

Séverine Laliberté nous raconte l’incroyable histoire de sa naissance. C’est en voyant son lieu de naissance sur sa carte d’identité qu’elle se pose des questions. Elle est née en Grèce en 1973 mais elle n’a pas de famille grecque. Elle interroge alors sa mère qui lui dit que « c’était un accident. On était en voyage et ça ne s’est pas passé comme prévu ». Elle creuse la question, mais sa mère ne lui raconte pas toujours la même version. Elle enquête pendant dix ans auprès de proches et finit par découvrir qu’elle est née en prison.

Elle raconte le voyage de ses parents à bord d’une 4L direction l’Afghanistan pendant été 1970. Le retour ne s’est effectivement pas passé comme prévu et sa mère a été arrêtée pour trafic de drogue, jugée et emprisonnée alors qu’elle était enceinte. Au bas de la page droite, il y a un dessin du fœtus qui grandit au fur et à mesure de l’histoire.

La BD est majoritairement en noir et blanc, quelques planches sont en couleur. Quant à la 4L, elle est toujours en couleur (bleu ciel). On trouve également quelques photos de famille dans l’album.

Il y a des repères historiques sur les pays traversés, un peu trop à mon goût, j’aurais préféré rester sur le côté aventure, autobiographie que d’avoir des incursions documentaires. Il y a davantage de texte à lire et cela casse le rythme. Du coup je n’ai pas lu ce roman graphique d’une traite.

J’ai beaucoup aimé le dessin d’Elléa Bird, l’humour de la BD et surtout le personnage assez incroyable de Rose, la grand-mère de Séverine, accompagnée de Saint-Antoine.

L’autrice a créé une playlist, à écouter sur Deezer ou Spotify. Vous pouvez voir des planches sur son blog : https://278joursahippietrailtale.tumblr.com/

Cette BD figure parmi les 6 finalistes du prix BD Lecteurs.com, mon coup de cœur va à « Radium girls » de Cy qui a d’ailleurs remporté le prix.

Merci Lecteurs.com et Steinkis pour l’envoi de cette BD.

Note : 4 sur 5.

Journal amoureux 1951-1953 / Benoîte Groult et Paul Guimard

Dans une longue préface, Blandine de Caunes explique le contexte de ce journal à 4 mains et sa publication. Paul souhaite donner confiance à Benoîte pour qu’elle se lance dans l’écriture. Elle a l’habitude de tenir un journal intime mais pas d’écrire pour être lue. Alors que pour Paul c’est l’inverse, il est journaliste. Il écrit aussi des poèmes qui ne sont pas publiés et qu’on retrouve dans ce livre.

L’écriture de ce journal va devenir un jeu entre eux, comme un ping-pong, ils se répondent. On y trouve des souvenirs de vacances, des dîners, des références littéraires, des réflexions autour du couple, la construction des « vatères » dans leur maison de campagne, le tout avec beaucoup d’ironie et d’humour. On voit aussi le côté le plus connu de Benoîte, la féministe.

Il y a parfois des pages manquantes, toujours signalées.

Ce journal est un véritable témoignage d’une époque, les années 50. Cette lecture ne m’a pas passionnée mais nul doute qu’elle plaira aux fans de Benoîte Groult. Pour ma part, j’ai préféré la plume de Paul Guimard.

Benoîte :

« Voilà. J’ai fait crever ma bulle à la surface du marais putride de la vie conjugale.
Je souhaite à Paul de se pencher sur mon journal avec avidité, de respirer cette bulle que je lui claque au nez, et d’en être empoisonné. »

« Il n’est pas toujours réconfortant de vivre avec un homme qu’on a vu si bien mentir à une autre femme. Si bien, si longtemps et avec tant de simplicité et de naturel. Elle ne se doutait de rien – moi non plus. »

« Je vis dans l’ivresse depuis que je conduis la 4CV. Travailler n’est plus une corvée, la clé de ma voiture est pour moi le signe de la richesse et de la liberté. Je me sens femme de luxe, fille entretenu et je fais claquer très fort la portière quand je reviens de chercher le pain, avec la voiture, luxe suprême, et quand passent « la dame du dessus » ou « la dame du dessous » ployant sous le poids des filets. »

Paul :

« Alors ? Plus d’un mois sans une seule ligne !
Je finirai par croire ce qu’on dit : que les gens heureux n’ont pas d’histoire. […] Il n’y a pas de quoi faire un roman et moins encore un journal. »

Merci à Netgalley et Stock pour cette lecture.

Note : 3 sur 5.

Un fils sans mémoire / Valentin Spitz

« Ce livre raconte cette histoire. Comment un fils est parvenu à aimer son père. »

Valentin Spitz, dans un récit intime, nous parle de sa famille et plus particulièrement de l’absence de son père. « Je me suis souvent demandé dans ma vie comment expliquer l’absence. Enfant, je pensais que c’était ma faute. Que j’étais un mauvais petit garçon. »

Il vit avec sa mère, qui l’envoie chaque été chez sa sœur dans le sud de la France. Il y passe toutes ses vacances avec sa cousine Jeanne. Il écrit des lettres à sa mère, restée à Paris pour travailler. Le roman alterne ainsi avec des lettres de sa cousine et de sa mère. Et là encore, même constat, il y a reçu beaucoup de lettres, sauf de son père.

Mais qui est-il ce père ? C’est le Doc, celui qui passe à la radio, Christian Spitz. « Assez vite, les autres, ses auditeurs, ses téléspectateurs, l’ont connu mieux que moi. »

Et puis soudain vers l’âge de 11 ans, son père apparaît dans sa vie. Sa voix est différente de la radio, plus froide, « il irait désormais un weekend sur deux chez lui ». Son père n’est jamais à l’heure, toujours à l’hôpital pour une urgence. Dans ces moments d’attente, il écrit des petits romans.

« Pour me souvenir de ces années « avec » mon père, je suis obligé de regarder sa biographie sur wikipédia ; ma mémoire familiale est ainsi, indexées au temps de sa lumière. »

Père et fils n’arrivent pas se parler. Entre eux il n’y a pas de complicité, que des silences et de la gêne. Valentin ne se sent pas intégré à la famille, il n’y a pas de place pour lui chez son père. Il décide alors d’écrire au juge et demande de ne plus aller chez son père. Ce dernier le vit comme une trahison. Ce n’est que vers ses 15 ans qu’il reprendra contact avec lui. Son père lui manque. Il retourne alors sa colère vers sa mère et la tient responsable de la situation. Il faut dire qu’il était un objet, un otage entre ses parents.

A sa petite amie qui lui dit qu’elle ne le connaît pas, qu’elle ne sait pas ce qu’il ressent, il se livre alors :

« Je lui ai raconté que, lorsque j’étais enfant, ma gorge se nouait. Les mots ne sortaient plus, je m’étouffais. Il suffisait que j’aie à entendre la voix de mon père au téléphone pour que l’angoisse m’envahisse. […] A l’école, quand je devais prendre la parole, ou au sport, partout, j’étais hanté par une conviction inaltérable : le monde ne m’aimait pas. Je ne valais pas assez pour être reconnu de lui. Ma sensibilité était si exacerbée que le moindre mot, le moindre geste me faisaient vaciller. Pendant des années, j’avais combattu cette violence intérieure. »

En 2017, il effectue des démarches pour porter officiellement le nom de son père : « Derrière chaque demande de changement de nom, il y a un roman qui sommeille, des années de silence sans doute, de larmes réprimées, de luttes, tout cela résumé en trois lignes sur un journal. »

La quête de son nom et la possibilité de devenir père éveillent en lui un nombre infini de questions. Il ne veut pas transmettre des silences.

« Reste l’absence, l’absence, c’est ce qui jamais ne s’effacera. C’est ce qui me fait craindre parfois de faire comme lui un jour. Fuir. »

Il y a aussi ces moments incroyables lorsqu’ils écrivent un livre ensemble, un dialogue père-fils sur l’éducation et la psychologie des enfants (« Eloge de l’imperfection parentale » paru en 2019). Il apprend alors par bribes pourquoi son père est si « avare de mots et d’amour ». Son père lui parle de son propre père, un homme autoritaire, médecin lui aussi.

« Mon père était très mystérieux, tu sais. Le non-dit, chez lui, c’était sa façon de régler le problème. »

Valentin veut en savoir plus sur son histoire familiale. Il part en Autriche faire des recherches. Pour vous résumer rapidement, voici les jalons de cette histoire : l’exil vers l’Alsace au XVIIIe siècle, le déracinement, les fuites répétées, la conversion au catholicisme, la 1e et 2nde guerre mondiale, le nazisme, l’amputation (« comment tout cela nous avait marqués d’une trace invisible ? ») et le mythe du « juif errant ».

« En vérité, on fait tous comme on peut, on tâtonne dans l’obscurité avec nos blessures, on trébuche ; on essaie de vivre. »

Dans ce roman, il parle aussi de son rapport à l’écriture et des différents romans qu’il a écrits ; un homme qui fuit, tourne autour du sujet qui le concerne.

« Je crois qu’on écrit d’abord pour deux ou trois personnes, autour de nous. Dans la solitude du roman qui naît, on pense à eux. On espère les toucher, on espère qu’ils comprendront. Mon père fut toujours mon premier lecteur imaginaire.
Je sens aujourd’hui qu’il est fier de chaque ligne que je publie. Il les envoie à toute la famille et me demande de les dédicacer. »

« Ce livre, je ne voulais pas l’écrire, pourtant au moment de le conclure je mesure à quel point il m’a libéré de ce que j’étais et m’a permis de devenir qui je suis.
N’est-ce pas cela au fond, écrire ? »

Quand il donne la première version de ce texte à son éditrice, elle lui répond qu’il est passé à côté du texte : « tu me fais penser à un petit garçon qui se cache sous des dizaines de couvertures et qui finit par s’étouffer lui-même ».

Ce roman raconte la vie de ce petit garçon blessé. C’est sincère et touchant. J’ai beaucoup aimé ce récit intime.

Merci à Netgalley et aux éditions Stock pour cette lecture.

« On ne pense pas à l’amour ou plutôt on n’y pense que quand il vient à manquer. C’est dommage, c’est idiot. Pourquoi l’amour n’a-t-il de valeur que par l’absence ? »

Note : 4.5 sur 5.