Maikan / Michel Jean

Voici une incroyable histoire basée sur des faits réels : en 1936, de jeunes Innus sont envoyés par le gouvernement canadien dans des pensionnats loin de leur famille, afin de les « civiliser ». C’est ainsi que Virginie, Marie et Charles se retrouvent au Fort George. A leur arrivée, on leur attribue un numéro, une tenue, on leur coupe les cheveux et ont leur interdit de parler innu. Ils n’auront aucun contact avec leur famille avant 10 mois. Imaginez un village sans enfant !

Le pensionnat est tenu par des missionnaires catholiques. L’ambiance est froide, la rigueur règne, on leur donne peu à manger et surtout les sévices sont monnaie courante.

Virginie et Marie sont amies depuis toujours, elles vont se soutenir durant ces longs mois enfermés, loin de chez eux et de la nature (notamment le lac St-Jean ou Pekuakami).

Les chapitres alternent entre le passé (pensionnat) et le présent (les recherches de l’avocate).

Audrey Duval est avocate et cherche des survivants du pensionnat de Fort George. Ils ont droit à une indemnité versée par l’Etat en compensation et elle compte bien les retrouver jusqu’au dernier. Il reste 3 noms sur sa liste, celui de Marie, Virginie et Charles. Elle commence à désespérer. Elle se tourne alors vers un homme, un vieux Nakota appelé Jimmy qui distribue des repas aux autochtones sans-abris. Jimmy se méfie des « indian lovers », ces « Blancs qui prétendent aider les autochtones ».

L’avocate va découvrir la trace de Marie dans une réserve à l’autre bout du pays. Rien n’arrêtera Audrey pour aller au bout de sa mission. Elle embarque le lecteur avec elle dans sa quête et notre regard change en même temps que le sien au fur et à mesure du voyage. Le lecteur a envie de savoir ce qui est arrivé à ces 3 adolescents, impossible de lâcher le roman.

Il y a quelques mots innus dans le roman mais ils sont compréhensibles pour un lecteur francophone et ne perturbent en rien la lecture, bien au contraire ils permettent de se plonger dans un territoire, une culture. Au fait, « Maikan » signifie « loup », car ce roman est peuplé de loups, sombres.

Maikan c’est aussi une belle histoire d’amour et d’amitié, car c’est l’amour et l’amitié qui vont permettre aux personnage de survivre après de tels événements. Malgré les propos violents, ce roman reste d’une grande douceur grâce à l’écriture de Michel Jean. Bref j’ai adoré.

Michel Jean est journaliste. Il est autochtone. Ses œuvres se répondent les unes aux autres. Il a notamment eu le prix VLEEL 2020 (Varions les Editions en Live) pour « Kukum », un roman sur sa grand-mère. Il tient l’histoire de « Maikan » de sa cousine. Elle lui a raconté la scène de l’enlèvement des enfants à leur communauté et il l’a écrite telle quelle. Les lieux sont vrais mais les personnages sont fictifs.

Ces pensionnats ont fait beaucoup de dommages et ont engendré de nombreux problèmes sociaux (alcoolisme, toxicomanie, suicide), sans parler des traumatismes qui se sont répercutés sur plusieurs générations. Cette partie de l’histoire est occultée des programmes scolaires. On en parle peu, un peu plus depuis la découverte des charniers autour des pensionnats et la mort de Joyce Echaquan qui a mis en exergue le racisme vécu par les autochtones.

Les éditions Dépaysage avec Amaury Levillayer font un travail remarquable autour de la littérature autochtone du Québec, j’ai chroniqué il y a peu « Kamik » de Markoosie Patsauq, dont je vous recommande également la lecture.

Note : 5 sur 5.

– Charles Vollant, Virginie Paul et Marie Nepton n’apparaissent pas au plumitif. Nada ! Les deux premiers ne figurent même pas au Registre des Indiens alors que le nom de Marie Nepton, lui, y est. Si je résume, nous avons trois adolescents qui entrent en 1936 au pensionnat à son ouverture puis, pfuitt, en disparaissent tous à peu près en même temps. Et aujourd’hui, on ne retrouve la trace que d’une seule de ces trois personnes qui curieusement, vit maintenant au bout du monde.

– Où ça ? demande le Nakota.

– Pakuashipu ou quelque chose comme ça. C’est dans l’extrême est du Québec. Si loin qu’il n’existe même pas de route pour s’y rendre. Si Marie Nepton avait voulu se faire oublier, elle n’aurait pas pu mieux choisir.

Virginie en veut à la planète entière, mais surtout à ses parents. Elle ne comprend pas ce qui arrive ni pourquoi elle doit partir, quitter sa famille et sa communauté. Elle ignore que, comme les autres parents obligés de laisser aller leurs petits à l’autre bout du monde, les siens sont plus désemparés qu’elle encore. Les représentants du gouvernement, accompagnés de policiers, se sont montrés intraitables et ont ordonné à tous de préparer les enfants pour un long voyage.

– Vous n’avez pas d’argent pour les éduquer et bien le nourrir, avait expliqué le fonctionnaire. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils sont maigres. Ils ont l’air de vrais sauvages. Au pensionnat, ils seront logés et mangeront à leur faim. Des religieux leur apprendront à lire et à écrire et s’occuperont d’eux comme il se doit. Vous devriez remercier le gouvernement canadien pour sa générosité.

Marie regarde la céramique blanche se couvrir peu à peu de noir, une mèche à la fois, dans un silence chirurgical que seul brise le claquement régulier des ciseaux. Elle n’avait jamais coupé ses cheveux. Ils lui arrivaient à la taille et elle avait l’habitude de les attacher de mille façons. Ses cheveux ondoyants que sa mère aimait brosser longtemps le soir ne sont plus que des débris jetés sur le parquet. Virginie n’a jamais pensé qu’un jour elle devrait couper ses cheveux. Sa mère ne l’a jamais fait. Elle sent le regard tourmenté de Marie sur elle. Dans un instant, ce sera son tour. Tout le monde y passe, fille comme garçon. Virginie ferme les yeux, retient des larmes qui coulent malgré tout et tombent au milieu des touffes de crinière.

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