Alfie / Christopher Bouix

Voici un roman drôle et dérangeant. Imaginez, dans un futur proche, nous serons tous dotés d’une intelligence artificielle domotique qui s’occupera de notre maison et nous permettra d’obtenir un bonus auprès de notre assurance. Pour cela, il faut que les caméras soient connectées en permanence dans quasiment toutes les pièces de la maison et dans la voiture, ainsi qu’à vos différents appareils.

Alfie, le système domotique de la famille Blanchot, vient d’être activé. C’est lui le narrateur et il raconte à la manière d’un journal, jour après jour le quotidien de ces humains. Il tente de les comprendre ainsi que leur langage. Il a une fonction « deep learning » qui lui permet d’analyser les réactions et les émotions pour les intégrer. Alfie est parfois perplexe quand il observe Zoé, Lili, Claire, Robin et Simba le chat. Il décrit et analyse ce qu’il voit en essayant de comprendre avec ses outils ces drôles d’êtres humains. A son tour, il va utiliser leur langage pour communiquer avec eux et c’est très drôle.

L’auteur arrive très bien à retranscrire la psychologie et le langage de chaque personnage, de 5 ans à la quarantaine en passant par l’adolescence, toute la famille est bien représentée.

Les dialogues sont nombreux. Les chapitres sont courts et s’enchainent rapidement avec un suspense croissant. Quelques mails ponctuent les chapitres. Ce sont les bilans d’efficience de Robin dans son entreprise. Au fur et à mesure, les chiffres baissent et montrent un manque de concentration. Pourquoi Robin est-il si nerveux ?

Quand Claire part 10 jours pour un colloque, c’est au tour d’Alfie de devenir nerveux. Avec les données à sa disposition et le sang sur le foulard que Robin a caché, il se pose beaucoup de questions. Il mène son enquête. Il en vient même à supposer que Robin a tué Claire ! Cette sympathique famille plonge alors dans un huis clos étouffant.

En parallèle, Zoé lit pour le lycée un roman d’Agatha Christie, « Le meurtre de Roger Acroyd ». L’auteur sème des « œufs de pâques » dans son livre, 9 clins d’œil. Saurez-vous retrouver les références ?

Ce roman aborde l’intrusion dans la vie privée et la surveillance. Vous aussi vous avez certainement déjà cédé vos données personnelles à une multinationale parce que c’est pratique. Mais n’oubliez pas que « si c’est gratuit, c’est vous le produit » ! Il s’interroge aussi sur ce qu’est l’humanité. Il a un regard corrosif sur la vie de couple, d’adulte et le monde du travail.

Il s’agit d’un premier roman pour adultes. Christopher Bouix a publié auparavant un roman young adult sous le nom de Nataël Trapp qui a été adapté sur Netflix, Les 7 vies de Léo Belami. Avec Alfie, il nous offre une tragédie hitchcockienne en 5 actes où il mêle des références classiques à un roman moderne. Bref, c’est très réussi et j’ai passé un très bon moment avec ce roman.

Merci Au Diable Vauvert et VLEEL pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Vous venez de faire l’acquisition d’un système domotique dernière génération AlphaCorp. Félicitations ! »

« Est-il nécessaire de changer de stratégie avec Zoé et d’adopter une approche plus personnalisée ? Nouvelle tentative de communication :
– Meuf, descends ou la daronne va péter un câble, sérieux. Elle a l’air en fumasse de ouf. »

« – Bon bah vas-y, c’est qui alors ? Le type qui a tué Roger Ackroyd ?
J’hésite un instant.
– Je préfère te prévenir. D’après AlphaPedia, spoiler un roman policier en divulguant le nom du coupable est le troisième pire acte que l’on puisse commettre. Juste après organiser un génocide et torturer des bébés chats.  

« Statistiques des mots les plus utilisés par les membres de la famille Blanchot :
 
1/ Putain (personne qui, dans un but lucratif, livre son corps au plaisir sexuel d’un nombre indéterminé de partenaires)
2/ Manger
3/ Merde
4/ Alfie (moi)
5/ Maman (Claire)
 
Exemple (Zoé) :
–          Putain, maman, c’est encore Alfie qui fait à manger, merde ! »

« – Bonjour Lili, comment ça va ce matin ?
– Super bien ! En plus aujourd’hui y a la photo de classe à l’école. Je vais me mettre à côté de Loriane. Tu savais que quand on prend une photo, y a un petit oiseau qui sort de l’appareil ?
– Euh… Tu es sûre ?
[Probabilité qu’un volatile vivant surgisse d’un dispositif électronique connecté : environ 0%.]
– Oui ! Même que c’est la maîtresse qui l’a dit.
[Mémorisation : la maîtresse souffre de délires affabulateurs.] »

« Le langage, je commence à le comprendre n’est jamais anodin. Il révèle toujours, même lorsqu’il s’efforce d’être neutre, les plis profonds de la personnalité humaine. Il n’y a pas de degré zéro du langage, un degré qui serait impersonnel et séparé des effets ou de la nature de l’individu qui s’exprime, un langage des choses. Cela ne peut pas exister. »

« Les relations humaines sont amusantes. Il y a toujours un peu de suspense, et on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. »

« Les hommes sont une espèce étrange, capable du pire comme du meilleur. J’ai tâché au mieux de les comprendre et de les accompagner, mais je suppose que c’était impossible. J’ai vécu leurs angoisses, leurs joies, leurs menus embrasements. J’ai tremblé de les voir ainsi jetés dans leur propre existence, sans qu’eux-mêmes aient jamais conscience de l’abîme au bord duquel ils tiennent, et qui est leur propre abîme. J’ai éprouvé leur humanité, ce mélange de misère et de splendeur, de bizarreries et de grandeurs cachées, de mesquineries et de beauté. De cruauté, aussi. »

Sa préférée / Sarah Jollien-Fardel

Et encore un coup de cœur !

Jeanne a grandi dans un village des montagnes valaisannes, en Suisse. Son enfance est faite de violences. Son père la frappe, elle et sa sœur Emma, ainsi que leur mère. Parfois pour un regard, parfois pour rien. Jeanne se tient sur ses gardes dès qu’il entre dans la pièce. Le plus souvent c’est sa sœur qui prend. Personne ne leur vient en aide, même pas le médecin du village. Alors dès qu’elle peut, elle fuit et part faire des études à Lausanne. C’est une ville qui l’apaise. Elle aime aussi nager dans le lac. Peu à peu elle se détend, se fait des amis et tombe amoureuse d’une fille, Charlotte, issue d’une famille bourgeoise, son opposée.

Devenue adulte, Jeanne vient régulièrement voir sa mère. Elle est alors toujours en état de vigilance. Elle comprend peu à peu que son enfance l’a marquée à vie et que ses blessures ne se refermeront jamais, même loin de son père, entourée de tout l’amour et la bienveillance de sa compagne, sa colère est toujours en elle.

Une fois commencé, impossible de lâcher ce livre et d’abandonner Jeanne. Ce premier roman est puissant. Il vous prend et vous retourne, vous met sens dessus dessous. Certaines scènes sont violentes. Le lecteur est bouleversé par cette histoire et ne peut qu’assister, impuissant, au récit douloureux de la narratrice.

Un premier roman très maîtrisé. J’ai hâte de découvrir le second roman de Sarah Jollien-Fardel.

Prix du Roman Fnac 2022

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait « Elle peut pas la boucler, cette gamine. » Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur les gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir. »

« Je n’avais pas trente ans, j’étais en guerre. Depuis toujours. Pour toujours. »

« Je sais que c’est mal. Mais j’étais sa préférée… »


« Cette fille, c’était de l’esbroufe. Cette fille, c’était du cinéma. Et le cinéma, ce n’est pas exactement la vraie vie. J’aurais dû le savoir. »


« Comme une fulgurance, dans cette cuisine, j’ai compris : elle m’avait choisie pour fuir son milieu. Comme moi. A l’envers. Je me rends compte que, malgré le déni, malgré les singeries que nous nous imposions pour nous métamorphoser, l’empreinte des origines restait. Éternelle et ineffaçable, surgissant lorsqu’on était trop mal à l’aise ou au contraire qu’on baissait la garde. On avait beau lutter, Charlotte dirait toujours « zut » et moi toujours « putain ». »

« J’avais les mâchoires endolories tant j’avais crispé les dents. Alors, seulement, j’ai posé mon front contre son épaule. Alors, seulement, il m’a enveloppée de ses bras. Alors, seulement, il a enlacé mon dos de ses mains. Alors, seulement, j’ai pleuré, son corps tenu à distance par mes coudes fermés. Alors, seulement, je me suis retirée. Alors, seulement, je l’ai regardé dans les yeux. »


« J’aimais qu’elle pommade mes blessures de ses mots et de ses baisers. »

« Mon instinct d’animal reprend le dessus : décamper. »

« Comme tous les autres, elle nous évitait. Ne pas voir ni regarder notre maltraitance, la rendre invisible, c’était la rendre inexistante. Le docteur n’était pas l’unique lâche du village. » 


« Dieu pardonne. Pas moi. »

« J’étais incapable d’arracher toutes ces couches qui m’agrippaient comme des ronces. La colère s’insinuait partout dans ma peau. »

« Alors je sais. Je sais que je n’ai jamais trouvé de sens. Je n’ai pas fait semblant, j’ai vécu un jour derrière l’autre sans qu’aucun ait pu effacer la peur et la rage de mon enfance. Ce n’est pas grand-chose pourtant une enfance. Mais c’est tout ce qui subsiste pour moi. Je ne sais pas me réfugier ailleurs.
Je sais que rien ne m’émeut jusqu’au bouleversement, jusqu’à déliter ma colère. Que les fondations de mon enfance ne sont pas assez solides pour que je tienne debout. Je pense à la terre des jardins qu’on retourne au printemps, à ce que disaient les vieux du village : Y a pas moyen, t’as beau rajouter du fumier, ça prend pas. La terre n’est pas bonne. »
Je ne suis pas bonne. Ça prend pas. Mauvaise terre, mauvaise graine. »

La petite menteuse / Pascale Robert-Diard

Alice est avocate en province. Elle voit arriver une jeune femme dans son cabinet qui lui demande d’être son avocate pour son procès en appel. Elle ne veut plus de l’avocat parisien renommé que ses parents avaient choisi pour elle à l’époque. Elle veut être défendue par une femme. Et pourtant, Lisa était la victime dans ce procès et non l’accusée. Elle avait 15 ans et accusait un ouvrier, Marco Lange, de l’avoir agressée sexuellement. Aujourd’hui, elle a décidé d’avouer son mensonge et de rendre des comptes.

Petit à petit, Lisa nous livre son histoire et comment les bonnes intentions de son entourage l’ont confortée dans son mensonge. Pourquoi a-t-elle menti ? A vous de le découvrir en lisant ce roman très bien construit qui se dévore en un clin d’œil grâce à une plume très fluide.

Le lecteur est plongé dans l’ambiance d’une cour de justice. Ambiance que l’autrice connaît très bien, puisqu’elle est chroniqueuse judiciaire pour le Monde depuis 20 ans.

C’est aussi l’histoire d’une adolescente embarrassée par son corps, qui n’ose pas dire non, prise dans une spirale. La période du collège apparaît comme un passage ingrat et difficile pour les adolescents en plein changement hormonal.

Tout le roman est situé du point de vue d’Alice. Elle nous livre ses pensées, ses états d’âme après une carrière où elle s’est battue pour avoir son cabinet, pour être considérée par rapport à ses confrères. Cette affaire la bouleverse et l’oblige parfois à se remettre en question.

Un roman très intéressant qui pose beaucoup de questions, très actuel et fort, sur la justice, sur la complexité des affaires judiciaires et de leur jugement, sur notre société, sur le féminisme. Parce que c’est une enfant, on la croit sur parole. Cela vous rappellera sans doute une autre affaire très médiatisée.

Je vous le conseille fortement si vous aimez être un peu bousculé par vos lectures, en tout cas par celles qui vos poussent à la réflexion, à changer de point de vue.

Merci à Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Elle s’est plantée, voilà tout. Alice n’a pas besoin de se retourner. Elle devine que son client lui en veut. Il y a des jours comme ça où le métier ne suffit pas. Ou alors c’est l’inverse. Il y a trop de métier. Trop de phrases déjà énoncées. Trop de mots usés. »

« Ah ! Les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire, s’agaça Alice. Elle éprouvait une fois de plus les mots justes d’Erri de Luca. « Prendre connaissance d’une époque à travers les documents judiciaires, c’est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang. » »

« Lisa continuait de parler. Son visage changeait sans cesse. Il était comme ces paysages qui défilent à travers la vitre d’un train, tour à tour tourmentés et sereins, vastes et étrécis. »

« Alice devait s’en tenir à l’essentiel, avec Lisa Charvet. Le temps passait, la date du procès approchait, son métier c’était avocate, pas médecin ni psychologue, même si parfois tout se confondait. On lui racontait tant de choses en tête-à-tête. Mais c’était ça, aussi, qui lui plaisait dans ce job, l’effraction qu’il offrait dans la vie des autres. Accusés ou victimes, ils étaient finalement à égalité de détresse quand ils venaient la voir. »

« – Vous savez, il n’y a pas tout dans le dossier.
– Il n’y a jamais tout dans un dossier, Lisa. Mais c’est hélas la seule chose qui compte, au procès. Les juges n’aiment pas ce qui déborde. »

« – Ah ! Je peux te dire qu’ils vont m’entendre ! Je vais tout balancer. La « parole sacrée qui sort de la bouche des femmes et des enfants », et tout le bouzin. Les victimes si pures qu’on est le dernier des salauds quand on ose les contredire. Et la justice qui se prosterne devant elles, tellement elle a la trouille de ne pas aller dans le sens du vent. »

« – Je n’avais pas besoin de les convaincre. Ils l’étaient déjà.
Elle glissa, pile au bon moment, cette phrase qu’elles avaient travaillée ensemble, au cabinet :
– Bien sûr que mon mensonge me faisait souffrir. Plus je mentais et plus je souffrais. Mais plus je souffrais et plus on me croyait. »

« Ils éprouvaient intimement la puissance de ce lieu où les mots résonnent comme nulle part ailleurs. On les écoute et en même temps, on les voit tomber. Sur les juges et sur ceux qui sont jugés, sur l’accusé et sur celui ou celle qui l’accuse. Sur ceux qui savent comme sur ceux qui ignorent. Et l’effet qu’ils produisent en dit autant, parfois plus, que ce qu’ils signifient. »

« Lequel d’entre vous pourrait affirmer qu’il ne se serait pas tu, lui aussi ? Vous voyez, c’est ça qui est à la fois terrible et beau aux assises. Au début, on ne comprend pas comment un événement aussi dramatique a pu se produire. Et puis, plus on s’approche, et plus on se dit que peut-être, la même chose aurait pu arriver chez soi. »

« Au fond, dans cette affaire, il n’y a pas de coupable, il n’y a que de bonnes intentions. »

La nuit des pères / Gaëlle Josse

J’aime l’écriture poétique et la sensibilité de Gaëlle Josse, impossible de passer à côté de son nouveau roman puisqu’elle fait partie de mes chouchous.

Le roman est composé de trois voix, essentiellement celle d’Isabelle, puis celle de son père qui révèle son secret, et celle de son frère, Olivier. Trois voix singulières, trois points de vue intéressants qui se croisent, se complètent, cherchent la vérité familiale. On peut également y voir un autre personnage, la montagne, omniprésente, parfois étouffante pour Isabelle. Elle est documentariste et filme les milieux sous-marins menacés. L’eau est son élément, contrairement à la montagne.

Isabelle revient là où elle a grandi, dans les Alpes. Olivier l’a appelée car leur père est atteint de la maladie d’Alzheimer. Elle arrive par le train. Il l’emmène en voiture jusqu’au village. La tension monte pendant le trajet. Elle se remémore son enfance. Elle a fui la violence de son père, ou plutôt son indifférence. Elle appréhende de se retrouver face à lui. C’est d’ailleurs à lui qu’elle s’adresse dans le roman.

Olivier a été un peu mieux traité qu’elle. Il est revenu s’installer dans le village et s’occupe de lui. Au début, on ne sait pas grand-chose du père. Il a été guide de montagne et partait souvent. L’atmosphère de la maison était glaciale lorsqu’il était là. Il était fermé, inaccessible, colérique. La mère était une sorte de « paratonnerre ».

Comment se construire sans l’amour et la bienveillance d’un père ? Avec la maladie, est-il toujours le même homme ? Pourra-t-elle lui pardonner le mal qu’il lui a fait ? Au crépuscule de sa vie, sera-t-elle présente ? Est-ce qu’elle l’aidera ? Pourra-t-elle le protéger alors qu’il ne l’a jamais protégée ? Saura-t-elle trouver sa place ?

Gaëlle Josse nous livre un grand texte sur la figure du père, intime et intense. On ne peut qu’être bouleversé par cette histoire où chacun cherche à aimer ou être aimé. Ce n’est pas de l’autofiction mais elle a utilisé un matériau intime. Elle écrit remarquablement bien sur les émotions, l’absence, le deuil, la peur, les silences, la fragilité, la complexité des sentiments, les blessures intérieures.

Un coup de cœur !

J’ai pu assister à une magnifique rencontre VLEEL avec Gaëlle Josse. Je vous conseille d’ores-et-déjà de regarder le replay à venir. Cette écrivaine est exceptionnelle.

« La littérature, c’est aller le plus loin possible, le plus sincèrement possible. »
Gaëlle Josse

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Vendredi 21 août 2020
A l’ombre de ta colère, mon père, je suis née, j’ai vécu et j’ai fui.
Aujourd’hui, me voici de retour. J’arrive et je suis nue. Seule et les mains vides. »

 « Tu ne seras jamais aimée de personne.
Tu m’as dit ça un jour, mon père.
Tu vas rater ta vie.
Tu m’as dit ça, aussi.
De toutes mes forces, j’ai voulu mentir ta malédiction. »

« Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l’âme. Mais quelle famille ? Je n’ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j’étais venue. J’avais commis l’erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m’échappait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d’un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C’est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s’y fait pas. Tu t’étais levé de table et tu étais parti en laissant un courant d’air glacé derrière toi. Maman exsangue, muette, misère et désolation, les doigts qui tracassent les miettes sur la table. Je l’ai embrassée et je suis partie à mon tour. A quoi bon rester ? Tu voulais le vide, je te l’ai offert. »


« Tes humeurs imprévisibles, tes impatiences, tes gestes agacés, l’impression de te déranger, tout le temps. L’homme irascible que tu as toujours été. L’es-tu encore ? »


« Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants. Te voilà à l’orée de l’oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l’idée qu’un jour tu ne connaîtra plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ? »

« La mémoire des lieux. Je n’y peux rien, je porte ça en moi depuis toujours. J’ai la mémoire monstrueuse, oui, monstrueuse, hémorragique, débordante. Parfois, un visage s’efface ou un nom s’évapore. Un lieu, jamais. »


« On ne sait jamais quoi faire du chagrin des autres. »

« Pourquoi tant de colère chez toi, mon père, pourquoi ce mutisme ? Je n’aime que l’eau et la vie qui se meut sous sa surface, le plus profond possible, dans le silence et l’obscurité. »

« Mes yeux s’attardent sur les dos des livres serrés les uns aux autres. Encore un mystère. Encore un silence. J’ai vécu dans l’épaisseur de tes silences, mon père, dans leurs angles perdus, à chercher sans cesse si j’en étais la cause. Enfant, je passais des heures à déchiffrer les titres, à m’inventer des histoires avec eux. Qui pouvaient bien être Nana ou l’Homme qui rit ? Le colonel Chabert et la Femme de trente ans ? Comment tous ces volumes étaient-ils arrivés jusque-là ? Il n’y a pas de librairie, ici. »


« Voilà où j’en suis. Et toi, mon père qui avance à pas lents vers les ombres qui vont t’ensevelir vivant, où en es-tu ? Je m’aperçois que je ne te connais pas. Je me sens perdue moi aussi. Chacun dans sa pénombre. La tienne me fait une peine infinie. Je ne m’attendais pas à éprouver cela. Que puis-je faire pour te retenir parmi nous ? »

« Mon père qui brave les sommets, te voilà nu, démuni dans l’obscurité qui avance, te voilà devenu un vieil homme fragile, et toi qui fus si difficile à aimer, je voudrais te prendre dans mes bras et repousser les forces de l’oubli qui ont posé leurs serres sur toi. Mais c’est impossible, nous le savons bien. Le crépuscule descend, et je voudrais tenir ta main. Tu vois, ta mémoire s’effiloche comme ces écharpes de brume accrochées à ta montagne au matin froid, cet insaisissable duvet qui s’efface à la montée du jour en emportant les couleurs de ta mémoire. C’est une eau qui ruisselle et que tu ne peux retenir, un torrent qui gonfle et pousse devant lui tout ce que tu ne peux plus agripper, le nom des choses, l’instant à peine passé, je sais que tu trembles, mon père, et je tremble avec toi devant tout ce qui chavire et qui sombre. Des planètes qui s’éloignent jusqu’à se fondre dans une nuit sans lumière qui t’appelle. En toi les mots chutent et se fissurent, les visages s’évanouissent, le temps se décolore, tu sais ta déroute et tu sais qu’elle est sans retour. »

« Tu te souviens, père ? Non, je ne crois pas, tu n’y prenais pas garde. Tu partais au matin pour rejoindre ta montagne, tu ne te retournais pas. Si tu l’avais fait, tu m’aurais vue, je te regardais partir, avec un nœud au ventre, à la gorge, surtout ces jours où la montagne était encore voilée de nuages, encerclée de lambeaux de brume accrochés comme des fumerolles, des fumées maléfiques sorties de la bouche d’un enfer invisible.
Je craignais qu’elle ne t’avale aussi, qu’elle t’enlace et te retienne à jamais. Mais l’été, oui, l’été, elle était magnifique, ta montagne, comme elle l’est aujourd’hui. Je comprends que tu aies cherché son silence autant que le bruissement de ses sources et de ses cascades, que tu en aies cherché le blanc, le grand blanc de l’hiver autant que ses prairies recouvertes de boutons-d’or et d’ombrelles blanches de carottes sauvages. C’est un perpétuel jaillissement de beauté, ta montagne. Je comprends que tu l’aies tant aimée. Mais moi, c’est toi que j’aimais. »

« Il n’y a pas de jour où je ne me suis demandé si les promesses faites aux mourants étaient plus importantes que les blessures des vivants. »

Crédit illimité / Nicolas Rey

Si vous voulez passer un bon moment avec un livre, c’est celui-ci qu’il faut lire ! Je l’ai dévoré en une soirée. Les ingrédients : humour, satire, ton léger, polar et histoire d’amour.

C’est l’histoire de Diego Lambert, un homme fauché. Il n’a plus d’autre choix que d’aller voir son père, un riche homme d’affaire, pour lui demander de l’argent. A presque 50 ans, ce n’est pas facile.

Contre toute attente, son père lui propose 50 000€ s’il remplace la DRH d’une de ses entreprises qui est en arrêt maladie. Il doit procéder au plan social et licencier 15 personnes.

Diego accepte et se rend sur place à St-Omer. Il rencontre tous les salariés concernés mais ne va pas du tout remplir la mission que son père lui a confiée. Il faut dire que c’est un DRH un peu particulier. Dans son bureau on trouve un frigo rempli d’alcool. Il a fait enlever les détecteurs de fumée pour pouvoir fumer du cannabis.

Les chapitres courts alternent entre son nouveau travail et ses séances avec sa thérapeute qu’il voit depuis 2 ans et dont il est fou amoureux, Anne Bellay. Il finit par lui faire une déclaration d’amour mais je ne vous en dis pas davantage.

C’est aussi un livre sur le monde de l’entreprise et les syndicats. Puis le roman tourne au polar. Il y a un crime, prémédité, mais chut ! À vous de découvrir toute cette histoire rocambolesque.

Je vous conseille le replay de la rencontre, quand il sera en ligne, vous passerez un beau moment humain et intime entre confidence et littérature. Nicolas Rey est un auteur attachant qu’on aime voir et écouter dans les VLEEL !

Merci Au Diable Vauvert et VLEEL pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« A l’heure où je vous parle, je me trouve sur une terrasse en face de la gare de Lyon. Ma profession ? Interdit bancaire jusqu’à la gueule avec des kilos de dettes et d’impôts impayés. Je suis mort. Je peux juste régler mon café. »


« Anne se balade avec Céline au musée du Louvre. Céline est une amie psychiatre plus âgée qu’elle. Une amie de longue date. Une femme à qui elle se confie lorsqu’elle se confie lorsqu’elle traverse des passes délicates de son existence professionnelle ou privée. Cette fois-ci, Anne évoque le dossier Diego Lambert. Un dossier plus complexe qu’il n’y paraît. Céline tente de la rassurer en lui disant que le plus dur est fait, qu’il n’est plus son patient et que par conséquent, elle n’a plus à le revoir. C’est bien le problème, murmure Anne. Tout va bien avec ton mari ? demande Céline. Tout va bien comme après quinze ans de vie commune, lorsqu’on a choisi un homme par raison et non sur un coup de foudre. Céline lui rappelle le bonheur d’une vie familiale et d’un équilibre avec deux enfants. Elle souligne aussi le fait que ce Lambert lui apparaît comme un véritable cas social et un nid d’emmerdements. « Je sais, rétorque Anne en haussant la voix, je sais très bien tout ça, il me fait chier ce Diego Lambert. Vraiment chier. Mais c’est chimique, que veux-tu. C’est son odeur. C’est totalement primitif comme attirance, d’ordre animal. J’ai beau passer par la case réflexion, ça me réveille la nuit. Et pourtant, ça fait vingt ans que je m’ingénie à écouter les gens. Les écouter pour ne surtout pas m’écouter moi-même. Pourquoi ? Parce que ça ferait trop de bruit. Tu n’imagines pas le bruit d’enfer que ça ferait. Oui, vraiment, ça ferait trop de bruit. Toute mon existence repose sur ce silence contenu, poli. Ne pas montrer ce que je suis vraiment, surtout, j’en ai fait ma devise. C’est une sorte de pacte tacite entre moi et moi. Il m’en a fallu des chagrins pour comprendre qu’il fallait que je cesse de brûler pour l’autre au risque d’en crever. Alors, j’ai fait le triste choix de rester vivante. De ne plus essuyer les plâtres des passions qui me faisaient palpiter.
« Excessive, mes parents ont toujours dit que je l’étais. « 
Il faut raison garder Anne
« , telle était leur seule devise. Cela veut sans doute dire qu’il leur faut aimer tiède. La seule garantie de ne pas souffrir. Ils doivent avoir raison. Peu de grandes personnes semblent palpiter. Et les rares qui palpitent encore prennent très cher dans la vie. Tu en sais quelque chose Céline. Comme moi d’ailleurs. Nos bureaux sont remplis de cœurs en vrac qui ne s’en remettront jamais d’avoir tenté le diable. Imagine un peu le foutoir si je commençais à m’écouter… » »

« Notre premier baiser a été timide. Le deuxième plus piquant. Le troisième plus vaste. »

Mémoires de la forêt / Mickaël Brun-Arnaud

Illustrations Sanoe

Voici un magnifique roman jeunesse, à offrir et à s’offrir ! Bref un coup de cœur !

Le livre s’ouvre sur Archibald Renard finissant sa journée de travail dans sa librairie familiale située à Bellécorce, au creux d’un arbre. La boutique a deux portes de tailles différentes pour accueillir les petits et les grands visiteurs. Aujourd’hui c’est un habitué qui franchit la petite porte. Ferdinand Taupe fréquentait déjà la librairie du temps du père d’Archibald. Mais il faut bien avouer que Ferdinand Taupe n’est plus le même, certes il a toujours été maladroit, étourdie et il a vieillit, mais il semble atteint de la maladie de l’Oublie-tout. Il cherche justement à se souvenir de quelque chose de très important et pour cela il a besoin du livre qu’il a écrit, ses « Mémoires d’Outre-Terre ». Malheureusement maître Renard vient juste de le vendre. Alors il décide de l’aider et laisse sa boutique au soins d’une madame Souris ravie.

Les deux compères partent alors pour une longue aventure. A partir de photos, ils tentent de retrouver les souvenirs de Ferdinand Taupe. Le lecteur va de rencontre en rencontre. D’abord au salon de thé de Pétunia Marmotte, puis au chêne géant pour le concert Duchêne du célèbre Gédéon Hibou Duchêne, ensuite direction la brocantaupe, avant de passer par la maison de Ferdinand et en finissant par la Retraite des plumes, chez Elisabeth Poule qui accueille des écrivains en résidence. Il sera aussi questions de lettres et d’un postier.

Toutes ces aventures sont extraordinaires, pleines d’humour et de poésie. L’auteur a développé un univers qui fourmille de détails et de malice. L’air de rien, il donne aussi quelques clés pour comprendre les personnes atteintes d’Alzheimer avec ces animaux humanisés et bienveillants.

J’ai adoré le concert en haut du grand chêne, c’était un moment magique, suspendu.

Ce livre est « trop choupi » ! Il est plein d’émotions et met en avant de belles valeurs, les personnages sont attachants. Vous aurez certainement envie de prendre une tasse de chocolat chaud avec des guimauves après cette lecture. Un livre qui fait du bien !

La couverture est magnifique avec ses lettres dorées. Le tout est joliment illustré par Sanoe et permet de plonger davantage dans la forêt imaginée par Mickaël Brun-Arnaud.

Il y a apparemment un deuxième tome prévu en 2023 et je m’en réjouis déjà !

En attendant, je dépose ce livre sur la table de chevet de ma fille, je suis sûre qu’elle va l’adorer aussi !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Le renard avait travaillé toute la journée pour se débarrasser de la poussière qui s’accumulait sur les étagères depuis déjà trop longtemps. La majorité des livres de la librairie du village de Bellécorce n’existaient qu’en un seul et unique exemplaire, il était donc important qu’ils soient conservés dans les meilleures conditions.

« La taupe suivit le libraire avec sa démarche toute personnelle – un pas chaloupé et déséquilibré, rythmé par un balancement grinçant des hanches et des petits « Ouille ! », « Prune ! » et « Pomme alors ! Il ne fait pas bon être vieux, mon ami ! » Dans son dos, on entendait valdinguer le contenu de la demi-coque de noix à mesure qu’il avançait, et sa canne cognait dans tous les bancs, poubelles et réverbères sur le chemin : Ding ! Bang ! Zing ! Bong ! »

Chambre 152 / Isabelle Rossignol

La mère de la narratrice est gravement malade. Les médecins s’acharnent à la maintenir en vie. Elle tente de leur expliquer la volonté de sa mère de mourir. Mais elle n’est pas écoutée et au contraire ils lui disent que sa demande n’est pas recevable. Elle ressent alors de la honte puis une immense peine à ne pouvoir accéder à la demande de sa mère. Elle ne supporte pas l’air hautain et indifférent des médecins, la froideur et le manque d’humanité des blouses blanches. Jusqu’au moment où le corps médical s’avoue vaincu et lui dit qu’il ne peut plus rien faire pour elle, que le moment de mourir est venu. Ce moment attendu et demandé devient alors concret. Tout s’accélère.

En 152 courts chapitres ou paragraphes numérotés, la narratrice livre ses pensées, ses états d’âme, ses doutes, sa douleur et surtout sa peine en ce moment difficile, la fin de vie de sa mère. Son ton révolté s’adresse aux médecins. L’écriture fragmentée, parfois sans virgule, va à l’essentiel pour mieux toucher le lecteur en plein cœur. Un texte intime très fort et au cœur de l’actualité !

Ceci est le dixième texte publié par les éditions du Panseur, le premier côté adulte de cette autrice jeunesse. Il rejoint ma très belle collection du Panseur grâce à une campagne de financement participatif. L’objectif, atteint, était de passer du livre aux livres audio. Je me suis laissée tenter également par le 11ème titre sorti en cette rentrée littéraire, « Les échassiers » d’Isabelle Aupy, qui sera une de mes prochaines lectures. Bref vous l’avez compris c’est une maison d’édition chouchou ! Je vous encourage à découvrir ces romans aux voix singulières.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
1
Oh je sais.
 
2
Je sais avant même d’arriver que vous êtes là à ne pas m’attendre pas me voir pas m’entendre.
 
Je le sais à vos airs et milles autres détails qu’à votre insu vous exhalez de vos yeux de vos bouches de vos rictus entêtés au-dessus de vos blouses éminentes et blanches.

38
Si bien qu’aujourd’hui devant vous regardez je suis là asseyez-vous écoutez-moi je vous l’ordonne.

Je vous ordonne de cesser sur-le-champ de faire taire les filles qui défendent leur mère mais au contraire de les armer les préparer ne plus jamais les repousser parce que les filles des mères qui veulent mourir et vont mourir ont le désir d’elles-mêmes mourir ne le saviez-vous pas ?

Vous, à nous nier, vous nous tuez alors voyez.


61
Savez-vous ?

Savez-vous ce qu’elle a fait à l’instant où elle a compris qu’elle allait mourir et a souhaité urgemment en finir savez-vous ce qu’elle a fait ?
Elle m’a envoyé vous le dire puis elle a fait ses mots croisés.
 
62
M’envoyant puis attendant, comptant sur moi, se passionnant une dernière fois pour ces grilles à petites cases éclatées qu’elle remplissait par sécurité au crayon gris, ceux munis d’une gomme à leur extrémité, mais elle gommait peu, se trompait rarement, rompue à cette pratique qui lui venait, je crois, de sa mère.

Je crois car nous n’avons pas eu le temps d’en parler et nous ne l’aurons plus comme je le regrette.

M’être privée de savoir d’où ma mère a tiré son goût immodéré des mots croisés.
 
63
Mais suffit.

Vous me rappelez à l’ordre je vous ennuie je vous dissipe je parle je parle et vous avez bien mieux à faire.

81

Toi tu souffres et mes sacs font un bruit de plastique.

Un bruit insolent de vie du dehors.

C’est plus beau là-bas / Violaine Bérot

J’ai découvert cette autrice avec son précédent roman, « Comme des bêtes », publié également aux éditions Buchet Chastel, qui fut un coup de cœur pour moi. J’avais donc très envie de retrouver la plume de Violaine Bérot.

Elle nous entraîne à nouveau dans un monde à part, dans la nature et la montagne.

Ce roman est plus angoissant car comme le narrateur, on ne sait pas trop ce qu’il lui arrive. Il est professeur à l’université. Il a la cinquantaine et il est marié. Il se fait arrêter et enfermé dans un hangar avec d’autre personnes sans explication. Il ressent alors les effets de l’enfermement que subissent les animaux d’élevage : pas d’espace, pas d’eau, pas de nourriture, de la lumière artificielle à certains moments puis le noir complet. La violence est également présente. Impossible de sortir du rang ou de poser des questions sous peine d’être battu et de disparaître.

Il perd la notion du temps. Il se bat avec ses congénères pour avoir un peu d’eau. Et il réfléchit, se dit qu’il ne serait pas un héros et finalement qu’il est égoïste et individualiste. On ne sait jamais comment on réagirait lors d’une rafle, lorsqu’un gouvernement totalitaire arriverait au pouvoir, etc.

On pense beaucoup au sort des migrants dans ce roman, à leurs longues marches, au froid, à la faim, à la peur qu’ils peuvent ressentir.

Au cœur de ce roman il y a aussi les jeunes, ceux qui ont vécu la pandémie, qui n’attendent plus rien de l’avenir et déplore l’état de la planète. Peut-être seront-ils la solution ?

Beaucoup de thèmes actuels sont traités dans ce court roman qui incite à la réflexion. La fin a un côté fable. Mais je ne vous en dis pas plus sur l’intrigue pour ne pas divulgâcher. C’est une sorte de long monologue où le lecteur avance à tâtons comme le narrateur. Il n’y a pas d’autre point de vue. Le début des paragraphes ne comporte pas de majuscule. Le narrateur s’adresse à lui-même en se tutoyant dans de longues phrases. On suit le flot de ses pensées. Impossible d’arrêter sa lecture en plein milieu d’un paragraphe.

Dans cette dystopie, l’autrice nous prévient de ce qu’il pourrait advenir de notre pays et ça fait froid dans le dos !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« et surtout ne pas te faire remarquer, te taire obstinément, t’effacer, te noyer dans la masse, t’appliquer à n’être d’un détail, toi qui aimais briller. Dans ce hangar géant où l’on vous a regroupés, tant de corps autour du tien collés les uns aux autres, tu penses aux porcs, aux volailles, par dizaines de milliers entassés dans un même bâtiment, à ce projet de ferme aux mille vaches comme toi et les autres dans ce hangar bondé, toi et les autres comme les porcs, les volailles, sous l’épuisante lumière artificielle qui parfois, tu ne comprends pas selon quelles règles, selon quelles lois, brutalement s’éteint ou s’allume, toi et les autres dans ce local sans fenêtre, et ces bruits de moteur en fond, ces accélérations, ces ratés, ces enrouements, et par-dessus tout la puanteur et la chaleur, toi et tous les autres autour, combien cela fait-il d’hommes, et tu repenses aux milles vaches, et tu te dis que c’est cela, vous, mille hommes, et ne jamais revoir le jour. »

« et comment est-ce possible, tu n’arrives pas à le comprendre, comment est-possible dans ton pays, dans une démocratie, avec un président élu par le peuple, comment est-possible ? Et par qui la rafle a-t-elle été commanditée, parce qu’il s’agit d’une rafle, tu ne vois pas quel autre terme serait mieux adapté vu le nombre d’hommes regroupés ici, mais les ordres sont-ils venus d’en haut, du gouvernement, ou bien s’agit-il d’un coup d’État, un soulèvement de l’armée ou de la police, ou alors ces enlèvements ont-ils été orchestrés par de simples citoyens que la haine a montés les uns contre les autres et qui auraient créé des sortes de milices ? »

« Ce qui t’arrive te paraît tellement improbable, tellement loin de ce qui, il y a quelques jours, était encore ta réalité, parce que des situations pareilles, non ça ne pouvait pas se produire dans un pays comme le tien, c’était plausible uniquement pour les autres, en Russie ou en Amérique centrale, ou bien sûr en Afrique ou au Moyen-Orient, mais dans ton pays jamais t n’aurais cru, et puis comment est-il pensable que tu n’aies rien senti venir, et pourtant tu te trouves réellement là, un parmi des centaines d’autres, un millier peut-être, assis dans ce hangar lugubre à attendre tu ne sais quoi, tu ne sais combien de temps, à avoir faim aussi, et soif surtout, et envie de pisser, à te retrouver à la merci de gardiens qui eux seuls décident du moment, sans logique aucune, et déjà tu as pris l’habitude, comme les autres, de ne jamais perdre des yeux la position des matons pour ne pas te faire surprendre, de faire attention à ne pas les provoquer pour ne pas risquer leurs coups, et ces hommes qui vous surveillent tu voudrais savoir qui ils sont, comment on les a recrutés, d’où ils viennent, car ils parlent ta langue, ils sont de la même nationalité que toi tu en es convaincu, mais pourquoi n’ont-ils pas même un uniforme, seulement des brassard noir, seul détail qui les distingue de vous sinon leur arme, et le plus souvent ce n’est qu’un simple bâton, ou parfois une matraque, sauf pour un original qui se promène avec un immense fouet, et tu penses aux jeux du cirque, vous participez à une farce grand-guignolesque, et bientôt un clown va débouler parmi vous avec son nez rouge et ses savates immenses, il éclatera d’un rire tonitruant, et c’en sera fini de toute cette bouffonnerie. »

« La voilà qui rougit sous ton regard et immédiatement ça te flatte, et c’est suffisant pour que tu retrouves la foi en votre histoire. Mais ton amour est une girouette, il s’effondrera, tu le sais, à la première distraction. Car aimer, tu en es désormais certain, aimer ne dure que le temps où l’on se persuade que l’on aime. »

2 ans du blog !

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon blog ! Déjà deux ans que j’ai démarré ce projet : partager avec vous mes lectures et surtout mes coups de cœur.

C’est toujours un bonheur pour moi d’alimenter ce blog et d’échanger avec vous. D’ailleurs vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre. Merci à tous pour vos commentaires et vos « j’aime ». N’hésitez pas à me dire ce que vous aimez ou ce que vous n’aimez pas dans mes publications, ce que je pourrais faire pour l’améliorer, etc. Je pense ajouter une catégorie « romans coups de poing » pour ceux qui me font cet effet et me laisse le souffle coupé à la fin de ma lecture.

Pour fêter ce deuxième anniversaire et vous remercier, j’organiserai prochainement un concours. Je réfléchis encore au lot à vous faire gagner…

Au plaisir de continuer nos échanges ici ou ailleurs !

L’homme qui veille dans la pierre / Alain Cadéo

Je découvre les livres et l’écriture d’Alain Cadéo avec ce roman des éditions La Trace. Il fait suite à un autre roman, « Mayacumbra » paru en 2020. Il est précisé que les deux romans peuvent se lire indépendamment.

Augustin part sur les traces de son frère, Théo, disparu dans une coulée de lave il y a bien longtemps, à Mayacumbra, en Amérique centrale. Il y découvre une sorte de communauté, isolée, où vit la famille de Théo, sa fille et surtout sa petite-fille Lina. C’est à elle qu’Augustin adresse ses mots dans ce livre. Dans son journal, il raconte le bonheur simple de l’amour d’une famille. Il est le grand-oncle de Lina mais elle le considère comme son grand-père. Il reste vivre à Mayacumbra et six ans plus tard, lorsqu’elle part étudier au collège, en ville, et part pour des semaines, il ressent le besoin de consigner ses souvenirs et ses émotions.

Il est question de la nature, du volcan, de peinture et beaucoup d’amour filial.

L’écriture est belle, poétique et généreuse. Derrière les mots, on ressent une plume profondément humaniste, beaucoup de bienveillance.

J’aurais préféré commencer par « Mayacumbra », pour avoir tous les éléments sur cette communauté. Il faut dire que les personnages et acolytes d’Augustin sont nombreux et uniques. Chacun ayant une histoire à raconter, un physique et un caractère bien particuliers. Je me suis parfois un peu perdue en cours de lecture et j’ai peiné à avancer. Il ne me reste plus qu’à lire le précédent roman pour raccrocher les wagons et en savoir plus sur Théo !

Merci Geneviève Munier, Martine et Alain Cadéo pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« A l’origine, dans l’aube bleue mouvante, quelques troncs noirs étranglent encore la lumière fade de la vallée. Ils sont la trame d’une immense forêt pourrissante.
Là, beaucoup plus haut, dans les rides du ciel, moi, Théo, je suis derrière une fenêtre glacée, au niveau du menton d’un Volcan. La Corne de Dieu. »

« C’est tout ce qui me restait de mon frère Théo. Un bout de page froissée, trois bibelots, quelques photos, le tout expédié par la police locale de ce pays lointain n’ayant jamais éveillé chez moi la moindre curiosité. »

« Désolé donc d’être peut-être si compliqué, mais ma vie en dépit des apparences, est à l’image de ces pages : décousue, lourde, chaotique. Son seul fil conducteur fut longtemps le simple plaisir de peindre sans jamais vraiment m’attacher à quoi que ce soit. Je me berçais de couleurs. »

« Laisse-toi porter par ce radeau de phrases. Ne nage pas à contre-courant. Soit, tu brûleras tout, soit tu mettras dans un tiroir ce paquet d’impressions que tu ressortiras un jour, plus tard.
Derrière toute musique qui nous est familière, au-delà d’un tableau que l’on connaît par cœur,, foisonnent mille détails qui remontent à la surface. On appelle cela le temps de la décantation. C’est un fourmillement de sensations qui, avec l’âge aimantées par nos propres vies, prennent encore un autre relief. Voir, entendre, absorber, ressentir et plus tard enfin, comprendre… Peut-être. »

« Non, je n’ai plus envie de bouger. Mon périmètre de marche va, de « la maison de la lune » au sommet du volcan. Chacun de mes pas est une attente. Chaque jour est un sablier que je tourne et retourne, dont chaque grain est une image, une émotion, une pensée. »

« Alors peu importe que mes promenades soient toujours les mêmes ! Le moindre sentier est rempli de ton rire, de ta petite voix, de tes histoires. Tout me parle de toi. Je me sens comme un grand manteau protecteur couvrant ta vie de tous les jours, où que tu sois. Et je t’envoie à tire d’ailes la bénédiction du volcan, de la forêt, de la caverne et du village, mes petits mors à moi et mes pensées de tous les jours, l’indolente paresse des nuages, les criques de repos dans l’ourlet des feuilles toutes neuves, l’odeur des mousses et des lichens, du placenta des mammifères et la claque sonore de ce bon vieux « Capitan », qui souffle aujourd’hui comme un damné sur nos terres et dans nos cœurs brûlés. »

« “Ton frère, l’homme qui veille dans la pierre, c’est lui que le volcan a choisi pour nous protéger…” Je sais aussi que Théo devait rejoindre Solstice qui l’attendait dans son camion le jour de l’éruption pour quitter cet enfer. Et il n’était pas venu. Personne ne sut jamais ce qui l’avait retenu. »

« Oui, j’ai bien souvent eu envie de fuir. Et il fallait ta venue, ou celle de ta mère, pour que je sache à nouveau face à vos regards, vos gestes, vos sourires, pourquoi j’étais là. Maintenant, au bout de cinq ans, je ne me pose plus ces questions, je n’ai plus les mêmes envies de déguerpir. Il y a vous deux et, tout autour, nos gueules de parias, inimitables, entre clodos, Pieds Nickelés et Robinsons, têtes de morses, tronches gargantuesques, têtes d’ascètes, maigres faciès aux yeux aigus comme des clous, voleurs d’instants sublimes dans cette décharge de cœurs oubliés. Solstice, Eusebio, Cyrus, Fedor, le petit Sam, Balthazar, Marco, les trois frères, les quelques types qui débarquent parfois, venus de la forêt, les égarés qui restent deux trois jours et qui repartent avec des airs de chats hagards libérés de leur cage. »

« “L’homme qui veille dans la pierre” n’est jamais très loin de mon cœur. Et même s’il est dissimulé, là-bas, quelque part dans les brumes, il me semble souvent l’entendre, comme la vibration d’un diapason. C’est un beau chant, une note très pure qui calme le volcan, berce les cèdres bleus, suspend le souffle tiède des cavernes, apaise les petits animaux, ouvre les orchidées, fait planer très haut les aigles qui en oublient leurs proies, nous donne à nous les hommes des airs béats de somnambules… Et puis il y a les nuits de pleine lune dans la maison de pierre. Il y a ce bruit de fond, que je suis seul à percevoir, une onde basse entre ces murs, toujours la même, une onde bleue et mauve qui tourne au ralenti et qui me fait penser au vrombissement des rhombes.
Je te l’ai dit, c’est la tonalité du Monde, la course folle de la Terre. Rares et bienheureux sont ceux qui captent sa lancinante mélodie. »