L’Effet Titanic / Lili Nyssen

Sorte de roman dans le roman, deux histoires s’entremêlent dans ce premier roman. Celle de la narratrice qui s’installe au Havre pour ses études et sort de sa première histoire d’amour. Et celle de Flora et Zak, 15 ans, qu’écrit la narratrice.

Elle écrit leur histoire et se remémore en parallèle la sienne qui lui laisse un goût amer. Elle s’inscrit sur Tinder, fait des rencontres, mais rien ne la satisfait. Elle n’arrive pas à oublier son premier amour. Elle peine à passer à l’âge adulte.

Flo/Flora et Zak se connaissent de vue depuis l’école primaire. Ils viennent de milieux sociaux différents. Ils se croisent à une soirée et s’embrassent. Ainsi débute leur relation, hésitante, pleine de désir. L’autrice réussit très bien à retranscrire les préoccupations des adolescents, les sentiments, les peurs.

J’avoue avoir été embrouillée au début par l’enchevêtrement des deux histoires. Je ne sais pas si c’est dû au fait de l’avoir lu en version numérique. Les pronoms se mélangent également. Parfois je ne savais pas de qui il s’agissait, de quel point de vue se plaçait la narratrice. Donc j’étais un peu perturbée au départ, puis je me suis laissée prendre par la poésie du texte, par l’écriture singulière de Lili Nyssen.

Un premier roman intéressant, un style, une nouvelle écrivaine à suivre !

Merci à Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Une bouteille de vodka disparaît et jaillit entre les corps. Tout le monde danse serré, le goulot éponge les lèvres mouillées, le sol tremble – c’est le voisin et son balai. »

« Tu l’aurais rangé dans la bibliothèque alors que j’aime que les livres vagabondent. Je disais laisse, ça fait de la vie. Tu disais non, ça fait du bordel. »

« On n’arrivait pas à le dire. Je t’aime. On tournait autour du pot. On était encore un peu ados mais est-ce que ça passe après, est-ce qu’on a moins peur quand on est grand. »

« Dehors dans la nuit, ses pas meurent sans se taire, juste, ils cessent d’être. »

« On roule vers Calais. On se détache du Havre et ça faisait longtemps pour Flora ; tendre vers l’ailleurs, faire de la place dans le figé des images mentales jusqu’ici accumulées. »

« June désormais est grande et serrée, tout en elle se rétracte comme s’il fallait s’amoindrir. Pas assez de place pour elle dans le monde. Flo ne sait plus comment ça s’est terminé. Il n’y avait pas eu de drame, juste un effacement. L’amitié brouillée, nos consciences désassemblées alors que c’étaient deux aimants, je ne sais plus ce qu’on pouvait se dire pour que ce soit si fort et que soudain, plus rien. »

« Ça brûle d’être si loin. Une douleur pas tout à fait chagrin ; j’aimerais que tu sois là mais l’horizon s’entrebâille. Je ne respire plus ton air, je décolle un peu. Déjà dans la nuit qui tombe, sous les liseuses au plafond, déjà j’oublie un peu que tu me manques. »

« Elle ne s’habille pas, enfile le peignoir des beaux jours. Humide encore, prend place sur le tabouret du piano. Elle n’y a pas touché depuis des mois, n’a plus vérifié l’accordage ni travaillé un morceau. Il fallait éloigner la musique comme une tristesse, tout faire taire un moment. Ces derniers temps ont été aux fantômes, aux traces cherchées dans les coins, fonds de café secs, affaires oubliées ; traces effacées peu à peu à force de grands ménages compulsifs et puis regrettés. »

« Il ne porte pas le ciré jaune qui traîne dans le placard, ni les bottes. Il aurait l’air de quoi, d’un bâton de colle. »

« Donc. Flo et Zak vacillent devant la même mer, dessoudés, il ne reste plus que la Manche pour réunir encore. Les cœurs battent pareil, en écho sur l’eau qui vrille mais les pulsions sont inversées. L’eau sombre les attire tous les deux. Maintenant on attend que le tumulte gonfle, qu’il attrape, renverse les corps. Que le denier souffle remonte à la surface, une bulle qui rompt sans bruit ? Après tout je peux, si je veux, les renverser. Un peu de drame. Et en même temps c’est inutile, il n’y aurait pas d’effet Titanic puisqu’un voyage scolaire, seulement, les désunit déjà. »

« Flora, chaleur. Soudain il veut rattraper sur sa bouche les jours infinis sans elle. Hier encore il ressentait que dalle, Flo dérobée, l’amour dans les tiroirs. Zak oublie vite mais parfois, nez dans le cou, parfois pop-corn au Gaumont des Docks, devant un bon Marvel, proches, collés, les corps s’attisent et il est comme réparé, rond, sans craquelures. Il faudrait prélever ces moments-là, les conserver dans des bocaux sur des étagères. On composerait comme ça son cabinet des curiosités avec toutes les bizarreries. »

« Zak mon amour, je n’ai pas envie de te voir tout de suite, j’ai peur d’avoir été trop heureuse pour retrouver ton silence et ta gueule cassée, ta manière de tuer la joie et de la garder, sous la semelle comme une araignée. »

« Tu préfères dire ou protéger ? on se demandait en fumant des clopes.
Protéger.
Mais le silence aspire tout comme quand une étoile meurt. »

« Flora toujours oscille entre la tentation de disparaître et la rage d’être au monde. »

Le livre des sœurs / Amélie Nothomb

J’ai toujours le même plaisir à retrouver la plume d’Amélie Nothomb à chaque rentrée littéraire. Elle a ce style si particulier et cet humour que j’aime beaucoup. Avec le sens de la formule et une facilité déconcertante à retourner les situations.

Mais j’avoue avoir été un peu déçue de ce cru, que je ne regrette pas pour autant d’avoir lu. Il m’a semblé un peu bâclé, pas abouti et certaines phrases m’ont parfois déconcertée, notamment la fin qui ne ressemble pas à une fin.

Le personnage central est Tristane. Une « enfançonne » née de deux parents fous amoureux l’un de l’autre, si bien qu’ils ne s’intéressent pas à leur fille. Elle grandit seule jusqu’à ses 5 ans où ses parents, Nora et Florent, lui offre une petite sœur ou un petit frère pour Noël, à condition qu’elle s’occupe de lui/elle. C’est le plus beau cadeau pour Tristane.

Quelques mois plus tard arrive Laetitia. Et Tristane prend le rôle de parfaite petite maman pour sa petite sœur. Elle lui apporte tout l’amour qu’elle n’a pas eu pour lui permettre de se construire. Leur relation est très fusionnelle.

Il y a aussi leur tante, la sœur de Nora, qui s’appelle Bobette et reste dans son canapé toute la journée à regarder la télé. Elle a trois fils et une fille qui se nomme Causette parce qu’elle aime beaucoup le roman de Victor Hugo. Bobette désignera Tristane comme marraine de sa fille alors qu’elle n’a que deux ans de plus qu’elle.

Tout le monde est en admiration devant Tristane, si parfaite, sauf ses parents. Et plus particulièrement sa mère qui la trouve « terne ». Ce qualificatif influencera toute la vie de Tristane…

Un roman que j’oublierai assez vite en attendant le prochain !

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« L’amour de Florent fut le premier événement de la vie de Nora. Elle sut qu’il n’y aurait ni autre amour ni autre événement. Il ne lui arrivait jamais rien. »

« – « Petite fille terne. » Quand comprendras-tu que les mots ont juste le pouvoir qu’on leur donne ? »

Le colonel ne dort pas / Emilienne Malfatto

Le colonel ne dort pas. Ses nuits sont effectivement hantées par les fantômes des hommes qu’il a tués au nom d’une guerre, d’une armée. Le colonel est le « spécialiste » de la torture. Il passe ses journées à torturer des hommes et ce depuis dix ans. Il raconte comment il a débuté et comment au fur et à mesure tous ces morts l’obsèdent.

Il se rend tous les jours dans la grande maison réquisitionnée par l’armée, pour faire son rapport au général. Celui-ci reste enfermé dans son bureau. Lui aussi a bien changé en dix ans. Il joue des parties d’échecs contre lui-même dans une pièce où l’eau s’infiltre. C’est la folie qui le guette.

Il y a un troisième personnage, l’ordonnance, qui assiste aux scènes de torture et reste muet, en retrait. Le colonel se méfie de lui, peut-être devrait-il le dénoncer au général, car « le doute est l’ennemi de la victoire ».

Le roman se déroule dans un pays en guerre. On ne sait pas lequel et peu importe, c’est un texte universel. La couleur grise envahit peu à peu le paysage et les pensées du colonel. Le roman dépeint les effets de la guerre sur les hommes, les soldats.

Emilienne Malfatto alterne entre poésie où le colonel s’exprime directement et prose où le narrateur raconte les journées des trois hommes. Le texte est puissant et obsédant, comme les pensées qui assaillent les personnages. Les scènes de tortures évoquées sont glaçantes. Le lecteur frissonne d’horreur.

Le roman est court, 110 pages. En peu de mots et donc peu de pages, elle a réussi à me plonger dans un univers, à me bouleverser. Impossible de lâcher ce roman avant la fin, ce qui me rappelle l’effet de son premier roman. J’avais été très touchée par « Que sur toi se lamente le tigre ». Celui-ci est tout aussi fort, différent par son thème, mais sans aucun doute un très grand texte. J’ai hâte de savoir quel sera le sujet de son prochain livre. Cette écrivaine s’attaque toujours à des sujets d’actualité et avec un angle très intéressant. On sent que son métier de journaliste et son expérience professionnelle de reporter de guerre marquent son œuvre.

Elle a eu le prix Goncourt du premier roman pour « Que sur toi se lamente le tigre » (éditions Elyzad) et le prix Albert-Londres pour « Les serpents viendront pour toi » (éditions Les Arènes).

La couverture est magnifique. Elle a été illustrée par Nicola Magrin.

Bref, c’est un coup de cœur et elle fait partie de mes chouchous. Si vous n’avez pas encore lu ses livres, je vous recommande fortement de le faire !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ô vous tous
puisqu’il faut que je m’adresse à vous
que je ne peux plus vous ignorer
puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs
de mes nuits
puisque vos ombre et vos cris
résonnent dans mes ténèbres
puisque les Homme-poissons
ont pris possession de mes rêves
vous tous je m’adresse à vous
mes victimes mes bourreaux
je vous ai tués tous
chacun de vous il y a dix ans ou

dix jours

ou ce matin

et depuis je suis condamné à continuer
de vous tuer
chaque fois à chaque nouveau mort
j’augmente ma peine ma

condamnation sans appel »

« Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. C’est cette époque de l’année où l’univers se fond en monochrome. Gris le ciel bas, gris les hommes, grise la Ville et les ruines, gris le grand fleuve à la course lente. Le colonel arrive un matin et semble émerger de la brume, il est lui-même si gris qu’on croirait un amas de particules décolorées, de cendres, comme s’il avait été enfanté par ce monde privé de soleil. On dirait un fantôme, pense le planton de garde en le voyant descendre de la jeep. Et l’ordonnance se met au garde-à-vous et se dit que le colonel ressemble à ces hommes qui n’ont plus de lumière au fond des yeux et qu’il croise parfois depuis qu’il est à la guerre. Seul son béret rouge rappelle que les couleurs n’ont pas disparu. »

« le doute est l’ennemi du soldat
haute trahison
voyons soldat
il faut bien que quelqu’un tue pour éviter
d’être tués
pour sauvegarder la Nation
que quelqu’un se tape le sale boulot
mette les mains
dans
le cambouis dans la sang les entrailles
dans la merde
et vous voudriez après
vous voudriez
qu’on se remette en question
impossible soldat
impossible »

« Et le colonel coupe, taille, sectionne des heures durant et en face de lui le regard apaisé de l’homme ne faiblit pas, même quand il ferme les yeux sous la douleur ou à travers le ruissellement rouge du sang toujours le regard revient comme aimanté et toujours sans haine et à mesure que les heures passent augmentent l’effroi et la colère du colonel, et à chaque minute le lynx de velours enfonce un peu plus ses griffes de métal dans la poitrine du colonel qui coupe, taille, sectionne. »

« Une faible clarté descend des hautes fenêtres. C’est l’heure moutarde l’heure mandarine l’heure ocre – mais l’ocre, comme les autres couleurs, a été absorbé dans la monochromie si bien que le Palais est baigné de cette même lumière grise, à peine teintée d’orange, pistil de safran tout de suite avalé par la cendre. »

« Le général est si profondément enfoui dans ses réflexions et sa peur et l’attente du marbre qu’il n’a pas remarqué le silence qui règne sur la Ville depuis plusieurs jours. Les bombardements ont pratiquement cessé, comme si les soldats n’avaient plus le cœur à se battre. Personne n’en a informé le général, pas même son subalterne de moins en moins zélé. Seul persiste, bruissement de fond, le murmure de la pluie qui tombe sans discontinuer et semble dissoudre les hommes et les armes dans un brouillard sans forme et sans volonté. »

Le cabaret des mémoires / Joachim Schnerf

Samuel devient père. En rentrant de la maternité et en pensant au retour à la maison de sa compagne et de son fils, il s’interroge sur ce qu’il veut transmettre à son fils. Sa famille a vécu la Shoah. Sa grand-tante Rosa qui vit aux États-Unis est la dernière survivante d’Auschwitz. Que restera-t-il après sa mort ? Son fils doit savoir.

Le roman alterne entre présent et passé. Il se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin lorsqu’ils imaginaient partir à l’aventure jusqu’à Shtlel City chez Rosa.

Rosa, il ne l’a rencontrée qu’une fois à l’enterrement de son grand-père. Ils ne se connaissent pas. C’est la génération du silence, de l’indicible, de la honte. Alors Samuel décide d’écrire une lettre à Rosa. Il en devient obsédé, si bien que sa compagne lui demande gentiment de ne pas transmettre tout de suite ses névroses à leur fils.

Rosa est partie vivre au Texas où elle a monté un cabaret en plein milieu du désert, « Camp Camps ». Elle y donne une représentation tous les soirs où elle parle de ce qu’elle a vécu.

Dans ce très beau roman intime, Joachim Schnerf apporte sa contribution au devoir de mémoire, une façon de ne pas oublier et de transmettre aux générations futures l’horreur de l’Histoire. Le roman est très court, 133 pages, et pourra être lus par des adolescents.

J’ai été touchée par cette ritournelle au début des chapitres qui vient d’une chanson des éclaireurs israélites donnée dans son entièreté à la fin du livre : « Quand demain reviendra la lumière… ».

La plume est magnifique et je n’ai qu’une envie désormais, c’est de lire son deuxième roman pour lequel il a reçu le Prix Orange du livre 2018.

Pour ceux qui seraient dans les parages, il y aura une rencontre entre Joachim Schnerf et Lola Lafon, ce vendredi à 17h à Strasbourg dans le cadre des Bibliothèques Idéales, sur le thème de la transmission.

Merci à Lecteurs.com et Grasset pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de presse et des photos jaunies. De portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigés, de vieilles femmes à Haïfa concourant pour l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certaines encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosité qui se cache au fond de la loge de Rosa et qu’elle détaille, grâce au miroir de sa coiffeuse, avant et après chaque représentation – elle regarde rarement en face ces souvenirs de douleur. »

« Quand demain reviendra la lumière, notre bébé sera là. Dans ce lit à barreaux que je fixe en pension à mon enfance, lorsque très jeune déjà le nom de Rosa m’obsédait. A table, les histoires de famille nous conduisaient immanquablement vers elle. Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse, cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert. »

« Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de notre famille marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta. »

« Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort. »

« Lorsque j’étais enfant, je rêvais de me rendre dans le cabaret de Rosa. Aujourd’hui il me hante. »

« Chaque soir dans une tenue différente, Rosa aux identités infinies liste sans raconter, elle nomme, martèle, pour qu’on ne puisse jamais nier. »

« Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ces névroses – pas les atrocités de l’histoire. Je veux tout transmettre à mon enfant, son arrière-grand-père et son arrière-grande-tante, six millions d’âmes qui priaient chaque nuit pour que le lendemain revienne la lumière et que le cauchemar se dissipe. »

« Peut-être ne suis-je pas prêt. A être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. Je le pensais endormi depuis l’enterrement de mon grand-père, mais il s’est brusquement mis à gesticuler lorsque j’ai décidé d’écrire à Rosa, il y a six mois. Elle a répondu à ma lettre en précisant qu’elle ne donnerait pas suite à d’autres courriers. »

Zizi Cabane / Bérengère Cournut

Une nouvelle publication au Tripode et un nouveau roman de Bérengère Cournut sont synonyme de double-joie pour moi ! Impossible de résister.

Le roman est centré sur Zizi Cabane. C’est la plus jeune des trois enfants d’Odile et Urbain alias Ferment. Elle a quatre ans quand sa mère disparaît. Le lecteur ne sait pas grand-chose. Une sorte de mystère et d’onirisme plane sur ce roman. On se laisse porter par les mots. Chaque personnage a la parole à tour de rôle. Parfois ce sont des lettres. Le tout est entrecoupé de poèmes d’ « O », O comme Odile ou Eau. Car Odile s’est transformée en eau et passe sous la maison. Elle s’infiltre pour en ressortir et dévaler le terrain en pente pour rejoindre le ruisseau. Si bien que Ferment est obligé de construire un cabanon en bas de leur jardin pour s’y réfugier avec ses enfants en attendant de faire des travaux dans la maison pour essayer de contenir ce phénomène inexplicable.

Chaque enfant a un surnom expliqué au début du roman. Il y a la petite Zizi Cabane, ensuite ses deux grands frères, Chiffon et Béguin. Malgré le drame, les enfants sont plein de vie. Ils ne sont qu’amour entre eux. On ressent toute la naïveté de l’enfance, les jeux et souvenirs de fratrie. A la disparition de la mère, la sœur de celle-ci, Jeanne, viendra s’installer avec eux. Ferment et Jeanne semblent les plus touchés par l’absence d’Odile. Rassurez-vous ce roman ne fait pas pleurer, au contraire, il est plein de poésie. C’est également une ode à la nature qui est un personnage à part entière. J’ai beaucoup aimé les cartes inventées et créées sur les vieux chiffons. La fin est totalement inattendue. Il y a un côté conte avec les thèmes du deuil, des non-dits et des silences. Beaucoup de douceur, de tendresse, de bienveillance et de sensibilité se dégagent de ce livre.

Je ne vous en dis pas plus. Je vous laisse découvrir cette famille et son histoire.

L’éditeur a choisi une très belle couverture dont les rabats de déplient pour dévoiler davantage la fresque d’Astrid Jourdain.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai été la femme de Ferment
et la mère de trois enfants


Je m’appelais Odile, j’étais jeune
j’aimais rire et pleurer en même temps
J’avais parfois peur de la vie
et beaucoup, beaucoup d’envies


Puis il y a eu ce jour où je suis partie
Ce n’était pas volontaire
c’est venu comme un truc qui sort de terre
 »

« Je me souviens de tout.
Je me souviens des plus infimes détails de la maison, depuis les irrégularités de la dalle au sous-sol jusqu’aux nœuds dans les poutres.
Je me souviens des joints du carrelage dans la cuisine, de la couche de graviers dans le cellier, des lucarnes en verre épais qui morcelaient le paysage dans le mur aveugle, à l’arrière. »

« Cette source ne me fait plus râler. Je suis à deux doigts de croire qu’elle est une chance. En tout cas, elle m’occupe l’esprit, m’empêche de devenir fou en pensant à toi, à ce que tu es devenue et qu’on ne sait pas. »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir.
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir.
Oh, Ferment… si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand
large et le froid. Comme je t’aime aussi – et comme je m’abreuve
au brouillard de tes nuits…
 »

« Jadis, j’ai dû avoir un lien avec tout ça, ces deux enfants-là et la façon dont, cette nuit, ils hantent le paysage. Mais ce soir, je ne suis qu’un souffle, un vent faible qui enrage de ne pouvoir mieux appeler l’orage »

« Je prends avec moi les rêves de deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi. Ils sont fous, ces deux-là ! Emplis d’eau et de marais spongieux, habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous
plus loin encore
là où le chagrin et la mort
ne sont plus rien
 »

« J’ai l’impression que quelque chose, ici, me poursuit, tout en me disant de partir. »

Ce que nous désirons le plus / Caroline Laurent

Le 4 janvier 2021, le monde de Caroline Laurent s’effondre. Elle apprend par la presse que le mari de son amie Évelyne Pisier est accusé d’inceste. La parution du livre de Camille Kouchner brise le silence.

Caroline Laurent se sent alors trahie, abusée. A-t-elle été naïve ?

Elle reçoit de nombreuses sollicitations de journalistes. Elle ne répond pas, s’enferme, s’isole. Elle s’éloigne peu à peu de son compagnon. Le chagrin la submerge et la paralyse. Elle n’arrive plus écrire.

Une amie lui demande « si c’était à refaire, est-ce que tu le referais ? » Oui, elle revivrait tout dans le même ordre : « Ne rien savoir du drame et écrire le roman de cette femme, honorer ma promesse, me sentir soutenue par son mari, et puis un jour de janvier sombrer dans le cauchemar ».

Dans ce récit, elle se met à nu de façon sincère et touchante. Elle livre des anecdotes de son enfance, des moments de sa vie intime, de sa famille, des deuils.

Quand le besoin d’être seule prend le dessus, elle décide de partir trois semaines dans les îles Féroé où elle marche beaucoup, seule, et retrouve le goût, la capacité d’écrire à nouveau. Ce qu’elle retiendra de ce voyage : l’écriture lui fait du bien et au final c’est ce qu’elle désire le plus. Elle sera accompagnée par les livres de ses écrivaines préférées : Annie Ernaux, Déborah Levy, Joan Didion.

A la fin, le lecteur peut retrouver toutes les références bibliographiques sous le titre « amitiés littéraires », des lectures qui ont nourri sa réflexion et l’écriture de son livre. Car l’écriture est un refuge pour elle. Elle évoque notamment son intervention dans les prisons pour des ateliers d’écriture.

Un très beau récit intime, un hommage à la littérature et à l’écriture qui peut aider peut-être des lecteurs dans leur propre cheminement intérieur.

J’ai noté de nombreux passages très beau et intéressants, des phrases à relire que vous trouverez ci-dessous.

Merci à Netgalley et Les Escales pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« C’est un livre que j’écrirai les cheveux détachés. Comme les pleureuses de l’Antiquité, comme Méduse et les pécheresses. Le geste avant les phrases : défaire le chignon qui blesse ma nuque, jeter l’élastique sur le bureau, et d’un mouvement net, libérer ma chevelure. Libérer est un mot important, je ne vous appends rien.

Nous devons tous nous libérer de quelque chose ou de quelqu’un. Nous croyons que c’est à tel amour, à tel souvenir, qu’il faut tourner le dos. Et le piège se referme. Car ce n’est pas à cet amour, à ce souvenir, qu’il convient de renoncer, mais au deuil lui-même. Faire le deuil du deuil nous tue avant de nous sauver – sans doute parce qu’abandonner notre chagrin nous coûte davantage que de nous y livrer.

Durant des mois, je me suis accrochée à mon chagrin. A mes lianes de chagrin. Il me semblait avoir tout perdu, repères, socle et horizon. Le feu lui-même m’avait lâchée : je ne savais plus écrire. »

« Cette petite a le goût des mots, disait-on de moi enfant. Aujourd’hui je sais que ce sont les mots qui ont le goût des humains. Ils nous dévorent. Ils nous rendent fous. »

« J’avais une amie, et je l’ai perdue deux fois. Ce que le cancer n’avait pas fait, le secret s’en chargerait. »

« Quelque chose en moi avait explosé. Une déflagration.
J’avais fixé avec étonnement deux formes rouges à mes pieds. C’étaient mes poumons. »

« Le chagrin est un pays de silence. On le croit à tort bruyant et démonstratif, mais c’est la joie qui s’époumone partout où elle passe. Le chagrin, le vrai, commence après les larmes. Le chagrin commence quand on ne sait plus pleurer. »

« Dans mes poumons s’est logée une pierre noire qui paralyse tout, le corps, l’esprit, l’énergie, le désir. Sidération minérale. Mais tout cela n’est rien, rien à côté de la peur de ne plus pouvoir écrire. »

« Admettre qu’on est prêt à revivre intégralement une histoire, avec sa beauté et ses cadavres, signifie qu’il reste quelque chose de l’amour plus étincelant que le mal. »

« Écrire le réel, c’est tourner autour du silence comme autour d’un brasier. C’est tenter quelque chose d’impossible : protéger l’autre en s’exposant soi. »

« Ce qu’il reste de l’amour plus étincelant que le mal, c’est notre part d’enfance, c’est ce noyau-là, cette grâce. Le petit garçon ou la petite fille qui regarde le monde avec appétit, les yeux écarquillés, sans se douter qu’un jour c’est précisément ce monde qui l’engloutira. »

« Perdre son père adolescente, c’est devenir romancière. C’est être obligée de tisser des histoires moins laides, moins tristes que le réel. C’est ne pas avoir d’autre choix que la fiction. C’est construire des images, des légendes, bâtir dans son cœur des citadelles de papier que la vie déchirera plus tard. C’est creuser de nouveaux sillons dans le cerveau si tendez, si vulnérable, pour le tromper un peu ; le rassurer. C’est laisser la place au rêve qui seul peut contrer l’absence. C’est parler une langue inconnue qui dormait au fond de soi. »

« Il y a de l’érotisme dans l’écriture, un érotisme naturel, onaniste. On cherche le mot juste, la caresse souveraine. Désirer est le mouvement subaquatique de l’écriture, c’est son anticipation et sa rétrospective – l’infini ressac du texte. »

« Mes émotions tissaient un linceul serré autour de mon passé. C’était un long adieu, pas une rupture nette. Oui, quelque chose en moi n’en finissait pas de se déchirer, sans me tuer pour autant. »

« La marche entraîne vraiment la pensée. Elle l’entraîne à tous les niveaux : en la conduisant, en la renforçant, mais aussi en lui faisant répéter des idées ou des souvenirs. A chaque kilomètre parcouru, j’ai l’impression de dénouer des boucles trop serrées ; es poumons s’élargissent, je relâche ma mémoire, y compris la plus douloureuse. »

« J’y vais parce que, comme Charlotte, je sais que les hommes, même lorsqu’ils commettent le pire, surtout lorsqu’ils commettent le pire, ne sont pas des animaux. J’y vais par ce que déshumaniser un peu plus ceux que les murs recracheront un jour est une folie organisée contre la société tout entière. J’y vais par ce que je crois que les mots peuvent nous transformer. J’y vais parce que ces hommes écrivent comme des écrivains. A nommer les choses, à nommer le monde, à nommer nos peurs et nos tristesses, à nommer nos colères, à nommer nos blessures, on devient acteur de sa vie. Ce passage-là à l’acte, contrairement à celui qui conduit dans des cellules de neuf mètres carrés, peut sauver ce qu’il reste de l’enfant en nous. »

« Suspendre n’est pas arrêter. Je sais aujourd’hui qu’il est possible d’écrire même lorsqu’on n’écrit pas. Que la matière dont se nourrissent les mots appartient au temps, qu’il faut accepter les périodes de jachère et chérir les grasses matinées. C’est le corps qui écrit ou refuse d’écrire. Il a ses raisons pour ça. Je lui fais confiance. »

« Écrire après ça est une forme de continuité. Je suis plus nue dans l’écriture que sur une scène en justaucorps, et que je vous plaise ou non ne me concerne pas, ne m’appartient pas ; cela, la danse me l’a appris. »

« Je planterai un poignard dans le livre pour tuer le passé. »

« La seule interrogation valable, c’est comment. Comment écrire. Comment aimer. Comment vivre. »

« Que désires-tu ?

Écrire est la réponse que je donne à une question qu’on ne me pose pas.

Mais ai-je encore besoin qu’on me pose la question ?

Répondre non, c’est m’affranchir des points d’interrogation et de leurs béquilles. C’est recommencer à danser. »

« Je me sais aimée. Mieux, je me sens capable d’aimer sans rien attendre en retour. Là aussi c’est anormalement beau, et doux. Le plus grand est là, dans le dépassement de la peur ; aimer, ne plus aimer, être aimée, ne plus être aimée, qu’importe, jusqu’à la mort les choses ne sont jamais figées, et même après elles ne le sont pas. Les jours épousent le mouvement de l’eau, sauf que la vie n’est pas de l’eau, plutôt un alcool bien fort. »

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent / Maria Larrea

Voici un premier roman très fort de cette rentrée littéraire. J’ai été totalement emportée par la plume et l’énergie de l’autrice, impossible d’arrêter ma lecture. Bref je l’ai dévoré, passionnée par l’histoire familiale de Maria et de ses parents Julian et Victoria.

Le roman commence avec des scènes dures. Ensuite il alterne entre passé et présent. Julian et Victoria ont tous les deux été abandonnés par leur mère à leur naissance et confiés à un couvent. Julian fuit sa mère à 14 ans et s’engage dans la marine. A 10 ans, Victoria est récupérée par sa mère pour s’occuper de ses frères et sœurs. Son quotidien sera fait de misère, de labeur et de violences infligées par son père. Ils n’ont pas eu d’amour de la part de leurs parents. Quelques années plus tard, ils se rencontrent et c’est le coup de foudre, le mariage puis l’exil vers la France. Cette nouvelle vie est loin d’être facile. Il faut apprendre une nouvelle langue et accepter un travail pas très gratifiant. Même s’ils reviennent chaque été à Bilbao, ils seront des étrangers aussi bien en France qu’en Espagne.

Maria raconte son enfance et son adolescence entre son père alcoolique et sa mère mutique, angoissée. Devenue adulte, une tarologue lui révèle un terrible secret qui bouleverse sa vie et la pousse à faire des recherches sur sa famille et sa naissance à Bilbao. Un test génétique lui en apprendra beaucoup sur son arbre généalogique.

Maria, double de l’autrice, est née à Bilbao, a grandi à Paris et fait des études de cinéma pour devenir réalisatrice et scénariste. On sent un style cinématographique dans l’écriture. On a l’impression d’être dans un scénario qui ne laisse pas de répit au lecteur ni aux personnages d’ailleurs. Le ton est vif, direct, familier et sincère. Je me demande quelle est la part de fiction et de réalité dans ce roman. Elle met aussi en lumière un épisode honteux et douloureux de l’histoire espagnole. Maria nous confie ses doutes et ses peurs pendant l’écriture de cette quête identitaire.

Je serai assurément au rendez-vous pour son prochain roman, car ce premier roman est une belle entrée en littérature. Un coup de cœur !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« On ne se souvient pas du moment de sa naissance.
Je ne me souviens pas de la mienne, de naissance. C’est impossible d’ailleurs, les structures cérébrales permettant de fabriquer les souvenirs sont immatures chez le nourrisson. Je sais simplement ce qu’on me raconte à ce sujet-là. Mamá, dis c’était comment quand tu as accouché de moi ? Pues como todo el mundo. Eh bien, comme tout le monde. Une femme, un utérus, un fœtus, un nouveau-né à l’arrivée. C’est ça le trajet, le modus operandi dans ma tête d’enfant, d’adolescente et même d’adulte. »

« Victoria fit un timide pas en avant, et sourit.
Ce sourire, le premier d’une enfant à sa mère, allait rester sans réponse toute sa vie durant. »

« En s’adaptant à cette vie, le cerveau de Victoria s’était modifié, au lieu de grandir, de s’étendre ou de rêver, il réduisait. Toutes ses missions, ces collisions et agressions avaient modifié ses synapses, son activité neuronale s’amenuisait. Victoria ne dormait presque plus. Hypervigilante, elle redoutait les courts moments où elle somnolait, elle était alors en proie à des cauchemars violents. La structure de son hippocampe et ses hormones lui jouaient des tours. Victoria se mit à bégayer, cherchant des mots, butant comme si elle avait oublié le sens du langage pendant sa nuit blanche. Il fallait qu’elle parle vite, qu’elle crache les mots comme des pépins d’orange. Elle se concentrait tellement qu’elle perdait le fil de ce qu’elle voulait dire. »

« Dans la queue des douanes, je n’avais pas encore dix ans que je me sentais déjà coupable de je ne sais quoi. Je me sentirai coupable toute ma vie, devant les portillons des grands magasins, ceux de l’aéroport, devant les flics, les professeurs, les contrôleurs et les directeurs. »

« Quand j’observais mon père arriver à Bilbao, j’avais l’impression de voir une vedette de cinéma. Il portait ses plus beaux polos, des chemises Lacoste neuves, ses poches étaient pleines de billets, des centaines de francs qu’il changeait contre des milliers de pesetas. Une année de travail se transmutait en restaurants, côtes de bœuf, glaces et cadeaux. On vivait là comme des riches mais tout le quartier se foutait discrètement de notre gueule, nous étions les pijos, les bourgeois, franchutes, les Français. Pas d’ici. Je sentais bien le regard des autres enfants sur moi, nous avions le même âge et pourtant nous n’avions pas grand-chose à voir. Je voulais être espagnole comme eux mais j’y arrivais mal. Ils jugeaient mon accent, me jaugeaient, mais j’étais habile. Pour m’intégrer, j’arrosais allègrement la bande de gosses du quartier de bonbons gélatineux, paquet de chips, je prêtais ma Game Boy à qui voulait. Je passais ma vie dehors et j’étais aussi heureuse sur les terrains vagues aux seringues usagées que dans les humbles potagers des vieilles dames à chat. Je montais à l’arrière des vélos des garçons, jambes bronzées comme des knackis, le cœur battant d’une midinette. Ma mère, elle, vivait sa vie, elle papillonnait avec son mascara bleu. Plus rien à récurer, la femme de ménage se transformait sous mes yeux en femme moderne. »

« Le Pays basque pour les Basques était son mantra, lui l’immigré qui habitait Paris et buvait du bordeaux dans un restaurant grec tenu par des Égyptiens. Il voulait incruster dans ma cervelle cette fierté de l’appartenance, tu es basque, tu n’es pas espagnole. »

« A l’inverse des plantes et des fruits, nous, humains, pourrissons dans l’invisible. Cancers, tumeurs, crises cardiaques, AVC, tout se meurt à l’intérieur, parce que l’homme est malhonnête. »

Partie italienne / Antoine Choplin

Gaspar est un artiste français séjournant à Rome pour se reposer et échapper aux sollicitations professionnelles. Il apparaît comme quelqu’un de nonchalant, vivant de façon dilettante.

Il passe ses journées à jouer des parties d’échecs à la terrasse d’un café. Plutôt doué, il gagne la plupart des parties, sauf celle contre une femme. Gaspar et Marya se recroiseront, attirés l’un par l’autre, se cherchant et se tournant autour. Ils déambulent dans les rues de Rome faisant monter le désir entre eux.

Dans ce roman il est aussi question d’une statue datant de 1889 et située sur la place où Gaspar joue aux échecs. Celle de Giordano Bruno, un savant brûlé vif sur le campo en 1600 parce que ses idées sur l’univers ne plaisaient pas à l’église. L’artiste va s’intéresser à cette statue et s’en inspirer pour une œuvre future.

Et puis il y a l’histoire de Marya. Elle est œnologue et hongroise. Elle recherche des éléments de son passé, de sa famille tuée lors de la Shoah, plus précisément des parties d’échecs jouées par son grand-père et notées par un soldat nazi.

J’avoue avoir été plutôt déçue par cette lecture. Ce roman est très court donc vite lu. Je n’ai pas aimé le personnage de Gaspar et son attitude vis-à-vis des femmes. Le style est sobre et direct. La grande Histoire dans l’histoire paraît anecdotique, superficielle. J’attendais peut-être beaucoup de ce roman. L’avez-vous lu ? Je suis curieuse de vos avis.

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« Le bois qui composait le bûcher avait été empilé avec précision et harmonie. On l’avait choisi vert, avec la préoccupation de faire durer le spectacle.
La place était bondée, les visages solennels. »

« Sur l’échiquier finement marqueté, les pièces projettent leurs ombres élégantes. Avec nonchalance, l’index de l’homme qui s’est assis en face de moi glisse un instant sur le plateau pour épouser les contours de deux ou trois d’entre elles. Et puis, après un regard vers moi, il pousse son pion en e4. »

Le cœur arrière / Arnaud Dudek

J’avais beaucoup aimé le précédent roman d’Arnaud Dudek, « On fait parfois des vagues ». Je n’ai donc pas hésité à demander ce livre via Netgalley.

On retrouve des éléments communs comme la relation père-fils et le thème de l’identité. Ce roman raconte l’histoire de Victor, un garçon qui vit avec son père. Le père s’occupe de lui du mieux qu’il peut, mais il ne gagne pas beaucoup d’argent avec son travail à l’usine et s’est endetté en achetant la maison. Il boit souvent pour oublier.

La mère est partie du jour au lendemain sans donner de nouvelles. Elle réapparaît de temps en temps pour disparaître aussitôt. Elle est très instable.

On sent une relation forte entre le père et le fils malgré les non-dits et la pudeur. Quand Victor demande à son père s’il peut s’inscrire à l’athlétisme tout en sachant que cela lui demandera des sacrifices, le père accepte. Ainsi commencent les entraînements et les compétitions puis il est repéré pour ses aptitudes à la discipline du triple saut. Victor est sérieux et redouble d’efforts pour atteindre son rêve : faire partie de l’équipe de France.

Je me suis attachée à Victor. J’étais à ses côtés, espérant qu’il arriverait à percer, à battre un record, à être sélectionné. C’est un gamin tellement attachant qui mérite sa chance, travailleur, sérieux. Malgré une famille dysfonctionnelle et leur condition sociale modeste peut-il réussir ? peut-il s’en sortir ?

J’ai par moment pensé à Toumany, l’athlète du roman de Mathieu Palain, dans « Ne t’arrête pas de courir », lui aussi essaye de sortir de sa cité et de sa vie toute tracée.

Dans ce roman on est comme une petite souris dans les coulisses du sport professionnel. Victor devra choisir entre le sport et l’amour. La pression est constante et peut même relever du harcèlement, mais je ne vous en dis pas plus, à vous de découvrir l’histoire de Victor.

Les chapitres se découpent comme le triple saut : course d’élan, premier saut, deuxième saut, troisième saut, suspension, réception.

Je n’ai pas retrouvé le style du précédent roman. Les phrases courtes alternent avec les phrases longues. L’écriture est sensible et agréable. Je n’ai pas lâché le roman avant de connaître le destin de Victor.

Merci à Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Un père et son fils paraissent rue des Tourterelles, en provenance de la rue de la Cendrée. C’est un joli dimanche matin avec soleil brillant et vent frais, qui mériterait un vin blanc gras en bouche, un plaid en tartan et une chaise en résine tressée – mais un dimanche matin creux comme un bambou au bout du compte, parce qu’il n’y a ni plaid, ni vin, ni chaise à l’horizon. »

« Cela jaillit comme du soda gazeux d’une bouteille qu’on aurait secouée vigoureusement : sans prendre le temps et le souffle de ponctuer sa phrase, Victor lance un beau jour à son père qu’il veut s’inscrire au club d’athlétisme du chef-lieu de département, à 15 kilomètres de chez eux. Pour lancer, pour courir, mais aussi, mais surtout pour sauter, c’est hyper méga bien, le saut en longueur. »

« La vie, à l’Institut, est académique, réglée, millimétrée. On s’entraîne on étudie on s’entraîne on étudie on s’entraîne ; pendant ce temps-là, des gens s’occupent du reste. Dans ce curieux microcosme, des gamins motivés essaient de déployer le talent brut que des entraîneurs régionaux ont détecté chez eux pour échapper à leur sort, briser le signe indien, ne jamais remettre les pieds dans leur cité à 20% de chômage ou leur village abandonné, ne pas devenir leur mère, leur père, ne surtout pas reprendre le flambeau de la vie normale, de la vie médiocre, de la vie des cours d’immeubles et des zones d’activités commerciales, des Gifi et des Lidl, de Pôle emploi et des Caisses d’allocations familiales. »

« Victor ignore par quels états, par quels tourments il va passer. Il est jeune, doué, déterminé mais relativement naïf, il pense que sa bonne étoile ne peut pas pâlir, mais voilà, elle est tellement complexe, la vie, tout à la fois plume d’oiseau et instrument de torture, couette en duvet d’oie et bombe à fragmentation, cœur gravé sur un tronc de hêtre et feu de forêt criminel, abécédaire poétique et discours négationniste, confiture fraise-litchi et page Wikipédia recensant les personnes mortes d’un cancer du pancréas, lumière ambrée, ténèbres bancales, dunes blanches et foyers d’accueil médicalisés, il faut la prendre avec soi, toute cette complexité, toute cette pagaille, ce yang, ce yin, toute cette beauté inexplicable, se dire qu’un jour les portes automatiques s’ouvrent en grand sur votre passage mais que, le lendemain, elles peuvent demeurer closes – et pour peu qu’un homme de ménage ait fait du zèle, qu’il ait rendu cette porte absolument transparente, on peut s’y écraser, oui, se la prendre en pleine figure. »

« – Comment vous sentez-vous ?
La question lui avait fait venir des larmes. Elle appelait une réponse sincère :
– J’ai mal.
– Où ça ?
Victor avait désigné son cœur, et avait ajouté :
– Derrière.
– Sous le cœur ?
– Oui. Pas le cœur qui bat, l’autre, derrière, celui qui se serre quand on perd.
– Vous avez perdu quelque chose, ou bien quelqu’un. Qu’est-ce qui chagrine ce cœur arrière ? »

« Il replie sa serviette avec soin, la range dans le sac, y glisse, toujours avec soin, la gourde et ses lunettes noires. Puis il se plis en deux, littéralement – cette souplesse, cette facilité, ce regard : pas un amateur, c’est certain. »

Lulu / Léna Paul-Le Garrec

Voici un premier roman très réussi, sorte de conte qui nous parle de Lulu ou Lucien, ce petit garçon, rêveur, différent de ses camarades, qui vit avec sa mère. Son père ? Il ne sait rien de lui. C’est comme s’il n’existait pas. Ça ne l’empêche pas de grandir.

Sa mère le surprotège, s’énerve après les maîtresses qui ne comprennent rien à son fils. Lulu est très intelligent mais ne préfère pas le montrer, mieux vaut rester discret, éviter d’attirer davantage l’attention sur lui. Il se réfugie dans les livres dès qu’il a fini ses exercices en classe.

Lulu s’évade lors de ses promenades sur la plage. Ils habitent au bord de l’océan. Les occasions ne manquent pas de ramasser les objets rejetés, de les collectionner puis de les classer dans sa chambre qui devient un cabinet de curiosités au grand damne de sa mère. Après les coquillages et les plumes, il se passionnera pour les bouteilles jetées à la mer. Vous aurez alors l’irrépressible envie de jeter une bouteille à la mer avec un message pour un petit Lulu.

Ce livre est plein de poésie. Il m’a fait l’effet d’une sorte de cocon. Le récit de Lulu s’interrompt à un moment avec la révélation du secret de sa mère. Lulu nous apprend alors qui est son père ou du moins ce qu’il sait de lui. L’air de rien il aborde également le thème de l’écologie. Que fait-on de tous ces déchets dans la mer ? Lulu a trouvé une solution, il a créé une nouvelle espèce de poisson, le Piscis detritivore, qui « se nourrit exclusivement de détritus. »

Un coup de cœur !

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette belle lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Sur les rives de la lointaine Atlantique, quelque part très à l’ouest, flottent à l’entrée de mon cabinet de curiosités trois verbes en lettre capitales : croire, creuser, rêver. »

« Entre mes doigts menus ruissellent les grains de plusieurs existences, de siècles de vie. »

« Ce jour-là, je décide de rapporter un petit coquillage, en souvenir de ce doux moment de rêverie. Je le glisse, discrètement, au fond de ma poche, sans que maman regarde. Surtout ne pas se faire remarquer. Je sais qu’il ne faut pas lui demander, elle dirait non. Elle n’aime pas l’inutile (notion toute relative).
Minuscule, anodin, cet acte va en entraîner tant d’autres, mon effet papillon. Si nous savions, sui nous avions le pouvoir de savoir qu’un geste dérisoire répercuterait son écho sur l’ensemble de notre sablier, le ferions-nous ? Finalement, ce sont les petites, irréfléchies, qui bouleversent nos vies. »

« Sur le chemin du retour, ma main droite ne quitte pas le fond de ma poche. Je caresse le coquillage, frôlant ses contours, lisses, veloutés. A peine arrivé à la maison, je le lave avec soin, ôte le sable à l’intérieur. Et l’odeur de la mer disparaît. »

« Le lendemain, ma hâte intérieure est bien plus vive que d’habitude. J’aimerais presser le pas, slalomer sur le chemin sinueux qui mène à l’école, avancer l’heure de l’appel, accélérer les exercices. Lorsque l’on a terminé une activité, correctement terminé, la maîtresse accepte que l’on prenne un livre. Autant dire que je ne m’attarde pas à incarner les ignares, je n’ai qu’une envie, me précipiter vers la bibliothèque.
Avec sa reliure bleue, je l’ai déjà repéré sur les étagères, celui sur les petites créatures marines, c’est l’un des plus lourds, illustré de dessins à l’aquarelle. A l’intérieur, les noms chantonnent, il y en a des pratiques : couteau, coque, moule, peigne ; des amusants : pouce-pied, clam, bernique, oursin ; des gourmands : amande de mer, berlingot, grain de café ; et des poétiques : cigale de mer, anémone, porcelaine, vénus, astérie… »

« Maman désire que je porte une veste. C’est ainsi depuis mon plus jeune âge. Dans ma mémoire fantasmée, je m’imagine marchant à quatre pattes, vêtu d’une grenouillère en velours et arborant déjà un blazer en flanelle. Tout petit, je dois avoir cette apparence à la Benjamin Button, non pas vieux, mais hors du temps, à rebours.
Une veste impose le respect, dit maman. S’empressant d’ajouter que cela crée aussi une carrure dont je suis dépourvu. J’y vois une armure, un rempart contre le monde qu’elle me dépeint de façon si sombre. »

« Ce nouveau challenge ouvre le champ des possibles, il élargit les espaces de mon horizon.
Bien entendu, il faut en parler à maman (surtout, ne pas réitérer la crise). C’est aussi cela grandir, savoir devancer les choses. »

« Pour l’instant, je n’ai pas l’envie de la connaître, cette histoire avant moi, avant ma naissance. Je me suis construit sur un vide, mes fondations sont creuses, suspendues dans un néant. Nous ne sommes pas seulement notre mémoire, nous sommes aussi nos oublis, les trous de notre mémoire, nos absences, nos comblements, la fiction de ces comblements.
La vérité, avons-nous envie d’elle, besoin d’elle. Je ne crois pas. Il n’y a qu’une vérité, celle que l’on s’invente chaque jour. »

« Maman a dû remarquer quelque chose. Ça sent les choses, les mères, ce fameux sixième sens supplémentaire livré à la naissance. Elle d’habitude si maladroite dans ses perceptions avait vu juste. Preuve que ça doit s’illuminer tout autour de moi. »

« Je croyais que vivre avec ces silences, c’était le protéger, me protéger. Les secrets nous font, nous forment, nous façonnent. Ils nous creusent aussi, nous trouent, ils nous rendent forts et fragiles à la fois. Je ne peux pas lui transmettre que de la honte et des soupirs. »

« Je ne vous aide pas beaucoup, ne vous facilite pas la tâche, n’est-ce pas ? Je ne suis pas douée pour raconter. Dans ma tête, les images ne défilent pas. Elles sont enfermées, gelées, dans un trou noir, en dehors de mon cerveau. Très loin des mots. Ce n’est pas mon genre de les faire dégouliner, les mots, il n’y a que la sueur qui peut inonder les joues, lorsque les dents se serrent. Je ne suis pas douée pour raconter. Parler, c’est remuer la boue, c’est accroître la plaie. J’ai toujours préféré m’enfouir, mettre un mouchoir sur la béance et tourner les talons à la misère. J’ai honte, vous savez. »

« Ce qui se passe après n’appartient qu’à moi.
Mais sachez que d’autres expériences viendront, d’autres rêvent s’inventeront, des inventions naviguent dans les ondulations de mon esprit. »

« Tu es porteur d’un candide espoir qu’il faudra toujours conserver, lui seul sauvera ton âme de la cruauté du monde. »