Berline / Céline Righi

Voici encore une belle pépite publiée aux éditions du Sonneur !

Il s’agit d’un premier roman, assez court (119 pages) qui évoque la vie dans les mines à la fin des années 60 et plus précisément celle d’un homme, Fernand, dont la mine vient de s’effondrer sur lui. Il est bloqué sous une berline, plongé dans le noir et blessé. Va-t-il survivre ?

Le roman est composé de 14 « blocs » ou chapitres dans lesquels Fernand se remémore son enfance, sa famille, les quatre cents coups avec son ami Mario, Martha (celle qu’il aime).

Il décide de faire comme Mario lui a toujours conseillé, choisir les bonnes pommes plutôt que les pourries, les bons souvenirs plutôt que les mauvais.

Mais on comprend vite que l’enfance de Fernand a été marquée par un événement dramatique dont ses parents ne lui ont pas parlé et que sa tante lui révèle. Cet événement a plongé la mère dans une sorte de dépression, incapable de montrer un peu d’amour et de douceur à son fils. Quant au père, il est bon, mais n’ose pas affronter la mère. Il passe beaucoup de temps dans son jardin.

Fernand refuse de travailler à la mine et d’y descendre comme le font depuis des générations les hommes de la famille. Il rêve d’une autre vie mais le destin et le manque de courage de Fernand le mènent dans la mine. Que fera-t-il s’il s’en sort ? Osera-t-il changer de vie ?

Un roman sur l’enfermement dans tous les sens du terme. J’ai mis une trentaine de pages avant d’entrer dans le livre et d’être happée par l’écriture de Céline Righi. Le style est parfois sec, allant à l’essentiel, provoquant des émotions. Le roman oscille entre humour, tendresse et poésie. Bref une voix que je n’avais pas encore entendue en littérature et que je suis ravie d’avoir découverte.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Premier bloc
« Il ne sait pas depuis combien de temps il est là, sous la chose. Il se demande s’il est vivant ou mort mais, s’il se pose la question, c’est peut-être qu’il est encore un peu vivant. »

« D’elle, il ne sait pas grand-chose. Et quand parfois il ose la questionner sur avant, elle le coupe net, Le passé, c’est le passé, on le laisse où il est. Ce sont les seuls mots qu’elle consent à lui lâcher, avec une grimace qui peine à masquer le temps des mauvaises lunes. Il aimerait savoir ce qu’elle cache, reste à l’affût de son mystère. Mais la mère s’est fermée à double tour et a jeté la clef. Il a cinq ans, six peut-être. Et il se promet que, quand il sera grand, il fera la guerre au silence. »

« Dans la nuit souterraine, les flammes, l’odeur du brûlé, une tempête jaune et noire, le feu s’emmêlant à l’eau. Les galeries : inondées, les fumées : toxiques, des tourbillons de poussière s’enroulant autour des hommes comme des serpents, les ligotant, les étranglant jusqu’à les étouffer. Tout hurlait, s’affolait, flambait, ça s’écroulait de partout. La terre ouvrait grand ses mâchoires, les refermait, dévorait, broyait, engloutissait, digérait les hommes. »

« En descendant, il avait attrapé une mélancolie qui lui avait bétonné l’esprit. Devenue une ennemie familière, elle occupait sa vie, tandis qu’il pataugeait dans la mélasse des jours avec, sur la nuque, le poids d’une enclume. »

« Couic. À l’intérieur de la mère, l’effondrement. On enterre son petit. Le bien-aimé. Elle maigrit, se ratatine. D’une maigreur épouvantable, mondieumondieumondieu, qu’on est même demandé combien de temps elle allait pouvoir durer comme ça. C’est la tante qui raconte. Un matin, la mère s’est levée avec le haut du crâne tout blanc. Le chagrin lui avait enfariné les cheveux en une nuit. Et après ? Après, il arrive. Un an plus tard, comme un pet sur une toile cirée. Mais ça ne console pas la mère, tant s’en faut. Elle avait déjà misé tout son amour sur le premier, placé son affection comme on place une épargne, mais manque de bol, patatras, banqueroute. Le petit mort continue de vivre en elle, l’amour qu’elle a pour lui aussi,et ça lui mange toute sa chair. Lui ne montera jamais sur la première marche du podium, il sera comme l’autre, à vélo, qu’il avait vu une fois dans le poste de télévision, chez l’oncle et la tante : l’éternel second. L’ombre du mort, l’ombre d’une ombre. On ne lui dit rien, on ne lui explique pas qu’il y a eu un fils avant lui. Il sent seulement que sa vie sonne faux, que la mère a de drôles d’idées. Il a trois ou quatre ans. Elle l’emmène au cimetière presque tous les jours. Faut aller arroser, qu’elle répète. »

« Qu’on soit cloîtré sous terre comme lui, ou n’importe où ailleurs. Brasser la saleté qu’on a dans la tête, c’est le meilleur moyen de se foutre dans un cachot pire encore qu’une prison avec des barbelés et des murs épais, parce que le cachot-là, messieurs dames, on le voit pas, et on s’est mis dedans pourtant, dans un mitard pas possible, avec, en prime, l’illusion de la liberté, si c’est pas vicieux. Regardez la mère, ça, elle a bien réussi, à se confectionner son enfer, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, à force de ruminer le passé tel un bovin son fourrage. »

« Oui, toute la douleur de sa mère était répandue là, en mille morceaux, parmi les éclats de saladier. Ce jour-là, elle n’avait plus rien contenu. Elle avait explosé comme un tir de mine. Des cris, des éclats, puis le silence : cette boue grise dans laquelle on s’englue. »

« D’abord, lui avait dit non au Mario. Ensuite il avait dit oui. De toute façon, quand le Mario avait une idée dans la tête, il l’avait pas au cul, et puis, que ce soit au Mario ou à qui que ce soit d’autre, lui n’avait jamais su dire non. »

« Les souvenirs continuent de s’abattre sur lui. Ça ne l’étonne qu’à moitié. Quand on est occupé à trimer toute la sainte journée, on ne se paie pas le luxe de couper les cheveux en quatre, mais, quand le corps est pris au piège, la tête est bien contente de pouvoir se faire la malle. »

« Bon, qu’est-ce qu’on fait l’oiseau ? On attend on attend on attend. D’accord, on attend. Enfermé, Effondré. Piégé. Sous les cailloux, les souvenirs. Fait comme un rat. Rat. Souris. Canari. S’accrocher. Appeler au secours. Qui ? Il n’y a ici que des fantômes. Ne pas s’intéresser aux pensées pourries. Ne choisir que les bonnes pommes. »

« Canari. Ce qu’il n’aurait jamais pu faire, c’est descendre l’oiseau jaune sous la terre. Les gueules noires, elles, s’en servaient comme d’une alarme : quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément –, c’était le signal qu’il fallait se tirer. À cause des gaz. »

« La nuit totale, tant qu’on n’a pas trempé dedans, on ne sait pas ce que c’est. On croit savoir, on se trompe. On dit qu’il fait nuit noire, c’est faux : il y aura toujours un réverbère, la lune ou un simple vers luisant pour nous faire mentir. »

« La brise du printemps dispersait les odeurs de la rue et les bruits du quotidien, propulsait la plainte lourde de la sirène qui râlait toujours de la même façon : d’abord se gondolait, traçait une spirale sonore, voulait attraper sa note, puis se déroulait dans les graves et se tendait brusquement comme un serpent avant de mordre; le cri raidi se dressait dans le ciel et déchirait les nuages, finissait par se planter dans les oreilles des femmes, des enfants, ils la connaissaient bien, la vilaine mélodie qui chantait, Il est arrivé quelque chose. Tout le village se figeait. On priait le bon Dieu, sainte Barbe et tout ce qu’on pouvait pour que ce ne soit pas chez nous. »

« Aujourd’hui, dans le silence des morts, dans ce trou qui sera peut-être son ultime, l’enfance lui explose dans la poitrine comme un coup de grisou. »

Après la psy, le beau temps ? : Émilie voit quelqu’un / Anne Rouquette et Théa Rojzman

Émilie va consulter une psy, voici la première phrase qu’elle lui dit : « Je viens d’avoir trente ans et j’ai envie de mourir tellement je n’arrive à rien dans ma vie. Voilà ce qui nous arrive. »

Cette jeune femme essaye de savoir ce qu’il lui arrive. Elle veut se séparer de son conjoint mais l’appartement est à son nom et elle baisse les bras devant l’ampleur de la tâche qui s’annonce, déménager. Alors elle s’accommode de cette situation qui ne lui plaît pas. Il y a des scènes de tentative de rupture très drôles. Elle s’appelle Émilie Geoly (oui-oui, merci les parents) et s’habille en Mary Poppins. Elle est de petite taille et pour paraître plus âgée, notamment sur son lieu de travail (elle est enseignante en primaire), elle s’habille ainsi.

Elle a deux amies, très opposée, Mélanie et Carole. Une famille qu’elle ne supporte pas et qui pourrait bien être à l’origine de tous ses maux. Enfin ça, le lecteur en apprendra plus lors de ses séances chez Mme Soulac, sa psy, conseillée par son collègue hypocondriaque, pas triste non plus. En bref, cette BD est drôle et elle présente ou vulgarise différents concepts de la psychanalyse.

Note : 4 sur 5.

Fuir l’Éden / Olivier Dorchamps

Adam, bientôt 18 ans, nous raconte sa vie dans la banlieue de Londres. Il vit dans un immeuble au style architectural particulier, l’Éden. Son enfance a été marquée par le départ de sa mère alors qu’il n’avait que 9 ans. Sa grand-mère maternelle est venue vivre avec eux durant trois ans avant qu’une maladie l’emporte. Il s’est retrouvé à protéger sa petite sœur Lauren de son père violent et alcoolique. Comment peut-il se construire malgré les traumatismes qu’il a subis durant son enfance puis son adolescence ?

Adam est le narrateur et s’exprime comme un jeune de son âge. Le langage est donc très familier mais il devient par moment plus soutenu car Adam a trouvé un petit boulot qui améliore son vocabulaire de banlieue. Il fait la lecture trois fois par semaine à Claire, une vieille femme aveugle. La littérature lui fait le plus grand bien, ainsi que les conversations avec cette femme d’un autre milieu. Elle le pousse à prendre sa vie en main.

Dans ce roman social il est beaucoup question de classes sociales, de racisme, de violence mais aussi d’amour, d’amitié et de la découverte de la sexualité.

Adam nous présente ses meilleurs amis, Ben et Paw. Ils sont tous les trois très différents, ce qui les lie c’est d’habiter l’Eden Tower. Ils réussissent à ne pas tomber dans la drogue, les bandes, etc. Avec beaucoup d’humour et d’autodérision, il décrit la misère dans laquelle il vit.

La famille de Pawel est d’origine polonaise. Les Polonais se retrouvent au sein de leur communauté : dans un quartier avec leur église et un magasin qui vend des produits polonais.

Ben se nomme en fait Tadalesh, il est arrivé de Somalie avec ses parents et ses sœurs. Il commence à être connu pour ses graffitis, de vraies œuvres d’art.

On ressent bien que la vie est différente selon le côté des rails où on habite. Le Brexit apparaît en arrière-plan du roman. Il y a du suspense jusqu’au bout. J’ai retardé la fin de ma lecture pour rester encore un peu avec Adam qui est un personnage très attachant. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Olivier Dorchamps. Ce fut une lecture très forte et émouvante pour ma part. La gorge serrée, j’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le récit de cet ado/adulte qui a grandi trop vite. L’ambiance n’est pas joyeuse mais le roman est tout de même lumineux.

Un coup de cœur que je vous recommande. Attention ce n’est pas une lecture pour la plage !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je vis du côté moche des voies ferrées : pas le quartier rupin avec ses petits restos, ses boulangeries coquettes, ses boutiques bio et ses cafés qui servent des cappuccinos au lait de soja à des blondes en pantalon de yoga. Non, tu passes sous le pont ferroviaire, au-delà de la gare routière et son rempart de bus qui crache une ombre vermeille le long du goudron flingué et, un peu plus loin, derrière le bosquet et les capotes usagées, la barre d’immeubles au fond de l’impasse, c’est chez moi. Au bout du monde. C’est ça, juste en face de la vieille bicoque victorienne transformée en mosquée. J’habite au treizième étage avec ma sœur Lauren et l’autre. Eden Tower, mais tout le monde ici dit l’Eden. »

« Notre chambre est un cube blanchâtre, comme les trois pièces de l’appartement ; des cubes blanchâtres vides de nos vies et remplis des saloperies qu’on nous vend. »

« Ce jour-là, Pav a juste eu le temps de crier « Hey ! Ben & Jerry ! On t’revoit bientôt ? » C’est comme ça que Tadalesh est devenu Ben ; à cause d’un pot de crème glacée piqué le matin même au supermarché. Il a eu du bol que ce ne soit pas de la Häagen-Dazs. »

« Même quand c’est la dernière des connes, la cliente a toujours raison. »

« Souvent, je lui demandais pourquoi elle travaillait si loin alors qu’un supermarché de la même enseigne, celui de Mister Ferguson, jouxtait l’Eden. « La vie ne fonctionne pas comme ça », répondait-elle avant de se pencher sur moi, de me caresser les cheveux et de chuchoter, « le choix n’existe qu’au-delà des rails. » »

« Bien sûr que je connais la môme suédoise qui insulte tout ce qui bouge avec sa gueule de fin du monde, c’est juste qu’à l’Eden, on n’est pas nombreux à bouffer bio ou rouler électrique. C’est un truc de riches ça. On recycle, oui si on veut, quand personne n’a foutu le feu aux conteneurs pour se distraire. »

« Les femmes, comme le temps, s’échappent parfois pour exister. »

« J’aperçois un couple. Ils se câlinent et s’embrassent sans prêter attention à l’autobus qui ralentit sous leurs vitres. Ils s’enlacent, se caressent et se murmurent des petits mots en riant ? Le temps d’un feu rouge, j’entrevois ce qu’aimer veut dire. »

« Elle est la seule à croire que nos mondes convergeront un jour ailleurs que dans un tunnel. »

« Pav fourrait un pot rapidos sous son bonnet. Ça lui gelait la tête mais il prétend que, comme il est polonais – il s’appelle Pawel – il est immunisé contre le froid. Il dit beaucoup de conneries de ce genre. Avec sa gueule d’ange, il passait pour un gamin sans histoires et n’éveillait pas le moindre soupçon chez l’agent de sécurité. Le mec n’intervenait jamais ; les riches, ça ne vole pas. Sauf les cleptomanes mais on leur a inventé une maladie pour qu’il ne finissent pas en tôle. »

« À vrai dire, Ben et moi sommes un peu la crème de l’Eden ; on ne deale pas, on ne rackette pas les petits, on ne se balade pas avec un couteau ou un marteau dans la manche, on ne fume même pas de beuh. Enfin pas souvent. »

« Je les vois bien baisser la tête ou changer de trottoir quand ils me croisent dans la rue. Dans leur esprit, je coche toutes les cases de la violence. Ils ont raison. Si Claire ne m’avait pas tendu de mots pour l’exprimer, il y a longtemps que ma colère aurait atterri dans une vitrine. »

« Moi, je n’ai pas trop d’avis sur les filles. J’ai grandi avec l’autre qui ressasse que toutes les femmes sont des salopes et qu’il espère que Lauren tournera mieux que sa mère. »

« Claire a raison, le temps embellit les souvenirs ; les souvenirs heureux en tout cas. Mais quand il n’en reste presque aucun et qu’aucune photo n’est là pour nous les rappeler, à quoi se raccroche-t-on ? Aux souvenirs malheureux, ceux-là mêmes qu’on crève d’essayer d’oublier ? Personne ne photographie le malheur après tout, ou alors celui des autres. Il n’y a qu’à voir les touristes qui nous mitraillent devant l’Eden. »

« On ne quitte jamais vraiment l’Eden, un seul regard suffit à nous y emprisonner de nouveau. »

« Comme je disais, c’est elle qui a déniché la petite annonce de Claire au supermarché. Quelqu’un l’avait punaisée au panneau Love your Community, dans un recoin mal éclairé, près de la porte de sortie. Ça disait, « Dame aveugle cherche personne pour lui faire la lecture deux heures et demie, trois fois par semaine », suivi d’un numéro de téléphone. Karolina a ajouté, « si tu veux pas une vie de ce côté-ci des rails, je te conseille de téléphoner ». C’était mieux payé que d’ouvrir des carton chez Mister Ferguson.

Alors j’ai appelé. »

« Je mentais ma mère à ma sœur. Je ne la racontais pas, je la mentais. Au début je m’agrippais à mes propres souvenirs pour inventer une mère heureuse dans une vie qui n’a jamais été la sienne. Mais ceux-ci se sont vite taris. A neuf ans on ne pense pas à les engranger. »

« Un jour, je lui ai demandé si elle avait aimé sa jeunesse. Elle a marqué un silence et a murmuré « l’enfance reste l’enfance. Qu’on la chérisse ou qu’on la maudisse, elle détermine notre destin. » »

« À cause d’elle, je n’aurais jamais d’enfants car j’ai trop peur de les faire souffrir, trop peur de tout planter, moi aussi, du jour au lendemain pour quelqu’un d’autre. Je suis hanté par la crainte qu’il existe un gène de l’abandon, que si ça se trouve on devient abandonneur de père en fils, de mère en fils. »

« – Vous êtes jeune, accusa une voix aux accents snobs.
– J’viens d’avoir quinze ans, M’dame.
– Vous lisez bien ?
– Faut voir, j’crois qu’oui.
– Il faut voir, je crois que oui. Commence par articuler. J’enlève cinquante pence par syllabe que tu avaleras. Tu viens de perdre deux Livres sur ton premier salaire.
– J’rêve ou quoi ?
– Deux Livres cinquante.
– Eh oh ! C’est quoi c’te délire !
– Trois livres en moins de vingt secondes. Nous allons faire des économies, Amélie. »

« Quand elle s’était aperçue que je prenais goût à la lecture, Claire m’avait mis en garde : « N’oublie pas de vivre au moins autant que tu lis, Adam. Les romans permettent de mieux vivre et la vie, de mieux lire. C’est une question d’équilibre. Le jour où tu auras trouvé le tien, il te propulsera vers ton avenir. Sers-toi des livres pour vivre pleinement ta vie, mais ne vis pas uniquement à travers eux. » Je comprends maintenant ce qu’elle voulait dire. »

Monte tes vidéos pour devenir youtubeur / Rabah Attik

Voici un ouvrage pratique destiné aux ados à partir de 12 ans, issu des ateliers animés par l’auteur. Je l’ai reçu dans le cadre d’une masse critique. Quand je l’ai vu dans la liste des livres proposés, j’ai tout de suite pensé à ma fille de 10 ans et demi qui rêve de faire des vidéos comme les youtubeurs dont elle regarde souvent le contenu. C’était donc l’occasion de partager une lecture avec elle et de discuter de ce média ensemble. Je dois avouer un certain intérêt pour l’éducation aux médias et à l’information qui fait partie de mon métier de bibliothécaire.

Le vocabulaire est simple. L’auteur s’adresse aux jeunes en les tutoyant. Il y a de nombreux tutoriels illustrés pour avancer pas à pas. Le seul défaut que je lui ai trouvé, ce sont les captures d’écran parfois un peu sombres qui ne permettent pas de voir tous les détails de l’image.

Ce livre propose un accompagnement pour la création d’une vidéo avec un smartphone puis avec un ordinateur. L’auteur met à disposition des fichiers vidéos pour réaliser avec lui, pas à pas, le montage d’un projet sur un téléphone avec InShot. Il aborde le script et le scénario, les logiciels de montage. Il donne évidemment de nombreux et précieux conseils. La dernière partie est consacrée à YouTube et la mise en ligne de vidéos sur la plateforme.

Des QR codes renvoient vers davantage de contenus et des documents mis à jour par l’auteur.

Un ouvrage est très bien fait, qui peut aussi intéresser les enseignants et les animateurs.

Merci à Babelio et aux éditions Eyrolles pour ce livre.

Note : 4 sur 5.

Jours de sable / Aimée de Jongh

Cette superbe BD nous emmène dans les États-Unis des années 30-40, plus précisément dans la région du « Dust Bowl » ou « bassin de poussière ».

L’autrice nous prévient que les personnages sont fictifs mais que « le cadre et les événements liés au Dust Bowl et à la Grande Dépression sont basés sur des faits réels ».

Un jeune New-yorkais, John Clark, y est envoyé pour son premier reportage photographique. Il vient d’être embauché par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental chargé d’aider les fermiers victimes de la Grande Dépression. John a une liste précise de photographies à prendre et à envoyer pour témoigner de la vie des habitants du Panhandle de l’Oklahoma qui subissent les tempêtes de sable au quotidien ainsi que leurs conséquences.

John vit dans l’ombre de son défunt père dont il porte le même nom et exerce le même métier. Il n’a cependant pas sa notoriété. Il se pose beaucoup de questions sur ce qu’est une bonne photo et sur la vérité d’une photo.

A son arrivée, il essaye de tirer le portrait de familles et leur demande à pendre uniquement les enfants en photos, sans les parents, pour remplir son objectif : avoir une photos d’enfants orphelins. Les habitants lui claquent la porte au nez. Il comprend qu’il s’y prend mal et doit changer de méthode.

Les paysages sont superbes, les rencontres sont tendres et drôles malgré le contexte dramatique. Certains sont trop pauvres pour quitter la région et meurent de la pneumonie de la poussière, les enfants en premiers. Ce livre interroge aussi sur notre rapport à la nature, car ces tempêtes de sable se sont installées suite aux modifications de l’homme sur l’environnement. Le thème du changement climatique et de ses réfugiés est d’actualité.

Aimée de Jongh a bénéficié d’une bourse de la Fondation néerlandaise des Lettres pour réaliser cette BD. Elle a séjourné aux États-Unis et s’est documentée en consultant de nombreuses archives sur place. Le récit de ce voyage est disponible sur son site Internet www.aimeedejongh.com

Une BD instructive, magnifiquement illustrée, au scénario remarquable avec des personnages attachants. Bref c’est un coup de cœur !

Traduit du néerlandais par Jérôme Wicky

Note : 5 sur 5.

Celle qui criait au loup / Delphine Saada

Albane est une femme parfaite, du moins vu de l’extérieur. Elle maîtrise tout et ne supporte pas le moindre grain de sable dans son emploi du temps. Sa précision et son efficacité sont appréciées à l’hôpital où elle travaille en tant qu’infirmière. A la maison, c’est une autre histoire… Elle impose des règles et exige leur respect à ses enfants : Emma, 6 ans, et Arthur, 4 ans. Albane est dure avec sa fille. Elle n’a pas de geste tendre envers elle. Alors que pour son fils, elle n’est qu’amour. Pourquoi une telle différence de traitement entre ses deux enfants ? C’est ce que le lecteur apprendra au fur et à mesure de sa lecture.

Le jour où Albane « dérape », son mari exige qu’elle aille voir un psy. Elle y va à reculons, échafaudant des récits pour éviter de parler d’elle, de son enfance. Le psychiatre lui propose des séances d’hypnose qu’elle finit par accepter et qui vont bouleverser toute sa vie en mettant au jour des événements tragiques de son enfance qu’elle avait occultés de sa mémoire. Comment continuer à vivre une vie « normale » après la révélation de ce traumatisme ? Toutes ses stratégies et ses TOC mis en place ne fonctionnent plus. Elle aurait préféré vivre dans le déni plutôt que d’en avoir conscience.

Il s’agit d’un roman éprouvant pour le lecteur car on vit les tourments psychologiques d’Albane et on la voit sombrer. Au début on ne comprend pas cette femme, on peut même la détester. Puis petit à petit notre regard change. Un premier roman bouleversant, au suspense qui vous happe jusqu’à vous tirer des larmes. Je suivrai avec intérêt le second roman de cette nouvelle autrice.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Ce n’est qu’en passant à l’heure d’été que l’on est au printemps. Alors, on se remet à espérer.

Deux fois l’an, depuis l’enfance, il a la croyance tenacement naïve de maîtriser le temps, de posséder le pouvoir de changer de saison comme on change de décor, en faisant tourner les aiguilles de sa montre. Hier encore, Sebastian aurait pris le métro, aujourd’hui, il préfère marcher. »

« C’est un fait, oui, Albane aime l’ordre, ou, plutôt, elle abomine l’imprévu et les surprises. Il en va de son équilibre mental qu’elle sache tout à l’avance. La journée s’est bien passée si elle a pu quitter l’hôpital à 14h11, si Emma et Arthur ont mangé entre 19 heures et 19h20, et s’ils sont couchés avant 20 heures. Un rien, un retard, un défaut dans le planning minuté qu’elle s’impose et qu’elle impose aux autres peuvent la faire déborder, comme ces verres que les enfants s’amusent à remplir jusqu’à ras bord, une goutte de trop et elle bascule. Elle est comme ça depuis toute petite. »

Les étoiles s’éteignent à l’aube / Vincent Turhan

Cette BD est une adaptation du roman de Richard Wagamese, un auteur que j’aime beaucoup. Je n’ai donc pas hésité longtemps pour me procurer cette BD. Elle est magnifiquement illustrée et retranscrit bien l’ambiance du roman. Les couleurs de la BD sont douces et apportent une certaine mélancolie.

C’est l’histoire de Franklin, 16 ans, envoyé auprès de son père mourant, Eldon. Son père est alcoolique. Ils n’ont jamais vécu ensemble. C’est un autre homme, Barry, qui l’a élevé et fait de lui un être bon. Barry lui a enseigné toutes les techniques pour vivre avec respect dans la nature.

Eldon a une dernière volonté à demander à Franklin. Il veut se rendre sur une montagne et y mourir dans la position du guerrier, puis y être enterré. Ce voyage est une occasion pour Franklin d’essayer d’en apprendre plus sur sa mère dont il ne sait rien.

Les traditions indiennes oubliées sciemment par Eldon refont surface lors de ce dernier périple et font désormais sens pour lui. Il essaye de se racheter avant de mourir. Il faut dire que sa vie a été pas mal mouvementée. Saura-t-il demander pardon ? Est-ce que Franklin lui pardonnera ?

Les thèmes abordés sont la famille, les origines et plus particulièrement la relation père-fils. Richard Wagamese était un écrivain ojibwé, spécialisé dans le « nature writing ». Si vous aimez les romans sur la nature, lisez ses livres. Certes les histoires sont dures mais l’écriture est magnifique.

Note : 5 sur 5.

Cœur du Sahel / Djaïli Amadou Amal

J’avais été bouleversée par le premier roman de Djaïli Amadou Amal, « Les impatientes ». Ce second roman est tout aussi fort et même davantage.

Il est toujours question de la condition des femmes africaines. Le personnage principal est une jeune fille, Faydé. Elle vit dans un village du Cameroun avec sa mère, sa petite sœur et ses deux petits frères. Son père a disparu lors d’une attaque de Boko Haram. La vie est rude. A cause de la sécheresse, ils n’ont plus rien à manger. Alors Faydé décide de partir à la ville pour trouver un emploi de domestique à l’instar de ses copines et envoyer de l’argent à sa mère. Celle-ci s’y oppose formellement. Mère et fille se tiennent tête. La mère finit par se résoudre à la laisser partir malgré ses craintes. Elle aurait voulu une autre vie pour sa fille, qu’elle aille à l’école et puisse être indépendante. Et surtout qu’elle ne subisse pas le même traitement qu’elle à son âge.

Faydé quitte son village pour la première fois et arrive dans la ville de Maroua. Srafata s’occupe de lui trouver une place et de lui apprendre les bases du métier, les codes de conduite et les astuces. Après leur journée de travail, elles se retrouvent et dorment dans une même pièce avec deux autres filles du village. Malgré leur condition, elles rêvent de trouver l’amour comme toutes les jeunes femmes. D’ailleurs il y a une très belle histoire d’amour que je vous laisse découvrir.

Ce roman est très instructif et d’actualité. On en apprend beaucoup sur la vie des domestiques considérés comme des moins que rien. La polygamie est aussi au cœur de cette histoire. Cette région située au nord du Cameroun est la cible d’attaques terroristes de Boko Haram. Les femmes sont menacées de toutes parts. Djaïli Amadou Amal dénonce le patriarcat et le pouvoir des hommes de violer en toute impunité que ce soit par le mariage forcé, l’enlèvement ou l’appartenance à une classe inférieure.

Je me suis totalement attachée à Faydé, espérant qu’elle s’en sorte et que la vie ne soit pas trop dure avec elle. La plume a gagné en puissance et souffle romanesque. J’ai dévoré ce roman, voulant savoir ce qu’il adviendrait de l’héroïne. Ce livre est un coup de cœur pour moi et je vous recommande vivement sa lecture.

Merci Djaïli Amadou Amal et Emmanuelle Collas pour ce magnifique roman, puisse-t-il toucher de nombreux lecteurs et faire avancer la situation des femmes au Sahel.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« La matinée est à peine entamée. Le soleil déploie déjà sa toile écarlate, laissant augurer une journée caniculaire. Peut-on s’attendre à autre chose, à cette période de l’année ? La saison des pluies n’est qu’un lointain souvenir. Le mois de janvier tire à sa fin, emportant avec lui les dernières brises fraîches, ultime répit avant les grandes chaleurs. Les champs s’étendent jusqu’au pied de la montagne et les épis secs de sorgho qui jonchent le sol accentuent la teinte dorée du paysage. »

« – Faydé grandit. Elle ne peut pas rester indéfiniment sous tes pagnes.
– Cette ville est dangereuse. Surtout pour une jeune fille si naïve.
– Pas plus que ce village. Nous étions toutes naïves quand nous y sommes allées.
– Ces gens de la ville… Tu sais comment ils sont ! Et si elle se fait violer ? Ou pire ?
– Ici aussi un homme peut l’enlever, la violer ou l’épouser de force, et tu ne peux rien y faire. Violer relève d’ailleurs de la tradition, et c’est ce qui risque de se produire si elle s’attarde plus longtemps ici ! »

« – Ta Srafata est là-bas depuis deux ans. Tu n’as pas peur, dis-moi ?

– Le cœur d’une mère peut-il avoir ne serait-ce qu’un instant de répit ? Mais même avoir peur est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. Laisse partir ta fille, Kondem. De toute façon, que tu le veuilles ou non, elle s’en ira. Et ne pleure pas. Il faut souvent en sacrifier un pour que les autres survivent. »

« Kaado est un terme péjoratif et méprisant pour désigner « ceux qui ne sont pas peuls », ou plutôt qui ne s’identifient pas comme tels. Implicitement, ce terme désigne tous ceux de la classe dit « inférieure ».

Car, bien avant la colonisation occidentale et chrétienne, les Peuls, même s’ils ne s’en vantent pas, ont participé à la traite des esclaves, ont conquis toute la bande sahélienne par la force de l’épée sous le prétexte du djhad, sont devenus les plus puissants et les plus riches et, de ce fait, considèrent tous les autres peuples comme inférieurs.

Mais, si l’on traite ouvertement de kaado les domestiques, personne n’oserait librement qualifier de kaado un non-Peul instruit ou suffisamment aisé pour ne pas travailler pour autrui et ne dépendre de personne. »

Paris-Briançon / Philippe Besson

Le roman se met doucement en place. D’emblée Philippe Besson nous dit que parmi les passagers de ce train de nuit certains vont mourir, mais lesquels ? tel est le suspense !

« Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.
Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour. »

Les chapitres alternent entre les différents personnages que l’auteur présente. On a le temps de s’attacher à chacun d’eux et de se demander ce qui va leur arriver.

Dans l’Intercité de nuit n°5789, départ prévu à 20h52 à Paris et arrivée prévue à 8h18 à Briançon se trouvent 12 personnes dans les compartiments avec couchette : Serge Dufour (un représentant de commerce), Julia Prévost (elle travaille dans le milieu de la télévision) et ses deux enfants, Catherine et Jean-Louis Berthier (un couple de retraités), Manon, Dylan, Hugo et Leïla (un groupe d’étudiants amis), Alexis Belcour (un médecin), Victor Mayer (un joueur de hockey, moniteur de ski en hiver et de randonnée en été). Et en parallèle nous suivons un autre personnage, Giovanni Messina, routier.

Les passagers font connaissance, les langues se délient. Certains même se confient. On ressent une bienveillance de la part de l’auteur pour ses personnages. Ce roman est très humain. Il fait le portrait de gens ordinaires dont la vie va être chamboulée par un drame qui va les lier. Ils s’interrogent sur le destin, y croient-ils ?

Sorte de huis clos, Philippe Besson sait créer une ambiance et sait exactement où il veut mener ses lecteurs. Vous aurez forcément envie de connaître l’issue de ce voyage et de savoir qui survivra ou pas. Impossible de le lâcher une fois que vous avez embarqué avec les passagers de ce train de nuit.

Ce roman se lit tout seul ! Il est donc tout à fait adapté à votre PAL d’été !

Note : 4 sur 5.

Prologue :

« C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont des peupliers. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps. »

« Ses paroles finissent par se confondre avec le bruit si caractéristique du roulement, avec la vibration des roues, avec le rayonnement des rails, juste dérangé de temps en temps par des défauts, des rugosités à la surface. Elles finissent par se perdre dans l’obscurité qui les enveloppe tous, et dans l’absence qui habite les lieux.

Difficile de croire que c’est une nuit pour mourir. »

La bibliomule de Cordoue / Lupano et Chemineau

Coup de cœur pour cette BD de ce cher Lupano avec cette fois-ci Léonard Chemineau au dessin.

Je précise d’emblée que l’objet est très beau : tranche bleue, marque-page en cordelette cousu au livre, garde magnifiquement illustrée.

L’histoire est drôle, pleine de références et de clins d’œil. Enfin drôle pour le lecteur, pas vraiment pour les héros de cette BD ! Ils sont trois, un bibliothécaire eunuque, une scribe esclave et un ancien scribe devenu voleur.

L’action se situe dans une lointaine époque, en 976, en Espagne. Tarid est bibliothécaire dans l’une des plus grandes bibliothèques, où se trouvent des trésors nationaux rares. Lubna, en tant que scribe, recopie les ouvrages. Et Marwan a été l’élève de Tarid autrefois. Il se retrouve à mendier et essaie aujourd’hui d’entrer dans le palais. Mais la nuit où il tente son coup, Tarid et Lubna lui piquent sa mule pour sauver des livres de leur destruction. Le grand vizir est sur le point de déclencher des guerres alors que le pays est en paix depuis de nombreuses années. Pour cela, il lui faut détruire les livres pour que personne n’y ait accès et ne soit en capacité de comprendre ce qui se passe. Attention aux âmes sensibles de bibliothécaires entre autres, vous verrez des bûchers de livres en feu !

Après cette fuite, les trois héros vont se retrouver sur les chemins avec une mule très têtue, surchargée d’une montagne de livres, se cachant des soldats car recherchés. Une BD pleine d’aventures et de rebondissements avec une morale à la fin que je vous laisse découvrir et qui se raccroche à l’actualité.

Bien sûr elle plaira à tous les amoureux des livres et peut faire un très beau cadeau 😉

Bref j’ai tout aimé dans cette BD que je vous recommande très fortement de lire cet été !

Note : 5 sur 5.