Vous connaissez ma passion pour les éditions du Tripode, ce livre faisait forcément partie de mes incontournables de cette rentrée littéraire. C’est le premier roman de Mathieu Belezi que je lis et il m’a totalement happée et bouleversée. C’est l’exact effet que je recherche en littérature, quand je lis les premières lignes d’un ouvrage.
Voici un très grand roman, fort et bouleversant. Un livre qui a, je pense, l’étoffe d’un classique. Un de ces livres qui marquent les esprits et transmettent aux générations suivantes l’Histoire. Ici, l’Histoire, dans toute son horreur, de la colonisation de l’Algérie au 19ème siècle.
Il y a deux points de vue ou narrateurs. Celui d’une femme, Séraphine, paysanne française, qui déménage avec son mari, ses trois enfants, sa sœur et son mari pour l’Algérie où l’État Français leur a promis un bel avenir de colon. La France a besoin d’eux pour cultiver les terres. Et celui d’un homme, un soldat, qui raconte leur vie de misère, leurs violences et massacres au sein des populations autochtones.
Bien évidemment, la vie n’est pas aussi belle que les colons se l’étaient imaginée. Elle va de cauchemar en cauchemar. Le froid puis la chaleur écrasante, le vent, les lions du désert, les maladies, tous les éléments se déchaînent sur eux. Sans oublier les pillards, les Arabes qui leur font sentir que leur présence n’est pas la bienvenue. Entre les phrases de Séraphine reviennent souvent les mêmes mots : « sainte et sainte mère de Dieu ». Dans le récit du soldat revient aussi régulièrement une expression : « Nous ne sommes pas des anges ».
La plupart des phrases ne se terminent pas par un point. Il y a peu de majuscules. Chaque paragraphe est une phrase que l’on lit en apnée tellement la situation racontée est inimaginable, intolérable. Il y a beaucoup de sang et de morts. Le livre en 152 pages condense l’œuvre de Mathieu Belezi, son obsession pour dire les faits sur ce passé colonial peu glorieux. Un texte éprouvant où le lecteur ne ressort pas indemne !
Un coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.
Ce roman a eu le Prix littéraire Le Monde 2022.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « J’ai pleuré je n’ai pas pu m’empêcher de pleure quand nous sommes arrivés et que nous avons vu la terre qu’il allait falloir travailler sainte et sainte mère de Dieu »
« il était loin le paradis que le gouvernement de la République nous avait promis, et on n’était pas près de l’atteindre, nous tous entassés sous les tentes militaires au milieu de nulle part, dans ce trou perdu que l’autorité militaire avait osé appeler colonie agricole, on n’était pas près de l’atteindre, et peut-être qu’on ne l’atteindrait jamais, ce paradis tant vanté, peut-être qu’on ne l’atteindrait jamais parce qu’il n’existait pas, qu’il n’avait jamais existé et qu’il n’existerait jamais, tout au moins pas pour des gens comme nous »
« Nous ne sommes pas des anges le capitaine n’a cessé de nous le brailler dans les oreilles, et nous le braille encore »
« – N’y aura-t-il donc jamais de justice sur cette terre ? et en moi-même je me disais que la justice était un mot inventé par les riches pour calmer la colère des pauvres, mais que tout bien réfléchi ça n’existait pas la justice, qu’il fallait apprendre à vivre sans elle et accepter le sort que Dieu réserve à tout être humain qui pose les pieds sur la terre. »
« trois jours, j’ai dit, trois jours durant nous avons tous espéré un miracle, alors que ces trois jours n’ont servi qu’à renforcer les pouvoirs de la maladie que j’imaginais tapie comme une bête dans les parages de la palissade et qui, n’y tenant plus, a choisi le matin du quatrième jour pour se jeter sur nos familles, planter ses crocs dans nos chairs anémiées et dévorer nos pauvres vies »
« sainte et sainte mère de Dieu, si j’avais su ce qui nous attendait, nous autres colons »
Voici un roman aux sujets très forts, Annie Lulu nous confronte au monde dans lequel nous vivons et augure de l’avenir de la planète.
Nous suivons une famille tanzanienne sur plusieurs générations, sorte de saga qui nous emmène dans au moins quatre pays. Le roman s’ouvre avec une scène entre une mère et sa fille qui dévoile la condition féminine de celle-ci, vouée à obéir à son mari et à subir ses violences. Rebecca décide de partir et de laisser ses enfants pour retourner dans son village auprès de sa mère. Tout le village est menacé par la construction d’un pipeline. La mère de Rebecca défend la terre et la faune ardemment. Elle a une sorte de connexion, de lien très fort avec la faune et ressent beaucoup de choses. Ce lien sera ensuite plus ou moins présent dans les femmes de la lignée.
Après son départ, Margaret, 17 ans, est l’aînée et doit s’occuper de ses petits frères et sœurs. Ce qui ne l’arrange pas du tout, car elle veut passer son bac, continuer ses études de lettre et surtout épouser son fiancé, Jay. Ce départ change effectivement sa vie toute tracée. Car son père décide de la marier au fils d’un riche homme d’affaire, Samuel. Mais Rebecca a un secret qui couve dans son ventre. Et quand Samuel découvre la vérité, sa vie devient un enfer. Ils partent s’installer à Londres où Margaret ne connaît personne et ne maîtrise pas la langue.
Le lecteur suit la vie de Margaret, puis de ses filles, Jina et Viviane, puis de leurs enfants, jusqu’en 2047. Une époque où les gens sont des réfugiés climatiques, où le fait de manger de la viande est une abomination, où l’homme réalise les erreurs qu’il a faites par rapport à la nature et à la faune.
Ce roman engagé dénonce le mariage forcé, la violence faite aux femmes, le patriarcat. Certaines scènes sont insoutenables et le moins qu’on puisse dire c’est qu’on s’attache à ces femmes malmenées. On espère que justice sera faite et qu’elles retrouveront leur liberté.
Il questionne également sur notre relation aux animaux et à la planète plus largement. La grand-mère refuse de manger de la viande et surtout les petits des animaux ainsi que les mères.
J’avoue avoir été perturbée dans mes choix alimentaires après la lecture de ce livre. Je ne mange pas beaucoup de viande, mais après ce roman j’en ai mangée encore moins !
L’écriture est flamboyante et nous emporte sur tous les continents à travers six décennies. Un très beau roman de cette rentrée littéraire.
Merci à Netgalley et Julliard pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « – Tu es sûre, mama ? – Le remède au feu, Maggie : c’est le feu. – Essaie encore de le convaincre. – Convaincre ton père, ha ha ha ! Votre précellence, dans votre grande mansuétude, je m’incline devant vous, ô fils de pharaon, laissez votre humble servante quitter son foyer… »
« Ecoute-moi bien, Jina. Je vais te dire à mon tour ce que Nyanya, ta grand-mère, m’a toujours dit, et ce que sa mère à elle lui disait : les hommes sont les êtres les plus cruels qui aient jamais été créés. Où que tu regardes dans ce monde, s’il y a du sang ou de la souffrance, c’est qu’il y a un homme. Ils nous tuent, ils nous violent, ils nous battent, ils nous mentent, ils nous humilient, ils font la même chose à toutes les femelles qui habitent sur terre, qu’on soit leur vache, leur mère, leur fille ou leur femme. Et il est rare que des femmes tuent comme les hommes, très rare, Jina. Partout où des gens ont été exterminés, c’était d’abord par des hommes. Partout où des villages ont été brûlés, c’était par des hommes. Et notre plus grand malheur, ma fille, c’est que nous avons besoin d’eux pour faire des enfants. Il faut faire nos enfants et partir. Je n’avais pas compris ça, pourtant Nyanya m’avait prévenue. Tu sais, quand j’étais jeune, j’étais fiancée. »
« Et la Peine des faunes arriva, stupéfiante : des animaux sauvages ou domestiques se regroupaient, se mêlaient affolés, et traversaient en hordes, indistinctement, des zones agricoles et des villes dans certaines directions, la plupart du temps des forêts, sans que personne ne sache pourquoi. Cela avait lieu aussi avec des bancs d’animaux marins. Des images impressionnantes de ces hordes circulèrent partout. »
Sorte de roman dans le roman, deux histoires s’entremêlent dans ce premier roman. Celle de la narratrice qui s’installe au Havre pour ses études et sort de sa première histoire d’amour. Et celle de Flora et Zak, 15 ans, qu’écrit la narratrice.
Elle écrit leur histoire et se remémore en parallèle la sienne qui lui laisse un goût amer. Elle s’inscrit sur Tinder, fait des rencontres, mais rien ne la satisfait. Elle n’arrive pas à oublier son premier amour. Elle peine à passer à l’âge adulte.
Flo/Flora et Zak se connaissent de vue depuis l’école primaire. Ils viennent de milieux sociaux différents. Ils se croisent à une soirée et s’embrassent. Ainsi débute leur relation, hésitante, pleine de désir. L’autrice réussit très bien à retranscrire les préoccupations des adolescents, les sentiments, les peurs.
J’avoue avoir été embrouillée au début par l’enchevêtrement des deux histoires. Je ne sais pas si c’est dû au fait de l’avoir lu en version numérique. Les pronoms se mélangent également. Parfois je ne savais pas de qui il s’agissait, de quel point de vue se plaçait la narratrice. Donc j’étais un peu perturbée au départ, puis je me suis laissée prendre par la poésie du texte, par l’écriture singulière de Lili Nyssen.
Un premier roman intéressant, un style, une nouvelle écrivaine à suivre !
Merci à Netgalley et Les Avrils pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Une bouteille de vodka disparaît et jaillit entre les corps. Tout le monde danse serré, le goulot éponge les lèvres mouillées, le sol tremble – c’est le voisin et son balai. »
« Tu l’aurais rangé dans la bibliothèque alors que j’aime que les livres vagabondent. Je disais laisse, ça fait de la vie. Tu disais non, ça fait du bordel. »
« On n’arrivait pas à le dire. Je t’aime. On tournait autour du pot. On était encore un peu ados mais est-ce que ça passe après, est-ce qu’on a moins peur quand on est grand. »
« Dehors dans la nuit, ses pas meurent sans se taire, juste, ils cessent d’être. »
« On roule vers Calais. On se détache du Havre et ça faisait longtemps pour Flora ; tendre vers l’ailleurs, faire de la place dans le figé des images mentales jusqu’ici accumulées. »
« June désormais est grande et serrée, tout en elle se rétracte comme s’il fallait s’amoindrir. Pas assez de place pour elle dans le monde. Flo ne sait plus comment ça s’est terminé. Il n’y avait pas eu de drame, juste un effacement. L’amitié brouillée, nos consciences désassemblées alors que c’étaient deux aimants, je ne sais plus ce qu’on pouvait se dire pour que ce soit si fort et que soudain, plus rien. »
« Ça brûle d’être si loin. Une douleur pas tout à fait chagrin ; j’aimerais que tu sois là mais l’horizon s’entrebâille. Je ne respire plus ton air, je décolle un peu. Déjà dans la nuit qui tombe, sous les liseuses au plafond, déjà j’oublie un peu que tu me manques. »
« Elle ne s’habille pas, enfile le peignoir des beaux jours. Humide encore, prend place sur le tabouret du piano. Elle n’y a pas touché depuis des mois, n’a plus vérifié l’accordage ni travaillé un morceau. Il fallait éloigner la musique comme une tristesse, tout faire taire un moment. Ces derniers temps ont été aux fantômes, aux traces cherchées dans les coins, fonds de café secs, affaires oubliées ; traces effacées peu à peu à force de grands ménages compulsifs et puis regrettés. »
« Il ne porte pas le ciré jaune qui traîne dans le placard, ni les bottes. Il aurait l’air de quoi, d’un bâton de colle. »
« Donc. Flo et Zak vacillent devant la même mer, dessoudés, il ne reste plus que la Manche pour réunir encore. Les cœurs battent pareil, en écho sur l’eau qui vrille mais les pulsions sont inversées. L’eau sombre les attire tous les deux. Maintenant on attend que le tumulte gonfle, qu’il attrape, renverse les corps. Que le denier souffle remonte à la surface, une bulle qui rompt sans bruit ? Après tout je peux, si je veux, les renverser. Un peu de drame. Et en même temps c’est inutile, il n’y aurait pas d’effet Titanic puisqu’un voyage scolaire, seulement, les désunit déjà. »
« Flora, chaleur. Soudain il veut rattraper sur sa bouche les jours infinis sans elle. Hier encore il ressentait que dalle, Flo dérobée, l’amour dans les tiroirs. Zak oublie vite mais parfois, nez dans le cou, parfois pop-corn au Gaumont des Docks, devant un bon Marvel, proches, collés, les corps s’attisent et il est comme réparé, rond, sans craquelures. Il faudrait prélever ces moments-là, les conserver dans des bocaux sur des étagères. On composerait comme ça son cabinet des curiosités avec toutes les bizarreries. »
« Zak mon amour, je n’ai pas envie de te voir tout de suite, j’ai peur d’avoir été trop heureuse pour retrouver ton silence et ta gueule cassée, ta manière de tuer la joie et de la garder, sous la semelle comme une araignée. »
« Tu préfères dire ou protéger ? on se demandait en fumant des clopes. Protéger. Mais le silence aspire tout comme quand une étoile meurt. »
« Flora toujours oscille entre la tentation de disparaître et la rage d’être au monde. »
J’ai toujours le même plaisir à retrouver la plume d’Amélie Nothomb à chaque rentrée littéraire. Elle a ce style si particulier et cet humour que j’aime beaucoup. Avec le sens de la formule et une facilité déconcertante à retourner les situations.
Mais j’avoue avoir été un peu déçue de ce cru, que je ne regrette pas pour autant d’avoir lu. Il m’a semblé un peu bâclé, pas abouti et certaines phrases m’ont parfois déconcertée, notamment la fin qui ne ressemble pas à une fin.
Le personnage central est Tristane. Une « enfançonne » née de deux parents fous amoureux l’un de l’autre, si bien qu’ils ne s’intéressent pas à leur fille. Elle grandit seule jusqu’à ses 5 ans où ses parents, Nora et Florent, lui offre une petite sœur ou un petit frère pour Noël, à condition qu’elle s’occupe de lui/elle. C’est le plus beau cadeau pour Tristane.
Quelques mois plus tard arrive Laetitia. Et Tristane prend le rôle de parfaite petite maman pour sa petite sœur. Elle lui apporte tout l’amour qu’elle n’a pas eu pour lui permettre de se construire. Leur relation est très fusionnelle.
Il y a aussi leur tante, la sœur de Nora, qui s’appelle Bobette et reste dans son canapé toute la journée à regarder la télé. Elle a trois fils et une fille qui se nomme Causette parce qu’elle aime beaucoup le roman de Victor Hugo. Bobette désignera Tristane comme marraine de sa fille alors qu’elle n’a que deux ans de plus qu’elle.
Tout le monde est en admiration devant Tristane, si parfaite, sauf ses parents. Et plus particulièrement sa mère qui la trouve « terne ». Ce qualificatif influencera toute la vie de Tristane…
Un roman que j’oublierai assez vite en attendant le prochain !
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « L’amour de Florent fut le premier événement de la vie de Nora. Elle sut qu’il n’y aurait ni autre amour ni autre événement. Il ne lui arrivait jamais rien. »
« – « Petite fille terne. » Quand comprendras-tu que les mots ont juste le pouvoir qu’on leur donne ? »
Le colonel ne dort pas. Ses nuits sont effectivement hantées par les fantômes des hommes qu’il a tués au nom d’une guerre, d’une armée. Le colonel est le « spécialiste » de la torture. Il passe ses journées à torturer des hommes et ce depuis dix ans. Il raconte comment il a débuté et comment au fur et à mesure tous ces morts l’obsèdent.
Il se rend tous les jours dans la grande maison réquisitionnée par l’armée, pour faire son rapport au général. Celui-ci reste enfermé dans son bureau. Lui aussi a bien changé en dix ans. Il joue des parties d’échecs contre lui-même dans une pièce où l’eau s’infiltre. C’est la folie qui le guette.
Il y a un troisième personnage, l’ordonnance, qui assiste aux scènes de torture et reste muet, en retrait. Le colonel se méfie de lui, peut-être devrait-il le dénoncer au général, car « le doute est l’ennemi de la victoire ».
Le roman se déroule dans un pays en guerre. On ne sait pas lequel et peu importe, c’est un texte universel. La couleur grise envahit peu à peu le paysage et les pensées du colonel. Le roman dépeint les effets de la guerre sur les hommes, les soldats.
Emilienne Malfatto alterne entre poésie où le colonel s’exprime directement et prose où le narrateur raconte les journées des trois hommes. Le texte est puissant et obsédant, comme les pensées qui assaillent les personnages. Les scènes de tortures évoquées sont glaçantes. Le lecteur frissonne d’horreur.
Le roman est court, 110 pages. En peu de mots et donc peu de pages, elle a réussi à me plonger dans un univers, à me bouleverser. Impossible de lâcher ce roman avant la fin, ce qui me rappelle l’effet de son premier roman. J’avais été très touchée par « Que sur toi se lamente le tigre ». Celui-ci est tout aussi fort, différent par son thème, mais sans aucun doute un très grand texte. J’ai hâte de savoir quel sera le sujet de son prochain livre. Cette écrivaine s’attaque toujours à des sujets d’actualité et avec un angle très intéressant. On sent que son métier de journaliste et son expérience professionnelle de reporter de guerre marquent son œuvre.
Elle a eu le prix Goncourt du premier roman pour « Que sur toi se lamente le tigre » (éditions Elyzad) et le prix Albert-Londres pour « Les serpents viendront pour toi » (éditions Les Arènes).
La couverture est magnifique. Elle a été illustrée par Nicola Magrin.
Bref, c’est un coup de cœur et elle fait partie de mes chouchous. Si vous n’avez pas encore lu ses livres, je vous recommande fortement de le faire !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Ô vous tous puisqu’il faut que je m’adresse à vous que je ne peux plus vous ignorer puisque vous êtes devenus les sombres seigneurs de mes nuits puisque vos ombre et vos cris résonnent dans mes ténèbres puisque les Homme-poissons ont pris possession de mes rêves vous tous je m’adresse à vous mes victimes mes bourreaux je vous ai tués tous chacun de vous il y a dix ans ou
dix jours
ou ce matin
et depuis je suis condamné à continuer de vous tuer chaque fois à chaque nouveau mort j’augmente ma peine ma
condamnation sans appel »
« Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. C’est cette époque de l’année où l’univers se fond en monochrome. Gris le ciel bas, gris les hommes, grise la Ville et les ruines, gris le grand fleuve à la course lente. Le colonel arrive un matin et semble émerger de la brume, il est lui-même si gris qu’on croirait un amas de particules décolorées, de cendres, comme s’il avait été enfanté par ce monde privé de soleil. On dirait un fantôme, pense le planton de garde en le voyant descendre de la jeep. Et l’ordonnance se met au garde-à-vous et se dit que le colonel ressemble à ces hommes qui n’ont plus de lumière au fond des yeux et qu’il croise parfois depuis qu’il est à la guerre. Seul son béret rouge rappelle que les couleurs n’ont pas disparu. »
« le doute est l’ennemi du soldat haute trahison voyons soldat il faut bien que quelqu’un tue pour éviter d’être tués pour sauvegarder la Nation que quelqu’un se tape le sale boulot mette les mains dans le cambouis dans la sang les entrailles dans la merde et vous voudriez après vous voudriez qu’on se remette en question impossible soldat impossible »
« Et le colonel coupe, taille, sectionne des heures durant et en face de lui le regard apaisé de l’homme ne faiblit pas, même quand il ferme les yeux sous la douleur ou à travers le ruissellement rouge du sang toujours le regard revient comme aimanté et toujours sans haine et à mesure que les heures passent augmentent l’effroi et la colère du colonel, et à chaque minute le lynx de velours enfonce un peu plus ses griffes de métal dans la poitrine du colonel qui coupe, taille, sectionne. »
« Une faible clarté descend des hautes fenêtres. C’est l’heure moutarde l’heure mandarine l’heure ocre – mais l’ocre, comme les autres couleurs, a été absorbé dans la monochromie si bien que le Palais est baigné de cette même lumière grise, à peine teintée d’orange, pistil de safran tout de suite avalé par la cendre. »
« Le général est si profondément enfoui dans ses réflexions et sa peur et l’attente du marbre qu’il n’a pas remarqué le silence qui règne sur la Ville depuis plusieurs jours. Les bombardements ont pratiquement cessé, comme si les soldats n’avaient plus le cœur à se battre. Personne n’en a informé le général, pas même son subalterne de moins en moins zélé. Seul persiste, bruissement de fond, le murmure de la pluie qui tombe sans discontinuer et semble dissoudre les hommes et les armes dans un brouillard sans forme et sans volonté. »
Samuel devient père. En rentrant de la maternité et en pensant au retour à la maison de sa compagne et de son fils, il s’interroge sur ce qu’il veut transmettre à son fils. Sa famille a vécu la Shoah. Sa grand-tante Rosa qui vit aux États-Unis est la dernière survivante d’Auschwitz. Que restera-t-il après sa mort ? Son fils doit savoir.
Le roman alterne entre présent et passé. Il se souvient de son enfance avec sa sœur et son cousin lorsqu’ils imaginaient partir à l’aventure jusqu’à Shtlel City chez Rosa.
Rosa, il ne l’a rencontrée qu’une fois à l’enterrement de son grand-père. Ils ne se connaissent pas. C’est la génération du silence, de l’indicible, de la honte. Alors Samuel décide d’écrire une lettre à Rosa. Il en devient obsédé, si bien que sa compagne lui demande gentiment de ne pas transmettre tout de suite ses névroses à leur fils.
Rosa est partie vivre au Texas où elle a monté un cabaret en plein milieu du désert, « Camp Camps ». Elle y donne une représentation tous les soirs où elle parle de ce qu’elle a vécu.
Dans ce très beau roman intime, Joachim Schnerf apporte sa contribution au devoir de mémoire, une façon de ne pas oublier et de transmettre aux générations futures l’horreur de l’Histoire. Le roman est très court, 133 pages, et pourra être lus par des adolescents.
J’ai été touchée par cette ritournelle au début des chapitres qui vient d’une chanson des éclaireurs israélites donnée dans son entièreté à la fin du livre : « Quand demain reviendra la lumière… ».
La plume est magnifique et je n’ai qu’une envie désormais, c’est de lire son deuxième roman pour lequel il a reçu le Prix Orange du livre 2018.
Pour ceux qui seraient dans les parages, il y aura une rencontre entre Joachim Schnerf et Lola Lafon, ce vendredi à 17h à Strasbourg dans le cadre des Bibliothèques Idéales, sur le thème de la transmission.
Merci à Lecteurs.com et Grasset pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Le long du couloir qui mène à la loge, se succèdent des coupures de presse et des photos jaunies. De portraits de célébrités venues se produire dans le cabaret, des paysages polonais, le Mur des Lamentations enneigés, de vieilles femmes à Haïfa concourant pour l’élection de Miss Survivante de la Shoah. Certaines encadrées, d’autres non, ces images annoncent le cabinet de curiosité qui se cache au fond de la loge de Rosa et qu’elle détaille, grâce au miroir de sa coiffeuse, avant et après chaque représentation – elle regarde rarement en face ces souvenirs de douleur. »
« Quand demain reviendra la lumière, notre bébé sera là. Dans ce lit à barreaux que je fixe en pension à mon enfance, lorsque très jeune déjà le nom de Rosa m’obsédait. A table, les histoires de famille nous conduisaient immanquablement vers elle. Mon grand-père racontait cette figure mystérieuse, cette sœur qui hantait les images floues de sa jeunesse et qui avait disparu, après guerre, vers l’Amérique. On ne parlait jamais d’Auschwitz, mais le nom de Rosa faisait jaillir les fours crématoires à l’heure du dessert. »
« Quand demain reviendra la lumière, les souvenirs seront là ; dans le tiroir que je repousse en silence, le bout des doigts figé contre le bois, un instant encore. Nous sommes des milliers, des centaines de milliers à conserver ces pages de l’enfer, l’histoire des membres de notre famille marquée à l’encre de douleur. Et pendant ce temps nos aînés s’éteignent. Mes grands-parents n’avaient pas souhaité écrire alors c’est moi qui ai retranscrit avec acharnement leur cachette en zone libre, la peur des dénonciateurs, des regards sur leur nez dont ils craignaient qu’il les trahisse. L’Histoire engloutissait leurs frères et sœurs à l’Est, pendant qu’eux répétaient jusqu’à la nausée les détails de leur nouvelle identité. Puis la guerre prit fin, l’humanité aussi, et le travail de mémoire débuta. »
« Pour Rosa, le présent était la seule saveur apaisante, le reste avait un goût de mort. »
« Lorsque j’étais enfant, je rêvais de me rendre dans le cabaret de Rosa. Aujourd’hui il me hante. »
« Chaque soir dans une tenue différente, Rosa aux identités infinies liste sans raconter, elle nomme, martèle, pour qu’on ne puisse jamais nier. »
« Quand demain reviendra la lumière, que nous entrerons dans l’appartement pour la première fois tous les trois, je lui raconterai. Il y aura les berceuses, les histoires récitées d’une voix grave, et puis la Shoah. Il faudra que je trouve les mots qu’on ne m’a pas dits, car c’est le silence qui a semé en moi toutes ces névroses – pas les atrocités de l’histoire. Je veux tout transmettre à mon enfant, son arrière-grand-père et son arrière-grande-tante, six millions d’âmes qui priaient chaque nuit pour que le lendemain revienne la lumière et que le cauchemar se dissipe. »
« Peut-être ne suis-je pas prêt. A être père et à partager ce spectre qui me pourchasse depuis toujours. Je le pensais endormi depuis l’enterrement de mon grand-père, mais il s’est brusquement mis à gesticuler lorsque j’ai décidé d’écrire à Rosa, il y a six mois. Elle a répondu à ma lettre en précisant qu’elle ne donnerait pas suite à d’autres courriers. »
Une nouvelle publication au Tripode et un nouveau roman de Bérengère Cournut sont synonyme de double-joie pour moi ! Impossible de résister.
Le roman est centré sur Zizi Cabane. C’est la plus jeune des trois enfants d’Odile et Urbain alias Ferment. Elle a quatre ans quand sa mère disparaît. Le lecteur ne sait pas grand-chose. Une sorte de mystère et d’onirisme plane sur ce roman. On se laisse porter par les mots. Chaque personnage a la parole à tour de rôle. Parfois ce sont des lettres. Le tout est entrecoupé de poèmes d’ « O », O comme Odile ou Eau. Car Odile s’est transformée en eau et passe sous la maison. Elle s’infiltre pour en ressortir et dévaler le terrain en pente pour rejoindre le ruisseau. Si bien que Ferment est obligé de construire un cabanon en bas de leur jardin pour s’y réfugier avec ses enfants en attendant de faire des travaux dans la maison pour essayer de contenir ce phénomène inexplicable.
Chaque enfant a un surnom expliqué au début du roman. Il y a la petite Zizi Cabane, ensuite ses deux grands frères, Chiffon et Béguin. Malgré le drame, les enfants sont plein de vie. Ils ne sont qu’amour entre eux. On ressent toute la naïveté de l’enfance, les jeux et souvenirs de fratrie. A la disparition de la mère, la sœur de celle-ci, Jeanne, viendra s’installer avec eux. Ferment et Jeanne semblent les plus touchés par l’absence d’Odile. Rassurez-vous ce roman ne fait pas pleurer, au contraire, il est plein de poésie. C’est également une ode à la nature qui est un personnage à part entière. J’ai beaucoup aimé les cartes inventées et créées sur les vieux chiffons. La fin est totalement inattendue. Il y a un côté conte avec les thèmes du deuil, des non-dits et des silences. Beaucoup de douceur, de tendresse, de bienveillance et de sensibilité se dégagent de ce livre.
Je ne vous en dis pas plus. Je vous laisse découvrir cette famille et son histoire.
L’éditeur a choisi une très belle couverture dont les rabats de déplient pour dévoiler davantage la fresque d’Astrid Jourdain.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « J’ai été la femme de Ferment et la mère de trois enfants
Je m’appelais Odile, j’étais jeune j’aimais rire et pleurer en même temps J’avais parfois peur de la vie et beaucoup, beaucoup d’envies
Puis il y a eu ce jour où je suis partie Ce n’était pas volontaire c’est venu comme un truc qui sort de terre »
« Je me souviens de tout. Je me souviens des plus infimes détails de la maison, depuis les irrégularités de la dalle au sous-sol jusqu’aux nœuds dans les poutres. Je me souviens des joints du carrelage dans la cuisine, de la couche de graviers dans le cellier, des lucarnes en verre épais qui morcelaient le paysage dans le mur aveugle, à l’arrière. »
« Cette source ne me fait plus râler. Je suis à deux doigts de croire qu’elle est une chance. En tout cas, elle m’occupe l’esprit, m’empêche de devenir fou en pensant à toi, à ce que tu es devenue et qu’on ne sait pas. »
« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. Oh, Ferment… si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand large et le froid. Comme je t’aime aussi – et comme je m’abreuve au brouillard de tes nuits… »
« Jadis, j’ai dû avoir un lien avec tout ça, ces deux enfants-là et la façon dont, cette nuit, ils hantent le paysage. Mais ce soir, je ne suis qu’un souffle, un vent faible qui enrage de ne pouvoir mieux appeler l’orage »
« Je prends avec moi les rêves de deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi. Ils sont fous, ces deux-là ! Emplis d’eau et de marais spongieux, habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages qui sont comme eux, sans âge ni origine
Je suis le vent, Jeanne Et je vous emporte tous plus loin encore là où le chagrin et la mort ne sont plus rien »
« J’ai l’impression que quelque chose, ici, me poursuit, tout en me disant de partir. »
Le 4 janvier 2021, le monde de Caroline Laurent s’effondre. Elle apprend par la presse que le mari de son amie Évelyne Pisier est accusé d’inceste. La parution du livre de Camille Kouchner brise le silence.
Caroline Laurent se sent alors trahie, abusée. A-t-elle été naïve ?
Elle reçoit de nombreuses sollicitations de journalistes. Elle ne répond pas, s’enferme, s’isole. Elle s’éloigne peu à peu de son compagnon. Le chagrin la submerge et la paralyse. Elle n’arrive plus écrire.
Une amie lui demande « si c’était à refaire, est-ce que tu le referais ? » Oui, elle revivrait tout dans le même ordre : « Ne rien savoir du drame et écrire le roman de cette femme, honorer ma promesse, me sentir soutenue par son mari, et puis un jour de janvier sombrer dans le cauchemar ».
Dans ce récit, elle se met à nu de façon sincère et touchante. Elle livre des anecdotes de son enfance, des moments de sa vie intime, de sa famille, des deuils.
Quand le besoin d’être seule prend le dessus, elle décide de partir trois semaines dans les îles Féroé où elle marche beaucoup, seule, et retrouve le goût, la capacité d’écrire à nouveau. Ce qu’elle retiendra de ce voyage : l’écriture lui fait du bien et au final c’est ce qu’elle désire le plus. Elle sera accompagnée par les livres de ses écrivaines préférées : Annie Ernaux, Déborah Levy, Joan Didion.
A la fin, le lecteur peut retrouver toutes les références bibliographiques sous le titre « amitiés littéraires », des lectures qui ont nourri sa réflexion et l’écriture de son livre. Car l’écriture est un refuge pour elle. Elle évoque notamment son intervention dans les prisons pour des ateliers d’écriture.
Un très beau récit intime, un hommage à la littérature et à l’écriture qui peut aider peut-être des lecteurs dans leur propre cheminement intérieur.
J’ai noté de nombreux passages très beau et intéressants, des phrases à relire que vous trouverez ci-dessous.
Merci à Netgalley et Les Escales pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit :
« C’est un livre que j’écrirai les cheveux détachés. Comme les pleureuses de l’Antiquité, comme Méduse et les pécheresses. Le geste avant les phrases : défaire le chignon qui blesse ma nuque, jeter l’élastique sur le bureau, et d’un mouvement net, libérer ma chevelure. Libérer est un mot important, je ne vous appends rien.
Nous devons tous nous libérer de quelque chose ou de quelqu’un. Nous croyons que c’est à tel amour, à tel souvenir, qu’il faut tourner le dos. Et le piège se referme. Car ce n’est pas à cet amour, à ce souvenir, qu’il convient de renoncer, mais au deuil lui-même. Faire le deuil du deuil nous tue avant de nous sauver – sans doute parce qu’abandonner notre chagrin nous coûte davantage que de nous y livrer.
Durant des mois, je me suis accrochée à mon chagrin. A mes lianes de chagrin. Il me semblait avoir tout perdu, repères, socle et horizon. Le feu lui-même m’avait lâchée : je ne savais plus écrire. »
« Cette petite a le goût des mots, disait-on de moi enfant. Aujourd’hui je sais que ce sont les mots qui ont le goût des humains. Ils nous dévorent. Ils nous rendent fous. »
« J’avais une amie, et je l’ai perdue deux fois. Ce que le cancer n’avait pas fait, le secret s’en chargerait. »
« Quelque chose en moi avait explosé. Une déflagration. J’avais fixé avec étonnement deux formes rouges à mes pieds. C’étaient mes poumons. »
« Le chagrin est un pays de silence. On le croit à tort bruyant et démonstratif, mais c’est la joie qui s’époumone partout où elle passe. Le chagrin, le vrai, commence après les larmes. Le chagrin commence quand on ne sait plus pleurer. »
« Dans mes poumons s’est logée une pierre noire qui paralyse tout, le corps, l’esprit, l’énergie, le désir. Sidération minérale. Mais tout cela n’est rien, rien à côté de la peur de ne plus pouvoir écrire. »
« Admettre qu’on est prêt à revivre intégralement une histoire, avec sa beauté et ses cadavres, signifie qu’il reste quelque chose de l’amour plus étincelant que le mal. »
« Écrire le réel, c’est tourner autour du silence comme autour d’un brasier. C’est tenter quelque chose d’impossible : protéger l’autre en s’exposant soi. »
« Ce qu’il reste de l’amour plus étincelant que le mal, c’est notre part d’enfance, c’est ce noyau-là, cette grâce. Le petit garçon ou la petite fille qui regarde le monde avec appétit, les yeux écarquillés, sans se douter qu’un jour c’est précisément ce monde qui l’engloutira. »
« Perdre son père adolescente, c’est devenir romancière. C’est être obligée de tisser des histoires moins laides, moins tristes que le réel. C’est ne pas avoir d’autre choix que la fiction. C’est construire des images, des légendes, bâtir dans son cœur des citadelles de papier que la vie déchirera plus tard. C’est creuser de nouveaux sillons dans le cerveau si tendez, si vulnérable, pour le tromper un peu ; le rassurer. C’est laisser la place au rêve qui seul peut contrer l’absence. C’est parler une langue inconnue qui dormait au fond de soi. »
« Il y a de l’érotisme dans l’écriture, un érotisme naturel, onaniste. On cherche le mot juste, la caresse souveraine. Désirer est le mouvement subaquatique de l’écriture, c’est son anticipation et sa rétrospective – l’infini ressac du texte. »
« Mes émotions tissaient un linceul serré autour de mon passé. C’était un long adieu, pas une rupture nette. Oui, quelque chose en moi n’en finissait pas de se déchirer, sans me tuer pour autant. »
« La marche entraîne vraiment la pensée. Elle l’entraîne à tous les niveaux : en la conduisant, en la renforçant, mais aussi en lui faisant répéter des idées ou des souvenirs. A chaque kilomètre parcouru, j’ai l’impression de dénouer des boucles trop serrées ; es poumons s’élargissent, je relâche ma mémoire, y compris la plus douloureuse. »
« J’y vais parce que, comme Charlotte, je sais que les hommes, même lorsqu’ils commettent le pire, surtout lorsqu’ils commettent le pire, ne sont pas des animaux. J’y vais par ce que déshumaniser un peu plus ceux que les murs recracheront un jour est une folie organisée contre la société tout entière. J’y vais par ce que je crois que les mots peuvent nous transformer. J’y vais parce que ces hommes écrivent comme des écrivains. A nommer les choses, à nommer le monde, à nommer nos peurs et nos tristesses, à nommer nos colères, à nommer nos blessures, on devient acteur de sa vie. Ce passage-là à l’acte, contrairement à celui qui conduit dans des cellules de neuf mètres carrés, peut sauver ce qu’il reste de l’enfant en nous. »
« Suspendre n’est pas arrêter. Je sais aujourd’hui qu’il est possible d’écrire même lorsqu’on n’écrit pas. Que la matière dont se nourrissent les mots appartient au temps, qu’il faut accepter les périodes de jachère et chérir les grasses matinées. C’est le corps qui écrit ou refuse d’écrire. Il a ses raisons pour ça. Je lui fais confiance. »
« Écrire après ça est une forme de continuité. Je suis plus nue dans l’écriture que sur une scène en justaucorps, et que je vous plaise ou non ne me concerne pas, ne m’appartient pas ; cela, la danse me l’a appris. »
« Je planterai un poignard dans le livre pour tuer le passé. »
« La seule interrogation valable, c’est comment. Comment écrire. Comment aimer. Comment vivre. »
« Que désires-tu ?
Écrire est la réponse que je donne à une question qu’on ne me pose pas.
Mais ai-je encore besoin qu’on me pose la question ?
Répondre non, c’est m’affranchir des points d’interrogation et de leurs béquilles. C’est recommencer à danser. »
« Je me sais aimée. Mieux, je me sens capable d’aimer sans rien attendre en retour. Là aussi c’est anormalement beau, et doux. Le plus grand est là, dans le dépassement de la peur ; aimer, ne plus aimer, être aimée, ne plus être aimée, qu’importe, jusqu’à la mort les choses ne sont jamais figées, et même après elles ne le sont pas. Les jours épousent le mouvement de l’eau, sauf que la vie n’est pas de l’eau, plutôt un alcool bien fort. »
Voici un premier roman très fort de cette rentrée littéraire. J’ai été totalement emportée par la plume et l’énergie de l’autrice, impossible d’arrêter ma lecture. Bref je l’ai dévoré, passionnée par l’histoire familiale de Maria et de ses parents Julian et Victoria.
Le roman commence avec des scènes dures. Ensuite il alterne entre passé et présent. Julian et Victoria ont tous les deux été abandonnés par leur mère à leur naissance et confiés à un couvent. Julian fuit sa mère à 14 ans et s’engage dans la marine. A 10 ans, Victoria est récupérée par sa mère pour s’occuper de ses frères et sœurs. Son quotidien sera fait de misère, de labeur et de violences infligées par son père. Ils n’ont pas eu d’amour de la part de leurs parents. Quelques années plus tard, ils se rencontrent et c’est le coup de foudre, le mariage puis l’exil vers la France. Cette nouvelle vie est loin d’être facile. Il faut apprendre une nouvelle langue et accepter un travail pas très gratifiant. Même s’ils reviennent chaque été à Bilbao, ils seront des étrangers aussi bien en France qu’en Espagne.
Maria raconte son enfance et son adolescence entre son père alcoolique et sa mère mutique, angoissée. Devenue adulte, une tarologue lui révèle un terrible secret qui bouleverse sa vie et la pousse à faire des recherches sur sa famille et sa naissance à Bilbao. Un test génétique lui en apprendra beaucoup sur son arbre généalogique.
Maria, double de l’autrice, est née à Bilbao, a grandi à Paris et fait des études de cinéma pour devenir réalisatrice et scénariste. On sent un style cinématographique dans l’écriture. On a l’impression d’être dans un scénario qui ne laisse pas de répit au lecteur ni aux personnages d’ailleurs. Le ton est vif, direct, familier et sincère. Je me demande quelle est la part de fiction et de réalité dans ce roman. Elle met aussi en lumière un épisode honteux et douloureux de l’histoire espagnole. Maria nous confie ses doutes et ses peurs pendant l’écriture de cette quête identitaire.
Je serai assurément au rendez-vous pour son prochain roman, car ce premier roman est une belle entrée en littérature. Un coup de cœur !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « On ne se souvient pas du moment de sa naissance. Je ne me souviens pas de la mienne, de naissance. C’est impossible d’ailleurs, les structures cérébrales permettant de fabriquer les souvenirs sont immatures chez le nourrisson. Je sais simplement ce qu’on me raconte à ce sujet-là. Mamá, dis c’était comment quand tu as accouché de moi ? Pues como todo el mundo. Eh bien, comme tout le monde. Une femme, un utérus, un fœtus, un nouveau-né à l’arrivée. C’est ça le trajet, le modus operandi dans ma tête d’enfant, d’adolescente et même d’adulte. »
« Victoria fit un timide pas en avant, et sourit. Ce sourire, le premier d’une enfant à sa mère, allait rester sans réponse toute sa vie durant. »
« En s’adaptant à cette vie, le cerveau de Victoria s’était modifié, au lieu de grandir, de s’étendre ou de rêver, il réduisait. Toutes ses missions, ces collisions et agressions avaient modifié ses synapses, son activité neuronale s’amenuisait. Victoria ne dormait presque plus. Hypervigilante, elle redoutait les courts moments où elle somnolait, elle était alors en proie à des cauchemars violents. La structure de son hippocampe et ses hormones lui jouaient des tours. Victoria se mit à bégayer, cherchant des mots, butant comme si elle avait oublié le sens du langage pendant sa nuit blanche. Il fallait qu’elle parle vite, qu’elle crache les mots comme des pépins d’orange. Elle se concentrait tellement qu’elle perdait le fil de ce qu’elle voulait dire. »
« Dans la queue des douanes, je n’avais pas encore dix ans que je me sentais déjà coupable de je ne sais quoi. Je me sentirai coupable toute ma vie, devant les portillons des grands magasins, ceux de l’aéroport, devant les flics, les professeurs, les contrôleurs et les directeurs. »
« Quand j’observais mon père arriver à Bilbao, j’avais l’impression de voir une vedette de cinéma. Il portait ses plus beaux polos, des chemises Lacoste neuves, ses poches étaient pleines de billets, des centaines de francs qu’il changeait contre des milliers de pesetas. Une année de travail se transmutait en restaurants, côtes de bœuf, glaces et cadeaux. On vivait là comme des riches mais tout le quartier se foutait discrètement de notre gueule, nous étions les pijos, les bourgeois, franchutes, les Français. Pas d’ici. Je sentais bien le regard des autres enfants sur moi, nous avions le même âge et pourtant nous n’avions pas grand-chose à voir. Je voulais être espagnole comme eux mais j’y arrivais mal. Ils jugeaient mon accent, me jaugeaient, mais j’étais habile. Pour m’intégrer, j’arrosais allègrement la bande de gosses du quartier de bonbons gélatineux, paquet de chips, je prêtais ma Game Boy à qui voulait. Je passais ma vie dehors et j’étais aussi heureuse sur les terrains vagues aux seringues usagées que dans les humbles potagers des vieilles dames à chat. Je montais à l’arrière des vélos des garçons, jambes bronzées comme des knackis, le cœur battant d’une midinette. Ma mère, elle, vivait sa vie, elle papillonnait avec son mascara bleu. Plus rien à récurer, la femme de ménage se transformait sous mes yeux en femme moderne. »
« Le Pays basque pour les Basques était son mantra, lui l’immigré qui habitait Paris et buvait du bordeaux dans un restaurant grec tenu par des Égyptiens. Il voulait incruster dans ma cervelle cette fierté de l’appartenance, tu es basque, tu n’es pas espagnole. »
« A l’inverse des plantes et des fruits, nous, humains, pourrissons dans l’invisible. Cancers, tumeurs, crises cardiaques, AVC, tout se meurt à l’intérieur, parce que l’homme est malhonnête. »
Gaspar est un artiste français séjournant à Rome pour se reposer et échapper aux sollicitations professionnelles. Il apparaît comme quelqu’un de nonchalant, vivant de façon dilettante.
Il passe ses journées à jouer des parties d’échecs à la terrasse d’un café. Plutôt doué, il gagne la plupart des parties, sauf celle contre une femme. Gaspar et Marya se recroiseront, attirés l’un par l’autre, se cherchant et se tournant autour. Ils déambulent dans les rues de Rome faisant monter le désir entre eux.
Dans ce roman il est aussi question d’une statue datant de 1889 et située sur la place où Gaspar joue aux échecs. Celle de Giordano Bruno, un savant brûlé vif sur le campo en 1600 parce que ses idées sur l’univers ne plaisaient pas à l’église. L’artiste va s’intéresser à cette statue et s’en inspirer pour une œuvre future.
Et puis il y a l’histoire de Marya. Elle est œnologue et hongroise. Elle recherche des éléments de son passé, de sa famille tuée lors de la Shoah, plus précisément des parties d’échecs jouées par son grand-père et notées par un soldat nazi.
J’avoue avoir été plutôt déçue par cette lecture. Ce roman est très court donc vite lu. Je n’ai pas aimé le personnage de Gaspar et son attitude vis-à-vis des femmes. Le style est sobre et direct. La grande Histoire dans l’histoire paraît anecdotique, superficielle. J’attendais peut-être beaucoup de ce roman. L’avez-vous lu ? Je suis curieuse de vos avis.
Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture
⭐⭐⭐
Note : 2.5 sur 5.
Incipit : « Le bois qui composait le bûcher avait été empilé avec précision et harmonie. On l’avait choisi vert, avec la préoccupation de faire durer le spectacle. La place était bondée, les visages solennels. »
« Sur l’échiquier finement marqueté, les pièces projettent leurs ombres élégantes. Avec nonchalance, l’index de l’homme qui s’est assis en face de moi glisse un instant sur le plateau pour épouser les contours de deux ou trois d’entre elles. Et puis, après un regard vers moi, il pousse son pion en e4. »