Copeaux de bois / Anouk Lejczyk

J’avais été totalement charmée par son premier roman, Anouk Lejczyk revient avec un texte d’une toute autre forme, les « Carnets d’une apprentie bûcheronne », qui m’a également happée et beaucoup plu. Elle l’a rédigé en parallèle de la sortie en librairie de son 1er roman.

On suit le parcours d’Anouk durant une année. Les chapitres se suivent par saison. On commence par l’automne. C’est la rentrée des classes, direction la formation « travaux forestiers spécialité bûcheronnage ». Il faut dire que la forêt était déjà omniprésente dans son premier roman et qu’elle aimerait en savoir davantage. C’est aussi une sorte de défi pour elle. Son corps affronte le froid et le travail physique, des conditions inhabituelles pour une écrivaine.

Ce deuxième livre est écrit dans un style différent. Il ressemble à un journal. Il n’y a pas de ponctuation, comme dans une prise de notes. Les mots s’alignent dans un style très direct, sans fioritures et entraînent la lecture. J’ai tourné les pages encore et encore.

Dans la « promo », elles ne sont que 2 femmes. Je vous laisse imaginer les stéréotypes. Leur formateur s’appelle Max Antoine et il dépote ! Elle retranscrit en langage familier et direct leurs dialogues, les blagues potaches. C’est drôle et vivant.

On les suit sur les chantiers mais aussi lors de battues avec les chasseurs, et pour la végétarienne qu’est Anouk, cela lui pose quelques questions. On est évidemment plongé au cœur de la forêt, d’ailleurs Anouk réalise avec passion un herbier lors de sa formation. Et puis on voit le côté plus administratif et l’entretien des sites lors de ses stages à l’ONF aux 4 coins de la France. On y rencontre des personnages vrais, avec un portrait en creux de notre société. Mieux qu’une étude sociologique, ces carnets et retours d’expériences sont aussi drôles, qu’émouvants et poétiques.

Je vous donne rendez-vous ce dimanche 17/09/23 à 19h pour une rencontre en ligne VLEEL avec Anouk Lejczyk et Michèle Cohen, l’occasion de découvrir deux autrices publiées par les éditions du Panseur.

Merci à Jérémy Eyme des éditions du Panseur et à VLEEL pour cette lecture sylvicole !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« rentrée des classes :
chaussures de sécurité flambant neuves et fringues qui craignent pas
pique-nique carnet stylo opinel
l’air le plus serein possible »

« Bonjour
je m’appelle Anouk j’ai bientôt 30 ans
je vis à Paris en couple
j’ai fait des études de lettres et d’art un peu de vidéo
je suis autrice j’écris sur les forêts
j’en ai marre de lire des trucs pas précis
alors je voulais faire un peu de terrain
mettre les mains dans le cambouis
histoire de mieux savoir de quoi je parle
et puis j’aime ça tout simplement
passer du temps en forêt
avoir une activité physique aussi
j’aime bien me mettre à l’épreuve
voir si je tiens le coup à bosser dehors en hiver
j’ai jamais touché à une tronçonneuse mais je veux bien apprendre
et je suis plutôt végétarienne

Max Antoine dit : C’est bien Anouk
c’est une très bonne démarche
avec moi tu vas apprendre plein de choses
par contre il va falloir aussi couper des arbres
ok ? »

« mon chêne tombe dans la direction indiquée
Max éteint ma bécane
Bravo Anouk t’as tué un arbre »

« je lance une devinette :
Comment appelle-t-on l’orme aquatique ?

On l’appelle l’orme anaudou »

« en cherchant un stage je tape sur mon moteur de recherche Femme bûcheronne
le résultat est bloqué par le contrôle parental
je passe outre
grosses femmes sexy xxx
femme nue coupant le bois

y a même de la littérature érotique »

« contrôle silhouette : biceps pectoraux abdos
jamais été aussi musclée
ni aussi bronzée si tôt dans l’année
la forêt est à la fois ma salle de sport et mon institut de beauté
en un peu moins safe »

« en forêt on me présente comme l’écrivaine
ici comme la bûcheronne
une fois quelqu’un dit : écrivain-bûcheron c’est un peu comme faire de la boxe et des échecs »

Les femmes de Bidbidi / Charline Effah

Une fois commencé ce livre, impossible de le lâcher. Les personnages sont tellement touchants et le mystère plane jusqu’aux dernières pages. On a envie de connaître l’histoire de Minga et surtout de sa mère, Joséphine liée au destin tragique de Rose.

Le roman s’ouvre à Paris. Minga est petite. On découvre le quotidien de ses parents, Émile et Joséphine Meyer, partis du Gabon pour la France. Émile est un artiste déchu et un mari violent. Il vit dans les traditions basées sur le patriarcat et ne comprend pas le désir de liberté de sa femme. Joséphine ne supporte plus les coups et s’enfuit, laissant sa fille avec son mari. A la mort d’Émile, Minga part à la recherche de sa mère, pour comprendre qui elle est et avancer dans sa vie. Elle entreprend alors le voyage de Paris vers le camp de Bidibidi au nord de l’Ouganda, où sa mère a été infirmière. Elle y aidait des femmes comme Jane, Veronika et Rose. Des femmes ayant fui les guerres civiles et les violences des hommes. Toutes sont marquées à vie, dans leur corps et leur esprit, et essayent de se reconstruire dans ce camp. Minga rencontre Jane et Veronika au sein du camp. Elle découvre leur histoire et celle de Rose liée à celle de sa mère. Le récit n’est pas linéaire. Il est parfois entrecoupé de lettres qui apportent une respiration dans la narration.

Le lecteur est embarqué dans la quête de Minga, dans l’histoire du Soudan qu’on méconnaît et dans les vies de ces femmes résilientes. Tout n’est pas noir, au contraire, il s’agit d’un roman lumineux. Les femmes font preuve d’un courage et d’une force pour aller de l’avant. Elles ont toute un rêve ou un objectif. Une belle leçon d’optimisme !

L’écriture est fluide et belle. Charline Effah réussit à écrire sur les silences et les non-dits. Une phrase introductive annonce qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. L’autrice s’est rendue au camp de Bidibidi, quelques heures, pour le visiter. Les lieux sont réels mais tout le reste est inventé. Pas de manichéisme dans ce livre, chaque personnage a ses fêlures. A travers ce roman, on comprend malheureusement que les violences conjugales sont un thème universel, que l’on soit en France ou en Afrique.

J’ai pensé aux romans de Djaïli Amadou Amal publiés également aux éditions Emmanuelle Collas avec ces portraits de femmes violentées dans une autre partie de l’Afrique.

Un roman engagé et puissant que je vous recommande, un coup de cœur !

Merci Emmanuelle Collas et VLEEL pour cette lecture.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Mon père m’a dit un jour que les femmes avaient des ailes et que ces ailes avaient des plumes faites de la même matière que la résilience. C’était là le siège de toutes leurs effronteries. C’est pourquoi, ajoutait-il au cours de ses monologues nocturnes qui rompaient le silence de notre appartement : « Pour faire d’une femme la tienne jusqu’à la fin des temps, ce n’est pas son cœur qu’il faut atteindre. Il faut lui arracher les ailes, briser leurs nervures, extirper leurs racines, les brûler et en jeter les cendres dans un cours d’eau. Car, faible comme un oisillon, totalement dépouillée, elle sera pleinement dépendante. » Mais ma mère avait déployé ses ailes brisées. Malgré le craquement et la douleur, elle avait quitté le domicile conjugal une nuit, alors que j’avais à peine huit ans. »

« Je pensais à la peine que j’avais ressentie, à la violence contenue dans ces mots, des mots assassins, des mots fendant l’air et m’apparaissant comme un fouet dont je recevais les coups qui me faisaient mordre la poussière. Il me faudrait peut-être une vie entière pour les effacer. »

« L’absence est un territoire, un monde à habiter. »

« Minga,
Ton père disait que je n’étais pas une femme bien qui accepte la correction de son mari et n’essaie pas de le contester. Mais je ne voulais pas être une femme bien qui a toujours peur. Oui, je te parle de la peur des femmes. Elles ont toujours peur, malgré les lois qui stipulent que maintenant elles ont le droit de voter, de travailler, d’avorter. Bien qu’on leur ait claironné qu’elles étaient libres, les femmes ont peur depuis l’origine des temps. Sexe faible, condamné à trembler sous le joug du patriarcat. Je te parle de survie. Ce chemin solitaire. Toutes ces errances que j’ai rencontrées ici à Bidibidi.
Il y a des chemins dans lesquels on s’engouffre. Ce ne sont pas les nôtres. Mais on s’y engouffre quand même, sans doute parce qu’ils nous rappellent nos vides. Ces bifurcations nous disent que, dans le fond, nous n’avons rien fait de notre vie, que nous nous sommes contentées de tourner en rond autour d’elle. C’est la triste réalité de nos rêves amputés par notre solitude et nos féminismes dissonants. Nous, les femmes, nous sommes douées dans l’art de la contradiction. »

« Dans la cour du chef Moïse, une brise légère fait ondoyer les branches de l’acacia. Je regarde les feuilles sèches se détacher de l’arbre, virevolter dans l’air avant de s’écraser avec un petit bruit. Ici, je ne peux m’empêcher de me souvenir des paroles de ma mère. Chaque pétale qui tombe est le destin brisé d’une femme réfugiée. Décrochée de la branche, elle suit les déambulations qui précèdent la chute. »

« La petite cour s’est recouverte de feuilles sèches. Tout ce que je suis capable de percevoir, c’est le sifflement d’un léger vent glissant entre les feuilles de l’acacia. Pendant un instant, j’ai envie de sortir toutes les lettres de mon sac et de les déchirer là, une à une, jusqu’à annuler toutes ces tragédies. Plus de violence ! Plus de femmes qui fuient ! Plus d’enfants qu’on abandonne dans un coin ! Plus de sentiment de culpabilité qui accompagne les mères ayant choisi la survie plutôt que la maternité ! »

« Ma mère avait sauvé sa propre vie en y laissant une incisive, des ongles arrachés et des litres de larmes qui s’étaient déversés dans l’appartement familial et dont les traces semblaient bouger le soir dans la lumière du salon. Son désespoir avait hanté les murs même après son départ. Elle n’avait pas imaginé que, bien des années plus tard, elle allait trouver ce qu’elle avait fui et qu’elle avait tenté d’oublier dans les yeux des femmes qu’elle soignait, dans leur façon de traîner leur corps, dans le spectacle d’une lèvre fendue ou d’une dent cassée. C’était comme si ses propres fêlures avaient voyagé dans le temps pour se réincarner dans des corps différents. Des corps qui lui rappelaient que l’oubli, parce qu’il est le frère du déni, était la pire offense pour toute femme battue. »

« Des années plus tard, je m’interroge encore sur la transmission, sur les armes qu’on lègue aux filles. Que leur dit-on de leur traversée de la puberté et de leur vie de femme en général ? Quels conseils leur prodigue-t-on au sujet des troubles féminins dont elles pourraient hériter ? »

« Pour le reste, chacune fait seule l’expérience de sa féminité. Les filles bifurquent sur un chemin parsemé de mystères face à un corps qui change. Elles deviennent des femmes, découvrent seules les affres intimes héréditaires. Elles survivent aux fibromyalgies, aux grossesses non désirées, aux avortements parfois, aux fausses couches. Elles deviennent des femmes dans la solitude la plus ignoble parce que les maux qu’elles endurent, leurs mères et leurs grands-mères qui en ont souffert avant elles ne leur en ont jamais parlé. »

« Minga, Je me fais vieille. C’est horrible. Je ne sais comment te l’expliquer. Je ne parviens plus à porter mon corps. Dans ma tête, je me suis toujours sentie comme une enfant, j’ai rêvé comme une enfant, j’ai voyagé comme une enfant, m’émerveillant des lieux et des gens que j’ai rencontrés sur mon chemin. J’ai espéré. Maintenant, je ne suis qu’une vieille femme qui a vu les années passer comme on égrène les perles d’un collier de cauris. Des années vides, en réalité, vides de toi. Mes tiroirs, eux, sont plein de matériel de travail, de médicaments, de courriers administratifs, mais pas une seule lettre de toi. Je me demande si tu as reçu les miennes. Je sais, j’imagine, ton père m’avait dit qu’il s’arrangerait pour que je ne te revoie jamais. Mais j’ai toujours pensé que le temps éroderait ses colères, qu’il le délesterait de toutes ses épines. Ce n’était qu’illusion. Si je te disais qu’en parlant justement du temps, je l’avais laissé s’écouler parce que la joie du retour était sans cesse annulée par la peur d’affronter ton regard. Et puis, qu’allait t’apporter réellement mon retour dans ta vie ? Parfois il est mieux que tu ne laisses pas certaines choses revenir. Le passé par exemple. Il n’y a que la pluie après les longs mois de saisons sèches, l’éclosion des fleurs au printemps, les couchers de soleil, le sourire d’un enfant malade, l’odeur du quatre-quarts qui cuit dans le four, le Canon en ré majeur de Johann Pachebel, le goût du café à une terrasse parisienne, qui peuvent revenir. Mais il n’est pas bon que le passé revienne sous la forme d’un ancien président déchu, d’une femme battue, d’un soldat amputé, d’un blessé de guerre. Tous ces êtres pleins d’échardes. »

« Jean est venu me voir avec l’ambition, je crois, de me sortir de ma solitude. Je lui ai tout raconté de mon pèlerinage à Bidibidi, les soirs où nous dînions ensemble. Le jour, il allait travailler et, la nuit, j’attendais avec impatience la chaleur de ses bras. Quand revenait la rage, la colère de voir ce que l’humanité avait fait du corps des femmes, les mains de Jean m’apaisaient. J’aimais le sentir les glisser le long de mes épaules, de mon dos et de ma taille. Je bougeais mon bassin, je desserrais mes jambes, je l’accueillais en moi, tremblante de désir. Je m’accrochais à lui, aux mouvements de ses mains, à son corps, et le plaisir de nos étreintes me libérait des épreuves que j’avais traversées ces derniers temps. »

Tout ce qui manque / Florent Oiseau

Suite à une rupture amoureuse, un écrivain quitte Paris et retourne dans le village de ses parents, en Dordogne, où il décide d’écrire un roman d’amour pour récupérer Ana. Sur sa route, il rencontre un chien, le maire du village, deux policiers enquêtant sur l’empoisonnement de chiens dans la région, Vera la soixantaine, ancienne galeriste d’art qui a fui Paris et son mari. Le roman est truffé de personnages secondaires tout aussi attachants les uns que les autres, comme la mère Delbary. Le milieu littéraire est allègrement égratigné et le lecteur en rit. La description du salon du livre régional est vraiment très drôle.

Je retrouve avec plaisir le style de Florent Oiseau, son humour, son regard caustique et ses punchlines. Comme dans ses précédents livres, le personnage principal est un anti-héros qui doute, trébuche, se cherche. Il parle de solitude(s), de gens ordinaires. Fin observateur, il recueille toutes sortes d’anecdotes au quotidien, notamment dans le café en bas de chez lui, dont il nous régale ensuite. L’histoire de la carpe koï est à la fois incroyable et vraisemblable.

Si vous avez envie de lire quelque chose de singulier et de drôle en cette rentrée littéraire, je vous conseille le cinquième roman de Florent Oiseau. Vous pourrez également le découvrir dans le replay et le podcast de la rencontre VLEEL qui seront prochainement mis en ligne.

P.S. : J’ai glissé un peu de jaune pour Ana sur la photo 😉

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Dehors, chauffeurs de taxi et pigeons se partageaient le parvis, des cigarettes et des avis. Un brouillard âcre se pavanait partout. Dans le hall, un pianiste malhabile semblait découvrir son instrument, tandis qu’une file patiente dégoulinait devant l’enseigne Brioche dorée. Dans cette gare, il faisait toujours froid. J’ai pris un ersatz de café et un sandwich, Le Champêtre, cantal, jambon sec, roquette, et toute la sécheresse de l’univers. Le café avait le goût des remords. Autour de moi, des créatures avec trop peu d’espace entre les yeux, calmes et frigorifiées, regardaient le tableau des départs en attendant de se voir indiquer leur quai. J’ai observé le panorama tout en avançant vers mon train. La fréquentation des gares, rendue obligatoire par mon travail, avait fait de moi une sorte d’anthropologue ferroviaire et mon constat était sans appel : les voyageurs les plus laids – au départ de Paris – transitent par Austerlitz. Le Berry, l’Orléanais, le Massif central, aussi pétris de qualités soient-ils, n’ont jamais produit beaucoup de mannequins. Je me suis regardé dans le reflet de la vitre de mon wagon, je ne faisais pas exception.

« J’ai passé les quinze dernières années à l’ombre des projecteurs. Dans la sphère germanopratine, mon nom circule moins que la grippe espagnole, seuls quelques libraires illuminés et une poignée de journalistes apprécient mes romans. Mon éditeur nourrit un avis tranché à mon sujet et m’en fait part sur un ton à la fois amusé et péremptoire :
– De tous les écrivains sans intérêt, vous êtes le meilleur Laurentis. »

« Je crois pour voir dire que le milieu littéraire se divise en trois catégories. Les mauvais écrivains (ils font consensus), les bons écrivains (là, en revanche, les avis divergent) et les autres. J’appartiens à la dernière catégorie et je m’en gargariserais presque, mais les choses commencent à changer et je semble prendre la mesure de mon métier, des livres que je vais laisser, de l’empreinte modeste de mon œuvre, et je la sais vouée à perdre le combat l’opposant à la postérité. Tous mes romans se situent à Paris, des héros flegmatiques s’y promènent en attendant le lendemain et j’essaie de sauver la fadeur de mes intrigues avec des aphorismes plein d’esprit, au sujet de problématiques follement originales, comme : la vie, la mort, l’amour ou le destin. »

« Je me suis réveillé à midi, j’ai relu mes premières lignes. C’était con et sincère. J’ai examiné mon téléphone, aucun message d’Ana. Je suis restée à me prélasser au lit comme une sirène ensuquée. »

« On trouvait plus de tristesse dans les yeux de ce chien que dans toutes les pièces de théâtre russe. »

« Écrire un roman pour récupérer l’être aimé m’apparaissait aussi peu louable qu’un chantage au suicide, mais je ne savais rien faire d’autre, je ne pouvais opposer que ça. »

« Un midi, en promenade sur le chemin gris, je m’étais permis d’appeler mon éditeur pour lui tracer les contours de mon roman.
– Vous êtes sûr de vous Laurentis ?
– Ni plus ni moins que les fois précédentes.
– Depuis quinze ans, vous n’avez jamais fait preuve ni d’aplomb ni d’appréhension. Vous êtes ailleurs. Je vais vous dire, il y a une chose sidérante avec vous. Je crois que vous êtes le seul auteur pour lequel je n’ai pas trouvé la réponse. J’en parlais à mon épouse il y a peu et je lui disais à votre sujet qu’après tant d’années je ne savais toujours pas si j’avais misé sur un cheval de course ou sur un âne. »

« En fait, mes personnages sont des dérivatifs, des pansements, je les utilise pour éviter de regarder mes monstres. »

Nos destins sont liés / Walid Hajar Rachedi

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022 avec son premier roman « Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? », Walid Hajar Rachedi avait séduit les jurés dont je faisais partie. C’est donc avec joie que je retrouve sa plume pour son second roman. On retrouve d’ailleurs des personnages de son premier livre mais vous pouvez lire les deux indépendamment.

Ce roman choral composé de 5 voix est dense et très bien orchestré. Tous les personnages sont liés entre eux sans le savoir. Chacun a son langage, son flow et raconte une part ou une face de notre société. Walid Hajar Rachedi brosse le portrait d’une génération née dans les années 1980-1990, qu’on suit dans les années 2000, et tout parait très actuel.

Salem est le personnage central. C’est un transfuge de classe. Il a grandi dans la banlieue parisienne. Il a fait de brillantes études et il est devenu un jeune directeur d’une entreprise de finances internationales, chez Smith & Carlson. Mais il vit avec une ombre, celle de son petit frère, Malek. Il se pose beaucoup de questions et se demande s’il a réellement réussi sa vie. C’est certainement le plus attachant des cinq.

Lisa Elatre-Levy vient également du quartier des Peupliers à Stains en Seine-Saint-Denis. Elle est plus jeune que Salem. Elle aussi a réussi à s’extraire de sa condition et elle est désormais DRH chez Smith & Carlson. Elle a un frère, Ronnie. Il ne sait pas quoi faire de sa vie. Il s’oriente vers des études de lettres un peu par hasard suite à une rencontre féminine lors d’une manifestation. Mais sa véritable passion, c’est le rap, la musique.

Mathieu vivote d’un job de téléopérateur chez Smith & Carlson qu’il n’aime pas. Il a vécu en foyer et il essaye d’écrire son premier roman.

Céline de Verrières est issue d’une famille catholique bourgeoise. Elle habite Versailles et fait des études de lettres. Elle a l’âme rebelle et s’habille en gothique.

Autour d’eux gravitent des personnages « secondaires » tout aussi intéressants. On plonge dans les pensées de jeunes qui ont 20 ans et ne savent pas quoi faire de leur vie alors qu’un attentat a eu lieu en gare du Nord à Paris et sème la terreur. A cela s’ajoutent des émeutes dans les quartiers et vous avez un climat social similaire au nôtre. Beaucoup de thèmes sont abordés : le racisme, la condition sociale, la religion, la géopolitique, l’identité. Il y a aussi de l’amour dans l’air, des histoires de famille (de frères) et des amitiés. La vie, en somme.

Ce qui est particulièrement réussi ce sont les différentes voix, chacune est identifiable à la lecture. Il y a une langue, un rythme et un ton pour chacun. Pour Salem, par exemple, il y a des expressions anglaises, les anglicismes utilisés par les cadres de chez Smith & Carlson, on s’y croirait.

Et puis il y a la musique, très présente, certes avec Ronnie, le rappeur, mais aussi tout au long du livre, car l’auteur a disséminé des chansons qui pourraient constituer la bande-son du roman.

Dans ces pages, on ressent l’amour de Walid pour la littérature. Il y a de nombreuses références à des auteurs qui l’ont nourri. L’écriture est poétique, vivante, fluide. Chaque chapitre donne envie de lire le suivant. Les détails fourmillent et ont leur importance. Les liens se resserrent progressivement. Tout prend sens lorsqu’on avance dans la lecture. C’est très bien pensé, construit et écrit !

En fait ce second roman, l’auteur a commencé à l’écrire il y a 20 ans. Depuis les personnages ont continué à l’habiter. Son premier roman était donc son second roman et inversement, si vous me suivez toujours. Il a entrepris une saga et a prévu de faire évoluer certains personnages. Je me réjouis de suivre cette œuvre brillante et pleine d’humanité à l’image de son auteur. J’espère qu’elle sera adaptée en série TV.

Je vous recommande le replay de la rencontre VLEEL du 03/09/2023, quand il sera en ligne, vous pourrez alors avoir la chance de l’écouter. C’est un auteur passionnant. Et comme le dit très bien son éditrice, Emmanuelle Collas, « il y a de quoi vous nourrir pour penser » dans l’œuvre de Walid.

Merci VLEEL et les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Ce jour-là comme tant d’autres, c’est à une meilleure place que Salem voulait prétendre. Mais, à l’aéroport international Chep Lap Kok, l’agent de comptoir ne veut rien entendre. French touch ou accent chewing-gum, sourire charmeur ou ton ferme du business traveller arc-bouté sur ses exigences, rien n’y fait : même la carte Platinum Grands Voyageurs ne peut lui ouvrir le droit à une place en première. »


« Quand des gens veulent te persuader qu’ils sont les seuls à entendre Dieu, ça fait des choses mauvaises comme en novembre à Gare du Nord… »


« Si l’enfance n’est dans les souvenirs qu’un long moment d’attente entre deux récréations, l’adolescence me semble avoir été au contraire une course effrénée où, atteints de daltonisme, nous n’avons jamais su faire la différence entre le feu rouge et le feu vert. »


« Ce qui effraie le plus, finalement, dans cette reproduction sociale qui te semble tenir de la reproduction bovine, c’est l’idée que tu rejoignes toi aussi, un jour, les « gens », cette masse informe et confuse qui se gêne pas pour te bousculer dans les couloirs de tes angoisses. »


« ça ne t’empêchera pas dans l’escalier d’espérer deux bonnes secondes que la porte s’ouvre derrière toi.
Dans un espoir vain.
Dans l’escalier, t’en feras tomber ton masque – la vieille dame, alertée par le bruit, verra par le judas ton visage ruisselant de larmes. T’en feras tomber ton bagage – quoi de plus normal quand tu sais que, de l’amour ; il a gardé les poignées. Tu t’agripperas violemment à la rambarde, le degré d’inclination de ton corps, une réponse directe à l’inclinaison de ton cœur, qui imprimera sur tes lèvres les mots douloureux d’Alicia : I keep on falling in and out.
L’amour, une chute qui éparpillera tes affaires sur plusieurs étages. »

Le chien des étoiles / Dimitri Rouchon-Borie

J’avais eu un énorme coup de cœur pour le premier roman coup de poing de Dimitri Rouchon-Borie, « Le démon de la colline », paru en 2021. J’attendais donc avec impatience son nouveau roman en cette rentrée littéraire de ma maison d’édition chouchou, Le Tripode. Et je n’ai pas été déçue. Un roman intense, noir et émouvant.

Gio, 20 ans, rentre chez ses parents après des mois d’hospitalisation. Un cousin lui a planté un tournevis dans le crâne. Contre toute attente il a survécu, avec quelques séquelles ; une belle cicatrice et une façon de voir la vie différemment. Gio a parfois des absences. A peine rentré, sa famille organise des représailles. Gio fuit avec deux compagnons de route qu’il se retrouve à protéger comme il peut : Papillon, un petit garçon qui ne parle pas mais que Gio comprend très bien, et Dolores, une adolescente reléguée à un rôle, faire plaisir aux hommes.

Ce trio soudé va vivre bien des aventures. Ils ne se jugent pas entre eux. Le reste de l’histoire est à découvrir en lisant ce roman ponctué de rencontres et où le destin semble malheureusement inéluctable. Vous y trouverez aussi des boxeurs, un chien et une fresque, mais je ne vous en dis pas davantage.

L’auteur a expliqué lors de la rencontre VLEEL sa difficulté à écrire après un premier roman aussi fort, à « retrouver son innocence ». Il a eu besoin de deux ans pour se lancer dans l’écriture de celui-ci. Et le même malaise l’a pris après la dernière ligne du « chien des étoiles ». Alors il fait une pause pour retrouver de la sérénité et il se concentre sur d’autres projets, comme l’adaptation en BD du « Démon de la colline aux loups » chez Dupuis.

Il ne fait pas de plan pour ses romans. Ses personnages apparaissent à lui et il les suit dans leur univers. Dans ses romans on retrouve des êtres cabossés, à l’enfance brisée. Et c’est peut-être son métier de journaliste judiciaire, les nombreux procès qu’il a couvert, qui le pousse à écrire ces histoires d’êtres fragiles qu’on aimerait protéger.

Le titre est un clin d’œil au livre de Jack London, « le vagabond des étoiles ».

La lecture à voix haute d’extraits a été un moment mémorable du VLEEL où j’ai particulièrement ressenti la langue du texte. Un livre certes différent du premier roman mais on y retrouve le style de Dimitri ; sorte de conte noir avec une voix singulière, une intensité et des personnages attachants. Un roman bouleversant, préparez vos mouchoirs pour la fin !

La superbe illustration de couverture est d’Amandine Bourbon-Toulan.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« – Regardez-moi cette gueule de crasse qu’est de retour !
Le père s’avance, son visage se fend d’un sourire. Il range son canif, jette le bout de bois qu’il était en train d’épointer, écarte les bras.
– ça, c’est la carne de mon sang, ça s’en va pas pour de bon à la première misère. Nom de nom mon fils, t’es beau comme si t’étais plus neuf qu’avant !
Il attrape Gio et le serre contre lui. »

« C’est le destin, mon garçon, et tu n’as pas les moyens de t’en payer un autre. »

« Alors que Gio, lui, a l’air benêt. Il a pris un coup trop ferme, ça l’a fait reculer d’un cran dans la présence au monde. »

« Le géant rue et exulte et râle et il frappe et frappe encore, mais Gio a l’esprit de la chouette, et il plane en silence au-dessus de l’arène, et il encaisse des coups, et il déploie ses ailes car il ne sent rien, il ne demande rien, rien d’autre que de continuer à encaisser parce qu’il s’en fiche et dans ce moment il n’y a rien d’autres à sauver, rien à réclamer, rien à dire. Et les coups lui font une sensation ici ou là et il en redemande et il se met à crier ramène-moi, ramène-moi, parce qu’il aimerait qu’un bon coup finisse par annuler celui qu’il a pris en trop, et il commence à en vouloir à Isaac de na pas être foutu d’aller lui cogner la vie, loin en lui, si loin que ça ferait vibrer de nouveau toute la substance, et qu’il cesserait d’être un sauvage à demi mort, ou à moitié vivant, et il ne serait plus l’homme de la nuit, mais celui qui a été rendu au jour par un coup de poing. »

« Dans le gymnase les autres se sont arrêtés pour regarder ça et c’est un spectacle humain, Gio qui saigne et il s’est agenouillé et maintenant il est à la bonne hauteur pour les assauts d’Henrique qui cogne encore et encore et ils pleurent maintenant, tous, à voir le visage de Gio ramasser et rougir à plein et goutter de l’arcade, du nez, de la lèvre. Quand le vieux s’arrête enfin il est si essoufflé que les sanglots qui viennent pourraient le faire mourir dans l’instant.
– Et là, fils, tu as mal ? articule Henrique.
Gio pleure comme un môme. Il n’aurait pu dire à personne ce que comblait cette douleur qui se manifestait enfin.
– Merci, coach, qu’il dit. »

« Le bruit se met à courir que le géant qui cogne gribouille des choses étranges à la craie dans la cabane du Cubain, et les gens commencent à en faire une conversation et ça donne des histoires plus grosses que les dirigeables qui traversent l’Atlantique. »

J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort / Adèle Fugère

Voici un livre drôle malgré le sujet, la dépression d’une enfant, Rosalie, 8 ans. Un matin, elle décide de s’appeler Jean et de porter une moustache. Ses parents, tolérants, acceptent ce changement. Mais cette moustache pose tout de même des questions, surtout à l’école, est-elle un garçon ou une fille ? Vous trouverez sa réponse en extrait ci-dessous. En tout cas cette moustache l’aide à retrouver « la joie et une certaine sérénité ».

Autour de Rosalie/Jean gravitent ses proches, son ami Simon, son maître Jean-Pierre et ses camarades d’école. Elle a une magnifique relation avec son papy, sorte de confident. Il l’encourage et lui apprend à nager, à jouer au ping-pong.

Il y a aussi Pénélope, une camarade, « qui ne se prend pas pour n’importe qui » et qui l’invite à son anniversaire mais pas Simon, hors de question d’y aller sans lui. Et bien elle n’aurait pas dû inviter Rosalie/Jean, pourquoi ? à vous de le découvrir en lisant ce court premier roman plein de promesses et qui se dévore en un rien de temps !

Au-delà du titre, Jean Rochefort est omniprésent. Vous trouverez de nombreuses références et clins d’œil à l’acteur, notamment des expressions et le choix des prénoms des personnages. La vie à hauteur de yeux d’enfant, cela donne forcément un ton particulier au roman. Je lui ai trouvé un petit côté décalé et d’autodérision à la Amélie Nothomb. Bref j’ai beaucoup aimé ce roman et je vous le recommande.

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture rafraîchissante.

Rendez-vous le 21/09/23 pour un VLEEL spécial rentrée littéraire de Buchet Chastel avec 3 romans/auteurs à découvrir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je m’appelle Rosalie. Rosalie Pierredoux. J’ai 8 ans. J’habite Saint-Lunaire. C’est en Bretagne. J’habite Saint-Lunaire avec mes parents. Ils sont cool, mes parents. Ils ne me grondent pas trop. Je suis en CE2. Mon école c’est l’école Grenier-Hussenot. C’est à Saint-Lunaire. Aussi. Je suis dans la classe de Jean-Pierre, c’est mon maître. Il est « sensass » ! Vous ne savez pas ce que veut dire « sensass » ?
ça veut dire vachement bien. Cool. Comme mes parents. C’est un vieux mot que m’a appris mon papy. Je l’aime bien. Ce mot. Et mon papy aussi. J’aime bien mon papy parce que c’est mon papy. Des fois, c’est plus simple de lui dire des choses parce que c’est justement mon papy. Pas mon papa. Pas ma maman. Pas mon ami non plus.
Quand on est dans la même génération, on a des pudeurs comme on dit. C’est pour cela que j’aime bien mon papy. »

« Dans le fonds, je crois que je suis assez compétente dans la dépression. La seule joie de mes journées, c’est quand je trouve l’endroit pour potentiellement me tuer. J’ai également un goût prononcé pour l’autodestruction, ce qui me procure une jouissance phénoménale ! Je déguise mes chagrins sous une sorte d’impertinence. Et je préfère rire de l’absurdité de la vie pour ne pas trop souffrir. C’est pour ça qu’on dit que je suis rigolote. Le clown triste c’est un cliché, mais c’est très juste.
Je suis le clown désespéré, timide et incompris. »

« Papa et maman se sont regardés. Maman a dit :
– Et depuis quand tu t’appelles Jean Rochefort ?
– Depuis ce matin. Vois-tu, maman, quand le bateau de la vie est déjà loin sur la mer, le capitaine doit savoir faire le point dans la tempête. J’ai fait le point. Avec Dieu. Je Lui ai demandé hier soir qu’il se passe quelque chose. Et ce matin, je m’appelle Jean Rochefort.
– D’accord. Mais cette moustache ?!
– C’est ma moustache.
– Et pourquoi tu portes la moustache ?
– Parce que sans moustache, j’ai l’impression de ne plus avoir de slip. »

« Simon m’a regardé. Longtemps. D’ordinaire, il ne me regarde pas vraiment. Mais là, ce n’était pas pareil. Et puis il a dit : « Cool la stache-mou ! » C’est pour ça que j’aime bien Simon. Parce qu’il ne pose pas de questions. Il se contente de ce qu’il a en face de lui. Enfin là, il m’en a quand même posé deux de questions. Simon a dit :
– Tu es toujours Rosalie ?
– Je suis Jean Rochefort.
– Tu es un garçon ou une fille ?
– Je suis pastel.
Simon a réfléchi. Et quand Simon réfléchit, ça se voit. Et puis il a dit : « Cool ! » Et on s’est mis en rang pour entrer dans la classe. »

« Jean-Pierre était là. Silencieux. Il me regardait. Il a dit d’un air doux : « ça va, Jean ? »
Je l’ai regardé et j’ai dit :
– Oui. Je vais bien.
– ça fait du bien de tout sortir de temps en temps, hein ?
– Oui. Mon cortex m’a laissé tranquille pour une fois.
J’ai souri. Jean-Pierre aussi. Et je suis sorti. »

« Je sentais le sirocco de la jalousie me souffler en rafales dans la région du cœur. La galerne de la déception recouvrir mes ventricules. »

« A la piscine municipale de Saint-Lunaire, il y a toujours du bruit parce qu’il y a toujours du monde. On est jamais tout seul à la piscine municipale de Saint-Lunaire. Il y a souvent d’autres classes. D’autres écoles. D’autres élèves. D’autres gens. Donc d’autres bruits que notre bruit. Donc le bruit des autres avec notre bruit à nous, ça fait beaucoup de bruit. Et puis la piscine, ça résonne. C’est incroyable comme ça résonne, la piscine. C’est dantesque ! Mais ce n’est pas qu’à la piscine de Saint-Lunaire. Ça résonne comme ça dans toutes les piscines. C’est comme à l’église. Dans l’église de Saint-Lunaire, ça résonne beaucoup.
Mais ce n’est pas qu’à l’église de Saint-Lunaire. Ça résonne comme ça dans toutes les églises. Comme la piscine. En fait, la piscine, c’est comme si une église était remplie d’eau. Tu parles d’un barouf ! »

Mille hivers / Renaud de Chaumaray

Sorte de huis clos sur une île de Gascogne, ce premier roman est original et ressort tout particulièrement de cette rentrée littéraire, bref je l’ai beaucoup aimé et vous le recommande !

Sur cette île, d’une circonférence de 4 km, se trouvent un vieil homme mourant, sa fille, Dorothée, et le gardien, Tortu. Mais surtout il y a un iceberg qui n’a rien à faire là et que Tortu découvre au lendemain d’une tempête, échoué sur la plage. L’île est coupée du reste du monde à cause de la tempête. Ce qui n’est pas pour déplaire au gardien qui n’a pas envie de voir débarquer des curieux. C’est un être solitaire renfermant quelques blessures.

Cet iceberg reste tout de même un mystère et fascine Dorothée. Attirée, elle revient sans cesse l’observer, le toucher. Une sorte de relation charnelle se crée. Après 12 ans d’absence, elle est arrivée la veille sur l’île, un peu perdue, décidée à prendre soin de son père jusqu’à son dernier souffle.

La nature est omniprésente. L’île regorge de faune et de flore. On se demande si le climat s’est totalement déréglé et s’il s’agit d’une fable écologique.

Les chapitres alternent entre le point de vue de Tortu et de Dorothée, puis de deux autres personnages vers la dernière partie du roman. Les sensations ou sens font souvent ressurgir des souvenirs du passé des protagonistes.

Il y a une réelle ambiance, une atmosphère dans ce roman. Le début est plutôt dense, avec beaucoup de descriptions. En peu de pages, l’auteur nous donne beaucoup d’éléments, pour ensuite nous embarquer dans l’aventure et enchaîner les chapitres. Tous les personnages sont bien développés et attachants. On entre dans la psychologie de chacun et dans les relations entre chaque « couple ».

J’ai trouvé de la poésie dans l’écriture de Renaud de Chaumaray. Le roman se teinte de fantastique au début, mais à la fin tout s’éclaire et le lecteur a les réponses à ses questions, c’est la fin du suspense !

Merci aux éditions Le mot et le reste pour cette lecture captivante à l’instar de sa très belle couverture.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le jour où l’iceberg s’échoua sur l’île, les cerisiers du verger étaient tous en fleur. Six d’entre eux avaient été couchés par la tempête durant la nuit. Leurs pétales maculaient le mur de la grange comme des confettis après un carnaval. En plus des jeunes arbres fruitiers, le vent avait abattu une cinquantaine d’arbres, dont une majorité de pins et de chênes-lièges.
Tortu était occupé à ramasser le bois mort qui jonchait les plages. Il longeait le rivage en remontant l’île vers le nord et constituait de grands tas de bois et de déchets divers au fur et à mesure de sa progression. Arrivé au pied de la corniche, il leva enfin les yeux et sa récolte lui glissa des mains.
L’iceberg était là.
Quelque chose monta dans sa gorge, un rire ou un cri, il n’aurait su dire, car cela mourut avant de franchir ses lèvres. Il jeta un regard vers la falaise, puis vers le large, sans savoir vraiment ce qu’il cherchait, et reposa les yeux sur la glace, n’arrivant pas à choisir entre détresse et fascination. »

« Le gardien prit alors conscience d’une chose : quelle que soit la raison de cet échouage, sa solitude allait prendre fin. Ce territoire deviendrait une curiosité qui ameuterait les foules et la petite île serait prise d’assaut. Pour cet homme qui avait toujours cherché à fuir la civilisation et qui avait finalement trouvé dans ce lieu un véritable sanctuaire, c’était un bouleversement inédit. »

« L’hiver avait longtemps été sa saison favorite, les corps se recroquevillaient dans le silence qui tombait sur la ville, les terrains de jeux étaient désertés et son caractère solitaire jurait un peu moins. »

« Depuis lors, les chemins qu’il empruntait à travers la forêt et qui venaient longer de trop près la haute bâtisse de bois que son patron et désormais sa fille occupaient, avaient pris un tour nouveau. Une vibration qu’il aurait pu qualifier de « jaune or » s’était mise à courir le long des feuillages sur lesquels se découpaient les façades blanches de la villa. L’air aussi y avait muté, il était plus épais et plus sucré. Et quand le regard du gardien quittait la végétation pour scruter la fenêtre de la chambre du premier étage, il avait l’impression de respirer du miel. »

« Les jambes engourdies, elle avança jusqu’au pied du charme, plus majestueux encore que dans ses souvenirs. Moins haut que le phare, il n’en restait pas moins le maître incontestable des lieux. Ses impressionnantes branches nues, leurs innombrables ramifications, parcouraient le ciel gris comme le système sanguin d’un vaste corps disparu. »

« Dorothée posa sa main sur celle de son père, trouva tout de suite le geste faux et fit machine arrière. Il y avait toujours eu quelque chose entre ces deux-là pour éviter qu’ils ne se touchent. Quand ce n’était pas l’absence de l’un, c’était la rancœur de l’autre. »

« L’iceberg était un point d’interrogation monstrueux, échoué sur le rivage comme au bout d’une phrase. »

« Cet être iconoclaste donnait à l’île des airs de conte de fées. »

« Si, à l’époque, on lui avait demandé de s’imaginer adulte, elle se serait vue plus épanouie. Elle avait attendu toute sa jeunesse d’être une femme indépendante et de vivre la vie qu’elle voulait, et, à présent, elle trouvait que l’âge adulte avait l’amertume d’une fin d’éclat de rire. C’est ce qu’elle se dit en se blottissant sur le vieux matelas du transat, les yeux mi-clos, observant Tortu exécuter sa chorégraphie répétitive. »

« Cet iceberg était la somme de centaines, voire de milliers d’hivers. Et seulement trois jours allaient suffire à l’île pour défaire cet ouvrage patient. »

« Elle ne pouvait s’empêcher de projeter les travers de l’humanité sur ce spectacle étrange. C’était une vieille habitude pour l’homme blanc que de jeter dans ses cales des êtres et des choses qui ne lui appartenaient pas. »

Un simple dîner / Cécile Tlili

Nous sommes à Paris. Le roman s’ouvre avec Claudia transpirant d’avoir cuisiné toute la journée alors qu’il fait très chaud. Ce soir ils reçoivent un couple d’amis. Ce dîner est important pour son conjoint, Étienne. Il a invité son ami Rémi et sa femme Johar. Dès les premières pages on sent l’emprise d’Étienne sur Claudia, effacée, se sentant inférieure et mal à l’aise face aux trois autres personnes de ce huis clos. Au fur et à mesure Claudia dévoile sa personnalité et son histoire.

Johar arrive en retard. Elle n’a pas envie d’être là. Aujourd’hui elle a eu une proposition de poste qu’on ne peut refuser, celle qu’elle espérait mais quelque chose la retient d’accepter tout de suite. Elle a demandé un délai de réflexion jusqu’à ce soir, jusqu’à ce dîner qui va faire basculer la vie de tous les protagonistes.

Rémi est professeur, Johar a un poste à responsabilités dans une grande entreprise avec laquelle le cabinet d’avocats d’Étienne espère pouvoir faire des affaires. Claudia est kinésithérapeute. Les chapitres alternent les points de vue et ressentis des personnages. Le lecteur vit ce dîner au travers des quatre protagonistes et c’est psychologiquement très intéressant. Il y a une véritable ambiance.

Dans ce premier roman, Cécile Tlili réussit à maintenir la tension et retranscrit très bien les préoccupations de chacun. Les secrets des uns et des autres sont peu à peu révélés. On entre dans l’histoire intime de chaque couple. La véritable personnalité d’Étienne apparaît à son ami Rémi au cours de la soirée. Il est question de réussite sociale, d’ambition, de discrimination, de patriarcat, de maternité.

Un premier roman de cette rentrée littéraire très réussi que j’ai eu plaisir à lire. Une autrice à suivre !

Je remercie Babelio et Calmann-Lévy pour cette lecture.

Ce roman paraît le 23/08/23.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Claudia s’adosse au mur de la cuisine. La chaleur emmagasinée par le plâtre tout au long de la journée se propage dans ses hanches, ses omoplates, ses épaules. Sa tête tombe en avant, infiniment lourde. À la vue des striures rouges qui lui barrent la gorge, Claudia s’enfonce un peu plus profondément dans le mur, indifférente aux traces que ses mains, encore grasses d’avoir huilé le poulet, impriment sur la peinture blanche.
On étouffe dans cette cuisine. Il est près de 20 heures, pourtant le soleil continue de se glisser par les interstices des volets pour venir lui griller la peau. Ou peut-être est-ce le curry qui fait de cette pièce une étuve. Quelle idée de préparer un plat chaud et épicé par ces températures. Étienne lui avait dit qu’une salade ferait l’affaire.
Étienne s’approche d’elle. « Ils vont bientôt arriver, Claudia. Va prendre une douche. »
Lui est frais et propre. Il pose une main sur le cou de sa compagne. Sentant son artère palpiter contre son pouce, il lui demande, incrédule :
« C’est de préparer le dîner qui t’a mise dans un état pareil ? Va prendre une douche, ça te fera du bien. »
La main glisse du cou vers la nuque, qu’il enserre délicatement, poussant imperceptiblement Claudia en direction du couloir et de la salle de bains. Cou étroit. Le cou du poulet est parti à la poubelle, avec les abats. Le boucher s’entête à lui donner tous les morceaux de la bête et, toujours, elle passe un moment à contempler, perplexe, ces intrus au milieu des chairs à la peau orangée : la surface brillante et sombre des viscères, la courbure du cou, les ergots, désormais inoffensifs.

« Elle se demande ce qu’elle fait là. Elle regrette la tranquillité de son banc. Elle ne se sent pas prête à affronter toute une soirée la politesse mielleuse d’Étienne, le malaise de Claudia ni la mauvaise humeur de Rémi à son égard – un comble, il l’a suppliée de venir ici, et maintenant il entreprend de régler ses comptes avec elle en public. »

Il est incapable de comprendre pourquoi elle a droit à tout ce pouvoir alors que lui-même doit se contenter des sucres que daigne lui jeter Alexandra. Il a bien suivi, lui aussi, un parcours exemplaire. Il a comme elle passé des nuits blanches au bureau, à guetter une lueur de compassion dans le regard vide des agents de ménage. Il pense à son père qui l’a poussé à devenir avocat comme lui, il ricane en se représentant la morgue du vieil homme, toujours rasé de près, élégant dans ses costumes anthracite. Il la comprend, sa vie, maintenant, les déguisements n’y changent rien : son père, tout comme lui, se prostituait le jour pour trouver des clients, puis se faisait violenter par eux jusqu’au bout de la nuit. Il s’est stupidement laissé entraîner sur les pas du vieux dans le grand bordel des affaires.
« C’était foutu dès ma naissance pour la gloire professionnelle, de toute façon, se dit rageusement Étienne : je ne suis pas une femme et je ne suis pas arabe. »

« Rémi se tait, surpris par le mépris qu’il a entendu dans la voix de son ami. Il y a quelques minutes encore, profitant de l’absence de leurs compagnes, les deux hommes avaient replongé avec plaisir  dans le souvenir de leurs années étudiantes. Le vieux complice vient de s’effacer, il a cédé la place à l’avocat arrogant qui donne des leçons au petit prof. »

Eunice / Lisette Lombé

J’avais lu le recueil de poésie de Lisette Lombé qui m’avait beaucoup plu. Je n’ai donc pas hésité une seconde à tenter ma chance pour la masse critique privilégiée proposée par Babelio pour ce roman de la rentrée littéraire 2023.

J’ai retrouvé la langue, le rythme et la poésie de l’autrice. Ce roman est l’histoire d’une jeune femme, Eunice, 19 ans, Belge. Son petit ami vient de la quitter. Elle s’est saoulée pour oublier et n’a pas vu les nombreux messages sur son téléphone que ses proches lui ont envoyés pour lui annoncer la mort de sa mère. Un décès a priori accidentel mais elle refuse d’y croire et mène sa propre enquête auprès de sa famille, des collègues de sa mère, de sa coiffeuse, etc.

Eunice est une jeune femme très vivante, athlète, étudiante en psychologie, adepte des soirées et ouvertes aux rencontres amoureuses avec les deux sexes. Elle recherche l’amour, le désir. Elle se cherche aussi. Des secrets du passé ressurgissent. Elle essaye de comprendre qui était sa mère. Durant son deuil, elle rencontre Jennah lors d’un atelier d’écriture. Jennah, l’écriture et le slam l’aident à s’apaiser.

Le roman est découpé en 4 parties : couper, recoudre, cicatriser, vivre. La narratrice s’adresse à Eunice en la tutoyant, donc le roman est principalement rédigé à la deuxième personne du singulier.

Le ton et le style d’écriture de Lisette Lombé en font une voix unique de la littérature francophone contemporaine. Le lecteur se retrouve plongé dans la tête d’une jeune femme en proie aux doutes mais aussi très ancrée dans la société actuelle, libre sexuellement. Il y a parfois des mots crus. C’est un livre qui parle beaucoup des femmes et de la façon dont la société perçoit les femmes. Une lecture coup de poing comme le dit très bien la quatrième de couverture.

Si vous cherchez un roman singulier dans cette rentrée littéraire, une voix, si vous aimez être surpris par vos lectures, je vous recommande « Eunice » de Lisette Lombé !

Ce roman paraît aujourd’hui, le 18/08/23.

Merci Babelio et le Seuil pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Rupture.
Le mot n’est pas prononcé tel quel.
Détours. Périphrases. Excuses minables.
C’est mort.
Ça puait déjà la fin de l’histoire depuis hier soir : le truc très important qu’on préfère ne pas te dire par écrit, le resto romantique qui switche en simple verre d’afterworf, le ton faussement détaché.

« Il n’y a qu’un temps pour les crop tops et les minijupes.
Chacune son tour !
Et plus tôt tu captes que la société te considère comme un produite parmi les produits, avec une date de péremption, moins tu t’exposes à cette course contre le temps aussi désespérée que vaine. »

« On peut sortir du ventre d’une femme, on peut être nourrie par elle durant près de vingt ans, on peut vivre sous son toit, dormir toutes les nuits à une cloison d’elle, et ne s’être jamais demandé qui était vraiment cette femme.
Qui s’intéresse à ce que sa mère ressent en tant que femme ? »

« Tu as peu de temps devant toi, Eunice. Tu causeras du cas de ton oncle une autre fois. Une merde à la fois. Direction le grenier sans passer par la case café. Tu ne sais pas ce que tu cherches exactement, une lettre, une babiole, n’importe quoi qui puisse t’aider à y voir plus clair, qui puisse te relier d’une manière différente à ta mère et à cette nuit-là. »

« Comment on s’affranchit des dogmes, des normes, des prescrits religieux. Comment on se déleste du poids des traditions familiales et des attentes d’autrui pour répondre à l’appel de la passion. »

« Hier, le MC a introduit la soirée en disant qu’on n’arrive jamais au slam par hasard, que c’est le slam qui nous choisit au moment où nous avons le plus besoin de transformer nos émotions en poèmes. Tu ne sais pas si ces considérations s’appliquent à toi, Eunice, mais tu sens qu’il s’est passé quelque chose d’important, hier, derrière le micro.
Tu le sens dans ton corps. Tu pètes la forme ce matin. Tu t’es réveillée à cinq heures trente avec une envie féroce d’écrire un nouveau texte. C’est comme si tes idées étaient des grains de maïs trempés dans une huile en ébullition, qu’elles boursoufflaient à toute vitesse, explosaient et débordaient de la casserole en tous sens.
Les mots jaillissent. Les pages de ton calepin semblent se noircir d’elles-mêmes. Tandis que tu écris, tu observes ta main se déplacer de gauche à droite et fébrilement revenir à la ligne. Sensation étrange d’être la spectatrice d’une autre personne, diserte, confiante, lyrique, une personne qui a un tas de trucs à dire sur le monde et qui ne se sabote pas en questionnant sa légitimité et sa capacité à pondre des histoires intéressantes.
Tu te laisses porter. Tu ne contrôles rien. Tu ne tentes pas de faire du beau, du logique. Tu te fous des fautes d’orthographe, tu bazardes la ponctuation. Tu n’ordonnances rien. Tu traces.
Écriture automatique.
Une phrase puis une phrase puis une phrase. »

« Tu ne cherches pas à comprendre, Eunice, pourquoi c’est ce souvenir-là qui remonte à la surface, ce matin. Tu écris le souvenir, tu le déroules, tu le dilates. Tu gardes trace, tu captures. On verra plus tard pour l’interprétation. On verra plus tard si un poème peut naître de cette fulgurance ou si cette frénésie de l’aube n’a vocation qu’à te décharger de ton trop-plein d’énergie et à te faire démarrer la journée du bon pied. »

La rentrée littéraire 2023

Voici ma sélection parmi les 466 livres à paraître en cette rentrée littéraire. A noter une légère baisse, on reste sous la barre des 500 titres parus. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, même si je n’arriverai pas à tout lire, peut-être que certains romans seront moins noyés dans la masse et auront la chance de trouver des lecteurs.

Côté français, on compte ainsi 321 titres publiés, dont 74 premiers romans. (Source : Livres Hebdo)

Les titres apparaissent par date de parution. Vous pouvez cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Cette liste peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout de la deuxième soirée de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 27 août : les éditions du Typhon, Métailié, Les Heures Brèves, Monts Métallifères, Sous-Sol. Vous pouvez vous inscrire sur le site vleel.com.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !