Le dernier chapitre / Jean-Marie Palach

Et bien je crois que je n’ai rien compris à ce livre où je me suis rapidement perdue. Je l’ai pourtant lu jusqu’au bout, la plume a su garder mon attention. Je reconnais un talent de conteur à Jean-Marie Palach.

Le point de départ est le mariage de Félix et Cyrielle. Mattéo et Léa sont leurs meilleurs amis et témoins respectifs. Tous deux n’ont pas trouvé l’âme sœur. Léa est même plutôt en colère contre les hommes et se fait la promesse de ne plus se laisser duper par eux mais au contraire de leur faire autant de mal qu’ils lui en ont fait.

Mattéo et Léa se rencontrent donc lors du mariage de Félix et Cyrielle. Ils tombent amoureux et ne se quittent plus. Ils travaillent à Paris et habitent en banlieue. Ils n’ont pas de problèmes financiers. Tout va bien pour eux. Et du jour au lendemain Léa disparait en laissant un SMS à Mattéo : « Je ne rentre pas ce soir ni demain, ne me pose pas de questions, je ne répondrai pas. » Silence radio.

Le roman alterne entre le point de vue de Mattéo et celui de Léa. On en sait donc davantage que Mattéo sur la raison de la disparition mystérieuse de son amoureuse et son secret. Pendant ce temps où il se retrouve seul, Mattéo retourne vers ses vieux démons. Il traîne dans les bars, boit et recueille des histoires ou brèves de comptoirs pour alimenter l’écriture d’un roman qu’il a toujours rêvé d’écrire. Le livre est ponctué de portraits, de tranches de vie dont celle du gérant du bar ou d’une SDF.

Est-ce un roman léger, un roman d’amour ? Je ne sais pas mais dès le début j’ai trouvé le roman plein de clichés, de stéréotypes, d’invraisemblances. L’auteur part d’une situation et bifurque sans qu’on comprenne finalement ce que venait faire là cette introduction sur Léa et sa relation aux hommes. Il se cache derrière une citation de Jack London pour légitimer son histoire qui pourrait paraitre exagérée.

J’ai trouvé la fin mièvre. Bref ce n’était pas une lecture pour moi. Quel dommage, je me faisais une joie de découvrir les éditions Daphnis et Chloé avec cet ouvrage.

Merci Babelio et Daphnis & Chloé pour cette masse critique

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« Le SMS de Léa m’a cueilli en plein élan, place de la Nation, alors que j’allais traverser la chaussée et m’engouffrer dans les entrailles de la Terre, après une journée de travail plus longue que d’ordinaire. »

« Picoler debout, accoudé au zinc, la nuit, dans un troquet parisien s’apparente à l’art de la pêche. Il suffit de patienter. Tôt ou tard, un assoiffé en mal de confidences s’accroche à vous tel un poisson mordant à l’hameçon. J’entamais mon troisième demi lorsque la ligne a frétillé. Un quadragénaire barbu – encore un, c’était la soirée des barbus, mais celui-ci la portait longue et foisonnante – s’est positionné à ma droite et a étudié méthodiquement la population locale. Du coin de l’œil, j’ai observé son manège, typique du candidat à une conversation entre arsouilles anonymes, mieux qu’une psychanalyse. »

La promesse / Marie de Lattre

Ce roman autobiographique m’a fait davantage penser à un témoignage. L’écriture est simple. Le livre se lit rapidement. C’est plus l’histoire racontée par Marie de Lattre que le style qui m’a touchée.

Elle raconte son enfance auprès de ce père taiseux, mystérieux. A ses 13 ans, Jacques, son père, lui dévoile l’histoire familiale. Il lui révèle une partie des secrets qui le rongent. De Lattre n’est pas son vrai nom. Pierre et Madeleine de Lattre l’ont adopté. Ses parents biologiques, Frieda et Kogan, sont morts, déportés dans un camp en 1943.

Marie de Lattre raconte les « bizarreries » de son père, qui s’éclairent plus tard, notamment les nombreuses cachettes dans la maison pour y mettre les bijoux et les documents importants qui reflètent la peur de la spoliation.

Elle hérite de lettres dans lesquelles elle découvre que ses parents formaient un tout autre couple. Frieda était amoureuse de Pierre, et Kogan de Madeleine. Ses grands-parents De Lattre ont fait la promesse à Frieda et Kogan de s’occuper de leur fils, Jacques. Elle entame des recherches et fait encore d’autres découvertes. De nombreuses questions surgissent dans l’esprit de Marie de Lattre. Elle les livre au lecteur qui suit son cheminement.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« J’ai trois prénoms, Marie, Madeleine, Frida.
Un qui dissimule. Un qui protège. Un qui révèle. »

« L’histoire de Jacques, mon père, a pris toute la place. Celle de ma mère existait peu. Elle était simple, avec son lot de problèmes familiaux mais assez communs.
Celle de mon père n’était que silence et interdit.
L’injonction à l’écrire que j’ai héritée, je la porte en moi depuis  ma naissance par mes deux derniers prénoms.
J’ai eu quatre grands-parents paternels. Frieda, Kogan, Madeleine et Pierre.
Les deux premiers sont morts en déportation. Les quatre se sont aimés.
Cette histoire fut leur secret et celui de mon père. »

« Mais les secrets sont ainsi faits que, lorsqu’on les croit bien protégés, ils se répandent insidieusement sur tous ceux qu’ils touchent.
Celui de mon père le rongeait. Comme il nous abîma, mon frère et moi. Par son silence, et celui qu’il nous imposa, il fit de nous, et dans une certaine mesure de ma mère, ses complices et ses héritiers. »

« Quand, en France, en octobre 1940, débuta le recensement des Juifs, il comprit que tout recommençait. Que par ces nouvelles lois qui leur étaient imposées, l’étau, tôt ou tard, se refermerait sur lui et les siens, les obligeant, au mieux, à fuir. Il était vieux. Il abandonna. Il renonça à sa femme, à ses enfants et à ses rêves de famille réunie jusqu’à la fin de sa vie. Le 10 décembre 1940, il prit une hache et se suicida. Il est enterré au cimetière du Vaudoué dans le minuscule carré juif. Clairvoyant, lui au moins aura eu une tombe. »

« Beaucoup sont morts aujourd’hui. Mais ma mère a couvert les murs de leurs photos pour qu’ils restent avec nous, merveilleux fragments de vie, arrachés à notre mémoire inconstante. »

« Il n’a pas été déporté. Ai-je le droit à la parole ? Ma génération n’est même pas celle des survivants. Mais la suivante. Pourquoi souffrirais-je de la Shoah ? Quelle difficulté aurais-je à vivre avec une histoire si ancienne ? 16 % de la population française ne sait même pas que les camps ont existé. Et moi j’y pense tous les jours. Parfois j’en rêve. Comment exprimer cela, le faire comprendre, même à des proches ? Comment raconter le secret qui a accompagné mon enfance et mon adolescence ? Comment expliquer que parfois ce refus de parole me fait me sentir apatride et sans racines ? Que mon nom est un nom d’emprunt et que si je gratte en dessous il n’y a presque rien ? »

« Aujourd’hui j’en sais davantage que lui sur sa propre histoire. Je suis la mémoire de son enfance. »

Une façon d’aimer / Dominique Barbéris

L’histoire débute dans les années 50 à Nantes, dans la période d’après-guerre. Madeleine se marie avec Guy et quitte sa Bretagne natale pour le suivre à Douala où il travaille à la Société des bois du Cameroun. Un changement de vie radical auquel elle doit s’adapter. Elle est une femme discrète, plutôt effacée, avec de l’allure mais se tenant toujours très raide et droite. Il est difficile de savoir ce qu’elle pense. Son mari est fou amoureux d’elle. Elle accouche à Douala d’une petite fille, Sophie. Lors d’une réception, elle rencontre Yves Prigent, administrateur civil qu’on dit espion aussi, sorte d’aventurier, en tout cas connu pour être un séducteur. Il tente de la faire danser, de la dérider, de la charmer. Elle reste une provinciale qui ne se sent pas à sa place dans ces fêtes mondaines entre Européens expatriés.

En arrière-plan, il y a l’Afrique coloniale et l’indépendance du Cameroun proclamée le 1er janvier 1960 qui les pousse à quitter Douala et à rentrer à Nantes.

L’histoire de Madeleine est racontée par sa nièce, bien des années plus tard. Sophie, qui est donc la cousine de la narratrice, trouve des photographies, articles et lettres après la mort de ses parents. Les deux cousines se replongent dans les souvenirs de famille avec une certaine nostalgie. La narratrice interroge alors des membres de sa famille. Sa mère évoque une bêtise au sujet de Madeleine et d’Yves Prigent.

Une sorte de mystère plane tout au long du roman et crée une ambiance particulière. Quel est donc le secret de cette femme ? Les éléments sont distillés au fur et à mesure, par petites touches. L’autrice suggère et laisse de la place au lecteur pour imaginer. Des paroles de chansons et des références musicales de l’époque ponctuent les chapitres.

On ressent le temps qui passe. On sent les odeurs et la chaleur africaine. Ce roman est d’une délicatesse absolue, très bien écrit. Il est d’ailleurs sur la liste de plusieurs prix littéraires et a déjà reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française et le Prix des libraires de Nancy-Le Point. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi mais une très bonne lecture que j’ai appréciée.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« En faisant la vaisselle, ma mère chantait souvent « Le vie conjugale » :
Les histoires sages
finissent souvent
par un beau mariage
Et beaucoup d’enfants.
Guy Béart. On avait le disque à la maison, un 45 tours. Les disques, à cette époque, c’était fragile. Il fallait les manipuler avec précaution en les sortant de leur pochette pour ne pas laisser de traces de doigt. On les essuyait avec une petite brosse de velours bleu électrostatique. Malgré tout, il restait toujours de la poussière sur la piste, l’invisible poussière du temps. Je me souviens de l’odeur du plastique. »

« Madeleine est mince, avec des épaules presque maigres, un décolleté discret, des cheveux blonds ondulés par une mise en plis. C’est son allure, surtout, qui frappe, soignée, tenue un peu raide avec cette taille plate et sanglée, si foncièrement anachronique. Inimitable – c’est le mot qui me vient. Je ne sais pas à quoi tient cette allure : la démarche, le port de tête, une manière de se découper sur le ciel. Elle avait, paraît-il, à l’époque, « quelque chose de Michèle Morgan » dans la blondeur et le maintien. On le disait dans la famille. »

« Peut-être qu’elle se disait que le silence efface les choses, qu’il les annule. Vois-tu, c’est une question que je me pose aujourd’hui : si on ne parle pas, s’il ne reste aucune trace, est-ce qu’on ne peut pas douter de ce qu’on a vécu ? »

« Sophie a bu une gorgée de tisane. Elle a dit : D’une certaine manière, ma mère est l’héroïne d’un roman que personne n’écrira. »

« Ces promenades en silence le long de la mer, c’est un de mes souvenirs. Peut-être que le silence est une façon d’aimer – c’est une phrase que j’ai lue, ou que j’ai entendue. Je ne sais plus. »

« (Mais je me le demande, mois, ce soir, en écrivant, qu’est-ce que c’est : sacrifier sa vie ?
Sauver sa vie ?) »

Les ondes / Isabelle Dangy

J’ai découvert Isabelle Dangy avec son précédent roman lors du jury du Prix Orange du Livre 2022. J’avais beaucoup aimé sa plume et l’ambiance du roman. C’est donc avec joie que j’ai accueilli cette masse critique proposée par Babelio.

Le roman se place du point de vue de Sidonie, jeune femme qui vient d’être nommée pour son premier poste d’enseignante en remplacement au lycée d’Hersanghem. Une nouvelle qui l’enchante car cela lui permet de mettre de la distance entre son demi-frère, Nestor, et elle. Autres perspectives qui la motivent, elle va pouvoir faire des recherches pour sa thèse de Doctorat en histoire sur la bataille d’Hersanghem et également sur sa grand-mère paternelle qu’elle ne connaît pas.

En préambule, l’autrice nous explique l’enfance de Sidonie Leleu et de Nestor Witold, la rencontre amoureuse de leurs parents, Florence et Jean. Jean Witold est le père de Nestor dont la mère est enfermée dans un hôpital psychiatrique puis décédée. Florence est la mère de Sidonie dont le père s’est suicidé. Elle nous parle ensuite de l’adolescence de Sidonie et Nestor, leurs premiers émois ensemble. Une relation toxique se développe entre eux. Ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre mais finissent toujours par se disputer.

Sidonie sait peu de choses sur son père Paul Leleu, dépressif, rejeté par sa mère à la naissance et confié à l’assistance publique. Florence lui a dit que la mère de Paul, Madeleine Leleu, était une personne qu’il valait mieux éviter. Mais vous l’aurez compris, dans cette histoire, Sidonie et Nestor n’en font qu’à leur tête et n’écoutent pas leurs parents.

Ensuite le roman est raconté du point de vue de Sidonie. Les chapitres alternent entre son carnet de bord (ou journal) et ses comptes (ou les dépenses effectuées). Il faut dire que Sidonie est très dépensière, ou plutôt qu’elle a un besoin maladif d’acheter des choses afin d’être plus heureuse. Sa mère lui envoie régulièrement de l’argent. Tout comme Jean subvient aux besoins de Nestor, dilettante, qui ne sait que faire de sa vie.

Installée à Hersanghem, Sidonie rencontre Madeleine, un personnage haut en couleurs, qui change souvent d’humeur, difficile à suivre. Sidonie la soupçonne de ne pas lui dire la vérité. Elle essaye de lui extorquer des souvenirs en échange du financement de travaux pour sa maison en mauvais état. Maison qui reviendra en héritage à Sidonie lorsque Madeleine trépassera. Une drôle de relation naît entre les deux femmes. Elle héritera également d’un instrument, des Ondes Martenot, ayant appartenu à Gilberte Habert, une amie proche de Madeleine. Il est aussi question d’une communauté que Madeleine avait fondée et qui vivait sur la propriété familiale des Leleu, La Tuilerie.

Ce roman est à la fois drôle et plein de rebondissements. On ne sait pas où il nous mène mais j’ai suivi avec plaisir la quête de Sidonie, essayant de démêler le vrai du faux en recoupant les témoignages, les recherches. Elle fait de nombreuses rencontres dont celle avec un assureur qui va lui donner un conseil qui aura quelques conséquences sur sa vie mais que je vous laisse découvrir. C’est absolument cocasse.

L’écriture est fluide. Le style est différent de celui du précédent roman. Il est entrecoupé de lettres. J’ai passé un très bon moment de lecture avec les personnages d’Isabelle Dangy. Je vais continuer à suivre cette autrice assurément.

Je remercie Babelio et Le Passage pour cette masse critique.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Nestor Witold et Sidonie Leleu grandirent ensemble à partir de leur cinquième année. »

« On me l’avait bien dit, que dans une petite ville tout le monde se connaît et que des entrelacs complexes de complicité et d’aversion se tissent sous les apparences de l’ennui provincial, mais chaque jour je prends mieux la mesure de cette situation. »

L’amour / François Bégaudeau

Et un flop par ici ! Une lecture en demi-teinte, pendant laquelle j’avoue m’être endormie ! Alors que le roman ne fait que 89 pages.

Ma libraire l’a adoré. En en discutant avec elle, j’en suis arrivée à la conclusion que ce livre ne me parlait pas peut-être parce qu’il y a des références d’un temps avant ma naissance. Bref, un livre qui touche davantage les personnes plus âgées que moi.

C’est l’histoire de Jeanne au départ. Elle travaille dans un hôtel. Parfois elle aide sa mère à nettoyer le gymnase. C’est là qu’elle voit Pietro, un joueur de basket. Il lui plaît bien. Mais elle est totalement transparente à ses yeux. La vie poursuit son cours. Elle rencontre Jacques : le premier baiser, le mariage, la naissance de leur fils… Et on arrive déjà à la fin de leur vie.

Une vie simple et ordinaire certes, mais qui je pense doit refléter celle de la plupart des Français de cette époque c’est-à-dire des années 1970. Un long fil tranquille se déroule. Vers la fin on ressent une certaine tendresse entre ces deux êtres qui se traduit par de petits gestes.

Et chez vous, cette lecture a-t-elle fait flop ou top ?

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« La première fois que Jeanne voit Pietro, c’est au gymnase où sa mère fait le ménage.
Quand c’est le jour de nettoyer les gradins, la mère embarque sa fille, on n’aura pas trop de quatre bras. Jeanne y gagne 20 francs, ça fait un petit complément à sa paye de l’hôtel. Et puis ça occupe. »

« En plus du frigidaire et de tout un tas de choses bien utiles mine de rien, Jeanne et Jacques ont eu un bon d’achat de 2 000 francs chez Monsieur Meuble. Après une longue délibération sur place, ils optent pour une armoire avec penderie et le lit deux places en bois beige apparié. Le cousin Jeannot les a accompagnés en camion pour éviter les frais de livraison. Il laisse le chargement dans le garage de la Maison Moreau en attendant que Jeanne et Jacques trouvent un logis où mettre tout ça. »

Tiohtiá:ke [Montréal] / Michel Jean

Un nouveau roman de Michel Jean est toujours synonyme de joie. Quel bonheur de retrouver la plume de cet écrivain québecois. Publié auparavant chez Dépaysage, le voici désormais dans la collection « Voix autochtones » du Seuil.

Une note bienvenue de l’éditeur nous indique comment prononcer le titre : « Djiodjiagué . C’est le nom mohawk de ce territoire que l’on connaît désormais sous le nom de Montréal. »

Michel Jean nous offre encore une histoire émouvante et terrible qui résonne avec ses précédents romans dont on retrouve des personnages (l’avocate Audrey Duval et le vieux Jimmy dans sa roulotte qui distribue de la soupe).

Le roman s’ouvre avec une scène terrible. Élie secoue le cadavre de son père avec des mots de haine. Puis on le retrouve 10 ans plus tard, à sa sortie de prison. Accusé du meurtre de son père, il est désormais bannit de sa communauté. Impossible de revenir là où il a grandit. Il se retrouve à errer dans les rues de Montréal où il rencontre des SDF. Des hommes et des femmes qui l’accueillent et l’aident à survivre. Tous les personnages sont attachants et leur entraide est belle.

J’ai découvert le groupe de musique Les Vilains Pingouins et Rudy Caya, dont les paroles ponctuent le roman.

Michel Jean écrit encore et toujours sur le passé autochtone, sur cette communauté qui a perdu ses repères. On comprend mieux comment ces « itinérants » se retrouvent dans la rue, avec des problèmes d’alcool et de drogue.

Le roman se passe principalement en ville mais nous emmène aussi dans la nature. Ce sont des passages apaisants, ressourçants. C’est un véritable traumatisme pour les autochtones d’avoir été coupés de la forêt par le gouvernement canadien, avec des conséquences qui perdurent sur les générations suivantes.

Ce roman engagé, malgré la violence, est tendre. L’écriture de Michel Jean est douce. Il mêle enquête, histoires vécues, histoire d’amour, amitié. La narration se précipite un peu vite vers la fin. J’aurais bien passé quelques pages encore avec les personnages.

En tout cas j’ai hâte de lire son prochain roman qui vient de sortir au Québec, « Qimmik », sur le massacre des chiens nordiques. Une autre facette du passé autochtone mise en lumière afin de changer le regard et de combattre les clichés sur ces communautés victimes de racisme.

Michel Jean est journaliste. Il est autochtone. Ses livres se répondent et forment une œuvre, un hommage aux peuples premiers. Il a notamment eu le prix VLEEL 2020 (Varions les Éditions en Live) pour « Kukum ». En attendant le replay du VLEEL autour de « Tiohtiá:ke », vous pouvez regarder les précédents !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« L’odeur. Toujours pareille. Peu importe les veines dans lesquelles le sang court, son parfum âcre rappelle à ceux qui vivent leur vulnérabilité. Il y avait dans ce cœur trop de haine pour que ça se termine autrement. »

« Pour Élie Mestenapeo, qui n’a jamais vu une grande ville, Montréal semble à la fois effrayante et décevante. Effrayante, car il n’y a aucun repère. Tout ici lui est étranger. Décevante parce qu’elle n’est qu’une infinie succession de bâtiments anonymes, de rues sales et de visages indifférents à ce qui les entoure. »

« On disait que sa mère l’avait placée chez un parent pour la protéger de son père qui, comme beaucoup d’hommes, était un bon gars tant qu’il restait à jeun. »

« Souvent, les filles avaient des enfants en espérant que ça leur attacherait le type duquel elles s’étaient amourachées. Parfois, un temps, le gars faisait un effort. Il disait qu’il avait des responsabilités maintenant qu’il était devenu un père de famille. Mais ces histoires ne duraient pas, en général. Certains refusaient de reconnaître l’enfant. »

« Les saumons naissent dans de belles rivières aux eaux vives et limpides, comme la Bersimis. Ils y vivent jusqu’à trois ans, puis migrent vers l’océan. Ils habitent les eaux glacées profondes de l’Atlantique Nord, du Labrador jusqu’à la mer Baltique. Une fois arrivés à maturité, ils retournent à la rivière où ils ont vu le jour pour se reproduire et mourir.
Les scientifiques ignorent ce qui pousse des poissons à quitter l’eau douce pour l’océan salé. Ces mondes ne se mêlent pas. Pourtant, le poisson retrouve l’exact endroit où il est né, comme si cela était inscrit en lui. »

« Comme tant d’autres, Geronimo avait perdu son chemin sans le réaliser. «  C’est comme lorsque tu marches dans le bois et que tu fais pas attention, avait-il l’habitude de dire pour raconter comment il s’était retrouvé dans la rue. Tu prends le mauvais virage. Au début, les sentiers se ressemblent. Puis tu finis par comprendre que tu t’es perdu. Tu oses pas retourner, tu te dis que tu vas t’arranger, que ça doit aboutir quelque part, mais ça mène nulle part et tu te perds pour de bon. » »

« Pourquoi les parfums s’incrustent-ils si longtemps dans nos souvenirs alors que tout le reste s’évapore ? »


« Quand on est revenus, la baie, les collines, la rivière et les lacs étaient encore là. C’est nous qui avions changé. Le gouvernement a construit une école, forcé les Inuit à s’installer dans les bâtiments neufs qu’il a construits. Et le hameau est devenu un village. Remarque, on n’est pas les seuls qui ont vécu ça. Ç’a été pareil partout. C’est comme ça que le gouvernement a établi les quatorze communautés du Grand Nord. Les policiers ont tué nos chiens et les fonctionnaires nous ont donné des motoneiges. Comme le gibier et le poisson ne suffisaient pas à nourrir tout ce monde, les avions ont alors apporté de la nourriture du sud. Avant, survivre, c’était un travail qui occupait les gens à temps plein. A partir de là, ils n’avaient plus grand-chose à faire et ils ont commencé à boire pour passer le temps. »

« Mary et Tracy étaient inséparables et personne n’arrivait à les distinguer l’une de l’autre, continue l’Inuk. Elles riaient tout le temps. Le fait de n’être jamais seules les rendait peut-être plus insouciantes. Souvent dans les fêtes, qui ressemblaient plus à des beuveries, les enfants se cachaient pour se faire oublier. Beaucoup de filles ont été agressées dans leur enfance ici. Je n’ai jamais su si c’était arrivé aux jumelles, mais chaque fois que les amis de notre père débarquaient avec de l’alcool, Mary et Tracy se cachaient. Un soir, elles ont surpris notre oncle dans une chambre avec une voisine de dix ans que son père avait amenée à la fête. Les hommes s’échangeaient parfois leurs enfants entre eux. C’est dégoûtant, mais ça existe. »

« On vante souvent la résilience des peuples autochtones, mais elle ne les protège pas de la douleur et une lourde mélancolie s’est répandue au square Cabot.
Élie se sent lui aussi impuissant et voir les siens continuer à mourir dans l’indifférence le met en rage. »

Devenez membre du jury du Prix Orange du Livre 2024

Les candidatures pour intégrer le jury du Prix Orange du Livre et du Prix BD 2024 sont ouvertes !
https://www.lecteurs.com/article/les-candidatures-pour-integrer-le-jury-du-prix-orange-du-livre-2024-sont-ouvertes/2444606
https://www.lecteurs.com/article/vous-aimez-la-bd-rejoignez-le-jury-de-la-5e-edition-du-prix-orange-de-la-bande-dessinee/2444604

J’ai eu la chance d’être jurée du Prix Orange du Livre 2022 et je recommande à tous les lecteurs cette expérience dont je garde de merveilleux souvenirs. Ce fut une première pour moi d’intégrer un jury. J’ai adoré cette aventure humaine et littéraire. Quel bonheur de pouvoir parler de littérature avec d’autres passionnés. J’ai fait de très belles rencontres, aussi bien avec les auteurs que les lecteurs. J’ai d’ailleurs gardé contact avec les autres jurés-lecteurs. L’équipe de la fondation Orange est aux petits soins et accompagne avec bienveillance les participants.

On me demande souvent s’il faut avoir tout lu. Ces montagnes de piles à lire peuvent faire peur. Rassurez-vous, il n’y a pas d’obligation de tout lire à part la liste des 20 titres sélectionnés dont vous aurez certainement déjà lu une partie.

J’ai pu l’année suivante intégrer le Comité Du côté de chez POL, avec d’autres anciens jurés. Ce qui m’a permis de prolonger cette magnifique expérience et de faire partie d’une grande famille de lectrices et de lecteurs. Je vous recommande de tenter votre chance à votre tour et de mettre des étoiles dans votre vie ! Et si vous n’êtes pas retenus cette année, car il y a beaucoup de candidats, essayez à nouveau l’année suivante.

Vous avez jusqu’au 26 novembre 2023 minuit pour candidater !

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Prix Orange du livre : quel est le rôle du jury ?
Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2023
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Au-delà des linceuls / Éloi Audoin-Rouzeau

Une fois de plus, j’ai lu un livre que je n’aurais certainement pas lu sans VLEEL et j’en suis ravie ! J’ai adoré ce livre qui se lit comme un roman d’aventure. Le personnage principal se nomme Félix. Il vient de finir ses études et attend de savoir dans quel domaine il sera affecté. Étant orphelin, il s’estime chanceux d’avoir pu suivre des études à la Haute-Ecole. Il s’est notamment lié d’amitié avec Edgar, le fils d’un hiérarque.

Le flou temporel ne permet pas de dire à quelle époque se situe ce roman. L’auteur mêle passé, présent et futur. En ouverture, il a placé la déclaration constituante proclamée par l’Impératrice. On s’aperçoit que tout le monde surveille son voisin, que l’eau est rationnée. Bref que la liberté est toute relative. De grands tissus, les linceuls, sont tendus au-dessus des immeubles et des rues pour contenir la chaleur moite. L’ambiance est étouffante. Des espèces animales ont disparu. Certaines comme les grenouilles deviennent des mythes.

Un événement pousse Félix et Edgar sur les routes et les cours d’eau. Un voyage aux multiples rebondissements qui ne laissera que peu souffler nos deux héros assoiffés de liberté. Leur amitié sera essentielle dans cette aventure.

Quelle imagination ! L’auteur a inventé tout un univers, apparemment inspiré de son premier roman. Ce qui me donne très envie de lire également celui-ci. Il y a plusieurs couches mêlées habilement qui mettent en parallèle des périodes historiques ou des événements plus récents de notre société, le tout teinté d’onirisme. Les mésanges sont des milices et les choukas des hommes de police.

On pense parfois à Jules Verne. Ses sources d’inspiration sont Dino Buzzati et Franz Kafka entre autres. Le flou temporel permet de capter les angoisses contemporaines. Un roman foisonnant où il est question de repli nationaliste, d’obscurantisme, de régime totalitaire.

Lors de la rencontre VLEEL, l’auteur a également cité Laurent Gaudé pour son talent de conteur et Milan Kundera pour sa capacité à mêler les genres.

J’ai passé un excellent moment de lecture grâce à ce roman. Merci VLEEL d’élargir mes horizons littéraires !

Replay et podcast VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
Déclaration constituante
Nous, membres du Conseil révolutionnaire, par la grâce des dieux, après l’appel unanime qui nous est adressé par les villes du pays et celles récemment conquises d’accepter la proclamation de l’Empire, nous déclarons que nous considérons comme un devoir envers le bien commun de donner suite à cet appel et d’établir la dignité impériale sur l’ensemble du territoire connu et nouvellement conquis.


« Il inséra un jeton dans le boîtier métallique pour collecter sa ration d’eau. Il prit soin de fermer la bonde du lavabo, et ouvrit le robinet qui laissa échapper un étroit filet. La vanne se bloquerait au bout d’une quinzaine de secondes. Félix haïssait ce petit clic inquisiteur et il veillait toujours à arrêter l’écoulement une seconde avant son déclenchement. »


« Le vent soufflait légèrement, presque frais, presque doux. Félix aperçut pour la première fois les toits de la capitale et ses linceuls de coton vierge. Il reconnut très vite le Palais des Ombres, dressé devant eux. »

Le Book Club de France Culture

🙏 Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir poser une question à Dimitri Rouchon-Borie dans l’émission Book Club de France Culture.

Un auteur passionnant publié chez mon éditeur préféré Le Tripode.

Retrouvez ma question à 21’45 et une partie de sa réponse sur le site de France Culture.

Podcast à (ré)écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/la-nuit-qui-parle-avec-dimitri-rouchon-borie-4185203

Ma chronique sur « le chien des étoiles » et sur ses autres livres sont sur mon blog :

Et vous, avez-vous déjà participé au Book Club ? pour quel sujet, livre ou auteur ?

Les dragons / Jérôme Colin

Jérôme, 15 ans, est un ado en colère, que ses parents n’arrivent plus à gérer. La justice l’envoie dans une maison pour ados ou centre de soins. Il y rencontre d’autres ados, les dragons, et parmi eux, Colette. Il est obsédé par cette fille et veux l’aimer. Elle, elle veut mourir. Elle n’est pas à sa première tentative de suicide. Elle aura 18 ans dans quelques jours et ne pourra plus rester dans ce foyer où elle se sent le mieux.

Ce roman est déchirant. L’auteur nous fait entrer dans l’univers de ces jeunes qui ne trouvent pas leur place dans le monde et ne voient aucun espoir dans l’avenir. A la fin de l’ouvrage, il nous dit également que ces ados depuis la crise sanitaire sont de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreux. La société et leurs parents ne savent pas les rassurer, les écouter.

Le personnage principal et narrateur est Jérôme. Il raconte ses peurs, ses angoisses, notamment « les monstres » qui l’empêchent de dormir la nuit. C’est d’ailleurs durant une nuit d’insomnie qu’il va parler avec Colette. Car, « Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. » Il y a aussi les livres qui deviennent des amis pour Jérôme alors que la lecture ne l’intéressait pas du tout. C’est une belle ode à la littérature et au pouvoir des mots. Tout au long du livre, on trouve des références au roman de John Steinbeck, « Des souris et des hommes ».

A la toute fin, il y a une magnifique lettre adressée à sa fille, Adèle, où il essaye de lui donner des conseils pour « gagner du temps » et « aimer l’avenir ».

Un roman bouleversant, en partie autobiographique, et qui fait réfléchir, amène à plus de tolérance et d’empathie. J’ai versé de nombreuses larmes bien avant la fin du livre, préparez vos mouchoirs !

Il m’a beaucoup fait penser à de la littérature pour ados, où le lecteur est au centre des préoccupations d’un ado qui livre ses pensées, ses sentiments. Mais il s’agit bien d’un roman pour adulte car il est raconté par un adulte avec du recul. Parmi les autres personnages, notamment les soignants du centre, il y a l’infirmière à la fois très professionnelle et humaine, toujours prête à intervenir, mais remuée par ces êtres brisés, tourmentés. L’auteur fait un clin d’œil au psychiatre aux chemises impeccablement repassées. J’ai aussi aimé la partie sur les ateliers d’écriture où l’animatrice encourage Jérôme à écrire. Mais celui qui m’a beaucoup touché et se révèle vers la fin, c’est l’éducateur, Smensk.

Bref un coup de cœur, que je vous recommande. Êtes-vous tentés ?

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Le mot le plus utilisé dans une conversation entre deux êtres humains est « Je ». La photo la plus likée sur Instagram est celle d’un œuf. Selon Amazon, les livres les plus consultés sur sa plateforme sont la Bible et la biographie de Steve Jobs. Le jeu le plus joué dans le monde est le Monopoly. Chaque jour, vingt-sept-mille arbres sont abattus pour assurer la production de papier toilette à l’humanité. On mange huit kilos de Nutella par seconde. En 2060, nous serons dix milliards d’êtres humains. Près d’un million de personnes se suicident chaque année. Un tube de pop coréenne dure en moyenne quatre minutes et deux secondes. Si l’on considère ses trois milliards et demi de vues, l’humanité a passé 24 495 années à écouter Gangnam Style. Arrêter de penser. Maintenant. Respirer. »


« Le soir, nous sommes rentrés avec un chiot. Un cocker spaniel de six mois baptisé Billy auquel je m’étais promis de ne pas m’attacher. Son regard de victime du krach boursier de 1929 ne m’a laissé aucune chance. »


« Cette fille n’était pas une fille, c’était un événement. »


« Une heure plus tard, en refermant le livre, je n’étais plus tout seul à rêver d’une maison à nous et de discussions infinies sous le porche. Le mec au regard triste avait mis des mots sur ce qui bouillonnait en mois sans que je puisse le formuler. Je ne savais pas, alors, que les livres faisaient ça. Ils disent ce qui nous abat. Et une fois cette choses énoncée clairement par un autre, on voit comme une issue à ce qui s’infectait à l’intérieur et nous rendait la vie impossible. Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. Voilà tout. »


« Elle ne pensait plus qu’à ça. Elle planifiait, elle imaginait. Quand elle pénétrait dans une pièce, elle listait mentalement tous les objets avec lesquels elle pourrait se tuer. Tous les moyens qu’elle avait à disposition pour mourir. Et ça la rendait heureuse. De savoir qu’elle pouvait le faire. »


« La caisse en carton contenait une vingtaine de romans dans lesquels elle avait souligné des passages entiers. Entre deux livres, un bout de papier sur lequel elle avait noté : « Ici, petit, tu trouveras des amis. »


« Chez moi, on avait l’habitude de mettre la poussière sous le tapis. De penser que ce qui restait caché n’existait pas. Que nier la mort était un moyen de la repousser. »


« Le hasard n’existe pas. Si je vais à la radio chaque jour, c’est pour enfin me lier à vous. C’est pour découvrir et partager avec vous ce que les livres et les chansons disent, que nous ne savons pas exprimer clairement. Notre solitude et le désespoir qui nous envahit devant tout ce temps qui nous est donné et dont nous ne savons que faire. Je crois que je suis là pour partager ma peine. Pour nous rappeler, chaque jour, que nous ne sommes pas seuls à souffrir, à avoir envie d’aimer mieux, à être paralysés devant l’avenir qui arrive sans cesse. Je suis là parce qu’on m’a dit un jour : « L’important, c’est d’avoir quelqu’un à qui parler, voilà tout. » »


« Et j’ai senti quelque chose comme de la paix qui arrivait. Parce que j’avais ouvert un livre de Philip Roth et relu cette phrase au pouvoir miraculeux : « Penche-toi sur ton passé. Répare ce que tu peux réparer. Et tâche de profiter de ce qui te reste. » »