Le jour et l’heure / Carole Fives

Le projet d’Édith, c’est de se rendre en Suisse pour mettre fin à sa vie. Dans la voiture, elle est accompagnée par son mari Simon et leurs 4 enfants adultes, Audrey, Jeanne, Anna, Théo.

Les chapitres alternent entre les voix du mari et des enfants, mais pas celle d’Édith. Elle est décrite comme une femme forte, courageuse et libre. Elle est malade et perd peu à peu l’usage de ses membres, bientôt elle ne sera plus en mesure d’affirmer qu’elle veut mourir et ne pourra plus prétendre à ce choix. Alors elle avance la date de sa mort programmée.

Toutes les étapes sont abordées, y compris les difficultés de l’après où le corps ne peut pas être rapatrié. Rien n’est simple mais surtout aucun d’eux n’est préparé pour ce voyage. Chacun réagit différemment mais tous veulent accompagner Édith. Ils sont quasiment tous médecins et avouent ne pas être formés pour accompagner un patient ou sa famille vers la mort.

Ce court roman enchaîne les chapitres et interroge notre société sur son rapport à la mort mais au final aussi à la vie ! Ce n’est pas un livre triste. Il fait réfléchir sur le choix de la fin de vie, sujet très actuel. C’est aussi un roman sur la famille, les relations entre la mère et ses enfants, entre frère et sœurs. Chacun égrène ses souvenirs d’enfance et ce que représente leur mère pour eux. Ils évoquent également d’autres sujets centraux dans leur vie.

C’est un roman très contemporain, à l’écriture simple et efficace, comme si les personnages nous parlent, témoignent de leur deuil et de la vie. Un livre intéressant qui permet « de se mettre à la place de » et de réfléchir.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Audrey
La veille, j’étais de garde. Vers vingt-deux heures, on m’a appelée pour une urgence. Un accouchement compliqué. La mère avait fait une grosse hémorragie. On avait réussi à sauver le bébé et je venais de la transférer en réa dans un autre hôpital. J’étais encore totalement là-dedans, dans « Toi et ton bébé, je vous en supplie, vous restez en vie ». Il faut toujours un certain temps après pour redescendre. C’est très addictif les urgences gynécologiques, les urgences en général… on voudrait continuer à sauver le reste du monde, en mode superhéros, mais on reste là, les bras ballants : y’a plus personne à sauver. Alors je suis sortie me faire une clope sur le parking, ma garde venait de se terminer. »

« Simon
Dans ma patientèle, personne ne m’a jamais fait la demande que m’a faite ma femme. J’ai bien entendu des gens me dire, docteur, je vais mourir, je voudrais me suicider. Des fois ils le font, ou pas. Mais ce n’est pas une question que me posera directement un patient. En quarante ans de médecine, je n’ai jamais parlé directement de la mort avec aucun d’entre eux. Je me suis souvent fait la réflexion, comment ai-je pu laisser mes malades seuls sans les accompagner jusque-là ? Certains me disaient d’un ton plus ou moins désespéré, docteur, j’ai mal, donnez-moi le bouillon de onze heures… mais c’est vrai que derrière cette demande, j’entendais plutôt, je ne vais pas bien, trouvez une solution plutôt que, achevez-moi. J’entendais ce que je voulais bien entendre.
Quand on leur a parlé de notre projet les médecins disaient, mais voyons, vous n’en êtes pas encore là ! Ils minimisaient beaucoup les éventuelles évolutions de la maladie. Lorsqu’on est médecin, on n’est pas préparé à la mort des gens. Notre mission, c’est de les tenir en vie coûte que coûte, en dépit de leur liberté. La mort, ce n’est pas notre sujet. Notre société est comme ça, elle ne veut pas regarder la mort en face. Et pourtant, j’ai lu dernièrement de très belles choses des philosophes grecs. Philosopher, c’est apprendre à mourir, pensaient-ils. Et si soigner, c’était aussi apprendre à mourir ? »

Déchirer le grand manteau noir / Aline Caudet

Ce roman ressemble davantage à un témoignage dans l’écriture. Une femme se bat pour échapper à son enfance maltraitée et surtout pour protéger ses enfants de ses parents toxiques.

Le livre débute avec la venue d’un huissier de justice qui sonne à la porte de Lucie pour lui remettre un pli. Ses parents l’attaquent en justice pour avoir le droit de voir leurs petits-enfants et les garder pendant les vacances scolaires. La peur et le malaise sont palpables tout au long de la lecture. Quelques bulles d’air et de bonheur trouent le « grand manteau noir » qui recouvre Lucie lorsqu’elle est avec ses trois enfants et son mari, Arnaud.

Les chapitres alternent entre présent et passé. Lucie raconte son enfance maltraitée, la haine de sa mère, l’emprise de son père, sa relation avec les autres membres de la fratrie. Puis elle fait le récit des différentes étapes avec la justice, le procès, leur avocat.

Ce roman très noir et dur s’inspire de faits réels. Une situation familiale qu’on espère unique mais qu’on suppose malheureusement exister ailleurs. Lucie déploie une force incroyable et admirable pour ses enfants, pour s’en sortir. Elle est épaulée par son mari dont on sent un grand amour les unir. La dépression n’est jamais loin. Lucie manque de confiance en elle.

Comme tout enfant, elle recherche l’amour de ses parents. Devenue adulte, elle s’éloigne d’eux pour reprendre le contrôle de sa vie mais « le grand manteau noir » est toujours présent. Le lecteur est plongé dans l’esprit de la victime. Il y a un seul point de vue dans le roman et peu d’éléments sur le ressenti des parents, mis à part l’audition chez la juge.

Si vous aimez les romans psychologiques bouleversants, celui-ci est pour vous !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La sonnette retentit. Je sursaute, mon bébé dans les bras. Je ne comprends pas, j’ai pris soin de ne pas donner ma nouvelle adresse. Seuls quelques amis sont au courant. A chaque visite impromptue, j’ai beau me raisonner, une profonde angoisse m’étreint. »

« Le manteau noir, ce lourd et grand manteau noir de mon enfance… ça recommence. »

« A l’ombre des pins, tout est calme. On pourrait être bien là. Mais c’est fini pour moi, le grand manteau noir, celui de l’angoisse, m’a recouverte, je n’ai plus goût à rien. »

« En attendant, tous les vendredis nous allons à la médiathèque avec les enfants. Au milieu des livres, j’ai l’impression que le mal n’a pas sa place. Il reste à la porte. Rien de mauvais ne peut arriver ici. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps à la bibliothèque municipale. Plusieurs heures d’affilée parfois. Estelle et moi faisions de la clarinette et du solfège à des horaires différents. Il nous fallait attendre, car ma mère ne voulait pas multiplier les trajets. La bibliothèque est restée un refuge pour moi. J’aimais le plancher d’époque qui craquait doucement à chaque pas. J’appréciais le calme, le silence qui n’évoquait pas l’isolement. Il n’y avait pas d’angoisse, mais une douce quiétude. Chacun vaquait à ses occupations, soit de lecture, soit d’écriture. C’était un lieu où je me ressourçais entre deux tempêtes. »

« Mais ce n’est pas fini, notre avocat a bien compris quel genre de personne est mon père. J’espérais toujours qu’il renoncerait, mais la folie ne lâche pas les hommes qui ne se remettent pas en question. Alors, je suis là, dans les couloirs du palais de justice, avec mon mari, pour protéger mes enfants. Est-ce que la justice sera assez clairvoyante pour ne pas les laisser entre les mains de ces monstres ? »

Ma tempête / Eric Pessan

Voici une belle surprise de cette rentrée littéraire ! J’ai beaucoup aimé l’ambiance de ce roman, en plus j’ai énormément appris sur Shakespeare et l’univers du théâtre au début du 17ème siècle.

David, le narrateur, est metteur en scène pour le théâtre. Il est au chômage depuis qu’une subvention lui a été refusée, l’empêchant de poursuivre la création sur laquelle il travaillait. Un jour de tempête, il refait cette pièce, « La Tempête » de Shakespeare, dans son salon avec les doudous et jouets pour sa fille, Miranda. En rendant l’histoire accessible à l’enfant, les lecteurs en profitent également.

Pour résumé brièvement l’histoire de la pièce, Prospero, le Duc de Milan, est exilé par son frère qui prend sa place sur le trône. Il se trouve que le narrateur a également subi une trahison de la part de son frère.

La tempête est ici une allégorie. Elle éclate au dehors, le père et la fille jouent ensemble en attendant le retour de l’électricité. On ressent beaucoup de tendresse entre eux et une certaine nostalgie par moment. David aimerait transmettre des valeurs, une éducation à sa fille. Ce roman laisse aussi une belle place à l’imaginaire et à l’onirisme. Les descriptions de la tempête à l’extérieur sont de très beaux passages. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé l’écriture d’Eric Pessan que je découvre avec ce roman.

Il aborde également le sujet du problème du financement de la culture, devenu problématique depuis la crise sanitaire. Le roman se déroule sur une journée et se découpe, comme la pièce, en 5 actes et se conclut par un épilogue avec cette magnifique phrase : « L’art nous console de tout. »

Merci à Netgalley et Aux forges de Vulcain pour cette lecture

Replay et podcast VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« La mer est une enfant éclatant de rire au spectacle des bateaux en détresse. A des hauteurs vertigineuses, mousseuses et déchainées, des vagues s’élèvent, tourbillonnent, s’enroulent, écument et s’ouvrent comme si elles obéissaient à un caprice espiègle. Lourdes, elles hésitent un instant, demeurent suspendues pour mieux terrifier les hommes d’équipages hébétés dont les appels se perdent, mangés par le tumulte. »

« Jusqu’à quel point deux personnes qui s’aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Alonso demande des comptes à son frère qui prétend avoir dégainé l’épée pour le protéger, la scène s’achève, personne ne tue personne, cette pièce n’est pas une tragédie, pas plus qu’elle n’est une comédie, c’est aussi en cela qu’elle est tellement actuelle, elle échappe à la classification facile. Les spectateurs savent maintenant qui sont les méchants et les gentils, ils savent bien que l’envie et l’ambition peuvent briser les liens du sang, que les puissants non contents de se nourrir des faibles s’entretuent entre eux, les hommes atteignent vite les bordures de leur compassion, ils se résolvent avec facilité à la violence s’ils peuvent y gagner un peu d’or, un peu d’estime, un peu de pouvoir. »

« Il faudrait qu’il passe des castings, qu’il démarche pour animer des ateliers, qu’il rebondisse. L’idéologie de notre époque entre toute entière dans un ballon : ne jamais rouler, rebondir sans cesse, craindre l’immobilité curieusement assimilée à du vide. Ne plus bouger, pourtant, c’est avant tout penser et ressentir. David ne bondit pas, il profite de ces journées avec sa fille, profite d’une grève, d’une tempête, il se fabrique des souvenirs qui l’empêcheront plus tard de regretter d’avoir si peu partagé. Le souffle se tranquillise, Miranda a ce geste qui n’appartient qu’à elle, elle glisse une main au bas de son dos, à la couture du short, elle frotte une étiquette entre deux doigts, c’est son geste de sécurité. Depuis sa naissance, elle n’a jamais été constante, elle a changé de doudou aussi souvent que possible pourvu qu’il ait une étiquette satinée, c’est pratique, le moindre vêtement se transforme aussitôt en doudou ; ses parents ne coupent plus les étiquettes, elles la rassurent ; ce petit frottement attendrit ses angoisses. David fait l’étoile de mer, Miranda proteste, il ne faut pas qu’il bouge, alors il obéit, reste immobile ; l’enfant monte et descend à mesure qu’il inspire et expire. Cette petite pause improvisée, juste entre la première et la seconde scène de l’acte II pourrait s’éterniser, David ferme les yeux, les lumières des éclairs traversent parfois ses paupières, la fillette ne sursaute pas, elle reste calme, il est calme, le monde devrait s’effondrer, rien ne peut être plus beau que cette lenteur et cette confiance. Un coup de tonnerre qui ne les concerne pas rebondit de façade en façade. »

« David essaie d’expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI° ou au début du XVII° siècle : on joue dans de vastes scènes, entre un numéro d’escrime et l’exhibition d’un ours, le théâtre est un drôle de cirque ; ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes ; dès qu’il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main forte à ses comédiens préférés ; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir 3000 spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens fument à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre ; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. »

« Alors qu’il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d’aller vers le grotesque et l’outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L’enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s’emporte. Ecoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d’être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commencer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l’absurde, du mime, du clown, de l’outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait, il voulait du théâtre, de l’artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d’un roman, l’auteur se permettait de rappeler au lecteur qu’il lit des mots alignés. »

« Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu’une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l’ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd’hui ce qui était obligatoire il y a 400 ans, c’est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. »

« Lentement David respire, il se laisse emporter, il lasse l’enfant avec ses grandes déclarations amères, lui propose de choisir entre confiture ou sucre dans un yaourt, et tandis qu’elle s’applique à manier la petite cuillère il ne peut s’empêcher de lui recommander de graver cette petite phrase dans sa mémoire : la culture n’est pas un simple bien de consommation. »

« Et la pluie bombarde, et le vent hurle de rire, et la terre craque, et l’incendie tire ses milliers de langues aux habitants terrifiés. Le ciel grimace et se tape les cuisses. »

« Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité apparaisse. De l’artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaitre quelqu’un, il vaut mieux lui demander de révéler l’ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« L’art nous console de tout. »

N’ajouter rien / Fabrice Chillet

A peine ouvert, j’ai été totalement happée par ce livre. Tout commence par le vol d’un livre dans un bistrot. Pas n’importe quel livre. Il s’agit d’un roman épuisé. Le narrateur est désespéré et ce roman devient une obsession. Il faut à tout prix qu’il retrouve un exemplaire de « L’été, deux fois » de Christian Costa, paru aux éditions de Minuit en 1989.

Guillaume Daban est le seul et unique propriétaire des derniers exemplaires de ce livre. Il peut accéder à la demande, au désir du narrateur. Les deux hommes se rencontrent et se revoient régulièrement par la suite pour parler de leur passion commune pour cet écrivain.

La narrateur soupçonne Guillaume Daban d’être l’auteur du roman. Daban voulait être écrivain mais lorsqu’il a découvert le livre de Christian Costa, il a réalisé que le roman qu’il voulait écrire existait déjà. Alors il a consacré 30 ans de sa vie à organiser des expositions et à promouvoir cette œuvre.

Un mystère plane tout au long de la lecture. Le lecteur envisage divers scénario. C’est un livre original. En fait, l’histoire part de faits réels. « L’été, deux fois » existe réellement et a été épuisé jusqu’à cet été où les éditions de Minuit l’ont fait rééditer. Fabrice Chillet a rencontré Guillaume Daban plusieurs fois, comme le narrateur. Certaines scènes ont existé. Il s’agit d’une histoire totalement romanesque qui paraît dans la bien nommée collection « Tout est vrai ou presque » chez Bouclard.

Un roman qui parle de littérature, du lien entre fiction et réalité, je ne peux que l’aimer. En plus d’être brillant, il est très bien écrit. Je vous recommande le replay de la rencontre VLEEL, quand il sera disponible. Vous découvrirez un auteur très intéressant avec un discours qui m’a beaucoup plu.

Vous vous en doutez, après avoir lu « N’ajouter rien », j’ai très envie de lire « L’été, deux fois » !

Replay et podcast VLEEL à venir

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Je dirais que c’était un vol. Quoi d’autres ? Certainement pas une étourderie ou une négligence de ma part. Je serais plutôt d’un naturel inquiet et prudent. Certains diraient méfiant. Tout est parfaitement clair dans mon esprit. Je conserve une image très précise de la scène. Le décor, les personnages, la météo. »


« Dans le train du soir, je retrouvai Daban. J’avais branché un casque sur mon téléphone. Je fermai les yeux. Seul, délesté du trac de la matinée. Je goûtais chaque confidence, chaque vérité dévoilée. Et le raffinement de la langue. Phrases courtes. Mots choisis. Mesure du temps. Daban parlait juste. L’élégance est rare. Plus séduisante que la beauté car elle s’exprime avec davantage de variété. Jusque dans les silences. Et l’absence encore. Un immense espace à combler de pensées, de réflexions et de rêveries. »


« Il m’arrivait aussi d’abandonner une phrase au bas d’une feuille comme on oublie une cocotte sur le bord d’une cuisinière à bois, pour un ragoût. Au matin, les saveurs et le fumet s’étaient évanouis. Mon projet se réduisait à une suite d’hésitations, de tentatives, d’échecs et de perpétuelles reprises. »

Les finalistes du Prix Hors Concours 2023

Visuel ©Prix Hors Concours

Les votes sont désormais clos et nous connaissons les 5 finalistes du Prix Hors Concours parmi la sélection des extraits. Bravo aux finalistes ! Les autres textes n’ont pas démérité, n’hésitez pas à aller jeter un œil aux extraits et laissez-vous tenter !

Quelle joie de retrouver mon titre favori « La femme paradis » dans les finalistes. Dans mon top 5 il y a également « Les nuits prodigieuses ». Et dans mon top 10, il y a aussi « La vallée des Lazhars ». Je suis donc plutôt en accord avec les autres membres ayant voté.

Les finalistes

La prochaine étape, c’est la lecture des 5 romans par le jury des journalistes mais aussi par les membres, pour le vote final en novembre. A suivre…

Pour en savoir plus

Arrête avec tes mensonges / Philippe Besson

Pour ma dernière case du challenge de l’été VLEEL, j’ai lu un roman adapté au cinéma. Ceux qui me connaissent, savent que je vais rarement au cinéma. Cette catégorie n’a pas été évidente pour moi, c’est pour cela qu’elle arrive en dernier, sur fil, le dernier jour du challenge !

Ce roman est paru en 2017 et son film est sorti début 2023.

Le narrateur se souvient de ses années au lycée et plus particulièrement l’année 1984, celle de ses 17 ans où son corps a rencontré celui de Thomas. Un événement dont il a rêvé mais qu’il pensait inaccessible car autour du beau Thomas gravitent beaucoup de filles. C’est Thomas qui prend l’initiative et lui donne rendez-vous loin du regard des autres. Personne ne doit s’avoir qu’il aime les garçons.

Le narrateur est fils d’instituteur. On sent la différence de classe sociale entre les deux jeunes hommes. La famille de Thomas est agricultrice. Au fur et à mesure de leurs rendez-vous cachés, chacun révèle des parts intimes, parle de sa famille. Sont-ils si différents l’un de l’autre ? Leur avenir est-il tout tracé ?

Dans ce roman autobiographique on découvre l’auteur naissant, celui qui invente déjà, imagine. En 3 parties de longueurs inégales, Philippe raconte d’abord sa passion amoureuse pour Thomas, puis la rencontre fortuite du fils de Thomas 20 ans plus tard et enfin une ultime rencontre avec le fils qui lui remet une lettre de Thomas.

Il parle librement, sans tabou, parfois de façon crue, toujours avec justesse et sensibilité. Il y a des passages très émouvants. Il retranscrit très bien les premiers émois, le désir de ces adolescents.

Ce roman a reçu le Prix Maison de la Presse en 2017 et a été finaliste du Prix Orange du Livre 2017.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est la cour de récréation d’un lycée, une cour goudronnée cernée de bâtiments anciens aux fenêtres larges et hautes, à la pierre grise. »

« J’ai dix-sept ans.
Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant. »

« La mort de beaucoup de mes amis, dans le plus jeune âge, aggravera ce travers, cette douleur. Leur disparition prématurée me plongera dans des abîmes de chagrin et de perplexité. Je devrai apprendre à leur survivre. Et l’écriture peut être un bon moyen pour survivre. Et pour ne pas oublier les disparus. Pour continuer le dialogue avec eux. Mais le manque prend probablement sa source dans cette première défection, dans une imbécile brûlure amoureuse. »

« Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils. »


« Tout de même, je me suis demandé si cela pouvait être une invention. Vous savez maintenant que j’inventais tout le temps et j’y mettais tant de vraisemblance qu’on finissait par me croire (il m’arrivait moi-même de ne plus être capable de démêler le vrai du faux). Plus tard, j’en ai fait un métier, je suis devenu romancier. Cette histoire, est-ce que que j’aurais pu la fabriquer de toutes pièces ? Est-ce que j’ai pu transformer une obsession érotique en passion ? Oui, c’est possible. »

« On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse. »


« Il dit : vous avez dû l’aimer beaucoup, pour me regarder comme ça. »

Roman géométrique de terroir / Gert Jonke

Pour mon avant-dernière case du challenge de l’été VLEEL, j’ai choisi dans la catégorie « sous influence VLEEL » ce roman que je n’aurais pas lu sans VLEEL !

Si vous aimez les ovnis littéraires, être surpris par vos lectures, celui-ci est très original.

Il n’y a pas de réelle intrigue, pas de personnage nommé. On se trouve dans un village, au milieu de ce village il y a une place avec en son centre un puits. Deux personnes cachées veulent traverser la place mais y renoncent à chaque fois car elles pourraient être vues.

Dans ce village il y a un maire, un forgeron, un curé. Des nouvelles lois sont promulguées par l’État. On découvre alors un système avec un règlement absurde. L’auteur se moque de l’administration et c’est assez drôle.

Le roman prend une couleur plus mystérieuse et fantastique lorsque le village est attaqué par des oiseaux qui mangent les murs des maisons et les détruisent.

Entre fable et satire, avec une pointe de géométrie et d’humour, il y a souvent des répétitions, des phrases qui reviennent tout au long du livre. L’auteur joue avec la langue et la typographie. Il y a parfois des schémas pour illustrer le texte et aussi la partition d’une chanson populaire. Vers la fin il y a un formulaire pour contrôler les voyageurs qui est très absurde et surtout à mourir de rire.

Un roman certes exigeant qui ne conviendra pas à tout le monde mais pour ma part je l’ai trouvé très intéressant. Il m’a permis de découvrir le catalogue des éditions Monts Métallifères basées en Saône-et-Loire, que je trouve absolument génial. J’ai envie de tout lire ! Vous pouvez d’ailleurs retrouver la présentation de l’éditeur, Guillaume Mélère, dans le replay du VLEEL de la rentrée littéraire.

A noter que ce premier roman est paru initialement en 1969 en Autriche où il a été très remarqué par Peter Handke. Il est traduit de l’allemand par Uta Muller et Denis Denjean. Gert Jonke est un auteur célèbre en Autriche où Elfriede Jelinek lui a rendu un hommage à sa mort en 2009. Il est peu connu en France mais grâce à des petits éditeurs indépendants comme les Monts Métallifères, ce roman unique arrivera peut-être jusqu’à vous !

Alors, qui est tenté par cette expérience de lecture ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La place du village est un carré, elle touche les maisons réunies autour d’elle, rues et chemins y débouchent, et hormis le puits en son centre où nait la disposition des pavés en rayons, il n’y a rien sur la place du village. »

« CORRUPTION DE FONCTIONNAIRES
en vue de diminuer le délai d’établissement d’un certificat d’accès au pont avec photo d’identité : elle n’est pas possible mais le plus souvent on y a recours. On met toutes les chances de son côté si on offre aux fonctionnaires des pots de fleurs, des azalées, par exemple, pas de fleurs coupées, ou si on leur apporte un tonnelet d’eau-de-vie fraîchement distillée. D’après ce qu’on dit, cette pratique n’est nullement considérée comme répréhensible, on prétend même qu’en haut lieu on encourage de tels procédés. On espère par ce moyen, dit-on, rapprocher les fonctionnaires du peuple. Les fonctionnaires se montrent proches du peuple en l’acceptant et ils aident les gens en échange.
C’est certain.
Il existe même des gens qui souvent prétendent qu’on a instauré une bureaucratie aussi pointilleuse uniquement pour donner aux fonctionnaires la possibilité d’apprendre à mieux connaitre le peuple, de s’occuper davantage du peuple et de donner en retour au peuple la possibilité d’apprendre à connaitre les fonctionnaires et de s’occuper d’eux en connaissance de cause :
Une mesure PUREMENT PÉDAGOGIQUE pour une meilleure COMPRÉHENSION entre les uns et les autres.
C’est pourquoi on considère en haut lieu que le meilleur, le plus efficace fonctionnaire est celui qui a chez lui le plus grand nombre de pots de fleurs et à son actif le plus grand nombre de cuites à l’eau de vie. Oui, c’est comme ça. »

« ce qui entre autre me reste encore à mentionner
les lieux géométriques relevés dans le paysage
ce sont les cylindres hauts d’un mètre r=1,5 m
les pierres assemblées au mortier cigognes ou
les hérons nichent parfois dessus les points relevés
dans le paysage visible de loin et établis de toute
évidence selon le système suivant
[figure]
aucun de ces lieux n’en rencontre un second dans
le prolongement de sa droite et quelle que soit
ta direction tu tombes toujours sur un triangle
trigonométrique en pierre d’où tu peux instantanément
déterminer ta position. »

La Vénus au parapluie / Thibaud Gaudry

Le narrateur se rend au cinéma. Il pleut et une femme avec un parapluie lui offre refuge le temps d’atteindre le guichet du cinéma. C’est le coup de foudre pour lui. Elle occupe alors toutes ces pensées.

Un premier roman léger autour de l’amour, parfois drôle, truffé de références cinématographiques et qui se déroule à Paris. On reconnaît les premiers émois d’une rencontre. Mais quand le coup de foudre vire à l’obsession, c’est là que le narrateur et amoureux transi pour sa Vénus au parapluie m’a un peu perdue. Il s’agit donc d’une lecture en demi-teinte pour ma part.

Thibaud Gaudry a une plume agréable, il joue avec les mots. C’est à la fois absurde et plein de poésie, avec un petit côté désuet.

J’attends avec impatience la diffusion du replay de la rencontre VLEEL pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, car je n’ai pas pu assister à toute la rencontre Buchet-Chastel.

Merci Buchet Chastel et Netgalley pour cette lecture

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« Ce matin-là, c’est une humeur qu’il considéra comme guillerette qui l’expulsa de son lit. Quelques entrechats primesautiers le menèrent à la cuisine. Des morceaux de brioche jaillirent du grille-pain comme des fusées un soir de fête nationale. Il remarqua que le café n’avait pas le même goût que la veille. Ni même l’avant-veille. Et par la fenêtre du cinquième étage, tout avait beau être revêtu d’une grisaille épouvantable, il lui semblait que la ville étincelait à ses pieds. Il ne se doucha pas dans l’espoir un peu vain de conserver sur lui une once de ce parfum inconnu. Sauta dans les mêmes vêtements, toujours animé du même espoir. Préféra dégringoler les escaliers plutôt que supporter l’accablante lenteur de l’ascenseur. Dévala la rue, puis une autre, et encore une autre. Quiconque se serait intéressé à sa déambulation aurait remarqué l’incohérence de son itinéraire. Cet homme allait manifestement sans but. »


« Comment se rapprocher d’elle sans la faire fuir ? Vaste question qu’il n’avait pas fini de se poser et qu’un observateur neutre, dans la salle, aurait appelée la parabole du coude. »


« Pendant que le projectionniste dévidait ses bobines, lui avait été projectionniste de son cinéma intérieur. Il s’était fait son propre film. Deux histoires parallèles. Deux intrigues qui parfois se rejoignaient. Et deux happy end, à n’en pas douter. »


« Il ne fallait surtout pas se précipiter. Le surlendemain, c’était encore prématuré. Une semaine. Ce serait interminable. A l’instar des années chez les chats, les jours chez les personnes éprises dont l’objet de leur amour est absent semblent être multipliés. Parfois par trois, et plus souvent cinq, et parfois, chez les cas les plus désespérés, par dix. Il décréta qu’un délai d’attente de quatre jours était à la fois raisonnable et supportable.
Mais quatre jours pour un cœur convulsant d’amour, c’est long. »


« Il avait maintenant un but, une échéance. Certes lointaine. Nous n’étions que mercredi. Il compta quatre dodos sur ses doigts. Ça faisait un paquet d’insomnies, de tours sur lui-même dans son lit. Toutes ces nuits à faire la toupie en creusant dans ses souvenirs. Des nuits de science-fiction à se projeter les futurs possibles. »


« La conversation suivait son agréable cours, comme l’eau d’un ruisseau l’été dans la fraîcheur d’un sous-bois, bondissant d’un sujet à un autre comme le font deux âmes vierges l’une de l’autre qui se révèlent, quand il fut frappé par une illumination de type Renaissance italienne. Mais oui ! Bien sûr qu’il connaissait ce visage ! Il l’avait vu cent fois. Dans des livres et même une fois pour de vrai à Florence. C’était bien elle. La muse de Sandro Botticelli. »

« Etait-il raisonnable de comparer une femme à la Vénus de Botticelli lors d’un deuxième rendez-vous ? Dans le manuel des bonnes pratiques de l’amour courtois, la bienséance imposait probablement que la relation ait déjà évolué un peu favorablement avant de s’y essayer. N’était-ce pas trop imprudent ? Ne risquait-il pas de l’effaroucher, de l’agacer ? Pire, de l’indisposer ? Que Vénus se referme dans sa coquille ? »


« Deux heures avaient filé et la complicité naissante et manifeste avec la Vénus aux pistaches lui laissait apercevoir un large rai de lumière dans les portes entrouvertes du paradis. »


« Elle était le plus beau spectacle qui lui avait été donné de voir. »


« Les semaines passaient et c’était comme une partie de tennis qui ne finissait jamais. On jouerait jusqu’à l’usure. Jusqu’à ce que l’un des protagonistes se lasse, pose sa raquette, s’éponge le front et disparaisse. Aucune stratégie ne semblait efficiente. Chaque fois qu’il pensait marquer le point, elle lui renvoyait la balle. Il tentait un coup puissant dans un coin, elle le passing-shotait sans ménagement, il montait au filet, elle le lobait subtilement, il servait à toute allure, elle lui remettait invariablement dans les pieds. C’était Vénus version Williams. »

Plexiglas / Antoine Philias

Elliot, bientôt 30 ans, revient habiter à Cholet, dans la maison de son grand-père actuellement à l’EHPAD. Il a été blessé à une jambe lors d’une manifestation. Il n’a plus de travail et compte bien ne rien faire tant que ses maigres économies le lui permettront. Il traîne dans la galerie du Carrefour à côté de chez lui, notamment au bistrot le Balto. Il va y croiser Lulu, caissière, 60 ans, percluse de douleurs aux articulations. Une amitié naît entre eux. Autour d‘eux gravite toute une galerie de personnages : William l’agent de sécurité, Josie l’employée de ménage, Franck le syndicaliste, Félix l’opticien qui plaît bien à Elliot, etc. Des gens auxquels on peut s’identifier ou qu’on peut croiser dans notre vie.

Malheureusement l’arrivée de la Covid et du confinement l’oblige à rester chez lui. A part les coups de fil de sa sœur jumelle, il ne se passe pas grand-chose. On les suit durant une année, de la saint-Sylvestre 2019 à la St-Sylvestre 2020, période traversée par la Covid avec encore la présence des gilets jaunes au début.

Les paragraphes alternent entre les points de vue d’Elliot et de Lulu sans changer de chapitre. Les deux voix se mêlent. On est plongé dans la vie d’une zone, d’une grande surface. Le roman est entrecoupé d’extraits de discours d’Emmanuel Macron et de communications de la direction du supermarché. L’auteur n’est pas tendre avec le Président ou les politiques de Cholet. C’est très ironique et drôle.

Les lieux sont réels. L’auteur y a vécu. Il a inséré une carte de la ZAC de Cholet au début du roman, petit clin d’œil à Tolkien. Mais bien sûr cette zone ressemble à toutes les zones de France. Sorte de roman sur les gens invisibles, on s’attache aux personnages alors que leur vie n’a rien d’exceptionnelle. Le ton est léger et rythmé. Antoine Philias parle des conditions de travail dans la grande distribution alimentaire et ça ne fait pas rêver. Et pourtant on se surprend à tourner les pages encore et encore. Un roman social qui sonne juste, très lucide, très bien construit et surtout très humain ! Un conseil, ne passez pas à côté de ce livre moins médiatisé de la rentrée littéraire.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Saint-Sylvestre
calme et claire nuit de l’An
à bonne année donne l’élan

Carrefour est ouvert. Au-dessus de l’entrée on lit :
Grands. Petits.
Jeunes. Moins jeunes
Pressés. Moins Pressés.
Lents. Curieux. Zigzagueurs.
Chiens. Chats.
Distraits. Concentrés.
Sérieux. Emerveillés. Calmes.
Ici, nous partageons tous un air de famille
.
Grand, jeune, curieux et pas contre un peu d’émerveillement, Elliot passe les portes automatiques et se mêle à la galerie : faux léchage de vitrine devant celle de Jules, comparaison des offres de SFR et d’Orange, coup d’œil aux montures d’Atoll l’opticien. Enfant, il venait au moins une fois par semaine. Se souvient même de l’époque où Carrefour s’appelait Continent. Depuis, des boutiques ont fermé, d’autres ouvert, et l’hypermarché ressemble désormais à une résidence de loisirs high-tech : infos, météo et horoscope sur écrans LED, mélange de pubs et de cantiques dans les enceintes, petits vieux sur bancs spacieux entourés de ficus bidons, gamins dans piscine de ballons, Marc Levy dans la bibliothèque participative et babyfoot au milieu de l’allée. Carrefour est un casino où tout est fait pour que l’expérience soit ludique, le passage du temps dissimulé. On pourrait être mardi ou jeudi, en mars ou en août, à Metz ou Toulouse, tout est possible tous les jours. Y déambulant, Elliot oublie sa fin d’année misérable, le trou dans son porte-monnaie et son retour à Cholet. »

« 10h30. Entre deux tubes d’anciens étés, un message sort en boucle des haut-parleurs : Toutes les équipes de votre magasin sont mobilisées pour assurer votre santé, nous renforçons également nos équipes de nettoyage pour une désinfection régulière des chariots et paniers, nous vous invitons à respecter les gestes barrière et à privilégier le paiement sans contact en dessous de 30 euros. Celle qui est mobilisée ce matin, c’est Josie. Employée de ménage depuis vingt-trois ans, elle lavait déjà le sol de Carrefour quand c’était le sol de Continent. Se souvient qu’à l’entrée est, au lieu d’une boutique de jeux vidéo, il y avait un photographe chez qui elle achetait ses cadres. Qu’avant d’être remplacée par l’enseigne de chocolaterie-épicerie fine Le Comptoir de Mathilde, une boulangerie lui donnait chaque matin un sachet de viennoiseries de la veille à emporter. Qu’on pouvait boire un café pour quelques centimes à l’ancien Balto et louer des cassettes au distributeur à côté du photomaton. Le décor change, pas le travail. Josie avoue quand même que ses outils sont plus efficaces, l’odeur des produits moins forte, la salle du personnel plus confortable. Bien sûr, elle n’est plus toute jeune, la moindre articulation lui rappelle que la retraite approche. »

« 12h30
« Votre masque mademoiselle ! Je sais que c’est dommage avec un sourire comme le vôtre mais pas le choix ! »
Posté à l’entrée ouest, William enseigne à Jonathan l’art d’appliquer les codes sanitaires dans la joie et la bonne humeur. Une petite blague, un commentaire sympa, ça passe toujours mieux. »

« Tu dis si t’as besoin d’aide hein ?
Il n’y a pas grand-chose que Franck puisse faire pour aider Lulu, clouée aux toilettes. Elle s’est contenue dans la voiture, lâche tout sur le trône. Ses cuisses ne font plus qu’un avec le plastique de la cuvette. Se lever n’aurait aucun sens, sa vessie la condamne à résidence. Elle vit ici et maintenant. À le choix entre les vieux Moto Mag de Bernard et Le Monde diplo de Franck. Dossier sur Emmanuel Macron et l’Etat profond. Le monarque la suit jusqu’au trône. Dès que la cystite lui en laissera le loisir, elle écrira un sms au père Retailleau. »

« Aller récupérer Gilles à la gare. Lui aussi, Franck l’a vu en photo, avec vingt kilos en moins. Il sait la rancœur que ressent Lulu envers son frère, du fait qu’il a abandonné Cholet sans se retourner, de sa prétendue réussite. Chaque fois qu’elle le décrit comme un égoïste parvenu, Franck se dit secrètement qu’elle exagère, aggrave son cas, doit projeter ses insécurités sur le seul membre de la famille Doué à avoir échappé à son déterminisme. Mais pas de politique et encore moins de psychologie de comptoir, alors Franck reçoit la poignée de main virile de celui qui l’appelle déjà son nouveau beauf et s’étonne de voir que Lulu n’a pas encore changé son vieux tacot.
Sur la route de l’EHPAD, où c’est seulement sa deuxième visite en deux ans, on n’entend que Gilles. Sa voix qui porte largement au-dessus de sa sœur déplore le port du masque dans son TGV, une contrôleuse l’a réprimandé parce qu’il mangeait un sandwich, on peut même plus bouffer avec leurs conneries, moi pour bien leur montrer que tout ça est absurde, j’ai passé le reste du trajet à boire dans ma bouteille et vas-y Frankie, tu peux accélérer un peu, y’a pas plus dangereux que ceux qui roulent lentement, j’ai un saisonnier qui s’est pris un PV la semaine dernière, heureusement je connais tous les condés de Haute-Savoie et quelle horreur la saison d’ailleurs, comme si j’avais pas assez d’emmerdes avec les taxes et les charges, a fallu qu’on se tape le corona, putain ça pousse les lotissements à Trémentines, faut investir Lucette, tu seras plus près de la mère comme ça, plus près de Carrouf, vous pourriez acheter maintenant que vous êtes deux, et toi Hugo, toujours la belle vie à Paname, quand est-ce que tu descends skier avec ta petite ? Pourtant habitué aux éructations stupides des gars de l’entrepôt, Franck contient une furieuse envie de déposer Gilles au bord de la D160. Lulu lui lance un regard qui contient du je te l’avais dit, du sois patient, du j’ai l’habitude de gérer mon con de frère. »

Mes 10 extraits coups de cœur de la sélection du Prix Hors Concours 2023

Au mois de septembre il n’y a pas que la rentrée littéraire, c’est aussi le moment de voter pour les 5 finalistes du Prix Hors Concours ! Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

J’ai lu beaucoup de textes intéressants encore cette année. Merci à l’équipe Hors Concours pour cette belle sélection. Ce n’est pas 5 mais 10 textes sur les 40 sélectionnés que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui, en trichant un peu puisque j’ai eu l’occasion de lire « La femme paradis » en entier et cela a forcément influencé mon choix.

J’ai choisi des textes ayant une ambiance, un univers singulier dans lequel j’ai tout de suite été plongée, avec des personnages attachants ou du moins que j’ai eu envie de suivre. Certains textes sont très originaux et apporte une nouvelle voix en littérature et je m’en réjouis.

Ma liste des 10 extraits coups de cœur par ordre de préférence :

Les votes sont ouverts jusqu’au 30 septembre pour les personnes inscrites. Rendez-vous en octobre pour connaître les 5 finalistes puis en novembre pour le texte lauréat !

Pour en savoir plus